CHAPITRE V
Les Montagnais. — M. Laflèche et le P. Taché sont destinés à la mission de rile-à-la-Crosse. — Contre-temps. — Epidémie à Saint-Boniface. — Us prennent congé de M*"^ Provencher. — Itinéraire de leur voyage de Saint- Boniface à l'Ile-à-la-Crosse.
Sauf les Montagnais, les sauvages de la Prairie, paresseux et dissolus, étaient tellement inaccessibles à la grâce que Fabbé Thibault écrivait à leur sujet à Ms' Provencher : «Quand le dernier bison sera mort, on pourra alors tenter quelque chose du côté de la Prairie. » Façon de faire entendre que, tant que la terre leur donnerait Pindispensable, les sauvages chassant « la vache » n'avaient nulle envie de songerau bonheur du ciel et qu'en attendant la famine salutaire qui devait fînrlement les assagir, il fallait diriger ailleurs ses pas.
Et Mê' Provencher, nous Pavons vu, l'envoya sur sa demande instante vers les sauvages de la Forêt.
L'abbé Thibault se rendit ainsi, en 1842, au lac du Diable, où, par contre, il trouva les esprits bien disposés. L'abbé Bourassa, qui lui fut adjoint en 1844, l'aida à fonder la mission de Sainte-Anne qui devait prospérer, et ils excursionnèrent aux environs à la recherche des tribus errantes.
Les romanciers ont fait à ces Peaux-Rouges une réj)utation terrible que leurs rivalités féroces ont justifiée, mais qui à bien des égards manque de fondement. En tout cas, les missionnaires les ont mieux traités ; peut-être parce que leur amour des âmes les rendaient indulgents.
L'étaient-ils cependant outre mesure ? L'abbé Thibault, si sévère pour les sauvages de la Plaine, ne tarissait pas d'éloges à l'égard des Montagnais.
Parvenu au Fort de ITle-à-la-Crosse, qui se trouve à 550 kilomètres ouest de Sainte-Anne, M. Thibault fut accueilli par le bourgeois Mackenzie avec la plus grande bienveillance.
L'abbé Laflèche, dans Etat général des Missions de Saint- Boniface, territoire de la Rivière-Rouge ^ consigne à cette occasion ce qui suit :
— IIG —
« Les pauvres sauvages, tout joyeux de voir enfin un envoyé du maître de la vie, dont ils avaient entendu parler depuis si longtemps, le (abbé Thibault), pressèrent de se rendre au portage la Loch e. Il y alla et passa six semaines avec eux ». Au Fort de rile-à-la-Grosse et au Portage la Loche, il baptisa un certain nombre de sauvages et reconnut qu'ils avaient tous un sincère désir de s'instruire et d'embrasser l'Evangile. Il en écrivit à Ms"" Provencher et, dès lors, le bon évéque prit les mesures nécessaires pour établir au plus tôt la résidence de rile-à-la-Crosse » .
« Le choix de ce poste, dit de son côté le juge Prud'homme dans Cinq ans après, s'indiquait tout naturellement. 11 se trouvait peu éloigné du Portage la Loche, grand rendez-vous des brigades de la rivière Mackenzie et de celles du FortGarry. L'Ile-à-la-Crosse se trouvait donc sur la grande voie de l'Ouest et du Nord, à la porte des trois grands lacs de l'extrême nord. »
Mgf Provencher envoya en 1846 deux mis.sionnaires à l'Ile-à-Ia-Grosse, M. Laflèche et le P. Taché.
Le 18 mars, M. Laflèche se mit en marche pour la mission de la Baie des Canards, Le P. Taché devait l'y rejoindre trois mois plus tard pour l'accompagner.
Mais quel ne fut pas Tétonnement du P. Taché, se rendant auprès de AI. Belcourt, à la Baie Saint-Paul, de trouver encore M. Laflèche à la Mission de Saint-François-Xavier!
C'est que celui-ci, « ayant été trompé par rapport à ses chiens », avait vu ses guides lui manquer, et se trouva ainsi en face de difficultés insurmontables. Il avait été forcé de revenir sur ses pas. « Ce petit contre-temps nous contraria d'abord, écrivit le P. Taché à son oncle de la Broquerie (25 juin 1846), mais, comme il n'était pas de notre faute, nous nous en consolâmes dans la pensée que nous voyagerions ensemble tout l'été, car il est pénible de voyager seul et M. Laflèche eût été réduit à cette pénible nécessité pendant trois mois. »
Les deux amis allèrent ensemble à la Baie Saint-Paul, auprès de M. Belcourt.
« Pendant notre séjour chez M. Belcourt, raconte le P. Taché, nous fûmes témoins de la crue subite des eaux de la rivière Assiniboine. Comme il avait peu neigé de tout l'hiver, la glace était très épaisse, en sorte qu'elle se forma en digue dans les sinuosités de la rivière. Cette cause, jointe à la quantité de neige, tombée dans le haut de la rivière, fit monter l'eau d'une manière considérable. Eu peu d'instan ts, toute la terre fut couverte autour de la maison ; l'eau vint même toucher le plancher sans pourtant passer par-dessus. La maison de M . Belcourt
était hors de l'eau et formait, avec les autres, de petites îles dans ce vaste lac. Le dimanche, le perron de l'église servait de quai à ceux qui venaient à la messe en canot. Cette inondation ne fit presque point de tort, et après deux ou trois jours l'eau se relira bien honnêtement. »
Les deux missionnaires demeurèrent là jusqu'au milieu de mai. Ils revinrent alors à Saint-Boniface faire leurs préparatifs du départ pour leur lointaine mission. Ils obtiennent un passage gratuit sur les barges de la Compagnie. « Nous partirons du Fort de Pierre en petits bâtiments, écrivit Ms"" Taché, dans sa lettre à son oncle, datée du 25 juin, pour nous rendre à la Rivière au Brochet, et là prendre les barges de l'Ile-à-la-Crosse qui devront nous conduire à ce poste pour le mois de septembre, assez tôt pour que nous puissions nous bâtir avant l'hiver, non pas un palais, mais une maison à la façon des voyageurs. »
C'est pendant que les missionnaires se préparaient, que trois épidémies se succédaient dans la colonie d'Assinibo'ia. D'abord une épidémie de grippe, un grand nombre en est atteint, presque personne n'en meurt ; ensuite une épidémie de rougeole, tous ou presque tous en souffrent, personne n'y succombe ; une troisièn»e suit la seconde ; c'est une dysenterie contagieuse (le choléra) : celle-ci décime la population. « Dans l'espace de trois semaines, 43 personnes succombent à la Prairie du Cheval-Blanc et 23 chez M. Belcourt » à la Baie-Saint-Paul, « sans compter une vingtaine d'infidèles », chiffre énorme « pour une population de 400 personnes ». La population de ces deux places était de 800 habitants ; mais la moitié d'entre eux était « dans la prairie » à la chasse « de la vache ». « Ces infortunés sont partis, dit le P. Taché, avec le germe de îa maladie et ils n'étaient en marche que depuis deux jours lorsque ce germe produisit son eft'et pernicieux. Ils envoyèrent demander un prêtre. M. Belcourt se mit à leur poursuite. » Beaucoup moururent. Rougeole et choléra s'abattirent ensuite sur la populatio» de Saint-Boniface et y firent les mêmes ravages.
Le 8 juillet 1846, M. Laflèche et le P. Taché recevaient la bénédiction de M*"" Provencher qui les priait d'aller aussi loin que possible porter la bonne nouvelle aux peuples sauvages.
Voilà donc, et pour la première fois, un prêtre séculier et un religieux, un Père Oblat, compagnons de voyage, associés dans la même entreprise.
Le P. Taché reconnut et publia qu'il n'avait eu que des joies à voyager et à travailler avec « l'excellent M. Laflèche,
prêtre selon le cœur de Dieu^ doué des do as les plus précieux y des qualités les plus aimables (1).
Il y avait plus de 1200 kilomètres entre Saint- Boniface et rile-à-la-Crosse. Des cours d'eau et des lacs réunissaient, par une chaîne presque continue^ ie point de départ au terme du voyage.
Les deux missionnaires s'y rendaient en barque.
Maintenant qr.e les chemins de fer sillonnent la partie la plus fertile du Nord-Ouest, il est bon de se rappeler tout ce qu'il fallait d'héroïsme aux missionnaires, dans ces tempslà, pour franchir ces espaces, et tout ce qu'il leur en faut encore dans de vastes régions, demeurées étrangères aux progrès modernes.
Rendons la parole à l'abbé Laflèche et à iVP'' Taché, qui nous apprendront eux-mêmes les incidents de leur nouveau voyage qu'ils font cette fois ensemble.
Nous faisons, quant au texte de ce journal, la même remarque que pour celui du premier voyage.
C'est le mercredi, 8 juillet, que nous reçûmes la bénédiction du vénérable évêque de Juliopoiis, avec mission d'aller aussi loin que possible porter la bonne nouvelle du salut aux peuples sauvages du Nord-Ouest.
J'éprouvai, en quittant Saint-Boniface, un instant de regret. Plus de deux ans d'un séjour agréable, la présence de personnes pleines de bontés pour moi, l'exercice un peu du ministère, tout cela m'avait attaché à cette place et contribuait à rendre mon départ pénible. Mais je partais pour une noble cause qui avait déjà exigé de moi des sacrifices beaucoup plus grands et je me résignai volontiers.
Les adieux empruntèrent aux circonstances douloureuses où se trouvait la colonie un caractère particulier de peine et d'encouragement: de peine, car cette petite et intéressante colonie se trouvait en proie à une épidémie, la dysenterie, qui faisait de nombreuses victimes ; et cette circonstance
(1) Ms'' Taché, Vingt années de Glissions dans le Nord-Ouest, page 28. li'historien ajoute : « Que ne m'est-il permis de dire à ce zélé missiomiaire, à ce digne ami toute la reconnaissance que mon cœur lui doit ! Il est du moins permis de vous dire, à vous, mon Révérendissime Père (le Supérieur général des Oblats), et à toute la Congrégation, que ce vertueux ecclésiastique (M. Laflèche) a fait un bien immense à plusieurs de vos enfants et bien mérité de toute la famille ! »
même était un encouragement pour nous, puisque M*"" Proveuclier, vieillard infirme, consentait à demeurer seul ecclésiastique dans toute cette colonie, aimant mieux s'exposer aux fatigues et aux dangers, et répondre seul aux exigences du ministère, que de retarder la conversion des sauvages. Dans l'espace de trois semaines, l'évèque de la Rivière- Rouge, demeuré seul, donna la sépulture ecclésiastique à 96 personnes. Dans le même espace de temps, 43 personnes moururent à la Prairie du Cheval-Blanc et 23 à la Baie Saint- Paul, sans compter une vingtaine d'infidèles.
Nous nous rendîmes à cheval de la Fourche au Fort de Pierre. Nous y fûmes reçus par le Gouverneur Georges Simpson, qui nous traita avec toutes les politesses d'usage et nous remit des lettres de recommandations pour les bourgeois dont les services pourraient nous être utiles.
Le soir nous montâmes à bord sur la Rivière-Rouge.
Notre flottille se composait de deux petits bâtiments à deux mâts de très petite capacité. L'un de ces vaisseaux se nommait Mary et l'autre Grobella. Nous étions passagers sur ce dernier. Sur le premier se trouvaient un commis de la Compagnie et un jeune Monsieur du Haut-Canada, qui voyageait comme touriste dans ces contrées. Notre équipage se composait de trois marins écossais et d'un métis anglais. Ces quatre braves hommes eurent pour nous beaucoup d'égards et d'attentions et nous fûmes bien avec eux.
Nous ne fîmes que quitter le port pour aller ancrer plus bas. Comme la chaleur était excessive, nous ne crûmes pas indignes de nous de marcher sur les traces du grand apôtre des Indes, et nous couchâmes, sinon sur les cordages, du moins sur les voiles de notre vaisseau. Les maringouins, avides de jouir des agréments de notre société, se liguèrent pour nous empêcher de nous livrer au sommeil ; puis une pluie abondante qui survint tout-à-coup avec accompagnement de tonnerres et d'éclairs nous força d'entrer dans notre cabane. Malheureusement nos chers cousins s'en étaient constitués les propriétaires, et jaloux de leurs droits ils n'eurent pour leurs hôtes aucun égard. Il me fut impossible de clore l'œil toute la nuit.
Le lendemain, le vent était presque nul : il pleuvait de temps en temps avec tonnerre presque continuel. Nous fîmes quelques lieues et nous nous arrêtâmes devant « Swampy Village ». Ce village est peuplé de sauvages Maskéjons. Cette tribu de Sauteux porte ce nom parce que le pays qu'elle habite est très marécageux.
Sur la pressante invitation de M. Smithurst, chef du village, nous descendons à terre visiter sa ferme et sa résidence où nous prîmes le thé. De retour à bord, une nuit des plus agréables nous permît de reprendre le sommeil perdu la nuit précédente.
Le 10, nous nous embarquâmes pour aller mouiller à l'embouchure de la Rivière-Rouge. Le vent contraire et le calme nous retinrent quatre jours au même endroit.
Le 12 était un dimanche, il faisait un temps magnifique. L'éclat du soleil était afFaibli par ces légers nuages qui sont souvent dans l'atmosphère pendant les chaleurs de l'été, et qui répandent une teinte de tristesse qui me plaît singulièrement. Le souvenir du Canada et de Saint-Boniface se présenta bien fortement à ma pensée ; j'étais presque triste. Il est pénible de voir le jour du Seigneur et de ne pouvoir rien faire pour sa gloire. Nous ne pouvions célébrer les saints mystères, et cette privation m'était sensible.
Le 14, le vent était favorable ; je fus éveillé par le mouvement de notre équipage ; les quatre hommes dont il se composait, parlaient, criaient et agissaient de leur mieux pour profiter de la brise. Un moment après, nous entrions à pleine voile dans le lac Winnipik. C'est l'un des plus grands lacs de l'Amérique ; il a cent lieues de long, quarante dans sa plus grande largeur et dix à douze brasses de profondeur.
Ses eaux sont assez limpides dans la partie septentrionale ; mais dans la partie méridionale, elles sont sales et peu agréables au goût ; ce qui est dû aux eaux de la Rivière-Rouge qui lui paient un tribut digne d'elles.
La Rivière-Rouge coule sur un lit d'argile qui la charge souvent au point de la rendre boueuse ; plusieurs sources saumâtres donnent à ses eaux une saveur désagréable ; leur couleur forme un contraste singulier avec le nom qu'elle porte. On dit que ce nom doit son origine à un combat sanglant que se sont livré les sauvages sur les grèves du lac Rouge; de là le nom de ce lac qui, étant un des principaux tributaires de la rivière dont nous parlons, lui a appliqué la même appellation. La plus grande longueur de la Rivière- Rouge est d'environ 400 milles, par une ligne que suivrait sa direction générale ; les sinuosités de son cours lui donnent en réalité une longueur presque double de cette ligne droite. La largeur moyenne est de 150 à 200 verges.
Il y a dans le lac Winnipik plusieurs îles qui m'ont paru très bien boisées et qui seront, dans la suite, pour la colonie, une ressource dont elle sent déjà le besoin.
Nous voyageâmes heureusement toute la journée, toute
la nuit et le lendemain jusqu'à midi ; mais notre amiral appréhendait de n'être pas rendu au bord du lac avant la nuil, et, ne voulant pas se décider à. en effectuer la sortie [tendant les ténèbres, ordonna de mouiller dans les iles de Georges à cause de la violence du vent. Là, j'éprouvai ce que c'est que le ballottement d'un vaisseau en mer ; je payai un petit tribut au mal de mer ; mais j'en fus quitte à peu de frais.
Le 16, le vent étant encore favorable, nous reprîmes notre route, et nous franchîmes les vingt lieues qui nous restaient. Dans tout cet espace, il n'y a pas d'îles et là, seulement, on perd complètement de vue la terre.
Un peu avant le coucher du soleil, nous atteignîmes Textrémité du lac. Je compris alors pourquoi nos matelots redoutaient si fort cet endroit. Le lac Winnipik se termine par une baie remplie de rochers à fleur d'eau. Il faut toutes les précautions du monde et une grande connaissance des lieux pour passer, sans accidents, au milieu de ces mille écueils.
Nous le fîmes heureusement, le vent soufflait à peine et nous tûmes forcés de nous arrêter au Vieux-Fort, par delà le détroit qui joint le lac Vinnipik au petit Play Green Lake. Cet endroit est la seule décharge du grand lac; sa largeur, la rapidité du courant^ tout annonce qu'il y passe une grande masse d'eau.
Nous rencontrâmes là les barges du lac Athabaska : Play Green Lake est tout tapissé de rochers, comme la baie pai''*" laquelle on y pénètre. Plusieurs de ces rochers ne sont recouverts que de quelques pouces d'eau, comme s'ils étaient en embuscade pour surprendre le voyageur inattentif ; les autres, avec plus de franchise, apparaissent hors de l'eau et découvrent leur surface lisse, diaprée de jaune, de rouge et de blanc. Ces derniers sont la résidence du noir cormoran, de la criarde et agile mauve. L'énorme pélican, au long bec, au vol pesant, réclame aussi l'empire de ces lieux qui, à la vérité, ne semblent faits que pour eux. Tout y est de la plus sèche aridité, et l'aspect du lac a une analogie parfaite avec celui du lac Huron à l'embouchure de la rivière des Français. Ce lac est très étroit, mais il se prolonge bien loin vers le Nord et forme le grand et impétueux fleuve Nelson.
A sept lieues du détroit un peu vers l'est, se trouve la petite rivière aux Brochets. Elle coule entre des rochers arides qui semblent ne s'être écartés, les uns des autres, que pour offrir un refuge aux innombrables brochets, habitants de ces eaux.
A sept lieues, à peu près, aussi en descendant la rivière,
on aperçoit un établissemant de la Compagnie Norway House, qui est plus agréablement situé sur des rochers, à la vérité, mais des rochers dont l'aridité forme un charmant contraste avec les petits et verts bosquets qui les séparent ; puis la rivière s'élargit en une charmante petite baie qui offre un asile, aussi sûr que commode, à toutes les barges des différents districts.
Norway-House est un dépôt où quelques brigades sont équipées et où toutes les autres passent pour aller s'équiper à York. C'est un centre où se réunissent les voyageurs des différentes parties du Nord-Ouest, en sorte que, pendant l'été, c'est un poste plein de vie et de mouvement. Les barges arrivent ici de toutes les directions avec les pelleteries, que presque tous mènent à York, où ils prennent les marchandises dont ils ont besoin pour la traite dans les différents postes. C'est ici aussi que les deux vaisseaux qui viennent de la Rivière-Rouge déposent leur cargaison, composée exclusivement de provisions ; ils reçoivent, en échange, une partie des marchandises dont il y a besoin dans la colonie. Toutes ces allées et venues se font avec un ordre admirable.
Il est question d'ouvrir un canal entre la rivière aux Brochets et la Factorie d'York. Je ne crois que difficilement à un pareil projet ; mais, si le gouvernement l'effectuait, il rendrait un service imminent à la Rivière-Rouge. Tout ce qui s'y trouve actuellement y est rendu sur le dos des voyageurs, et Ton comprend aisément qu^un pareil mode de transport facilite peu l'importation et surtout Texportation.
Le samedi, 18 juillet, dans l'après-midi, nous arrivâmes à Norway-House qui est à 120 lieues de Saint-Boniface. Nous y trouvons la brigade des gens du lac La Pluie qui attendent leur bourgeois pour regagner leur poste avec lui. Il y a 22 hommes presque tous catholiques. Ces braves gens s'estiment heureux de nous rencontrer. Quelques-uns d'entre eux n'avaient pas vu de prêtres depuis plusieurs années. Nous leur donnons une espèce de mission ainsi qu'aux employés catholiques de Norway-House. Puisse-t-elie avoir contribué au bonheur de ces pauvres gens !
A Norway-House, le 21, je me trouve attaqué de la maladie qui, cette année, exerçait ses ravages à la Rivière-Rouge et dont j'avais probablement pris les germes en administrant une trentaine de colons avant mon départ. Une nuit la fièvre fut tellement forte, tellement intense, que j'eus le délire. Durant la maladie, le P. Taché ne quitta point mon chevet, ni le jour ni la nuit, et il parla plusieurs fois dans la suite
des angoisses mortelles qu'il éprouva lorsqu'il me vit en danger de mort, à la pensée qu'il était jeune missionnaire, à des centaines de milles de tout confrère, envoyé pour convertir un pays imaicnse. Heureusement quelques remèdes que nous avions, réussirent à arrêter la dysenterie et, après quatre ou cinq jours, je fus en éiat de voyager.
Nous sommes ici logés au Fort où nous recevons la plus cordiale hospitalité de la part de MM. Ross, bourgeois de la Compagnie. Nous attendons d'heure en heure les barges de rile-à-la-Grosse qui sont allées s'équipera York et sur lesquelles nous devons nous rendre à notre destination. Il nous faut à peu près 35 jours d'ici à rile-à-la-Grosse, en sorte que nous y serons vers le commencement de septembre.
Le 25 juillet, les barges de l'Ile-à-la-Crosse que nous attendons depuis huit jours viennent d^arriver, en sorte que nous sommes à la veille de partir. La maladie a retardé ces barges. Tous les gens de la brigade, à l'exception de deux, ont été malades ; tous sont maintenant rétablis à l'exception d^un.
La maladie est affreuse, ici, ces gens n^ont encore eu que la rougeole, mais il est beaucoup à craindre qu'ils ne soient attaqués de la dysenterie qui est beaucoup plus dangereuse.
Près du fort de Norway-House, les Méthodistes ont un établissement où tout parait très méthodique ; le village et son élégant petit temple sont visités par des Mastrégons.
Je me rencontrai plusieurs fois au fort avec le pasteur de cet aimable petit troupeau. Gomme il ne sait pas un mot de français, je ne pus pas jouir des agréments que sa société offre probablement avec ceux qui ont l'avantage de le comprendre.
Nous partons de Norvvay-House, le lundi 27 juillet, dans de nouvelles embarcations. Ge sont, en termes du pays, des barges, espèce de l^ateau que six ou sept hommes mettent en mouvement au moyen de grandes rames. Ges barges sont plus commodes que le canot; on y est plus à Taise, et elles portent la charge de cinq ou six canots; seulement les portages sont longs et difficiles à exécuter avec de pareilles voitures.
La petite flottille comprenait deux barges montées, l'une par sept hommes et l'autre par six. Ges barges étaient chargées chacune d'environ 100 pièces (5 tonnes de marchandises). Gette fois encore nous étions passagers sur la même embarcation ; sur l'autre se trouvait M. Mackenzie, bourgeois de rile-à-la-Grosse en charge de la Rivière des Anglais, que nous connaissions déjà, vieillard de 72 ans, marchant avec des béquilles, puis son fils qui est à la tête de l'un des postes
du même district. Ces deux Messieurs parlent facilement le français. Les égards qu'ils eurent pour nous et leur bonté nous rendirent leur compagnie pleine d'agrément.
Nos hommes sont aussi de braves gens et paraissent se réjouir de nous avoir avec eux. 11 y a entre autres trois Montagnais qui se montrent très zélés pour apprendre leurs prières en français et qui sont nos précepteurs dans leur langue, véritable jargon qui, pour la prononciation, ofFre des diflicultés qu'on a peine à comprendre avant d'y avoir goùlé. Nous ne perdons pas courage et nous espérons en venir à bout. Seulement on craint de se déraciner la luette tant il faut que la pauvre langue fasse de contorsions dans la bouche. En dédommagement de ces difficultés, les Montagnais sont de très bons sauvages qui désirent s'instruire et qui ont une très grande facilité. Deux de ceux qui sont ici n'ont passé que huit jours avec M. Thibault l'été dernier et, en ce court espace de temps, ils ont appris toutes les prières nécessaires à la récitation du chapelet, et cela en français quoiqu'ils ne sachent pas cette langue.
Les barges remontent la rivière aux Brochets, franchissent de nouveau Piay Green Lake et mettent plus d'une journée à traverser le détroit.
Le 28 juillet nous restons dégradés au Vieux Fort. Le Vieux Fort était bâti à l'embouchure de la rivière Nelson. Le lac Winnipik décharge, en cet endroit, toute la masse de ses eaux et celles de ses nombreux tributaires, par un canal de 550 verges de largeur et de 12 à 15 verges de profondeur. Après un mille de cours, ce canal s'élargit subitement et devient un petit lac de il milles de longueur sur 4 à 5 milles de largeur et parsemé de rochers innombrables.
Les eaux du lac Winnipik dans ce petit lac se partagent en deux cours, l'un vers le Nord, très considérable et impétueux, porte le nom de Nelson, l'autre vers le Nord-Est, très peu considérable et porte le nom de rivière aux Brochets. Ce dernier fournit un passage pour les transports de la Compagnie et so réunit à la rivière Nelson, avant son arrivée à la baie dHudson.
Le 30 juillet, les barges entrent de nouveau dans le lac VVinnipik et en longent la côte nord.
Là nous voyons ce qu'on appelle les Ecares. Pendant plusieurs lieues la cote est coupée verticalement et très élevée, en sorte (|ue cet endroit devient dangereux quand on y est surpris par le vent.
Le soir nous campons dans la petite île de Mc-Intosh. Lors des rivalités de la Compagnie du Nord-Ouest avec celle de
la Baie d'Hudson, les deux parties donnèrent de bien tristes échantillons de ce que peut l'esprit d'intérêt qui n'est retenu par aucun frein. A cette époque, on se pillait, on se battait, on s'emprisonnait mutuellement ; le tout au grand scandale des sauvages, qui étaient et les témoins et les victimes de ce misérable amour du gain.
Le bourgeois dont il est ici question fut arrêté par les employés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, et on le fit prisonnier. Ceux qui le conduisaient campèrent^ dans la petite île dont je viens de parler, tout exprès pour prévenir son évasion, mais cette précaution fut vaine. A la faveur des ténèbres, M. Mc-Intosh parvint à s'échapper de l'île, gagna la terre ferme, tantôt à la nage, tantôt à gué, franchit la baie à laquelle il a donné aussi son nom ; puis, après trois jours de marche, sans autre nourriture et compagnon que le désir qu'il avait d'échapper à ses ennemis, il rejoignit les siens au Grand Rapide.
Le vent nous retint près de trois jours sur cette petite île. L'eau soulevée par l'impétuosité du vent nous força deux fois à planter ailleurs nos tentes et, à la fin, nous n'eûmes à la surface de l'île que l'espace absolument nécessaire pour nous loger.
Nous employâmes ces trois jours à catéchiser les Montagnais, à leur apprendre les prières et à étudier un peu leur jargon.
La troisième journée était un dimanche, nous avons tout le loisir possible pour faire l'ofiîce divin ; notre basilique retentit de nos chants d'allégresse et des instructions que nous donnons à notre petit peuple.
Sur le soir, le vent s'étant un peu calmé, nous quittons sans regret l'île Mc-Intosh. Pour réparer le temps perdu nos hommes furent obligés de ramer toute la nuit et le lendemain à midi nous arrivons au Grand Rapide formé par la rivière Saskatchiw^an, à l'endroit où elle se décharge dans le lac Winnipik. Cette rivière est un des plus grands cours d'eau de notre Amérique. Elle prend sa source au pied des Montagnes-Rocheuses, à plusieurs centaines de lieues de son embouchure. Nous pûmes, cette fois, plus que d^en d'autres circonstances encore, voir la misère de nos voyageurs. Les trois quarts, à peu près, de ces rapides se montent au câble par demi-charge. Celui qui tient le gouvernail reste à son poste ; celui qui est à l'avant de la barge s'arme de sa longue perche ; les autres hommes avec leurs colliers vont s'atteler sur le câble où ils hâlent de toutes leurs forces. 11 est pénible de voir des hommes condamnés à un travail qui.
bien certtiinemenî n'est fait que pour de robustes bêtes de somme. Je fis alors des réflexions sur le sort de ces hommes. Nous sommes tous fils d^'un même père et, pourtant, quelle distance il y a entre un pauvre vo3'ageur, attelé ainsi sur un câble, et un riche heureux qui étale sa prétendue grandeur aux yeux des haljitants d'une cité opulente !
Nos pauvres hommes ne laissèrent ie collier que sur les huit heures; ce qui leur faisait 27 heures du travaille plus pénible, sans une seule minute de sommeil et avec un seul repas pris bien à la hâte.
Le lendemain il s^agissait de faire portage pour passer le reste du rapide. Quand l'eau est trop forte, comme en cet endroit, il faut traîner les barges par terre et ce n'est pas bagatelle. Heureusement qu'il se trouva là quelques sauvages qui prêtèrent main-forte à notre équipage. Une vingtaine d'hommes atlelés encore sur un câble sullirent à celte manœuvre. Vint ensuite le port ces pièces, ce qui se faisait comme dans les voyages en canots. Je ne prétends pas donner des avis, mais il me semble, dans mon humble opinion, que quelques chevaux ou bœufs, placés en cet endroit pour l'été, épargneraient, à l'espèce humaine, une misère qu'elle n'a pas besoin d'ajouter à tant d'autres qui sont son apanage.
Il fallut plus de deux jours pour passer ce rapide qui n'a certainement pas deux lieues.
Quand le portage fut terminé, les bouts de barges réparèrent les embarcations, avant de continuer le voyage.
Nous nous rembarquâmes et commençâmes à remonter la rivière qui, pendant plusieurs lieues, n'est qu'une suite de rapides dont Tun nécessite un petit portage.
Après quelques lieues, nous arrivâmes à un lac dont les bords agréables semblent inviter les hommes à le tirer de l'abandon dans lequel il est laissé. Ce lac peut avoir une douzaine de lieues de longueur sur deux ou trois de largeur; l'eau en est très limpide, sa profondeur commune est de douze brasses. Nos pères lui donnaient le nom de lac Bourbon ; mais les Anglais, essentiellement constitutionnels, ont changé ce nom monarchique en celui de César Lake. Nos voyageurs canadiens, toujours amis des rois de France, lui conservent son ancien nom. C'est avec le lac Dauphin les seuls vestiges de la puissance française en ces contrées.
En haut du lac Bourbon, l'eau delà Saskatchiwan perd cette limpidité (ju'elle avait empruntée à son aimable hôte, elle devient alors bourbeuse, désagréable au goût, et m.ême insalubre ; ceux qui en boivent sont généralement sujets au goitre.
Les bords de cette rivière, dans la partie que j^ai vue,
sont excessivement bas ; point ou presque point de terre cultivable, très peu de bois d'une qualité bien médiocre, partout des marais qui font de cette partie un pays inhabitable. Cette rivière se gonfle tout-à-coup vers le 15 juillet. Cette crue des eaux est due, sans doute, à la fonte des neiges dans les Montagnes Rocheuses. L'eau en est très rapide mais peu profonde; elle dépose une quantité considérable de terre, qui s'amoncelle en certains endroits et forme autant de batlures, très nuisibles à la navigation.
Le 10 août, nous passâmes au Pas. C'est une des missions catholiques. C'est en s'y rendant que M. Darveau y perdit la vie et l'été dernier j'y ai passé six semaines : mais le peu de zèle des sauvages et l'extrême rareté des missionnaires forcèrent Monseigneur à renoncer à ce poste, au moins pour un temps. C'est une triste nécessité dont l'hérésie saura profiter. Nous vîmes plusieurs personnes qui nous montrèrent combien elles sont peu dignes du bienfait qui leur a été offert en vain pendant plusieurs années, D'auti-es au contraire me témoignèrent, les larmes aux yeux, combien il leur était pénible d'être privées de leur missionnaire. Ce spectacle était bien fait pour émouvoir ; je n'y fus pas insensible. Je leur promis que Sa Grandeur penserait à eux, qu'ils ne seraient pas longtemps sans secours; mais que, pour moi, mon devoir m'obligeait à aller ailleurs porter la bonne nouvelle.
11 y a au Pas un ministre anglican. Ce Monsieur, je crois, n'a pas beaucoup d'ouailles ; mais il a plus d'argent que nous, il réussit à en gagner quelques-unes. Le zèle des iVssociés de la Propagation de la Foi est admirable, mais il est pénible de le voir au-dessous de celui de nos frères séparés. Les missionnaires catholiques sont dénués de ressources qui seraient très utiles au milieu de sauvages aussi pauvres.
A environ 70 ou 80 lieues du Grand Rapide nous laissâmes la rivière Saskatchiwan pour prendre le Chenal, des Anglais. Les lacs et les bouts de rivières qui la composent ont des noms particuliers, mais le tout n'en a point ; je l'ai pourtant entendu nommer la petite rivière aux Anglais.
Le 13 août, jeudi, nous arrivâmes au lac Cumberiand. Une de nos barges alla au Fort pour y prendre des provisions dont nous avions besoin pour le reste du voyage. Je m'y rendis ensuite pour administrer un malade et y baptiser des enfants.
Le lendemain, poussés par un très bon vent, nous passâmes promplement le lac Cumberland, puis celui des
Anglais qui n'en esl séparé que j ai- un petit déli-oit. Jusqu'à ce détroit, les eaux sont les mêmes que dans toute la Saskatchiwan ; mais elles changent subitement et prennent des qualités toutes opposées. Elles sont jusqu'à la hauteur des terres, limpides et très agréables à boire.
Dans l'après-midi nous atteignons Tentrée de la Rivière Maligne. Il nous fallut trois jours et demi pour remonter cette rivière que l'on descend en une demie-journée. Il n'y a cependant que cinq portages, mais partout il faut aller au câble ou à la traîne, le tout avec beaucoup de fatigues pour les hommes. C'est cette difficulté qui lui a fait donner son nom qu'elle mérite véritablement. Quelques membres de notre équipage étaient malades en sorte que les autres suffisaient à peine à cette pénible besogne. Leurs efforts furent plus d^une fois vaincus par la violence du courant.
Le 18, nous passâmes le petit lac Castor ; c'est le plus profond de ceux que nous avons traversés ; il a environ 18 brasses. Ce portage de la Pente que nous avons vu, à l'extrémité de ce lac, fut le théâtre d'un événement bien pénible pour nous.
Le 14 au soir, il faisait froid, le vent était glaçant, nos hommes firent un portage difficile qui dut les réchauffer beaucoup. Le lendemain un jeune sauvage montagnais se trouvait indisposé ; nous fîmes peu de cas de cette maladie. Le 18 au matin, il souffrait beaucoup ; dans l'après-midi il entreprit de passer le portage, le P. Taché lui donna le bras et ri réussit. A l'extrémité du lac, il demanda son ballotin, fit sa toilette, se revêtit en neuf des pieds à la tête, et parut alors un peu mieux. Son pouls était très agité, et quoiqu'il avait néanmoins les mains très froides. Notre peu de connaissance en médecine nous faisait croire qu'il n'était pas en dnnger. Il s'éloigna ensuite et alla s'asseoir dans le portage. Le P. Taché le vit et lui demanda ce qu'il faisait. Il lui répondit qu^il était occupé à faire du feu. Le P. Taclié crut que son interprète comprenait mal et il ne prit pas garde à cette singulière réponse. Pendant ce temps les hommes étaient très occupés à monter les barges, et nous les examinions surmonter vigoureusement les difficultés qu'offre ce rapide. Le premier qui mit pied à terre s'écria : « Le Montagnais est mort! » Nous courûmes à lui, il était sans mouvement. Néanmoins nous crûmes sentir quelques palpitations de son cœur. Je lui donnai le baptême sous condition, et un instant après il ne donnait pas le moindre signe de vie. Ainsi, en moins de quatre jours de maladie, un jeune homme d'une vingtaine d'années, plein de force et de vi-
gueur, ne laissa entre nos mains qu'un cadavre inanimé. C'est sans doute un de ces événements capables de faire impression sur ceux qui sont témoins. Nos voyageurs en furent d'autant plus affectés que plusieurs d'entre eux étaient atteints de la même maladie, et avaient lieu d'appréhender le même sort. Le jeune Montagnais, en nous voyant pour la première fois, avait dit : « Je suis content de voir des prêtres et de voyager ;ivec eux. J'ai été bien malade à York ; ce que je redoutais le plus, c'était de mourir sans le baptême ; si je retombe malade, je ne serais point privé de ce bonheur ».
Le bon jeune homme retombe malade, mourut au milieu de nous, et ne fut, peut-être^ pas baptisé, son désir ardent aura attiré sur lui, je l'espère, la miséricorde du Dieu de bonté. Nous fîmes, le lendemain, la cérémonie de la sépulture. Peu de mort ont fait sur moi une aussi vive impression. Je compris alors combien il est vrai que nous sonjmes voyageurs sur la terre. Pauvre jeune homme ! il est mort subitement en voyage, loin des siens ! La pensée qu'un pareil sort pourrait m'arriver, peut-être, m'affecta vivement. Ce ne serait pas chose merveilleuse de voir un prêtre missionnaire mourir subitement en voyage, loin de son pays! Nous reprîmes ensuite notre route.
Nous remontâmes plusieurs rapides, passâmes plusieurs lacs qui n'offrent rien de remarquable. Le dimanche 23, nous atteignîmes le portage du Fort de Traite. Ce portage est à la hauteur des terres qui séparent la Grande Rivière aux Anglais de la Petite. Il y a au milieu du portage un petit lac qui est la source de cette dernière et qui lui-même^ du moins je le crois, est alimenté souterrainement par la première. Le portage a 360 verges de longueur.
Le premier blanc qui ait hiverné au Fort de Traite est M. Joseph Frobisher, l'un des premiers et des plus entreprenants commis de la Compagnie du Nord-Ouest. C'était en 1776. Il faillit y périr de faim et de misère et ne dut son salut qu'à l'industrieuse activité de l'un de ses hommes, nommé Fagnaud. Ce portage a reçu le nom qu'il porte, parce que pendant plusieurs années il a été l'endroit le plus reculé où se faisait la traite des pelleteries. Il n'y a plus maintenant de fort, mais seulement une bien petite habitation où le commis du Lac Caribou se tient pendant l'été, ainsi que les femmes de ce dernier poste. L^excessive rareté des vivres et même du poisson leur rappelle souvent les aventures de Frobisher.
Les équiqements du Lac Caribou se trouvaient dans nos barges. Beaucoup de sauvages de ce lac étaient venus pour recevoir divers objets contre les pelleteries qu'ils avaient
apportées; plusieurs étaient malades de la rougeole. Pendant que le respectable bourgeois livrait ses effets et réglait les affaires de ce poste, nous nous mettions en relation avec ces sauvages, en trouvions plusieurs suffisamment instruits. Nous administrâmes le sacrement de baptême à huit d'entre eux et bénîmes un mariage. Les sauvages nous prièrent de ne point les abandonner. M. Mackenzie engagea vivement le commis du Lac Caribou, métis anglais, nommé Charles Thomas, à répondre aux bonnes dispositions des sauvages et à seconder le ministère des missionnaires.
Nous reprîmes notre marche près un jour d'arrêt, le mardi 25 août. Le soir nous mesurâmes le Grand Rapide du Fort de Traite.
Le lendemain nous arrivâmes à la Rivière Rapide. Elle prend sa source dans le lac Larouge et se jette dans la Rivière aux Anglais, à quelques arpents de son em.bouchure : cette rivière forme la plus jolie chute que nous ayons vue de notre voyage ; sa hauteur n^excède cependant pas une trentaine de pieds.
Au lac Larouge il y a lin établissement de la Compagnie. Le fort n'est pas sur le chemin, mais à l'embouchure de la rivière. Il y a un hangar qui sert de dépôt à ce poste ; nous y laissâmes encore une partie de notre cargaison. Nous partîmes le 27 au soir. Toute la grande rivière ainsi que la petite n'est qu'une suite de lacs plus ou moins grands, réunis les uns aux autres par des rapides et des chutes dont les plus curieuses sont fort peu remarquables. Ces lacs jusqu'à un couple de jours de marche de celui de l'Ile-à-la- Crosse sont bordés de rochers, dont l'aridité naturelle est encore augmentée par la destruction presque complète dos forêts qui les ont autrefois ombragés. Le feu allumé par les sauvages a détruit tout le bois de ce vaste pays. Partout l'on voit des débris dont quelques-uns attestent une richesse qu'on ne soupçonnerait pas à voir la désolation qui l'a remplacée.
Ces rochers sont, je crois, des ramifications des vastes chaînes de montagnes qui bordent la rive sud du Saint-Laurent. Cette chaîne, en descendant au sud-ouest, vient former la ceinture solide sur laquelle se brise la fureur des mers du Canada. A l'extrémité du lac Supérieur, ces rochers se divisent en deux branches. L'une, qui passe au lac La Pluie et à celui des Bois, vient jouir des beautés du lac Winnipeg et termine sa course à l'embouchure de cette rivière ; l'autre, ne mettant ses délices que dans la largeur de sa course, se dirige de suite vers ^extrémité septentrionale du lac Winnipeg, et de là va en toute hâte se reposer au sein des Mon-
tagnes Rocheuses. J'ai remarqué que cette chaîne perd de sa hauteur et de sa beauté à mesure que l'on se dirige vers le nord-ouest. Ce ne sont plus ces magnifiques forêts, ces crêtes élancées, que Ton admire au bord du Saint-Laurent. Ici, au contraire, on ne voit plus que des arbres dont la petitesse est en parfaite harmonie avec l'infériorité de leur espèce. Il y a bien encore quelques vallées assez agréables, mais dont la grâce n'est nullement rehaussée par le contraste. Les rochers sont bas et ne présentent rien de grand ; s'ils s'élèvent encore quelquefois, ce n'est qu'à de rares intervalles, à peu près comme les soupirs qui s'exhalent d'une poitrine déjà usée; dans tout le cours de mon voyage je n'ai presque rien remarqué qui pût réjouir la vue.
Mais, dira-t-on, un amant de la nature, lui, trouve partout des charmes. Peut-être, en efFet, mais je ne suis qu'un ami de la nature. Je suis, à la vérité, très sensible à ses agréments, mais pas assez pour les trouver là où ils n'existent pas. Ma vue est très habituée à l'aspect d'un beau fleuve qui, fier de sa grandeur et de sa majesté, roule noblement des eaux limpides entre des rives aussi variées que délicieuses, pour se reposer avec complaisance sur une suite de petits lacs, qui se rétrécissent à chaque pas et interrompent la course du voyageur, sans le dédommager par le grandiose d'une chute ou quelque chose de semblable- La nature sauvage, par cela seul qu'elle est sauvar^e, ofTre sans doute des beautés auxquelles je ne suis pas indifï'érent; mais ces beautés sont surtout pour ceux qui ont besoin de s'éloigner du commerce des hommes et de se reposer de l'agitation dans laquelle ils se plongent ordinairement.
Quand on voyage des étés entiers, sans rencontrer des traces d'habitations, ni même de civilisation, alors le besoin est moins impérieux, et le modeste clocher d'un village réjouirait peut-être plus que les sublimes horreurs de la nature dans son état primitif.
Tout cela cependant ne veut pas dire que mon voyage a été pénible, je ne voyageais pas comme amateur, et je ne souffrais pas de l'absence de ce que je ne cherchais pas. Au contraire, pendant tout ce voyage, j'ai été content et satisfait de ma position. Plusieurs petites choses qui me fatiguaient la première fois, ne m'étaient plus qu'indifférentes ou même agréables. La tente que je détestais prescjue, en arrivant à la Rivière Rouge était devenue pour moi pleine de charmes; et tous les soirs, en y entrant, j'éprouvais une jouissance que ne goûtent certainement pas les monarques, à la vue de leurs lambris dorés.
On s'habitue facilement aux petites misères du voyage; puis, quand on voyage sur des eaux qui ne doivent pas passer près de la rive qu'habite sa mère, il semble que le cœur d'un fils est moins sensible à ce qui n'est point de son goût. D'ailleurs, la vue d'un vieillard de 72 ans, armé de deux béquilles, se résignant à toutes les fatigues d'un si long voyage, et cela pour l'amour de, tout au plus, quelques centaines de louis, cette vue est plus que suffisante pour encourager un jeune missionnaire à surmonter volontiers les difficultés de la noble carrière dans laquelle il est entré.
Xous vîmes plusieurs bandes de sauvages et nous eûmes du mauvais temps, les derniers jours. Un vent froid, la pluie, la neige tout se ligua pour augmenter le désir que nous avions d'atteindre le but de notre voyage. Le 9 septembre, à la faveur d'un gros vent du nord, nous franchîmes promptement la moitié du lac de l'Ile-à-la-Crosse, qui peut avoir une douzaine de lieues, mais le vent augmenta à tel point qu'il y avait lieu d'appréhender quelqu'accident. Les ténèbres augmentaient encore l'embarras de notre position. Nous pûmes néanmoins gagner terre, nous avions, sans nous apercevoir, passé l'endroit où étaient campés nos compagnons et, pour la première fois, nous nous trouvâmes éloignés d'eux. Le lendemain, le vent, trop fort, nous dégrada, pendant quelques heures; enfin, dans l'après-midi nous arrivâmes heureusement au port.
Nous avions mis deux mois et deux jours pour nous rendre de Saint-Boniface à l'Ile-à-Ia-Crosse.
L'Ile-à-la-Grosse est une butte de sable^ d'environ une lieue de circuit, située dans un élargissement de la rivière aux Anglais vers le 55o 25 de latitude septentrionale et le 108° de longitude occidentale (méridien de Lyreenwich). Elle n'a jamais été peuplée et n'est pas susceptible de l'être ; seulement, la tradition porte que les Cris, campés dans le voisinage, s'y réunissaient autrefois pour jouer à la crosse : d'où son nom.
Les environs de l'Ile-à-la-Crosse présentent de distance en distance des buttes de sable ; entre ces buttes et derrière elles sont des marais sans nombre; quelques-uns, plus profonds que les autres, portent le nom de lacs. La nature, dans ce coin du monde, semble n'avoir pas terminé son œuvre; Tordre donné au troisième jour de la création n'a pas encore trouvé ici son parfait accomplissement: l'eau n'est pas encore séparée d'avec la terre. Aux bords des grands lacs, il y a une lisière de terre cultivable par endroits. Le fond de cette terre est de sable et de cailloux, mélange peu fertile
de sa nature ; cependant l'eau qui, je crois, ne s'est retirée que depuis quelques années, a déposé certaines substances, qui produisent beaucoup plus qu'il n'est permis de le soupçonner par la nature du sol. Le blé, l'orge et les patates y viennent très bien.
Nos forêts sont très pauvres. Le pin, ce roi des forêts, ne secoue point ici son épaisse chevelure. Le chêne, cet autre géant de la forêt, méprise une terre que dédaigne son glorieux rival. L'érable^ le bon érable, n'offre pas à nos sauvages une douceur qui leur serait agréable. L'épinette blanche est assez commune ; surprise de se trouver au premier rang, elle croît ici plus gracieuse et plus élancée qu'ailleurs. C'est le seul bois de construction que nous a,yons. Les seules autres espèces sont : l'épinette rouge, le sapin, le cyprès, le peuplier, le tremble et le bouleau. La Providence a placé ce dernier partout oii il y a des sauvages ; son écorce leur est nécessaire pour la construction de leurs légères embarcations. Le saule et l'aune se plaisent dans les marais. Les petits arbres fruitiers sont les mêmes qu'au Canada ; ils sont néanmoins beaucoup plus petits. Il y a dans les lacs une espèce de mousse verte qui, pendant Tété, s'amasse à la surface de l'eau, en trouble la limpidité, lui donne une couleur et un goût très désagréables. Après la glace prise, on ne trouve pas la moindre trace de cette mousse. L'eau reprend une limpidité remarquable, et je n'en ai jamais bu de plus agréable.
Les quadrupèdes les plus remarquables sont : l'orignal, le caribou, que les sauvages n'ont jamais essayé d'apprivoiser. L'industrieux castor a presque entièrement déserté ces plages, par suite de la guerre injuste et déloyale que lui a livrée la cupidité. On trouve beaucoup d'ours noirs, bruns et jaunes ; des loups gros et petits, des renards de toutes les espèces, depuis le noir jusqu'au blanc.
La martre et la loutre ne nous refusent point leurs riches fourrures. Il y a, en outre, tous les peiits animaux sauvages que l'on rencontre en Canada. Les lièvres sont excessivement nombreux. Les habitants de l'air sont aussi nombreux et aussi variés que ceux de la terre. L'aigle, le cygne, l'outarde, l'oie sauvage, les canards de toutes les espèces, et une multitude d'autres viennent nous visiter chaque année. Le faisan, la perdrix blanche, la grive et le corbeau ne se laissent point intimider à l'approche des frimas et ne vont point demander l'hospitalité à des climats plus doux.
Les lacs sont extrêmement poissonneux, mais les espèces y sont peu variées. La plus comiaune est le poisson blanc,
espèce particulière à cette partie de l'Amérique ; les autres sont: la truite, le brochet, la carpe rouge et jaune, le poisson doré, la perche et la loche. Le poisson blanc est la nourriture presque unique des employés des différents postes de ce district.
Le cliiual est, à peu de chose près, le même qu'à Montréal, quoique nous soyons 10° plus au nord.
Les gros vents ne sont point fréquents : ceux du Nord et du Sud dominent. H n'y a que très peu de neige et il n'y en a plus après la mi-avril. Le lac n'est libre qu'après le milieu de mai.
Los aurores boréales sont fréquentes. Les gelées commencent avec ie mois d'octobre. Le blé parvient toujours à une parfaite maturité auprès du lac.
Depuis 16 ans le thermomètre n'est descendu qu'une fois à 32° de Réaumur.
Le Fort de rile-à-la-Grosse était bâti à Textrémité méridionale de l'Ile. Trois autres forts moins importants sont établis dans le district, au lac Vert, au lac La Rouge et au lac Caribou.
Nos jeunes missionnaires vont maintenant expérimenter à leur tour que peu de pays au monde offraient alors à l'endurance des ouvriers de l'Evangile des difficultés plus nombreuses et plus fortes, un aspect et des conditions d'être plus répugnants ou plus redoutables. Cependant, leur grand amour des âmes, leur zèle admirable et leur étonnante abnégation les portera à nous laisser ignorer le poids écrasant de leur apostolat pour en conserver tout le mérite devant Dieu. Les voyages qu'ils entreprendront seront interminables et ils s'effectueront dans des circonstances exceptionnellement pénibles, bien que souverainement pittoresque, soit qu'il faille les envisager dans leur ordonnance et leurs moyens, soit qu'il suffise de retenir les effroyables intempéries qu'il y avait lieu d'affronter durant des hivers polaires.
C'est (ju'il ne s'agissait plus, dans une mission sauvage, d'attendre les âmes au bercail, mais de les y amener, ou plutôt de rendre le bercail ambulant comme Tétaient les brebis elles-mêmes. C'était donc à la poursuite de ces pauvres âmes inconscientes ou rebelles des courses éperdues, l'été sous les leux caniculaires de la Prairie embrasée ou dans l'immensité des bois bourdonnants de ces maragouins terribles qui en rendaient le séjour si cuisant ; et l'hiver c'était, par contre, d'effroyables frimas à affronter, raquettes aux pieds à côté du traîneau qui s'en allait à la chaîne de chiens affa-
mes, haletants sur Timmensité de neiges immaculées, mais sournoises et silencieuses. Le voyageur désorienté allait au flair plutôt qu'à la boussole. Ils agissaient, été comme hiver, dans un accablant isolement; mais, de plus, en hiver il y avait cette neige obsédante qui trompait le jour et qu'il fallait creuser la nuit venue pour s'étendre dans un trou fait à la hâte, comme si cette même neige froide était devenue du duvet par 30 degrés de glace!
Il s'agissait de s'ingénier pour soufî'rir davantage afin d'arriver à réaliser un peu plus de bien ; car, si les camps sauvages étaient mobiles, ils se trouvaient également clairsemés, éparpillés et fuyants dans la Prairie et sous bois, ou fixés dans un provisoire perpétuel sur le bord d'un lac ou d^une rivière. Il fallait des semaines pour aller d'un groupe à un autre, et des mois pour une tournée aléatoire.
L'ordinaire de l'apostolat, à l'Ile-à-la-Crosse et dans le vaste rayonnement qu'il y comportait, était donc fait forcément de privations et de souffrances que compliquait encore un isolement pénible.