‹ Voix canadiennesChapitre 14 sur 51 · VISITE INATTENDUE ; WILFRID LAURIER ; FRANCE ET CANADA · texte numérisé non relu

VISITE INATTENDUE ; WILFRID LAURIER ; FRANCE ET CANADA

M. Jaurand est un capitaine de la garde en retraite, chevalier de la Légion d'Honneur. Il combattit vaillamment en 1870, fut emmené prisonnier au fond de l'Allemagne où il subit, par un hiver rigoureux, une captivité pénible. Il s'évada pour reprendre sa place dans le rang ; mais aujourd'hui, trop jeune encore pour vivre à ne rien faire, il occupe à nos côtés ses derniers loisirs.

C'est lui qui, généralement, nous présente les personnes qui désirent nous entretenir.

— Toc, toc, toc.

— Entrez,

— Monsieur, fit le capitaine, voici deux personnes qui demandent à vous causer.

— Bon ! et que veulent-elles ?

— Elles ne paraissent pas disposées à le dire.

(1) Cette Causerie, primitivement, formait une brochure particulière. Elle est épuisée et nous la faisons entrer dans ce tome I, 2e édition, le texte en étant toutefois réparti à nouveau selon convenance.

— Je suis fort occupé.

— Je l'ai bien dit ; elles insistent vivement.

— Les connaissez-vous, du moins.

— Non ; ce me semble être des étrangers.

— Se sont-ils fait connaître ?

— Non.

— Alors, je n'y suis pas.

— Mais si, Monsieur Savaète, mais si ! Vous y êtes et nous venons, ma foi, d'assez loin pour nous permettre cette légère infraction à la consigne.

Le capitaine s'efface et voilà mes gens fort aise de s'être introduits de force, et présentés sans façon.

C'étaient deux Messieurs, très convenable méat mis, qui, avaient emboîté le pas au capitaine. Jeme dis : c'est peut-être une mode de chez eux !

— Excusez-nous, Monsieur, d'être importuns, continua le plus âgé. Quand on vient de foit loin, on ne manque pas un but sans regret.

— Et vous venez, Messieurs ?...

— De Québec, directement. Vous vous êtes occupé de nous assez longuement dans votre Revue du Monde Catholique.

— Ah ! vous êtes canadiens et Français aussi je suppose ; vous voilà, de plus aussi pressés que fatigués ; je comprends cela et j'accorde que vous pouvez être exigeants. Soyez donc les bienvenus, Messieurs, et faites-moi le plaisir de vous asseoir.

— Et d'abord, poursuivit celui qui avait déjà pris la parole, laissez-moi vous dire qui nous sommes. Mon ami, que voilà, est un sollicitor qui, malgré sa modestie, me permettra de le dire distingué.

A ces mots, je fis un mouvement qui n'échappa point à mon visiteur. Il sourit en ajoutant :

— ... Rassurez-vous : il ne vient rien solliciter, sachez-le, tout d'abord, ni chercher querelle à personne non plus. Il fut un protégé de Mgr Ignace Bou^get, incidemment son mandataire, et toujours son ami respectueux autant que dévoué. Il s'appelle M...

Pour son compte, il tenait à vous dire le plaisir qu'il eût à lire la Reçue du Monde Catholique défendant l'œuvre et la mémoire de ce saint évêque, mort à la peine et dans la paix du Seigneur. Il ne cesse de dire que vous avez joué à Mgr Bruchesi un très vilain tour, vous chargeant de célébrer les mérites de son prédécesseur le plus illustre, que lui-même, on se demande pour quelles raisons, persiste a méconnaître.

Moi-même, Monsieur le Directeur (1), je suis professeur à Laval de Québec. Bien que je ne sois point traditionnaliste dans les errements de ma Mater Aima j'avoue très franchement que je ne partage pas toutes vos opinions, non plus celles de mon compagnon.

— Cela, certes, n'est pas nécessaire, cher maître, fis-je, pour que dans la même paix que Mgr Bourget vous puissiez, à l'occasion, vous éteindre dans le Seigneur. Paix aux hommes de bonne volonté, chantèrent les messagers célestes en une circonstance faite pour attendrir nos cœurs agités ou placides. J'espère que vous n'êtes pas insensible à, la justice..., pas davantage à la vérité,... et que \ous n'êtes pas un criminel comme certains que je dénonce ?

— Parbleu ! fit-il, éclatant d'une franche gaieté.

— Ainsi donc la vérité, vous l'aimez et la justice aussi ?

— Parfaitement.

— Alors, en raisonnant, preuves en mains, on peut s'entendre avec vous pour l'amour de Dieu et le bien de votre Patrie. Car, enfin, là-bas si vous n'avez aucune bonne raison d'être antimilitaristes ; et anarchistes déjà, vous en avez beaucoup pour surveiller Vévolution de votre patriotisme qui tourne à l'anglosaxonnisme à force de scepticisme1 et de libéralisme ! Et, sans vous en douter, l'américanisme vous attend.

— Comment cela ?

— On le verra trop tôt, et vous ne l'ignorez plus, venant, ditesvous, de Québec ! Un mot seulement : il y a chez vous deux races

(1) C'est du Directeur de la Revue du Monde catholique qu'il s'agit.

concurrentes, jadis ennemies ; n'est-ce pas ? Vous me paraissez être l'un et l'autre des Canadiens Français. Quel intérêt auriezvous vous-mêmes, par exemple, ou vos enfants, tout en gardant le tare, si tare il y a, de votre origine française, à devenir des Anglais de goûts, de langage et de cœur ? Pourquoi renonceriezvous à vos droits d'aînesse, aux bénédictions, aux espérances qu'il vous lègue pour un brillant avenir ? Oui, il y a chez vous un patriotisme anglais ; il y a aussi un patriotisme français ; j'estime que celui-ci doit avoir et conserver vos préférences, mais qu'il est en déclin par les complaisances de vos libéraux qui favorisent les vues d'un voisin, fort patient, parce qu'il est bien dans la place et y prospère étonnamment.

Comme mes visiteurs avaient échangé ces propos debout, j'insistais pour qu'ils prissent place à. mes côtés.

Je les observais tandis que, sans façon, ils s'installaient dans des fauteuils bas qui les mirent à l'aise tout à. fait, et l'entretien continua comme suit :

Le Sollicitor. — Monsieur le Directeur, vous venez de rendre aux catholiques canadiens un service dont, ici, vous ne pouvez apprécier toute l'importance : elle est capitale à mon avis et de l'avis d'une notable, de la meilleure partie du clergé et de l'Episcopat canadien.

Le Professeur. — Je ferai amicalement observer que mon compagnon généralise assez facilement les choses et en exagère parfois, sans s'en rendre compte, la nature ou les dimensions. Il le fait, du reste, avec les meilleures intentions du monde : il est sociable avant tout. C'est sa façon d'être ; elle vaut ce qu'elle vaut en société ; mais des critiques professionnels, comme le sont les lumières des Universités, ne sauraient la partager sans réserves, surtout dans les matières que vous avez abordées si allègrement.

Le Directeur. — Je ne puis, certes, et, pour ma part, que savoir le meilleur gré à M. le Sollicitor d'avoir favorablement apprécié mes intentions loyales. Il veut bien ajouter qu'en y cédant j'ai rendu un grand service à mes coreligionnaires et compatriotes

canadiens. Exagéré ou non, le compliment est agréable ; une communauté de vues fait naître nécessairement de la sympathie.

Le Sollicitor. — De cette sympathie, Monsieur le Directeur, je ne voudrais pas déjà abuser. Mon ami a pris la peine de vous prévenir que nous ne sommes pas en toutes choses fatalement d'accord. Nous connaissons l'un et l'autre des perspectives qui diffèrent, et c'est d'ailleur^ en cherchant à nous éclairer mutuellement que nous occupons les plus utiles de nos loisirs. Mon compagnon peut me contrarier, me contredire ; j'use envers lui de la même libe té : la vérité souvent y trouve son Gompte. Qu'il me suffise donc de di~e qu'en sa présence on peut parler ouvertement sans courir les risques de l'indiscrétion ou de la malveillance.

Le Directeur. — Cette assurance a son prix en toutes occasions. Mai >, pour le quart d'heure, ai-je à me tenir en garde ? Que désirez-vous me confier ou qu'attendez-vous de moi ?

Le Professeur. — Personnellement, en touchant barre à Paris, je voulais voir, entendre celui qui nous parle S'abîme en faisant des révélations curieuses, sensationnelles. Si cela m'était permis je vous demanderais volontiers quel ami ou quel ennemi a pu vous armer ainsi et vous inspirer !

Le Directeur. — C'est, comme on dit vulgairement, mettre les pieds dans le plat. Cela ne saurait me déplaire, encore moins m'embarrasser. Par tempérament, Messieurs, je suis fort peu porté à faire des confidences. J'ai, pour m'en garder, de multiples raisons, toutes respectables. Par ma situation, en effet, je sais et j'entends beaucoup, je devine davantage ; et, recevant force communications., j'ai à les utiliser professionnellement, mais à, couvrir ceux qui me les font ; autrement !... Il est une confidence, néanmoins, qui ne me coûte rien : je suis ennemi des petits papiers ; je déplore l'abus que certaines gens en font volontiers dans un but intéressé, du reste. Je n'exagère rien, pour mon compte, en affirmant qu'on pourrait mettre mes papiers, pourtant nombreux, sens dessus dessous et y puiser à volonté sans arriver à prélever le moindre document capable de compromettre le dernier de mes contemporains. En certaines circonstances il y a des

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