‹ Voix canadiennesChapitre 49 sur 51 · I. — Vers l'Abîme · texte numérisé non relu

I. — Vers l'Abîme

révolutionnaires, et le libéralisme mitigé, adouci, modéré, le libéralisme soi-disant catholique enfin qu'on trouve chez des hommes pieux même, mais qui s'illusionnent dans leur faux amour de la paix jusqu'à croire qu'il est licite d'entrer en accommodement avec le mal et l'erreur, dans le but d'obtenir d'eux certaines concessions en faveur de la vérité et du bien.

« La distinction à établir entre ces deux espèces de libéralisme ne repose point sur des futilités ou des jeux de l'imagination, mais sur des différences réelles et notables. Le Pape veut que l'on fasse cette distinction, puisqu'il n'omet point de la faire luimême, afin de nous rendre l'erreur saisissable jusque dans ses plus petites nuances :

« Les ruses et les violences des enfants du siècle, qui veulent détruire la constitution de l'Eglise, dit Pie IX, et briser les liens qui unissent les peuples aux évêques et les évêques au Vicaire de Jésus- Christ (voilà le libéralisme impie), demeuraient sans effet, si plusieurs de ceux qui portent le nom de catholiques ne leur prêtaient une main amie. » (Voilà Je libéralisme catholique).

« Comme il est ainsi facile de le voir, le libéralisme impie n'est qu'un accident ou une manière d'être du pur naturalisme : il nie tous les droits de Dieu pour leur substituer les droits de l'homme.

« Quant au libéralisme catholique, c'est le système de ceux qui, épouvantés à la vue du nombre et de l'audace des impies, essaient de les adoucir, de les convertir même en leur cédant du terrain ou en tolérant leurs excès.

« Ce système est en définitive celui de Fébronius, qui proposait des accommodements afin d'attirer les hétérodoxes à l'unité, or, le pape Clément XIII jugea ce système absolument comme Pie IX « Singulière condescendance, disait-il, en vertu de laquelle ce ne sont pas les hérétiques qui se convertissent, mais les catholiques qui sont pervertis. »

« Quoique tout à fait distinct et fort différent du libéralisme impie, le libéralisme soi-disant catholique ne va pas sans lui, parce que le caractère propre du libéralisme catholique, d'après Pie IX, c'est de tendre une main amie aux enfants du siècle et de seconder l'impiété de leurs efforts par <des compromis ou la complicité du silence, sous prétexte de ménager la paix, «Panser de prudence et de faire de la conciliation. »

Eh ! oui, le libéralisme impie c'est le Credo de la Révolution, ce sont les immortels principes de 89 : c'est d'après Louis Veuillot le libre examen politique ; c'est le protestantisme civique, concrète dans les fameux Droits de l'homme et du citoyen. Ces droits ne sont pas seulement politiques, ils sont aussi religieux et moraux ; ils tendent surtout à détruire la morale comme le dogme de la religion catholique, qui est par excellence le fondement indestructible de la société humaine, rénovée. Séparer l'Eglise de l'Etat, c'est mettre la terre en révolte contre le ciel, et l'homme contre Dieu, son créateur, et maître incontestable. Or : « isoler l'homme de Dieu, briser tous les liens qui le tiennent sous la dépendance de son Créateur, tant dans la vie privée que dans la vie publique, pour le mettre, en prétextant de le réhabiliter dans sa liberté primitive, sous l'unique contrôle de sa raison et de sa volonté propre, voilà le libéralisme en général. » C'est une licence effrénée que l'on rend acceptable en l'affublant du nom de liberté. Considéré dans son origine, ses agissements et son action, il est politique ; mais, dans ses principes et le but qu'il poursuit, il est impie. Ce libéralisme se dissimule sous la rubrique : les idées modernes, en opposition avec les vieilles idées, et les vieilles traditions chrétiennes. Entre les idées incompatibles aucune conciliation n'était possible, ni désirable et pour ce motif Je Pape Pie IX condamnait conciliation et conciliateurs, si bien intentionnés pussent-ils paraître.

« Le libéralisme catholique, a dit un grand maître, n'a aucune valeur ni comme doctrine, ni comme moyen de défense de la religion ; il est aussi incapable d'assurer l'Eglise dans la paix que de lui procurer le moindre avancement et la moindre gloire. 11 n'a été qu'une illusion, il n'est qu'une obstination et qu'une attitude. On peut prédire son destin. Promptement abandonné des intelligences généreuses, auxquelles il doit un certain éclat de sentiment, il ira s'en* gouffrer dans Vhérêsie générale. Puissent les adeptes qu'il y entraînera ne pas se transformer en ardents persécuteurs, suivant l'ordinaire conséquence des faibles têtes qu'envahit le faux esprit de conciliation ! Certains esprits semblent faits pour l'erreur comme certains tempéraments pour la maladie. Tout ce qui passe d'insalubre s'ac-

croche là : ils sont pris au premier vent et au premier sophisme y ils sont le partage, le butin, la chose des puissances de l'air, et l'on peut les définir comme l'iniquité définit l'esclave, non tam viles quam nulli. »

On peut dire d'un libéral catholique : qu'il est ordinairement égoïste, arriviste, tremble ur sinon lâche, qu'il sacrifie le ciel et ce qu'il doit tenter afin de le mériter, en vue du peu de biens ou de gloire qu'il entrevoit ici-bas. Il serait bien superflu de refaire aujourd'hui l'historique du catholicisme libéral en France. Il nous a valu les maux successifs qui d'étape en étape nous ont conduit à la perte des libertés les plus chères et de nos biens les plus précieux ; il nous laisse enfin ruinés et désarmés en face de la Révolution triomphante, malgré tout agressive, puisqu'elle nous suit pas à pas dans la défaite et prétexte encore de la nécessité de la défense laïque pour continuer à nous accabler par la suppression absolue de la liberté du bien.

Le Sollicitor. — Le catholicisme libéral qui a ravagé la France n'a pas épargné les autres pays d'Europe, Tout politique qu'il affectât d'être, un Belge distingué m'a dépeint un jour, comme suit, la situation qu'il fit à son pays :

« Le peuple (belge) est catholique, dit-il : dans les campagnes on pratique la religion partout ou presque partout. Dans les villes, la majorité, je puis dire la grande majorité, est sincèrement religieuse. Mais, parmi les catholiques, un certain nombre, parmi les plus influents, n'ont pas résusi à se débarrasser complètement de la grande illusion libérale qui a fait tant de mal à la France, et qui nous a mal servis en Belgique. Voyez nos ministres ; ils sont catholiques, plusieurs sont même de fervents catholiques. Ecoutez cependant leurs discours ; ils ne peuvent taire leur admiration pour les institutions modernes, la liberté de la presse surtout, qui nous fait pourtant tous les jours tant de mal. Voyez-les à l'œuvre ; ils ont certes empêché beaucoup de mal ; c'est quelque chose. Mais quel bien positif ont-ils fait ? N'ont-ils pas cherché à comprimer en quelque sorte le mouvement qui porte les catholiques à se rallier plus fortement à Rome ? N'ontils pas blâmé en pleine Chambre les évêques qui flétrissaient les lois prussiennes attentatoires aux droits de l'Eglise ? N'ont-ils pas favo-

risé, par leurs atermoiements timides, les libéraux (impies) dans les outrages que ceux-ci ont maintes fois jetés à la face des catholiques accomplissant leurs devoirs religieux ? Je vous le dis avec une profonde conviction : par leurs ménagements, par leur faiblesse, ils contribuent à faire disparaître la ligne de démarcation par laquelle le peuple savait jusqu'ici distinguer entre le bien et le mal en politique, »

Parlant des libéraux impies de son pays, le même Belge ajoutait :

« Comment lutter avec avantage contre des hommes qui ont rejeté toute religion, pour qui le serment n'est qu'une formalité sans conséquence, à qui tous les moyens sont bons, même les sacrilèges audacieusement et journellement commis à la sainte table, afin de se couvrir d'un manteau religieux et d'opérer ainsi plus à l'aise. Nous sommes plus nombreux, eux sont plus audacieux et pas du tout scrupuleux ; l'audace, encore l'audace, toujours l'audace, voilà ce qui triomphe. Dire tout ce qu'ils mettent en œuvre pour arriver au pouvoir est impossible. Ils ne reculent devant rien ; ils sont partout, pleins de haine, de mensonges, d'activité et d'habileté. »

La main sur la conscience, ce portrait n'est-il pas exactement celui des rouges avancés du Canada ?

Et ceux qui niaient l'existence du libéralisme au Canada, étaient-ils conscients ou de bonne foi ?

Le Directeur. — Ni l'un ni l'autre.

Le Sollicitor. — Evidemment, nous avions, nous conservons au Canada des libéraux impies qui ont fait et font école : et les disciples ne leur manquent pas. Et tout ce parti, car ils forment un parti puissant,, veut que :

« La loi soit Y expression de la volonté générale, et que tous les citoyens aient le droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation. Lorsque la volonté générale a formé la loi, cette loi, quelle qu'elle soit, est regardée comme tellement sacrée et obligatoire qu'elle annule toute loi divine ou ecclésiastique en contradiction avec elle. Est-ce qu'un juge de la Cour Supérieure s'étant déclaré incompétent dans une cause où Ton traduisait devant lui un prêtre, accusé d'avoir forfait à son devoir dans le ministère de la prédication, une immense clameur ne retentit pas contre lui. On le qua-

lifia de fanatique et d'insensé; on alla même, en certains lieux, jusqu'à demander sa déchéance.

s La loi votée par la majorité des représentants du peuple ! Elle prime la loi de Dieu. Démontrez tant qu'il vous plaira qu'elle est absurde, vexatoire, injuste, tyrannique ou impie, on vous répond que c'est la loi, qu'il n'est pas permis d'aller contre, qu'il faut la respecter la loi et s'y soumettrt. Enfin, quand on a dit : C est la loi, on a tout dit, et quelles que soient les abominations qu'elle édicté, il faut s'incliner devant elle.

« En vertu du principe de 89 qui dit que tous les hommes naissent égaux en droits, ne comptons-nous pas parmi nous beaucoup de partisans du suffrage universel d'un côté, et, de l'autre, bon nombre d'hommes qui repoussent les immunités ecclésiastiques, surtout l'immunité personnelle comme un privilège qui servirait de rempart à l'injustice ?

» N'avons-nous pas, en outre, des hommes très favorables au communisme de l'Etat, et peu disposés, par conséquent, à respecter le droit de propriété ? Ils trouvent sages et excellentes les dispositions de nos lois qui exigent que l'Eglise, pour posséder, reçoive une autorisation de l'Etat, et que, dans un grand nombre de cas, elle ne puisse exercer ce droit que dans certaines limites déterminées par lui. C'est la conséquence naturelle et nécessaire du principe de 89 qui dit que toute souveraineté réside essentiellement dans la nation, et que nul corps, nul individu ne peut exercer aV autorité qui n'en émane expressément.

« Nous ne paraissons pas soupçonner combien sont nombreuses les idées impies et révolutionnaires répandues au Canada, tant elles semblent peu nous choquer. C'est à tel point qu'un journal catholique et conservateur a pu soutenir la thèse suivante aux applaudissements du plus grand nombre : « Comme particuliers, les gouvernants séculiers sont subordonnés aux dépositaires de la puissance spirituelle ; mais le pouvoir temporel lui-même, dans les cas où il transgresse la loi divine, ne saurait être repris avec autorité par la puissance spirituelle ?

« Nous avons encore des hommes et des journaux qui réclament à grands cris la liberté de conscience, c'est-à-dire le laisser-faire, quand ce laisser-faire est favorable à toutes leurs convoitises. Ils se débattent encore pleins de rage sous nos yeux. Ne les entend-on pas, en effet, rugir contre les prêtres qui osent donner, en temps d'élection, une direction chrétienne et catholique à leurs ouailles ? Parce que l'enseignement religieux dérange ou détruit leurs trames perides, ne prétendent-ils point qu'il violente les consciences en les inti-

tnidant mal à propos, et qu'il devient un véritable attentat à la liberté du citoyen ?

« Les mêmes hommes qui demandent, au nom de la liberté, que le clergé soit condamné à une espèce de mutisme, ne souffrent pas qu'on les inquiète dans leurs opinions, et ils revendiquent comme un droit des plus précieux le droit d'exprimer librement toutes leurs pensées et leurs manières de voir par la parole et par les écrits. Et il faut voir comme ils usent de ce droit ! Que de choses infiniment respectables nous avons la douleur de voir quasi tous les jours impunément foulées aux pieds ! Que de brutalités sans nom l'on rencontre presque à tout moment contre la religion et ses ministres ! Faites mine de vouloir comprimer la licence des forcenés qui commettent ces excès ; ils vous accuseront de nourrir l'idée barbare de vouloir les faire griller et rôtir sur les bûchers de l'Inquisition.

« Nous avons, de plus, des hommes qui regardent la reconnaissance politique et la protection de tous les cultes, non pas comme un malheur auquel il faut se soumettre par une triste nécessité, mais qui jugent que tous les faux cultes ont autant de droit à être protégés que le seul culte véritable. Ils font plus : ils vont jusqu'à prévenir par leurs faveurs les simples désirs des hérétiques, tandis qu'ils se montrent intransigeants, parfois intraitables, lorsqu'ils sont sollicités de rendre stricte justice aux catholiques. Aussi, les entend-on donner les premiers l'alarme aux protestants et les avertir de se tenir sur leurs gardes, sitôt qu'il est question de réhabiliter l'Eglise dans quelquesuns de ses droits.

« Les mêmes hommes, pour propager plus rapidement l'indifférentisme et le faire régner partout, se sont constamment montrés favorables à l'enseignement séculier et laïque, et l'ont réclamé plus d'une fois. Nous avons même fait un grand pas dans cette malheureuse voie. La raison qui porte les chefs du parti rouge à se déclarer fortement en faveur de l'enseignement laïque, c'est qu'ils trouvent que l'éducation est trop religieuse. Sous prétexte de donner à la jeunesse du pays des connaissances plus pratiques, ils n'aspirent, au fond, qu'à se débarrasser de la religion en la laissant ignorer aux jeunes générations. Comme on l'imagine bien, ils ont été et sont encore, à l'exemple de leurs amis d'Europe, fortement opposés à la réforme chrétienne de l'enseignement, telle que nous la sollicitons depuis plusieurs années. Tout ce qui s'enseigne en dehors de l'esprit religieux excite leurs sympathies, mérite leur approbation, leur encouragement.

« Nous avons enfin des hommes qui, les uns d'une façon, les autres d'une autre, prêchent ici la séparation de V Eglise et de VEtat, et même l'absorption de l'Eglise par l'Etat. Dans l'ordre social et politique,

ils ne reconnaissent d'autre pouvoir que la volonté de l'homme qui élabore les lois. Ils n'admettent point que l'Eglise puisse exercer quelque influence en politique ; ils soutiennent que son rôle consiste à prier loin du bruit et des affaires de ce monde. Ils disent qu'elle doit s'occuper des âmes et qu'à eux seuls appartient le soin des corps.

« Si parfois ils jugent prudent de voiler un peu le trop cru de leur doctrine, ils admettront que l'Eglise a le droit d'intervenir, il est vrai, dans les questions politiques, mais seulement dans les circonstances extraordinaires. Par là, ils nient très adroitement ce qu'ils ont d'abord semblé concéder. En effet, ils dépouillent ainsi l'Eglise du droit de prendre l'initiative dans ces questions, du droit de décider elle-même et elle seule, s'il est nécessaire ou non qu'elle intervienne, et ils se constituent ses supérieurs et ses juges. Si l'Eglise, par ses ministres, intervient en politique et que cette intervention leur déplaise, ils objecteront de suite qu'il y a abus de sa part, parce que les circonstances ne sont pas de la nature de celles qui réclament son intervention.

« Qut d'hommes, même fort recommandables dans leur vie privée, nous répètent tous les jours que la politique est un domaine où la religion n'a absolument rien à voir. Parce qu'on s'occupe dans les assemblées parlementaires de questions de l'ordre purement matériel, par exemple, du commerce, du tarif des chemins et des canaux, ils voudraient qu'on fermât les yeux sur les principes qui servent de base à toute question politique, et que rien ne vînt les contrarier dans l'exercice d'une omnipotence usurpée. Gomme ils trouvent fort commode d'agir sans plus s'occuper de l'Eglise que si elle n'existait pas, ils désireraient que l'Eglise fit de même à leur égard. Séparer ainsi l'Eglise de l'Etat pour n'avoir d'autres règles en politique que les calculs de l'intérêt, les rêves de l'ambition et les caprices de leur volonté, telle est l'idée qu'ils se forment de l'accord qui doit régner entre les deux puissances spirituelle et temporelle.

Le Professeur. — C'est Mgr Ignace Bourget, je crois, qui, par son mandement contre les libéraux vous a mis dans le cœur tant d'aversion.

Le Sollicitor. — Le digne évêque reconnaît ainsi les errements du libéralisme canadien :

« 1° La conscience de l'homme est inviolable, et il ne peut être appelé à rendre compte que de ses actes extérieurs, quand ils sont nuisibles au bien-être de la société ;

« 2° La tolérance pratique est un progrès inestimable, et une conquête de la rtison si r le fanatisme le plus cruel et le plus dégoûtant ;

« 3° L'esprit d'une institution délibérante doit être libre. Ses inspirations sont dégagées de tout contrôle, autre que celui du bon sens et de la morale de ses membres ;

« 4° Toute opinion..., pourvu qu'elle se rattache à une question sérieuse, est érigée en principe, en dogme ;

« 5° L'Eglise et l'Etat doivent avoir une existence séparée, vivre chacun de leur propre vie, et non s'identifier dans une action commune Une telle opinion est bien fondée, et nous ne serons sûrs

de voir régner la paix, l'harmonie, la prospérité dans cette province

du Canada, que lorsque ce principe aura reçu sa pleine consécration

Des hommes libres répudieront toujours cette prétention absurde, sacrilège, de faire de la Religion la servante d'une mauvaise cause politique (la cause défendue par les catholiques contre les rouges) ;

« 6> Il est à regretter que la religion soit introduite sur le terrain

de la politique ; rien n'est plus préjudiciable à nos propres intérêts

C'est le comble de la folie que de risquer l'avenir du pays pour le plaisir de faire triompher telle ou telle doctrine religieuse ;

« 7° Nous ne voulons pas en politique de l'influence religieuse ni de l'intervention cléricale ; les prêtres laissent l'autel pour le husting, la cheire pour la tribune ; ils oublient les intérêts du peuple et inventent de nouveaux péchés. »

Un maître en libéralisme disait naguère de son côté :

« Les gouvernements que le clergé a si longtemps maintenus dans l'ignorance, savent aujourd'hui enfin revendiquer leur pleine indépendance vis-à-vis de ce même corps qui les contrôlait autrefois avec tant d'arrogance et d'ambition.

« Si l'on ne met pas une b; rnère à l'esprit de domination du clergé,

il n'y a pas de liberté possible Il abuse odieusement des choses

saintes pour dominer les simples et les faibles ; il ne respecte plus les institutions et les lois, et il se sert de son influence sur les masses pour broyer sans pitié, quand il le peut, tout ce qui n'est pas à genoux devant lui. »

Et le même chef du parti continuait :

« La suprématie du prêtre signifiant toujours et partout l'esclavage 4e la pensée, elle signifie, par là même, le servage politique... Qu'était

devenue la nationalité italienne sous le régime papal ? Qu'est devenue l'intelligence romaine sous la censure papale ? Pourquoi le domaine de l'esprit était-il devenu un désert comme la campagne de Rome ? Stérilité partout 1 L'humanité repousse de plus en plus énergiquement ces entraves à son progrès et son mot d'ordre, est aujourd hui :

« Respect au sacerdoce vraiment humrle, éclairé, charitable ET CHRÉTIEN, MAIS RESISTANCE ÉNERGIQUE ET GUERRE, s'iL

le faut, au sacerdoce dominateur !!

« Revendication des droits de la raison humaine !

« Guerre a tous les despotismes !

« Suprématie du corps social !

« Souveraineté du peuple et établissement définitif de la liberté !

« Malheur à qui ne comprend pas ! »

Cela prouve bien que les principes, que condamnait Mgr Bourget en 1858, et d'autres encore, sont aussi vivaces chez nous aujourd'hui qu'ils l'étaient alors; et depuis cette époque, s'il y a changement, c'est qu'ils ont acquis plus de force et un plus grand nombre d'adhérents.

Le Directeur. — On est donc libéral-catholique au Canada comme en Europe ; ajoutons que jouissant de libertés apparentes plus accentuées qu'en France, qu'en Belgique et autres contrées de vieille civilisation occidentale, vous êtes peut-être plus libéral qu'on ne l'est ordinairement en Europe.

Le Professeur. — C'est pourtant autre chose. Le Canadien! français est libéral en ceci, clérical en cela, généralement il n'est pas impie. Il pèGhe par ignorance ou par entraînement. Pour le moins nos libéraux catholiques, qui gagnent chaque jour en nombre, j'en conviens, ne sont pas encore assez nombreux par eux-mêmes pour en imposer, assez audacieux pour proposer des accommodements ou des compromis sur les principes, sur les doctrines elles-mêmes. Ils vont bien jusqu'à proposer des combinaisons, des ententes avec les cléricaux ; ils en font de même avec les protestants : ils ne tiennent, en somme, qu'au nombre qui assure le pouvoir et ses profits : ils sont surtout des arrivistes

doués d'échinés assouplies pour les servitudes occultes qui rapprochent les ambitions en travail des horizons humains.

Le Directeur. — Du petit nombre de vos libéraux, il ne faut pas conclure à leur absence, à leur inocuité : comme puissance oppressive, ils sont simplement encore dans le devenir. Mais vous l'avez dit, si les libéraux font des propositions d'alliance à droite (aux catholiques), ils, en font aussi à gauche (aux protestants) et que ceux-ci ou que ceux-là adhèrent à leurs projets et les voilà dominateurs. Sir W. Laurier est-il autre chose que la réalisation pratique de ce système, couronné d'un succès éclatant, malgré vos cléricaux ? Et es- vous ainsi assez avertis sur les surprises possibles dans l'avenir ?

Le Sollicitor.- Tout protestant n'est pas l'équivalent d' un libéral,ni disposé à jouer son rôle équivoque dans la société. Dieu merci î

Le Directeur. — Je sais cela, mon ami, et autre chose encore, notamment que les protestants canadiens dans leur majeure partie, sont tolérants et conservateurs ; qu'ils offrent pour les libertés catholiques plus de sécurité, de justice que le libéralisme régnant en sir W. Laurier. Je parle des protestants rationalistes purs, vrais révolutionnaires, qui vivent au milieu de vous en assez grand nombre pour arriver avec les libéraux et les Canadiens français -fanfarons, à ramener Laurier au pouvoir. Je n'ai pas voulu dire autre chose, mais je n'affirme pas moins.

Le Sollicitor. — Une des plus tristes défaillances de nos Canadiens français catholiques, c'est leur réserve extrême envers les protestants dont ils ne veulent pas blesser les susceptibilités de crainte de déchaîner leur opposition. De là, nombre de sacrifices de principes, de droits et de préférences légitimes, avec la sempiternelle rengaine : qu'on ne peut moins faire par charité ou pour la cause sacrée de la paix publique. Avec de semblables dispositions, je ne vois vraiment pas qu'un ilote, si misérable, fûtil, ait jamais pu élever son cœur vers la liberté. De fait, l'amitié se gagne par l'estime et parfois par la crainte ; on ne la recherche surtout pas utilement par les concessions indues et les lâches complaisances qui n'engendrent, en somme, que le mép'is. On vit

au milieu des protestants dont on ne peut éviter ni le contact, ni le commerce, ni même l'effort commun qu'est la vie publique. Fort bien, résignons-nous à la contrainte, mais cuique suum, à chacun son affaire, son bien, ses droits, ses privilèges, ses principes, ses libertés. Je ne menace personne, qu'on me laisse la paix : ou bien je retrousse mes manches et je prends ce qui me revient. Pourquoi serait-ce aux catholiques à faire les frais de la paix, et non les protestants qui ne sont, à tout prendre, que des transfuges et des renégats : si du chemin est à faire vers la conciliation, vers la paix et la vérité, c'est par eux.

Le Directeur. — Que diable ! et haut-les-cceurs... toujours. Il ne s'agit plu; d'ilotes en quête de liberté, ni de martyr ; en peine de confession héroïque et de palmes immortelle ; nous n'en sommes plus là et, en cette tâche, nous ferions peut-être triste figure ; mais de citoyens éclairés et forts, qui doivent remplir leurs devoirs comme ils doivent défendre leurs droits, pour Dieu, pour eux-mêmes et pour la Patrie. Si ce faisant on désoblige les protestants, eh ! bien, Messieurs, tant pis pour les protestants qui protesteront sans arrêter votre marche allègre vers l'idéal chrétien qui vous restera précieux plus que l'amitié de ceux qui l'ont perdu.

Le Sollicitor. — Cela suppose des tempéraments belliqueux.

Le Directeur. — Il y a le Struggle for life qui est nécessaire et général ; il y a aussi la lutte pour l'éternité qui n'est pas moins légitime et est encore loin d'être universelle : les libéraux s'y livrent sans entrain ; justement on le leur reproche en vain. Ils ne veulent qu'arriver à la fortune, qu'atteindre les faveurs publiques, les honneurs, les pouvoirs et que les conserver ; à cela leur effort se borne, pour cela, ils ont de la vigueur, de la constance ; mais pour le reste ils affectent du dédain ; et ils font de ce qu'il dédaigne force concessions et abandons sans qu'il leur en coûte.

A y v^oir de près vos collisions fréquentes avec les protestants ont mis fort bien en relief la volonté de votre libéralisme, tout en faisant ressortir la faiblesse de ses contradicteurs. Voyez vos lois :

c'est la floraison du libéralisme, on n'y voit que demi-mesures, moyens-termes, faux-fuyants, échappatoires qui suspendent mille questions sans les résoudre, preuves manifestes de ruses et de trafics sans nombre pour écarter ennuis et soucis.

Consultez votre législation sur la liberté des cultes et de la presse, sur le mariage et l'éducation, sur les corporations religieuses et leurs biens, sur les fabriques et leur régie, de même que sur les immunités ecclésiastiques, et vous reconnaîtrez les fruits que le libéralisme a portés chez vous. Sur tous ces points, rien qui satisfasse pleinement la conscience catholique : le législateur a toujours craint d'offusquer certains adversaires, en respectant tous les droits. Il a toujours cherché à marier, à fondre ensemble pour éviter les difficultés et les complications du moment. Aussi toutes ses œuvres portent un caractère de bâtardise qui déconcerte.

Nous verrons le libéralisme à l'œuvre quand surgira l'affaire du Programme catholique qui déchaîna de si violentes passions ; lors de Vannexion des territoires du Nord-Ouest qui lui fournit l'occasion d'opprimer les métis et de proscrire Dieu de l'école au Manitoba, dans l'Alberta et la Saskatchewan ; comme il l'a vait déjà banni des écoles du Nouveau Brunswick.

C'est en tout cas un leurre que d'affirmer et de croire, comme on le fait couramment parmi vous : qu'on peut être libéral en politique, et catholique en religion. Le libéralisme est un mal qui, s'il l'atteint, contamine tout le corps social et le débilite s'il ne le ruine complètement.

Le Professeur. — Mais la société canadienne est-elle malade autant que cela ? M'est avis qu'il n'y a société catholique au monde qui se porte mieux qu'elle et je songe que le Congrès eucharistique de Montréal, en 1910, a été de cette affirmation une démonstration éclatante, acceptée par l'opinion universelle, bon juge en la matière. Messieurs, que ceux qui nous blâment se replient donc sur eux-mêmes pour comparer, s'il se peut, leur passé, leur présent au nôt^e. Certes^ notre passé ne remonte pas haut.

Est-ce d'ailleurs nécessaire pour prouver ce que j'avance. Nous

avons dût mt édifier, installer, organiser à nos frais ; nous avions la sauvagerie en face, et la civilisation sur le dos, entravés, combattus par l'une et l'autre avec la même férocité. Et dans leur suprême détresse que restait-il donc à nos pères en dehors du souvenir morne d'an passé éeroulé, et la perspective douloureuse sur l'avenir incertain, sinon l'amour du bien perdu sans retour et une foi inébranlable en Dieu. Ont -ils manqué à ceci, à cela ? La France a-t-elle à se plaindre de notre fidélité et l'Eglise, de notre dévouement ? Le Canada français, c'est notre consolation comme c'est notre gloire, est dit par tous les peuples, avec juste raison, le pays le plus catholique de l'ancien et du nouveau continent. Ce bien, cet honneur nous est cher ; nous nous en glorifions parc que c'est le patrimoine moral constitué par nos preux incomparables, par nos ancêtres vaillants, dont la foi était vive et le cœur généreux. Ils ont vaincu la barbarie, la nature, les intempéries, comme les espaces ; ils ont supporté d'abord le maître ombrage ax et parfois féroce qu'il ont finalement apprivoisé jusqu'à la servitude ; à l'œuvre opiniâtre ils n'ont épargné ni travaux, ni fatigues ; leurs sueurs ruisselaient cirnme leur sang sans compte ot sans regret pour une fin immuable : la paix du foyer et l'honneur de l'autel. Notre héritage fut donc précieux et nous entendons bien le transmettre intact a ux générations à venir.

Le Directeur. — Plaise à Dieu ! La poussée de \os ancêtres admirables a été, sans doute, constante, vigoureuse et son effet salutaire devait ainsi, naturellement, se ressentir longtemps dans les foyers peuplés par leur probité, et dans leurs champs fécondés par leurs sueurs. Mais à leurs poussées initiales, d'autres poussées aussi énergiques, aussi soutenues, se sont-elles réguhèrement succédées pour maintenir la force acquise, l'accélérer en la développant ? Vous n'en doutez guère ; moi, chers Messieurs, j'ose dire qu'il y eut des hésitations parmi vous et même des défaillances. Il y eut abaissement, déviation. Votre masse compacte donnait toujours de Fa vant, bien sûr *, mais, moins homogène que le troupeau de buffalos qui errent dan> vos prairies lointaines, elle laissait des écloppés derrière elle, et des transfuges se détachaient de

ses flancs. Vous vous croyiez cependant parfaitement unis, de plus en plus forts, et les premiers de tous dans l'assemblée de* peuples chrétiens Vous ne vous trompiez pas absolument ; pourtant avec les jours, qui s1 écoulaient, apparaissait une illusion qui ne fit avec le temp? que se fortifier et grandir. Vous n'étiez bientôt plus le peuple sain de corps et d'âme que vous fûtes à l'entrée du désert canadien ; il y en avait parmi vous qui s'attardaient à regretter les oignons de l'Egypte, et qui réclamèrent bientôt les principes immortels de 89 qui devaient en tenir lieu. Ce fut l'origine du mal qui contamina votre organisme, comme tant d'autres et empoisonna votre sang généreux. Il n'y a pas encore apparence de gangrène, je le pense ; le mal pourtant se fait aigu, les pires accidents étant à craindre désormais, il pourrait avant longtemps vous jeter dans le marasme religieux et politique où se débat actuellement la France que vous avez longtemps regrettée et que vous devez plaindre enfin sans la suivre dans l'abîme.

Le Sollicitor. — Les transfuges que vous dénoncez sont nos libéraux. Pour me servir d'une autre image, au lieu de les voir se débander et fuir au risque d'être la proie du chasseur ou du loup, je vois en eu* plus volontiers des loups voraces qui se glissent, et combien adroitement, dans la bergerie qu'ils veulent ravager. Ils endossaient la plus belle des toisons, dissimulaient leur espèce, leurs instincts, pour écarter l'horreur qu'ils devaient inspirer ; ils faisaient alors les bons apôtres et les bergers vigilants,... qui ne veillent que sur la proie.

Nous connaissons leurs langages, voyons leurs procédés.

Le but de nos libéraux, avoué ou dissimulé, c'est la substitution du rationalisme, du matérialisme au christianisme. Mais le milieu étant catholique avéré, il leur faut user de prudence et leur astuce en devient extrême. Ils se disent plus royaliste que le roi, plus catholique que le Pape, et de la religion, sans vergogne, ils prennent tous les dehors pour n'en laisser que le fond> qu'ils tournent en dérision, à moins qu'ils n'aillent jusqu'à l'exploiter. Ils sont arrivistes, opportunistes ; comme tels, voyant dans la religion une riche veine à exploiter, il s'y coupent en long, en

large, tout ce qu'il faut pour augmenter leur influence et asseoir leur fortune.

Sans doute, s'ils le peuvent sans inconvénient, ils insinuent ; quand on les écoute ou quand on les encourage, ils hurlent que la religion n'a rien à voir en politique, accordant que le prêtre peut vivre et agir en simple citoyen. Et là-dessus ils brodent toutes les énormités familières en Europe et poussent à l'anticléricalisme, à l'abri duquel ils comptent commettre tous les attentats expérimentés dans le vieux monde. Je vous assure qu'ils sont en bonne voie de succès.

Pour s'assurer les avanteges auxquels ils sont déjà arrivés nos libéraux ont agi comme les combattants sur le champ de bataille, par bonds successifs parfaitement calculés : autant de campagnes, autant de victoires, hélas !

Leur premier bond ou campagne fut dirigé contre la presse catholique en Canada : quand on veut juguler un homme on l'empêche d'abord de crier. En politique quand on veut écraser un parti, on ruine d'abord, ou on disqualifie ses organes, capables d'avertir l'opinion et de l'entraîner. Les libéraux ne pouvaient négliger cette tactique pour arriver à répandre leurs idées sans entrave ni contradiction. Ils déclarèrent ainsi à la presse catholique comme au clergé, qui pouvait l'inspirer,une guerre acharnée, mais combien astucieuse, hypocrite ! Diffamations, calomnies, manœuvres odieuses, attaques sournoises ou brutales, rien ne manquait au système, rien ne coûtait à ce triste monde qui trouvaient toujours par des séries d'intermédiaires superposés, dont l'honorabilité des derniers pouvaient capter toutes les confiances, les accointances les plus extraordinaires et les concours le- plus déconcertants ; témoins les Raymond, les Cazeau, les Hamel, le* Taschereau ! Si bien que les meilleurs ouvriers de la plume furent lassés, ruinés, réduits à l'impuissance et qu'actuellement au Canada on est heureux, en fait de prose, de se contenter du moindre mal : V Action Sociale, la Croix, le Devoir, la Vérité ne pouvant suff're à tous, ne bénéficiant pas, du reste, de toutes les sympathies qui leur reviennent de droit.

Une chose remarquable, et faite poar nous confondre, c'est que les protestant s canadiens, quel que soit le fanatisme de quelques-uns, dans leurs journaux les plus hosties, n'ont jamais attaqué la religion catholique et ses mmistres avec la persévérance, l'astuce, la perfidie et la haine, parfois féroce, qu'y mettent habituellement le^ libéraux canadiens français. Même ce sont ces derniers qui stimulent les protestant 5 s'ils y trouvent le moindre intérêt ; transfuges sont-ils et traîtres qui plus est, et on les trouve .ans remords, mais satisfaits de leur œuvre.

Le Directeur. — Ont-ils fait d'autres campagnes aussi heureuses !

Le Sollicitor. — Après la presse, ils ont entrepris le clergé et ce fut leur seconde campagne : il fallait bâillonner le prêtre, et réduire la chaire au silence. Le clergé canadien, vous le savez, a toujours été, surtout aux plus mauvais jours, la digue qui brisa les efforts des ennemis de la race française et de la foi catholique. C'est son titre de gloire le plus pur ; c'est aussi le crime qui le désigne aux coups des libéiaux : il ne faut pas que cette digue ubsiste, ni que cette résistance honnête se perpétue.

L'action du clergé, opinent perfidement le; libéraux, si bonne dans la pér-ode de foi mat on et de conservât on du peuple canadien, — ils ne pouvaient le nier, assurément — n'avait plus de maison d'être dans la période de consolidation et de développement; même elle devenait un obstacle à tout progrès. Ils reprochèrent ainsi au clergé d'avoir entravé les menées révolutionnaires en 1837.

Mais aux élections, qui suivirent la promulgation de la nouvelle Constitution canadienne, éclatèrent les rancœurs libérales.

« La nouvelle constitution, dit Eugène Normand, qui formait une confédération de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du Nord, à l'exception de Terre-Neuve et des Territoires de l'Ouest, y compris le Manitoba d'aujourd'hui et la Colombie anglaise, avait son unique raison d'être, on peut dire, dans la nécessité où se trouvait le Bas-Cantda, la Province de Québec actuelle, de protéger efficacement ses coutumes, ses lois, ses institutions et surtout ses croyances

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