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CHAPITRE DEUXIEME

L'Ouest canadien passé et présent. — Origines de la colonie et de la mission de la Rivière- Rouge. — Intrigues et conflits sanglants. — Les protestants demandent des missionnaires catholiques et les installent au milieu d'eux.

Qu'était le Nord-Ouest canadien vers lequel allaient la pensée anxieuse et le cœur sensible de l'abbé Louis-François Richer Laflèche?

D'abord, gardons-nous bien de confondre la situation actuelle du pays qui est une merveille de progrès rapide, un miracle de prospérité illimitée, avec le passé encore peu éloigné qui fut une constante désolation, le dénuement fait homme dans les errants de la Prairie. Jadis, pour se rendre parmi les hôtes redoutés de cette plaine morne, de ces forêts vierges, cjue des optimistes incurables, disait-on à Québec et à Montréal, espéraient en vain arracher à la pire barbarie; pour atteindre ces loups méfiants et dévorants, seulement préoccupés de se torturer affreusement sur leurs sentiers de guerres éternelles, point d'autres moyens que de frêles embarcations en écorces de bouleau, pas d'autres voies que des fleuves immenses, des lacs monstrueux, des torrents étranglés entre des rochers menaçants et semés prodigieusement d'obstacles de toute nature, d'écueils effrontés ou sournois, de rapides, de tourbillons et de sauts périlleux ; ou encore, par terre, que les pistes inextricables des bisons migrateurs. Une folie prodigalité de vivres périssables sévissait à la suite des troupeaux de buffalos ou sur les eaux poissonneuses durant l'été, abondance fatale suivie de la plus effroyable détresse pendant les rudes hivers que la souffrance faisaient paraître sans fin! C'était la nature montrée dans toute sa splendeur, ou c'était la pénible existence dans le Nord-Ouest canadien.

Cette immense contrée, hier encore simple prairie, dont on a fait déjà des provinces étendues comme des royaumes

et qui semblent devoir atteindre l'importance et la richesse que n'ont pas connues des empires florissants, montre aujourd'hui de magnifiques et populeuses cités, des industries nombreuses et prospères ; son commerce considérable intéresse maintenant l'Ancien comme le Nouveau-Monde ; ses banques sont aussi belles que puissantes, et ses champs, qu^aucune munificence n'épuise, sont devenus un grenier d^abondance, où vont puiser tous les peuples. Un flot d'émigrants intrépides, gagnés parla fièvre de Tor et de Targent, s'y porte de toutes parts, au lieu des fleuves lents et des rivières encombrées, à travers cet Ouest plus de 17.000 kilomètres de chemins de fer écoulent un jeune peuple fort affairé et répandent vers tous les horizons les richesses incalcubles qu'il produit et multiplie. C'est le Canadian Norther RaUvay ; le Canadian Pacifique RaUvay; le Grand Trank, le Great Norther RaUvay et autres voies ferrées reliant l'Atlantique au Pacifique. Saint-Boniface compte 9.000 âmes et Winnipeg, qui en est la récente extension, 140.000 ! Ainsi ce qui fut une mission languissante et vingt fois menacée de mort violente ou misérable, s'est converti en quelques lustres d'années en trois vastes provinces autonomes (Manitoba, Saskatchewan, Alberta), sans compter une portion annexée à rOntario, et une immense réserve de terres vagues : Assiniboïa, Athabaska-Mackenzie qui attendent beaucoup de l'avenir proche. Si les bulfles ont disparu de la Prairie convertie en plaines couvertes de blés d'or, les innombrables troupeaux domestiques, qui ont pris leur place, affluent sur les marchés canadiens, alimentent les abattoirs de Winnipeg, fournissent aux besoins des Etats américains et des armées qui libèrent actuellement le monde de l'emprise de la barbarie germanique ! En somme, le Nord-Ouest canadien fut la grande révélation de la seconde moitié du XIX° siècle ; il est en passe de devenir le prodige réconfortant des temps nouveaux que prépare la conflagation du monde. Et tout ce travail fécond, cette prodigieuse transformation d'une terre trop longtemps dédaignée, d'ailleurs étonnamment barbare, fut, en sa majeure et meilleure partie, l'œuvre patiente des missionnaires catholiques, à la tète desquels il faut placer M^-" N. Provencher, M«' Laflèche, W Taché, W Grandin, le P. Lacombe, leurs compagnons et continuateurs, également admirables dans cette œuvre prodigieuse, inspirée et protégée par la divine Providence.

Il ne faudrait pas, non plus, confondre cet Ouest canadien avec l'Ouest américain, limitrophe. Il ne faudrait pas davantage le confondre totalement avec ce qu'on appelle, en gêné-

— serai, le Nord-Ouest canadien, parce que ce Nord-Ouest est exclusif de la province du Maniloba qui n'est pas une quantité géographiquement négligeable, ni autrement.

On appelle tout l'ouest du Dominion nord américain, Ouest canadien, parce que ces régions immenses ont été découvertes par des Français ou des Canadiens Français ; parce qu'elles furent explorées par des Canadiens Français et finalement évangélisées et civilisées par des missionnaires français et canadiens.

Sans doute, aujourd'hui, les Anglais dominent dans les provinces du Manitoba^ de Saskatchewan, de l'Alberta et dans les Territoires non encore incorporés, à Tétat de Provinces autonomes, dans la Confédération canadienne ; sans doute, ils y font la loi et malheureusement aussi l'arbitraire ; sans doute encore ils y violent les privilèges de la minorité catholique franco-canadienne et les franchises conslitutionnellesdont y jouissent, nominalement parfois, les catholiques romains ; sans doute aussi ils s'y comportent volontiers en maîtres ombrageux et parfois en tyrans farouches; mais, malgré certaines apparences et toutes les prétentions contraires, les Canadiens Français, dans cet Ouest canadien, ne sont ni des ilotes taillables et corvéables à volonté, ni surtout des étrangers qu'il est loisible de tenir à l'écart ou à l'étroit. Il faut leur accorder ce qui leur revient et les tenir pour ce qu'ils sont: des précurseurs admirables, l'avant-garde héroïque de la civilisation européenne, du christianisme triomphant, qui était bien capable de façonner ce pays neuf et vide du Nouveau-Monde après avoir déjà engendré les puissances, petites et grandes, du vieux continent.

Oui, il y a trois siècles écoulés, le sieur de la Yérendrye et ses fils ont parcouru ces plaines, des grands lacs au pied des Montagnes Rocheuses ; ils en prirent possession au nom du roi de France. Il y a trois siècles que le premier missionnaire y planta la croix qui répand Fespérance et, depuis cette époque lointaine, les Canadiens Français n'ont pas cessé un seul instant de parcourir cet immense territoire abandonné, y faisant connaître Dieu et leur patrie, tout en s'y livrant à la chasse et au commerce, et faisant surgir une industrie embryonnaire appelée à prendre Fextension merveilleuse que nous avons fait entrevoir.

A juste titre donc, les Canadiens Français s'y considèrent toujours chez eux et ik, comme dans les Provinces Maritimes, comme dans le Bas et le Haut-Canada, leur ténacité les fera respecter, leur nombre grandissant prodigieusement permettra toute confiance en l'avenir.

Cet Ouest prestigieux ; ce pays d'En-Haut^ comme disent les gens de Québec et d'Ontario; les territoires de la Rivière-Rouge, du grand Nord-Ouest ou seulement de l'Ouest, est un pays si haut, en effet, et si loin surtout vers le soleil couchant qu'il va de la mer Glaciale au Nord, aux confins des Etats de l'Union américaine au Sud et gagne les Montagnes Rocheuses vers le Pacifique et la Colombie britannique. Il a une superficie de 1.790.000 milles carrés, soit huit fois détendue de la France.

Cet Ouest canadien, avant la conslitution de la Confédération des provinces canadiennes organisées, avait une existence particulière dont il faut tenir grandement compte, surtout lorsqu'on voudra élucider les questions d'Ecoles, de races et de langues qui provoquèrent et entretiennent encore au Canada de si graves conflits politiques et religieux.

En effet, cette portion du domaine de la Couronne Britannique, existant jadis dans un état d'abandon complet, fut le champ clos où se combattirent ardemment les intérêts ombrageux et réservés des Compagnies à fourrures : Compagnies du Nord-Ouest et de la Baie d'IIudson, qui usaient de leurs privilèges pour interdire jusqu'aux plus inoffensives velléités de colonisation.

En dehors de ces puissantes Compagnies, personne dans ce vaste enclos, monopolisé en vain, ne possédait ni droits, ni privilèges, encore moins des titres de propriété; le pays lui-même ne connaissait point de lois ni de gouvernement: pas la moindre trace d'administration régulière ou de juridiction ; c'était une terre primitive où le sauvage semblait rester son maître, où les trappeurs dénués de timidité autant que de scrupule, ne connaissaient d'autre frein que leur bon plaisir, d^autre moyen que la force de leurs armes mise arbitrairement au service d^intérêts toujours jaloux, souvent féroces.

Nous avons dit que ces terres furent explorées et acquises pour la France dès 1623. Elles devaient être évangélisées et le furent; mais chacun sait par suite de quelles mésaventures, surprises et défaillances^ ces misérables arpents de neige devinrent la facile proie des Anglais.

Avec ces nouveaux maîtres survint l'abandon moral du pays. Ce fut l'âge héroïque de l'exploitation des pelleteries, donnant lieu à des compétitions ardentes, à des révoltes sanglantes, et à tout un cortège d'intrigues basses et de forfaits abominables.

Néanmoins, en cédant le Canada à la Couronne d^^ngleterre, la France eut soin, par le traité de Paris (1763), de garantir aux Canadiens Français, sur tout le territoire^ orga-

nisé ou non, leurs droits et leurs privilèges acquis avec la pleine liberté de leur culte, stipulant qu'ils « ne pouvaient être soumis à d'autres impôts qu'à ceux qui avaient été établis sous la domination française »,

Cet Ouest était le domaine spirituel de M^"" N. Provencher et de ses héroïques compagnons. Nous n'avons pas la prétention d'écrire la biographie édifiante, détaillée de IVP'" L. F. Laflèche. Nous avons produit ou signalé dans les Voix Canadienne^ vers l'Abîme, force documents qui le concernent^ peu connus, sinon inconnus, généralement dissimulés par ses ennemis ou leurs partisans; documents qui jettent sur l'œuvre apostolique et pastorale du grand évêque trifluvien, sur les conditions de son existence militante, un jour plus honnête qu'il ne leur en fut accordé jusque-là par une conspiration sectaire et libérale.

Nous faisions ainsi œuvre d'historien non d'apologiste, nous la continuerons ici en évitant de répéter l'irritation d'un débat épuisé.

Nous ne nous arrêtons donc pas à analyser les généreuses aspirations, les nobles sentiments qui poussèrent le jeune prêtre à quitter des parents^ des frères, des sœurs tendrement aimés, des collègues aimables qui l'avaient pris en sincère amitié au cours d'un postulat commun ; nous ne cherchons pas non plus à tirer argument de l'abandon douloureux qu'il fit d'une patrie, qui tenait une si large place dans son cœur de Canadien Français, pour se rendre presque seul dans cet Ouest vaste, lointain qui, aux yeux des habitants du Haut comme du Bas-Canada, était et parut si longtemps un autre monde, peu digne d'intérêt.

Un dom Benoist inspiré écrira un jour, nous Tespérons, un livre pieux sur M^"" Laflèche comme il en parut un autre sur M^"" Taché, son admirable compagnon, sur M^*" Grandin, M^"^ Langevin et le Père Lacombe, et ce sera tout profit pour les âmes en quête des émotions élevées, saines et fortes, qui rendent généralement meilleurs ceux qui les éprouvent.

Si nous donnons plus loin, détaillés comme ilsfurent réellement vécus, les premiers voyages du jeune apôtre, d'abord de Montréal à la Rivière-Rouge, puis de Saint-Boniface à rile-à-la-Crosse, son principal champ de bataille apostolique ; si nous le montrons en cours de route et en dernier lieu dans l'aimable compagnie du séraphique P. Taché, c'est qu'il nous importera de faire entrevoir dans leur réalité poignante les énormes difficultés affrontées ; c'est que nous aurons à cœur de faire vivre par nos lecteurs, en leur compagnie et dès son origine, la tendre, généreuse et inébranlable amitié

qui unira toute leur vie Ms"^ Taché et Ms" Laflèche ; c'est qu'il importera pour la valeur et la clarté des faits, de connaître le mérite des hommes éminents qui les auront produits ou qui les firent valoir pour la défense de la vérité généralement méconnue, de la justice trop souvent outragée.

Ah ! certes, il était déjà admirable le jeune Laflèche^ quand il se prosterna aux pieds de sa pieuse et tendre mère, et quand, mêlant ses larmes divinement joyeuses aux pleurs d'allégresse de cette digne femme, il se releva plus résolu à la quitter, plus enthousiaste pour réaliser au service du Maître, qui l'appelait, un idéal commun ! Qu'il était beau, quand il sacrifiait sans regret, mais pressé, jeunesse, espérances, charges flatteuses et profitables, et s'en allaitvers la Prairie redoutée où la voie mystérieuse de l'Infini l'attirait ; qu'il était touchant, enfin, le spectacle qu'il procurait, quand, humble serviteur d'un évéque héroïque, il s'adonnait à tout labeur proposé, rebutant ou élevé, à seule fin de mieux valoir les grâces de Dieu pour ses entreprises généreuses ; qu'il se montrait ferme déjà et vraiment bon, et combien il justifiait dès lors, dans le désert même où il pensait bien finir ses jours sacrifiés, sa future devise épiscopale : Suaviter et fortiter !

Le voilà donc avec beaucoup de bonne volonté et une grande ardeur, mais encore avec un bien faible bagage linguistique, au milieu des tribus primitives et errantes qu'il fallait gagner ou ramener à Dieu : car, il ne faut pas oublier que des missionnaires avaient déjà passé sur la Prairie semant à la volée le grain divin qui ne s'était pas perdu totalement sur le roc aride, dans les buissons d'épines. Il y en eut peu, il est vrai, qui leva et grandit; quelques fruits çà et là restaient encore apparents. Il s'agissait d'en recueillir une bien faible mesure pour en faire une nouvelle semence acclimatée.

A cette tâche, ingrate, M. Laflèche s'adonna de tout son cœur d'apôtre. Il parcourut d'immenses espaces, visita les camps de toutes les tribus accessibles, soulageant les corps, éclairant les âmes, se faisant aimer dans tous les wigwams, fussent-ils divisés entre eux, parfois en conflit sanglant.

En maints endroits où il se rendait, il relevait avec ferveur les faibles traces laissées par les apôtres qui l'avaient devancé : c'était des Pères de la Compagnie de Jésus qui, les premiers, s'étaient lancés en ces lieux à la poursuite de brebis dispersées. Le Roi de France, à le faire, les avait encouragés, tandis que la piété des fidèles ne les laissa pas en d^'lL'esse.

Mais la France avait eu bientôt d'autres soucis. Un jour vint où rOuest canadien échappa à sa sollicitude. L'ennemi survint ; à sa suite la domination étrangère.

L'Ouest fut abandonné et l'œuvre des Jésuites périclita.

Alors, les cabanes qui tenaient lieu de chapelles furent déclarées veuves du Visage-Pâle : Robe Noire, homme de la Prière ; elles furent délaissées, mais respectées par les sauvages ; et le crucifix^ accroché à de pauvres lambris, continuait seul à veiller sur les âmes qui retombaient, par ignorance, dans les vices d'ancêtres sauvés, dont les os blanchissaient la Prairie.

Les Peaux Rouges n'avaient donc pas complètement perdu le souvenir des hommes de Dieu qui répandirent quelque lumière dans leur pensée, donnèrent à leur misérable existence un but élevé et surent les conquérir à force de patience et de bienfaits.

Ces sauvages n'étaient }>as exposés à confondre le missionnaire avec le traitant, le trappeur on même le pasteur. Alors que ceux-ci, surtout quand ils étaient Anglais, ne considéraient en tous leurs rapports avec eux que le bénéfice immédiat qu'ils en pouvaient tirer habilement ou autrement, surtout par l'accaparement professionnel de pelleteries précieuses ; le missionnaire, par contre, ne leur demandait jamais rien. Il leur donnait au contraire et s'intéressait étonnamment à leur sort misérable qu'il rendait souvent meilleur. Avant tout, il leur parlait honnêtement de choses aimables, merveilleuses. 11 leur promettait, après les grandes misères de la Prairie, une joie sans fin dans le Ciel, séjour de la Bonté, de la Justice, du Bonheur. D'ailleurs, ces Hommes de la Prière étaient eux-mêmes justes, humains. De plus, les sauvages observaient que même les traitants qui les accompagnaient, contrairement aux autres, pratiquaient leur commerce avec loyauté. C'est celte disposition heureuse, c'est la bienfaisante influence des missionnaires autant sur les tribus que sur les traitants, qui facilita la pénétration pacifique de l'Ouest canadien par une poignée d'hommes audacieux: elle assura à peu de frais, avec un minimum d'efi*orts, l'extension rapide de l'influence française et un progrès sensible de l'Eglise catholique dans le Nouveau-Monde.

Les Hommes de la Prière, devant l'Anglais envahisseur, persécuteur et rapace, avaient dû se retirer. Mais les sauvages en espéraient le retour. En attendant, ils continuaient donc de prier le Dieu des hommes Blancs dans les cabanes

solitaires, vestiges vénérés du passage regretté des Jésuites, huttes qui se retrouvaient alors disséminés dans tout l'Ouest jusqu'au Caribou, jusqu'au pied des Montagnes- Rocheuses.

D'ailleurs^ les preuves ne manquent pas de ce que la constante préoccupation des Canadiens Français était de mener de front la conquête politique, économique et morale du Nord américain. Cet effort généreux, couronné dès le début d'un très appréciable succès, aujourd'hui même ne saurait passer inaperçu, ni les droits qui en découlent être contestés à rencontre des descendants des découvreurs admirables de ces vastes territoires. Ils n'ont, du reste, ni dégénéré, ni toléré aucune prescription dont l'adversaire puisse se prévaloir encore contre eux.

C'est donc bien en vain, selon nous, que les protestants, devenus provisoirement, il faut le croire, maîtres par le nombre en ces lieux éloignés, voudraient mettre en doute et contester ces droits acquis par les ancêtres, droits confirmés par les Constitutions, les Capitulations et les Traités, comme ils le furent par l'usage et par le temps. C'est bien en vain aussi, certes, que des sectaires obstinés tentent aujourd'hui de refouler dans l'oubli les souvenirs glorieux de l'âge héroïque de l'Ouest canadien, tous les hauts faits dont la Forêt et la Prairie furent le théâtre, injustement dédaignés, mais néanmoins pure source de gloire et base solide de droits imprescriptibles. A ces privilèges, les dignes rejetons de ceux qui les devancèrent dans cette carrière, les Canadiens Français et leurs guides, les Taché, les Laflèche, les Langevin, n'ont pas renoncé; ils n'ont jamais manqué au devoir, à l'honneur qui devaient garder intact l'héritage d'un peuple catholique qui ne veut pas plus mourir que faillir.

Au demeurant, les vestiges de la civilisation ébauchée vers laquelle nous reportons ici notre pensée, notre cœur, et qui sont Forigine comme la justification des revendications franco-canadiennes, sont-ils chimériques ? sont-ils ignorés ou contestés par le conquérant? Non pas.

Les sauvages eux-mêmes, nous l'avons dit, ne dissimulèrent ni leur attachement aux Hommes de la Prière, ni leur regret de les voir éloignés. Ils montraient aux Anglais, à l'occasion, et avec quelles marques de respect! les huttes où leurs pères assistèrent au sacrifice divin, entendirent la parole de Dieu, qui était pour eux une promesse de vie meilleure, de régénération. Bien qu'ils fussent retombés dans leurs vices grossiers, malgré l'absence prolongée du

missionnaire, ils redisaient aux voyageurs qui les interrogeaient (1) :

« Là demeuraient les bons Pères blancs qui ne nous volaient jamais, ne nous trichaient jamais comme les autres blancs ».

Hommage naïf autant que significatif, parce que le même sauvage, par l'arrivée de l'Anglais, put bientôt ajouter avec autant de véracité :

« Les Pères Blancs ne trichaient pas, ne volaient pas, comme souvent le faisaient les autres hommes blancs qui les accompagnaient; du moins, ceux-ci ne nous enivraient pas pour s'emparer, à la faveur de l'ivresse brutale, querelleuse et parfois sanglante, du produit -io nos chasses. »

Eu effet, les Canadiens Français veillèrent toujours à garder le sauvage de son irrésistible passion pour les alcools : car, le Peau Rouge contre l'eau de feu livrait tout, honneur et biens, et il se serait vendu lui-même. Les Anglais, au contraire, firent des spiritueux le principal objet de leur commerce d'échange, ce qui les enrichissait à coup sûr et à fort bon compte, en les rendant néanmoins justement odieux.

C'est de 1760 à 1810 que les missionnaires catholiques, en même temps que l'influence française et la domination franco-canadienne disparurent de l'Ouest, abandonné aux opérations des deux grandes Compagnies à Charte de la Baie cVHadson et du Nord-Ouest, anglaises toutes les deux et qui se faisaient néanmoins guerre et concurrence jusqu'à se rendre coupables d'horribles forfaits, à seule fin de se supplanter mutuellement auprès des métis et des sauvages. L'influence salutaire des lois répressives était nulle dans ces solitudes reculées. Aussi la certitude de l'impunité faisait trop souvent qu'un trappeur devenait un aventurier, et les plus violents parmi eux, de véritables bandits.

Rappelons donc brièvement que la découverte et l'évangélisation de TOuest canadien comprend deux périodes. La première, toute française, voit le sieur de la Vérendrye et ses fils traverser la Prairie immense et aboutir au pied des Montagnes-Rocheuses, Au nom du roi de France, ils prennent possession du pays qu'ils explorent, et commencent à l'ouvrir au christianisme. Cette période va jusqu'à IVCiO. Ainsi, pendant un siècle et demi, Français d'abord, Franco- Canadiens ensuite, découvrent et parcourent ces régions, y faisant connaître le commerce, la Foi et la civilisation. 11 y eut un intermède de 1760 à 1818 et c'est seulement depuis un

\\) Voir Adveniares of Ihe Columbia river, par Cox.

siècle que les missionnaires Français et Canadiens ont recommencé, avec Ms'^ Provencher et M. Dumoulin, à prêcher l'Evangile aux sauvages de l'Ouest.

Ce serait donc bien à tort, répétons-le toujours, que les protestants voudraient aujourd'hui considérer et traiter la race française comme étrangère en ces parages. Le conflit scolaire, que les évêques Taché, Laflèche et Langevin ont voulu réduire, n'est que la contestation persistante et motivée d'une pareille prétention, inadmissible.

La seconde période va de la conquête anglaise (1760) à nos jours. Dès le début de cette période et jusqu'à 1820, ce fut le règne des deux grandes Compagnies à fourrures, que la Providence semblait avoir suscitées comme les précurseurs des apôtres qu'elle-même tenait en réserve pour la conversion des peuplades sacrifiées jusque-là. Ces Compagnies veillèrent sur ces régions comme sur un domaine privé, écartant tout ce qui pouvait les entraver ou leur nuire. Ils agissaient, ces seigneurs bourgeois, en seigneurs féodaux, rapaces.

Ces puissantes associations créèrent pour leurs besoins de commerce, des routes, des forts ou comptoirs, des stations et des dépôts de ravitaillement ; tout ce qu'il fallait, en un mot, pour faciliter, peut-être malgré elles et même contre elles, la lâche des hommes de Dieu qui, la houlette seulement à la main, allaient comme la pauvreté incarnée et la charité en œuvre, s'aventurer au milieu des pires déshérités de ce monde sauvage.

Ce fut bien à la suite de la rivalité de ces Compagnies que la Providence ramena les missionnaires dans l'Ouest, d'où la méfiance au service de la cupidité les avaient tenus, depuis le Traité de Paris, rigoureusement éloignés.

c( Depuis quelques années, rappelle rhonorable Maspon dans son Histoire des Bourgeois du Nord-Ouest, le descendant d'une des plus grandes familles d'Ecosse, Thomas Douglass. comte de Seikiik, homme aidées larges et philanthropiques, en même temps que littérateur distingué, se préoccupait de ses compatriotes, les Higlanders , qui, au milieu de leurs montagne?, menaient une vie de privations et de misères, sans espoir de jours meilleurs. Il s'intéressait à leur faire trouver une existence moins pénible dans les colonies anglaises de l'Amérique et il avait déjà réussi, malgré de grandes difficultés et au prix de sacrifices personnels considérables, à en diriger plusieurs, centaines vers rUe du Prince Edward.

« Après de pénibles commencements, la colonie prit de l'essor ; les colons prospérèrent et leurs descendants occupent encore aujourd'hui

les terres sur lesquelles leurs pères, en i8o3, étaient venus se fixer, demandant aa sol d'Amérique un adoucissement à leurs misères. »

M. Masson était un ami enthousiaste de la Compagnie du Nord-Ouest, dite Gojupagnie Française, parce que ses employés étaient généralement des Canadiens Français. 11 rendit hommage au comte Selkirk dont il fit valoir les rares qualités d'esprit et de cœur, hien que des adversaires implacables aient tenté d'en faire simplement un égoïste, un ambitieux, un aventurier.

L'éloge est à retenir, parce qu'en ce moment la Compagnie du Noi d-Ouest, après de rudes contestations, triomphait de la Conipognie de la Baie d'Hudson jusqu'à l'acculer aux affres de la luine totale, alors qu'elle-même, sans s'en douter, recevrait de la main d'un homme de bien, de ce comte de Selkirk, le coup de grâce qui la fera disparaître, comme une fée dans une apothéose... mortelle.

Lord Seikirk, en vérité, joua un rôle éminent dans la fondation de la colonie et de la mission de la Rivière-Rouge. A ce titre, il mérite ici une mention spéciale.

Thomas Douglass, 5*^ comte de Selkirk, 7® fils de Dunbar, 4* comte de Seikirk, naquit le 5 juin 1771 au château paternel, dans l'iie Sainte-Marie Kirkenbrighshire en Ecosse.

Dès son enfance, il fit preuve de belles qualités qu\me excellente éducation perfectionna. Il aimait à parcourir les livres de voyages et les récits d'aventures, surtout ceux qui avaient trait à l'Amérique merveilleuse.

Il succéda à son père, en 1779, ayant perdu tous ses frères en bas-âge. Le 24 novembre 1807, le noble lord épousa M^'® Colville, fille de James Colville, d'Ocheltrie, gentilhomme très lortuné, membre influent de la Compagnie de la Baie d'Hudson.

Jouissant alors des dons de la fortune dans une mesure exceptionnelle, lord Selkirk songea à donner suite à ses projets coloniaux. En 1809, il visita les Etats-Unis et le Canada, où sa réputation d'homme entreprenant et généreux l'avait devancé. A Montréal, il fut l'hôte des puissants Bourgeois du Nord-Ouest^ parmi lesquels dominait l'élément écossais.

Le noble lord ne pensait pas à s'amuser ; il préféra de beaucoup s'instruire. Comme le pays de la Rivière-Rouge l'intéressait, l'occasion lui parut bonne pour se renseigner. Il en profita.

Les « Bourgeois », ordinairement concentrés et méfiants, ne se gardèrent point contre un compatriote aussi distingué.

Ils lui confièrent, en tout cas, assez de leurs secrets pour confirmer leur hôte dans ses idées colonisatrices, puisqu'il apprit d'eux que la vallée de la Rivière-Rouge élait fertile, que son climat égalait celui du Canada, que la chasse comme la pèche y étaient productives.

Gela suffit à lord Selkirk, qui, retournant en Angleterre, mûrit à loisir ses plans d'émigration.

Ce qu'il voulait^ à l'encontre de tout ce qu'on a bien voulu lui imputer de contraire, c'était tenter à la Rivière-Rouge ce qui lui avait déjà réussi dans l'Ile du Prince Edouard.

Bien entendu, dans une entreprise en laquelle il risquait le repos de sa vie et son immense fortune, lord Selkirk, en homme supérieurement doué, songeait à engager la forte partie avec la meilleure somme de garanties de succès. A cet effet, il voulait acquérir non seulement une grande étendue de terres fertiles, mais les choisir parmi les meilleures pour favoriser d'autant les compatriotes qu'il voulait expatrier.

Pour arriver à ses fins, il se fit puissant actionnaire de la Baie d'Hudson, dont il acheta 40 des 100 Parts bénéficiaires constituant son capital. De plus^ son beau-père entra dans ses vues que la Compagnie du Nord-Ouest combattit, ne voulant pas avoir dans son domaine des témoins de ses forfaits, aussi parce que, de tout temps, l'établissement de colonies parut préjudiciable au commerce des {lelleteries.

Cependant, devenu principal actionnaire de la Compagnie rivale du Nord-Ouest, lord Selkirk exposa à la Société ses vues sur la Rivière-Rouge, où il voulait acheter, disait-il, de vastes terrains et établir des compatriotes désireux de chercher ailleurs un meilleur sort. Mais les agents que la Compagnie du Nord-Ouest entretenait dans celle de la Baie d'Hudson firent échouer le projet Selkirk, tel qu'il fut proposé à l'assemblée des actionnaires. Le philanthrope ne tint pas moins à réaliser ses desseins.

Force fut bientôt à la Compagnie du Nord-Ouest de jeter le masque. En 1817, dans une brochure publiée à Londres par ses soins, elle essaya d'expliquer ainsi sa conduite : « La Compagnie du Nord-Ouest exposa franchement à celle de la Baie d'Hudson et au gouvernement les motifs de son opposition à la tentative de lord Selkirk et la ferme résolution où elle était de défendre ses droits et ses possessions ; elle ajouta que, malgré le déplaisir qu'elle ressentait des mesures adoptées par la Compagnie de la Baie d'Hudson, elle serait toujours disposée à adoucir le sort malheureux de ses infortunés compatriotes, destinés, comme colons, à devenir les

victimes des projets chimériques de lord Selkirk. Elle réitéra sa déclaration expresse de ne jamais reconnaître les droits de commerce exclusif que s'arrogeait la Compagnie de la Baie d'Hudson. »

A retenir d'abord qu'aucun colon à destination de la Rivière-Rouge n'avait encore quitté lEcosse ; ensuite que la Compagnie de la Baie d'Hudson n'avait pas besoin de l'approbation de son droit exclusif par la Compagnie du Nord-Ouest^ vu qu'elle la tenait de sa charte consentie par Charles II, roi d'Angleterre, en 1670. Personne, durant un siècle et demi, n'avait contesté l'effet pratique de cette charte, sinon finalement la Compagnie du Nord-Oyest. Celleci, ne possédant aucune charte du gouvernement, ne risquait guère à contester à son profit les privilèges d'autrui qu'elle accaparait, du reste, en attendant la solution laborieuse des conflits qu'elle faisait naître (1784-1810).

Mais, avant de conclure son marché, lord Selkirk eut soin de soumettre la charte de sa Compagnie aux jurisconsultes les plus compétents qui l'estimèrent valide et produisant ses effets sur tout le pays formant le versant de la Baie d'Hudson.

Fort de cette consultation, lord Selkirk passa sa transaction, tandis que la Compagnie du Nord-Ouest, de son côté, obtenait d'autres jurisconsultes des avis en faveur de ses propres prétentions. Il n'en fallut pas davantage pour que, arrogante et railleuse, la Compagnie des Bourgeois du Nord déclarât faire fî d'une charte aussi poudreuse que caduque, et n'en vouloir tenir aucun compte à l'avenir.

Toutefois, la validité de cette charte, contestée par des hommes que l'intérêt mettait au-dessus de l'honnêteté, fut reconnue par le gouvernement canadien lui-même, en 1810, lors de l'acquisition des territoires du Nord-Ouest.

Or, malgré toutes les oppositions jalouses et les accusations gratuites, en 1811, une vingtaine de familles irlandaises et écossaises étaient dirigées vers la Rivière-Rouge, sous la protection d'un certain Mac Donell, que lord Selkirk faisait gouverneur de la nouvelle colonie. Ce Mac Donell fut abominablement calomnié par les agents, de la Compagnie du Nord-Ouest qui le représentaient comme un homme emporté, ambitieux, rapace, coupable de mille méfaits et surtout de la ruine de l'œuvre de lord Selkirk survenue en 1814, ruine à elle seule imputable.

Pourtant Mac Donell se faisait connaître plus avantageusement en écrivant à M^"" Plessis, évéque de Québec, lui demandant des missionnaires pour la Rivière-Rouge, en ces termes :

«... Vous savez, Monseigneur, que sans la religion il n'y a pas de stabilité pour les gouveraements, les états ou les royaumes, La religion en doit être la pierre angulaire. Le principal motif pour lequel j'ai voulu coopérer de toutes mes forceo à la louable entreprise de lord Selkirk, ça été de travailler à faire prévaloir la foi catholique dans cet établissement et l'e^ .oir que je serais un instrument de la Providence pour aider à rérdudre ce bienfait. Nos besoins spirituels croissent avec le nombre ; nous avons beaucoup de pauvres catholiques écossais et irlandais outre une ceiitaine de canadiens errants avec leurs familles autour de la colonie. Tous sont dans ie plus déplorable état et dans le besoin ie plus pressant d - «ecours spirituels ; c'est une abondante moisson religieuse qui s'oiîre. Il y aurait aussi un grand succès à espérer parmi les infidèles dont ie langage est presque le même que celui des Algonquins du Canada. J'ai appris que vous devez envoyer cet été deux missionnaires au lac de la Pluie. Je serais heureux d'offrir à l'un de ces messieurs un passage dans mon canot jusquà la Rivière- Rouge qui n'est qu'à six jours de marche du lac de la Pluie. Le zèle de Votre Grandeur fera tous ses efforts, je n'en doute pas, pour étendre sur notre colonie naissante les bienfaits de la religion catholique. »

Voilà le langage et les sentiineuts du brigand que la Compagnie du Nord-Ouest a bieii voulu vouer au mépris de ses propres admirateurs !

De fait, les débuts de la colonie furent ceux de la plupart des établissements semblables en des pays lointains, inconnus et sauvages ; on souffre, on peine, on attend l'avenir en faisant son lit comme on désire s'y reposer. Ainsi, les mécomptes inévitables dans tout début laborieux ne sauraient être imputés à crime aux généreux initiateurs de ces essaimages désirés et profitables plus ou moins rapidement.

Si torts il y eut, c'est certainement du côté de la Compagnie du Nord-Ouest qu^il faut les chercher. C'est elle qui fit faire aux colons de lord Selkirk, par ses employés, engagés, et par les Indiens soudoyés, un accueil décevant; c'est elle qui raréfiait les vivres tendant à réduire ces étrangers par la famine, à les éloigner par le découragement, au besoin par la violence.

Bien avant l'arrivée des Ecossais à la Rivière-Rouge, nombre de trappeurs, coupeurs de bois et coureurs d'aventures, gagnés par les charmes de la vie libre et facile du sauvage, se portèrent très loin vers l'Ouest, se mêlèrent aux Indiens, adoptèrent leur vie, leurs mœurs, mêlèrent sang blanc à sang rouge et, par leur hardiesse, leur bravoure et leur ingéniosité, s'imposèrent à leurs nouveaux compagnons qui souvent les prirent pour conseils et les

désignèrent même assez fréquemment comme chefs de leurs campements. En se créant des intérêts et une famille dans la Prairie, dans la Forêt, beaucoup de ces chasseurs ne revinrent jamais à la vie civilisée. Ils furent la souche des fameux Métis qui jouèrent en plusieurs circonstances un rôle remarqué.

Les premiers missionnaires qui pénétrèrent daiis l'Ouest, tels que les Pères Messaiger et Ausseau, jésuites, rencontrèrent fréquemment parmi les sauvages des types qui accusaient une origine blanche indiscutable : couleur des cheveux et des yeux, formes arrondies de la figure qui écartaient toute méprise sur la présence d'un sang mêlé.

Autour du fort Douglass ou à Pembina, les colons et les chasseurs à la façon indienne passaient l'hiver sous la tente ou dans des huttes. A Pembina surtout, les pâturages plan^ tureux couverts de bisons et les eaux étonnamment poissonneuses assuraient des vivres en abondance. Métis et Canadiens y allaient donc hiverner et M*"" Provencher lui-même, sans ressources à Saint-Boniface, dut s'y réfugier durant l'hiver 1819-1820.

La vie dans la Prairie était d'ailleurs attrayante durant la belle saison. Beaucoup de voyageurs, qui en goûtèrent, la préféraient aux contraintes de Fexistence au milieu de la civilisation raffinée.

A cette époque encore, quelques semaines passées à la poursuite du bison suffisaient pour ravitailler un camp pour tout l'hiver.

Cette facilité de subsistance faisait que, à l'encontre des colons écossais, les Métis dédaignaient l'agriculture et son assujettissement.

Cependant, les colons de lord Selkirk, pendant les hivernages de 1812 et 1813, durent se réfugier à Pembina, manquant de vivres. Ils y furent bien accueillis en 1812 ; mais en 1813, revenus affamés, on les vit de mauvais œil, on les maltraita et on les exploita sans vergogne par ordre de la Compagnie du Nord-Ouest hostile à leur établissement.

Ces malheureux résolurent dès lors de rester chez eux, quoi qu'il leur en pût coûter à l'avenir.

Nonobstant ces mécomptes et ces difficultés, il arrivait en 1814, à la Rivière-Rouge, un troisième détachement d'immigrants écossais, ce qui n'était pas fait pour simplifier la tâche ardue de Miles Macdonell ; et déjà un quatrième détachement pour la même destination hivernait à la Baie d'Hudson, et d'autres groupes étaient encore annoncés pour l'été 1815!

Afin d^empêcher tout ce pauvre monde de mourir littéralement de faim, après avoir établi les droits résultant de la charte royale que détenait la Compagnie de la Baie d'Hudson sur la vallée de la Rivière-Rouge, Miles Macdonell lança une proclamation en vertu de laquelle il obligeait les chasseurs résidant dans le district d'Assiniboia de venir vendre leur venaison au fort Pouglass, dont il avait l'administration.

Par cette procla' nation, Miles Macdonell ne visait pas plus la Compagnie (K^ iNord-Ouest que celle de la Baie d'Hudson ; il sacrifiait ^..alement à un besoin pressant en usant d'un incontestable droit. Ce droit, la Compagnie du Nord-Ouest le mettait en doute et elle jura la ruine de la colonie écossaise.

Lord Selkirk savait ce qu'il pouvait craindre. Il songea donc à l'armement du fort Douglass, refuge de ses colons.

Sur ces entrefaites, la Compagnie du Nord-Ouest, en violation de la proclamation de Miles Macdonell^ s'appliqua à accaparer les vivres nécessaires à la colonie qu'elle voulait réduire parla famine. Elle ameuta en même temps Métis et Indiens, les arma pour des expéditions dont nous verrons bientôt les tristes effets.

Miles Macdonell voyant sa proclamation méconnue, les vivres accaparés et amoncelés, au grand dam des colons, dans un fort distant de 150 milles du fort Douglass, résolut d'agir avec fermeté. 11 envoya ses soldats s'emparer de ce fort avec ordre de saisir le dépôt de pinnikkan (viande séchée) qu'il contenait. Le procédé était sommaire, mais justifié par un besoin extrême et des agissements insupportables. La Compagnie du Nord-Ouest elle-même n'avait pas hésité à recourir à de semblables mesures, non pas pour s'assurer de vivres qui devaient empêcher les siens de mourir de faim, mais uniquement pour voler des pelleteries qui excitaient ses convoitises. Elle aurait donc dû réfléchir, user de patience sinon de tolérance. Au contraire, elle poussa les cris de détresse d'un paon qu'on dépouille de sa parure, jura de se venger et sournoisement déclara la guerre qu'elle avait provoquée et à laquelle, du reste, elle s'était préparée. Elle résolut de faire d'un certain fort Gibraltar, qui n'avait avec Gibraltar aucun point de ressemblance, mais avait l'avantage de se trouver dans le voisinage du fort Douglass, la base de ses louches opérations.

Au mois de juillet 1814, Duncan Cameron fut nommé au commandement de ce fort. D'autre part, Alex. Macdonell, son ami, fut délégué au fort Qu'Appelle, ayant ordre de travailler de concert avec Duncan Cameron à la ruine de la colonie écossaise.

A cette occasion, le 7 août 1814, Alex. Macdonell écrivit à un ami de Montréal, ce qui suit :

Mon cher Ami, ... Vous me voyez avec notre ami commun Cameron sur le point de commencer une guerre ouverte avec l'ennemi de la Rivière-Rouge. Si l'on en croit quelques-uns, on attend beaucoup de nous, peut-être trop. Ce qu'il y a de certani. c'est que nous ferons de noire mieux pour défendre ce que nous considei ^s comme nos droits dans 1 intérieur. Il y aura sans doute quelque chose de sérieux ; il en est qui ne seront satisfaits que par la ruine coaiplète "^e la colonie, n'importe par quel moyen, ce qui serait fort à désirer Si on peut l'efïectuer.

Que firent donc ces conjurés pour accomplir une œuvre abominable ?

L'abbé G. Dugas, dans son livre L'Ouest Canadien, observe qu'agissant avec intelligence, tenant en mains tout le pays jusqu'au Pacifique et l'Océan glacial, la Compagnie aurait pu, en se tenant à son commerce, connaître encore de longues années de prospérité, mais que son personnel et ses laçons étant réellement indignes de tant d'honneur et de bonheur, la Providence les réprouva.

L'intérêt apparent de la Compagnie consistait à maintenir le pays de la Rivière-Rouge dans un état d'invincible sauvagerie : ce fut le moyen qu^elle choisit pour y arriver qui consomma sa propre ruine, amenant la civilisation sur ses pas malgré elle et pour sa confusion définitive.

Duncan Cameron voulut d'abord user de l'intrigue, préférant faire vider les lieux aux Ecossais par la persuasion, plutôt que par la force. îl s'agissait de décourager les colons de les ramener de la Rivière-Rouge au Canada. Ecossais lui-même de naissance, il était mieux qualifié que personne pour aborder les colons et tenter de capter leur confiance. 11 alla vers eux au fort Douglass ; il les attira au fort Gibraltar, leur témoigna un vif intérêt, se donna comme leur ami sincère. Il débinait leurs chefs et leur noble protecteur, leur annonçant, de plus, l'agression imminente des sauvages, prédiction qui ne lui coûtait guère puisqu'il soudoyait les Indiens à cet effet.

Naturellement, il offrait sa protection qui, cependant, ne devait pas s'exercer au fort Douglass, ce qui eût été en vain ; mais au Canada où il offrait de les évacuer aux frais de sa Compagnie qui devait encore, et pour un an, leur assurer là-bas vêtements et subsistance. Aux plus influents, aux plus

habiles, il offrait de l'or pour déserter et trahir ; pour les amener à voler outils, vivres, armes et bagages, ce qui allait affaiblir les colons fidèles à lord Selkirk. Ces agissements furent confirmés sons la foi du serment devant les juges saisis de l'affaire, par des témoins qui furent Tobjet de ces sollicitations et dont quelques-uns y succombèrent malheureusement.

Le 10 février, Cameron écrivait encore du fort Gameron deux lettres adressées à deux colons. Dans l'une il disait entr'aulres choses aux sieurs Donald Livingslon et Hector Eachern :

« ... Je suis charmé de voir que quelques-uns d'entre vous commencent à ouvrir les yeux sur la situation où vous vous trouvez en ce pays barbare et que vous reconnaisEez enfin la folie que vous avez faite en obéissant aux ordres d'un brigand et, je puis le dire, d'un voleur de grand chemin.

« Par pitié... j'accepte vos ofïres et me trouverai heureux de pouvoir tirer de l'esclavage un aussi grand nombre de mes corrspatriotes qu'il me sera possible. Je sais que lord Selkirk ne renverra jamais personne de vous dans son pays.

« Vous avez déjà été trompé et il n'aura pas honte de vous tromper encore, car faire de^i dupes est pour lui et Macdoneîl le commerce le plus protitable. Je me ferai un honneur d'être votre libérateur ; je ne vous demande pas un sou pour votre passage, non plus pour les provisions dont vous aurez besoin en route, etc.. »

Quelques semaines plus tard^ il revenait à la charge, disant :

« ... Je me réjouis pour vous en vous; voyant dans les mêmes sentiments... d'autant plus qtie j'en aurai occasion de délivrer de l'esclavage un plus grand nombre de personnes..., mais de vous sauver la vie, car tous les jours votre vie est en danger du côté des Sauteux et des Sioux. Vous ne devez attendre aucune justice en ce pays. Quoi qu'il en soit, avant de partir, enlevez du magasin de la colonie tout ce que vous pourrez enlever ; j'achèterai les articles qui pourront être d'usage ici et je vous les paierai en Canada... »

I Ces excitations ne furent que trop bien entendues par une ' partie des colons, si bien qu'un nommé Georges Gampbell et soixante d'entre ceux qui l'écoutaient quittèrent le fort Douglass emportant neuf canons, destinés par lord Selkirk à la défense de sa colonie, et qui furent livrés par les traîtres aux conspirateurs embusqués dans le fort Gibraltar.

Donc, à la suite de Georges Campbell, 60 sur 200 colons écossais firent défection ; les autres restant sourds aux sollicitations de Cameron, celui-ci décida de les réduire par la force. C'était le 9 avril 1815 et en l'absence de Miles Macdonell, Duncan Cameron envoya au fort Douglass des gens . armés avec cet ordre à l'adresse d'un certain Archiblald Macdonell, gardien des armes de ce fort:

« J'ai autorisé les colons à s'emparer de vos pièces de campagne, mais non pas pour m'en servir d'une manière hostile, mais uniquement pour vous empêcher d'en faire un mauvais usage. J'espère que vous ne serez pas assez aveugle sur vos propres intérêts pour tenter une résistance iijutile, d'autant plus que personne ne veut du mal ni à vous, ni à vos gens. »

Georges Campbell se chargea non seulement de remettre cet ordre, mais de l'exécuter. 11 enfonça les portes du magasin, s'empara des neuf canons et des fusils et se retira à la tête des colons rebelles auprès de D, Cameron qui, à quelque distance du fort, surveillait l'opération qu'il avait ordonnée et dont il entendait tirer avantage.

Le fort ainsi désarmé, en vertu d'un mandat d'arrêt qu'il se fit remettre par un magistrat complice, Cameron s'empara de Miles Macdonell. Bientôt la colonie désemparée, sans chef et sans défense, mais que les sauvages amenés à cette fin par Alexandre Macdonell refusèrent pourtant d'exterminer, fut réduite à se rendre à discrétion.

Telle fut la machination des mandataires de la Compagnie du Nord-Ouest qui, froidement et de propos délibéré, tentèrent diversement de faire anéantir la colonie de lord Selkirk dans le seul but de rester les maîtres incontestés du commerce de ce pays. Sans arriver à cette extrémité, qui ne répugnait pourtant pas à ceux qui l'avaient envisagée en juin 1815, la colonie écossaise était pratiquement détruite. Les Bourgeois du Nord s'en réjouirent ouvertement et récompensèrent l'homme rusé et cruel, ainsi que ses complices, qui leur assurèrent cette triste victoire.

Les preuves écrites de ces forfaits tombèrent avec les archives de la Compagnie du Nord-Ouest entre les mains de lord Selkirk, lorsque celui-ci s'empara plus tard du fort William où fut ourdi cet exécrable complot.

Quant aux colons écossais, les uns, sur les instigations de la Compagnie du Nord-Ouest, allèrent au Canada, dans l'espoir d'y voir la réalisation de belles promesses dont on ne

tint aucun compte ; les autres restèrent fidèles à lord Selkifk et se rendirent vers la Baie d'Hudson, mais s'arrêtèrent au poste de cette Compagnie appelé Jack Biver House. En juillet, Collin Robertson vint les y trouver et leur proposa de les garder, de les défendre s^iis voulaient en sa compagnie retourner à la Rivière-Rouge.

Ils ne demandaient pas mieux et dès le mois d'août ils étaient réinstallés sur leurs terres : même un nouveau convoi d'Ecossais portait derechef l'efFectit de la colonie à deux cents men)bres. Le fort Douglass fut alors repris aux Bourgeois du Nord et la récolte, qui n'avait pas été endommagée durant l'absence des colons, fut heureusement abondante. Sur ces enliefaites, lord Selkirk venant d^Ecosse débarquait à New-Yoi k. Il y apprenait avec indignation les malheurs de sa colonie. Toutefois, les Bourgeois lui faisaient perfidement entendre que ce qu'ils avaient craint pour lui était malheureusement arrivé : les sauvages avaient tout anéanti.

Mais Collin Robertson, qui avait rétabli la colonie, avait envoyé de la Rivière-Rouge un trappeur habile qui sut éviter toutes les embûches et parvint à Montréal le 6 janvier 1816. Robertson expliquait par lettre à lord Seikiik ce qui venait de se passer, les infamies dont son œuvre avait eu à souffrir ; il demandait en même temps du secours pour parer à de nouveaux attentats toujours à craindre.

Malgré ses démarches pressantes et les excellentes raisons qu'il faisait valoir auprès du gouverneur général, Gordon Drummond, lord Selkirk ne put obtenir ce qui lui avait été promis en xlngleterre : une protection légale, au besoin armée, pour sa colonie menacée. Mais il n'était pas homme à s'en décourager ou à abandonner une idée, à renoncer surtout à sa fondation philanthropique.

Les circonstances le favorisèrent d'ailleurs. La paix conclue entre l'Angleterre et ^Amérique amena le licenciement de trois régiments anglais en Canada. Les soldats, qui ne voulaient pas être rapatriés, avaient droit à des concessions de terrains. Cent de ces hommes s'offrirent à lord Selkirk pour aller à la Rivière-Rouge. Il les enrôla et leur fournit des armes, comme aux autres colons.

Il renvoya dans sa colonie Miles Macdonell, qui venait d^être libéré sans procès, à la tête d'un premier détachement ; lui-même devait suivre avec le reste en compagnie d'un sergent et de sept soldats anglais comme garde personnelle.

Arrivé à Sault-Sainte-Marie, il vit venir à lui deux canots dont Tun portait Miles Macdonell venant lui annoncer que

la colonie avait été une seconde fois détruite, que 25 colons avec le pré:iident de ia Compagnie de la Baie d'Hudson avaient été massacrés et que le fort Douglass' était retombé aux mains des agents de la Compagnie du Nord-Ouest.

A cette nouvelle lord Selkirk changea d'itinéraire et, sachant que les coupables étaient assemblés au fort William. il s'y rendit directement à la tète de 110 soldats dont 2 capitaines et 2 lieutenants, ses futurs colons, sauf pourtant les 7 militaires formant sa garde.

En sa qualité de magistrat, lord Selkirk pouvait informer et requérir régulièrement. Etant juge et partie dans l'affaire, il eût préféré le concours de magistrats indépendants et qu'on n'eût pu soupçonner de violence ou de partialité. Il s'adressa eu vain à deux juges du Haut-Canada qui se dirent empêchés. Lord Selkirk informa le nouveau gouverneiir, J. G. Sherbrooke, de ces circonstances et, vu l'urgence, il résolut d'agir lui-même. Il alla donc droit au fort William autour du({uel campaient nombre de sauvages et d'engagés, dans lequel logeaient force associés de la Compagnie du Nord-Ouest, accourus pour leur assemblée générale. Là, se trouvaient encore des prisonniers dû fort Douglass, des colons écossais, maltraités à cause de leur fidélité envers lui.

Le noble lord dressa ses tentes à quelque distance du fort et y envoya d''abord quelques hommes pour requérir la mise en liberté des prisonniers.

On lui en livra trois qui donnèrent sur les attentats comiiiis à la Rivière-Rouge de tels renseignements qu'il se décida aussitôt à lancer des mandats d'amener contre plusieurs associés de la Nord-Ouest et il chargea de leur exécution MM. John ]\Iac Nabb et Mac Pharson, qui se rendirent au fort acompagnés de neuf hommes en arnres.

Mac Gilliwray se rendit et vint au camp de lord Selkirk avec deux cautions.

Cette première arrestation faite et les accusations s'étant précisées, lord Selkirk ordonna encore l'arrestation de Mac- Kensie et Laughlezi ; enfin il prit la même mesure envers tous les associés de la Nord-Ouest. Il fit accompagner cette fois les hommes chargés de signifier les mandats d'arrêts par le capitaine d'Orsonnens, le lieutenant Fauche et 25 hommes.

La situation s'aggravant et les gens à arrêter ayant, sans doute, un moindre sentiment de leur responsabilité, ceuxci songèrent un instant à la résistance. Ils commencèrent par formuler des prétentions, exigeant la mise en liberté de leur chef Gilliwray. On essaya de pousser le porte-parole

du lord requérant vers la sortie du fort avec l'intention manifeste de lui fermer la porte sur je dos. Mais, celui-ci appela à son aide et les soldats de lord Seikirk, se précipitant vers lui, franchirent la porte, s'emparèrent des deux canons qui la défendaient. Les Canadiens se dispersèrent aussitôt et les opérations judiciaires suivirent leur cours régulier.

Sur leur parole d'honneur de laisser toutes choses en état et de ne commettre aucun acte d^hostilité, lord Seikirk autorisa les associés à réintégrer, pour la nuit, leurs appartements du fort, lis profitèrent de ce loisir pour détruire force lettres et autres papiers compromettants, pour sortir du fort huit barils de poudre, armer et cacher des fusils, en un mot pour préparer un coup de main sur le camp du lord malencontreux. Ne pouvant plus compter sur l'honneur de ces gens, lord SeJkirk s'empara des livres et des papiers de la Société qui furent mis sous scellés et il envoya les associés compromis à York, dans le Haut-Canada.

Ils partirent pour cette destination, le 18 août 1816.

Qu'avaient fait ces gens pour atteindre leurs fins coupables à la Rivière-Rouge, pour justifier ces mesures radicales ?

Voici : après avoir rétabli la colonie écossaise, Collin Roberîson fit porter cette bonne nouvelle à lord Seikirk par un trappeur intrépide^ nommé Lajimonière qui, afin d'éviter les embûches de îa Compagnie du Nord-Ouest, effectua 400 lieues de trajet à pied et remplit fidèlement sa mission.

Lord Seikirk, suffisamment renseigné, donna des lettres pour C. Robertson au trappeur infatigable, qui repartit secrètement, vers la Rivière-Rouge. Malheureusement, cette fois, il fut pris et emprisonné au fort William.

Collin Robertson resta ainsi sans réponse à sa demande de secours. Seulement^ le groupe de colons, qu'il avait ramené, renforcé par de nouveaux arrivants, rétablit les fermes, se fortifia de son mieux dans l'attente des pires événements qu'ils pouvaient redouter de la part de Duncan Cameron, principal auteur de leur ruine et qui s'était, du reste, installé dans le fort Douglass pour les harceler.

La situation devenant intolérable, Collin Robertson résolut d'y mettre fin.

Au mois d'octobre 1815, il reprit le fort, enchâssa Cameron, recouvrant, à l'occasion, deux canons et trente fusils. Peu de jours après cette heureuse afFaire, ayant surpris Cameron tramant de nouveau la perte de la colonie, il s'assura de sa personne pour le relâcher, cependant, sur la promesse formelle qu'il irait se faire pendre ailleurs.

Ces contretenrps ne faisaient évidemment pas TafFaire de la Compagnie da Xord-Oiiest qui avisait alors à se refaire dans le pays d'en haut.

On se rappelle qu'Alex. Macdonell avait été délégué au fort Qu'x\ppelie pour soudoyer Sauvages et Métis, dans l'intention de les jeter ensemble sur la colonie renaissante de lord Selkirk.

La preuve de cette trame fut interceptée par Collin Robertson. Elle se trouve dans la lettre ci-après d'Alex. Macdonell, adressée à son complice D. Cameron, qui se trouvait au fort de Gibraltar. Il lui confiait ceci à la date du 16 mars 1816 :

« J'ai reçu votre lettre de la Rivière la Souris. Je vois avec plaisir les démarches hostiles de nos voisins. Il se forme un orage dans le Nord ; il est prêt à crever sur la tête des misérables qui le méritent. Ils ne connaissent pas le précipice ouvert sous leurs pas. Ce qu'on a fait l'an passé n'est qu'un badinage. La nation nouvelle s'avance sous la conduite de ses chefs pour nettoyer le pays de ses assassins, qui n'y ont aucun droit. »

Le même jour, cet homme affable et généreux écrivait à un ami de Sault-Sainte-Marie :

« Je suis au poste de la Piivière Qu'Appelle, me donnant des airs avec mon épée et mes épaulettes, dirigeant et faisant vos affaires. Sir William ShaAv rassemble tous les Bois-Brûlés (métis) des départements voisins. Il a envoyé ordre à ses amis de ces quartiers de se tenir prêts à entrer en campagne. Il a déjà rassemblé tous les métis jusqu'au fort des Prairies. Dieu seul connaît ce qui va en résulter, »

Quelles sont les dispositions des Métis dont on escompte les services ? Leur chef Eleuthère Grant, commis de la Nord- Ouest, le dit en ces termes à Alexandre Froser, Métis comme lui, commis de la même Compagnie du Nord-Ouest ; la lettre porte la date du 13 mai 1816 :

« ... Je suis bien aise de vous dire que les métis sont tous d'accord et prêts à exécuter vos ordres. Ils ont envoyé ici un des leurs pour connaître l'état des choses et pour savoir s'il était nécessaire qu'ils vinssent tous. Je leur ai fait dire de se trouver tous ici vers le milieu de mai... »

Le même jour, Grant mandait à D. Cameron au Sault- Sainte-Marie :

« Les Bois-Biûlés des Prairies et de la Rivière des Anglais seront tous ici au printemps; j'espère que nous l'emporterons haut la main et qu'on ne verra plus dans la Rivière-Rouge des gens à colonie. Les trappeurs aussi décamperons pour avoir désobéi à nos ordres le printemps dernier; nous passerons l'été aux Fourches (la Rivière Rouge) de peur qu ils ne nous jouent le même tour que l'été dernier de revenir encore, mais s'ils le font, ils seront reçus de la même manière. »

Ces lettres interceptées et d'autres preuves concluantes apprirent à Collin Robertson que la colonie était vouée à la destruction : qu'elle n'avait plus qu'à se défendre.

Il y songea.

D. Gameron se tenait au fort Gibraltar plongé dans ses intrigues et prenant ses mesures homicides contre les Ecossais.

Ce fut une tentation !

Un jour donc que Collin Robertson, en compagnie de quelques colons, s'était rendu en armes aux abords mêmes de ce fort Gibraltar, il en vit les portes ouvertes et point de gardes. Une résolution est vite prise. En avant!

A la tête des colons, coutelas au poing, il se jette dans le fort, met la main au collet de Cameron, s'empare des commis, aussi des canons et des fusils que les corsaires avaient pris Tannée précédente aux Ecossais eux-mêmes.

C'était hardi et bien réussi.

Le fort fut rasé. On comptait réexpédier Cameron, par la Baie d'Hudson, en Europe.

Il est donc incontestable, et nous le notons avec rçgret, que la Nord-Ouest machinait un crime horrible, une forfaiture sans justification possible, à savoir : l'extermination sous ses yeux, par ses moyens et par ses ordres, mais par la main des Métis et des Sauvages soudoyés de toute une colonie européenne, composée de gens paisibles et laborieux qui ne pouvaient porter ombrage qu'à des écumeurs de bois, jaloux d'un monopole abusif et contestable.

Pour préluder à cet attentat, on essaya d'affamer la colonie en raréfiant encore les vivres autour d'elle. Cependant, la Compagnie de la Baie d'Hudson, voulant suppléer à la mauvaise volonté de ses concurrents, délégua au fort Douglass son propre président d'abord, puis elle organisa un convoi de ravitaillement qui devait partir par la Rivière Qir Appelle d'un fort voisin de celui où opérait Alex. Macdonell. Celuici réunit aussitôt ses associés et engagés, attaqua ce convoi, s'emparant des bateaux, de 600 sacs de viande pillés et

d'autres aliments ; il captura aussi les hommes d'équipage qu'il renvoya à leurs foyers, n'en retenant qu'un seul comme otage.

Ce coup de main accompli, Alex. Macdonell, qui affirmait cyniquement que son but était bien d'afFamer les Ecossais pour les contraindre à vider la Rivière-Rouge, se remit en campagne avec tout son monde. 11 s'embarqua commodément sur les bateaux volés. Une troupe de cavaliers Métis suivaient son convoi sur le bord de la rivière. Tous ces gens, mobilisés pour mal faire, étaient équipés en bandits de grand chemin, et le but qui leur était assigné justifiait bien leur accoutrement.

Cette expédition était forte de 125 hommes. Elle arriva le 15 juin au Portage où elle laissa ses vivres^ ses bagages et ses deux canons sous bonne garde; 70 cavaliers furent expédiés vers le fort Douglass distant encore de 60 milles. Le reste de la troupe fut divisé en cinq groupes placés sous les ordres d'hommes sûrs, le tout commis à la garde du camp.

Les cavaliers, lancés sur l'ennemi, avaient ordre de dissimuler leur présence, de cacher leurs intentions et leurs mouvements, de diriger seulement, et encore à distance, les Métis et les Sauvages déchaînés, de les soutenir au besoin et de veiller à ce que toute la besogne malpropre fût bien faite. Les instructions étaient de tout piller, de tout saccager, de faire prisonniers les colons, de les massacrer à la moindre résistance.

Si bien qu'ils s'y prirent, la présence des cavaliers fut connue au fort Douglass, deux sauvages vinrent même prévenir les colons de Timminence de l'attaque, les suppliant de se tenir en garde.

En môme temps que ces 70 cavaliers arrivèrent du fort William, envoyés par Gilliwray qui avait devancé lord Selkirk, cent hommes armés jusqu'aux dents. Ceux-ci avaient leur poste fixé en aval de la Rivière-Rouge et ils étaient commandés par Norman Mac Leod de la Nord-Ouest.

Grâce aux manœuvres poursuivies tout l'hiver; le 19 juin, des centaines de guerriers Métis et Sauvages^ sous la poussée de la Nord-Ouest, se trouvaient réunis à l'embouchure de la Rivière-Rouge pour tomber à l'improviste sur la colonie qu'il fallait enlever, et le fort qu'on voulait détruire.

La scène barbare qui survint alors a été décrite et garantie véridique dans quatre rapports assermentés, donnés par d'honnêtes gens qui assistèrent à la bataille.

A l'approche d'un groupe de cavaliers venant au fort

Douglass, le gouverneur Semple appela 20 hommes et se rendit au-devant de ces gens pour leur demander ce qu'ils voulaient. Les nouveaux venus entourèrent M. Seaiple et sa troupe, tueront un homme, blessèrent le gouverneur qui cria à son monde de se soustraire aux assaillants. Ils se groupèrent plutôt autour de leur chef et on les abattit presque tous à coups de fusils, de matraques et de casse-têtes, le témoin du carnage et son compagnon se tirèrent à grand'peine de ce guet-apens.

M. Pitchard dans son rapport ajoute :

« En peu de minutes, tout notre monde fut tué ou blessé. Le capitaine Roger, qui était tombé, se releva et vint à moi. Je lui criai : Pour l'amour de Dieu, rsadez-vouj. Il courut vers l'eanemi daas cette intention et je le suivis. Il leva les maias, demanda grâce. Alors, un Métis, fils du colonel Williaui Mac Kay, lui perça la tête d'un coup de fusil, un autre lui ouvrit le ventre avec son couteau en prononçant d'horribles imprécations. Par bonheur pour moi, ua nommé Lavigne joignit ses efforts aux miens et parvint quoique difficilement à me sauver du sort de mon ami.

« Les blessés furent achevés à coups de fusil, de couteau, de cassetête et les barbares exercèrent sur leurs corps les cruautés les plus horribles. M. Semple, cet homme si aimable et si doux, couché sur le côté (il avait la cuisse brisée) et la tête appuyée sur une de ses mains, s'adressa au commandant en chef des ennemis et lui demanda s'il n'était pas M. Grant. Celui ci ayant répondu : oui, le gouverneur ajouta : Je ne suis pas blessé mortellement ; si vous pouvez me faire transporter au fort, je crois que j'en réchapperais. Grant promit de le faire et le confia immédiatement aux soins d'un Canadien qui rapporte ensuite qu'un sauvage lui avait tiré un coup de fusil en pleine poitrine...

- « JNous étions 28; sur ce nombre, 21 furent tués, i blessé.

« Les chefs de l'ennemi étaient Grant, Fraser, Aat. Houle et Bourassa, tous Métis. »

Remarquons que ces 70 cavaliers, assaillants, étaient tons Métis, sauf 6 Sauvages, et employés de la Nord-Ouest. G-^pendant, un camp de Sauvages Gris était au pied du fort ; mais, plus humains que les autres, ils ne prirent aucune part à cette action infâme; ils déplorèrent hautement ce massacre et le lendemain ils relevèrent les cadavres pour les enterrer au fond d'une coulée desséchée sur laquelle s"ulève aujourd'hui l'Hôtel-de-Ville de Winnipeg.

Vers le soir, les prisonniers furent conduits au camp de Grant à l'endroit dit La Grenouillère.

Pitcliard, dans sa relation poursuit ainsi :

« Lorsque je fus arrivé à La Grenouillère, Me Grant me dit que le fort serait attaqué la nuit même et que, si nos gens tiraient un seul coup, ils seraient tous massacrés. Vous voyez, me dit-il, nous n'avons pas fait de qiiartier. Eh bien ! maintenant, si l'on fait la moindre résistance, on n'épargnera personne, ni hommes, ni femmes, ni enfants. Fraser ajouta : Robertson a dit que nous étions des noirs ; il verra que la couleur de nos cœurs ne dément pas la couleur de nos corps. Persuadés que la perte de ces malheureux était inévitable, je demandais à Grant s'il n'y avait aucun moyen de sauver ces femmes et ces enfants ; je le suppliai d'en avoir pitié au nom de son père qui était leur compatriote. Il me répondit alors que, si nous voulions lui livrer tous les efiets des magasins du fort, il nous laisserait aller en paix et nous donnerait une escorte pour nous conduire au delà des lignes de la Compagnie du Nord-Ouest, dans le lac Winnipeg, ajoutant que notre escorte serait pour dous protéger contre deux autres corps de Métis que l'on attendait d'un moment à l'autre... »

Les pourparlers engagés aboutirent à ce que voulait Grant: le fort, ses armes et ses munitions furent livrés, et les colons pêle-mêle jetés en des bateaux, mais envoyés sans escorte vers le lac Winnipeg. L'établissement écossais était de nouveau ruiné et Alex. Macdonell, revenant au Portage, annonça ainsi l'heureuse nouvelle : « S... nom de Dieu, vingtdeux Anglais tués ! »

La première réplique de lord Selkirk fut, nous l'avons vu, la prise du fort William et la capture de ces bandits.

Mais auparavant, ayant appris la mise en route des soldats de lord Selkirk et, finalement, le départ de celui-ci, les gens de la Nord-Ouest avaient pris leurs dispositions pour faire à cette troupe importune le même sort qu'aux colons, et pour assassiner le noble lord lui-même.

Ayant entrepris le massacre en masse d'une colonie entière, les « Bourgeois » ne reculèrent plus devant des assassinats isolés dont il fut ensuite témoigné en justice.

Les « Bourgeois » capturés au fort William par lord Selkirk, à leur arrivée à Montréal, demandèrent et obtinrent d'être admis à caution et, chose prodigieuse, on vit alors le prisonnier libéré sous caution, Mac Gilliwray, envoyer au fort William des constabies avec ordre d'arrêter lord Selkirk lui-même et de le ramener prisonnier à Montréal !

Mais lord Seikirk ne se laissa pas intimider. Il intima à ces policiers l'ordre de rebrousser chemin ; de son côté, il marcha sur le fort Douglass, dont il s'empara après avoir dé-

truit, chemin faisant, comme représailles, divers établissements de la Nord-Ouest. Les rôles étaient intervertis.

Le noble lord rappela les colons sur leurs ferm.es en s'engageant à réparer, en partie du moins, les dommages subis.

Dès juin 1817, la colonie renaissait de ses cendres.

Depuis lors, les plus cordiales relations s'établirent entre colons, métis et sauvages. Lord Selkirk donna des terres à ses soldats pour les fixer dans le pays; néanmoins, reconnaissant que l'avenir dépendait de l'état moral aussi bien que de la prospérité matérielle des colons, il songea à assurer à tout ce monde, moralement abandonné, les secours de la religion.

Et voilà pourquoi et après quelles rudes épreuves, le noble lord engagea les colons à demander des missionnaires à M^"" Plessis, évêque de Québec, les assurant qu'il userait de toute son influence pour faire aboutir leur requê'e.

Toutefois, à Québec môme, on se rendait si peu compte des besoins spirituels de ces enfants perdus dans les bois et les prairies qu'un supérieur de communauté se laissa aller jusqu'à dire devant l'admirable N. Provencher, partant pour cette lointaine mission :

« A quoi bon envoyer si loin des missionnaires, est-ce que tout le monde ne peut pas baptiser! »

— « Sans doute, riposta M. Provencher, mais il y a dans l'Eglise d'autres sacrements que tout le monde n'administre pas. »

Et, chose digne de remarque : ce sont lord Selkirk, sa femme et les membres les plus influents de la Compagnie de la Baie d'Hudson, tous protestants, qui firent les plus instantes démarches pour l'envoi, et firent ensuite les plus lourds sacrifices pour l'établissement des missionnaires catholiques sur la Rivière-Rouge.

Par contre, il faut bien en convenir, la Compagnie du Nord Ouest vit de fort mauvais œil les démarches de lord Selkirk à l'évêché de Québec et elle refusa de les appuyer, se rendant parfaitement compte qu'avec les missionnaires à l'œuvre la civilisation chrétienne gagnerait toute la Prairie, qu'avec leur présence sur les lieux réservés diminueraient les facilités et les profits de l'exploitation du sauvage, maintenu systématiquement dans l'abjection de la barbarie.

Ce n'était pas fait pour refroidir l'ardeur apostolique cie M*'' Plessis qui envoya les abbés N. Provencher et Dumoulin à la Rivière-Rouge. Lord Selkirk, pour les soustraire au mauvais vouloir de la Nord-Ouest, les fit escorter jusqu'à destination.

Ceci se passait en 1818, l'année même de la naissance de M. L.-F. Laflèche, futur apôtre du Nord-Ouest ; et, fait avéré, l'action civilisatrice des missionnaires fut pour la Compagnie du Nord-Ouest, qui s'était montiée indigne par sa rapacité et son inhumanité, un coup direct et finalement mortel.

Non seulement les deux premiers missionnaires, mais encore ceux qui vinrent à leur aide et à leur suite trouvèrent dans la Compagnie de la Baie d'Hudson et dans ses fonctionnaires, en majeure partie prolestants comme lord Selkirk lui-même, beaucoup d'égards, de justice, aussi une efficace assistance.

Qu'allaient faire les missionnaires si loin, en des régions si vastes, que la cupidité des Blancs désolait systématiquement et voulait maintenant à l'écart de toute influence honnête, de tout progrès !

Ce qu'ils voulaient ? Non seulement baptiser ce qui n^est pas de la compétence de tous, n'en déplaise ; mais porter aussi toutes les lumières, tous les secours de la religion et la protection qu'elle assure toujours et partout aux déshérités de ce monde.

Il fallait rappeler les trappeurs et les traiteurs, qui hantaient ces parages, au respect qu'ils se devaient, à la charité dont la religion leur faisait une obligation envers leur prochain, fût-il l'enfant perdu des prairies. Il y avait aussi les Métis, dont l'isolement et le relâchement des mœurs multipliaient le nombre, qu'il convenait d'éclairer et relever ; il y avait, de plus, à sauver les pauvres sauvages honteusement exploités.

Les Blancs qu'on rencontrait sur la Rivière-Rouge venaient pour la plupart d'Ecosse et des îles Orcades ; ils étaient colons ou commis de la Compagnie de la Baie d'Hudon. 11 s'y trouvait aussi les commis et les employés français de la Compagnie du Nord-Ouest.

A ces éléments prépondérants de la population blanche du Nord-Ouest s'ajoutaient^ mais en petit nombre, des Anglais, des Irlandais, des Suisses, des Allemands, des Norvégiens, des Américains du Nord et du Sud^ quelques Mexicains et de rares Italiens,

Cependant, quelle que fût la nationalité réelle de ces Blancs, selon l'idiome qu'ils adoptaient dans le commerce de la vie, où la Compagnie à fourrures à laquelle ils se rattachaient, on les disait Français ou Anglais ; et les Anglais, imperturbables, se proclamaient la race supérieure du pays.

On pouvait évaluer à 4.500 individus la population blanche

dans l'Ouest, lors du départ de L. F. Laflèche pour la colonie de la Rivière-Rouge.

Mais, à cette époque, les Métis y figuraient déjà au nombre de 20.000 environ.

Issus de Blancs et de Peaux-Rouges, ces Métis se disaient eux mêmes Anglais ou Français selon leur origine ou leurs attaches ; et de même façon, ils étaient Catholiques ou Protestants. Héritant des meilleures qualités des deux races mêlées, les Métis étaient des hommes grands, robustes et beaux, blancs exceptionnellement, basanés à l'ordinaire. Ils se montraient cavaliers prodigieux, infatigables écumeurs de la Prairie, aimant les grands déplacements et les aventures épiques.

Rien n'égalait leur adresse, leur agilité, et c'est surtout à la chasse du bufFalo, qu'ils faisaient d'étonnantes prouesses avec une rare intrépidité.

Enfin les Peaux-Rouges ou sauvages comptaient, selon W Taché^ archevêque de Saint-Boniface, 22 tribus divisées en 5 familles : Algonquins, Assinibains, Pieds Noirs, Montagnais et Esquimaux, le tout au nombre de 80.000 individus environ.

Ces sauvages habitaient la Prairie ou la Forêt ; ceux de la Prairie, qui vivaient à la suite des troupeaux de bisons dans uneabondancerelative, se distinguaient par une affreuse dépravation; les Sylvains, au contraire, vivaient pauvres et dispersés, mais leurs mœurs étaient relativement honnêtes.

Lorsqu'en 1818, lord Selkirk, qui depuis 1812 entreprenait d'établir sur la Rivière-Rouge sa colonie, cette « oasis de civilisation au milieu des prairies et des forêts », comprit enfin que l'Eglise catholique était seule capable de créer des œuvres durables dans l'aridité môme des déserts, et demanda des missionnaires pour le seconder, M^"" Plessis envoya donc à la Rivière-Rouge Joseph-Nobert Provencher et Sévère Dumoulin, prêtres, accompagnés d'un jeune séminariste. Après huit semaines d'un voyage pénible, la plus grande partie en canots, ces hommes de Dieu arrivaient au fameux fort Douglass, emplacement de Saint-Boniface qu'ils allaient fonder en face du fort Garry, qui deviendra Winnipeg, et dont Fensemble forme aujourd'hui cette fameuse métropole commerciale et industrielle du Nord- Ouest canadien, en attendant qu'elle le soit de tout le Dominion britannique du Nord-Américain.

En 1822, Mê-" Plessis divisa son immense diocèse en plusieurs évêchés et J.-N. Provencher fut sacré évêque de Juliopolis, in partibus infidelium, dans la vieille église deo Trois-

Rivières, recevant la charge du district de la Rivière-Rouge en qualité d'auxiliaire de l'évêque de Québec.

Le 16 avril 1844, ce district de la Rivière-Rouge fut détache du diocèse de Québec et le Saint-Siège, pleinement édifié par les travaux, les mérites, le zèle admirable de Ms' Provencher, le nommait vicaire apostolique de ce pays. Tout en lui conservant le titre d'évéque de Juîiopolis : considérant les distances et l'urgence des afFaires à conclure, le Pape lui confiait une juridiction indépendante de l'évêque de Québec.

Cette haute distinction arriva à M?"" Provencher lors de son cinquième voyage à Québec et son deuxième voyage en Europe, au moment où il s^assurait du concours de l'abbé L. F. Laflèche et de son ami Charles-Oilivier Caron, dont la faiblesse de constitution empêcha le départ pour la mission lointaine, mais qui restera jusqu'à son dernier soupir, l'aini fidèle et dévoué collaborateur de l'abbé Laflèciie, devenant successivement supérieur de Nicolet, vicaire général, coadjuteur et évêque des Trois-Rivières.

En 1844, il incombait à M*' Provencher de mener vivement à bien diverses afFaires utiles à son œuvre et de regagner sa mission en emmenant L.-F. Laflèche et Joseph Bourrassa qui prit la place de Ch.-O. Caron, empêché, et quatre religieuses de l'Institut des Soeurs de Charité de l'Hôlel-Dieu de Montréal, dites Sœurs grises.

L'évêque missionnaire était, en ce moment et à l'ordinaire, plus pourvu de dons célestes que de biens de la terre. Il devait s'ingénier d'al)ord à découvrir des aides [lour ses labeurs apostoliques, puis à réunir les moyens de les mener dans la Prairie.

Sir Georges Simpson, de la Compagnie de la Baie d'Hudson, lui rendit donc un réel service en lui accordant sur les canots de sa Compagnie le passage des deux prêtres et des quoire religieuses pour la somme forfaitaire de 175 louis.

De Québec à Saint-Boniface, il faut compter environ 400 milles.

De nos jours, par voie ferrée, on fait aisément ce parcours en deux journées et sans grande fatigue. Mais du temps de M^"^ Provencher et de L.-F. Laflèche, il n'en allait point de même. Il manquait alors, à peu près partout, les routes et même les sentiers ; on devait se contenter des voies creusées par les eaux, se confier aux chemins qui inarchejit^ semés de barrages et d'écueils, en des canots fragiles. Il est vrai que, sur quelques rares points déjà, le vapeur faisait son apparition et que parfois on chargeait les frêles esquifs sur un bâtiment plus rapide. Le canot d'écorce de bouleau était.

à pari cela, le grand, sinon le seul moyen de communication au{juel les missionnaires eurent forcément recours.

Et quel voyage! Les conditions matérielles avaient peu changé depuis les plus beaux jours des emJDaucheurs de la Compagnie du Nord-Ouest.

En effet, afin de réunir des recrues pour leurs expéditions aventureuses, les vieux trappeurs ne manquaient ni d'astuce, ni d'imagination, au besoin ils savaient recourir aux petits comme aux grands moyens qui impressionnaient les jeunes écervelés épris de liberté.

Les entrepôts de pelleteries se trouvaient à Montréal. Quand il s'agissait, pour les réapprovisionner, de préparer une nouvelle expédition dans l'Ouest, les vieux coureurs de bois se réunissaient dans la cité pour équiper et charger les canots. A cet effet et durant quinze jours au moins, ils faisaient une noce audacieuse chantant, buvant, dansant,

semant l'or à pleines mains, à la grande stupéfaction des jeunes gens qu'on invitait à la fête.

Le « latin de chasseur » est déjà fameux partout où saint Hubert a des disciples fervents ; mais le bagout du Irappeur était fantastique et ses aventures, effarantes, sont généralement épiques : elles étaient vraies, elles étaient fausses, rien n'y faisait et il les racontait avec un imperturbable aplomb. Il avait chassé des fauves, forcé le bison^mis en déroute des sauvages couverts de chevelures et conquis des wigwams ; le merveilleux se mêlait à la réalité pour la rendre plus attrayante.

Et, là-dedans point d'erreur ! Le voyage de Montréal à la Rivière-Rouge n'était qu'un perpétuel enchantement. Les lacs étaient limpides comme le ciel bleu et poissonneux au point qu^on pouvait difficilement s'y frayer un passage; les rivières s'écoulaient mollement, fuyant parmi de frêles roseaux avec de langoureux murmures et leurs bords étaient enchantés. On campait en plein air, parmi des océans de fleurs, sous des dômes de verdure, où s^enlaçaient des lianes gigantesques retombant en festons magnifiques et fleuris. Des paysages ravissants succédaient aux sites sauvages, et c'était des émerveillements sans cesse renouvelés^ des réjouissances sans fin. On passait de nombreux loisirs en des chasses fortunées sur la prairie voluptueuse où Fhomme, novice dans l'art, abattait encore en une heure pour subvenir à ses besoins durant six mois, sans compter les gros profits des pelleteries ramassées en ces journées de princes en ballade !

A la faveur de ces récits captivants, cette jeunesse folâtre prêtait l'oreille aux offres des vieux trappeurs qui ne de-

mandaient qu'à les guider vers le paradis des hommes libres en quête de bonheur.

Et les engagements des recrues se signaient à la hâte, entre les coupes débordantes qui s'entrechoquaient, parmi les refrains joyeux et les gais propos. On se quittait pour se préparer au voyage et partir!...

Généralement, dès le lendemain, ces dupes dégrisées pleuraient leur emballement de la veille; mais quand même, malgré les regrets et les craintes; malgré les gémissements et les larmes, il fallait dire adieu au clocher, à la famille navrée, gagner la rive du grand fleuve et s'embarquer vers l'inconnu troublant.

La flottille est prête ; on est à bord qui au timon, qui aux rames accouplées ; un hourra étranglé retentit et, aux accents cadencés d'un chant populaire, les galériens démarrent, les canots légers mais chargés à couler, à la suite les uns des autres, glissent sur le fleuve majestueux.

Et, comme enchantement, un travail dur et répugnant est le partage de ces jeunes bleus de la Prairie qui ne rêvèrent pourtant qu'aux délices du désert. Et quand ces forçats volontaires gémissaient ou regimbaient: Va donc, mangeur de lardy leur criait le timonier implacable. Ce dont, ils se seraient encore consolés dès lors et à la longue, si, au lieu de la soupe au lard dédaignée, ils n'avaient dû se contenter d'une poignée de maïs lessivé, assaisonné d'une once de graisse!

Le point de départ de la caravane était Lachine, village situé à neuf milles de Montréal. La flottille se rendait de là à Sainte-Anne, qui se trouvait à l'extrémité occidentale de rile de Montréal. Bien que la distance entre ces deux localités ne dépassait pas quinze milles, on y faisait escale pour permettre aux voyageurs comme aux équipages de faire leurs dévotions à la Bonne sainte Anne, étoile de la Prairie.

Le lendemain, on disait adieu au Canada: on commençait le voyage de l'Ouest.

M*'' Ignace Bourget, évêque de Montréal, était certainement l'homme qui s'intéressait le plus cordialement à l'œuvre ingrate et périlleuse de M*"" Provencher. Nous avons vu dans la vie de cet illustre serviteur de Dieu comment il recevait les confidences et les supplications de Tapôtre du Nord-Ouest et avec quel saint empressement il cherchait à lui venir en aide. Nous avons vu aussi les aimables vertus, l'abord facile de cet évêque, dont la demeure hospitalière était le rendezvous commun de tous les ouvriers évangéliques de passage dans sa ville épiscopale, à j)lus forte raison des missionnaires qui prenaient du labeur divin la part la plus dure.

L,-F. Laflèche monta donc à Montréal en quittant les siens et se rendit auprès de Ms' I. Bourget qui le reçut avec une bonté si grande et un tel bonheur de le voir se donner à une œuvre si belle, que le jeune missionnaire en fut tout confus, mais fortement raffermi dans ses résolutions, heureux plus que jamais de son sacrifice dont il entendait exalter en accents inspirés par lEsprit-Saint le prix inestimable et la céleste grandeur. M®-" Bourget voulut honorer les deux missionnaires. Il leur fit céléber devant le peuple enthousiasmé les saints mystères ; il les félicita hautement d'avoir mérité les grâces qui guidaient leurs pas et il les bénit de tout son cœur attendri et joyeux.

L.-F. Laflèche se jeta aux pieds de l'évêque, Fâme délicieusement émue; et l'évêque, pleurant d'allégresse, le releva et le serra longuement sur son cœur. On peut dire que c'est en cette heure, précieuse pour tous les deux, que ces deux héros se lièrent indissolublement par une amitié faite d'estime réciproque et d'un semblable zèle dans le service de Dieu ; ils auront bientôt un même idéal et, pour ainsi dire, une destinée commune, faite des mêmes labeurs, des mêmes soucis et des mêmes épreuves bénies, mais douloureuses.

Maintenant il fallait partir, réaliser les espérances...

Se rendre à la Rivière-Ronge, en ce temps-là, n'était donc pas une affaire banale.

Il ne faudrait pas, en tout cas, juger des difficultés d'après la fréquence des voyages que devaient affronter les missionnaires de l'Ouest. Ce qui prouve, pour le moins, le peu d'attrait qu'offrait cette entreprise, c'est que, malgré ses démarches multipliées, ses instances et ses supplications; malgré l'appui des évêques de Québec et de Montréal, M§''N. Provencher, entre 1818 et 1844, n'avait pu recruter que dix hommes de bonne volonté pour le seconder dans une tâche immense et accablante. Ces héros, c'en était, paraissent au Livre d'Or de l'apostolat sous les noms de Sévère Dumoulin, Th. Destroismaisons, Jean Harper, F. Boucher, Th. -Ed. Poiré, M. Deniers, G. -F. Belcourt, J.-B. Thibault, J. Mayrand, J. Darveau, enfin L. F. Laflèche et J. Bourassa qu'allaient rejoindre l'année suivante le P. Aubert et le jeune diacre Taché, Oblats de Marie Immaculée.

Nous laisserons M^'" L.-F. Laflèche et M^'" Taché nous conter eux-mêmes les péripéties de leur entrée dans l'apostolat : ils parcoururent la même route sur les mêmes bateaux dans des circonstances semblables et, en bonne partie, avec les mêmes équipages. Les étapes étaient pareilles, les haltes aussi, et les incidents de rouie ne différaient guère.

De plus, Ms' Laflèche fit le voyage en 1844, M^' Taché en 1845, et celui-ci fut le dernier missionnaire qui prit la voie des lacs et des fleuves pour se rendre à Saint-Boniface. Encore, ils étaient amis intimes, dépositaires de leurs impressions mutuelles et s'exprimaient en beaucoup de choses pareillement, ressentant dans les mêmes dispositions des impressions identiques. Nous avons donc réunis en un seul récit leurs notes de voyages pour être plus complet, et nous nous y sommes trouvés autorisés par le regretté Dom Benoit lui-même, auteur de la Vie de 3Is^ Taché, notre intention étant de laisser un itinéraire exact de voyages souvent répétés jusqu'alors et que le progrès a relégué, comme un souvenir pittoresque^ dans le domaine de l'Histoire.

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