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I. — Vers l'Abîme

pour Halifax et Québec, qui pouvaient très bien les prendre à leur bord.

Il y avait aussi des goélettes et des barges de pêcheurs inoccupées, que les Acadiens s'offrirent de manœuvrer eux-mêmes et de ramener, si on voulait leur en prêter quelques-unes. Ils n'es*suyèrent partout que des refus.

Jean Labordore, que nous connaissons pour l'avoir vu, au sacrifice de ses biens et au péril de sa vie, sauver un navire et un équipage anglais à Mirliguêche (Lunemberg), avant le Grand Dérangement, rappelle une seconde fois ce service et supplie le gouverneur de lui fournir le moyen de prendre passage, lui et ses huit enfants, sur un vaisseau qui doit partir, le samedi suivant, 20 juillet, pour Québec. Sa prière est rejetée.

Quelques-uns vont à pied, au travers des bois, jusqu'à Québec, solliciter quelque secours de leurs frères canadiens, Edouard Benoit, entre autres, dont la femme est malade, et l'un de ses deux enfants aveugle. Us s'en reviennent désespérés.

Tout ce qu'il est humainement possible de faire, ces malheureux le tentent pour se procurer un passage au Canada. Un petit nombre seulement y parviennent.

Il ne restait aux autres que l'alternative, ou d'attendre, tous ensemble, en captivité, la mort trop lente à venir ; ou, pour ceux qui étaient forts et bien portants, de s'en aller, à pied, sans ressources, sans armes, sans tentes, sans vivres, à travers quatre cents milles de forêt, avec la perspective de mourir de faim, soit en route, soit rendus à destination.

Les plus misérables poussaient à partir ceux qui pouvaient entreprendre le voyage. Ils mourraient libres, au moins, ceux-là : cela valait mieux, disaient^ils, que de vivre et mourir esclaves tous ensemble.

Le tableau des scènes qui se passèrent alors dans les 125 villes et municipalités où les prisonniers avaient jusque-là été retenus, scènes d'héroïsme, de générosité, de pleurs, de résignation chrétienne, de désespoir, peut à peine se concevoir, encore moins se décrire.

Ils s'en trouva un peu plus de 800 en état de partir. Ils laissèrent dans chaque localité des hommes valides, et surtout des femmes, pour prendre soin des infirmes et leur fermer pieusement les yeux ; et les autres, la mort dans l'âme, rentrèrent, morne procession, dans la sombre forêt.

La caravane prit, pour se rendre à Montréal, où ils avaient résolu d'aller, la route du lac Champlain. On eut pu suivre leurs traces aux croix de bois qu'ils laissaient derrière eux sur des fosses péniblement creusées ; ce qui a fait dire à Longfellow :

Aux pierres des tombeaux leur histoire est écrite.

Ceux qui parvinrent au Canada s'établirent au sud de Montréal, dans les comtés de Saint- Jean et de Laprairie, le plus grand nombre dans un endroit qu'ils nommèrent pieusement l'Acadie :

... Et dulcis moriens reminiscitur Argos.

Ils ne se dirigèrent pas tous du côté du Canada. Un groupe d'environ deux cents, hantés par la nostalgie de leur chère Acadie, poussés par la folie du retour, prirent, à tout hasard, le chemin de la Nouvelle-Ecosse, sans savoir comment ils seraient reçus à leur arrivée et sans s'arrêter à cette pensée.

Quoique les autorités d'Angleterre eussent, deux ans auparavant, notifié le gouverneur Wilmot qu'il eut à permettre aux Acadiens de s'établir à la Nouvelle-Ecosse au même titre que les autres colons, c'est-à-dire en prêtant au roi le serment d'allégeance ordinaire, la loi passée durant l'été de 1759, par Lawrence, son Conseil et la Chambre d'Assemblée, déclarant nulle toute action prise devant les tribunaux pour le recouvrement des biens immobiliers autrefois possédés par les Français, n'en demeurait pas moins en vigueur, en 1766 ; et également une autre, du printemps de la même année, qui décrétait d'emprisonnement et de bannissement les prêtres catholiques (papist priests) appréhendés dans la province de la Nouvelle-Ecosse, et condamnait à une amende de 50 louis sterling, ou au pilori, toute personne qui leur donnait asile.

Qu'ils fussent ou non au courant de ces lois passées en contra-

vention du traité d'Utrecht, rien n'ébranla leur inébranlable résolution. L'Acadie était plus éloignée de Boston que le Canada ; pour y arriver, c'était la même forêt à franchir, mais plus inextricable encore ; les mêmes difficultés à surmonter, mais plus grandes, à cause des rivières à traverser ; les mêmes dangers à affronter, mais accrus par le voisinage des hommes. Ils partirent quand même.

Les péripéties de leur odyssée ne sont pas consignées aux archives de Halifax, ni dans les procès-verbaux de la Législature de Boston.

Afin de ne donner que des faits strictement historiques et documentés, je laisse la parole à Rameau de Saint-Père, l'un des auteurs les plus consciencieux qui aient écrit sur l'Acadie. Il tient les faits suivants de la bouche même « des fils de ces enfants de la douleur », comme il les appelle.

« Ce fut, dit-il, dans le printemps de 1766 que se forma l'héroïque caravane dont nous suivrons les pas. A pied et presque sans approvisionnements, les pèlerins acadiens affrontèrent les périls et la fatigue d'un retour par terre, en remontant les côtes de la baie de Fundy jusqu'à l'isthme de Shediac, à travers 180 lieues de forêts et de montagnes inhabitées : des femmes enceintes faisaient partie de ce misérable convoi, qui accouchèrent en route, Nous avons connu quelques-uns de ces fils de la douleur, et c'est de leur bouche que nous tenons le récit que leur avaient transmis leurs pères, nés pendant cette douloureuse traversée.

« Jamais on ne saura tout ce que souffrirent ces malheureux, abandonnés et oubliés de tous, en se frayant une route dans le désert.

« Dans les sentiers sauvages qui serpentaient parmi les interminables forêts, cette longue file d'émigrants cheminaient péniblement ; c'étaient de petites troupes de femmes et d'enfants traînant le mince bagage de leur misère, tandis que les hommes, dispersés çà et là, cherchaient dans la chasse, dans la pêche et même parmi les racines sauvages, quelques ressources pour les alimenter. Il y avait des petits enfants tout petits, marchant à

peine, que l'on menait par la main ; les plus grands les portaient de temps en temps ; plusieurs de ces malheureuses mères tenaient un nourrisson dans leurs bras ; les cris de ces pauvres enfants rompaient seuls, par leurs échos plaintifs, le silence sombre et lugubre des bois.

« Combien sont morts en route : d'enfants, de femmes et même d'hommes ? Combien ont expiré, accablés par la lassitude, souffrant la faim ou la soif, assis et oubliés pour toujours dans un sentier perdu, sans prêtre, sans consolations, sans amis ?

« A mesure que la triste caravane s'avançait, il s'en trouvait, en effet, dont les forces défaillantes se refusaient à les porter plus loin ; tous ne succombaient point cependant, et il s'échelonna ainsi le long de la route quelques groupes, qui demeurèrent comme des noyaux de colonies à venir. C'est ainsi que, sur les bords du fleuve Saint- Jean, plusieurs familles se fixèrent sur les ruines des établissements qu'avaient occupés les Français dans ce district, à Jemsek et à Ecoupag, dans les environs de Fredericton.

« Lorsque la colonne des proscrits, éclaircie par les fatigues du voyage, atteignit les bords du Pecoudiak, il y avait quatre mois qu'ils étaient en route.

« Après le premier mouvement de joie ressenti en retrouvant des parents et des amis, ils eurent à éprouver un grand serrement de cœur. On leur apprit que dans le pays des Mines et de Port-Royal, toutes les habitations avaient été brûlées, les terres confisquées et distribuées à leurs persécuteurs. Ce grand et pénible voyage qu'ils venaient de faire se trouvait inutile : il n'y avait plus pour eux ni patrimoine, ni patrie.

« Cent vingt d'entre eux s'installèrent au milieu des Acadiens qu'ils venaient de retrouver et les autres, soixante environ, reprirent de nouveau leur route, hommes, femmes et enfants. Ils tournèrent le fond de l'anciene baie française devenue Fundy Bay ; ils visitèrent successivement Beaubassin, Pigiguid, les Mines ; mais Beaubassin s'appelait Amkerst, Cobeguit avait pris le nom de Truro ; Pigiguid celui de Windsor, et les Mines avec Grand-Pré se nommaient Horion.

« Us effrayaient les enfants qui regardaient passer la lamentable earavane ; ils inquiétaient les femmes et les hommes , comme une menace sortie du tombeau \ ©n s'irritait contre eux, et les malheureux se traînaient de village en village, harassés par la fatigue et par un désespoir qui s'accroissait à chaque étape. La dernière fut à Port- Royal, désormais Annapolis- Royal, où ils furent encore plus mal reçus qu'ailleurs. »

Pour se débarrasser de ces spectres, les autorités anglaises d'Annapolis les dirigèrent sur les bords inoccupés de la baie Sainte-Marie, où vivent aujourd'hui et prospèrent leurs fiers descendants.

Ne vont-ils pas enfin trouver le repos, ces malheureux fugitifs de Boston, ces pâles pèlerins de la mort ? Reste-t-il au fond de la coupe quelque amertume qu'ils n'ont pas encore bue ? Ne sont-ils pas parvenus à la dernière station de la voie douloureuse f d'où l'on aperçoit les lointains du ciel ?

Non, pas encore.

Les infirmes et les malades qui avaient été abandonnés à Boston, parce qu'ils ne pouvaient pas suivre la caravane dans son exode, n'avaient pas encore tous rendu le dernier soupir que la guerre de l'Indépendance des colonies anglaises d'Amérique contre la mère-patrie éclata.

Un certain nombre d ' An glo- Américains, plutôt que de s'engager dans une guerre fratricide, abandonnèrent leur pays et leurs biens pour se retirer au Canada et dans les provinces maritimes, restés fidèles à l'Angleterre. Il fallait reconnaître un si beau geste patriotique — le geste même des Acadiens vis-à-vis de la France — et établir convenablement les nouveaux arrivés. Mais où ? On s'était distribué entre soi et les amis toutes les terres des Acadiens déportés et leurs si riches prairies. Des terres en bois debout, ce n'était pas une récompense digne d'être offerte aux Loyalistes, comme s'intitulaient ces partisans de l'Angleterre fuyant les colonies en révolte contre la métropole.

Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse leur donna, entre autres morceaux princiers, les établissements fondés à, Jemseket

à Ecoupag, sur la rivière Saint- Jean, en 1766, par le détachement d'Acadiens que nous avons vu s'acheminant si péniblement à travers les interminables forêts du Massachusetts, du Maine et du No u veau -Brunswick..,

Le nouvel établissement commençait à prospérer. Ses habitants en furent dépossédés et chassés, tout comme autrefois de Grand-Pré et de Port- Royal.

Tout ceci ressemble à de la fiction ; à un lointain mirage ; à une vision de larmes et de sang, apparue en songe dans la nuit, plutôt qu'à un récit sévèrement historique...

Le Sollicjtor. — C'est, sans doute, avec les horreurs de la guerre, le souvenir de cet inconcevable déchaînement de maux inouis, provoqué par le pire des fanatismes et la plus ignoble des cupidités, assouvis avec méthode, que les servants de l'impérislisme britannique ont voulu faire exalter par les fils de la douleur acadienne eux-mêmes à l'occasion du Tricentenaire»

Ah ! laissons-les faire et passer derrière eux la justice de Dieu. Actuellement, ils font merveille, et délogent systématiquement de parmieuxles descendants de leurs oppresseurs, non par le vol, la rapine, ni par l'oppression et l'exil, ni par tous ces moyens inhumains qui ne purent les exterminer, mais par leur travail honnête et la fécondité des mères qui veulent la renaissance de la race, et l'épanouissement de la justice canadienne française.

Le Directeur. — On ne saurait le contester, les Acadiens étaient des hommes pleins de foi et de patriotisme ; leurs mœurs étaient patriarcales et dans leurs foyers la charité, la sobriété, la justice et la paix étaient honorés. Us furent des citoyens sans reproche, et des martyrs.., sans défaillance. Ainsi, pour avoir été fidèles à Dieu, ils souffrirent persécution ; pour avoir cru à la protection de la France, ils vécurent dans l'exil. On les avait trompés, dira-t-on, sur leurs devoirs envers les conquérants. Leur erreur était de celles qui inspirent autant d'admiration que de pitié, et la haine survenant pour les accabler d'infortunes ne saurait susciter que le blâme impitoyable et les flétrissures de la postérité.

Pour le moins, ne doit-on pas s'étonner que les canadiensfrançais, solidaires entre eux, n'aient pas plus de confiance dans Jonathon qu'en John Bull qui les courtisèrent à tour de rôle et ne leur firent du bien que contraints ou forcés... sinon par calcul égoïste.

Le Professeur. — Il n'en est pas moins vrai que si les Acadiens, au lieu de se cantonner dans une neutralité que des belligérants acharnés ne pouvaient respecter, en eux, avaient consenti envers le roi d'Angleterre l'allégeance qu'on attendait d'eux et qu'ils pouvaient consentir sans faillir, leurs descendants, catholiques et français malgré tout, n'eussent été ni dépouillés, ni exilés, ni exterminés sur terre, ni anéantis sur mer en des naufrages combinés ; mais au contraire, tout comme leurs compatriotes dans la province de Québec, ils formeraient, aujourd'hui, l'immense majorité catholique et française des provinces maritimes du Canada.

Le Sollicitor. — Les victimes du Grand Dérangement reposent toutes et dès longtemps qui dans les bois, qui au fond des eaux, qui dans les champs des morts protestants aux Etats-Unis, en Angleterre, très peu dans les plaines bénies de l'Acadie ; mais les fils des martyrs sont en passe de les honorer par leurs vertus et de les consoler.... par leurs espérances. Ce ne sont pas eux qui confondirent les fêtes de Wolf avec le souvenir de Montcalm à Québec.

Le Directeur. — Que Dieu le veuille avec eux, et dès ce jour donc qu'ils en soient tous bénis ! Il y aurait ainsi déjà dans le monde une grande injustice de moins à réparer. Ah, la tempête furieuse qui ravagea l'Acadie : Parlons-en, mes amis, et comme Jérémie pleuront sur les ruines de Jésusalem, si nous savons verser des larmes au souvenir d'inénarrables infortunes ; amis, pleurons ici sur le sort fait naguère à l'Acadie, aux Acadiens.

Le Professeur. — Il n'y a pire ennemi qu'un ami maladroit. Croyez-le bien, nos impérialistes, libéraux, francs-maçons, canadiens faussement saxonnant, comme dirait notre brave interlocuteur avec quelque amertume, sont pour la Grande Bretagne,

chez nous, des champions bien compromettants. Les Anglais à sens rassis s'en rendent bien compte ; même ils ne se gênent pas autrement pour le dire ou pour l'écrire à bon entendeur. J'eus sous les yeux Le Chronicle où, au sujet des fêtes du troisième centenaire, le Rév. Frédéric-Georges Scott disait que « bien peu de Québecquois désiraient la réalisation du projet de la statue à l'Ange de la Paix sur le bastion du Roi ». Et le Révérend suggérait d'employer plus sagement les fonds recueillis à cette fin, à la reconstruction de la porte Saint- Jean, d'après le vieux style français ; il voulait, en outre, que les champs de bataille ne perdissent pas leur caractère historique et primitif, surtout pas d'avenues King Edward ou Laurier ; enfin pas de bancs, ni pots de fleurs, ni plantes à l'endroit où s'était réglé dans le sang le sort de tout un continent. Un autre ne pouvait supporter qu'on rebaptisât un endroit universellement connu et il trouva saugrenue l'idée de la création d'un Parc des Batailles jointe à celle de la célébration du troisième centenaire de la fondation de Québec. Un troisième enfin estimait que l'idée de la statue à l'Ange de la Paix qu'on allait hisser sur le bastion du Roi avait dû germer dans Jes murs de Beauport et il concluait assez judicieusement que « trop de parades et de discours sur la paix étaient généralement des préludes de guerre. »

Le Sollicitor. — Raison de plus pour retenir que les Anglais exempts d'un jingoïsme provocateur et gardant quelque sangfroid à la veille de fêtes qui troublaient tant de cœurs en soulevant les plus légitimes réserves, protestaient tout comme les catholiques Canadiens -français contre l'inconvenance de projets dont lord Grey se flattait d'être le promoteur indiscret.

Le Professeur. — L'intérêt supérieur du Canada, intérêt qui dépasse de cent coudées les coupoles et les clochers, et qui, seul, doit inspirer chez nous les individus aussi bien que les collectivités, sans exception de partis ni de races, est la paix canadienne par la réconciliation sincère de tous les habitants de ce pays jeune, bien doué, maître d'espaces immenses et riches, inaccessible par la plupart de ses frontières et ainsi maître absolu de son

avenir grandiose, s'il sait seulement concevoir un idéal patriotique commun à tous, mais réalisable sous la haute protection d'un suzerain magnanime.

Le Directeur. — C'est de l'impérialisme tout venant !

Le Professeur. — Appelez la chose, cher Monsieur, comme vous le voudrez ; mais cette réconciliation, que les mieux inspirés parmi nous appellent de tous leurs vœux en y travaillant de toutes leurs forces, est bien la seule chose réellement opportune et nécessaire à la durée comme à la grandeur de notre confédération canadienne. Il y a des nécessités qu'on subit mal gré, à supposer que celle-ci puisse paraître, même à des esprits chagrins, une calamité ! Il y en a d'autres qu'on accueille bon gré quand elles sont véritablement, comme c'était le cas, une source de paix, de force et de liberté.

Le So.llicitor. — Vous en étiez prévenu, Monsieur le Directeur ; mon compagnon est un homme charmant, qui a certainement tout pour plaire, sauf quelques idées à lui, qui, par exemple, nous mettent aux prises jusqu'au dissentiment complet : ce qui, en des discussions courtoises, ne tire pas autrement à conséquence. L'Université Laval vous déforme ainsi parfois, à certains égards, le meilleur homme du monde et vous fait, sans remède, d'un Canadien français, que rien n'y prédisposait, un impérialisant-saxonnant, — qu'on me pardonne tant de franchise ! — parfaitement insupportable.

Le Professeur. — - Ah ! mon cher ami, ne vous gênez plus.

Le Sollicitor. — Merd de la liberté permise ! Aussi bien, n'estce pas, en usez-vous en séance publique, et moi je n'opine qu'en ce comité privé. Vous faites de la propagande pour l'oppresseur ; l'en fais beaucoup moins pour l'opprimé ; et, que je le fasse sans frein, G'est du droit élémentaire et du devoir strict. Les libéraux, les francs-maçons, les mille conjurés qui se coalisent en sociétés plus secrètes les unes que les autres, les jingoïstes- anglicans, les impérialistes de tous crus, ayant goût de terroir, entonnent à l'unisson et à chaque coin de rue des hymnes à leur paix ; pour peu qu'on s'y prêtât ce n'est plus seulement sur le& bastions du roi

qu'*ls hisseraient leurs Anges de la Paix ; ils nous en fourreraient un dans chaque cœur susceptible de s'inspirer du passé douloureux pour préparer l'avenir indépendant.

Il faut bien en convenir : le patriotisme dont ils se réclament et qu'ils étalent pompeusement, n'est chez eux qu'un égoïsme raffiné. Ils donnent ce dont ils ne disposent plus pour obtenir ce qu'ils désirent. Il y a beaux jours, en effet, que ces esprits avisés, débarrassés de scrupules honnêtes, ont sacrifié notre passé avec ses gloires nimbées des tristesses qu'engendrent la plus dure servitude. Je me trompe ; ils ne l'ont pas sacrifié à proprement parler ; ils le troquent contre les faveurs à venir dont dispose encore le maître lointain. Ils se font fort de réduire à la résignation l'opposition catholique franco-canadienne ; ils promettent d'y aboutir par force, par ruse ou par persuasion, mais d'y arriver coûte que coûte ; et dès cette heure, la main tendue, ils réclament au maître discrédité jusqu'à la détresse, en considération et en puissance, le salaire dû pour leur entreprise ingrate.

Mais, remarquez-le bien, la condescendance de ce libéralisme opportuniste est chose locale et de circonstance. Les Impériali* sants, si débonnaires dans la province de Québec où ils manquent de prestige et de clients, se montrent ombrageux et féroces dans le Manitoba, dans l'Ontario, dans l'Alberta, dans la Saskatchewan et l'île du Prince Edward, dans la Nouvelle Ecosse et le Nouveau Brunswick : on nous y traiterait encore en Acadiens !

Le libéral-impérialisant est, voyez-vous, en puissance sinon déjà en œuvres, parjure ou renégat. Pour vous en convaincre,, jugez donc ces hommes à leurs actes, comme on aime à juger un arbre d'après ses fruits. Us vous parlent à satiété de tolérance, de paix, de justice, d'égalité et de liberté ; mais où donc exercent-ils toutes leurs belles vertus ? Où se livrent-ils de bonne grâce à leurs jeux inoffensifs de bonne société ? Dans la province de Québec les Canadiens français, catholiques, sont l'immense majorité. S'ils y rendaient œil pour œil, dents pour dents, et s'ils se souvenaient ! de quoi donc déjà ne seraient-ils pas capables et que ne feraient-ils pas demain ? Parler libéralisme, pacifisme,

impérialisme à, ces masses résolues et fières, à ce flot montant qui peut tout entraîner et tout briser à volonté, c'est plaider coupable, c'est battre en retraite ; c'est, Je cœur en émoi, demander grâce ; c'est plus encore et pire, c'est louvoyer et ruser, c'est chercher à canaliser pour dompter ou détruire les forces dont il faudrait tirer gloire, mais qu'on redoute ! Pourquoi ? Cette manœuvre fratricide de la part de nos Canadiens français invertis est à mes yeux la dernière des trahisons ; je n'en connais point de plus pitoyable. Que dire de ce qui se passe dans les provinces et territoires où Français et catholiques se trouvent en minorité ! Là, tient-on les mêmes propos ? Point ! Pas de conciliation ni de compromis ; mais de l'oppression systématique, rageuse, implacable. Il faut élever des digues contre l'envahissement du Français abhorré, prescrire ses idées, sa langue, ridiculiser ses mœurs, ses origines ; il faut surtout combattre en lui le papisme agressif ; il faut affirmer la prépondérance britannique par l'usage exclusif de la langue anglaise, des méthodes anglaises ; par l'affirmation pressante et constante des droits et des intérêts anglais, auxquels tout doit être soumis ou subordonné. Cette rage d'opprimer les miuorités sans trêve ni merci va jusqu'à refuser aux Français cathodiques non seulement des écoles libres, qu'ils rétament à bon droit, mais à leur imposer des écoles neutres où les enfants catholiques, sans défense morale à un âge si tendre, sont livrés à des maîtres hérétiques, se donnant la mission, à moins qu'on ne Ja leur impose, de troubler les consciences et de gagner à l'impérialisme les âmes dérobées au catholicisme qu'on dit réfracta ires !

Nous nous défendons d'être dupes après avoir été, des siècles durant, victimes pitoyab^s d'une domination barbare. Qu'il s'en pénètre bien, et il l'est déjà efficacement : le Candien français a pour lui la terre qu'il façonne, l'autel qu'il aime, le foyer qu'il peuple et fait essaimer sans relâche ; il est la tache d'huile répandue et qui se répand ; il est le souffle d'un continent ; il est la vie d'un peuple nouveau, qui sans rien perdre des qualités précieuses de l'ancêtre, toujours vénéré, s'est assimilé des mérites

ambiants qui doublent sa force de résistance dans la voie d'un progrès incessant.

Le peuple que je vois ainsi étonnamment doué pour le « faire par lui-même » n'a donc que faire d'être libéral, ne voulant rien sacrifier de ses traditions ou de ses espérances. Il déteste les francs-maçons et les conjurés, prétendant grandir honnêtement au grand jour comme il vécut péniblement au grand air ; il n'est pas impérialiste, parce qu'il pense toujours à, ce dont il ne parle guère ; il n'est même pas fédéraliste convaincu, parce qu'il compte bien par la force du progrès méthodique établir enfin, à son avantage, l'unité qu'on n'a pu réaliser contre lui. Le Canada fut français à son aurore, il le redevient dans l'épanouissement de son être national et il le restera jusque dans la tombe, s'il faut y descendre jamais, à l'exemple des individus chaque jour, et des peuples disparus au cours des siècles écoules.

Le Directeur. — C'est bien tels que nous aimons nous figurer nos frères d'Amérique, et tels que nous voudrions être encore de nos jours dans la mère-patrie. Nous sommes calomniés, combien dédaignés ! L'ennemi héréditaire, enfin rassuré par le recul infâme de notre natalité, ricane à la porte de nos foyers en attendant qu'il les envahisse. Ostensiblement il inventorie nos biens meubles et immeubles ; il suppute le rapport de la liquidation qu'il provoquera, s'il le faut.

A ceux qui objectent les aléas de l'opération, l'Allemand répond par le dénombrement des masses qu'il peut jeter sur un troupeau décimé par le vice, ajoutant, pour se donner du cœur à, la besogne, qu'il est des mauvais exemples qu'il faut dérober à la vue des nations honnêtes !

Les Germains semblent avoir quelque raison à tenir ce langage : l'Allemand gagne 800.000 âmes bon an mal an par excédent de natalité ; et la France, après des gains de plus en plus faibles, mais d'importance relative peu appréciable, en arrivait, en 1907, à 20.000 décès excédant le chiffre des naissances. Voilà la plus détestable des déroutes dont personne ne doit se dissimuler les effets désastreux. C'est en reportant les yeux sur le Canada, qui

prodigieusement se peuple, que nous nous demandons pourquoi les Français ne font plus sur les bords de la Seine, du Rhône, de la Garonne ou de la Loire ce qu'ils réalisent avec tant de sincérité et de bonheur sur les bords du Saint-Laurent.

Ils ne le veulent point, parce que leurs espérances, qui se perdaient naguère dans l'avenir reculé jusque dans les cieux, se sont repliés pour se borner, dans le temps, aux aises, aux plaisirs. Oui, le Français, parce qu'il a cessé de croire, a cessé de grandir. Mais connaissant le mal et le remède, nous nous disons : rendons-lui, ici, la foi de ses pères ; cette foi qu'il a gardée si précieusement là-bas, et la vieille France, à, l'exemple de sa fille américaine, de nouveau prospère et rayonnante, en imposera bientôt à ses pires ennemis.

Nos maux sont patents ; le Canada y échappe et je l'en félicite. J'admire surtout un homme qui, comme votre vaillant et si jeune député Lavergne, emporté par sa foi et par son ardeur, va plaider jusque dans les citadelles ennemies la cause des catholiques opprimés.

Le Professeur. — M. Armand Lavergne est, en son genre, un bon apôtre, tout comme Bourassa. Il y avait, certes, du mérite de sa part à s'en aller, fût-ce sous les auspices du Canadian Club de Sainte- Catherine, jusque parmi ses adversaires de l'Ontario, soutenir le programme des Canadiens français qu'il défend avec tant de succès dans la province de Québec.

Le Sollicitor. — Il avait à cœur de remettre en la mémoire des anglo-protestants le rôle exact et la situation exceptionnelle que les Canadiens français tiennent dans notre Confédération, toutes choses qu'ils oublient facilement dans l'établissement des droits résultant de charges et d'obligations communes. A Sainte- Catherine son auditoire était presque exclusivement anglo-protestant. Ce n'était pas fait, certes, pour l'intimider. A ces contradicteurs possibles il affirma fermement que l'égalité des races étant à la base de la Confédération de l'Amérique du Nord, le respect des droits qui en découlent pour chacun est la condition essentielle de son maintien comme de sa durée pacifique.

Il y avait un rapprochement à faire, des comparaisons à établir, des conclusions à prendre ; il n'y manqua pas. Les Canadiens français catholiques sont la majorité immense dans la province de Québec ; en ont-ils été le moindrement incité q accabler la minorité anglo-protestante ? Non pas, constata M. A. Lavergne : nous avons accordé à cette minorité, jadis intolérante, non seulement une pleine mesure de justice, mais le traitement le plus généreux que jamais minorité ait reçu d'une majorité ; et par contre, nous nous sommes vus dépouillés de nos droits partout où par le nombre nous n'étions pas en mesure de les imposer ; ce triste sort a été le nôtre jusque dans l'Ontario où nous fûmes victimes d'attaques acharnées, d'une violence excessive.

Nous ne voulons pas plus, ajoutait le vaillant conférencier, de vos écoles neutres que de vos écoles protestantes ; notre premier devoir, comme peuple conscient de sa force et de ses droits, est de conserver notre identité nationale et les nobles traditions « sans lesquelles nous estimons que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. » Et s'adressant à ses auditeurs anglais, il leur demandait si, de bonne foi, ils estimaient équitable que, dans un pays où les deux langues sont officielles, le français fût traité comnie il l'est, par exemple, dans les écoles de l'Alberta et de la Saskatchewan.

Il y a, pendantes, beaucoup de questions ardues, par lesquelles sont divisées les deux races qui grandissent côte à côte sur ce sol prédestiné à la liberté. M. Lavergne les connaissait et il les aborda, si brûlantes et dangereuses qu'on se plaisait à les dire. C'est que, jusque-là, on n'osait y toucher, en certains milieux, qu'avec des précautions oratoires infinies.

S'agissait-U d'autonomie, M. Lavergne dit avec une crânerie superbe : que les Canadiens français en étaient les partisans convaincus, qu'ils voulaient cette autonomie sous toutes ses formes et de toutes leurs force* ; mais que, par contre, ils repoussaient résolument une union plus intime avec les provinces, 4e même que la fédération impériale, ou toute autre formule tendant à. resserrer le lien impérial rattachant la colonie à la métropole. A qm voulait

savoir ce que signifiait l'opposition franco-canadienne à, ce resserrement d'attaches peu désirable et ouvertement repoussé, il déclara sans réticences : que vouloir renforcer nos liens serait en précipiter la rupture 1 Si on cherche la paix nationale, si on veut en étendre les bienfaits, en prolonger le régime, qu'on se mette bien en tête qu'il faut identité de droits et de devoirs pour les Anglais et les Français canadiens ; que si ceux-ci étaient pressés par ceux-là de payer l'existence de la Confédération par le sacrifice de leurs traditions ancestrales, de leurs prérogatives comme race ayant droit à la vie, ils briseraient plutôt la Confédération elle-même.

On ne pouvait être ni plus explicite, ni plus ferme.

Que fit donc l'auditoire composé d'Anglais et de protestants ? Il applaudit ces déclarations loyales et raisonnables et vota d'unanimes remerciements à l'orateur.

La presse locale souligna la bonne tenue des auditeurs de M. Lavergne, louant le beau talent du jeune et brillant polémiste catholique « devenu l'un des hommes en vue de la politique fédérale. » Ainsi s'exprimait le Star Journal, tandis que le Daily Standard se montrait de son côté enthousiasmé : « M. Armand Lavergne enchante, dit-il, le Canadian Club ; The French Canadian in Confédération », tel fut le sujet d'un discours exceptionnellement habile et intéressant, donné par ce député qui compte parmi les membres les plus distingués de la Chambre des Communes. » « Ce Canadien français, fort éloquent, possède une intelligence exceptionnelle et il est doué d'un grand charme personnel. C'est, ajoute-t-il, un de ces hommes comme les Canadiens aiment à, en entendre — un homme qui a ses convictions — Les Convictions de M. Lavergne peuvent ne pas plaire à tout le monde, mais elles sont d'une telle nature que, quand on les a entendu exprimer par cet orateur de talent, elles deviennent, sur plusieurs points essentiels, les convictions de tous. L'orateur paraît bien, sous son aspect d'adolescent, ce qu'il est en réalité : le député de vingt-sept ans qui compense par son talent d'homme d'Etat et sa remarquable intelligence ce qui lui manque en années. »

Et l'éloge continuait ainsi, intarissable ! C'était fait pour consoler M. Lavergne des mesquines critiques des libéraux, ses frères d'origine, qui, de tremblements en compromis, n'iraient avec aplomb qu'à l'irrémédiable déchéance.

Le Directeur. — Ah ! vos libéraux ! Ils valent bien les nôtres ! Ils ont avec nos Dreyfusards plus d'un point de ressemblance. Vous êtes-vous occupé de ce maire stupéfiant qui trônait aux portes de Paris, à Suresnes i C'est, comme Emile Combes, un renégat à qui le froc, bien qu'aux orties, laisse des sensations cuisantes qui le font rager. Pour s'en défaire ou pour s'étourdir il n'est sacrilège qui ne le tente. Comme Combes, qui revendiqua la chapelle du collège de Pons, où il communia jadis en surplis et avec ferveur, dans le seul but, dit-on, de supprimer ce témoin muet de ses anciennes défaillances cléricales, ainsi le maire de Suresnes fit abattre l'église de sa commune et son clocher ; quant aux cloches, qui invitèrent, des siècles durant, les fidèles au recueillement, il en trouva, selon lui, un emploi judicieux ! Il les fit fondre, en tira un buste pour Zola. L'inspiration était déjà étrange ; le choix de l'emplacement du monument projeté ne le fut pas moins, mais combien symbolique et vengeur ! Une fosse d'aisances en un coin libre avait été comblée ; la bonne aubaine ! Pour désinfecter le lieu on y plaça le buste sacrilège de Zola, du Père J accuse, sauveur de Dreyfus ! du stercoraire enfin qui, par l'égout, gagna le sous-sol du Panthéon !

A Québec vous n'en êtes pas encore là, mais certains vous y poussent et vous en approchez (1).

(1) Les fêtes que la ville de Québec se proposait d'offrir à la mémoire de Champlain, et conséquemment, aux héros français qui illustrèrent ses champs glorieux, devaient être des fêtes historiques, franco-canadiennes et catholiques, exemptes de provocations et de bassesses.

L'Angleterre ne pouvait goûter le projet en lui-même, parce qu'elle y voyait la glorification du présent heureux comparé au passé mortifiant dp la race inférieure du Canada, comme les Anglais protestants qualifient aimablement les catholiques français de la Confédération de l'Amérique du Nond. D* semblables fêtes devaient fatalement, à ses yeux, exalter le particularisme de ses sujets franco-canadiens et elle jugea opportun, sans entraver l'entreprise ouvertement, de lui imprimer d'autres allures et de lui donner des significations plus conformes à ses vœux comme à ses intérêts dans un pays où le loyalisme seul assure encore sa domination.

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