I. — Vers l'Abîme
religieuses contre le despotisme du Haut-Canada, aujourd'hui Province d'Ontario, qui voulait se l'asservir pour l'anglifier et le protestantiser. Par la confédération des provinces, ces dernières avaient l'absolu contrôle de toutes leurs affaires intérieures, se gouvernaient selon leurs propres lois et n'avaient à compter avec le pouvoir central ou fédéral que dans les affaires ou choses d'intérêt général. Vu la situation d'alors, on était en 1867, c'était le seul et meilleur moyen de protéger et de conserver nos plus chers intérêts, surtout nos intérêts religieux.
« Quoiqu'il n'en fût pas l'auteur, le clergé ne pouvait que se montrer favorable à la nouvelle constitution, et comme elle était proclamée de par autorité royale, il était de son strict devoir de recommander au peuple de l'accepter avec un parfait esprit de soumission. Mais nos libéraux ne l'entendaient pas ainsi, et leurs plans se trouvaient renversés. A cette confédération qu'on nous donnait, ils préféraient de beaucoup l'annexion aux Etats-Unis qui eût été tout à notre désavantage comme catholiques. C'était là justement la raison qui la leur faisait désirer et prêcher, et pour laquelle ils l'affectionnent encore tant aujourd'hui.
« Un fait des plus importants à noter ici, et qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est que nos libéraux ont toujours été et sont encore les alliés politiques de la fraction protestante la plus foncièrement hostile à toutes nos libertés religieuses. Et c'est la quasi prépondérance qu'ils donnaient à l'élément protestant dans le Parlement du Canada, avant 1867, qui a rendu nécessaire la confédération des provinces.
« Extrêmement contrariés dans l'exécution de leurs plans par la création de ce nouvel ordre de choses, nos libéraux se rabattirent avec fureur sur le clergé. Pendant plusieurs mois, de 1867 à 1868, et trois fois par semaine au moins, le Pays, principal organe rouge, au Canada, ne cessa de villipender prêtres et curés dans ses colonnes, les attaquant de toutes façons, en chaire, au confessionnal, et s'ingéniant à travestir de la manière la plus inique leurs actes et leurs paroles, afin de les vouer à tous les mépris et à toutes les haines. Une guerre de ce genre, conduite à la Voltaire, ne s'était jamais vue au Canada où elle n'était pas même supposée possible, car nul protestant n'eût osé l'entreprendre. Mais les chefs libéraux, pires que des protestants outrés de fanatisme, parce qu'ils sont très impies, ne reculèrent pas devant l'odieux d'une campagne aussi déloyale qu'irréligieuse. Ils en espéraient un double résultat : forcer le clergé à se taire par intimidation, puis détruire, ou au moins affaiblir considérablement, son influence en le dénigrant. »
De cette trame, de ce dénigrement systématique naquirent les questions successives de F Institut Canadien, au. procès Guibord, de FInfluence indue du clergé, des élections de Charlevoix et de Berthier, autant de prétextes et d'occasions d'attaquer l'Eglise romaine dans son sacerdoce.
Le Directeur. — J'ai l'intention de traiter ces diverse 3 affaires avec les meilleures références à l'appui, dans la suite de mes Voix Canadiennes. Passons à d'autres campagnes libérales s'il en est encore.
Le Sollicitor. — Après les prêtre;, il fallait disqualifier les évêques et ce fut la troisième campagne du libéralisme canadien, campagne plus audacieuse que les autres et conduite avec une perfidie sans égale. Nos évêques voulurent réglementer l'attitude des prêtres en temps d'élections ; ils y allèrent d'un mandement collectif qui fit un beau tapage, mais que l'archevêque de Québec, Taschereau, créature et prisonnier des libéraux, atténua de son propre chef jusqu'aux confins du désaveu pratique. Ce fut bien l'aventure la plus pitoyable que l'on put imaginer pour le bon renom et pour l'autorité ecclésiastique au Canada, désastre moral qui ne fut dépassé, dans la suite, que par la suppression des écoles séparées et confessionnelles, catholiques dans le Manitoba et autres provinces du Nord-Ouest.
Le Directeur. — J'ai là, sous la main, bien des documents relatifs à cette affaire des Ecoles, n'insistons pas aujourd'hui, je vous en prie, impossible de l'élucider en quelques mots, j'y consacrerai deux volumes. Mais à ce sujet, comme au point de vue religieux, en général, les libéraux ne supportent pas à leur avantage de comparaison avec les conservateurs, même protestants.
Si vous en doutiez, si cette opinion vous paraissez exagérée, hasardée ou fausse, c'est M, Eugène Normand, un des vôtres, qui vous rappellerait encore à la triste réalité, disant dans sa brochure Le Libéralisme dans la province de Québec :
« Tout le travail impie, qui se poursuit avec calcul, habilité et persévérance, sournoisement ou publiquement, contre la religion catholique au Canada, depuis plus de quarante ans (il écrivait en 1898),
n'est-ce pas le fait, au moins en très grande partie, de nos libéraux canadiens-français ? Quels sont ceux qui ont conçu le dessein d'appliquer la loi de l'influence indue au prêtre, parlant en chaire, et qui lui ont déclaré une guerre à mort au moyen de cette loi ? Ce ne sont ni les protestants, ni les orangistes, mais bien nos libéraux canadiensfrançais. Quels sont ceux qui rédigent, soutiennent, encouragent et propagent les journaux les plus révolutionnaires du pays, les plus acharnés contre l'autorité de l'Eglise et ses libertés ? Ce ne sont ni les protestants, ni les orangistes, mais bien nos libéraux canadiensfrançais. Quels sont ceux qui déversent le mépris sur nos congrégations religieuses d'hommes ou de femmes, qui excitent contre elles les plus brutales convoitises, en les représentant comme des associations qui accaparent la fortune publique au profit de la fainéantise, de l'ignorance et de la mollesse ? Ce ne sont ni les protestants, ni les orangistes, mais bien nos libéraux-canadiens-français. Quels sont ceux qui ne parlent du clergé que pour le bafouer, le calomnier, le représenter comme un éteignoir qui tient le peuple dans l'ignorance, afin de l'exploiter, de le sucer jusqu'au sang ? Ce ne sont ni les protestants, ni les orangistes, mais bien nos libéraux canadiens-français. Quels sont ceux qui font métier de répandre clandestinement parmi le peuple ces livres, ces brochures infâmes où l'Eglise et ses ministres sont chargés de tous les crimes, et, par un ignoble travestissement de l'histoire, signalés comme les pires ennemis de la société, comme des engins de carnage, de destruction et de ruine ? Ce ne sent ni les protestants, ni les orangistes, mais bien nos libéraux canadiens-français. Le jour où l'on connaîtra parfaitement, si jamais c'est possible, tout ce que nos libéraux ont mis en œuvre pour corrompre, démoraliser, révolutionner et déchristianiser notre peuple, on sera véritablement stupéfait de tant de perversité et de malice.
Certains de nos libéraux en sont même arrivés à ce degré de cynisme qu'ils réclament comme un droit la liberté d'attaquer toute vérité qui leur déplaît, de salir, de conspuer et de profaner tout ce qu il y a de respectable et de sacré, sous n'importe quel prétexte. Ils en ont donné une preuve évidente, il y a quelques années, quand Mgr Fabre, archevêque de Montréal, se vit obligé de mettre un terme au torrent de choses malsaines et empoisonnées que charriait dans toutes les directions l'un de leurs principaux organes de publication, le Canada- Revue. La défense qu'il fit de recevoir et de lire la dite Revue nous les montra une fois de plus sous leur vrai jour. Si jamais défense fut fondée en raison, c'était bien celle-là ; il y eut néanmoins grand émoi tout d'abord dans le camp libéral, puis ensuite exaspération portée à son comble, à tel point qu'on résolut de citer le prélat devant les
tribunaux civils. De cette détermination on passa vite à l'exécution, et Mgr Fabre fut poursuivi sous l'accusation d'avoir agi arbitrairement et abusé de son autorité, par suite d'avoir causé de grands et injustes dommages aux propriétaires du Canada-Revue, et l'on concluait en réclamant de Sa Grandeur des dommages et intérêts qui s'élevaient à une forte somme.
« C'était du chantage à rencontre de l'évêque en cause et une mesure d'intimidation pour ses collègues dans l'épiscopat.
Le Professeur. — Parlez-nous donc de la campagne des Laurentides !
Le Directeur. — Que vient faire ici cette réserve forestière, asile de fauves et séjour des frimas ?
Le Sollicitor. — Notre ami y voit, sans doute, le glacis inculte, inhospitalier du fort des Trois -Rivières, dont les Grecs de Laval firent un siège mémorable. Gomme à la prise de Troie, l'assaillant sut user de ruse et se couvrir de gloire en marge de la vérité, de la justice et de l'honneur.
Le Directeur. — S'agirait-il, par hasard, de Mgr L. F. Laf lèche, du siège de son évêché, forteresse inexpugnable de FUItramontanisme en Canada, et de la Division de son diocèse, aboutissement ignominieux des rancunes libérales, exaspérées par les déconvenues de Laval ?
Le Professeur. — De cela même.
Le Directeur. — En parler ne me gêne pas, et si vous voulez d'une quinzaine seulement prolonger votre séjour ici, nous pourrions exposer la question ; en deux mois, nous l'aurions étudiée dans son ensemble et en nombre de ses à côtés qui ne manquent pas d'intérêt palpitant. Voici un dossier dont je compte tirer tout un volume pour élucider la cause de cette victime sainte du cardinal Taschereau (1).
Je ne désobligerai personne aujourd'hui en déclarant que ce digne évêque des Trois- Rivières, impavide champion de F Ultra montanisme intégral, et, pour cette raison uniquement, la bête
(1) Voir Tome VI des Voix Canadiennes, chez A. Savaète, éditeur, à Paris,
noire des tenants de Laval, était, en somme, la plus éclatante et la plus pure gloire de l'épiscopat canadien. J'ose ajouter que si, jamais, l'auréole des Saints devait nimber son front radieux, il le devrait surtout aux contrariétés que lui suscita l'animosité libérale du lamentable archevêque Taschereau, déjà plusieurs fois cité, à sa haine tenace, à ses calomnies audacieuses, à ses forfaitures sans nombre. Remarquez, messieurs, que je ne cherche à adoucir aucun terme, et pour cause suffisante : je me réserve de le prouver.
Comme il ne vous est pas possible de prolonger votre séjour pour étudier cette cause, et que je ne puis non plus entreprendre de vous l'exposer convenablement en cet entretien, je me contente d'entr'ouvrir mon dossier et de vous mettre sous les yeux un document qui, dans la circonstance, vous tiendra lieu de vingt autres.
C'est la réponse de Mgr Taché à Son Excellence Mgr H. Smeulders, délégué apostolique au Canada, qui l'avait interrogé sur l'opportunité de la division du diocèse des Trois-Rivières. Personne ne mettra en doute la compétence, la sincérité, la prudence et, en général, la vertu si éprouvée de l'illustre archevêque de Saint-Boniface qui écrivit cependant ce qui suit :
Montréal, Janvier 1884.
A Son Excellence Dom Henri Smeulders, Commissaire Apostolique.
Monseigneur. — Vous avez bien voulu me demander de mettre par écrit ma manière de voir au sujet de la division du diocèse des Trois-Rivières. C'est pourquoi je prends la respectueuse liberté de soumettre à Votre Excellence les réflexions suivantes :
Dans mon humble opinion, la division du diocèse des Trois-Rivières : 1° n'est pas nécessaire ; 2° je la regarderais comme un malheur véritable ; 3° cette division serait même un sujet de scandale pour un très grand nombre.
!. — La division du diocèse des Trois-Rivières n'est pas nécessaire.
Cette division ne me paraît pas nécessaire pour les raisons suivantes :
1° L'étendue du diocèse milite contre sa division. Lors même que toute la partie habitable de son territoire serait peuplée, le diocèse ne serait pas trop grand et suffirait à peine pour supporter les œuvres diocésaines et les charges imposées par leur création. En indiquant Ja superficie des terres incultes de ce diocèse on peut tromper ceux qui n'en connaissent pas le peu de valeur, mais il est évident, pour tous ceux qui connaissent le pays, que toute la région des Laurentides est à peu près inhabitable et, par conséquent, la population n'y atteindra jamais un chiffre élevé.
La ville épiscopale est elle-même bien petite et c'est le seul endroit, dans tout le diocèse, qui mérite le nom de ville.
Tous les points habités ou habitables du diocèse ont un accès facile à la ville épiscopale. Le clergé et les fidèles peuvent communiquer facilement avec leur Evêque, en sorte que l'étendue n'est nullement une raison de diviser le diocèse des Trois- Rivières, et cette raison alléguée paraît d'autant moins fondée que les diocèses voisins ont une étendue bien plus considérable.
2° Le chiffre de la population ne paraît pas assez élevé pour justifier ou nécessiter la division. Trois- Rivières n'a que 135.000 âmes, tandis que Québec en a 380.000 et Montréal, 412.000.
Le nombre de prêtres dans les Trois- Rivières suit à peu près la même proportion : 134 à Trois-Rivières, 311 à Québec, 450 à Montréal.
C'est pour moi un mystère que l'on fasse tant d'efforts pour diviser les Trois-Rivières sans avoir préalablement divisé les vastes et populeux diocèses voisins.
3° L'harmonie entre l'Evêque et son clergé.
Depuis plusieurs années j'ai eu souvent l'occasion de voyager dans différents diocèses de la Province de Québec et je n'ai aucune hésitation à dire que nulle part l'entente cordiale entre l'Evêque et le clergé ne m'a parue plus entière et plus complète qu'à Trois-Rivières. Dans ce dernier diocèse il y a sans doute quelques mécontents, mais je les crois moins nombreux qu'ailleurs et je suis persuadé que tous les prêtres y respectent leur Evêque et qu«, s'ils étaient consultés, la presque totalité se prononcerait contre la division du diocèse.
4° Zèle pour les âmes. Si les âmes étaient en souffrance dans le diocèse des Trois-Rivières, ce serait sans doute une raison de le diviser. Heureusement, c'est tout le contraire qui a lieu. L'Evêque visite régulièrement son diocèse : tous ses prêtres l'approchent avec liberté et confiance ; les fidèles jouissent d'une facilité semblable. Il ne £aut pas étudier bien longtemps la situation du diocèse des Trois-Rivières pour se convaincre qu'il, a l'avantage d'être gouverné
par un pasteur dévoué et éclairé ; 545 écoles y donnent l'instruction élémentaire, 7 écoles de Frères et 26 écoles tenues par les religieuses y développent ces premiers éléments. Deux petits Séminaires en pleine prospérité reçoivent 500 étudiants et 50 élèves du sanctuaire suivent leur cours de théologie. Bien aveugle qui ne verrait pas en tout cela la preuve du zèle et l'intelligence du prélat qui cultive cette partie de la vigne du Seigneur. Je me suis souvent demandé : Mais pourquoi veut-on faire diviser le diocèse des Trois- Rivières ? Je me réponds à moi-même par les paroles que Mgr de Conroy a bien voulu m'adresser : « On a voulu faire diviser le diocèse des Trois- Rivières, mais il n'y a pas de raison pour cela et la division n'aura pas lieu. »
II. — La division du diocèse des Trois- Rivières serait un malheur véritable.
1° Un diocèse peut compter comme éléments de prospérité : une étendue suffisante de terres habitables et une population assez forte pour soutenir l'Evêque et les œuvres diocésaines. Le diocèse des Trois- Rivières possède ces avantages aujourd'hui, mais n'a rien de trop. Les sources de prospérité seraient tellement réduites par la division qu'il serait permis de regarder cette division comme un malheur si elle avait lieu. Des efforts considérables ont été faits pour assurer les résultats obtenus, la division les affaibliraient considérablement.
2° Non seulement on affaiblirait le diocèse des Trois- Rivières en le divisant, mais il me semble qu'on travaillerait à sa ruine. Le diocèse actuel a des dettes. Des dettes que l'Ordinaire parviendrait à éteindre, j'en suis persuadé, si on le laisse dans les conditions présentes, mais qui deviendraient des charges insupportables si elles devaient se solder par une partie seule du diocèse. La division serait donc un malheur véritable puisqu'elle laisserait le diocèse, ainsi diminué, dans la pénible nécessité de languir pendant des années et des années, sans pouvoir jamais peut-être rencontrer ses obligations.
3° La Corporation Episcopale des Trois- Rivières s'est déjà trouvé une fois dans de grands embarras financiers et à la veille de la banqueroute, sans l'habile direction de Mgr Laflèche (et il n'avait été pour rien dans ces difficultés pécuniaires). Le clergé et les fidèles du diocèse ont fait d'énormes sacrifices pour sauver la Corporation Episcopale. Si on ne tient aucun compte de ces sacrifices, si on impose de nouvelles charges en divisant le diocèse, il ne faudrait pas s'étonner que les populations, malgré leur grand esprit de foi, soient dans le malaise.
C'est un malheur véritable de mettre les populations sous l'impression que leurs Supérieurs Ecclésiastiques ne tiennent aucun
compte des fardeaux qu'ils leur imposent et qu'ils ne Bavent pas s'arrêter dans la voie des dépenses que le peuple doit payer.
4° Une création nouvelle nécessite des dépenses nouvelles. Le diocèse des Trois- Rivières, après plus de trente ans d'existence n'est pas encore libéré des charges de sa création, et pourtant ces charges ont pesé sur tout le diocèse qui a témoigné une grande générosité. Comment espérer un plus grand succès après la division des ressources déjà mises à contribution et insuffisantes ? Comment espérer que les diocésains ne se plaindront pas, et avec raison, si on leur demande de faire les frais d'un second établissement épiscopal, lorsqu'ils n'ont pas encore fini de remplir leurs obligations au sujet du premier établissement de ce genre ? Les populations du diocèse des Trois- Rivières ne sont pas riches, l'Etat ne les aide en rien. Tous les frais qui tiennent à l'ordre religieux sont à leur charge et il y a d'immenses inconvénients à trop demander à ces populations, surtout pour donner cours à des projets qui ne rencontrent ni leur assentiment ni leur sympathie... L'obligation de payer la dîme aux curés a amené plusieurs apostasies dans la Province de Québec. Quel malheur si pour opérer une division qui n'est pas nécessaire, on allait provoquer d'aussi regrettables conséquences !
III. — La division du diocèse des Trois- Rivières serait même un scandale pour un grand nombre.
Cette troisième assertion découle comme naturellement des deux précédentes. Dans des matières aussi importantes, tous ceux qui s'en occupent ne peuvent être inspirés que par des motifs du plus haut intérêt, v. g. pour la sanctification des âmes ; pour rencontrer des besoins réels ou pour éviter des inconvénients aussi réels. Il m'est excessivement pénible de croire que ces motifs ne sont pas ceux qui ont animé quelques-uns des agents les plus actifs de la division du diocèse des Trois- Rivières.
Il y a douze Evêques Canadiens Français dans tout le Canada. De ce nombre, sept ne croient pas à l'avantage de la division, trois se sont ralliés à l'Archevêque de Québec à ce sujet et ce, tout dernièrement, je ne connais pas l'opinion du douzième.
Parmi les Evêques qui regrettent la division se trouvent tous les anciens Evêques du pays. Partout, en voyageant au Canada, on entend des fidèles pieux et éclairés exprimer leur regret et leur surprise au sujet de cette décision. Il est possible qu'il y ait des raisons qui entraîneraient l'assentiment refusé si elles étaient connues, mais en dehors des secrets ignorés de la majorité des fidèles, du clergé et de l'Episcopat, on ne voit pas de motifs avouables de cette division du diocèse.
Puisque Votre Excellence pousse la condescendance jusqu'à désirer que je lui communique mon impression personnelle, je me permettrai de faire l'examen de quelques prétextes sur lesquels on appuie la division du diocèse.
1° Il y a deux ans, pendant une visite à Québec, un prêtre de l'Archevêché de cette ville vint me trouver d'un air mystérieux et m'avoua très gravement la nouvelle suivante : « Monseigneur La Flèche est fou. Plusieurs de ses parents sont morts fous, et il ne pourra pas gouverner son diocèse. » J'ai des raisons de croire que cette absurde affirmation a été faite à Rome et j'ai été profondément humilié quand je me suis convaincu que c'est une des raisons sur lesquelles on a appuyé la demande de diviser le diocèse de Mgr La Flèche. Ce ridicule prétexte peut ne pas se trouver dans les documents officiels, mais il a été mis en jeu dans le plan d'attaque contre PEvêque des Trois-Rivières.
Jusqu'à présent, en Canada, les divisions de diocèses se sont faites à la demande de l'épiscopat avec le concours de l'Evêque ou des Evêques intéressés. Cette fois c'est tout autre chose. Quelques prêtres mécontents (et il y en a partout), annoncent qu'ils se vengeront de Mgr Laflèche, et puisqu'il est inattaquable dans sa doctrine et ses mœurs, pour s'en débarrasser on le réduira à la famine, en lui faisant un diocèse tellement petit et pauvre qu'il ne pourra qu'y végéter dans la souffrance et l'oubli.
Voilà le triste spectacle auquel nous assistons. On veut punir Mgr Laflèche, et pour lui rendre le châtiment plus pénible et plus humiliant, on veut le faire punir par Rome, parce qu'on connaît son amour pour le Saint-Siège et son dévouement à l'Eglise.
Des menées secrètes ont eu lieu, on a eu recours à des procédés bien regrettables, on a mis en jeu ce que la haine et l'audace peuvent inspirer, aussi à mesure que ce drame pénible se déroule, le scandale éclate et notre pays, si plein de foi, est à se demander : « Où allonsnous ? » Je ne cacherai pas à Votre Excellence que moi pour un, je suis plus que peiné, je suis scandalisé. Au mois d'avril dernier, je me suis permis d'écrire aux Evêques de la Province de Québec. L'Archevêque, Mgr Taschereau, n'a pas voulu montrer ma lettre à ses suffragants auxquels elle était adressée comme à lui-même et m'a accusé de regarder le Souverain Pontife comme bourreau.
Evidemment, le digne Archevêque est dans un état d'irritation qui ne lui permet pas de voir les choses avec le calme requis. La violence de son langage m'a convaincu que la division du aiocèse des Trois-Rivières n'est à ses yeux et aux yeux de ses partisans qu'un moyen de punir et d'humilier Mgr Laflèche.
2° Un autre prétexte assigné à la division du diocèse des Trois- Rivières c'est le désir de soustraire une bonne partie des ouailles et du clergé au courant d'idées de Mgr Laflèche.
Toujours la question personnelle ! Et on va jusqu'à affirmer que c'est le motif qui a déterminer la décision du Souverain Pontife.
Etrange manie que celle d'attribuer au Vicaire de Jésus-Christ les sentiments dont on est animé soi-même. L'abus que l'on fait du nom du Pape depuis quelques années en Canada est incroyable et de nature à diminuer la vénération dont les cœurs canadiens sont pénétrés pour sa personne sacrée.
Le fait est que Mgr Laflèche jouit d'un grand respect et d'une grande considération dans tout le Canada. Doué d'une intelligence et d'une instruction plus qu'ordinaire, homme à idées larges et au cœur noble, la carrière de Mgr Laflèche est toute marquée au coin des vertus sacerdotales et épiscopales. Missionnaire dévoué, il a donné à ses confrères, et j'ai l'avantage d'être de ce nombre, l'exemple le plus complet du courage, de l'abnégation, du sacrifice. Je connais intimement Mgr Laflèche depuis près de quarante ans, je l'ai toujours admiré et aimé. Sans ambition, sans recherche de lui-même, ses fortes convictions sont toutes pour Dieu et pour l'Eglise. Le cœur fait mal à la pensée que c'est un pareil prélat que l'on poursuit. Aucun ennemi de l'Eglise n'est pour Mgr Laflèche. Il a, en ce moment, l'honneur insigne d'être l'objectif des haines de tous ceux qui, de loin ou de près, portent atteinte à la Religion. Tout le monde sait cela, et nos ennemis qui ont le flair des choses qui leur sont favorables, suivent avec un vif intérêt la question qui nous occupe.
Les protestants, les radicaux, les francs-maçons, se réjouissent de la division du diocèse des Trois- Rivières, tout comme un trop grand nombre d'excellents catholiques s'en affligent et en éprouvent une bien pénible impression.
Un prétexte plus plausible et plus avouable pour demander la division du diocèse des Trois- Rivières, c'est, dit-on, le besoin de sauver le Séminaire de Nicolet.
Tout homme désintéressé qui voudra étudier la question pourra très facilement se convaincre que le Séminaire de Nicolet n'est nullement en danger. Les rapports officiels de cet établissement constatent qu'il n'a jamais été plus prospère. Le nombre de prêtres et de professeurs ecclésiastiques qui sont dans la maison dit bien haut que, sous l'administration de Mgr Laflèche, cet établissement de haute éducation a pris des développements qu'il n'avait pas auparavant et que, par conséquent, ni l'Evêque ni le Séminaire des Trois- Rivières ne menacent l'existence ou la prospérité de Nicolet.
Deux Séminaires ne sont pas de trop dans ce diocèse, la preuve c'est que chacun de ces Séminaires compte respectivement 250 élèves.
Le Grand Séminaire étant à Trois- Rivières près de son Evêque, il y a là un avantage que ne possède pas Nicolet, mais aussi auquel il n'a aucun droit. Nicolet n'a point été fondé pour faire un grand Séminaire. Les Archevêques de Québec qui ont tant patronisé cette maison jusqu'au moment où ils l'ont confiée aux soins de l'Evêque des Trois- Rivières, n'en ont jamais fait leur grand Séminaire : Nicolet a, sans doute, bien mérité du pays et de l'Eglise, aussi l'Evêque des Trois- Rivières ne manque pas de lui porter le plus vif intérêt et loin de vouloir l'amoindrissement de cette belle institution, il la favorise autant qu'il est en son pouvoir.
Mgr Laflèche est élève de Nicolet, il y a été professeur, il en a été Supérieur. Il m'a trop parlé de son affection à la fois filiale et paternelle pour son Aima Mater, pour qu'il me soit possible, à moi, de croire que Nicolet ait à souffrir d'un Evêque qui lui est si affectueusement dévoué.
Ce serait assez curieux si chaque Séminaire ou Collège classique du Canada allait demander et obtenir de devenir centre d'un diocèse 1 Pour ma part, il m'est impossible de considérer la situation du Séminaire de Nicolet comme une raison qui justifierait la division du diocèse des Trois- Rivières et atténuerait la fâcheuse impression contre laquelle il m'est impossible de me garder, quand je pense à tout ce qui se fait pour obtenir la création d'un diocèse à Nicolet.
Voilà, Excellence, les impressions que je me permets de soumettre à Votre bienveillance. Je dis en toute franchise, et sincérité ce que je crois, mais je n'ai nullement la prétention de croire à l'infaillibilité de mon jugement. Votre Excellence a tous les moyens d'approfondir la question. Une enquête canonique sur ce qui a été dit, écrit, et fait au sujet de la division du diocèse des Trois- Rivières satisferait les plus anxieux et la sagesse de la décision de Votre Excellence, après cette enquête, ne laisserait de doute dans l'esprit de personne.
Je prie Dieu de garder Votre Excellence, et je le remercie de la faveur qu'il a accordée à ma chère patrie en inspirant au Souverain Pontife de vous envoyer ici comme Commissaire Apostolique.
Agréez, avec mon plus profond respect, l'assurance de mon entier dévouement.
De Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
(Signé) : Alex.,: Arch. de Saint-Boniface.
Est-ce assez explicite, messieurs ? Pour comprendre la conduite, l'acharnement de Laval et de l'archevêque Taschereau contre le vaillant évêque des Trois- Rivières, ne suffira-t-il pas de relire le Mémoire de ce dernier à la S. C. de la Propagande déjà publié, et que la complicité de quelques embusqués au Vatican communiquait aussitôt à la partie incriminée ? Les libéraux se vengeaient sans égard pour le mérite accablé, sans crainte du scandale qu'ils provoquaient : méfaits dont la postérité, un peu tard é\idemment, leur demande compte enfin.
Le Professeur. — Voilà les campagnes passées, par elles on entrevoit déjà celles à venir :
1° Laïcisation des Ecoles dans la Province de Québec, sur le mode appliqué au Manitoba, à l'Alberta, à la Saskastchewan ;
2° Spoliation des communautés religieuses et confiscation des biens ecclésiastiques
Pour arriver à ces fins on a tout préparé, et on travaille sans relâche. On s'est fait la main dans le Nord-Ouest : on passera maître, je vous l'assure, dans l'art de traiter V Eglise comme elle le mérite, dit-on, quand il faudra étendre le règlement Laurier- Greenway au bas Canada. En attendant on critique l'enseignement actuel qu'on trouve peu adapté aux convenances de la vie ; on le trouve trop spécu atif, trop peu pratique et l'on met en parallèle les méthodes des congrégations religieuses, avec celles plus modernes des instituteurs laïques, dont on loue avec un enthousiasme de commande les mérites supérieurs et l'inlassable dévouement : quant aux congrégations, de l'avis des libéraux, elles ne sont pas à leur affaire dans l'école, et d'ailleurs n'y entendent rien !
Après les écoles primaires laïques, on réclamera des collèges, des lycées laïques pour garçons, pour filles, à moins qu'on ne s'arrête à la coéducation des sexes à la manière des Robin de Cempuis !
On veut aussi l'Université laïque et libre-penseuse, et, disent les Rouges avec quelques assurance, nous l'auront.
Et si ces rouges devenaient un jour maîtres de la situation, ils
ne se gêneraient pas plus pour priver l'Eglise de ses biens qu'ils n'y regarderaient pas pour lui enlever l'éducation de la jeunesse. A cet égard ils n'ont dissimulé ni leurs intention^, ni leurs espérances. Ecoutez leurs discours, lisez leurs écrits, et vous verrez
« qu'un de leurs cauchemars, c'est de voir l'Eglise et ses ministres, les couvents d'hommes et de femmes, les congrégations religieuses en possession de certains biens temporels, tout comme n'importe quel individu, n'importe quelle association civile et laïque. A les entendre, les prêtres, en général, sont trop bien logés, trop bien nourris, trop bien vêtus, trop riches en un mot, beaucoup trop riches, et cette trop grande richesse est de provenance illégitime parce que les prêtres font argent de tout : ils se font payer des honoraires de messes, le casuel, des suppléments à la dîme, etc. Ils leur font surtout un crime de percevoir les dîmes, lesquelles, d'après eux, produisent des sommes fabuleuses. Ce qu'ils disent des prêtres, ils le disent des communautés religieuses qu'ils représentent comme des gouffres où s'ensevelissent d'immenses trésors, que la supercherie a patiemment amassés, et que la paresse, ou d'autres vices, va transformer en perpétuelles jouissances illicites. Et puis, disent-ils encore, que de folles et ruineuses dépenses à propos du culte rendu à un Dieu qui a voulu naître dans une étable et être ptuvre toute sa vie ! Demande-t-il des temples si somptueux, qui coûtent si cher ? Demande-t-il qu'on déploie toute cette pompe et cette magnificence de décorations dans les cérémonies religieuses et les fêtes en son honneur ? Nos prêtres d'aujourd'hui ne font-ils pas comme les prêtres des faux dieux, ne s'engraissent-ils pas des dons et des offrandes faits à la Divinité ?
Tant d'argent, continuent nos libéraux, tant d'argent arraché au pauvre peuple qui en a si grand besoin ! Tant d'argent si mal employé, si honteusement gaspillé ! Et, pour mettre le comble à tout, ces prêtres qui trafiquent de la piété, ces communautés qui absorbent et absorbent toujours ne paient point de taxes, tandis que le pauvre peuple, sur lequel on prélève toujours, gémit, sue et s'affaisse mourant de faim, sous le poids des plus lourds impôts.
Nous n'exagérons pas. Laissons parler nos libéraux, laissonsles dire eux-mêmes ce qu'ils pensent :
« Les faits démontrent qu'il n'y a personne plus dévoué au vil métal qu'un homme en soutane. Le Deutéronome défend pourtant
— Oli
aux prêtres de posséder les biens de la terre et d'avoir part à aucun héritage parce que le Seigneur est lui-même leur héritage, nu is que leur importe les ordonnances du dernier livre du Pentateuque ? Jésus- Christ i dit à ses epôtres et à leurs successeurs : Ne portez ni or, ni argent, ni autre monnaie dans vos bourses, mais que leur importe Jésus-Christ ?
< Le dimanche, le curé montera bien en chaire pour vous dire 6.3 ne pas aimer les richesses, de faire l'aumône ; mais lui, dans les six jours qui suivent le dimanche, il emploiera son temps à thésauriser, à faire payer son métier, à entasser des écus, etc. Notre clergé ne parle maintenant que business. Jetons un coup d'oeil sur les dîmes, les presbytères, le casuel, etc., et l'on pourra se convaincre de ce que je dis.
« Dans toutes les" paroisses de la province, ou à peu près toutes, les curés ont établi de nouvelles dîmes et ils ont fini même par établir le supplément pour grossir leurs rentes. C'est un impôt illégal, mais on se sert de la sainte table pour en faire la perception Ils continuent l'exploitation sur différente échelle et d'après maint système : çz va à merveille.
« Outre la dîme, le supplément et le casuel permis, nos pasteurs ont toute une organisation pour rentrer des écus. Ils font des quêtes pour ci, pour ça et n'en rendent jamais compte ; ils tiennent euxmêmes les livres des fabriques et manigancent audacieusement les chiffres ; ils organisent des bazars, des pèlerinages ; ils vendent des chapelets, scapulaires, médailles,, des images ; ils établissent des congrégations ; ils commercent sur les prières et les indulgences ; enfin, ils savent faire fructifier la plus ridicule même de leurs simagrées et ils ont le talent de randre la blague payante
« Pour mieux connaître ces harpagons, on n'a qu'à parcourir les
presbytères. Ce sont des châteaux C'est une honte de voir les
pittoresques apôtres du Christ se prélasser clans les manoirs et sous des lambris somptueux, quand leur maître a passé Se vie à prêcher
d'exemple l'humilité et la pauvreté Depuis un quart de siècle,
tout notre diocèse se saigne pour construire une cathédrale et on ne sait où s'engloutissent les milliers souscrits. Il leur faut de l'argent, toujours de l'argent. L'écu est devenu pour eux un. hostie. »
Et la conclusion de tout ce hidaux fatras de mensonges, calculé pour exaspérer le peuple, c'est qu'il est urgent de prendre des mesures sévères contre la rapacité du clergé et des communautés religieuses.
Plus d'exemtion de taxes, mais de bonnes lois mettant un frein à tant de cupidité !
Le Directeur. — Et tout cela revient à dire, Messieurs, que le Canada au souffle brûlant de tant de convoitises et de haines, mûrit vite, et se hâte vers la Révolution, abîme déconcertant où la France, sans enthousiasme vous a précédé et, malheureusement vous attend.
Jri