I. — Vers l'Abîme
tion : je suis convaincu moi-même que ce droit-là existe. » J'ai offert aussi, à plusieurs reprises, de rencontrer l'avocat du Grand Vicaire Cazeau et de lui démontrer jusqu'à l'évidence l'existence de ce droit. On a constamment repoussé mes offres.
J'ai aussi représenté souvent au Premier Ministre et au Procureur général que c'était une conduite indigne, de la part du ministère, de refuser de reconnaître un tel droit ; et que, lorsqu'on reconnaissait l'existence de ce droit, c'était une injustice et une absurdité d'aller faire des dispositions nouvelles comme pour créer ce droit pour l'avenir ; que c'était, en outre, une criante injustice vis-à-vis Mgr de Montréal que de refuser de faire une loi déclaratoire et de prétendre conférer comme droit nouveau ce que l'Eglise possédait déjà, d'où l'on inférerait que Mgr Bourget a eu tort d'invoquer ce droit avant qu'il existât. Enfin j'ai dit souvent à ces Messieurs que c'était une honte pour des catholiques de refuser ainsi, sans aucune raison valable, de reconnaître à l'Eglise un droit aussi important qu'elle a toujours possédé et qui a été invariablement reconnu et mis en pratique depuis sa fondation jusqu'à nos jours. A cela, Messieurs les Ministres ci-dessus nommés me répondaient que, après tout, c'était l'autorité ecclésiastique de Québec qui le voulait ainsi ; que l'on était aussi bon catholique à l'archevêché de Québec qu'à l'évêché de Montréal ; et que, par conséquent, le ministère était justifiable d'obéir aux ordres du Grand Vicaire Cazeau.
Le bill des Registres a été adopté par la Législature, tel qu'il appert au document C.
De toutes les circonstances et des faits que j'ai mentionnés ci-dessus, je me suis convaincu :
1° Que non seulement tous les Ministres avaient consenti à la passation d'une loi déclaratoire reconnaissant, comme ayant toujours existé, les droits de l'Eglise de faire tenir les registres par tout prêtre à ce autorisé par son Evêque, mais qu'ils auraient été heureux de le faire sans en excepter même les Protestants, M. le Solliciteur général Irwine ayant, en 1866, fait adopter une loi déclaratoire analogue en faveur des protestants et paraissant désirer choisir cette occasion de reconnaître de semblables droits aux prêtres catholiques.
2° Que toute la Chambre, moins toutefois cinq à six députés, et peut-être moins, aurait été heureuse de voter une telle loi déclaratoire, si plusieurs n'en eussent été détournés par l'autorité ecclésiastique de leur diocèse.
3° Que si ces droits de l'Eglise, tels que définis ci-dessus, n'ont pc s été reconnus, c'est dû uniquement à l'opposition faite à cette reconnaissance par le Grand Vicaire Cazeau parlant au nom et comme re-
présentant de Mgr l'Archevêque, ainsi qu'aux intrigues de quelques personnes déléguées par les fabriciens de Notre-Dame ou les Messieurs de Saint-Sulpice unis à quelques professeurs de l'Université Laval et autres personnes intéressées personnellement à être hostiles vis-à-vis de Mgr de Montréal.
Une personne de haute position qui m'a assuré tenir ses informations de l'un des Ministres, m'a informé que le principal motif pour lequel l'archevêque de Québec s'était opposé avec tant d'acharnement à ce que notre Législature de Québec passât une loi déclaratoire reconnaissant le droit des prêtres catholiques à tenir des registres, était moins l'hostilité naturelle à Mgr de Montréal et le désir de faire triompher la cause des Messieurs de Saint-Sulpice, que pour ne pas laisser affaiblir ni contredire comme inexact le rapport fait par Mgr l'Archevêque au Saint Siège sur les difficultés du démembrement de Notre-Dame. Suivant ces informations, l'Archevêque ayant, dans son rapport, affirmé de la manière la plus formelle, que les Curés des paroisses canoniques n'avaient pas en Canada le droit de tenir des registres, l'Archevêché tenait à tout prix et par-dessus tout à empêcher que la Législature ne vint contredire l'Archevêque en reconnaissant ce droit de l'Eglise comme existant et ayant toujours existé.
Quoi qu'il en soit des motifs de cette opposition, cette affaire de la loi des registres nous a révélé cette étrange anomalie :
1° Que, dans notre catholique Province de Québec, lorsque le Gouvernement et même toute notre Législature, à quelques exceptions près, étaient parfaitement disposés à reconnaître à l'Eglise un de ses droits les plus importants pour l'exercice de sa liberté, c'est l'autorité ecclésiastique de Québec qui est intervenue et, par une forte pression exercée sur les Ministres, a forcé le Gouvernement à méconnaître ce droit et à le nier implicitement en refusant une loi déclaratoire.
2° Que, si le gallicanisme français a mérité la réprobation des Papes et des Conciles en induisant l'autorité ecclésiastique à seconder sous la pression du Pouvoir civil pour méconnaître et trahir les droits de l'Eglise, il existe malheureusement dans notre Province un gallicanisme bien pire encore, puisqu'il induit l'autorité ecclésiastique à exercer une pression sur le Pouvoir civil pour le forcer à méconnaître et trahir les droits de l'Eglise ou du moins l'empêcher de reconnaître et proclamer ces droits, lorsque le Pouvoir civil est prêt à le faire et que ces droits ont été consacrés par des services inappréciables, conservé par un usage de plusieurs siècles, et dont l'Eglise a besoin pour exercer, dans toute sa plénitude, cette sainte liberté que Notre Saint- Père le Pape Pie. IX a proclamé si haut, qu'il a défendue avec tant
d'héroïsme et pour la sauvegarde de laquelle il subit encore la persécution, la spoliation, la captivité.
Montréal, le 2 janvier 1873.
F.-X.-T. Trudel, avocat, M. P. P. de Québec.
Comme l'abondance des preuves et témoignages ne saurait être superflue en cette cause extraordinaire, passons la parole à Mgr Laf lèche, qui donna, sur le siège de Trois- Rivières, l'exemple des plus belles vertus chrétiennes durant les longues années d'un, épiscopat fécond en résultats consolants pour l'Eglise.
Monseigneur Ignace Bourget, Evêque de Montréal, et ses Opposants* Témoignage de Mgr Laflèche.
L'Evêque des Trois- Rivières, à son arrivée dans la Ville-Eternelle,, n'a pas été longtemps sans constater que l'on avait soulevé, en plusieurs lieux, contre le vénérable Evêque de Montréal, des préjugés fort regrettables et nullement fondés.
Craignant qu'il n'en résulte un dommage considérable pour le succès de la délicate mission qu'il est venu remplir ici, et une grande difficulté pour bien faire connaître et apprécier le véritable état de choses en Canada, il se croit obligé, pour l'acquit de sa conscience et dans l'intérêt de la vérité, de faire connaître ce qui suit :
Plusieurs de ceux qui font opposition à l'Evoque de Montréal dans l'érection des paroisses et l'établissement d'une Université, ont réussi à faire croire à quelques-uns, au Canada, et môme à Rome, que PEvêque de Montréal, rejetant les conseils les plus sages, n'agit que par obstination ; et, pour me servir de leur expression, ils disent que l'Evoque de Montréal n'est qu'un entêté.
Cette fausse accusation est admise par Yopposition en général. Mais en lisant les différents Mémoires présentés à la S. C. de la Propagande, il est facile de reconnaître que, du côté de l'Evoque, il y a eu patience, douceur, longanimité et fermeté ; et que, s'il y a eu intrigues et entêtement quelque part, ce ne serait pas de son côté qu'il les faudrait chercher.
L'Evêque de Montréal n'a jamais prétendu agir que conformément au droit et pour le bien des âmes dont il doit rendre compte à Dieu. Il s'est toujours montré le défenseur de la liberté de l'Eglise, et il s'est toujours strictement conformé aux décisions du Saint-Siège.
Il n'a pas pu consentir à ce que Montréal, ville de 140.000 âmesr
n'eût qu'une seule paroisse, au détriment d'un si grand nombre d'âmes. Il n'a pas pu tolérer que les jeunes gens de son diocèse fussent réduits à fréquenter des Universités protestantes. Il n'a pas pu souffrir que ces jeunes gens allassent, dans un temple protestant, recevoir leurs diplômes de la main du Bishop ou Evêque protestant, en s'agenouillant devant lui et en prêtant le serment que font ordinairement les gradués universitaires en faveur de l'Institution qui le».r accorde ces diplômes.
Il s'est donc montré ferme, pour revendiquer ses droits tf Evêque et pour empêcher les âmes que Jésus-Christ et son Vicaire lui ont confiées, de se perdre. Il a imité la fermeté du Vicaire de Jésus-Christ, ne cédant devant aucune considération humaine.
Il a imité sa douceur et sa longanimité, en ménageant ceux qui lui faisaient opposition.
Il a montré la plus grande soumission aux moindres désirs du Saint- Siège, même lorsqu'il s'est agi d'obtenir pour un collège des grades purement civils, et qu'un télégramme inexact avait porté une fausse accusation contre lui.
Ceux qui lui font opposition ont mis des entraves à l'exercice de ses droits, ont eu recours contre lui à la puissance séculière dans une cause purement ecclésiastique, et ont cherché à éluder l'exécution des décisions du Saint-Siège.
Ils voient l'état déplorable où est réduite la jeunesse de plusieurs diocèses du Canada ; et ils ne veulent pas faire les concessions nécessaires pour lui faciliter l'étude du Droit et de la Médecine dans une Université Catholique, afin de maintenir le monopole du haut enseignement.
U entêtement et les intrigues se trouvent chez ceux qui ont toujours fait opposition aux droits de l'Evêque ; qui ont agi et sur les fidèles, pour les porter à résister à l'Evêque, et sur le Gouvernement, pour l'empêcher de faire des lois favorables à la liberté de l'Eglise et à la cause de l'Evêque de Montréal, ainsi que sur les tribunaux civils en portant devant eux des causes purement ecclésiastiques.
La douceur, la longanimité, la fermeté et le zèle pour le bien spirituel de
son peuple ont été les traits distinctifs du caractère de Mgr Vévêque de
Montréal.
Rome, ce 23 janvier 1873.
(Signé) L. F., Ev. des Trois- Rivières.
Ces documents se passent de commentaires. Certainement nos lecteurs, émus comme nous-même par leur fond et par leurs formes, se demanderont quels pouvaient être les mobiles inavoués
de certaine collectivité qui, au Canada aussi bien qu'en France, semblait avoir un intérêt organique à préférer à l'autorité paternelle de l'Eglise, dont elle émanait, la tutelle ombrageuse des pouvoirs civils, qu'elle incitait si manifestement à méconnaître les droits les mieux établis et d'ailleurs généralement admis du Saint-Siège.
Mais continuons.