MGR JUSTIN FEVRE ET LES DIFFICULTES RELIGIEUSES ET SCOLAIRES AU CANADA
Nous pouvons répéter ici, avec Rohrbacher et Mgr J. Fèvre, que l'Histoire est le jugement de Dieu en première instance. « L'historien est, en effet, un juge qui évoque, à son tribunal, des personnages historiques et les événements dont ces personnages sont les auteurs. Sous ses yeux se développe un drame ; quand ce drame est parvenu à son dénouement, l'historien doit en porter un jugement d'après les principes de l'éternelle justice... La loi, dont l'observation fait l'équité de l'Histoire, c'est la loi de Dieu ; c'est la loi révélée de Dieu au genre humain dès l'origine des choses, dispensée par Dieu dans la suite des siècles, consignée finalement dans l'Evangile de Jésus-Christ et confiée, comme dépôt sacré, à la garde de l'Eglise, dont le chef unique, souverain et infaillible, est le Pontife romain, aujourd'hui Pie X. Le Symbole des dogmes de la Sainte Eglise, les lois morales, le culte et la discipline générale, la hiérarchie et le code canonique de la Sainte Eglise, voilà les quatre lois surnaturelles auxquelles l'historien doit strictement se soumettre. Dans tout ce qu'il écrit, le simple bon sens suffit pour nous apprendre que l'historien est rigoureusement obligé de ne dire que la vérité et non moins rigoureusement frustré de toute licence qui permettrait d'y contrevenir ; et, pour lui, la vérité, c'est la vérité de Dieu, dont l'Eglise romaine est la dispensatrice ; et l'erreur qu'il doit ré-
prouver, c'est tout ce que l'Eglise romaine réprouve. Devant peu importe quel personnage, et peu importe quel événement, l'historien n'est donc pas libre, ni des mouvements de sa plume, ni des jugements de son esprit : c'est lui qui juge, mais il ne juge qu'autant qu'il est l'organe de la loi. S'il est son interprète fidèle, son jugement vaut tout autant que la loi dont il détermine l'application ; s'il n'est pas l'interprète fidèle de la loi divine, sa parole n'est plus qu'une parole d'homme, airain sonnant, cymbale sonore. C'est pourquoi nous avons dit que le jugement de l'historien n'est de Dieu qu'en première instance ; il est sujet à l'appel ; mais si, en appel, il est reconnu conforme à la loi divine, il n'y a ni autorité qui tienne, ni grandeur, si haute soit-elle, qui puisse prévaloir... Le vieil historien, qui a consigné sur des tables d'airain les oracles de l'Histoire, a pu voir, dans sa longue carrière, s'insurger contre ses jugements ces aberrations des foules et encore plus les colères des hommes dont il dénonçait l'iniquité. Ces insurrections ne troublent pas la sérénité de son esprit ; elles ont pu jeter du poison dans la coupe de ses jours. Cet amer breuvage n'est qu'un réconfort de plus, lorsque l'historien est l'homme juste, qui a le courage de parler ; et, quand le monde entier s'écroulerait sous ces anathèmes, il ne ferait ni fléchir sa main, ni reculer son jugement (1). »
Comme, après avoir passé en revue les faits et gestes des peuples, durant le Pontificat de Léon XIII, Mgr Fèvre allait terminer ses études particulières par l'évocation des hommes et des choses du Canada, qu'il devait, bien à contre-cœur, apprécier avec quelque sévérité, il crut indispensable de rappeler d'abord ces règles austères qui doivent inspirer tout historien impartial et dont lui, tout au moins, se fit, dans toutes ses recherches et critiques, une règle inflexible.
« Nous rappelons ces règles, dit-il, non point parce que, du Canada, nous sont venues des menaces et même des injures, mais
(1) Histoire générale de VEglise de l'abbé Darras, achevée par Mgr Justin Fèvre ; voir Pontificat de Léon XIII, t. LXIV, pages 114 et suivantes. 2 vol. in-8, 12 fr., chez Savaète, Paris.
parce que le Canada français, la province de Québec, religieusement parlant, exemplaire, est peut-être le pays qui a le plus besoin des intègres discernements de l'Histoire. Non pas que tout y est mauvais ; au contraire, le bien l'emporte, et de beaucoup, sur le mal ; mais il y a, dans les esprits, une telle inertie, des aveuglements si profonds, des préjugés si déplorables, que ce pays si catholique peut être, tout d'un coup, poussé aux abîmes où l'appelle l'inique esprit du siècle... »
Ces réflexions mélancoliques étaient inspirées au savant auteur que nous citons par l'affaire des écoles catholiques qui, au Manitoba et ailleurs, agitait si violemment l'opinion canadienne, par les défaillances de l'autorité métropolitaine de Québec et par les pénibles incidents que soulevait, dans le Dominion, l'exercice si naturel, si légitime des droits et devoirs civiques qui y incombent, à tout considérer, aux membres du clergé sans exception, tout aussi bien qu'au citoyen le plus éminent ou le plus modeste de la société canadienne.
De quoi donc Mgr I. Bourget se plaignait-il si douloureusement? De ce que le clergé, dans l'accomplissement de ses devoirs civiques, était molesté et publiquement désavoué ; de ce que les droits acquis de l'Eglise étaient hypocritement méconnus et ensuite quémandés, auprès des pouvoirs publics, comme autant de faveurs nouvelles qui comportaient de la gratitude et des concessions ; de ce que la liberté de l'enseignement catholique était entravée et rendue précaire par des exigences intolérables dans un pays qui affectait le culte de la liberté.
En France, nous sommes au régime de l'instruction laïque et obligatoire, de la défense de l'école laïque ! Cela nous fait éprouver, bon gré mal gré, toutes les angoisses de l'empoisonnement moral systématique et universel. Pour ceux qui méconnaissent encore les mérites supérieurs de cette inoculation rabique, intense et à jets continus ; pour ceux qui voudraient connaître, comme nous l'expérimenterons bientôt, les infimes ressources que nos sectaires utiliseront dans leur « défense de l'école laïque » qui multiplie les illettrés en France, nous conseillons la lecture
attentive des élucubrations des Jaurès et des Hervé, sans négliger les méthodes de certains universitaires Steeg, Buisson, affiliés aux sociétés antichrétiennes, et d'autres instituteurs qui ont inscrit Vapatriotisme en tête de leur programme areligieux de formation sociale. Les tribunaux s'en sont mêlés à diverses reprises, il est vrai ; la Cour d'assises a dû finalement intervenir, et c'est une moyenne de un an à cinq ans de prison, agrémentée de 3.000 à 5.000 francs d'amende qu'elle a cru devoir appliquer aux antimilitaristes et anarchistes, éducateurs à rebours des jeunes générations où vont pululler des Garnier, des Valet, des Carrouy et des Bonnot, pour atténuer d'autant les transports de leur prosélytisme encombrant.
Ce n'étaient pas de pareilles méthodes qui avaient la préférence des évêques clairvoyants qu'étaient, et Mgr I. Bourget, et Mgr L.-F. Laflèche. Ils avaient d'autres fins qu'ils affirmaient par de meilleurs principes et poursuivaient avec des moyens qu'on appréciera par la lecture du résumé que voici des Droits et des Devoirs, pour l'honneur, pour la prospérité intellectuelle et morale de la patrie fortement aimée, et loyalement servie.
Droits et Devoirs en matière d'éducation (Principes et Conclusions) (1).
1. Le but à atteindre dans l'éducation de l'enfant baptisé n'est pas seulement de former un homme par le développement naturel des organes du corps et des facultés de l'âme, mais aussi et surtout de former un chrétien en lui inculquant de fortes convictions religieuses et en l'aidant à acquérir de solides habitudes de vertu.
2. La formation du chrétien est la partie principale dans l'œuvre de l'Education : toujours et à chaque instant la formation du chrétien doit s'unir intimement à la formation de l'homme, de sorte que non seulement il n'est jamais permis de séparer ces deux choses l'une de l'autre, mais qu'il faut veiller à ce que la formation chrétienne ne devienne pas une chose secondaire dans l'école.
3. L'Eglise seule a mission pour former le chrétien. Si donc on considère l'Education dans son ensemble et d'une manière adéquate, on
(1) Voir La Vérité, Québec, 6 juillet 1907.
peut et l'on doit dire qu'elle appartient nécessairement et surtout à l'Eglise ; et que les parents et les maîtres qui travaillent à la formation d'un enfant chrétien sont, avant tout, les représentants, les lieutenants et, pour ainsi dire, les ministres de l'Eglise.
4. Cependant, l'Education appartient aussi, en un sens vrai, aux parents ; et cela, non seulement en vertu d'un droit que leur confère la nature et d'une obligation qu'elle leur impose, mais encore en vertu du droit que leur confère l'Eglise de Dieu et de l'obligation qu'elle leur impose d'être ses lieutenants et comme ses ministres pour la formation du chrétien.
5. Les maîtres, à qui les parents confient leurs enfants, sont donc d'une manière spéciale les représentants et des parents et de l'Eglise : des parents, pour tout ce qui touche à la formation de l'homme ; de l'Eglise, pour tout ce qui touche à la formation du chrétien.
6. La formation du chrétien étant la partie principale dans l'Education, et les maîtres étant les représentants et les lieutenants de l'Eglise pour tout ce qui se rapporte à cette formation, il s'ensuit que les maîtres dans leurs fonctions dépendent encore plus de l'Eglise que des parents : c'est donc à l'Eglise surtout de juger du choix des maîtres. En d'autres termes : des enfants ne doivent être confiés qu'à des maîtres approuvés par l'Eglise et jugés par elle capables et dignes de la représenter ; car, si les enfants en vertu des droits de la nature appartiennent vraiment aux parents, par le saint Baptême ils appartiennent aussi à l'Eglise, et cela, en vertu d'un droit surnaturel, auquel doit être subordonné le droit que les parents tiennent de la nature.
Il s'ensuit également que les programmes d'études, les livres, l'enseignement, les règlements de discipline, etc., doivent être soumis à l'approbation de l'Eglise, afin qu'elle puisse retrancher, ajouter, modifier autant qu'il est nécessaire ou utile pour mieux assurer la fin principale de l'Education.
7. Tout homme jugé compétent par l'autorité légitime (c'est-à-dire par les parents et par l'Eglise de qui seuls relève l'éducation) a le droit de donner l'éducation, pourvu que les familles lui confient leurs enfants et qu'il se soumette à la direction de l'Eglise : car, à cette triple condition, le maître est vraiment le représentant légitime et des parents et de l'Eglise.
8. Tout homme peut, à cette triple condition, tenir une école.
9. Un père peut faire l'éducation de son enfant ou par lui-même ou par un autre de son choix.
10. Plusieurs pères de famille peuvent s'unir pour fonder une école ; et cette école, de droit, reste sous leur contrôle.
11. L'Eglise peut aussi fonder des écoles dont elle garde exclusivement la direction et le contrôle ; mais, règle générale, elle n'iinpose pas aux parents l'obligation d'y envoyer leurs enfants.
12. T tous ceux qui viennent d'être mentionnés comme ayant le droit de tenir et de diriger une école, l'Etat, sans y mettre aucune entrave, doit accorder la reconnaissance civile avec tous les pouvoirs légaux nécessaires au plein exercice de ce droit.
13. L'Etat peut aider les établissements d'Education. Il le doit même, autant que la chose est possible et vraiment utile ; mais c'est pour l'Etat commettre une injustice grave évidente que d'accorder des allocations (c'est-à-dire une part des deniers publics) aux seuls établissements dont il réclame le contrôle.
14. Quand il s'agit de préparer tout spécialement aux carrières civiles des jeunes gens dont l'éducation est déjà faite, l'Etat peut fonder à cette fin des écoles qui restent sous son contrôle, tout en étant soumises à la haute direction de l'Eglise pour ce qui touche à la Foi et à la Morale.
15. L'Etat, cependant, ne peut pas s'attribuer le monopole de cet enseignement spécial, quoique, dans les écoles de ce genre, qui ne sont pas sous son contrôle, il puisse déterminer les programmes et exiger, des aspirants aux emplois civils, un examen jugé par lui satisfaisant.
16. L'Etat ne doit avoir le contrôle d'aucune école où se donne l'Education proprement dite (c'est-à-dire la formation chrétienne de l'enfance et de la jeunesse) ; autrement, il sortirait de sa sphère et usurperait une fonction réservée aux parents et à l'Eglise.
17. L'instruction religieuse est obligatoire de sa nature : l'Eglise peut forcer les parents à la donner ou à la faire donner à leurs enfants ; et c'est là un des cas où un gouvernement chrétien doit, au besoin, prêter main forte à l'autorité ecclésiastique.
18. L'instruction profane, de sa nature, n'est pas obligatoire. Cependant, à cause de sa grande utilité, dans notre état de société, les parents, quand ils le peuvent, sont tenus en conscience de procurer au moins une instruction élémentaire à leurs enfants.
19. L'Etat doit, autant que les circonstances le demandent, faciliter aux parents l'accomplissement de ce devoir en aidant et encourageant l'oeuvre de l'Education : ce qui suffira toujours pour généraliser l'instruction parmi le peuple et pour procurer dans une mesure convenable le bien social.
20. Puisque le bien social n'exige pas l'instruction obligatoire, il faut conclure que l'Etat ne peut pas la décréter sans sortir de ses attri-
butions et sans se rendre coupable d'une ingérence indue dans le domiane familial.
21. Le seul cas où il serait permis à l'Etat d'intervenir directement dans l'éducation de l'enfant serait celui où la conduite des parents à l'égard de l'enfant constituerait un abus notoire assez grave pour revêtir le caractère d'un délit social.
Mgr J. Fèvre, après une étude laborieuse des faits, après avoir dépouillé force rapports et documents, en constatant que tous ces principes étaient méconnus, écrivait avec tristesse : « L'école est une création de l'Eglise : primitivement, c'était une chapelle. Or, aujourd'hui, on veut les détacher de l'Eglise pour la tourner contre la chapelle qui était une œuvre de piété ; on travaille à la convertir en chaire de pestilence, en machine infernale pour pervertir les jeunes âmes. L'impiété du siècle s'achemine à ce résultat par deux voies différentes : en faisant de l'école catholique une appartenance exclusive de l'Etat : et en faisant de l'établissement scolaire de l'Etat une école vouée aux doctrines du naturalisme de la déchéance. Par là s'insinue, même dans le peuple catholique, premièrement que l'enseignement appartient atout le monde, ce qui est le dogme de la libre-pensée antichrétienne, et que renseignement, bon à nous assortir aux conditions de la vie présente est hors d'usage pour la préparation à la béatitude éternelle. Ces deux idées ont prévalu au Canada par renseignement du protestantisme, et par les intrigues de la franc-maçonnerie : elles ont littéralement coupé le pays en deux. Le peuple est bon, il est resté dans la simplicité catholique ; les classes élevées, tout ce qui tient au gouvernement est devenu plus ou moins mauvais, selon qu'il incline, plus ou moins au libéralisme. L'esprit même du clergé n'est plus exempt de cette peste ; et il contribue à sa diffusion sans le vouloir, peut-être sans le savoir, en s'abstenant de le dénoncer ou de le combattre. Il n'y a plus de pays, pas même l'Italie, où les catholiques puissent s'abstenir de former une ligue militante pour combattre la neutralité de l'école et les multiples impiétés de la politique. Et si la province de Québec s'obstine à croire qu'elle peut faire exception, elle se trompe
et ne le saura que trop tôt, mais au prix douloureux du malheur public (1). »
Au Canada, comme ailleurs, il convient, en effet, que l'Eglise reprenne sa place et son rôle éducateur dans l'enseignement à tous les degrés ; car, c'est bien le manque d'unité, de vue et de doctrine qui divise les esprits en général et sème la discorde parmi les catholiques canadiens en particulier. Oui, l'Eglise a le droit, oui, l'Eglise, par ses prêtres et par ses évêques, a le devoir de contrôler l'enseignement donné à la jeunesse qui a reçu la grâce du baptême ; une surveillance étroite, efficace doit, tout en éclairant les parents, suivre l'enfant de l'école primaire aux établissements d'instruction secondaire et supérieure. Tout est sujet à contrôle dans cet ordre d'idées, et l'enseignement de l'histoire, aussi bien que celui de la philosophie, et les sciences profanes elles-mêmes ne doivent pas échapper à la critique judicieuse du presbytérat et de l'épiscopat responsables.
Ce que la classe libérale et dirigeante au Canada veut, et ce que, lentement, elle prépare, c'est le régime qui, actuellement accumule tant de ruines morales, intellectuelles et sociales en France : c'est l'enseignement obligatoire et laïque, sous les auspices d'un ministère de l'Instruction qui introduira, en tout et partout, la tutelle des pouvoirs publics. Le rouage établi, les sectaires, là comme ailleurs, voudront et sauront s'en emparer, et, par lui, affirmer leur omnipotence sur les esprits et leur tyrannie dans les consciences. Contre pareille calamité, les Canadiens français ont à se prémunir, et, pour se défendre, déjà le temps presse ; les moyens même commencent à faiblir entre leurs mains.
Ce n'est pas, hélas ! de l'exemple de la France qu'ils peuvent s'inspirer dans les combats à livrer pour leur liberté la plus chère ; c'est vers la Belgique qu'ils doivent reporter leurs yeux. Sur les bords de l'Escaut on a vu les beautés du régime d'un Frère Orban et les excès des libéraux, des francs-maçons, qui l'avaient porté
(1) Histoire générale de VEglise de l'abbé Darras, terminée par Mgr Justin Fèvre, Pontificat de Léon XIII, t. LXIV, p. 116 et suiv.
et le soutenaient au pouvoir. Mais le peuple belge est attaché à la foi de ses pères. Dans des circonstances poignantes, il ne manqua ni de courage, ni de ténacité ; les prêtres étaient descendus dans l'arène, les évêques combattaient au premier rang, et les moyens les plus énergiques, les censures ecclésiastiques les plus rigoureuses ne leur coûtaient pas : blâmes publics, excommunications, refus des sacrements, boycottage dans toutes les branches de l'activité sociale ; le tout doublé d'un dévouement admirable et d'une abnégation sans bornes : voilà comment la Belgique mit un frein aux prétentions de l'Etat et sauva sa foi avec son indépendance morale. Par les mêmes moyens les Candie ns français se défendront des entreprises libérales ; ainsi, ils maintiendront l'intégrité de leur foi si vive, et l'unité des esprits si nécessaire parmi eux, en face du protestantisme et du libéralisme coalisés, pour la préparation vigoureuse des générations catholiques qui auront à sauvegarder la liberté du Canada, tout aussi bien que son influence éventuelle dans les conseils des nations indépendantes.
Mais, laissons parler encore Mgr Justin Fèvre : sa dernière pensée fut pour le Canada dont il méditait, depuis si longtemps, les conditions d'existence pour en écrire la courte et déjà si belle histoire :
«Quand le Canada eut cessé d'être un pays de mission, il dut avoir un évêque, un clergé et un séminaire ; il en eut même deux, un à Québec, l'autre à Montréal. Au siècle dernier, on pensa, très justement, que, pour former un grand peuple, il faut le doter de grandes écoles. Depuis Jésus-Christ, l'histoire des peuples, dans leur évolution sociale et politique, est en corrélation nécessaire avec l'agrandissement des écoles. Non pas qu'il soit impossible de pousser la force à de formidables conquêtes ; mais, quand ces conquêtes ne sont pas soutenues par des conquêtes parallèles dans l'ordre intellectuel et moral, elles s'effacent aussi promptement qu'elles ont pu s'établir. Or, la fondation et la croissance régulière des écoles, c'est, en soi, une chose difficile et qui demande
du temps. En France, par exemple, il fallut cinq ou six siècles de labeur continu, avant la fondation des Universités du Moven âge. Pendant trois siècles, on se contenta d'améliorer les écoles presbytérales, épiscopales et monastiques ; pendant trois autres siècles, il suffit d'y adjoindre l'école palatine et ses succursales. Au Canada, la difficulté n'était pas la même ; il ne s'agissait pas de créer, sur les rives du Saint-Laurent, une civilisation de toutes pièces ; il s'agissait, pour les écoles, simplement de greffer une université, une Sorbonne française, sur les établissements du séminaire. Mais, comme les universités sont des capitales intellectuelles, pour les former, il faut une licence de l'Eglise et une de l'Etat. (Le séminaire de Québec prit donc, en 1852, une charte à Rome, une charte à Londres et, après les avoir obtenues, s'intitula : Université Laval, faisant remonter au premier évêque l'honneur d'être le premier fondateur de la première université du Canada) (1). Ici, les difficultés commencent. Pour transformer un séminaire en Université, il faut deux choses : 1° créer les programmes et les cours des cinq Facultés du haut enseignement ; 2° trouver des professeurs capables d'occuper honnêtement ces chaires. — Dresser sur le papier de beaux programmes, c'est encore relativement facile ; mais découvrir les personnes idoines, capables d'y faire honneur, c'est autre chose. Les hommes sont rares, les savants surtout ; et même quand ils sont de vrais savants, se laissent peu gouverner. Le point capital pour y réussir, c'est de se cramponner, par une ferme adhérence, à l'autorité du Pontife romain et de se tenir ferme, dans la charte universitaire, au principe, certain et souverain, de l'orthodoxie. Quoique cette
(1) Nous devons modifier le texte de Mgr Fèvre comme suit : « Le Séminaire de Québec prit donc en 1852..., etc. > comme suit : Le Séminaire de Québec, appuyé par l'archevêque et par les évêques de la province ecclésiastique de Québec, obtint en 1852, de Londres, une charte universitaire — c'est ce qu'on appelle la charte royale — et Pie IX donna à l'archevêque de Québec le pouvoir de conférer les grades universitaires catholiques à ses propres séminaristes en mars 1853 ; puis, l'Université inaugura ses cours en 1854, s'intitulant : Université Laval, faisant remonter au premier évêque de Québec l'honneur d'être le premier fondateur de la première Université catholique du Canada. La première Université du Canada est celle de Me Gill de Montréal, Université protestante, fondée en 1835 et reconnue comme telle par une charte en 1840.
nécessité soit de première évidence, il est aisé de voir qu'on n'y vient pas aisément et qu'on ne s'y tient pas toujours. Sans remonter aux temps lointains de saint Anselme, de Guillaume de Champeaux, d'Abélard, nous venons en FranGe de fonder, en 1875, cinq ou six Universités. On a trouvé des millions pour bâtir; on n'a pas trouvé d'hommes pour occuper les chaires de façon à assurer l'empire de la science catholique. Bien plus, le libéralisme a su si habilement se faire valoir, qu'il a créé, en exégèse et en philosophie, des écoles d'aventures, où les voltigeurs s'appliquent à se montrer pires encore qu'ils ne sont, quoiqu'ils valent peu. La France intellectuelle est à la débandade.
« L'Université Laval a-t-elle, mieux que les nôtres, répondu aux consignes de l'orthodoxie ? Nous ne connaissons pas assez la mesure de son histoire pour apprécier ad amussim son action publique. A nous tenir aux grands faits, elle nous paraît toutefois répréhensible sous plusieurs rapports. Premièrement, le fait d'admettre des protestants et des libéraux dans le professorat d'une université catholique, est une erreur profonde et un tort gra\e. En second lieu, nous ne voyons point sortir, de cette Université Laval, d'oeuvres aux grandes proportions. Surtout, si cette Université est le miroir où se reflète la société canadienne, on se demande en quoi elle a pu remédier aux divisions des esprits, aux bassesses du parlementarisme et aux méfaits des drvers gouvernements. Le Canada est, sous certains rapports, en pleine dissolution : l'Université ne doit-elle pas être le contrefort, la forteresse, l'arsenal pour parer à toutes les divisions et opposer une digue à l'envahissement des sept péchés capitaux qu'il ne faut pas prendre pour des traits de civilisations ?
« L'Université Laval, non contente de son établissement à Québec, a voulu créer une succursale à Montréal. La chose en soi est louable : les deux villes sont assez grandes, le Canada voit s'ouvrir devant lui d'assez vastes perspectives, pour créer deux et même trois ou quatre universités. L'évêque de Montréal voulait bien créer une Université, mais indépendante. L'Université Laval faisait sonner haut ses dépenses et prétendait bénéficier I. — Vers l'Abîme. 6
de la fondation nouvelle. Puisque le Saint-Siège est entré dans ses calculs, nous n'avons pas le droit d'y contrevenir ; mais nous ne comprenons pas. Les comptes d'épicier ne sont rien ici ; les produire, c'est un acte d'inintelligence. Qu'on nous dise : Opulenti matre filia pulchrior, à la bonne heure, c'est un noble langage ; mais c'est la question. L'Université Laval a-t-elle cette pureté de doctrine, cette puissance d'enseignement, cette richesse d'oeuvres, cette maîtrise souveraine, qui fasse dVlle la capitale incontestée de la science canadienne ? A d'autres de répondre. Pour nous, une université condamnée à un rôle secondaire, cela n'a pas de sens ; nous voulons, pour Montréal, au regard de Québec, une indépendance absolue ; nous le croyons même nécessaire pour que, de part et d'autre, une émulation généreuse et une loyale critique accroissent, dans chaque université, les richesses de la science. Nous irons même plus loin : nous souhaitons au Canada, la fondation d'une troisième université, confiée, non plus au clergé séculier, mais aux ordres leligieux, spécialement aux Jésuites, l'ordre le plus savant et le plus apte à former des hommes. Le plus urgent besoin du Canada, c'est d'avoir des hommes de foi, des hommes de coeur, des hommes d'honneur, incapables de céder aux sollicitations de la presse, de conniver à la corruption électorale et parlementaire : hommes pieux, dévoués à la patrie et qui peuvent seuls la sauver des incohérences d'à présent (1). »
Mgr J. Fèvre fait ainsi à peine allusion aux écœurantes intrigues, que nous détaillerons dans la suite, qui agissaient par tout le Canada, passaient les mers et faisaient rage jusque dans Rome même. Les libéraux avaient, dans la Ville Eternelle, un camp retranché et redoutable ment fortifié, face à face du Vatican, jusque dans le palais pontifical lui-même. Qui n'a entendu parler, naguère, du commandant de ce camp, du P. Brichet, de ce pape noir comme on nous le désignait ? La lettre que voici, de M. l'abbé
(1) Histoire générale de VEglise de l'abbé J) auras, terminée par Mgr Justin Fèvjie. Le Pontificat de Léon XIII, t. LXIV (chez Savaète, éd. Paris).
— oo —
Léon Provencher, curé du diocèse de Québec, à Mgr L.-F. Laflèche, évêque des Trois- Rivières, nous en entretient aussi :
Rome, 29 mai. 1881.
« Monseigneur, — Je n'ai pas été peu surpris, en arrivant ici d'Orient il y a quelques jours, d'apprendre que le Canada était de nouveau tout en feu à propos de la question de l'Université, qui menace de s'éterniser.
« Je crois, Monseigneur, que vous avez ici un homme qui nuit grandement au règlement de cette question : c'est le P. Brichet, du Séminaire français.
« Vous le savez, le P. Brichet est consulteur de la Propagande ; ci j'ai tout lieu de croire que ses avis font autorité là. Or, je n'ai pas rencontré l'homme plus partial et si peu réservé dans ses remarques,
« Mgr Paquet, MM. Saxe et Bolduc sont les sources de ces renseignements ; or, vous savez vous-même si ces sources sont sûres et dignes de foi. On m'a débité, au Séminaire français, des contes si absurdes sur la phase actuelle de la question universitaire que j'ai cru devoir, à titre de notre vieille amitié, vous en dire quelques mots, dan> l'espoir qu'ils pourraient vous être utiles. Je n'ai jamais entendu prêtre juger plus lestement des évêques que ne le fait ce P. Brichet; et ce, dans des circonstances, comme je lui ai observé, où il n'est qu'imparfaitement renseigné. Ainsi, il dit que la Propagande vous a envoyé un ordre par télégraphe, d'avoir à vous réunir aux autres évêques pour demander à la législature le monopole, pour Laval, de l'éducation universitaire. — Mais, c'est impossible, ai-je dit ; Rome ne peut commander aux évêques d'abdiquer leur libre arbitre et d'agir contre leur conscience. Et vous ajoutez que, même après cet ordre, Mgr Laflèche a fait connaître publiquement son refus. Or de deux choses l'une : ou Borne avait le droit de commander ainsi, ou elle ne l'avait pas ; dans le premier cas, Mgr Laflèche doit être interdit présentement, et vous savez qu'il n'en est rien ; dans le second cas, la Propagande s'est tout simplement fourré un doigt dans l'œil.
« C'est ma conviction que l'affaire ne se réglera pas tant que cet homme-là ne sera pas mis à sa place, parce qu'il abuse de sa position pour préjuger les questions avec une partialité révoltante, ne voyant. tout que par les lunettes de Mgr Paquet et de M. Bolduc. Entendez-le parler : Bourget et Laflèche (sic) sont, dit-il, des hommes sans tête,: oh ! quelle quarantaine ils feront dans îe purgatoire, etc..
« J'ai eu la hardiesse de rectifier quelques-uns de ses renseignements, et je remarque que, depuis, il paraît beaucoup plus froid à mon
égard. Mon compagnon de route, M. Bolduc, Fa flatté et applaudi ; de suite, il l'a fait nommer Missionnaire apostolique. Heureusement que je n'ai rien à demander, ni à attendre des chancelleries, et que je puis, en tout temps, garder mon indépendance.
« Le P. Brichet dit qu'il faudrait un commissaire de Québec à Rome. Sans doute, un M. Paquet qui viendrait héberger chez lui, en lui comptant de beaux écus, ferait fort bien son affaire ; mais ce ne serait pas le moyen de voir régler cette question à la satisfaction des partis.
« Il faut que je vous parle encore des rumeurs. On dit que Mgr Fabre a fait un écart dans sa défense à la presse, la question étant du domaine public ; mais on blâme Mgr Bourget d'intervenir dans la question. Quant à la lettre de l'Archevêque, on en fait de très grands éloges, mais on n'a pas voulu me la montrer, ce qui me fait croire qu'on lui trouve aussi quelques points faibles.
« Je ne suis point ennemi de Laval et je ne voudrais pas lui nuire ; mais j'ai été indigné de voir qu'on voulait ainsi régler cette question sans égard pour la voie droite, pour la vérité toute simple.
« Le Pape s'use vite et ne durera pas longtemps. Il est si nerveux que chaque audience qu'il donne lui cause un malaise considérable. Il travaille beaucoup et prétend tout régler par lui-même : ce qui n'indispose pas peu les cardinaux contre lui.
« Vous connaissez l'affaire des reliques : on dit que le Cardinal Vicaire, trop vivement chauffé à cet égard, a menacé de donner sa démission.
« Je dois laisser Rome demain, pour être de retour à Québec vers la mi-juillet.
« Si inconvenance il y a, veuillez excuser le tout en vue du motif.
« Avec les sentiments du plus profond respect.
« (Signé) L. Provencher, prêtre. »
(Lettre transcrite fidèlement sur l'original. — J. G.).
Nous aussi, nous avons connu le P. Brichet, ou tout au moins correspondu avec lui. Ce digne homme avait un neveu auquel il portait grand intérêt. Il lui passait force commandes en librairie dont profitait la Maison Palmé, aidant ainsi, très naturellement, un père de famille à, vivre modestement. Mais ce neveu, malgré cela, avait plus de besoins que de biens ; et, volontiers, pour un supplément nécessaire, il se prévalait de sa parenté avec le
P. Brichet. Celui-ci ne le contredisait pas ; au contraire, il le patronnait, le recommandait chaleureusement, et fit tant que, personnellement, nous fîmes crédit de 20.000 francs environ au neveu qui négligea de les rendre et disparut. Cependant, de la façon la plus inattendue, sans avoir rien sollicité, rien espéré, il nous arriva un bienfait de ce côté, bienfait que nous appréciâmes à. sa Valeur intrinsèque, mais dont l'octroi gracieux était fait, néanmoins, pour nous surprendre. M. Brichet, neveu, nous apporta, en effet, au nom de son oncle, pape noir à Rome, une bénédiction pontificale avec une relique de la sainte patronne de notre épouse. Le P. Brichet semblait bien commanditer son neveu ; pour le moins lui donnait-il par ses interventions pressantes, un crédit imaginaire ; en tout cas, ne fit-il rien pour dissiper la légende, ni pour nous remettre sur la trace de notre débiteur. Tout en nous remerciant du bien que nous avions fait aux siens, il nous déclara néanmoins ne rien devoir pour eux ; il nous fit faire cette déclarations confidentielle par un confrère de Paris, qui trouva la chose très pénible, pourtant fort naturelle.
5IGR L.-F. LAFLECHE, ÉVEQUE DES -TROIS- RIVIÈRES ; SON MEMOIRE A LA S. C. DE LA PROPAGANDE. LES JÉSUITES! CONCLUSIONS DE CE CHAPITRE
Avant de mettre: sons les yeux du lecteur an document d'une gravité exceptionnelle, qui confirme et précise tout ce que Mgr L Bourget écrivait sur le même sujet, nous avions cru devoir dans la première édition, présenter ici Mgr L.-F. La-flèche, évêque des Trois -Rivières, à qui nous donnerons ensuite la parole. Nous avons depuis buriné cette belle figure avec plus d'ampleur et de soins, dans le tome VI des Voix Canadiennes auquel le lecteur voudra bien se reporter actuellement.
Mgr Laflèche, outre son angélique piété et sa vive intelligence, était doué d'une volonté de fer, atténuée par une affabilité captivante. Il était un orateur entraînant, un. théologien sagace ; et, personne, en admirant la perpétuelle sérénité de son âme, n'aurait soupçonné les angoisses continuelles de son cœur d'apôtre.
Les sectes, ennemies de Dieu et de l'Eglise, faisaient alors au Canada de rapides progrès et le libéralisme y causait de grands ravages.
L'évêque des Trois- Rivières redoutait des calamités pour son peuple. Afin de les conjurer, il n'est rien dont il ne se sentait capable ; aussi le voyait-oa combattre aveo entrain, frapper d'estoc et de taille, provoquant avec la stupéfaction de l'ennemi, des oppositions redoutables, des haines féroces. La contradiction qui
fait le mérite des saints ne lui fut guère ménagée et jamais aussi il ne demanda, devant l'épreuve, que l'accomplissement de la volonté de Dieu, s'inspirant de l'exemple du divin Maître en agonie au jardin des Oliviers.
L'adversaire redoutait son énergie, son intrépidité tensce ; mais unanimement on rendait hommage à sa franchise, à sa loyauté. Les épreuves, qu'on multipliait pour l'abattre, le grandissaient et rarement, au Canada, la mitre fut portée avec une humilité aussi majestueuse que par ce digne prélat.
D'ailleurs, Mgr Papi, secrétaire de Mgr Satolli, faisait, à Rome, de Mgr Laflèche cet éloge : « Vieillard aux allures patriarcales, juste et franc, pieux et simple, savant comme un Père de l'Eglise et modeste comme un catéchumène. »
Voilà le témoin que nous allons produire et dont on entendra la voix vibrante avec respect.
Donc, en suivant l'ordre chronologique des documents que nous jugeons utile de mettre sous les yeux du public pour l'établissement de faits incontestables, dans toute la lumière histo, rique qui leur revient et dans le seul but de rendre un hommage, si tardif soit-il, à la vérité qui nous tient uniquement à coeurnous arrivons à cette lettre de Mgr Laflèche, datée du 8 septembre 1882, adressée à Son Eminence le Cardinal N. N.
Par cette lettre, le digne évêque établit péremptoirement la nécessité d'une enquête sur les affaires religieuses du Canada. Et cette lettre, notons le en passant, ne fut pas seulement adressée au Cardinal N. N., mais encore au Cardinal Siméoni, préfet de la Propagande, et à tous les cardinaux consulteurs de cette Congrégation ; la voici :
Eminence, — Je suis allé l'automne dernier à Rome, comme vous le savez, pour y exposer les graves dangers que court l'Eglise du Canada.
En cela je ne fis que remplir un des plus graves devoirs de ma charge d'Evêque/et répondre à une impulsion impérieuse de ma conscience.
Déjà depuis longtemps, il était évident que le Saint-Siège était mal renseigné sur la situation réelle de notre pays, sur la cause et la gravité des maux dont nous souffrons. Déjà, la direction que prenaient les affaires ecclésiastiques de la province de Québec troublait les fidèles, et inquiétait si fort le clergé qu'à plusieurs reprises il se leva pour faire des observations. Les Evêques, en 1876, députèrent votre serviteur auprès de la S. C. de la Propagande pour connaître les raisons de cette direction étrange et nouvelle. Le Préfet d'alors, le Cardinal Franchi, éluda la question, prit des subterfuges et ne voulut pas répondre : rien ne fut changé, cependant, dans ce qui nous regardait.
Enfin, les décrets de septembre de l'an dernier, livrés à la publicité, rendirent la fausse impression sous laquelle était le Saint- Siège, relativement à la Province de Québec, si manifeste aux yeux de tous, produisirent dans tout le pays un effet si malheureux, par les renseignements notoirement faux sur lesquels ils re» posaient, et par les conséquences injustes et déplorables qui s'en suivraient pour le clergé et le peuple tout entier, qu'il devint nécessaire d'éclairer la Cour de Rome d'une manière toute particulière, et sans aucun retard.
Je quittai mon diocèse à l'instant. Rendu à Rome, je fus autorisé par le Saint-Père à mettre par écrit les principaux sujets de plaintes que j'avais à formuler.
Je fis donc un Mémoire, dans lequel j'exposai le sommaire ou l'abrégé de nos difficultés religieuses. Je le fis consciencieusement et devant Dieu : je restai même en deçà des bornes de la vérité et de la prudence, évitant autant qu'il était possible, de mettre les personnes en cause pour ne laisser voir que les faits, afin de rendre la solution des difficultés plus facile. Ce que j'affirmais, j'offrais d'en donner la preuve.
Cette esquisse, toute courte qu'elle était, pouvait néanmoins donner une idée générale des griefs dont les catholiques avaient à se plaindre, faisait pressentir ceux dont ils évitaient de parler, et me paraissait indiquer les remèdes à employer pour secourir efficacement l'Eglise du Canada.
Je dois pourtant avouer, pour dire toute la vérité, que des personnes distinguées par leurs lumières et leur amour de l'Eglise trouvaient que j'avais été trop réservé dans mon exposition, et que je n'avais pas fait connaître assez, par trop de bienveillance pour les adversaires, toute l'étendue des périls qui nous environnent. Il n'est pas impossible qu'ils aient eu raison.
Ce Mémoire fut déposé aux pieds de Saint-Père qui me promit de le faire examiner avec aoin. J'en passai aussi quelques copies à son Eminence le Préfet de la Propagande. Mgr d'Ottawa, qui arriva à Rome quelque temps après moi, approuva ce Mémoire.
Puis je revins au Canada, attendant avec confiance l'examen et les décisions du Saint-Siège qui doit tenir grand compte, me semblait-il, des avertissements d'un Evêque que le devoir seul force à parler.
Les difficultés qui avaient eu lieu antérieurement ne me paraissaient plus devoir se répéter ; car la cause de l'Eglise canadienne, étant portée à Rome, devait en justice se traiter à Rome.
I. Nouvelles difficultés. -— Le Mémoire que j'avais laissé au Cardinal Préfet, au lieu d'être distribué aux autres cardinaux de la Propagande, fut transmis en Canada à Mgr l'Archevêque, aux autres Evêques, à l'Université Laval et à plusieurs de leurs amis. L'arrivée de ce document au pays précéda la mienne.
Que les intéressés le vissent, je n'y avais point d'objections. Mais j'aurais désiré qu'il fût quelque temps et sérieusement étudié à Rome avec ses preuves, avant d'être remis aux mains des adversaires ; d'autant plus que la cause que je défendais en personne avait été environnée, en hauts lieux, de préjugés très défavorables.
Ici, je ne puis m'empêcher de faire connaître la différence des procédés dont on a usé envers moi et envers mes adversaires.
Je suis allé deux fois à Rome demander à connaître les accusations portées contre les Evêques, contre le clergé, contre la plus grande et la meilleure portion des catholiques de mon pays et contre moi-même ; à connaître le caractère des accusateurs ; à voir leurs preuves, m'offrant d'y répondre et de les renverser en-
tièrement : or, jamais on ne voulut me communiquer seulement le moindre allégué, le plus petit écrit.
Nous sommes restés sans défense possible devant des accusateurs inconnus et trompeurs ; et nous avons fini par être réprimandés publiquement dans les décrets écrasants défendant toute réplique et sans avoir été entendus.
D'un autre côté, je ne suis pas arrivé dans mon diocèse, pas encore revenu de faire à Rome un exposé faible et mitigé de nos maux, que mes écrits me précèdent, et sont dans les mains d'une partie de ceux qui causent nos misères et les douleurs de l'Eglise.
Eminence, ce n'est certes pas là la justice du Saint-Siège, qui ne doit aimer et chercher que l'équité et la vérité, sans acception de personne.
Comme il n'y a pas d'effet sans cause, pour que les plateaux de la balance présentent une telle inégalité, il faut donc qu'il y ait en arrière des autorités, et comme sous le rideau, une influence occulte qui soit la cause de cette perturbation, une main qui travaille d'une manière clandestine et persévérante au sein môme de la Congrégation contre les intérêts de l'Eglise du Cana
C'est aussi ce que des prêtres et des laïques -éclairés, en grand nombre, n'ont cessé de répéter au pays depuis Longtemps, principalement depuis les lettres étranges et incompréhensibles de Son Eminence le Cardinal Simeoni dans la dernière partie de l'année 1881.
Ce qui suit a également lieu de nous surprendre.
J'arrivais de Rome aux Trois- Rivières dans les derniers jours du mois de mai. Le premier juin, je recevais du Grand Vicaire de l'Archevêché une lettre me demandant compte, au nom de l'Archevêque, au sien et en celui de quelques confrères, pour leur propre satisfaction et celle du public, des renseignements que gavais donnés au Saint-Siège dans mon récent Mémoire (1).
(1) Lettre du T. R. Légaré, V. G. de l'Archidiocèse de Québec, a 'Job Laflèche.
A Sa Grandeur Mgr Lxflèche, Evêque des Trois-Rivières. Québec, 1er juin 1882.
- « Monseigneur, Dans un Appendice que Votre Grandeur a publié, à Rome et qu'elle
En juillet, je recevais de Mgr l'Archevêque de Québec une autre plainte de sa part et de celle de l'Université contre mon Mémoire, en même temps qu'une sommation de comparaître au mois de septembre devant le Conseil Supérieur Universitaire de haute surveillance, composé des Evêques et présidé par Sa Grandeur elle-même, pour justifier les imputations de libéralisme que ce Mémoire comportait contre eux (1, 2).
a ajouté à son Mémoire sur les difficultés, religieuses en Canada, on iit la phrase suivante :
« Nous croyons également que l'influence des prêtres libéraux de l'Archevêché et de l'Université Laval contribue beaucoup à entretenir Mgr l'Archevêque dans cette timidité et cette condescendance si préjudiciable à l'Eglise. » (P. 22).
« Au nom de mes confrères de l'Archevêché et sur l'avis de Sa Grandeur Mgr l'Archevêque, je sollicite auprès de Votre Grandeur la permission de lui demander :
« 1° Quels sont les prêtres libéraux de l'Archevêché désignés dans Y Appendice ?
« 2° Quelle note Votre Grandeur attache-t-elle à ce mot de « libéraux » ? Evidemment cette qualification est accusatrice.
3° Sur quelles paroles, quels actes, quels écrits ou quels faits Votre Grandeur s'appuie-t-elle pour dénoncer comme libéraux ces prêtres de l'Archevêché ?
« En justice, Monseigneur, nous croyons avoir un droit rigoureux à recevoir des explications de Votre Grandeur sur toutes ces questions. Nous osons donc espérer qu'Elle voudra bien nous les donner pour notre propre satisfaction et celle du public.
« J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, etc.
(Signé) Cyrille E. Légaré, V. G. »
Garantie conforme à l'original par Mgr Laflèche.
(1) Lettre de l'Archevêquk de Québec, a Mgr Laflèche.
Mgr L. F. Laelèche, Evêque des Trois- Rivières, Quéhec, 16 juillet 1882
Monseigneur, — Avec la présente j'adresse à Votre Grandeur la copie d'une lettre du Recteur de l'Université de Laval concernant les accusations portées par Votre Grandeur aux Cardinaux de la Propagande, le lcc mars dernier, et dans l'appendice à ce mémoire.
Comme ces accusations attaquent spécialement l'enseignement théologique donné dans mon séminaire diocésain, j'ai aussi droit de savoir sur quelles preuves elles sont basées.
« Quoique je doive présumer que Votre Grandeur ne les a pas formulées sans avoir toutes prêtes les preuves de ses allégués, je crois cependant devoir prévenir Votre Orandeur que cette cause sera portée, au mois de septembre prochain, devant le Conseil supérieur de haute surveillance de l'Université : et je prie Votre Grandeur de vouloir bien alors apporter avec Elle tous les documents et faire venir les témoins qui peuvent appuyer ces graves accusations.
« Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance de mon dévouement.
(Signé « f E. A. Arch. de Québec.
Garantie conforme à l'original par Mgr Laflèche.
(2) Lettre de M. le Recteur de l'Université Laval, a Mgr l'Archevêque de Québec
Sa Grâce Mgr E. A. Taschereau, Arch. de Québec, Chancelier Apost. de l'Université Laval. Séminaire de Québec, 14 juillet 1882.
« Monseigneur, — Dans le Mémoire présenté aux Cardinaux par Mgr Laflèche et
Comme je refusais, selon le droit, la compétence de ce tribunal, attendu que la cause était devant le tribunal de Rome (1), je reçus, quelques jours après, une autre lettre de Mgr l'Archevêque déclarant qu'il s'attendait à cette réponse de ma part, qu'il se regardait toujours comme inculpé, et que j'aurais dû lui fournir l'occasion de se justifier avec les siens devant le tribunal de haute
dans Y Appendice à ce Mémoire daté du 1er mars 1882, Mgr des Trois-Rivières ne se contente pas de dire que l'enseignement de l'Université Laval est confié uniquement à des libéraux, à des protestants ou des francs-maçons, et que de cette source il ne peut sortir qu'un enseignement rationaliste, mais il dit en outre, p. 27 de YAppen* dice :
« Dans la faculté de théologie il y a cinq chaires actuellement en pleine organisation... Trois de ces Messieurs (prêtres) sont considérés comme les coryphées du libéralisme. Ils marchent à la tête de cette fraction du clergé de Québec qui s'intitule libérale... Tels sont les hommes qui osent demander aux catholiques de leur confier l'éducation de leurs enfants. »
a Si ces mémoires étaient restés à Rome, nous n'en parlerions pas à Votre Gran* deur, car nous savons ce qu'on y pense de toutes ces accusations. Mais ces mémoires circulent confidentiellement avec d'autres dans le Canada ; et Mgr des Trois-Rivières en parle comme de documents devant produire plus tard leur effet.
« Bien souvent nous avons demandé à être examinés en face et jugés devant nos juges naturels, mais nous n'avons jamais été mis en demeure de rencontrer franchement nos accusateurs devant le seul tribunal compétent désigné par le Saint-Siège.
« Cela nous crée une position tout à fait anormale en présence des sentences formelles du Saint-Siège ; et nous ne pouvons nous y résigner plus longtemps sans protestation.
« Nous croyons donc, Monseigneur, devoir prévenir V. G. que c'est notre intention de demander au Conseil Supérieur à sa prochaine réunion que Mgr Laflèche soit mis en demeure de prouver des accusations dont il a accepté la responsabilité, lorsqu'il a présenté à Rome des documents non signés dont il approuvait la teneur et sur lesquels il appuyait ses raisonnements.
« Mais comme Mgr Laflèche peut avoir besoin de quelques semaines pour préparer sa preuve et assigner ses témoins, et comme il importe que tout soit terminé pour l'ouverture des cours au commencement d'octobre prochain, nous supplions V. G. en sa qualité de Président du Conseil Supérieur de vouloir bien intimer à Mgr des Trois-Rivières qu'il ait à se préparer pour la prochaine réunion (en septembre) de NN. SS. les Evêques de la Province.
« Votre Grandeur connaît parfaitement notre situation, et Elle appréciera, nous en sommes sûr, les raisons qui nous forcent à présenter cette demande, dont la fin pratique est d'éluder tout délai que Mgr Laflèche pourrait prétexter, s'il n'était pas prévenu avant la réunion des Evêques.
« Agréez l'hommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, Monseigneur de Votre Grandeur. Le très humble et obéissant serviteur,
« N. E. Methot, prêtre, R. U. L., S. Q. »
Garantie conforme à l'original par Mgr Laflèche.
(1) Lettre de Mgr Laflèche a Mgr Taschereau, Arch. de Québec. Evêchi des Trois-Rivières, 24 juillet 1882.
« Monseigneur, — Je suis surpris que Votre Grandeur et les Messieurs de l'Université Laval veuillent amener devant le tribunal de haute surveillance de l'Université une cause qui a été portée et qui est actuellement pendante devant le tribunal du »Saint-Siège. Le Mémoire que j'ai présenté à cet effet et les documents qui l'accom-
surveillance de l'Université (1). Ainsi devant ce tribunal, l'Archevêque était à la fois juge et partie ; et le Grand Vicaire et l'Université, parties avec le juge contre nous.
Votre Eminence verra là quel genre de procédure on emploie à Québec, après celle dont on se sert à Rome contre nous.
Les personnes qui se disent ou se prétendent inculpées, et qu'on aurait plutôt raison de regarder comme accusateurs, ont des autorités qui les protègent à Rome ; les voies à l'investigation et à l'enquête contre eux y sont fermées. Ils évitent le tribunal supérieur pour s'adresser au tribunal inférieur, contre la disposition formelle du droit canonique. Et ils s'adressent à un tribunal
pagnent ont été référés directement au Souverain Pontife lui-même, et Sa Sainteté m'a dit qu'elle les ferait examiner. Elle avait déjà dit à Mgr l'évêque d'Ottawa que l'on donnerait une sérieuse attention aux choses que je ferais connaître sur les difficultés religieuses de notre Province et qu'un Evêque était dans son droit lorsqu'il donnait au Saint-Siège les informations qu'il croyait utiles au bien de la religion dans sa Province. Elle m'a répété à moi-même qu'il est toujours permis, alors même qu'une chose avait été réglée par le Saint-Siège, de lui faire connaître encore ce que l'on croyait utile et avantageux au bien de l'Eglise.
« C'est ce que j'ai fait au meilleur de ma connaissance et de ma conscience.
« Si donc Votre Grandeur et les Messieurs de l'Université de Laval ont des réclamations à faire contre mon Mémoire et les documents qui l'accompagnent, c'est devant ce tribunal suprême qu'elles doivent être faites, et je serai toujours prêt à y répondre, car je n'ai rien avancé dans ces documents sans avoir les preuves convenables pour les soutenir.
« Ainsi, je ne puis me rendre à la sommation que me fait Votre Grandeur, de comparaître devant le tribunal de Haute surveillance de l'Université Laval en septembre prochain, parce que la cause dont il s'agit est aujourd'hui pendante devant le tribunal suprême du Souverain Pontife.
« Je demeure avec la plus haute considération, etc.
« (Signé) 7 L. F., Ev. des T rois-Rivières. » Garantie conforme à l'original par Mgr Laflèche. (1) Réponse de Mgr l'Archevêque.
A Mgr L. F. Laflèche, Evêque des T rois-Rivières, Québec, 25 juillet 1882.
« Monseigneur, — Votre Grandeur me répond hier qu'Elle est surprise que, d'accord avec l'Université je veuille amener devant le tribunal de haute surveillance une cause que Votre Grandeur a portée devant le Saint-Siège.
« Je dirai de mon côté que j'attendais cette réponse, mais qu'en même temps j'attendais de votre loyauté que vous donneriez aux accusés une occasion de se faire entendre pour se justifier devant l'épiscopat de la province.
« J'ai aussi été calomnié dans les mémoires et l'appendice présentés par Votrô Grandeur, et je me propose en temps et lieu de dire ce que j'en pense.
« Veuillez agréer, Monseigneur, l'assurance de mon dévouement.
« (Signé) f E. A. Arch. de Québec. »
Garantie conforme à l'original par Mgr Laflèche.
dont le Président ne craint pas d'assumer lui-même, dans un aveu écrit, le rôle de partie et d'accusé.
Les faits que je viens d'exposer ne sont pas les seuls de cette espèce malheureusement. C'est par des procédés analogues que l'Ecole de Médecine de Montréal et la presse catholique du pays ont été naguère écrasées au Canada et demandent en vain d'être entendues.
Dans des circonstances semblables et avec une procédure de cette nature, comment peut-on fai^e luire la lumière de la -vérité sur de graves questions ? N'est-îl pas évident qu'une telle manière d'agir est propre à nuire au prestige de l'administration ecclésiastique, dans l'espiit du clergé et des fidèles ?
Assurément, ces faits sont propres à causer et causent en effet grands préjudices à la religion, da.ns notre cher pays.
Votre Eminence comprendra encore mieux la singularité et l'irrégularité de la conduite des MM. de l'Université et de Mgr l'Archevêque de travailler à ramener le débat devant le tribunal provincial, quand Elle saura que le but de mon voyage à Rome leur était parfaitement connu dès l'année dernière, ayant été annoncé sur les journaux ; que je suis demeuré six mois dans la Ville Eternelle, et qu'ils ont eu tout le temps et la facilité désirables d'aller exposer au Saint-Siège contradieioirement alors qu< |e m'y trouvais, la justice de leur cause, et qu'ils ne l'ont pas fait.
Elle remarquera aussi que par cette procédure renversée, les rôles se trouveraient totalement changés au profit de nos adversaires. Les adversaires passeraient de la condition d'accusateurs à celle de juges.
En effet, pour descendre dans plus de détails, si nous avons ignoré, nommément, quels sont ceux qui ont donné à Rome les premières fausses informations qui ont servi de base aux décrets, il est notoire qu'une partie de nos récentes difficultés religieuses afit venue du bill universitaire et de ces décrets de septembre 1881. Le bill ou projet de loi civile a été demandé par l'Université, et surtout quasi imposé à la nation par l'Archevêque, en faveur de cette Institution. Les décrets sur la prétendue ingérence du clergé
dam; les élections politiques ont été rendus sur les représentations de Mgr l'Archevêque seul, qui a refusé de s'entendre avec les suffragants sur cette grave matière, malgré la demande qui lui en a été faite par Mgr d'Ottawa. Ces représentations d'ailleurs n'étaient -alors d'aucune actualité au pays, et n'avaient pas même leur raison d'être.
Ce sont ces divers actes qui ont affligé si profondément l'immense majorité des catholiques et du clergé de la Province de Québec, chacun se sentant blessé dans ses droits et traité contrairement à la justice. C'est pour porter les plaintes de tous, offrir des renseignements nécessaires et obtenir les réparations convenables que je me suis rendu à Rome,
Nous sommes donc les véritables accusés, souffrant beaucoup des actes et démarches de l'Archevêque et de l'Université, ainsi que de leurs conséquences. C'est aussi pourquoi, sans doute, nous trouvons le Métropolitain et l'Université si prompts à prendre la contre-partie du Mémoire que j'ai présenté.
En feignant d'être accusés eux-mêmes solidairement et en se plaignant de notre défense devant le tribunal inférieur ou provincial, ils ont interverti absolument les positions, comme il est très clair, et voulu donner le change : ce qui est véritablement une déloyauté. Et en cherchant à se constituer nos juges dans ce tribunal, ils ont travaillé à nous empêcher d'avoir justice, après nous avoir fait, les premiers, de grands torts, ainsi qu'à l'Eglise tout entière du Canada.
Le fait de recourir à de tels moyens n'indique-t-il pas, à lui seul, Eminence, l'extrême faiblesse d'une cause, et où doivent se trouver la justice et la vérité ?
Le but de ces menées anti-juridiques est évidemment de nous forcer au silence et d'ensevelir à jamais nos légitimes réclamations, après avoir obtenu contre nous du Saint-Siège tout ce que l'on désirait.
II. L'intrigue dévoilée. — L'espèce de mystère qui planait depuis longtemps sur l'étrange direction de nos affaires à la Sacrée Congrégation de la Propagande vient enfin d'être dévoilée.
Une révélation explique parfaitement tout ce que j'ai exposé ei-dessus à Votre Eminence : elle est la clef de nos difficultés.
Toute triste qu'elle soit, cette révélation soulage cependant la conscience, en ce qu'elle rejette sur des individus l'odieux qui s'attachait auparavant à l'administration même de la Congrégation, dans les affaires du Canada de ces dernières années.
J'apprends, de source certaine, par une lettre de Rome très circonstanciée, que deux prélats, dont l'un est à Rome et l'autre à Québec sont la principale cause des misères de l'Eglise canadienne.
Je communique à Votre Eminence copie de cette lettre importante, qui demande à être lue a\ec toute l'attention possible (1).
(1) Extrait d'une lettre adressée a Mgr L. F. Laflèche, évêque des trois- Rivières.
« Mgr des Trois-Rivières est enfin parti de Rome. Il est venu perdre son temps et dépenser son argent en vain. Il n'a reçu aucune réponse. Il est trop indiscret. Et le Pape lui-même n'a reçu son Mémoire que pour la forme. Quant à ce Mémoire j'en conserve encore ici quelques exemplaires. C'est un tissu de mensonges et d'exagérations sans mesure. C'est l'hisoiore d'un passé qui a été étudié, pesé et jugé sans retour. Si vous aimez à lire ce travail je vous le passe à l'instant. (J'ajoute ici que je me suis empressé de remercier le Seigneur Zitelli de sa trop grande complaisance). Quant aux autres exemplaires du dit Mémoire, continue Mgr Zitelli, je les ai distribués au P. Brichet, à l'Archevêque de Québec, à l'Université et à tous les autres Evêques du Bas-Canada. J'ai reçu hier une lettre de Mgr B. Paquet qui m'informe que l'Archevêque travaille activement à le démolir de fond en comble et que de plus l'Archevêque est profondément scandalisé de concert avec son Université et son Grand Vicaire des mensonges et des injustices que ce Mémoire porte à chaque page. Mgr Paquet me dit aussi dans la même lettre que l'on est persuadé à Québec que Mgr l'Evêque des Trois-Rivières travaille à la ruine de la religion dans le pays et que le Pape et les Cardinaux en resteront convaincus, après la réponse de Mgr Taschereau à ce Mémoire.
« Mgr Laflèche veut renverser ici tout ce qui a été fait par Mgr Paquet. Mgr Persico, le Cardinal Franchi, Mgr Conroy et la majorité des Evêques canadiens aujourd'hui. Eh ! bien, je vous assure, Monsieur l'abbé, qu'il ne réussira point. Et c'est là, ce que je disais dans les mêmes termes hier, à la Congrégation, au Cardinal Oreglia qui a toujours à la tête de soutenir l'Evêque Bourget et l'Evêque Laflèche. Le Cardinal Oreglia a même voulu me soutenir que les décrets « de Septembre donnés par le Pape lui-même, étaient d'autant plus réformables qu'ils avaient été donnés ab irato. Vous pouvez vous imaginer, Monsieur l'abbé, que je n'ai point tardé à répondre à Son Eminence qu'Elle ne réussirait point dans ses vues de renversement, et que ces décrets resteraient tels quels. Mais je dois vous avouer, Monsieur l'abbé, que, sans moi, la question de l'Université n'aurait pas triomphé l'automne dernier ; et que les décrets qui accompagnaient, à cette époque, le décret de l'Université, n'auraient point été défendus et protégés avec la même vigueur durant le cours de l'hiver. En effet, le minutante qui était alors chargé des affaires du Canada, était un homme qui ne connaissait point comme moi ces affaires. Voilà pourquoi je me suis
L'auteur, qui est un homme des plus dignes de foi et qui peut jurer l'exactitude et la fidélité de sa relation, fait connaître les réseaux d'une intrigue révoltante ourdie contre nous.
Un des employés de la Propagande, Mgr Zitelli, est l'âme de cette intrigue ; et Mgr Benjamin Paquet, de l'Université, le ressort qui met cette âme en mouvement.
La relation repose sur les paroles et l'aveu de Mgr Zitelli luimême.
D'après ce témoignage, tout à fait conforme aux événements, il est manifeste que la Province de Québec, pourtant si dévouée au Saint-Siège, est depuis quelques années, et plus aujourd hui que jamais, la victime de ce subalterne qui fait parler Son Emi-
chargé volontiers de traiter plutôt ces tracasseries en abandonnant le poste plus facile et plus tranquille que j'occupais. Il fallait porter un dernier coup à tous ces gallicans du Canada, constamment en révolte contre les décrets du Saint-Siège. Et c'en est fini aujourd'hui, il faut qu'ils meurent ou qu'ils se taisent en se soumettant absolument. Seulement, comme M. Trudel et Mgr Laflèche ont affirmé que le premier décret sur l'érection de la succursale à Montréal n'avait pas été exécuté en rapport au Saint-Siège, Mgr Masotti a déjà écrit lui-même à Mgr l'Archevêque de Québec, dans ce sens, mais la lettre de Mgr Masotti était trop vague et trop indécise. Par malheur je ne l'ai point vue avant qu'elle fût expédiée.
& Et voilà que l'Archevêque de Québec vient d'écrire à la Propagande qu'il a reçu cette lettre et qu'il en est profondément désolé, parce qu'il lui semble que cette même lettre lui enjoint de convoquer tous ses suffragants dans le but de traiter de nouveau des questions qui ont été réglées d'une manière définitive par le Pape luimême ; que la guerre va recommencer dans le pays et que le scandale en sera irréparable. Mgr l'Archevêque supplie alors la Congrégation de demeurer ferme et inébranlable comme depuis l'automne dernier, et que la paix qui existe aujourd'hui au Canada n'en sera plus ainsi troublée. Le Cardinal Simeoni m'a fait voir cette lettre et je l'ai prié alors, continue toujours Mgr Zitelli, de me permettre d'y répondre moi-même en son nom. Et c'est ce que je me suis empressé de faire, en disant à l'Archevêque que le Saint-Siège voulait uniquement que l'on traitât la question de l'exécution de la succursale à Montréal. Quant aux autres questions, le Saint-Siège, défend de nouveau expressément et formellement que l'on en dise un mot dans cette assemblée des Evêques. Le Cardinal Simeoni a signé cette lettre et elle est déjà en route pour le Canada. Ainsi Mgr Laflèche pourra être mis à l'ordre par l'Archevêque de Québec au nom du Saint-Siège, s'il veut aller au-delà. J'ai informé immédiatement Mgr Paquet du départ et du contenu de cette lettre à Mgr l'Archevêque de Québec. »
Voilà, Monseigneur, le récit authentique de ce que Mgr Zitelli a bien voulu me dire dans cette entrevue. Je puis jurer devant Dieu et devant les hommes la minutieuse exactitude et la parfaite fidélité des termes et des idées de Mgr Zitelli.
(Signature de Vabbé).
Garantie conforme à l'original par Mgr Laflèche.
(Signé) f L. F., Ev. des Trois-Rivieres.
Les Trois-Rivières, 8 septembre 1882.