‹ Voix canadiennes (volume 2)Chapitre 9 sur 40 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L.-F. Laflèche à l'évêché de Saint-Boniface. — Il étudia l'indien et dessert les missions voisines. — Les Sioux à l'évêché, leur présence cause un malheur et faillit amener une catastrophe. — Echos des Missions. — L.-F. Laflèche fait le premier traité de la langue crise.

A l'arrivée de MM. L. F. Laflèche et J. Bourassa à Saint- Boniface rien n'était encore moins rassurant que l'avenir non seulement de la Mission, mais aussi de la colonie écossaise de la Rivière-Rouge.

Si M*"" Provencher n'avait pu, par seize années de sollicitations, amener qu'une dizaine de prêtres séculiers à son aide et n'en avait conservé que trois à ses côtés en dehors des nouveaux venus, à savoir : MM. Belcourt, Thibault et Mayrand^ — M. Darveau étant à l'heure même massacré par les Sauvages, — la Compagnie de la Baie d'Hudson, qui avait racheté les droits de lord Selkirk décédé, n'avait pas davantage atteint tous ses buts. Elle se sentait positivement menacée par l'esprit d'indépendance qui gagnait les Métis et les Sauvages, également intéressés à sa perte. Cependant, pour justifier son monopole exorbitant, pour assurer le maintien de son privilège, cette Compagnie, — qui eut le bonheur inespéré d'absorber celle du Nord-Ouest sa concurrente, — dont l'unique fin et le seul idéal restaient de faire la fortune rapide de ses actionnaires, se croyait tenue de tenter çà et là, de temps à autre, une entreprise qui pût affecter au moins l'apparence d'une œuvre humanitaire ou colonisatrice. Elle essaya ainsi diverses industries ou cultures, autres que celle de première nécessité qui est l'industrie besogneuse du colon déraciné et à court de tous moyens. Elle semblait vouloir fournir un travail rémunérateur en dehors de la chasse et de la pêche, de moins en moins fructueuses, parfois même déficitaires jusqu'à réduire le peuple à la famine. Mais ces entreprises, manquant d'études suffisantes et d'esprit de suite, tout aussi bien que Univ«rsttM S. PèdR IKWioif>èqus - UbrBPy 233 Main, Onaw«, C&naé»

l'évangélisation protestante qui prétendait stériliser l'œuvre de Ms"" Provcncher, étaient menées dans un tel but, à si grands irais, qu'il y avait disproportion absolue entre un prix de revient accablant et les maigres résultats obtenus. D'ailleurs on s'apercevait, tous frais déjà exposés, qu'on travaillait sur un marché inexistant, en tout cas privé des débouchés indispensables par d'infranchissables distances et par Fabsence de voies de co.iiniunications praticables. La colonie paraissait donc cond<;înnée moins à la misère qu'à la ruine brusquée par des accidents tragiques, et la mission de Ms"" Provencher elle-même " l'abandon inéluctable.

M. Laflèche, avec son intelligence d'une péuétrante clarté, discerna aisément les possibilités accessibles qu'il séparait des intempestives utopies. Il connut bientôt la situation précaire de la colonie et les difficultés, en quelque sorte, insurmontables de la mission. Mais telle était la générosité de son cœur, qu'il ne songea qu'à se conformer à la pens '*i de son évêque, qu'à se donner à lui tout entier, jusqu'au reiaoncement complet à lui-même, jusqu'à l'épuisement de ses forces, jusqu'aux cicatrices glorieuses, mais irréparables de son sacrifice pour la pleine réalisation d'un programme, humainement téméraire, que l'assistance de Dieu devait pourtant mener à son parfait aboutissement.

M^'" Provencher s'étant rendu compte de son côté des admirables dispositions de son jeune collaborateur, il en avait éprouvé si bien les premières manifestations, que plein de confiance dans le talent et le dévouement de M. Laflèche, à peine débarqué, il voulait déjà l'expédier au secours de M. Thibîiult pour fonder une mission au bord du lac du Diable (Sainte-Anne). Malheureusement, M. Laflèche avait mal supporté les fatigues du voyage : il était alors souff'rant. Comme il y avait urgence, ce fut M. J. Bourassa qui, après un repos de quatre jours, fut envoyé à M. Thibault. Et alors le personnel de la mission était ainsi composé et réparti : MM. Darveau et Belcourt restant chargés des missions de la Baie aux Canards sur le lac Manitoba, de Pads sur le Saskatchewan, du lac La Pluie et du lac Winnipeg; MM. Laflèche et Mayrand s'occuperaient des missions de la Baie Saint- Paul et de Saint-François-Xavier, voisines de Saint-Boniface.

M"" Provencher se réjouis-ait de l'œuvre que les Sœurs allaient entreprendre à ses cô'.és et du zèle que les nouveaux missionnaires allaient déployer dans les missions mieux desservies, quand il apprit la disparition de M. Darveau sur le lac Manitoba ! 11 crut d'abord à un accident; la vérité était plus pénible : le missionnaire avait été massacré par les

Sauvages, sinon sur les excitations du ministre protestant, certainement à la suite de l'hostilité que celui-ci manifestait à son concurrent plus heureux que lui.

Que faire? Attristé par cette perle cruelle, vu le petit nombre de ses collaborateurs, M^"" Provencher écrit à M^»' Bourget : « Cette mort me jette dans un grand embarras. Voilà une grande étendue de pays sans missionnaire. M. Laflèche, ne sachant pas le sauvage, ne peut encore rendre aucun service important à ces pauvres gens. ïl laut des prêtres pour remplacer le mort et remplir bien d'autres places qui demandent le secours de leur ministère. Auriezvous des Oblats à m'envoyer ? Le P. Léonard écrit ici : Notre Supérieur vient de me dire que trois de nos Pères iront à la Rivière Rouge Vannée prochaine. Je souhaite bien que cette heureuse nouvelle soit vraie ».

Mais on ne pouvait difFérer les secours à porter aux indigènes Jusqu'à l'arrivée de ces renforts. îi fallait aller au plus pressé, faire sans délai au moins ce dont la bonne volonté, à défaut d'expérience, était capable. 11 fut décidé qu'au printemps 1845 M. Laflèche irait à la mission du Pads, tandis que M. Belcourt se reiidrait à celle de !a Baie des Canards. Les ministres protestants, plus préoccupés d'arrêter l'essor de FEglise catholique dans ce monde nouveau qu'à y faire eux-mêmes de nouvelles conquêtes, avaient envahi ces postes; ils s'efforçaient d'en stériliser la terre vierge en semant la défiance et la confusion dans l'esprit des Sauvages. Ce travail, hostile et sournois, pouvait amener la perte de ces deux missions.

Connaissant les difficultés qu'il devra affronter, M. Laflèche durant Thiver 1844-1845 se livra, à Févêché, à l'étude de la langue sauteuse et crise. Il tenait à pouvoir instruire et combattre au besoin en ces langues. Ses aptitudes et son application firent faire au zélé missionnaire des progrès étonnants.

Le printemps de 1845 venu, M. Thibault, qui était rentré pour rendre compte de ses travaux, partit pour un voyage de six à sept mois, allant au portage La Loche avec la charge de visiter toutes les stations et missions semées sur sa route. De son côté, comme il avait été déjà décidé, M. Laflèche s'en alla à la mission du Pads, où il se livra aux travaux habituels des missions, courantà la poursuite des Sauvages s'ils ne se présentaient pas, les réunissant pour les exercices de piété, catéchisant, baptisant, faisant rompre les unions illégitimes, bénissant les autres, semant à grandes volées le grain de la vie éternelle d'où sortiront les moissons de l'avenir.

Cependant. M. Mayrand, dont la santé était chancelante, demandait à rentrer au Canada, si bien que, par ce départ et la mort de M. Darveau, le nombre des collaborateurs de Me' Provencher, au lieu d'augmenter, diminuait. Mais Dieu veillait sur les siens. Au moment même où le découragement aurait pu envahir l'âme vaillante du fondateur des Eglises du Nord-Ouest, la Providence mettait en marche l'avant-garde de la milice sainte qui allait livrer sur la Prairie les suprêmes combats et y remporter les victoires décisives. En effet, le P. Aubert et le jeune Fr. Taché, sousdiacre, se mettaient en route pour la Rivière-Rouge par la voie des lacs que MM. Laflèche et Bourassa venaient de parcourir, voie longue et dispendieuse que les missionnaires allaient délaisser dès lors pour se rendre plus rapidement au Bas-Canada par les Etats-Unis.

Le P. Aubert avait une mine avantageuse, mais le Fr. Taché avait encore Tair d^un adolescent, plein de bonne volonté peut-être, mais certainement timide et Enfin,

Me"" Provencher qui, sans s'en douter, se trouvait au comble de ses vœux, se sentit désappointé et c'est alors qu'il écrivait à M^' Bourget : « J'ai besoin d'hommes ici et on m'envoie un enfant. » Seulement, c'était un enfant prodige qui fit bientôt si bonne impression que le digne évêque, se ravisant, se hâta d^écrire encore à Më^ de Montréal : « Des Taché et des Laflèche cous pouvez m'en envoyer sans crainte. » Et il remerciait avec effusion M^"^ Bourget de lui avoir procuré des sujets si remarquables.

Maintenant, les connaissant aussi favorablement l'un que l'autre, M^"" Provencher ayant appris par M. Thibault les bonnes dispositions des Montagnais et les avantages du poste de l'Ile-à-la-Crosse, résolut d'affecter MM. Laflèche et Taché aux missions sauvages et de les envoyer ensemble à rUe-à-la-Crosse. Ne voulant cependant rien aventurer, désirant que les missionnaires fussent aptes à réaliser en petit nombre le plus grand bien, il décida aussi que l'hiver de 1845-1846 serait consacré encore à l'étude en commun delà langue sauteuse. Il réunit son monde à l'évêché avec M. Belcourt comme professeur

M^' Provencher dans une lettre de décembre 1845 à M'" Bourget s'explique comme suit sur les travaux en cours cette année et sur ceux qui sont projetés pour l'année suivante.

« Depuis le départ de M. Mayrand, 39 août, il n'y a rien de bien remarquable par ici. Nous passons l'hiver ensemble à Saint-Boniface.

M. Belcourt est professeur de la langue sauteuse, et les trois autres sont ses disciples. Il y a classe deux fois par jour, et étude assidue le reste du temps ; toute autre étude est mise de côté. Les progrès sont rapides. M. Laflèche partira vers le mois de mars pour se rendre au Pads, afin d'y rencontrer les sauvages ; le P. Taché ira ly rejoindre en canot. De là ils se rendront à rile-à-la-Crosse et au lac des Esclaves. Ils parlent pour plusieurs années probablement.

« Les sauvages du Nord sont on ne peut mieux disposés ; il faut donc s'avancer pour recueillir cette moisson. Les sauvages de llle-àla-Crosse demandent qu'on aille les instruire: c'est pour profiter de ces bonnes dispositions qu'au printemps je vais envoyer deux prêtres, ce qui en fera quatre lancés au loin parmi les sauvages.

« Le P. Aubert doit aller avec M. Belcourt sur la rivière Winnipeg, à la mission de Wabassimong. où il restera, pendant que M. Belcourt se rendra au lac Lapluie. Nous ne resterons plus que trois pour desservir Saint-Boniface, Saint François- Xavier, Saint-Paul des Sauleux, Notre Dame de la Merci de Wabassimong, Saint- Norbert de la baie des Canards et Sainte-Marie du Pads. Ainsi il nous faut encore des ouvriers. Veuillez vous intéresser pour nous. Tâchez que le bon Père Guigues nous envoie encore de bons sujets. Les deux Pères venus celte année sont des gens avec qui nous nous arrangerons toujours bien.

« M. Thibault a baptisé 5oo enfants dans son excursion de l'été dernier. »

Le voyage de M. Laflèche à la mission du Pads n'eut pas lieu faute de moyens pour s'y rendre ; il visita, par contre, la mission à la Baie des Canards, et revint à Saint-Boniface, où il s^ prépara à partir pour l'Ile-à-la-Crosse avec le P. Taché, qui, ayant été ordonné, avait prononcé ses vœux l'automne ])récé(lenl.

M^'' Provencher avait d'abord préparé un canot et engagé des hommes pour mener les deux missionnaires par le lac Manitoba ; mais sir Georges Simpson lui offrit des places gratuites sur les barges de la Compagnie.

« Ceci accoriimode beaucoup mieux ma bourse, écrit Më' Provencher, et me donne lassurance de voir nos missionnaires mieux traités. Le bon Dieu mène les gens comme il veut. Je craignais beaucoup que le gouverneur ne lût pas bien disposé à notre égard pour certaines raisons politiques ; heureusement, il n'en était rien. »

Nous verrons, par la suite, que M. Laflèche et le P. Taché furent bien traités par tous les employés de la Gomj)agnie, en particulier par M. McKenzie, gouverneur du fort de l'ileà-la-Crosse.

Après le départ de M. Laflèche et du P. Taché, M»"" Provencher resta seul à Saint-Boniface pour desservir trois missions : Saint-Boniface, la Baie Saint-Paul et Saint-François-Xavier ; M. Belcourt ayant accompagné les chasseurs dans la prairie et le P. Aubert étant parti pour le lac Winnipeg.

« Je suis occupé sans interruption, écrit le boa évêque, à visiter et administrer les malades, à consoler les familles, et à enterrer les morts. Une épidémie s'est déclarée le 8 juillet, le jour même du départ de MM. Taché et Laflèche, et depuis ce jour elle n'a cessé de moissonner notre jeunesse. Jài enterié jusqu'à nauf personnes en un seul jour, chose inouïe dans nos annales nécrologiques, et qui jette l'épouvante dans tous les cceurs. »

Cette année 1846, riche en consolations spirituelles, fut aussi féconde en épreuves matérielles douloureuses. Après l'épidémie qui décima le peuple de la mission, il y eut manque de récolte et commencement de famine dans la colonie.

En compensation, au mois de septembre 1846, les PP. Bermond et Faraud, accompagnés d'un Frère Oblat, Dubé, arrivèrent à Saint-Boniface.

A Fœuvre, l'abbé Laflèche vit de mieux en mieux qu'une condition essentielle de succès, malgré d'excellentes dispositions chez beaucoup d'Indiens, était la connaissance des mœurs et des langues du pays. Or, l'étude des langues dans le Nord de l'Amérique était bien le pire des obstacles rencontrés. Les missionnaires arrivaient de loin dans un pays neuf, au milieu de nomades dont la guerre, la pèche ou la chasse étaient les seules occupations, une maigre pitance l'unique besoin. Il n'y avait guère échange d'idées entre les tribus errantes ; aucun commerce intellectuel entr'eux et le reste du monde. Donc, rien de positif pour leur communiquer ses idées, ses projets ; aucun moyen pratique pour pénétrer les mystères de leur pensce : ni grammaire, ni dictionnaire, et point de maîtres pour aider à surmonter les difficultés, ou pour faciliter les recherches ; pour comble, les règles, le génie de ces langues sauvages ne les rapprochaient pas les unes des autres, ni des langages des autres peuples. Il fallut vivre longtemps avec les Peau.v-Roiiges, sous la tente enfumée ou dans la hutte invraisemblable ; les suivre l'été à la chasse, l'automne à la pêche, et passer de rudes hivers dans leurs campements pour arriver à les entendre enfin, à pouvoir avec quelque précision leur expliquer les principes

élevés de la morale clirélienne, les dogmes de la Religion. Ce travail demandait une bonne santé, doublée d'une grande énergie au service d'aptitudes spéciales. Et cela même n'assurait pas encore le succès, vu que AP"" Provencher lui-même, malgré sa bonne volonté incontestable et son grand dévouement, n'arriva jamais à apprendre aucun idiome sauvage.

Raison de plus, pensait l'abbé Laflèche de s'appliquer à la tâche ingrate. Gomme, chez lui, le professeur n'avait pas perdu tous ses droits, il n'apprenait tant au milieu de la Prairie que pour mieux instruire les païens et former plus vite de nouveaux apôtres. Il étudiait le cris, le sauteux e\ le montagnais ; mais parce que le cris offrait avec des difficultés plus grandes une utilité plus appréciable^ il s'en occupait avec plus de soins, prenant la peine d'en fixer patiemment les principes et les régies.

On ne pourra jamais s'imaginer avec quels faibles moyens et concours limités M^"" Provencher avait établi ses stations et ses missions. Cependant, en 1844, il n'était encore parvenu à créer que cinq missions durables en dehors de Saint- Boniface : la Baie Saint-Paul en 1833, Wabassimong en 1838, le lac la Pluie en 1840, la Baie des Canards ou Saint-François-Xavier sur le lac Manitoba en 1841. un faible début à l'Ile-à-la-Crosse en 1843. Wabassimong fut abandonné et, par manque de ressources ou faute de prêtres, les autres missions étaient plus ou moins desservies.

Or, mus par des mobiles que nous nous dispensons d'apprécier, vu leur évidence, et c'est l'historien protestant Ross qui, au lieu de nous, prend la peine de le souligner, les ministres protestants s'attachaient partout aux pas des missionnaires catholiques, ils s'installaient à leurs côtés, naturellement pour les contredire et les entraver. Ils arrivaient ainsi, tout au plus, à rendre plus laborieux leurs incessants progrès, à jeJer parfois un doute pénible dans l'esprit simpliste des Indiens qui, entendant sur un même sujet formuler des doctrines contraires, se résignaient à attendre dans leur habituelle erreur que les prédicateurs se missent d'accord entr'eux.

C'est M. l'abbé Georges Dugas, missionnaire pendant de longues années dans l'Ouest, qui nous rapporte ce qui suit : « Un jour à la Baie des Canards, le chef de la tribu dit au prêtre : Tu nous dis qu'il n'y a qu'une seule religion de bonne et que c'est la tienne ; lo ministre, M. Cowly, nous affirme la même chose de la sienne. Lequel des deux de- Vons-nous croire ?» Après une longue pause le chef indien se tourna vers les siens et leur dit : « Pour nous, ce qu^il y a

de mieux à faire, en attendant que les prédicateurs soient d'accord, c'est de nous tenir à nos anciennes pratiques >^. En effet, et fort malheureusement, ils restèrent dans leur infidélité durant de longues années encore ; leur abstention défiante alla jusqu'au massacre de M. Darveau, leur missionnaire catholique (1844).

L'antagonisme qu'affirmèrent les protestants contre les catholiques fut partout et dès lors, dans le Nord-Ouest, d'un effet déplorable. Mais, alors que les progrès des missionnaires catholiques étaient des plus consolants, pleins de promesses plus tard réalisées, Ross (page 289 de son Histoire), au sujet de la mission du lac de la Pluie, se contente d'insinuer que les Protestants ny avaient eu guère plus de succès que leurs rivaux, alors que leur propre ministre devait reconnaître qu'en onze années il n'était pas arrivé à y fonder une école ni à opérer une seule conversion !

C'était peu, et pas assez de déception encore pour désarmer l'animosité presbytérienne. En effet, dès l'arrivée des religieuses à Saint-Boniface, Me*" Provencher leur fit ouvrir une école, où les jeunes filles du pays devaient recevoir une éducation aussi soignée que dans les couvents du Canada.

Cette nouvelle fit, naturellement, une grande sensation dans toute la colonie. Catholiques et protestants, colons ou employés de la Compagnie ds la Baie dHudson, confièrent leurs filles aux religieuses. Il n'en fallut pas davantage pour rapprocher bien des gens, jusque-là distants, et faire naître entre les familles protestantes et les Sœurs des rapports cordiaux. Ces relations, en dissipant maints préjugés, en faisant connaître le catholicisaie sous son vrai jour, éclairèrent nombre d'esprits honnêtes.

Le succès des Sœurs ne devait donc pas manquer de porter ombrage aux ministres protestants qui résolurent d'opposer des Ladies Collège aux écoles catholiques. Ces Ladies ne furent pas plus heureuses que les prédicants ; leur Collège d'abord coûtait cher, et si les talents de ces demoiselles étaient ré^ds et leur élégance incontestable, il arriva aussi que, n'ayant pas en partage Tesprit de sacrifice des religieuses, leur fragile vertu prêta à la critique : témoin la Maison Jaune et la grande célébrité que lui valut l'enseignement théorique et pratique, illustré d'exemples frappants qui s'y prodigua de jour et de nuit. La Supérieure de la Maison Jaune, élégante et accorte personne, s'absentait fré(juemment après sa classe. En compagnie d'un magistrat du Fort Garry, elle faisait des cours aimables durant des promenades poussées fort avant dans la nuit. Près de la

Maison Jaune se trouvait le collège protestant Saint-John. Profitant de leurs loisirs et des absences de Madame la Supérieure de là, les galopins d'ici se ménageaient des entrevues avec des demoiselles abandonnées à la tentation du dehors comme à Toisiveté du dedans. On causait beaucoup dans la colonie et, dans la crainte de pires scandales, il fallut congédier les laclies et fermer la Maison Jaune.

Voilà comment il arriva que, seules depuis lors, les communautés religieuses donnent la haute éducation aux jeunes filles du Manitoba !

Ce qui permet de dire, affirme l'abbé G. Dugas dans son second volume de VIJistoire du Nord-Ouest, page 90, « que les religieiîses, depuis leur arrivée dans les Missions en 1844, ont autant contribué à la vraie civilisation que les missionnaires; car, en instruisant la femme, elles ont immédiatement relevé le niveau de la famille et par cela même celui de toute la population. »

L'abbé Laflèche assista aux débuts des religieuses et l'expérience qu'il avait acquise en fait d'enseignement leur fut certainement d'une aide précieuse ; car il résidait à l'évêché quand il n'était pas en courses apostoliques et lorsqu'au début les classes se faisaient sous la surveillance de l'évêque.

L'évêché était alors une vaste construction carrée, tout en bois, assez spacieuse pour abriter non seulement l'évêque, mais tous ses prêtres et les Sœurs ; en un mot, tout le petit nombre des ouvriers évangéliques de ce vicariat apostolique immense, mais encore, au besoin, quelques hôtes, l'hospitalité étant fort en honneur dans la Prairie.

En 1845, la communauté de l'évêché de Saint-Boniface avait augmenté et comprenait l'évêque, le P. Aubert, O. M. L, et son jeune compagnon le Fr. Taché, les abbés Laflèche et Belcourt. Ce dernier était une forte tête dont Mê'' Laflèche disait du bien, quoi que son zèle n'agissait qu'à sa guise : insubordination du cœur et de l'esprit qui désolaient son évêque et frappèrent de stérilité la plupart de ses entreprises.

Durant tout l'hiver de 1845-1846, le P. Taché (M«^ Provencher l'avait ordonné prêtre) éprouva les remarquables qualités du missionnaire Laflèche : « Un de ces charmants caractères, écrivait-il à sa mère, qui gagnent l'estime et Taf- Ifection de tous ceux qui vivent avec lui. » Aussi, en fit-il son ami de cœur et de toute sa vie : ils s'aidèrent mutuellement dans leurs labeurs, se consolèrent dans leurs peines et livrèrent ensemble leurs meilleurs combats. L'abbé Laflèche, plus tard évêque des Trois-Rivières, témoi-

gna au P. Taché, et plus tard à l'archevêque de Saint-Boniface, un attachemeni inaltérable, un dévouement sans l>ornes.

A l'évêché, on apprenait donc principalement et d'abord le sauteux.

En dehors de cette étude, on lisait les auteurs en renom, car la bibliothèque était déjà fournie. Comme entr'acte ou récréation, de gais propos, de la clarinette même et autres instruments; on était musicien et chacun sait que la musique adoucit les mœurs, même chez les sauvages. Puis, on disposait de quelques poneys et d^unc carriole qui facilitaient les excursions dans le voisinage et les débuts d'un apostolat laborieux.

Il y avait parfois, à l'évêché, autre chose que du chant ou de la musique; on y recevait à l'occasion des visites qui manquaient d'agrément. Par exemple, celle des Sioux du Dakota, ennemis des Sauteux, mais craignant les Métis issus de Sauteux. Les Sioux, entre 1840 et 1844 vinrent au Fort Garry (aujourd'hui Winnipeg) à plusieurs reprises. C'était toujours des visites intéressées et indésirées. Certes, en s'aventurant ainsi sur les terres des Sauteux, ce qui pouvait déchaîner la guerre, les Sioux ne venaient pas menacer les colons; ils se ménageaient d'autres prétextes et, en réalité, ils étaient en quête de présents que devaient arracher la vue de leur grand nombre et l'expéL'ience de leur férocité. On les éloignait en leur donnant du tabac et quelques sacs de pimikkan (1).

Or, donc, à la fin d'août 1845, le dimanche même après l'arrivée à la Kivière-Rouge des premiers Oblats de Marie Immaculée, les Sioux en grand nombre se rendaient au Fort Garry et dix d'entre eux se présentèrent à l'évêché honnêtement. Cet incident donna lieu à un drame qui faillit amener une catastrophe. Ce fut, en tout cas, un événement qui causa autant d'émoi qu'aurait pu en produire une guerre entre tribus ; car, l'éloignement de leurs terres empêcha seul les Sioux de déterrer la hache pour tomber sur les Sauteux coupables, et les Métis qui pouvaient passer pour des complices.

L'abbé G. Dugas raconte l'incident dans le Tome II de son histoire du Nord-Ouest, page 96 :

« ... Comme celte fois, dit-il, les Sioux étaient nombreux, les Métis les accompagnaient à cheval sous prétexte de les défendre contre les

(1) Viande séchée réduite en poudre, mêlée de gi'aisse et conservée en des sacs de peaux de buffle.

Sauteux sur les terres desquels ils se trouvaient...... Comme celte visite

dans la colonie avait lieu un dimanche, les Sioux désirèrent traverser Saint-Boniface pour aller saluer Tévêque Provencher, le Grand Chef de la Prière. M*'' Provencher, avec sa prudence ordinaire, exprima le regret qu'on eût permis à ces sauvages de circuler ainsi dans la colonie, et il dit qu'il redoutait un malheur. Après quelques instants passés à lévêché, les Sioax reprirent le chemin du Fort, toujours escortés par les Métis. Une demi-heure s'était à peine écoulée qu'un jeune Sauteux dont le père avait été tué par un Sioux, déchargea son fusil

sur la bande à bout portant La bille traversa le corps d'un Sioux

et d'un Sauteux et alla tomber dans le tablier d'une femme métisse assise près de là »

Le coupable fut arrêté et les Métis établirent sans peine leur bonne foi, promettant que le coupable, immédiatement jeté en prison, serait puni. Il fut en effet condamné et pendu. En attendant les Métis reconduisirent les Sioux jusqu'à Penibina sur le chemin de leurs terres, situées aux Etats-Unis.

Le Frère Taché, qui ne venait que d^arriver sur les lieux, avec plus de détails et la naïveté de son jeune âge, rapporte ainsi le même événement :

« Il y a dans le territoire de la Rivière-Roug ', outre nos Méti^. ou Bois-Brûlés, de nombreuses tribus sauvages connues sous le nom de Sauteux ; plus loin dans les Etals-Unis sont les Sioux. Les Sauteux et les Sioux sont constamment en guerre. L'automne dernier nos Métis étaient allés à la chasse de la « vache » ; les Sioux leur déclarèrent la guerre et tuèrent l'un d'entre eux. Alors nos Bois-Brûlés, au lieu de faire la chasse au bison, la firent aux hommes et immolèrent huit Sioux. Cet acte de vengeance pouvait attirer d'épouvantables représailles. Cependant comme tous les sauvages redoutent beaucoup les Métis, les Sioux crurent plus avantageux de chercher la paix : et dix de leur nation arrivèrent ici, le 3i août, pour conclure un traité. Comme ils étaient des personnages importants, ils voulurent aussi visiter les Eminences du pays, en sorte quel'évêché fut honoré de la visite de ces dïx ambassadeurs. Leurs figures étaient empreintes d'une noblesse et d'une grandeur bien marquées. Une digne et majestueuse gravité contrastait d'une manière frappante avec la jeunesse de plusieurs d'entre eux. Ils avaient l'air d'être convaincus de l'importance de leur mission ; puis des carquois biea fournis, de longs arcs, et quelques fusils se trouvaient en leurs mains pour montrer que, lors même qu'ils venaient demander la paix, ils ne prétendaient point être traités comme des lâches, mais bien comme de vaillants et courageux guerriers. Ce qu'ils avaient de singulier, c'est le costume L'un d'eux avait assez de plumes sur la tête pour en faire un bel oreiller ; leurs longs cheveux,

leurs vêtements, aussi variés pour la forme que pour le fond, formaient un ensemble indéfinissable. M**^ Provencher leur fit servir à manger, et c'était un spectacle assez singulier de voir des ambassadeurs mangeant assis sur le plancher, sans autres ustensiles que leurs mains. Après nous avoir laissés jouir assez longtemps du coup d'oeil qu'offrait leur présence, ils se retirèrent. Vingt minutes étaient à peine écoulées que nous entendîmes un coup de fusil. Un Sauteux, héritier de la haine de ses ancêtres et désirant venger la mort de son père, venait d'immoler un Sioux. La balle meurtrière, ayant traversé le corps de ce sauvage, atteignit un jeune Sauteux qu'elle perça aussi et alla retomber dans les habits dune femme. La chose se passa en plein jour, à deux pas d'ici, au milieu d'une nombreuse assemblée.

« Le meurtrier, sentant son crime et craignant d'être appréhendé, rechargea son fusil pour augmenter le nombre des victimes de sa fureur ; mais un intrépide Métis ne lui en laissa pas le temps et lui enleva son arme. Alors le Sauteux crut devoir s'enfuir ; mais quelques Bois-Brûlés se mirent à sa poursuite et l'atteignirent ; puis on le mit en prison.

« Pendant ce temps, quelques Sauteux trempèrent leurs mains dans le sang du Sioux et s'en frottèrent la poitrine ; l'un d'eux alla jusqu'à lécher la trace du sang de cet infortuné.

« On fit entrer les neuf autres Sioux dans le Fort, car ils pouvaient tous devenir les victimes de l'irritation et du trouble que causa ce double meurtre.

« Les Métis se comportèrent si bien dans cette circonstance qu'ils gagnèrent l'amitié des Sioux. Une paix durable (i) fut conclue entre les uns et les autres. »

Le meurtrier fut condamné à être pendu. « La sentence de mort, continue le Fr. Taché, fut exécutée samedi dernier, c'est la première fois que la peine de mort est infligée dans ce pays. » Le coupable, qui avait été instruit par M. Belcourt, s'était ensuite adonné au vice. « Après son incarcération, il devint un tout autre homme ; la peine de mort le changea complètement. Il demanda M, Belcourt, fut baptisé quelques instant avant de monter sur l'échafaud », et mourut en prédestiné.

Cependant, M. Thibault qui, de la rivière au Brochet, et du Fort Pitt était allé rejoindre l'abbé Bourassa au lac Sainte- Anne, suivit encore les Sauvages qui les conduisirent à cinq jours de là, au lac Froid. Il y trouva une trentaine de fa-

it) Xous la verrons troublée en 1851 et M?'" Laflèche exposé lui-même à périr sous les balles des Sioux.

milles sauvages dont l'accueil empressé lui fit écrire à Ms"" Provencher : « Dieu prit plaisir à me dédommager de mes fatigues par la ferveur de mes néophytes. »

Et du lac Froid Tinfatigable missionnaire se fit conduire au lac de la Biche, ce qui lui demanda dix journées de marche à pied par des forêts inextricables. Là encore, une quinzaine de familles sauvages Taccueillirent avec une joie débordante et suivirent avec autant de bonheur que d'assiduité les exercices de la mission qui durèrent quinze jours. Et dix nouvelles journées de marche exténuantes ramenèrent M. Thibault à Edmonton. Il se reposa quelques jours, puis retourna, accablé de lassitude, auprès de M. Bourassa à Sainte-Anne. Depuis son départ de Saint-Boniface, en juillet 1843, c'est-à-dire en moins de deux ans, il avait, à lui seul, baptisé 236 personnes, béni 26 mariages, après avoir déjà en son voyage de 1842 baptisé 253 enfants, béni 20 mariages et instruit un grand nombre de Sauvages. Voilà des résultats pratiques que l'historien Ross, disant que les missionnaires catholiques n'avaient pas plus de succès que leurs rivaux, n'avait pas constatés ou se gardait de divulguer.

En mai 1845, M. Thibault écrivait à M^'' Provencher quelle fut la richesse de sa moisson, l'accueil empressé des Montagnais et les sympathies de M. Mackenzie, officier en charge du Fort de l'Ille-à-la-Grosse :

« Je suis à l'œuvre jour et nuit. Sans cesse je suis entouré de quatrevingts familles montagnaises dont je ne saurais satisfaire la faim et la soif de lajastice. La miséricorde divine paraît ici avec éclat. Le jour et la nuit je suis occupé aux saints exercices de la missiou, et mes bons sauvages, dévorés d'une sainte avidité de conuaître Dieu et les moyens de le servir, semblent se reprocher les instants de repos et de sommeil. Hâtons-nous . se disent-ils, car nous allons peut être mourir bientôt et nous n'aurions pas le bonheur de voir Dieu ! Je leur fais espérer qu'ils auront l'an prochain des missionnaires qui apprendront facilement leur langue et qui les instruiront avec plus de facilité que je ne puis le faire. »

Il faisait ainsi prévoir l'arrivée prochaine de M. Laflèche et du P. Taché.

De toutes parts M. Thibault pouvait donner des nouvelles aussi réconfortantes. C'est ainsi que du portage de la Loche, le 24 juin 1843, il écrivait encore :

« L'ouvrage nous accable partout où il y a des Montagnais. Plusieurs familles sont venues ici de fort loin pour voir l'homme de Dieu.

— liO —

Tous ceux de cette natioa que j'ai vus savent maintenant prier Dieu et connaissent les principales vérités de la religion. Ils ont un respect sans bornes pour le missionnaire qu'ils regardent comme Jésus- Christ lui-même. D'apiès leur rapport, toutes les nations qui se trouvent d'ici au pôle soupirent après la connaissance du Dieu vivant. Mais que les ouvf iers sont rares ! Oui, si Dieu me donne la santé et les moyens, j'irai jusqu'aux extrémités du globe chercher ces pauvres brebis infortunées, qui périssent parce qu'elles ne peuvent trouver le bercail. Il faudrait ici deux missionnaires. Nous crions : A l'aide, Seipneur, à l'aide ! nos filets se rompent ! Nos chers Montagnais nous font mourir sous le poids de leur bonne volonté ! I »

Ne dirait-on pas, vraiment, l'écho de la voix des Apôtres de la primitive Eglise, de saint Paul criant sa détresse joyeuse au cours de ses prédications à travers l'Asie Mineure et la Grèce !

Aussi avec quelle sainte allégresse RP"" Provencher redisait à Laflèclie, répétera aux Oblats en route pour le rejoindre, ces bonnes nouvelles, les espoirs qu'elles entretenaient ou faisaient naître :

— Entendez-vous, leur dira-t-il bientôt, la grande détresse de la Prairie, où des Elus vous appelle, et vers qui le Dieu de toutes les miséricordes me permet de vous envoyer pour le salut d'un si grand nombre !

Comme il fallait, pour mieux aboutir, parler aussi la langue de ces pauvres peuples, M. Laflèclie, de mieux en mieux, s'appliquait à celte tâche ingrate qui consistait à débrouiller ces langages, travail auquel la luette et tout le pharynx torturés menaçaient de sombrer dans des contorsions redoutables !

L'hiver de 1845 à 1846 se passa tout entier, comme celui de 1844 à 1845 à se craraariser ainsi de sauteux et de cris. M. Lailèche, comme M. Beicourt Pavait fait pour le Sauteux, réunissait déjà les éléments d'un traité sur la langue crise, auquel il mettra la dernière main, aidé par le P. Taché, dans leur résidence de l'IIe-à-la-Grosse, surtout durant l'hiver de 1848-1849.

Ce traité existe en manuscrit dans la bibliothèque de l'archevêché de Saint-Boniface. L'abbé A. Leclaire en parle en ces termes :

L'archevêché de Saint-Boniface possède en ce moment un précieux manuscrit venant du Séminaire des Trois-Rivières.

Ce manuscrit renferme un travail de haute valeur sur la langue crise. Il est de M^*^ Laflèche et a été composé pendant l'hiver de i848

à 1849 alors que M""^ Li flèche était missionnaire à la station de Saint- Jean-Bapliste de l'Ile à la Grosse. Il compte 5 ^ pages d'une écriture très serrée. Ce manuscrit précieux, conservé d'abord avec soin, à la célèbre mission de l'Ile à la Crosse, fut ensuite emporté dans le Nord par quelque missionnaire désireux d'étudier la langue crise. Plus tard quand M*"" Laflèche demanda à revoir ses chères notes sur la langue crise, nul ne put d'abord le retrouver. Le digne prélat, dont l'affection pour les missions sauvages semblait grandir avec l'âge, fit de nouvelles instances, tout particulièrement auprès de M^"^ Emile Frouard qui réussit à retrouver le manuscrit. Nous avons soigneusement examiné cette étude sur la langue crise par M^'' Laflèche. Cest un véritable chef-d'œuvre. M^'" Laflèche a fait preuve non seulement d'une profonde érudition comme linguiste, mais encore et surtout d'une patiente et sagace observation. En lisant ce travail que l'auteur intitule trop modestement: « Notes sur la Longue des Cris », on est étonné de la somme de travail intellectuel que M?"' Laflèche a dû fournir pour le composer au milieu des préoccupations de toutes sortes de son ministère apostolique, en même temps que Ton se trouve captivé et charmé par la clarté et la simplicité avec lesquelles sont exposés les principes de la langue des Cris.

Avec sa connaissarce approfondie de cette langue, M^'' Laflèche place en tête de son travail une étude raisonnée des mots racines cris, et fait voir de quelle façon les idées secondaires viennent s'ajouter aux idées primitives par le moyen des préfixes et des sulfîxes pour fournir de nouvelles idées qui tantôt sont des développements de l'idée primitive, tantôt des modifications qui en altèrent le sens ou même le changent complètement.

Le Cri a cela de particulier, que les préfixes et les suffixes qui dans les autres langues sont, en règle générale, invariables, sont dans la langue crise très modifiables el variables à l'infini. Car elles servent à indiquer les verbes auxiliaires, les différents accidents de modes et de temps, de nombres et de personnes, ainsi que les différentes propositions dont on se sert dans les autres langues pour unir les mots ensemble.

De plus, et ce qui rend très difficile la connaissance exacte de cette langue, entre le mot racine et le suffixe, le Cri adjoint toujours une lettre que M?"" Laflèche appelle « Connective », lorsque le mol racine est terminé par une consonne et que le suffixe commence également par une consonne. Cette voyelle connective varie beaucoup, selon l'euphonie, et aussi selon des règles consacrées par l'usage.

En termes très clairs et très précis, M^'" Laflèche élucide ces difficultés, en même temps qu'il donne des règles pour montrer quels changements doivent subir les lettres initiales ou finales des mots toutes les fois que l'euphonie usuelle de la langue crise l'exige.

Ce travail préparatoire terminé, M^' Laflèche aborde successivement chacune des parties du discours. Commençant par le nom, il expose

en termes très clairs toutes les différentes modifications que peuvent subir les noms cris, d'abord par les augmentatif? et les diminutifs, ensuite par les mutations que viennent apporter les accidents de genres^ de nombres, de possession, de cas et de conjugaisons.

Après avoir énuméré les différentes sortes de pronoms et en avoir donné la nomenclature, Monseigneur passe au verbe qui, à son avis, est, dans la langue crise, la partie du discours qui présente le plus de difficultés. En effet, ses différentes combinaisons qui se multiplient à l'infini offrent quelque chose de si étrange et de si différent du génie des autres laugues, qu'on ne peut qu'avec les plus grandes difficultés, en saisir les sens véritables et découvrir la marche à suivre pour les former. Ces difficultés tiennent à trois causes principales : absence d'auxiliaires et de verbes auxiliaires, insuffisance des pronoms dans l'usage du verbe, absence également des propositions servant à exprimer les différents rapports du verbe avec" les objets. En outre, en plus des modifications que viennent apporter les modes, les temps, les nombres et les personnes, les verbes cris onl encore d'autres modifications apportées par le redoublement, les augmentatifs et les diminutifs. A toutes ces difficultés viennent encore s'ajouter d'autres difficultés, seloa que les verbes sont actifs ou passifs, neutres, personnel» ou impersonnels, objectifs directs ou objectifs indirects ; car chacun de ces verbes po-sède plusieurs conjugaisons très différentes les unes des autres.

Malgré les difficultés que présentent les verbes cris, M^"" Laflèche conduit le lecteur avec une telle sagacité au milieu de ce dédale de terminaisons verbales que l'étude de la langue crise qui, au premier abord, offrait des difficultés insurmontables, devient relativement assez facile et que l'on voit diminuer bien vite et finir par disparaître, plus tôt qu'on ne l'aurait pensé, tous les points qui, à première vue, paraissaient si obscurs.

La conjugaison si ardue des verbes étant élucidée, M»"^ Laflèche termine son travail par la nomenclature de tous les mots invariables qu'il a pu recueillir, adverbes, conjonctions, propositions et interjections, donnant un ensemble très complet et très bien coordonné de la langue crise : travail que, dans sa modestie, M''^ Laflèche appelle « Notes w et qui, en définitive, est un travail de longue haleine, chef' d'oeuvre de patience, de clarté et d'érudition.

Que d'études il a fallu à ce savant missionnaire pour se procurer tous ces documents philologiques, au milieu des préoccupations et des soucis de la vie matérielle.

L'ardent désir de sauver des âmes et de leur faire connaître les enseignements et les consolations de notre sainte religion catholique peut seul expliquer tous les efforts qu'il a dû faire pour s'approprier cette langue et la rendre compréhensible à ses successeurs. Et c'est à ce titre, encore plus qu'au point de vue philologique que nous admirons cet

écrit et que nous le considérons comme très précieux et comme un monument digne d'être conservé avec le plus grand soin.

En envoyant M^"^ Provencher à la Rivière-Rouge, M^*" Piessis prévoyait les insurmontables difficultés du recrutement des missionnaires en Canada. Il avertit dès lors le vaillant apôtre qu'il avait à se préoccuper sans délai de préparer dans ses missions elles-mêmes des sujets parmi lesquels il pourrait recruter son futur clergé.

C'est que, en effet, et nous l'avons vu, la distance de Québec à Saint-Boniface était considérable, et bien lourds les frais de voyage. D'autre part, l'état de la mission, qui ne subsistait que d'aumônes et d'une faible subvention de la Propagation de la Foi, restait précaire. Il y avait, du reste, une réelle pénurie de prêtres dans la province de Québec et on pouvait se demander avec une anxiété motivée, s'il s'en trouverait parmi ces ecclésiastiques qui se sentirait la force et le courage de se donner aux missions de ce Nord-Ouest redoutable. Il fallait, afin de s'y résoudre, non seulement un grand zèle, mais un dévouement vraiment héroïque, capable d'adopter le genre de vie des sauvages, pour l'efficacité même du saint ministère dans la Prairie ; errante et pauvre, cette vie faite de tous les sacrifices et dangers, de tous les renoncements et douleurs !

Me*^ Provencher, qui n'obtint qu'un compagnon en 1818 et huit autres auxiliaires séculiers entre 1818 et 1844 dont six moururent à la peine ou, rebutés sinon épuisés, le quittèrent avant l'arrivée de M. L. F. Laflèche, se rendit bien compte de toutes ces difficultés et obstacles. Voulant se conformer au désir de jVP"" Plessis, il s'était mis à enseigner le latin aux élèves de son école embryonnaire et dès 1823, expérience faite, il pouvait écrire à l'évêque de Québec :

« Vous m'avez prévenu que je n'aurais bientôt plus de sujets de votre diocèse. Je souhaiterais pouvoir m'en passer ; je l'avais un peu espéré ; mais je me suis trompé. Je ne perds pas de vue l'instruction propre à me procurer de l'aide : j'en fais presque toute mon occupation. Si je prends les moyens de me procurer la vie plus large, c'est afin de garder et d'instruire un plus grand nombre d'enfants. Enfin, je prie le Maître de la moisson d'envoyer lui-même les ouvriers pour travailler à sa vigne. »

Il priera ainsi jusqu'à la fin de ses jours. On se faisait illusion à Québec aussi bien qu'à Montréal sur les possibilités de former un clergé indigène, tant à la

Rivière-Rouge que dans le reste du Nord-Ouest. S'il avait fallu, du reste, attendre pareil recrutement pour évangéliser les Sauvages, toute l'Amérique du Nord serait encore dans l'attente et plongée dans la barbarie. En effet, trente-quatre années d'efforts persévérants ne procurèrent pas une seule vocation à Ms*^ Provencher ; cinquante années de semblable sollicitude ne donneront pas un prêtre indigène à M?"" Taché, son digne successeur. Néanmoins, pour arriver à un résultat, ni soins ni sacrifices ne furent épargnés ; mais les sujets qui inspiraient les meilleures espérances tournaient court sur le seuil du sanctuaire pour se réfugier dans le monde tentateur. Ce manque complet de vocations locales, le passage éphémère des missionnaires séculiers dans la mission paraissaient un mal sans remède, qui fut longtemps la grande désolation de M^"" Provencher.

La Providence, cependant, consola son serviteur à la fin de ses jours en lui envoyant Laflèche d'abord, puis Taché ; et, à la suite de ce dernier, la cohorte serrée des Oblats de Marie Immaculée qui assura l'avenir de cette mission et de tout le Nord-Ouest. Laflèche fut, en quelque sorte^, la soudure providentielle entre le passé séculier de la Mission de la Rivière-Rouge et son avenir régulier qui fut un miracle de grâce et de prospérité.

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