I. — Vers l'Abîme
au cours des études que je traite au grand jour, tandis que, autruches apeurées, ils se cachent la tête sous l'aile ou dans le sable. Je lutte contre eux uniquement en faveur de la justice distributive et pour la restauration de la vérité historique audacieusement falsifiée par eux parmi vous, on se doute bien dans quel intérêt.
Excusez-moi. J'oublie que vous ne me demandez que quelques lignes alors que dis volumes débordent de ma plume ; et encore ne me demandez-vous pas tout ce que je puis savoir en toutes choses canadiennes ; mais seulement ce que je pense des Canadiens-Français, qui, d'un si petit, sont devenus un si grand nombre, et aussi quel avenir je prévois pour cette prodigieuse prospérité familiale.
Eh ! ce que j'en pense ? Naturellement que c'est fort bien ; mais aussi qu'il n'en faut pas triompher trop tôt.
« Les Canadiens-Français sont des braves gens qui font, certes, grand honneur à leur vieille mère patrie, laquelle par malheur, ne leur resemblant plus guère, a cessé pour le moins de les encourager dans le culte antique du beau, du juste et du bien, comme aussi dans l'amour tenace du foyer et de l'autel.
« Vous n'étiez que 63.000 le jour de la conquête brutale, le lendemain de l'abandon fatal. Encore cette poignée d'hommes opprimés restaient-ils détachés de la patrie, perdus au bout du monde, sans autres guides et chefs que leurs prêtres plus dévoués qu'informés. Pour leur salut, du moins, étaient-ils fortement enracinés au sol fécondé par leurs labeurs, étonnamment attachés à leurs autels vers lesquels montaient leurs soupirs et leurs vœux.
« La terre et l'autel furent donc le refuge, l'espérance de vos pères, et la consola ion durable ae leurs fils ; ils restent la force inébranlée et la gloire de leur postérité prodigieuse. Vous voilà 3.500.000 Franco- Canadiens, répandus dans toute l'Amérique du Nord. Mon avis ? Il est que vous êtes déjà ainsi trop disséminés et encore bien trop faible pour atteindre le but nécessaire, pour tenir dignement tête au maître qui vous surveille, et faire victorieusement face aux dangers qui vous entourent.
« Trois à quatre millions, c'est beaucoup en soi ; mais relativement à la nature et aux masses des groupements qui vous étreignent, vous jalousent ou vous convoitent ; aux intérêts contraires qui vous compriment, est-ce assez ? Est-ce de quoi, surtout, vous contenter et vous donner envie ou loisir de vous disloquer et de vous entredéchirer ? Etes-vous unis ? En masses compactes, sur tous les fronts de votre bataillon carré et mobile, offrez vous des poitrines également vaillantes à l'ennemi ? Alors que font parmi vous tant de faux-frères, francs-maçons et libéraux, tous les jours en quête d'un plat de lentilles
ou de chaînes dorées ? Trois ou quatre millions ! et vous n'étiez que 63.000 il y a moins d'un siècle et demi ; c'est imposant. Pensez-vous cependant progresser à l'avenir comme par le passé ? Supputez alors votre nombre dans cent ans !
« Toute révérence sauvegardée, vous dirait un esprit satirique, comme il n'tn manque pas autour de vous, les lapins d'Australie ont donné, en cette voie, un exemple mémorable et récent ; le lapin polonnais de même d'autre façon.
« Or, pouvait-on ajouter à ce sujet : l'homme impitoyable appela à son aide tous les dieux complaisants et Pasteur avec eux pour décimer systématiquement, sinon pour détruire totalement. Admettez-vous, du moins, que vos adversaires ne feront rien pour se défendre, et qu'ils seront, s'il le fallait enfin, moins avisés ou moins résolus que les Australiens léporicides qui chassent de race ?
« Pour vous dominer, vous, Canadiens-Français, fatigués de vous persécuter en vain, ils vous ont d'abord noyés dans le flot saxon-iroquois ; quand cela même ne suffisait plus, W. Laurier et ses aides, suppléant au zèle des Anglais qui faisaient confiance à ces alliés libéraux, contre vous, c'est-à-dire à leur aide, appelèrent les juifs-errants et loqueteux qui s'étaient rendus odieux en d'autres pays ; à ce flot vorace, charriant la misère et la vermine, ils ajoutèrent d'autres parias étrangers, en grand nombre, dont ils comptent faire des citoyensbarrages, destinés à endiguer votre flot montant. Et puis, à quels autres expédients, ne recourrait-on pas bientôt et à quels attentats en cas de détresse extrême ?
« Donc, ne triomphez pas.
« Au contraire, en serrant vos rangs, continuez vos efforts, et, puisque vos vertus ancestrales vous ont déjà valu tant de force, de mérites et d'espérances, restez-y inébranlablement attachés. Si vous n'abandonnez ni votre sol, ni votre Dieu, soyez certains que la Patrie comme la Providence vous resteront invariablement fidèles et vous confirmeront dans l'Amérique du Nord en la noble mission qui vous semble donnée dès ce jour.
« Vous me paraissez comme Hercule,, jeune tncore, tenté au croisement d'un chemin et perplexes sur la direction à prendre : faut-il verser dans l'impérialisme et s'y perdre sans retour,ou plutôt améliorer l'autonomie jusqu'à l'affranchissement complet ; ou bien encore conviendrait-il mieux céder enfin aux avances du Sud et faire figure d'étoiles nouvelles dans le ciel étincelant des Etats-Unis, ou encore, par un retour opportun aux anciennes limites, redevenir en vrai Canada une nation française solide, prenant fièrement rang dans le concert des nations libres de leurs destinées ?
a Ce n'est pas en quelques lignes qu'on pourrait vider ces questions et je les écarte ici pour ne plus m'étendre. Quoi qu'il en soit, et pour le moment, les Canadiens-Français n'ont rien à faire aux Etats-Unis, où le sol, moralement aride, boit leur sang et leur foi. Vous devez combler les vides énormes qui vous entourent, peupler les terres immenses, éparses dans votre patrimoine ; il faut, chez vous, occuper toutes places vides pour ôter à l'Américain l'envie avec l'occasion de vous pénétrer, en attendant qu'il émette la prétention de vous incorporer.
De quatre devenez quarante millions de Franco-Canadiens solides et résolus ! Avant cette heure, l'Angleterre ne sera plus que votre sœur a>née et non plus votre souveraine ; votre tache d'huile profonde, continue, indélébile aura gagnée de proche en proche d'immenses espaces ; l'Anglais déraciné et mercantile aura déjà déplacé sa tente, sinon définitivement replié ; vous aurez avec le sol la force toujours renaissante, jamais tarie ; les autres écumeront votre travail dans la mesure que vous tolérerez, ils seront vos chasseurs ou vos courtiers, dont vous solderez les services honnêtes en toute liberté.
« Et, si par aventure, un intrus malavisé voulait se mêler de vous contraindre, adossés au Pôle, couverts par des Océans, partout abrités à l'intérieur par les bois et les eaux, ayant de vastes terres occupées, vous inspireriez le respect ou imposeriez votre bon droit. Si malgré vos avantages immenses, il vous fallait attendre encore de la vieille mère patrie des conseils ou son concours, les Lafayette et les Rochambeau vous arriveraient par douzaines pour la bonne besogne : l'indépendance envers et malgré tous.
« Je me borne là et c'est déjà trop pour espérer qu'au Canada on ose reproduire des opinions aussi sincères et très fondées bien qu'apparemment aventurées.
Je vous prie de me croire, votre bien dévoué,
« Arthur Savaète, Directeur de la Revue du Monde Catholique. »
Contrairement à, mon attente, cette réponse fut insérée in extenso, avec des réticences de pure forme, dont l'exposé fut renvoyé à, une date ultérieure.
Le Sollicitor. — C'est égal : être comparés à, des lapins qu'un Pasteur britannique pourrait être invité à exterminer... Mais à, part cela !... Et cela me fait nécessairement songer au sort des Acadiens...
Le Professeur. — Au pays de l'Evangéline !
Le Directeur. — A la Nouvelle-Ecosse ?
Le Sollicitor. — A elle-même ! N'est-ce pas que la chose a son petit parfum britannique et néronien ? Mais ne vous y trompez pas ; elle est en train de le perdre . Jugez-en plutôt ; et, par ce cas particulier, apprenez tous les autres :
« De Port-Arthur, presque au fond de l'Ontario, jusqu'à îa Baie Verte, au sud du Nouveau-Brunswick, sur un parcours de 2.000 milles s'échelonnent sans interruption des établissements français. On dirait des ruches industrieuses, qui bientôt trop petites, envoient de tous côtés des essaims fonder de nouvelles colonies où se reproduira vite la prospérité de la ruche-mère. C'est ce qu'un livre récent appelle une tragédie : The tragedy of Québec or the expulsion of its Protestant farmers. Oui, c'est une tragédie ; et qui mieux est, une tragédie blanche, pacifique. Ni coups de feu ou de couteau, ni cris de douleurs, ni râles de mourants, il y en eut naguère beaucoup trop. Le fermier protestant cède de bon cœur, dirait-on, de lassitude plutôt, sa terre à son voisin, habitant canadien, qui y établit sa famille nombreuse. Petit à petit, des cantons, naguère peuplés d'Anglais et d'Ecossais, changent de face et de maîtres ; le temple protestant devient solitaire, une proprette église catholique projette son clocher étincelant sur le ciel bleu ; et, dans le village, retentit désormais le doux parler de France.
« C'est l'histoire des Cantons de l'Est qui se répète dans Ontario, qui se répétera partout demain.
« Oui, à la vitesse acquise, nous verrons bientôt une seconde tragédie : The tragedy of Ontario ; et si Dieu le veut, d'autres corneilles tristes, dans une troisième, quatrième et autres tragédies, attireront l'attention du gouvernement fédéral, comme le fit M. Sproule pour Québec en 1905, sur l'empiétement constant du clergé catholique et des Acadiens dans les Provinces Maritimes.
« Car, dans ces provinces, comme dans Québec et Ontario, et ailleurs, c'est toujours la même progression de l'élément français, un peu plus lente ici, plus rapide là-bas, mais partout patiente, irrésistible. Ces fiers Acadiens que les malheurs les plus effroyables n'ont pas domptés, refont courageusement leur nationalité.
« Sou venez- vous-en : Un jeune arbre poussait naguère plein de sève dans l'Acadie ; une tempête furieuse le secoua, en emporta soudain les feuilles et les rameaux qu'elle dispersa sous d'autres climats ; les branches rompues, dépouillées, furent coupées et jetées aux vents,
sinon au feu ; le tronc de l'arbre lui-même fut rasé. Il ne restait que quelques racines dans le sol, qui formèrent de nouvelles tiges, mais cette fois si belles et si fortes que l'ouragan ne saurait plus les arracher.
« Ce petit peuple reconstitué a sa fête et ses sociétés nationales. Sa foi est vive, son attachement au souvenir des ancêtres, touchant. Sa forte organisation le protège contre l'absorption anglo-saxonne ; tandis que son accroissement prodigieux lui donne chaque jour de nouvelles forces, lui fait concevoir de meilleures espérances.
« Pour traduire une opinion par des chiffres, la population française des Provinces Maritimes qui n'était que de 105.451 en 1891, arrivait à 141.661 en 1901 ; soit un gain net de 36.310 en dix ans. Et, si le recensement de 1911, disait naguère le sénateur Poirier à la convention acadienne de Church-Point, accuse un mouvement proportionnel de population égal au dernier, nous nous trouverons en majorité dans trois, sur les cinq diocèses, qui constituent aujourd'hui l'Eglise des Provinces Maritimes, l'Eglise de l'Acadie, à savoir : le diocèse de Chatham, où nous faisons au-delà des trois quarts de la population catholique, soit environ 52.000 sur un total de 65.000 ; Parchidiocèse de Halifax, où nous sommes aujourd'hui même, peutêtre, en majorité, et où nous comptions, en 1901, 27.000 contre 27.400 représentants tous les autres catholiques réunis, à l'exception des Bermudes ; le diocèse de Saint- Jean, où le chiffre de la population acadienne égalait aussi, en 1901, le chiffre de tous les autres catholiques réunis, soit 29.000 sur un total de 58.000.
« Le nombre des Acadiens ne subit de diminution dans aucune des trois provinces de l'est ; au contraire, il augmente partout, alors que la population anglaise (catholique et protestante), y diminue rapidement. Le recensement de 1901 donnait, en effet, pour les Provinces Maritimes, une augmentation de 12.730 depuis 1891. Comme les Acadiens, dans ces provinces et dans ce laps de temps, avaient progressé de 36.210, il faut bien conclure que la population anglaise avait reculé de 23.480. Sur ce nombre, les catholiques anglais avaient à enregistrer une diminution d'environ 4.000, et les protestants de 20.000. Et qu'eussent été ces chiffres sans l'émigration d'un bon nombre d 'Acadiens ? »
Est-ce que tout cela ne vous dit rien ? Je vous demande, moi : quand, les Canadiens français seront enfin en majorité dans toute la Confédération de l'Amérique du Nord, — ce n'est pas le déversement annuel et anormal de 300.000 immigrants de tout acabit, qui le retardera indéfiniment, — que se passera-t-il
et que feront-ils naturellement ? Les Etats-Unis ont donné un exemple que l'Australie fait mine de vouloir imiter et que l'Afrique du Sud suivra imperturbablement. Croyez-vous donc que les Canadiens, si avisés et si patients, sont absolument incapables de semblable entreprise ? Si l'indépendance leur souriait alors mieux qu'autrefois, ils n'auraient, en tout cas, qu'à la prendre (1). Certains souvenirs les y pousseront.
Ouvrons donc les Mémoires de la Société Royale au Canada, à la section I, 1908, p. 125 et lisons la lre et 2e partie du titre V : Des Acadiens déportés à Boston en 1755. — (Un épisode du Grand dérangement) par le sénateur Pascal Poirier. J'en ai noté les extraits que voici :
« Bien des années de douleur s'étaient succédé, gémit Longfellow, dans Evangeline, depuis qu'à la lueur de Grand-Pré incendié, des vaisseaux, bondés d'êtres humains, étaient partis avec la marée, emportant tout entières en exil, la nation et la patrie acadiennes. Exil sans fin et d'une pitié sans égale dans l'histoire. Jetés sur des rives lointaines, et séparés les uns des autres, on les vit errer de ville en ville, sans amis, sans dtmeures, sans espérance humaine, résignés, et ne demandant rien à la terre qu'un tombeau. »
Le drame douloureux du Grand Dérangement s'était terminé dans les pleurs des Acadiens et le ricanement des soldats anglais.
(1) Aux Anglais qui s'effaroucheraient encore des revendications actuelles des Canadiens-Français, je rappellerais une conférence du grand historien d'Oxford, M. Freeman (22 février 1886) sur le rôle de Georges Washington. M. Freeman démontre que le noble rebelle a réellement contribué à la gloire et à l'expansion de l'Angleterre, que les Anglais des Etats-Unis, devenus indépendants et obligés de se suffire, sont allés en avant vers l'ouest, y portant la langue anglaise et la loi anglaise, que les pays de l'Union « sont devenus des colonies du peuple anglais, dans un sens bien plus vrai, depuis qu'ils ont cessé d'être des dépendances de V Angleterre ». Puis il prévoit le jour où « se dresseront comme des homes anglais indépendants les Etats-Unis d'Australie, les Etats-Unis de l'Afrique du Sud, les Etats-Unis de la Nouvelle-Zélande, tous liés les uns aux autres par des liens communs et fraternels, unis aussi à leur commune mère par une loyale reconnaissance, sans lui être politiquement soumis ». On ne saurait mieux dire ; et les étudiants d'Oxford applaudissaient les conclusions si élevées de l'éminent professeur. Pourquoi donc le peuple anglais s'étonnerait-il que les Canadiens-Français restent fiers de leur ancienne patrie, lui demeurent attachés « par une loyale reconnaissance ». par les liens si forts des souvenirs historiques et d'un fidèle patriotisme ? Ces sentiments, que rien ne déracinera du cœur des Canadiens, n'ont jamais nui à leur « loyalisme ». (J. Lionnet, Etudes religieuses, 5 mai 1908).
De son poste de Pigiguid, aujourd'hui Windsor, où il gardait plus de mille prisonniers attendant d'être expédiés, le capitaine Murray écrivait au colonel Winslow, stationné à Grand -Pré : « Vous savez que nos soldats les haïssent, et que s'ils peuvent trouver un prétexte pour les tuer, ils le feront »... « Pour moir j'ai hâte de voir ces pauvres diables embarqués, et alors, je me paierai le plaisir d'aller vous voir et de boire avec vous à leur bon voyage. »
Et comme l'embarquement traînait en longueur, il ne trouvait dans les scènes de désolation qu'il avait sous les yeux qu'un motif à se divertir. « Aussitôt que j'aurai expédié ces rascals, écrivait-il de nouveau à son ami, j'irai me reposer avec vous et. nous amuser. »
Tout ce qu'on a dit des misères et des souffrances des Acadiens, au jour du Grand Dérangement ; tout ce que la tradition en a rapporté ; tout ce que Longfellow, poète divin, en a tiré de notes plaintives et désespérées sur son luth immortel, n'en égale pas la lamentable réalité. Ce drame ne peut s'écrire qu'avec des larmes.
Cependant, si cruel que fut l'embarquement, la suite, l'exil, fut plus douloureux encore.
Pour les déportés du Massachusetts, ce fut une agonie de plus de dix ans, sans trêve ni répit ; agonie des hommes réduits à la mendicité et obligés de subir, sans ouvrir la bouche, pour eux et leur famille, les affronts, le mépris, les enlèvements, les rapts, tous les outrages, toutes les injustices, toutes les infamies ;. agonie de femmes à la merci de maîtres prévenus, jusqu'au fanatisme religieux, contre tout ce qui portait le nom de catholique et de français ; agonie des enfants qu'on arrachait aux bras de leurs parents pour se les distribuer ; agonie de l'âme des pères et des mères, en voyant ces mêmes enfants devenir des Anglais, des protestants.
Tout les avait abandonnés ; le roi de France les laissait persécuter, en dépit de la protection que leur garantissait le traité d'Utrecht ; la terre les maudissait, et le ciel restait sourd à leurs gémissements.
C'était un peuple de douleur.
C'est un vendredi, 5 de septembre 1755, à trois heures de l'après-midi, que les Acadiens du Bassin-des -Mines et de Pigiguid furent convoqués dans leurs églises, pour entendre la lecture d'un prétendu message du roi d'Angleterre et de l'Acadie, Georges II. Ce message, auquel le roi et ses ministres étaient tout à fait étrangers, n'était qu'un guet-apens du gouverneur Lawrence.
Quoique la paix existât alors entre l'Angleterre et la France, les Acadiens furent cernés et enveloppés par les soldats anglais dans les murs de leurs églises, et là, désarmés et impuissants, ils s'entendirent déclarer prisonniers de guerre ; et Winslow et Murray, au nom de Sa Majesté britannique, leur annoncèrent que leurs biens étaient confisqués et qu'ils allaient être dispersés dans les colonies anglaises.
Le 10 septembre commença l'embarquement, celui des adultes, les pères de familles et les jeunes gens, à bord de cinq transports ancrés en face du village de Grand-Pré ; et, le 8 d'octobre suivant, il se termina par celui des vieillards, des malades, des femmes et des enfants. Jours à jamais lamentables !
Ce n'est que le 27 octobre que le convoi, quatorze vaisseaux chargés au Bassin-des-Mines et dix à Beaubassin, partit, avec ses cargaisons humaines, pour l'éternel exil.
Le nombre des Acadiens qui furent dispersés, depuis Boston jusqu'à la Caroline du Sud, dans les plantations anglaises, nullement préparées et mal disposées à les recevoir, et, par les autorités régionales, distribués, ensuite, dans les villes et les villages, s'éleva à six mille environ. Il y en eut quinze cents autres, au moins, à qui il ne fut pas permis de débarquer.
Les premiers qui arrivèrent à Boston appartenaient au convoi destiné aux « plantations » du Sud, la Virginie et les deux Carolines.
Une tempête formidable s'était abattue sur eux, à leur sortie de la baie d'Annapolis, et six vaisseaux parmi les plus malmenés avaient dû faire relâche, à Boston, pour se mettre à l'abri et
réparer leurs avaries, pendant que les autres poursuivaient leur route.
La Chambre des Représentants du Massachusetts^ qui était en session, à Boston, chargea, le 5 novembre, une commission spéciale d'aller examiner cette cargaison de papistes exécrés.
Les six transports, de simples goélettes, jaugeaient en tout 485 tonneaux, et portaient 1.077 personnes.
Le rapport de la commission, lu devant la Chambre, disait entre autres choses : les vaisseaux ont en général trop de monde ; les provisions ne sont pas suffisantes pour le voyage qu'ils ont à faire, surtout à cette saison de l'année ; l'eau est très mauvaise.
Sur le Dolphin, transport de quatre-vingt-dix tonneaux, où il y avait 227 personnes entassées, quarante étaient couchées sur le pont, malades ; ils en avaient compté autant sur le pont du Davis, vaisseau de même tonnage.
La Commission ne recommanda pas qu'il leur fut porté secours, et la Chambre des Représentants ne leur en procura aucun.
Il se trouvait, à ce moment-là, à Boston, un membre du Conseil du gouverneur de Halifax, nommé Benjamin Green. Il eut la curiosité d'aller voir cet étrange chargement qui arrivait de son pays. Le spectacle de tant de malheureux, des femmes pour la plupart, mourant sur le pont des vaisseaux, le toucha. Il eut pitié, et, allant trouver les membres de la Législature, il offrit de dédommager les armateurs de ce qu'ils pourraient perdre sur le prix du passage jusqu'à destination, s'ils voulaient alléger les vaisseaux du surplus de leur fret humain, lequel était fixé réglementairement à deux passagers par tonneau, et si la ville ou la province consentait à en prendre soin. Le bon Samaritain n'eut pas agi d'autre façon.
L'offre de Green fut acceptée, et une cinquantaine de ces moribonds furent mis à terre, pendant que les transports, la tempête calmée et les avaries réparées, reprenaient la mer.
Dans la répartition qui fut faite des exilés entre les différentes provinces anglaises d'Amérique, le Massachusetts eut sa large part.
Les cargaisons qui lui étaient destinées arrivèrent à Boston les unes après les autres. La première à décharger fut, croyons-nous, le Seaflower, goëlettte de quatre-vingt-un tonneaux, appartenant à un caboteur du Maine, le colonel Nathaniel Downell, laquelle s'étant rendue, durant le mois de septembre, à Grand-Pré, pour affaires de commerce, fut réquisitionnée par Lawrence pour le transport des Acadiens. Ce vaisseau, comme la plupart des autres, d'ailleurs, n'était nullement propre au service des passagers. Murray, qui avait hâte de quitter Pigiguid, comme nous l'avons vu, pour aller s'amuser avec Winslow, y avait entassé, pêle-mêle, deux cent six personnes, malgré l'ordre de ne charger les transports que dans la proportion de deux personnes par tonneau, ce qui était déjà trop.
Les autorités de Boston hésitèrent longtemps à laisser débarquer sur le sol puritain les catholiques romains qui leur étaient odieux, et qui leur arrivaient dénués de tout.
Pendant ce temps -là, les Acadiens mouraient de faim dans la cale et sur le pont du Seaflower ; et il était défendu au capitaine d'en laisser descendre un seul à terre, et à tous de leur porter secours.
Un certain Thomas Hutchinson, qui les visita, a laissé de leurs souffrances un récit navrant. Malgré la consigne sévère, il résolut d'en sauver quelques-uns. A ses risques et périls, il fit descendre et loger chez lui une veuve du nom de Benoit, avec ses quatre fils et un petit-fils, qu'il avait trouvée mourant de misère après quinze jours de maladie, sans personne pour lui donner aucun soin.
Afin d'empêcher que tous ces malheureux ne périssent de privations et de froid, les chambres nommèrent, à la fin, un comité chargé de s'enquérir des faits et de trouver quelque moyen de leur venir immédiatement en aide.
La recommandation du comité fut de les placer temporairement à Boston et dans les villes environnantes ; de les nourrir et de les loger, sauf à se faire rembourser, plus tard, parle gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, ce qu'ils auraient coûté à la province.
En conséquence, le gouverneur fut requis par les deux Chambres de notifier Lawrence que la province du Massachusetts prenait à sa charge les Français de la Nouvelle-Ecosse qu'il lui avait envoyés, mais à condition qu'elle serait par lui remboursée de tous les frais encourus et à encourir. Le message ajoutait : « Nous vous donnons avis que si vous nous envoyez d'autres déportés de même provenance, ils n'auront pas la permission de débarquer, à moins que le gouvernement de la Nouvelle -Ecosse ne s'engage expressément à rembourser à cette province les dépenses qu'ils pourront occasionner. »
Au Seaflower à peine déchargé vint s'ajouter le S wallon, capitaine William Hayes, parti, le 13 décembre, du Bassin-des-Minesr avec un chargement de 236 âmes.
Rassuré du côté des frais par le message qu'il venait d'envoyer à Lawrence, le gouvernement n'hésita pas à laisser le nouveau contingent joindre à terre les premiers arrivés, et, le 23 décembre, il autorisa par un Acte spécial, « les Cours des Sessions Générales de la paix et les juges de paix des différents comtés et les commissaires des pauvres et les selectmen des différentes villes où ils avaient été répartis, de les employer, de les mettre en service ou de leur prêter assistance de la même manière que la loi leur eut donné autorité de le faire, s'ils avaient été des habitants du Massachusetts. » Les frais à encourir, jusqu'au 10 du mois d'avril suivant, seraient remboursés par la province.
Ces dispositions, sur le papier, paraissent assez humaines. En vérité, c'était, comme nous Talions voir, livrer ces pauvres gens à la cupidité et aux sévices des maîtres, le plus souvent des bourreaux, qui leur étaient donnés. Le bind them oui était une mise en servage, faisant d'eux des ilotes.
A quelques jours de là, le 26, un troisième bâtiment de transport jetait l'ancre dans la rade de Boston.
Avant de laisser les nouveaux arrivés descendre à terre, les Chambres voulurent connaître les intentions de Lawrence à leur égard et quelles dispositions il avait prises touchant les frais de leur entretien. A cette fin, ils mandèrent à la barre de la Légis-
lature le capitaine Livingstone et les armateurs Apthorp et Hancock. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne portaient aucun message du gouverneur Lawrence, ni de son Conseil ; que leurs seules instructions étaient de délivrer les prisonniers, « qui étaient devenus un danger pour la Nouvelle-Ecosse >, entre les mains des autorités de Boston. Les Acadiens étaient dirigés sur Boston pour y être déchargés, comme on jette au large un lest encombrant dont il faut se débarrasser. Non seulement Lawrence n'avait pas pourvu à leurs frais d'entretien, mais ne leur avait donné de vivres que juste ce qu'il leur fallait pour se rendre à destination.
En effet, entassés dans le navire, les nouveaux arrivés, en attendant qu'on décidât de leur sort, périssaient de froid et de faim.
Ce que voyant, les Chambres nommèrent d'urgence un comité pour en prendre soin, temporairement, en attendant une réponse de Lawrence et des instructions du général Shirley, auquel elles avaient fait également écrire. Ce comité avait le pouvoir de les distribuer, comme l'avaient été les deux cargaisons précédentes, dans les différentes "villes de la province ; mais disait l'Acte de la Législature, « cette distiibution ne doit pas être entendue comme leur conférant droit de citoyen dans les villes où ils seront envoyés. »
Entre le 26 décembre et le 16 février, deux autres navires chargés de déportés vinrent mouiller dans la rade de Boston et demander à débarquer leur cargaison humaine, le Race Horse, capitaine Banks, venant de Grand -Pré, avec 120, et le Helena, d'Annapolis-Royal, avec 323 prisonniers. Personne, ni Lawrence ni Shirley, ne garantissait a la province le remboursement de ce qu'ils allaient coûter. Les Chambres, néanmoins, se décidèrent à ne pas les laisser périr, quoiqu'il leur répugnât souverainement, comme elles l'écrivaient au gouverneur Shirley, d'admettre dans leurs villes, au contact de leurs enfants, ces papistes, « dont la grossière bigoterie était notoire, et dont la loyauté à Sa Majesté britannique leur était suspecte. »
En conséquence, et dans la certitude d'être, quoique tardive-
ment, peut-être, remboursés des avances qu'ils pourraient faire, les autorités de Boston ordonnèrent que les derniers arrivés seraient reçus et traités de la même manière que leurs devanciers, c'est-à-dire, distribués dans les diverses municipalités de la province.
A la date du 16 février 1756, le nombre des Ac&iiens internés dans la province du Massachusetts s'élevait à plus d'un millier d'âmes.
Mais la mer n'était pas seule à jeter ses épaves humaines sur les falaises du Massachusetts. Il en sortait aussi des bois ; il en surgissait de partout, pauvres malheureux partis à la recherche, qui d'un père, qui d'une mère, qui d'un enfant, qui d'une épouse, qui d'une fiancée. C'étaient des spectres en haillons et affamés, errant, lamentables, dans la nuit.
Quand ils étaient à bout de forces et de courage ; quand leurs pieds meurtris ne pouvaient plus les porter ; que le froid de l'hiver avait glacé leurs membres amaigris, et le désespoir brisé les ressorts de leur âme, ces mères désespérées, ces orphelins, ces malades, ces vieillards, ces hommes forts vaincus par la faim et la douleur, tombaient d'inanition dans les granges et les hangars qu'on leur avait donnés pour refuges, quelquefois sur le sol gelé, ou dans la neige, et mouraient en invoquant la Mère des Douleurs, leur Patronne, et en bénissant Dieu crucifié. Aucune parole de malédiction ne sortit jamais de leur bouche.
Dans les commencements, la prévention des Bostonais contre les French Neutrals fut poussée au point qu'on leur attribua tous les crimes et méfaits dont les auteurs restaient inconnus, ou que l'on voulait soustraire à la justice. Comme on les croyait capables de tout, ils étaient, sans preuve aucune, accusés de toutr et punis selon toutes les rigueurs de la loi. A Charlestown, où il y avait une poudrière, les autorités municipales adressèrent une pétition au gouverneur pour en éloigner les 31 Acadiens qui y avaient été remisés, de crainte, disaient-ils, qu'ils ne fissent sauter la ville. Pris de peur, la Chambre des Représentants, le Conseil et le Gouverneur se concertèrent pour les faire transférer,
une partie à Leicester et les autres à Spencer, attendu que, disait l'ordre de la Cour, « leur séjour à Charlestown met en danger la sûreté de toute la province ».
A partir de ce moment, les Acadiens furent constamment tenus éloignés de Boston pour des raisons de transes et de paniques de même nature. Ceux qui avaient été, à leur débarquement, envoyés dans les villes maritimes furent, pour la plupart, relégués, peu de temps après, à l'intérieur de la province : il y allait, alléguait-on, de la sûreté de la flotte marchande de la Nouvelle -Angleterre !
Tout ceci autorisait les mesures d'extrême rigueur et les pires traitements.
Cependant il devint bientôt impassible de fermer plus longtemps les yeux à l'évidence des faits.
Ces papistes acadiens qu'on s'était figurés mauvais et dangereux, étaient, à n'en pas douter, des hommes pacifiques ; ces idolâtres paraissaient vivre dans la crainte et selon les commandements du Seigneur ; ceux qu'on avait crus des assassins n'étaient jamais pris commettant aucun acte de violence ; on les avait représentés comme des débauchés, et ils vivaient chastement ; comme des voleurs, et ils se laissaient mourir de faim plutôt que de rien dérober.
Il est à remarquer que les Romains se trompèrent de la même façon à l'endroit des premiers chrétiens.
Tant d'infortune imméritée, joint à tant de courage et à une si grande paix de l'âme, finit par frapper les puritains de la Nouvelle-Angleterre.
Une réaction lente et presque honteuse se fit, pendant un certain temps, en faveur des Acadiens
On leur offrit de les sauver, s'ils convenaient qu'ils étaient sujets du roi d'Angleterre. Les anciens virent un piège là-dessous, et prirent peur. Ils craignirent qu'après leur nationalité on leur demandât d'abandonner leur foi. Se déclarer anglais, dans la province du Massachusetts, c'était presque, à leurs yeux, se déclarer protestants. Et la foi catholique, l'espérance finale du
ciel, était tout ce qui leur restait au monde. Tout perdre, mais non pas la Foi. Us refusèrent en termes reconnaissants ; donnant pour raison que le roi de France ne consentirait jamais à signer un traité de paix avec le roi d'Angleterre, sans stipuler qu'ils fussent réintégrés dans leur patrie et que leurs biens leur fussent rendus.
La Chambre des Représentants, réunie en session, le 18 mars (1756), et ayant à décider du sort d'un certain nombre de nouveaux arrivés, autorisa les commissaires des pauvres à fournir des instruments aratoires et des outils aux hommes, des rouets et des métiers à, tisser aux femmes, le tout n'excédant pas le prix de quarante schellings pour chaque personne ; et aussi à trouver des maisons pour tous ceux qui, maintenant qu'on leur en fournissait le moyen, entreprendraient de subvenir aux besoins de leurs familles.
Des maisons pour se retirer, avec des lits, plus tard, pour se coucher, au lieu de baraquements, de hangars et de granges qu'ils avaient eus pour passer l'hiver ! Et la liberté d'exercer des métiers humains pour gagner leur vie et subvenir aux besoins de leurs familles, au lieu d'être à la charité et de mourir de faim ! Le ciel venait donc enfin à leur secours ; le bon Dieu avait donc enfin entendu leurs gémissements !
Un autre arrêté, pris le même jour, autorisait les municipalités à nourrir convenablement les pauvres et les malades aux frais de la province, ce qui, apparemment, n'avait guère été fait jusque-là. C'était un pan du ciel qui s'ouvrait devant eux.
Tant de libéralités octroyées à des Français, à des catholiques, donnèrent aux princes des clergymen, aux scribes et aux pharisiens de Boston, c'est-à-dire à la classe bien pensante et aux honnêtes gens de la ville puritaine, de sérieuses appréhensions. Leurs représentants versaient décidément dans un libéralisme dangereux. Il y avait parmi eux de la libre pensée irréligieuse. L'Eglise et l'Etat allaient se trouver dans un danger imminent, à cause des mesures d'humanité prises vis-à-vis de chrétiens qui ne priaient pas dans leurs temples réformés. Sans compter que
ces papistes pouvaient faire concurrence à leurs ouvriers, et un tort énorme à leurs pêcheurs de Gloucester, étant meilleurs marins qu'eux. Cela ne se pouvait pas tolérer.
Sous le pression exercée sur eux par la cupidité et la religion, les membres de la Chambre des Représentants et du Conseil capitulèrent devant l'opinion, et, au commencement du mois d'avril, remirent en vigueur, en la remaniant de façon à la rendre plus sévère, une loi passée sous le règne de Marie et de Guillaume d'Orange dite « à l'effet de prévenir tout danger de la part des Français résidant dans la province » ,et qu'ils intitulèrent : « Acte pour empêcher les ci-devant habitants de la Nouvelle-Ecosse et autres Français, sujets du roi de France, de circuler dans la province, sans être munis d'un passe-port, et pour les empêcher aussi d'être employés aux pêcheries et sur les vaisseaux faisant le cabotage. »
C'était le commencement de la persécution.
Sans provocation aucune, sans aucun manquement de leur part, les Acadiens allaient être traités semblable ment aux 2.500 nègres qui étaient, cette année-là, retenus en esclavage dans la province du Massachusetts ; plus inhumainement encore, comme des bêtes de somme trouvées au large, que la police, à coups de fouet, met en fourrière et laisse, au besoin, périr de faim...
Et, cependant, l'article 91 du Code des lois du Massachusetts statuait « qu'il n'y aurait jamais aucun servage, esclavage, vilainage, ou captivité (bond, slaverie, villanage or captivitie) dans la Plantation, excepté pour ceux qui seraient faits loyalement prisonniers dans une guerre légitime, ou qui volontairement se seraient, ou légalement auraient été, vendus ; tout esclave devant jouir des libertés et des immunités chrétiennes essentielles aux bonnes mœurs, selon la loi de Dieu établie en Israël. »
Pourquoi ces rigueurs inhumaines envers des captifs coupables d'aucuns méfaits, auxquels aucun acte d'insubordination ou de violence n'était imputé ; contre lesquels aucune accusation spécifique n'était portée ?...