I. — Vers l'Abîme
priaient, en terminant, le gouverneur de faire parvenir cet arrêté à, qui de droit.
A quatre reprises différentes, Belcher fait adopter par son Conseil des résolutions demandant au général Amherst l'autorisation de déporter ce qu'il restait d'Acadiens dans les provinces, et quatre fois il essuie an refus.
De guerre lasse, et désespérant de gagner le général, il se tourne du côté de l'Angleterre. Les Lords du Commerce, auxquels il adresse d'abord ses réquisitoires et ses factums calomnieux, déclarent que leur sentiment est « qu'il n'est ni nécessaire ni politique d'expulser ce qu'il reste d'Acadiens, vu que, si l'on employait à leur égard des procédés raisonnables, ils pourraient tous devenir des membres utiles à la société et servir les intérêts de la colonie. » Toutefois, ils se récusent et renvoient le gouverneur au Secrétaire d'Etat.
Auprès du secrétaire d'Etat, Lord Egremont, Belcher n'eut pas plus de succès. C'est en vain qu'il réédite la vieille histoire invraisemblable et maintenant usée, que « les Acadiens n'attendent que le moment propice pour soulever les Sauvages, et, aidés par les Français, fondre sur les établissements anglais », lord Egremont lui répond par une fin de non recevoir.
Affolé par le spectre qu'évoquait la présence des Acadiens demeurés au pays, et déterminé d'en finir à tout prix, Belcher se résout à tenter le coup dangereux qui avait réussi à Lawrence, en 1755 : agir comme d'urgence, sans l'autorisation des autorités supérieures, et plaider, ensuite, le fait accompli.
A cette fin, il se fait présenter, le 8 juillet 1762, par les Chambres, une adresse où il est dit :
« Que les Acadiens essayeront toujours, tant qu'ils seront à la Nouvelle-Ecosse, de reprendre, par tous les moyens possibles, possession de leurs terres ; qu'ils sont capables de tous les méfaits : que, confinés comme ils sont, dans les baraques de Halifax, ils demeurent une lourde charge aux Anglais, etc. » La conclusion de Fadresse est « qu'ils doivent être déportés en dehors de la province ».
Le 23 juillet, Belcher provoque une nouvelle adresse, en venant se plaindre au Conseil de l'insolence des Acadiens ; du danger qu'ils font courir à la province, et de l'esprit de trahison qu'ils entretiennent parmi les Sauvages. Le Conseil y répond aussitôt; comme cela était entendu, en lui recommandant de déporter à Boston ce qu'il restait d' Acadiens dans la province, et de les y laisser à la charge du gouverneur Bernard, jusqu'à ce que Son Excellence, sir Jeffrey Amherst, décide de leur sort. »
Il se fait donner le même avis, adresser la même prière, par son Conseil, le 25 du même mois. C'est uae grossière comédie ; c'est Néron consultant ses histrions sur la nécessité d'incendier Rome. Le dernier réquisitoire qu'il se fait présenter semble écrit tout entier de sa main. Ce sont les « insolences », les « dangers », les « incitations » que nous avons déjà vus, assaisonnés de nouveaux griefs : l'insécurité de la Nouvelle-Ecosse tant qu'il restera un Acadien à Halifax ; les inconvénients de nourrir et de garder en prison tant d'ennemis implacables ; le danger qu'ils ne dévastent la province avec les armes et les munitions qu'ils tiennent mystérieusement cachés dans des endroits secrets ; l'effet déprimant que produit dans les âmes des sujets de Sa Majesté l'imminence de tant de calamités, the great uneasiness and distress to the minds of His Majestés subjects, etc. « Pour toutes ces raisons, le Conseil est d'avis qu'à cause de ce danger imminent il est absolument nécessaire de déporter ces Acadiens de la province » ; d'autant plus que si Halifax était attaqué, « ils pourraient bien profiter de l'occasion pour mettre le feu à la ville et se joindre à l'ennemi ». Il n'y a pas un moment à perdre ; il faut, dans l'intérêt du salut public, que le gouverneur se saisisse d'eux au plus tôt et les déporte à Boston, le port anglais le plus rapproché de la Nouvelle- Ecosse.
Mais, à leur arrivée à Boston, seront-ils mis au large ou gardés prisonniers ? Belcher, qui tremble toujours que ses victimes ne reviennent, consulte derechef son Conseil sur ce point important, et la lugubre comédie recommence. Après avoir exhumé toute la correspondance échangée entre Belcher, Amherst et le Ministère
des Colonies, à Londres, depuis le commencement de l'année 1761, c'est-à-dire depuis l'arrivée de Belcher au gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, la sereine assemblée « tomba unanimement d'accord que les dits Acadiens, à leur arrivée à Boston, devraient être détenus prisonniers jusqu'à ce que le général Amherst disposât d'eux selon son bon plaisir. »
Cette opinion, dictée d'avance au Conseil, était à peine formulée, que Belcher, se sentait désormais suffisamment à couvert, fit avancer les cinq transports qu'il tenait prêts et ordonna d'y embarquer tous les Acadiens qu'il trouva sous sa main, quinze cents environ, et de les transporter à Boston.
En même temps, il écrivait à lord Egremont et aux lords du Commerce, en Angleterre, et au général Amherst, à New- York, les lettres les plus lâchement diffamatoires sur le compte de ceux qu'il bannissait de leur pays. Au général Amherst, il recommandait de
« Les séparer les uns des autres le plus qu'il pourrait, afin qu'ils fussent dans l'impossibilité de nuire et de retourner en Acadie ». Si, cependant, on croyait désirable d'en diriger quelques-uns du côté du Haut-Canada, où le général Murray consentait à les recevoir, il n'y voyait aucun inconvénient, « pourvu qu'ils fussent dispersés au milieu d'une population beaucoup plus nombreuse, qui les maintiendrait dans la terreur ».
La législature du Massachusetts refusa net au capitaine Brooks, commandant du convoi, de laisser descendre son monde. Ni les sollicitations de Hancock, le représentant du gouvernement de la Nouvelle-Ecosse à Boston, ni le message du gouverneur Bernard recommandant qu'ils fussent reçus temporairement, ni une lettre de même teneur du général Amherst, ne purent lui faire changer de résolution. Elle ne consentit même pas qu'il leur fût vendu de provisions autrement que pour argent comptant. Les Acadiens n'en avaient pas, et Hancock ne voulut pas en avancer, ni engager le crédit de son gouvernement.
Après trois longues semaines d'attente, les provisions étant
toutes épuisées, sauf ce qu'il fallait pour les équipages, les cinq vaisseaux reprirent la mer.
Qu'allaient devenir tous ces malheureux, ces hommes poussés au désespoir, ces femmes brisées par les privations et la douleur, ces enfants ?
Il restait toujours la ressource d'en faire ce qu'avait fait Bosco wan, d'accord avec Lawrence, en 1758, de ceux de l'île Saint- Jean : les abandonner en pleine mer sur des "vaisseaux prêts à couler. Qui, de Halifax ou de Boston, pourrait entendre les gémissements de ceux qui périssaient, au milieu de l'océan, dans les tourments de la soif et de la faim ? Qui les verrait s'enfoncer lentement sous les flots et disparaître ?... Et ainsi fut fait !
Enfin fut signé, le 10 février 1763, le traité de Paris, qui confirmait l'Angleterre dans ses possessions américaines et rétablissait la paix universelle...
Pour les Canadiens-Français rien ne fut changé, excepté le pouvoir souverain. Ils restaient dans leur pays et leur pays leur restait. Seulement l'Angleterre l'ouvrait aux colons du monde entier. Du monde entier, oui, à l'exception des Acadiens.
A ceux-ci, les pionniers de l'Evangile et de la colonisation dans la Nouvelle-France d'Amérique, il fut fait défense d'entrer dans le nouvel empire colonial. La porte de leur propre pays, l'Acadie, fut ouverte à tout le monde, eux exceptés. Ils restaient toujours en dehors de l'humanité. Le droit des gens leur était toujours dénié. On ne relevait rien contre eux et leurs juges les condamnaient toujours. Ils étaient Abel, et portaient dans tout le vaste univers la marque de Caïn.
La paix signée, ceux du Massachusetts demandèrent à passer en France, ils en furent empêchés ; à s'établir au Nouveau-Brunswick, on leur en refusa la permission ; à se retirer aux Antilles, il leur en fut fait défense ; à rentrer au Canada et à la Nouvelle- Ecosse, on ne leur en donna pas le moyen. ;
En France, ce fut le roi Louis XV lui-même qui, durant les négociations antérieures à la signature du traité de Paris, ayant appris par le duc de Nivernois, son ambassadeur auprès du roi
Georges, que les prisons d'Angleterre regorgeaient d'Acadiens, et qu'un grand nombre était également détenu dans les « Plantations » de la Nouvelle- Angleterre d'Amérique, les réclama comme ses « fidèles sujets » et leur fit dire qu'il les enverrait chercher dans ses vaisseaux....
Et il y eut dans les prisons et les plantations des joies délirantes sans lendemain.
A la nouvelle que le roi de France les allait envoyer quérir sur ses vaisseaux, les prisonniers du Massachusetts étaient entrés dans le délire d'une joie pareille à celle que nous avons vue éclater chez ceux de Liverpool. Sans se soucier de passe-ports, ils sortirent, fous de joie, de leurs enclos maudits et s'assemblèrent, hommes, femmes et enfants, tous libres, à Boston, et dans les autres villes maritimes, attendant les vaisseaux de France.
Les vaisseaux n'arrivèrent pas, ni aucune nouvelle, ni aucun message du « roi bien-aimé », Louis XV.
En justice pour celui-ci, il faut dire que toute J'affaire avait été conduite par le duc de Nivernois, son ambassadeur plénipotentiaire à Londres, durant les préliminaires de la paix de Paris ; que Sa Majesté n'en avait probablement pas eu de connaissance personnelle, absorbée qu'Elle était par les hauts devoirs d'Etat et par les soins à donner à sa dernière maîtresse, glorieusement régnante. D'ailleurs, eût-Elle voulu envoyer chercher ses « fidèles sujets » qu'Elle en eut été empêchée. A Montague Wilmot, successeur de Belcher au gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, que cette rumeur avait extraordinairement alarmé, lor Halifax écrivit, le 26 novembre 1763, au nom du roi d'Angleterre, que des représentations énergiques venaient d'être faites à la cour du roi de France au sujet des entreprises clandestines du duc de Nivernois ; que le cabinet de Londres prendrait les moyens de les faire avorter, et que, de son côté, le Gouvernement de la Nouvelle-Ecosse devait ne pas perdre de vue ceux qui conduisaient ces négociations ténébreuses et empêcher qu'aucun Acacien ne sortit furtivement de la colonie.
Les autorités de Boston, aussi alarmées que celles de Halifax,dé-
putèrent Jasper Mauduit auprès de lord Grenville, à Londres, pour lui faire des représentations. Le noble lord leur fit dire de n'avoir crainte ; « que rien de tout cela ne se pouvait faire, étant contraire aux lois qui régissaient la navigation ; qu'il était interdit au roi de France d'envoyer aucun vaisseau dans les colonies anglaises ».
Elles n'en demandèrent pas moins à voir la liste de ceux qui voulaient passer en France. Il s'en trouva, à la date du 24 août 1763, onze cent dix-neuf, appartenant à cent soixante et dix-huit familles. C'était probablement tous ceux du Massachusetts capables de prendre la mer.
Aussitôt, de nouvelles complications surgirent. Puisque le roi de France réclamait les Acadiens en les désignant comme « ses sujets )\ ils avaient donc été, depuis huit ans, des prisonniers de guerre à Boston. Business is business. On établit le compte à payer, basé sur les déboursés de toutes sortes : il s'éleva à la somme de 9.563 louis sterling, 9 schellings et 10 pences. Pourquoi ne pas faire verser d'abord cet honnête denier dans le trésor de la province ? On verrait ensuite à laisser partir les prisonniers, s'il y avait lieu.
On trouva ceci, encore : S'ils partent, nous perdrons le bénéfice de leurs services.
En troisième lieu, on découvrit soudainement qu'ils « étaient susceptibles de devenir des sujets anglais utiles ».
Plusieurs autres raisons également bonnes furent trouvées pour les garder. En tous cas, il était nécessaire, avant de rien arrêter définitivement, de référer le cas au ministre des Affaires Etrangères, à Londres, et rien ne serait fait avant d'avoir une réponse de la métropole et surtout avant d'être remboursé.
Louis XV ne paya point la rançon demandée. Il restait à peine dans ses coffres royaux ce qu'il fallait d'argent pour offrir à la haulte et puissante damoiselle Du Barry quelque cadeau digne de Sa Majesté Très-Chrétienne, et fournir aux grands de son royaume de quoi soutenir, dans un luxe oriental, la dignité du trône et de l'autel.
Ces « fidèles sujets » qui souffraient la persécution dans le»
prisons du Nouveau-Monde, pour le France et la Religion,, qu'était-ce après tout aux yeux du roi, de ses courtisans et de leurs maîtresses ? Des gens du peuple, des roturiers, de la canaille, comme il y en avait 20 millions en France.
Le résultat final fut que les Acadiens du Massachusetts ne purent pas partir, et qu'ils se virent ramenés de force dans les villes qui leur servaient de prisons.
Ils avaient aperçu la terre de promission et avaient pensé en mourir de bonheur ; et voici que l'enfer se refermait sur eux...
Les mêmes raisons pour garder les Acadiens du Massachusetts valaient toujours : la nécessité de toucher préalablement la rançon de 9.563 livres sterling, et l'importance « de ne pas perdre le bénéfice de leurs services ». A ces deux raisons d'ordre majeur vinrent s'ajouter les protestations d'énergumène du gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, adressées simultanément à Londres et à Boston, contre le projet de laisser les Acadiens s'établir si près de leur ancien pays, où ils ne manqueraient pas, aussitôt arrivés, d'entrer en communication secrète avec la France ; d'ourdir de noirs complots contre l'empire britannique ; d'ameuter les sauvages ; « de s'accaparer du commerce des pelleteries » ; bref, de faire courir à la colonie tout entière les plus grands dangers.
Cette fois-ci, encore, ils ne partirent pas.
Leur situation, à la suite de tous ces événements, ne s'était pas améliorée. Qu'on en juge par le message suivant de Fra Bernard, gouverneur du Massachusetts, communiqué à la Chambre des Représentants, le 18 janvier 1764.
La petite vérole sévissait alors à Boston, et les Acadiens, quoi qu'ils n'en eussent pas été atteints, avaient été séquestrés, et personne ne pourvoyait à leur subsistance. Ils périssaient de froid et de faim.
« Le cas de ce peuple, disait le message, est en vérité lamentable. Aucun d'entre eux n'a encore attrappé la petite vérole, et ils n'ont que leur travail de chaque jour pour vivre. S'ils ne peuvent pas aller chercher de l'ouvrage dans la ville, ils mourront de faim ; s'ils y vont, ils prendront la maladie. Comme ils sont
entassés dans de tout petits logements et dépourvus du nécessaire, il faut qu'ils trouvent quelque moyen de ne pas périr misérablement. Je me suis abouché à ce sujet avec les selectmen, quir à leur tour, ont consulté les commissaires des pauvres. Les uns et les autres prétendent qu'ils ne peuvent rien faire pour leur venir en aide. Je me trouve, en conséquence, dans la nécessité de m'adresser à vous pour sauver la vie à ces gens. Donnez-leur de quoi manger, et, de mon côté, je mettrai les casernes, barracks of the Castle, à leur disposition. Quand ils y auront demeuré assez longtemps pour montrer qu'ils n'ont pas été infectés par la maladie, ils pourront alors être admis dans d'autres villes et y trouver de l'ouvrage, ce qu'il leur serait impossible maintenant de faire. »
La Chambre des Représentants et le Conseil consentirent à ce que le gouverneur les internât dans les casernes et leur votèrent de quoi « subsister » jusqu'au 15 du mois suivant, c'est-à-dire trois semaines.
Mais comme un certain nombre de ceux qui se trouvaient dans les villes du littoral de la mer avaient profité des derniers événements pour s'enfuir à Saint-Pierre et Miquelon et au Canada, sur des bateaux de pêche et autres voiliers, le gouvernement fit défendre, par proclamation royale, à tout capitaine, maître et patron de vaisseau de prendre aucun Acadien à son bord. C'était remettre en vigueur une loi passée sept ans auparavant, et quo le traité de paix entre la France et l'Angleterre avait, depuis près d'un an, fait tomber en désuétude.
Cette proclamation tombait mal pour les pauvres prisonniers,, comme nous allons le voir.
Dans l'été de la même année, savoir le 26 juin 1764, neuf ans après le Grand Dérangement, cinq ans après la prise de Québec, et un an après le traité de Paris, le comte d'Estaing, lieutenantgénéral et gouverneur pour le roi de France aux Antilles, fit savoir, par proclamation, aux Acadiens de la Nouvelle -Angleterre que ceux d'entre eux, hommes, femmes et enfants, qui seraient désireux de se retirer sur l'île Saint-Domingue, n'avaient qu'à en
donner avis à John Hanson, marchand de New- York ; que celui-ci fournirait tout ce qui leur serait nécessaire, provisions, vivres et prix du passage, pour s'y rendre, et que là ils seraient bien traités par le gouvernement français, qui leur donnerait des terres et de quoi subsister durant les premiers mois.
Les Acadiens se cramponnèrent à cette nouvelle planche de salut, comme font ceux qui se noient, à une épave. 66 pères de familles, représentant 406 personnes, signèrent, pour eux-mêmes et pour leurs frères, une requête au gouverneur et aux Chambres de Boston, qu'ils présentèrent, le 1er décembre (1764), sollicitant un passeport général pour tous ceux d'entre eux qui voudraient aller aux Antilles françaises.
Certains que leur prière serait exaucée, et déterminés de redevenir des hommes libres, un grand nombre quittèrent, comme ils l'avaient fait une fois déjà, les villes et les villages où ils avaient été si longtemps enfermés, et se rendirent tout de suite à Boston, attendant l'heure de prendre la mer. Afin de se procurer pour eux-mêmes et leurs familles les choses de première nécessité, ils vendirent le peu qu'ils possédaient, quelques objets mobiliers et leurs outils de travail.
Le premier acte des autorités municipales de Boston fut de les interner dans un entrepôt à sucre, sur la pointe du Moulin-à- Vent, où ils furent gardés à vue, sans qu'il leur fut permis de faire parvenir aucune communication à John Hanson.
Ne recevant pas de réponse à la première pétition qu'ils avaient adressée au gouverneur, les prisonniers lui en remirent, le 1er janvier 1765, une seconde, où je relève les passages suivants, touchants dans leur naïve simplicité.
« Nous vous souhaitons, commencent-ils par dire, une bonne et heureuse année, avec toutes sortes de prospérités, et aussi que vous nous accordiez un passeport pour les colonies françaises, où nous désirons beaucoup aller.
« Votre Excellence a connaissance de l'offre qui nous est faite. Cela fait neuf ans que nous vivons ici dans l'attente d'être rendus à nos compatriotes, et votre silence semble vouloir fermer la porte qui
nous est ouverte. Nous avions toujours cru qu'en temps de paix, dans tous les pays du monde, la porte des prisons s'ouvrait aux prisonniers. Permettez-nous de trouver étrange notre détention ici.
« On nous répète que nous jouissons de la liberté de pratiquer notre religion ; cela nous semble contraire aux faits ; car, en nous détenant ici malgré nous, vous nous mettez dans l'impossibilité de l'exercer. C'est de la dureté envers nous. Vous nous faites une situation bien dure, nous mettant dans l'impossibilité de rien faire pour améliorer notre condition.
« Excellence, si vous n'avez pas bientôt compassion de nous, nous allons tous périr de froid et de faim.
« Depuis (un mois) que nous vous avons présenté notre première requête, nous avons reçu quatre-vingt quatorze livres de mouton, deux charges de bois, deux boisseaux de pois, cinq boisseaux de pommes de terre et de navets, pour soixante et douze bouches que nous sommes ici... Gela est bien dur, Monsieur.
« Veuillez donc avoir compassion de nous, pour le temps qui nous reste à demeurer ici.
« Signé : Jean Trahant, Costin Thibodot, Jean Hébaire, Charles Landry, Allexis Braux. »
Cette fois encore la permission de partir leur fut refusée. Le gouverneur Fra Bernard, dans un message au Conseil, donne les raisons de son refus : « C'est qu'il a toujours considéré les Acadiens comme des sujets anglais », et qu'il ne peut pas les laisser s'en aller sans l'autorisation du Ministre.
Ils sont tour à tour sujets anglais, ou sujets français, selon les chances qu'on a de les mieux exploiter : français pour être rançonnés comme prisonniers de guerre ; anglais pour se faire enrôler de force sur la flotte du roi.
Cependant, les Chambres nommèrent encore une fois un comité pour s'enquérir de leur situation exacte et mettre une fin finale à leurs plaintes éternelles.
Sur leur situation, le rapport fut que beaucoup de ces pauvres Acadiens étaient très malades, et que les autres s'affaissaient de jour en jour, ce qui était dû, soupçonnaient-ils, au fait qu'ils avaient été trop longtemps sans prendre de nourriture. « Ceux qui ie peuvent veulent bien travailler ; mais la dureté du temps
est telle qu'ils ne peuvent pas trouver assez d'ouvrage pour vivre et encore moins faire vivre leur famille. »
Pour remède à leurs maux et surtout aux ennuis du gouvernement, le comité propose que les selectmen des différentes villes où ils ont été originairement répartis les reprennent à leur charge et s'arrangent avec eux « du mieux qu'ils pourront », mais qu'il ne leur soit pas permis de sortir de la province, pas plus qu'à d'autres des leurs d'y rentrer.
Ce recommencement de persécution parut odieux au gouverneur ; car Bernard, comme Pilate quand il fit flageller Jésus, parce qu'il ne trouvait aucun mal en lui, cherchait, à sa manière, à les sauver.
S'il s'était prononcé contre leur départ pour les Antilles, c'est qu'il considérait que ce voyage leur serait fatal, comme il l'avait été à, ceux de Philadelphie qui avaient été envoyés, l'année précédente, au Cap-Français ; c'était pour les sauver qu'il agissait ainsi, comme l'explique la suite de son message à la Chambre i « Leur cas, disait-il, est vraiment digne de pitié. S'ils vont à Hispaniola, ils courent au devant d'une mort certaine. Peu échapperont aux effets du climat mortel de cette île. C'est plus pour des motifs d'humanité que par considération politique que je m'oppose à ce que le reste d'entre eux entreprenne ce fatal voyage. Ce n'est pas tant pour en faire des sujets anglais que pour les empêcher de périr, que j'en use ainsi envers eux. »
Il termine son message en demandant au Conseil de leur donner quelque coin de terre dans la province pour qu'ils s'y établissent et perdent l'envie d'émigrer aux Antilles françaises, où la mort les attend. Les établir, c'est, selon lui, régler toute la difficulté. Ce message est daté du 24 janvier.
Un comité fut, encore une fois, institué pour s'enquérir des faits.
Dans son rapport nous le voyons se prononcer contre l'idée d'offrir aux Acadiens des terres pour s'y établir, quoi qu'il y en eut en abondance, n'attendant que des colons. Cependant, il reconnaît que « dans l'état où se trouvent les détenus, ils sont dans un danger immédiat de périr, s'ils ne sont pas secourus »,
et termine en recommandant qu'on leur alloue des vivres pour deux mois, jusqu'au printemps.
La Chambre des Représentants, à qui ce rapport fut soumis y souscrivit en partie. Comme les Acadiens mouraient littéralement de faim et qu'ils étaient dans l'impossibilité absolue de se procurer des \ ivres, ne possédant plus ni outils ni rien, elle eut la largesse de leur voter des rations pour quatre jours ! Sa générosité ne s'arrêta pas là. Ayant décrété qu'ils seraient encore une fois séquestrés dans leurs anciennes limites, elle fit, aux frais de la province, enterrer les morts et transporter en voiture, jusqu'à la porte de leur prison, ceux et celles qui ne pouvaient plus marcher ! Quoi qu'ils fussent sortis de leurs geôles sans le passeport exigé par la loi, étant en veine de magnanimité, elle ne les fit pas mettre au bloc, et ne les condamna pas, comme ils en étaient passibles, à être fouettés publiquement, hommes et femmes, garçons et filles, le buste nu jusqu'à la ceinture. Ils furent purement et simplement reconstitués prisonniers.
Et c'est ainsi qu'en l'an de grâce 1765, on traitait, à Boston, en pleine paix, des sujets anglais... ou français, quand c'étaient des Acadiens.
A partir de ce jour, la situation de ces malheureux fut plus lamentable encore qu'auparavant. Jusque-là, c'était le purgatoire avec l'espérance finale du ciel ; désormais, ce fut l'enfer, l'enfer du Dante, refermé sur eux, et scellé.
Allaient-ils donc tous périr, de plus de douze cents qu'ils avaient été dans le Massachusetts ? Mourir de faim, de froid, sous les coups, ces pères et mères profondément chrétiens s'en seraient consolés ; car, après tout, ce n'était qu'abandonner une vie mortelle et misérable. Mais vivre et mourir sans le secours des sacrements consolateurs de l'Eglise ; mais voir leurs enfants, ceux qu'on leur ravissait, élevés dans une religion dont les membres étaient aussi inhumains, pour devenir à leur tour des Puritains, cette pensée leur était intolérable.
Cependant, le gouverneur Fra Bernard cherchait toujours le moyen de les sauver, et il ne s'en présentait aucun.
Douze mois s'écoulent, durant lesquels on n'entend plus parler des prisonniers du Massachusetts, désormais oubliés de l'univers entier...
Il leur arrivait, toutefois, des nouvelles du dehors, de temps en temps ; et ils trouvaient moyen de communiquer entre eux et de se concerter.
C'est ainsi qu'ils apprirent, au commencement de 1766, que le gouvernement Murray avait, l'année précédente, par proclamation royale, ouvert le Canada aux immigrants d'Angleterre et à, tous ceux des colonies anglaises qui désireraient s'y établir. Cent arpents de terre seraient accordés aux chefs, et cinquante à chaque enfant, de toute famille, qui en ferait la demande, gratuitement, les deux premières années, et, ensuite, moyennant une redevance annuelle de deux schellings,
Disait la proclamation : « Ceux qui voudront s'établir dans le bas de la province, comme sur la baye de Gaspé, la baye des Chaleurs et places adjointes, auront (en outre) l'avantage de la pêche. »
Les prisonniers décidèrent de tenter un suprême effort de ce côté-là.
En conséquence, huit d'entre eux, Jean Trahan, Alexandre Breau, René Landry, Isaac Gourdeaux, Augustin Leblanc, Isidore Gourdeaux, Jean Hébert et Joseph Manzerol, remirent, le 8 février 1766, une pétition au. gouverneur, le priant, au nom des Acadiens de Boston, de les faire transporter par mer, eux et leurs familles, au Canada, avec des provisions pour un an, vu qu'ils étaient sans ressources. Ils le priaient en même temps, d'écrire au gouverneur Murray pour lui demander de les recevoir et de leur donner des terres.
Le gouverneur Bernard communiqua cette pétition aux Chambres, l'accompagnant d'un message au cours duquel il disait :
« J'ai toujours eu, depuis que je suis gouverneur de cette province, beaucoup de compassion pour ce peuple. Comme vous le savez tous, ce sont les dures nécessités de la guerre plutôt qu'aucune faute imputable à eux qui les ont arrachés à une situation où ils vivaient dans
l'aisance, dans l'abondance même, pour les plonger d( ns la pauvreté et le servage, d'où ils n'ont aucun moyen de sortir. A plusieurs reprises j'ai cherché à améliorer leur sort et à faire d'eux d'utiles sujets de la Grande-Bretagne ; mais j'ai chaque fois failli à la tâche.
« Voici que vous avez l'occasion de faire, sans qu'il vous en coûte beaucoup, qu'ils ne soient plus à charge à la provinct ni à eux-mêmes, et deviennent, au contraire, une source de richesses et de force pour l'Empire, en Amérique. Il est bien certain que s'ils avaient des terres, sans lesquelles aucun cultivateur ne peut vivre, ils se tireraient d'affaire. J'espère donc qu'ils pourront profiter de l'offre du gouverneur Murray ; donnez-leur en le moyen, et vous ferez un acte d'utilité publique en même temps que de charité. »
Pour réponse, la Chambre des Représentants, sur la recommandation de toute la cour, ordonna que ceux des Acadiens qui étaient venus à, Boston présenter la pétition, s'en retournassent immédiatement dans les villes et villages qui leur avaient été assignés, et, s'ils refusaient, que les vivres leur fussent coupés.
Ils avaient le choix : retourner prendre leurs chaînes, ou mourir, à Boston, de faim.
C'en était trop. Le gouverneur et le Conseil refusèrent de ratifier cette dernière infamie. Ils étaient écœurés.
Il s'en suivit un dead-lock entre le Chambre des Représentants et le Conseil. A la fin, ce fut la Chambre qui céda, et, le 20 février 1766, elle autorisa le lieutenant-gouverneur « à écrire à, Murray pour l'informer que les Acadiens étaient prêts à passer au Canada, s'il consentait à les recevoir ».
Vingt louis sterling furent votés pour envoyer porter le message par deux Acadiens, le lieutenant-gouverneur ne se souciant apparemment pas de confier à, des Bostonais cette délicate mission.
Voici la réponse du gouverneur Murray, telle que rapportée par l'un des deux envoyés :
« Monsieur, j'ai reçu, il y a déjà quelque temps, votre lettre du 25 février à propos des Acadiens de votre province. Je suis d'avis qu'il est de l'intérêt de l'empire britannique, en général et du Canada, en particulier, que ce peuple s'établisse ici sur le même pied
que les nouveaux sujets canadiens de Sa Majesté ; par conséquent, je n'hésite pas à les recevoir. Mais comme ils ont autrefois refusé de prendre le serment d'allégeance et d'apostasie {abjuration), et comme par leur requête à moi adressée ils semblent s'attendre à être maintenus aux frais du gouvernement, jusqu'à ce qu'ils paissent se suffire à eux-mêmes, je crois nécessaire de vous communiquer ma réponse à leur pétition, vous priant de la leur passer, afin que personne ne puisse plaider ignorance. Ceci pour prévenir toute rancœur et tout reproche de côté et d'autre. »
Cette réponse montre combien il s'en fallut de peu que Murray ne Jeur refusât l'entrée au Canada. Quelqu'un les avait évidemment desservis auprès de lui. Ce quelqu'un-là, disons-le sans hésiter, c'était Wilmot, digne successeur de Lawrence et de Belcher. Ce trio de gouverneurs avait passé par des transes mortelles en apprenant, quelques années auparavant, que Murray était disposé à laisser les déportés de la Nouvelle-Ecosse s'établir sur les côtes de la Gaspésie. Pour l'en détourner, ils lui avaient écrit, les uns après les autres, pis que pendre des Acadiens. Les établir dans le fond du Haut-Canada, passe encore ; mais dans le golfe, à portée de leurs anciens établissements, jamais ! Leurs cris avaient retenti jusqu'en Angleterre.
« Je suis d'avis, écrivait Wilmot au Lord de Halifax, que l'établissement d'une colonie d 'Acadiens, soit dans les provinces maritimes, soit sur le long du fleuve Saint-Laurent, exposerait le pays aux plus fâcheuses conséquences. Ce sont des Français fanatiques, des papistes irréductibles... Qu'on les disperse plutôt, par petits groupes, et préférablement à tout autre endroit, aux Antilles françaises. »
Murray, et c'était là l'essentiel, leur ouvrait les portes du Canada ; il y avait sous le soleil un coin de terre où il leur serait permis de vivre et de mourir en hommes libres. Mais on les prévenait qu'aucune assistance ne leur serait donnée. Comment, avec cette perspective, entreprendre le long voyage, sans ressources, dénués de tout et exténués par des années de privation et de souffrances ?
Us se jettent aux pieds du gouverneur et des membres du Conseil, et les conjurent d'avoir compassion au moins des veuves chargées d'enfants, des vieillards, des malades ; de leur procurer à tous le moyen de passer au Canada, et, rendus là, de leur donner de quoi subsister quelque temps, sans quoi ils ne partiraient que pour mourir de faim.
Poussés par le désespoir : « Vous avez toujours été prêts, ajoutent-ils, à nous venir en aide, et nous n'avons que vous, messieurs, à qui nous adresser pour nous tirer de l'abîme de misère où nous avons été jetés. »
Quant au serment d'allégeance, celui qui leur avait été maintes fois proposé en Acadie, attendu qu'il n'y avait pas là, comme autrefois à Port- Royal, aux Mines, à Beaubassin et à Pigiguit, de casuiste pour leur faire entendre qu'il y allait du salut de leur âme, s'ils consentaient volontairement à devenir les sujets d'un prince hérétique et les menacer d'excommunication, ils se déclarent d'avance tous prêts à le prendre.
Ceci se passait à Boston, le 2 juin 1766, onze ans après leur déportation de l' Acadie.
Aucune aide quelconque ne leur fût accordée ; tout au contraire, la Chambre passa une résolution spéciale interdisant qu'il leur fût fait aucune avance : to prevent the Neutrals being supplied any further. C'était une autre manière de les empêcher de partir. C'était se montrer plus inhumain que les Egyptiens ne l'avaient été pour les Hébreux ; car, lorsque ceux-ci sortirent de la captivité d'Egypte, ils purent emprunter des païens des vêtements et autres objets nécessaires à la vie.
Que faire dans ces conditions ? Des messagers furent envoyés dans toutes les localités où il se trouvait des prisonniers, afin de prendre l'avis de chacun et d'agir de concert.
Le sentiment fut unanime de passer au Canada, de s'en aller à tout prix, de sortir de l'enfer. Mais les vieillards, les infirmes, les malades, ne pouvaient pas entreprendre le trajet. Allait-on les laisser en arrière ?
Il y avait dans le port de Boston des vaisseaux en partance