I. — Vers l'Abîme
précautions préliminaires à prendre et celles-là je ne les néglige jamais.
Le Sollicitor. — Nous ne demandons pas, certes, qu'une indiscrétion soit commise en notre faveur : ce serait vous faire une injure gratuite que de l'attendre de vous. Au surplus, nous n'avons aucun titre pour la rechercher avec véhémence, comme y procède, sans ménagement Mgr Emard de Valleyfield, par exemple, et Mgr Bruchési, de Montréal, plus encore.
Le Professeur. — Pardon, excuse ! Vous êtes sincère en ce propos, mon ami ; mais, pour mon compte, je ne pourrais pas le tenir. Je dois à la franchise même de M. le Directeur cet aveu : je voudrais réellement savoir qui informe la Revue du Monde Catholique ; et, dans les milieux que je fréquente, au Séminaire de Nicolet, par exemple, dans celui de Québec aussi, et surtout à l'Université Laval, on cherche à l'apprendre et on le saura, diton, à tout prix. Je collectionnerais, certainement, les félicitations les plus vives, les plus variées, si je pouvais même télégraphiquement, fournir aux archevêchés de Québec et de Montréal, ce précieux renseignement. Sir. W. Laurier même s'en préoccupe et m'en saurais un gré infini, si...
Le Directeur. — Si vous êtes reporter, et ce n'est pas un si sot métier, vous pouvez user de mes paroles ; je ne vous dirai que ce qui me plaît. Vous pouvez en tirer avantage sans me réserver les droits d'auteur, si la matière en vaut !
Le Sollicitor. — Pour vous donner une idée de la contrariété que causent chez nous vos révélations, il faut savoir que la Reçue du Monde Catholique, déjà si redoutée par nos libéraux canadiens au temps où Mgr Justin Fèvre y disait avec rudesse son sentiment, est devenue maintenant pour tout un clan, un véritable objet de terreur. Au Séminaire de Nicolet, couramment, on vous dit : Avec Mgr Fèvre, on pouvait s'attendre à des observations sévères, à des critiques amères ; mais il était prêtre avant tout et il ne s'affranchissait jamais de la solidarité ecclésiastique. En cette circonstance, parmi ces documents, il eût été embarrassé ; il les eût interprétés, commentés, il ne les aurait pas publiés in
extenso. Son Tardivel qu'on a voulu interdire, semble devoir être un livre de piété à côté de votre œuvre. Et l'on gémit : Où allonsnous ?
Le Directeur. — Que savent-ils des intentions éteintes de mon regretté collaborateur ?
Le Professeur. — On le pense, du moins.
Le Directeur. — Je n'ai pas à dire ce qu'eût fait Mgr Justin Fèvre de son vivant, sa tombe gardera son secret. Il se passait, d'ailleurs, d'interprète et il disait au fur et à mesure tout ce qu'il pensait. En tout cas, ce n'est pas la justice restreinte qu'on lui a rendue au Canada, qu'il aimait tant, qui aurait pu lui en imposer.
Le Sollicitor. — Toujours est-il que si, alors, les libéraux laissaient encore traîner votre Reçue dans les cabinets de lecture, aujourd'hui et depuis le 15 décembre 1907, exactement, ils la cachent ou la font disparaître.
Le Directeur. — Est-ce qu'elle les gêne ?
Le Professeur. — Enormément. Pensez donc ! Ils ne veulent pas qu'on y lise ces documents, même qu'on les soupçonne. Ils tremblent à la seule pensée que, peut-être, ce n'est pas la fin, que d'autres documents ont fui et qu'ils peuvent aussi voir le jour. Et quels documents se disent-ils ?
Le Directeur. — Ils en connaissent donc de compromettants en grand nombre ? Et comment les connaissent-ils, étant confidentiels, s'ils n'y ont pas mis la main dans l'ombre ?
Le Sollicitor. — ... Oui, quels documents ? Ah ! ces pauvres libéraux en ont forgé beaucoup qui étaient de circonstance et qui leur ont porté bonheur dans les coulisses. Ils les croyaient perdus dans la poudre des archives ; et les voilà, menaçants et vengeurs, brandis on ne sait par quelles mains ; comme l'épée légendaire, ils sont suspendus sur leurs têtes tremblantes : En avez- vous donc encore ? Et, si vous en possédez, n'aurez-vous pas pitié, de ces pauvres gens, de ce pauvre monde intrigant et aujourd'hui si perplexe?
Le Directeur. — Ils ne demandent point grâce et ils n'en firent jamais. La vérité historique, d'ailleurs, n'a pas à user de
condescendance ; ce qu'elle cache au bénéfice des uns, elle le dérobe à la justification des autres ; et c'est se faire le complice des bandits de l'Histoire que d'essayer d'en altérer les faits et les enseignements.
Le Sollicitor. — C'est l'évidence même.
Le Directeur. -— Parfaitement. Vos libéraux, vos francsmaçons, vos mille autres conjurés — car le Canada devient de plus en plus une terre d'élection pour des sociétés occultes et secrètes, parce qu'elles sont contraires à la loi et menaçantes pour la société — savent de combien d'intrigues ils se sont rendus coupables ; de combien de mensonges et de forfaits ils sont chargés ; et parce qu'ils sentent les réflecteurs de la critique, documentée fouillant en eux, ils tremblent comme les reptiles qui, embusqués dans la nuit, sont jetés subitement dans un plein jour ; et ils s'efforcent de reculer dans les ténèbres favorables à leurs entreprises révolutionnaires, toujours mystérieuses. Que ces gens soient profondément troublés, on le conçoit ; qu'ils veuillent, en outre, savoir ce qu'ils ont à redouter encore, c'est fort naturel. Aussi, irai-je au devant de leurs vœux ; je vais les renseigner, si tant est que vous ayez vraiment charge ou cure de les informer.
Le Professeur. — Vous direz d'où viennent vos documents, et qui vous les procure ?
Le Directeur. — Entendons-nous : je puis laisser supposer comment ils me sont parvenus ; cela doit suffire à ceux qui ne s'inquiètent que de leur nombre ou de leur authenticité.
D'abord, nul ne contestera, j'en suis sûr, l'authenticité des documents déjà publiés ; on ne suspectera pas davantage ceux qui verront le jour prochainement. Que ces pièces, fort suggestives pour les uns, très compromettantes pour les autres, ne fussent pas, dans la pensée de leurs auteurs, destinées à l'usage que j'en fais, je ne le recherche pas un seul instant ; mais que leur publication soit nécessaire pour rassurer les bons et confondre les malfaiteurs, j'en ai, outre la certitude morale que me donne la satisfaction d'un devoir bien rempli, le témoignage écrit de plusieurs de vos évêques et d'une foule de vos prêtres
instruits de leurs devoirs, et zélés pour le bien. Il ne faut pas davantage pour me mettre le cœur à l'aise et me faire persévérer dans l'œuvre d'assainissement entreprise à votre profit.
Comme, cependant, je ne veux pas passer à vos yeux pour un écumeur d'archives et que je désire, en même temps, donner la mesure de ce qu'on peut craindre ou espérer, je vous rappelle, Messieurs, l'aveu déconcertant du seigneur Zitelli. Il reconnaissait que plusieurs au moins, sinon tous, de mes documents sont partis directement de Rome, qu'ils avaient été envoyés ici et là, où ils n'avaient que faire : témoin les pérégrination sinsolites du Mémoire de Mgr Laflèche, déjà produit ; Mémoire écrit pourtant à la demande de Léon XIII, à l'usage exclusif des cardinaux de la Propagande qu'il fallait renseigner sur les difficultés religieuses du Canada. Voilà bien déjà une fuite sérieuse, pour parler l'argot admis en ces sortes d'affaires. Zitelli était un escamoteur émérite et il avait soin de s'en vanter. Il a pu opérer avec plus ou moins d'activité en 1882, et de même, avant comme après cette date ; il le faisait au bénéfice de ses amis du Canada (Taschereau, Laval, Saint-Sulpice) et de ceux d'autres lieux, s'ef forçant, quand il le fallait et comme il le pouvait, non seulement de détourner de leur destination honnête des documents d'intérêt général ou particulier, mais encore de les intercepter pour les livrer à des gens dénués de scrupules, et qui s'y intéressaient pour des raisons inavouables.
Le Sollicitor. — Il est bien certain que Mgr Zitelli a encouru des responsabilités lourdes et que, eu égard aux affaires canadiennes pendantes en cour de Rome, il fut plus malhonnête qu'un Ullmo ; plus méprisable qu'un Dreyfus : son inconscience, apparemment, le préservait des remords cuisants.
Le Directeur. — L'inconscience, peut-être : mais l'accoutumance, incontestablement. Songez donc avec quelle maîtrise il opérait en 1882 ! Tant de sang-froid et cette jactance dans une entreprise abominable ne révèlent-ils pas une longue pratique encouragée par une constante impunité ? Cet homme fut employé à la Propagande dès l'année 1875 ; il y travaillait encore en jan-
vier 1889, date à laquelle il trépassait. Zitelli a, sans contradiction possible, trahit ses chefs, le Pape et l'Eglise : c'est un fait acquis, avoué. De pareilles pratiques était-il donc seul capable ? Il avait manifestement des complices ; il a dû avoir des imitateurs. Quoi qu'il en soit, il est une chose que j'ai affirmée et que je confirme : Mgr J. Fèvre, mon ami, mon collaborateur, était fort bien renseigné ; il l'était de première main avec autant de discrétion que de sûreté ; et certes, il ne fut jamais le correspondant d'un Zitelli ! ! ! Pour ce qui concerne le Canada, en particulier, il avait des tiroirs bourrés de documents précieux, inédits dont il comptait se servir pour écrire l'Histoire vraie de ce pays, non pas une légende burlesque, à grands renforts de recettes phaimaceutiques ou d'ordonnances de vétérinaire comme le tente certain Dr de Ville court ; il voulut relater les faits publics, appuyés, éclairés par des mémoires secrets, par des pièces authentiques venant d'archives généralement closes. Ces trésors historiques, où sont-ils ? me demanderez-vous. Croyez-les en lieu sûr. Certainement, ils ne couraient aucun risque entre mes mains, à supposer qu'ils s'y trouvent.
Le Professeur. — C'est une misère à constater et qu'il faut déplorer : depuis 1870, Rome est sens dessus dessous ; il y règne, dans tous les domaines, un état véritablement révolutionnaire. Parcourez, pour vous en convaincre, la Semaine religieuse de Montréal (21 mars 1908). La correspondance romaine de ce numéro vous dira quels tours pendables, mêmes de nos jours, des serviteurs infidèles de la Papauté osent jouer à la mémoire de Léon XIII ; de quelles trahisons ils sont toujours capables envers Pie X lui-même.
Le Directeur. — Tout cela, sans doute, ne va pas sans défaillance multiples et sans corruption généralisée en certains milieux. Les rumeurs sont des rumeurs ; sur leur naissance on peut discourir. Tout de même il fallait une singulière idée de l'efficacité de la prière du seigneur Zitelli, chez certaines gens de Québec, pour que de temps à autre, ils envoyassent à ce peu recommandable personnage 5 à 600 francs pour une seule intention de
messe ! Ceci était, n'en doutez pas, le prétexte de la rétribution d'un service qui n'avait rien de particulièrement saint ou spirituel.
Le Sollicitor. — Moi, je vous abandonne Zitelli et ses œuvres; ceux-là même qui le faisaient marcher s'en cachaient soigneusement. Vous le dirai-je, monsieur le Directeur, votre sévérité pour les libéraux s'est singulièrement radoucie dès que vous avez eu affaire à sir Wilfrid Laurier. Tout ce que vous en avez dit n'est pourtant pas vérité pure. Par exemple, il n'est pas exact que W. Laurier fit admettre le français comme langue officielle au Canada. On lui reproche précisément, et fort justement d'ailleurs, de laisser V anglais empiéter sur le français : c'est même, de sa part, un parti pris qui nous est nuisible, à nous Canadiens français et qui a provoqué des catastrophes dans le Nord- Ouest canadien. Mgr Longevin pourrait vous édifier à cet égard, lui qui lutte depuis si longtemps contre Laurier pour l'égalité des langues et pour la liberté de ses écoles, envahies par la neutralité, la laïcité.
Le Directeur. — Sir. Wilfrid Laurier, lors de ses visites, nous a certainement charmé par ses manières distinguées et par ses discours flatteurs, qui paraissaient sincères ; nous a-t-il trompé ?
Le Sollicitor. — Complètement.
Le Directeur. — C'est trop dire.
Le Sollicitor. — Pas le moins du monde, et j'en parle, Messieurs, en connaissance de cause. Je suis l'aîné de Wilfrid Laurier de deux printemps et je fus plusieurs années son condisciple, presque son camarade ; il fut mon partenaire en des jeux variés ; je l'ai bombardé de balles en été, de boules de neige en hiver ; je l'ai vu souriant et morose, insinuant et sceptique, libéral d'instinct et de race dès sa prime jeunesse : il a tenu ce qu'il promettait et en faisant fortune il n'a pas réjoui ses camarades, ni honoré ses maîtres. Il est parvenu par tous les moyens ; il veut se maintenir à, tout prix. A son intérêt personnel, à son élévation durable, au triomphe final de ses systèmes il n'est sacrifice, en morale comme en doctrine, en finance comme en politique, qu'il ne consente
allègrement. Il est libre-penseur, opportuniste. Rochefort, s'il avait à le qualifier en son rude langage le dirait : Penfoutiste endurci dans son libéralisme équivoque et dans sa vertu empiuntée.
Le Directeur. — Brrr!., pour un condisciple de Laurier !
Le Sollicitor. — Mais oui, et mon compagnon pareillement. Nous l'avons connu au collège dès ses débuts et depuis lors, ni l'un ni l'autre, nous ne l'avons perdu de vue un seul instant. Mon ami ne me contredira certainement pas si j'affirme énergiquement devant lui que W. Laurier est au gouvernement ce qu'il paraissait déjà, tout enfant, au collège : ambitieux, libéral par principe comme par tempérament ; c'était un pauvre caractère, flottant et faible ; un esprit avisé, essentiellement opportuniste qui consultait toutes les girouettes avant de prendre la moindre résolution et qu'on ne vit jamais voguer vent debout. Voyons, mon cher docteur, dites-le-nous : Avez-vous jamais connu à Wilfrid un brin de piété, même à un âge où l'enfance en éprouve le plus facilement ? Pour le moins alors savait-il dissimuler sa vertu ! Je l'ai observé sur les bancs quatre années et mes amis, durant toutes ses humanités et à l'Université, c'est-à-dire dan3 la phas< de l'existence où W. Laurier se montrait sans apprêt comme sans façon, tel qu'il était au fond ; et je vous assure que ni ceux qui nous précédèrent à ses côtés, ni ceux qui nous y suivirent, que personne n'a jamais entrevu en cet enfant, en ce jeune homme, captivant tant qu'on le voudra, un futur défenseur des intérêts vrais de la Patrie, ou de ceux de l'Eglise. Je veux bien admettre que ces indices n'ont rien de bien tranchant et d'absolu ; ils suffisent néanmoins, monsieur le Directeur, pour que vous atténuiez ce que vous avez dit de trop flatteur sur le compte de notre ancien maître ! (Dieu merci ! ajouterait-il aujourd'hui, les élections de 1911 nous l'ont tiré des épaules, et bien que peu comblé par le change, du moins nous respirons).
Le Directeur. — Je n'ai pas pour défendre sir W. Laurier des raisons personnelles qui valent contre la vérité que j'honore avant tout. Vous auriez pu, à coup sûr, avoir pire maître qu? lui ; c'est mon avis. Il est au pouvoir depuis 1896 ; il comptait y rester
jusqu'à la fin de ses jours et s'il n'avait pas tous les titres capables de l'y maintenir, convenez-en, du moins : il a encore un talent fort apparent et il excelle dans l'art de triturer l'électeur et de subjuguer son entourage ; c'est un charmeur !
Le Sollicitor. — ... d'étourneaux !
Le Directeur. — Tout ce que vous voudrez : Ne vous sentezvous pas un peu prévenu contre lui par des exigences confessionnelles ? A vous croire, ce cher Wilfrid, comme caractère au sens chrétien, comme valeur morale et patriote sincère, ne pèserait pas le bon poids. C'est de l'animosité, c'est...
Le Sollicitor. — Pas le moindrement. J'ai rappelé ce qu'il était au collège. J'aurais pu dire d'abord ce qu'il fut dès le berceau. Né dans un milieu où le libéralisme était dans l'air ambiant et qu'on respirait sans coupage, il trouva dès la première heure, et comme intentionnellement, les œuvres complètes de Voltaire sous la main. Sa mère était un ange de piété, je le veux bien. Elle aurait pu façonner le cœur, orienter l'esprit de son enfant ; mais elle mourut avant d'avoir pu commencer cette tâche délicate et le jeune Wilfrid n'eut plus dès lors pour guide au foyer qu'un père sceptique et frondeur qui ne parut chrétien d'occasion qu'à l'heure de sa mort. L'élève au collège fut donc ce qu'en avait fait ce digne père, et il ne changea pas jusqu'en 1861 ou 1862, époque où il alla faiie ses études de droit à l'Université protestante McGill de Montréal. A\ec la liberté se dessinèrent aussitôt les affinités de l'étudiant émancipé. Loin de s'attacher à quelques sommités en renom, offrant à la jeunesse catholique de suffisantes garanties intellectuelles et morales, le jeune Laurier, dans le but de se pousser, choisit comme patrons deux avocats, impies notoires, tenant alors bureau à Montréal ; je nomme Doutre et Laflamm?.
Quand, par aventure, il avait à affirmer son opinion confessionnelle, pour ne pas effaroucher les protestants et ne poirt s'aliéner les catholiques, dans l'espoir de grouper les centres et pour parvenir, avec leur appui et en dépit des extrêmes, il se disait hautement libéral, mais à la façon gracieuse et noble des
Montalembert, des Lacordaire. Quand, à. l'occasion encore, il avait à exprimer un sentiment politique, alors aussi, avec un sens apparent de l'opportunité dont aurait dû bénéficier la patrie commune, il exprimait le vœu, même publiquement, de voir les Canadiens français arrondir leurs angles, prendre de la souplesser s'unir finalment, pour se fusionner, s'entend, avec le grand tout anglo-saxon où il n'y aurait plus eu que des intérêts et que des aspirations communes.
Le Directeur. — Je sais bien que les catholiques ont plus d'un sujet de mécontentement : n'y eut-il que l'affaire du Français et des écoles dans le Manitoba, l'Alberta, et la Saskatchewan !
Le Sollicitor. — Par une de ses défaillances, jugez des autres- Cette affaire scolaire était, pour les catholiques, d'importance capitale. Laurier pouvait agir, trancher dans le sens de la morale et de l'équité ; il avait solennellement promis, à Saint-Roch de Québec, de donner gain de cause aux catholiques qui ne demandaient que justice. Mais foin de promesses, d'honneur et de justice ! il lâcha les siens et livra notre jeunesse aux protestants qui la revendiquaient pour la contaminer. Il ne fit pas mieux, en 1905, quand il sacrifiait les droits scolaires des catholiques franco-canadiens, à la haine des sectaires, dans les nouvelles provinces d'Alberta et de la Saskatchewan.
Du reste, quels sont ses organes et ses collaborateurs ? Les journaux Le Canada et Le Soleil, feuilles officielles de son gouvernement, sont rédigés : le premier par le f.\ Godefroy Langlois ; le second, par l'athée d'Hellencourt. En 1898, pour donner des gages à l'opposition, il nommait au poste de lieutenant-gouverneur de la province de Québec L.-A. Jette qui s'était, et peut-être parce qu'il s'était déjà déclaré admirateur enthousiaste des « immortels principes de 89 ! » On peut consulter à ce sujet les débats du procès Guibord. Mû par les mêmes préoccupations ou par des engagements contractés, il nommait sénateurs des hommes tels que R. Dandurand, Béique, Cloran, Dufey, L.-O. David, Geo, Dessaulles, etc. ; il nommait juges : un Fitzpatrick, un P.-Gr* Martineau et tant d'autres, tous ou libéraux avérés, ou radicaux
militants, parfois sectaires enragés, sinon déjà révolutionnaires. Je ne veux pas rappeler ici, pour m'appuyer, la vérité banale du proverbe qui vous fait ressembler à ceux qu'on fréquente.
Le Directeur. — On l'accuse de ruse, voire même de complicité.
Le Sollicitor. — Qu'on ne se gène donc pas ! Se gêne-t-il ? Voyons, est-ce qu'il n'a pas organisé en plein jour, sa conquête de Rome ?
Le Professeur. — ■ Ah ! çà. Laurier émule d'Annibal : je ne me le figurais pas !
Le Directeur. — Un héros tout d'une pièce : c'est imposant.
Le Sollicitor. — Il fut un intrigant heureux ! Sa conquête de Rome ne lui coûta point cher. Il y organisa un défilé de personnages tous plus ou moins ses créatures, et qu'il avait convertis pour la circonstance en avocats, bien stylés, ayant charge de lui gagner la cour pontificale. C'était Achille Berge /in, député ; Dandurand, Béique, sénateurs ; le premier ministre Lomer Gouin, et d'autres qui «e succédèrent au Vatican. Toutes ces personnalités avaient la mission de faire valoir la personne et la politique du pat1 on ; de démont er que son dévouement à l'Eglise n'était pas une vaine apparence ; que tous ses actes, au contraire, ^accordaient avec les vues du Soint-Siège au Canada. Il s'agissait ainsi de ménager à Laurier, futur candidat à la charge qu'il occupait déj^, un accueil flatteur lors de la visite qu'il projetait de fai^e au Vatican.
Mais le Saint-Père était, de par ailleurs, fort bien informé, et sir W. Laurier, malgré sa démarche, ses explications et toutes ses instances, ne put faire agréer par le Saint-Père les tendances de sa politique dissolvante. Tout ce qu'il semble avoir emporté du Vatican est l'assurance qu'on ne le combattrait pas ouvertement, qu'on fermerait les yeux et garderait le silence en ce qui le concernait.
Le Professeur. — Cependant le cardinal V. Vannutelli ne lui tint point rigueur, bien au contrare. En effet, dans un banquet politique donné au collège canadien, et qui eut quelque éclat, ne
fit-il pas un éloge pompeux de sir W. Laurier lui-même et de toute sa politique ? Ne l'a-t il pas qualifié publiquement de « ser- \iteur dévoué de l'Eglise catholique (1) ? » Et alors ?
Le Sollicitor. — Alors ? Qu'est-ce que cela prouve sinon que ce bra/e cardinal V. Vannutelli, mal renseigné, a fait une gaffe à joindre à la collection qu'il a\ait déjà au tableau et qu'il n'a pas renouvelé, que J3 sache, à l'occasion du Congrès eucharistique de Montréal, 1910. Dire du bien de Lauâer en sa présence n'était pas d'ailleurs, et pour un Italien encore moins que pour tous autres, écrire de l'histoire. Approuver au Champagne la politique du même n'était pas non plus définir un dogme qui dût forcer notre entendement. Le cardinal V. Vannutelli a dit simplement ce qu'il ignorait : supposons donc qu'il n'a rien dit en cette occasion malencontreuse, et il importe surtout que la galerie, pour laquelle on discourait, alors, ne prenne pas un cardinal, si éminent fût-il, pour Rome entière ou pour l'Eglise catholique !
Certes, les prop)s du Cardinal V. Vannutelli avaient du poids pour Laurier. Celui-ci, qui, si ce cardinal n'avait pas marché, aurait volontiers fait les frais d'un discours de même force, eut grand soin de faire télégraphier tout le morceau au Canada, où cela fit une énorme impression ; c'est tout ce qu'on voulait. Ce discours opportun, comme une batterie irrésistible, est actuellement encore à la réserve du matériel électoral de l'artiste qui a su se le procurer : mais la vérité pour ce discours est comme l'eau pour la poudre : à l'avenir il n'explosera plus !
Le Directeur. — Il est certain que les électeurs s'entendront dire et répéter sans cesse que par le cardinal V. Vannutelli, Rome a parlé en faveur de sir W. Laivier.
Le Sollicitor. — - Ça, cher Monsieur, nous ne le supporterons plus et les électeurs de Drummund-Athabaska firent une pre-
(1) En souvenir sans doute de cette première rencontre, nous verrons le cardinal V. Vannutelli, pour la circonstance légat du pape, se rendre à Montréal en 1910 pour y présider le Congrès Eucharistique au milieu d'une affluence du peuple extraordinaire. Le Cardinal et Laurier s'y rencontreront encore pour entonner des hymnes nouveaux en l'honneur de Dieu cette fois plutôt qu'en celui du grand canadien
mière réplique qui jeta quelque confusion parmi les troupes de Laurier. Voyez ce qui en reste sur le champ depuis la bataille générale et la chute de Laurier. Il ne se tient pas pour battu définitivement, soit ; s'il veut un knockout décisif, on le lui procurera demain.
Le Directeur. — Plaise à Dieu ! Personnellement, j'en veux à Wilfrid Laurier d'avoir fait au Canada l'importation intense des Juifs européens. Dans son discours d'Ottawa, il les invitait à venir chercher dans le Dominion fortune et liberté. Pour Israël, la liberté, dont il abuse partout, c'est fatalement la fortune par l'usure. Les Canadiens en feront les frais comme le Russe, l'Autrichien et les Polonais, comme, actuellement, la France, dont les Congrégations et le Clergé ont payé les dépens de l'affaire Dreyfus ; les petits papiers de Waldeck Rousseau et de Gallifet, ces renégats salariés, démasqués par leurs complices, en témoignent pour leur honte éternelle.
Le Professeur. — L'appel de Laurier a été entendu : Montréal compte déjà 50.000 fils de Judas. Ces Juifs, aussi pratiques que reconnaissants, se fortifient dans une action politique très précise ; ils se groupent et se comptent dans leur Club Laurier. Vous voyez, ils ne récusent pas leur bienfaiteur qui se reconnaît être sceptique en matière religieuse, éclectique surtout dans le choix de ses clients. Les Juifs sont-ils les meilleurs parmi ceux qui comptent pour lui ? Ils ne sont pas dès ce jour assez forts pour être ingrats ; ils ressemblent encore au lierre qui a besoin de support ; mais- les parvenus d'entre eux sont déjà généreux ou insolents, et Montréal a vu éclore le premier de leur candidat à la confiance publique lors des dernières élections provinciales de Québec : c'est la graine qui lèvera demain.
Le Sollicitor. — Donc, monsieur le Directeur, votre première appréciation relative à notre Premier était sujette à re vision.
Le Directeur. — J'en conviens.
Le Sollicitor. — C'est que les aventures de la France catholique hantent nos esprits et les troublent. Loin de moi la pensée
de ravaler notre Premier au niveau surbaissé d Emile Combes : il n'est ni persécuteur féroce, ni renégat effronté. Mais la France non plus n'est arrivée au fond de l'abîme, où elle agonise aujourd'hui, que par étapes successives ; et c'est de roc en roc, en passant de tyrans en apostats, qu'elle a roulé dans le précipice où ont sombré finalement ses libertés les mieux acquises, ses biens les plus chers et les meilleurs de ses enfants, pêle-mêle pourchassés, sacrifiés et perdus.
Le Professeur. — Emile Combes est affligé d'une mentalité qui en fait un phénomène intéressant à observer. Il fit périodiquement des confidences à la Nouvelle Presse de Vienne. Ne lui cherchons pas noise au sujet des tribunes qu'il accepte : tous les goûts sont dans la nature et toutes les faiblesses aussi. C'est donc aux Allemands, aux alliés des Prussiens, que cet ancien président du Conseil des ministres de France réservait ses plus intimes confidences. Et que leur dit-il ; que leur répète-t-il sur des tons variés ? Qu'en France c'en est fait de l'Eglise catholique ; que la foi s'en va, que les presbytères sont vides,... et que pourtant,... cependant,... encore et toujours le péril clérical est pressant ! C'est aussi la rengaine des épaves du Bloc disloqué et qui cherche à se rejoindre à la façon des tronçons de certains reptiles qu'on disperse avec horreur.
Le Sollicitor. — Ce pauvre homme ne voit pas les sophismes de ses contradictions.
Le Directeur. — Combes a la mentalité de tous les apostats. Voyez dans l'Histoire l'empereur Julien qui lui ressemblait : que d'illusions en cette âme et que de déceptions dans sa vie de tyran, toujours haletant et inassouvi ! Pourriez- vous, par aventure, vous imaginer la raison d'être d'Emile Combes sans un péril clérical ? Il lui faut de toute nécessité d'une part une religion vaincue, morte ; et, d'autre part, un complot clérical menaçant les jours de la République. Comprend qui peut ! Il reconnaît que par lui les cléricaux sont dispersés, spoliés, exilés ; il ne veille plus que sur le sort du butin dilapidé ; et il demeure inquiet.
Le Professeur. — Il fait grief à l'Eglise d'avoir, au nom de
la Monarchie et de l'Empire, combattu la République sans merci. Comme si, ami de l'ordre, le clergé, ainsi que toute autre classe de la société, ne pouvait prendre ses garanties où il les rencontrait !
Le Directeur. — L'Eglise, à vrai dire, n'a pas d'une façon immuable de préférence politique ; elle aime l'ordre qui facilite son action morale et elle respecte en tous lieux l'autorité digne de confiance. On peut dire qu'elle n'a jamais, en France, pousséles partis; quelques-uns ont entraîné ses enfants ; mais ceux-ci avaient en la matière toute liberté. Emile Combes s'arrête à l'indépendance récupérée par le Saint-Siège dans le choix des évêques et à la liberté des é\êques dam la nomination des pasteurs des fidèles ; il >e plaint que pape et évêques s'attachent à choisir des instruments dociles, des gens médiocres, avant tout soumis^ plutôt que des natures d'élite, recommanda blés par leur savoir, par leur talent, et, sans doute, aussi par leur tendance à la fidélité envers l'homme qui discernait entre ses partisans, de préférence qu'envers Dieu qui ne tolère dans le sanctuaire que la grâce des élus.
N'est-il pas admirable, en effet, de voir Combes si préoccupé de n'avoir à la tête de l'Eglise de France que des esprits très éminents, parmi lesquels il se serait rangé certainement, il faut le supposer, s'il avait gardé la livrée du sanctuaire que son manque de vertu fit déserter. Supposons que Pie X, pou^ le moment, doive rechercher de préférence la piété et la soumission dans les prêtres qu'il appelle à la direction des fidèles, et qu'il préfère sincèrement ces vertus à des qualités plus brillantes, mais frottées de modernisme ; qu'en conclure tout d'abord, si ce n'est que, sous le régime concordataire, un gouvernement hostile à l'Eglise lui avait imposé beaucoup trop d'hommes qui, dépourvus assez généralement des émineuts mérites chers à M. Emile Combes, manquaient encore et surtout de piété et de soumission, reconnaissant trop facilement, par des engagements pris en marge de leur mandat sacerdotal, qu'ils devaient à la société laïque plus qu'à l'Eglise de Dieu ? C'est de notoriété publique, systématiquement, que Dumay, dernier directeur des Cultes,
conduisait à la Séparation. Durant vingt-cinq ans, c'est comme par hasard ou par simple inadvertance que cet homme laissait arriver à l'épiscopat des candidats ayant les mérites requis aujourd'hui par le démolisseur et l'apatriote correspondant de la Nouvelle Presse de Vienne. En effet, de parti pris et constamment, Dumay écartait les théologiens, les professeurs éprouvés des Instituts catholiques, les réguliers austères, et tout prêtre enfin qui, par désintéressement ou par vocation sincère, vivait en dehors des intrigues et loin du monde. Gertes,et c'est Le Temps qui en convint, on présentait de temps à autre au Saint-Siège un caudidat de quelque valeur intellectuelle ou morale ; mais on ne le faisait généralement pas exprès. Ordinairement, ce rare homme était un obj >t de troc et son entrée livrait passage à d'autres qui n'effraient aucune garantie !
Ce sont ces tristesses, cette abomination et cette désolation introduites dans le sanctuaire et que Mgr J. Fèvre dénonça en deux volumes sensationnels (1), qui préparèrent la Séparation et la firent s'accomplir sans grand émoi chez les fidèles, et sans affliger l'Eglise outre mesure.
On pouvait craindre un schisme ; Combes vaticinait que cette Eglise, battue et spoliée, revenait à l'assaut ; qu'il fallait se garer et toujours trembler devant elle. Le pauvre homme ! Il disait en même temps, que les écoles libres se dépeuplaient, que les églises étaient abandonnées, que les Congrégations avaient disparu avec leurs biens, que le recrutement du clergé était tari, que le catholicisme se rétrécissait chaque jour, que les campagnes faisaient défection, que dans tous les cantons il y avait des presbytères déserts et des temples fermés !... Mais alors, si vraiment il n'y avait plus ni armée, ni trésor de guerre, ni foi, ni rien, qu'était encore l'Eglise en France, et où donc se trouvait le péril clérical que dénonce sans cesse ce mameluk impénitent ? Ou bien Combes se trompe sur l'état réel de l'ennemi qu'il se donne et alors il a le trac des criminels déçus
(1) V Abomination dans le Saint Lieu et les Désolations dans le Sanctuaire, 2 vol. in-12, 6 francs (chez A. Savaète éditeur, 15, rue Malebranche, Paris).
dans leur attente ; ou bien, tout est comme il dit et alors il peut aller se coucher.
Cette digression, Messieurs, n'a d'autre raison d'être que de vous apprendre ce qui se dit et se passe chez nous ; et, par là, de vous laisser entrevoir ce que, par les mêmes procédés et les mêmes moyens, on prépare chez vous. Il vous reste quelques étapes à faire ; du pas où vous y allez, vous les franchirez en peu de temps.
Le Sollicitor. — Donc, et raison de plus, il faut se défier de sir W. Laurier et des sacs enfarinés qui l'entourent. Mais s'il y avait lieu de revoir ce que vous avez dit de notre ancien Premier, il faut aussi préciser la question des « biens des Jésuites > . A mon sens, vous l'avez trop sommairement traitée dans vos Voix Canadiennes.
Le Professeur. — A peine y est-elle effleurée.
Le Directeur. — Je l'ai indiquée, rien de plus ; je l'ai fait, ce me semble, à l'avantage de vos compatriotes !
Le Professeur. — Certes !
Le Sollicitor. — Trop ! Cette question est plus compliquée, qu'on le pense généralement ; par suite, très peu connue ici et même chez nous.
Le Directeur. — Aucun livre jaune, bleu, rouge ou blanc n'a produit les documents officiels qui la concernent. Je vous dirai même que les Pères Jésuites, individuellement, sont à ce sujet aussi pauvrement documentés que les autres. Ainsi je m'accrochais un jour au Père Eug. G. et lui demandais : et ces « biens des Jésuites >> dont parle Mgr Fèvre dans son complément de Darras, qu'est-ce que c'est ? Il m'avoua n'en savoir rien. J'attaquais alors le Rév. Père P. à ce même sujet ; il me dit : « Ah ! oui, oui ! J'ai entendu parler vaguement de cela !... Il y eut arrangement,... partage,... cote mal taillée,... oui, oui, cote fort mal taillée et recousue à la diable, mais je ne sais comment et pourquoi.
— Cependant, fis -je remarquer, le Saint-Siège est intervenu.
— Oui, le pape, n'est-ce pas, s'en est mêlé et les Saintes Congrégations aussi ; on a réconcilié les personnes en accommodant