‹ Voix canadiennes: Vers l'abîme (volume 2)Chapitre 13 sur 81 · La Défiance Cause les Troubles · texte numérisé non relu

La Défiance Cause les Troubles

DE LA RiVIÈRE-ROUGE.

Une partie de la population d'Assiniboia s'est défiée du Canada au point de refuser tout d'abord d'accepter l'union projetée. Pourquoi ces défiances et ces craintes? Ce qui se passe aujourd'hui est la réponse à cette question. Les vexations, que l'on fait subir actuellement aux catholiques- de Manitoba et du Nord-Ouest ont été provues et suffisent amplement pour démontrer que les appréhensions, que l'on a nourries dans le temps, n'étaient pas chimériques. Ce qui arrive, iaprès vingt ans d'union avec le Canada et malgré toutes les garanties données si solennellement, prouve clairement que les inquiétudes éprouvées avant le transfert avaient leur raison d'être. Il y a dans les groupes divers, comme dans les individus, un instinct de conservation qui inspire une perspicacité qtii échappe aux plus clairvoyants, quand ces

derniers ne courent pas les mêmes dangers. Que l'on ne s'étonne pas si je dis que l'injustice que nous subissons aujourd'hui a été pré\nie. Je suis dans le pays depuis quarante-huit ans, je puis donc parler avec connaissance de cause. J'y étais depuis douze ans, lorsqu'en 1857, je dus passer l'été dans le Canada-Uni, pour suneiller l'impression de livres en langues sauvages; pour ma part, c'est alors que commencèrent les craintes et les inquiétudes dont je parle.

Je suis Canadien jusque dans les fibres les plus intimes de mon être. Pour Dieu seul, j'ai pu consentir à rompre les liens extérieurs qui m'attachaient au sol natal. Eloigné de la patrie, mon cœur ne s'en est jamais séparé; aussi, avec qnel enthousiasme j'accueillis la nouvelle que, peut-être un jour, mon pays adoptif serait réuni à celui qui m'a donné naissance. J'avais voué toute mon existence, toute ma vie au Nord-Ouest. Un sacrifice que Dieu avait récompensé au delà de mes espérances, avait, dès le début de ma carrière de missionnaire, dressé devant moi une barrière infranchissable. Je ne pouvais pas retourner en Canada, aussi quelle délicieuse émotion j'éprouvai en pensant que le Canada, lui, viendrait jusqu'à nous et me rendrait la patrie. Mon imagination caressait affectueusement cet espoir, lorsque les devoirs de ma charge m'appelèrent dans le Canada-Uni en 1857. Quelle ne fut pas ma surprise de constater les dispositions, nourries dans une partie de ce Canada, contre la moitié de sa propre population. C'était au temps où l'on agitait si violemment la question des Ecoles Séparées, l'usage de la Langue Française, les droits de la Sainte Eglise. Que les violentes polémiques d'alors me firent mal au cœur; moi qui n'avais jamais su qu'aimer et avoir confiance, je compris comme il est pénible de se trouver l'objet de la haine et d'accusations perfides. Moi, qui m'étais tant appliqué à étudier les dialectes des sauvages, je sentis vivement l'injustice de ceux qui voulaient proscrire de mon pays ma langue maternelle; cette langue qui, de K tous les idiomes des peuples ci^dlisés, a été la première à

retentir sur les bords de notre Saint-Laurent et à livrer ses accents harmonieux aux échos de nos grands lacs. Moi, qtii m'étais donné tant, de mal pour instruire les petits enfants des bois, je trouvai bien odieuse la conduite de ceux qui ne vetdent pas que l'on rompe le pain de l'enseignement chrétien, aux enfants civilisés qui sont à l'école. Les douces illusions, éprouvées ein pensant à notre union avec le Canada, se dissipèrent en partie, parce que j'entrevis pour notre population du Nord-Ouest, des dangers auxquels je n'avais jamais songé. Je retournai à Saint-Boniface le malaise au. cœur.

Lorsqu'eli 1858, Monsieur Dawson m'écri\it pour avoir des informations sur nos missions; je lui répondis par une lettre qui a été publiée avec son rapport officiel et dans laquelle se trouvent les phrases suivantes : *

Pour mon compte, une idée me préoccupe au milieu de celte agitation^ de tout ce mouvement qui se fait, par rapport à la Rivière-Rouge. Comme vous me le dites, le pays est ouvert, l'émigration va s'y porter. C'est sans doute pour moi une pensée bien agréable... de voir mon pays adoptif à la veille de jouir des avantages qu'on veut bien lui procurer; et pourtant à la vue de toutes ces dispositions, j'éprouve comme un sentiment de peine, car il me semble qu'en gagnant beaucoup, nous perdrons peut-être aussi beaucoup..., je crains que d'ici à longtemps nous ne nous en trouvions pas mieux.

Les communications, en devenant plus faciles, ne diminuèrent pas les craintes ni les appréhensions, elles les générahsèrent au contraire. C'est en constatant cet état des esprits que je crus pouvoir écrire en 1868, la réflexion suivante, qui se lit à la page 46 de mon opuscule, intitulé : « Esquisse sur le Nord-Ouest de; l'Amérique ».

Dans la colonie elle-même, il règne une certaine agitation et inquiétude au sujet de son avenir. Les uns, en très petit nombre, qui espèrent gagner par un changement quelconque, le demandent à grands cris...; le plus grand nombre, la majorité, redoute ce changement. Plusieurs ont bien raison; le pays pourra gagner

à ces modifications; il acquerra sans doute bien des avantages qui lui manquent, mais la population actuelle perdra certainement. Comme nous aimons plus le peuple que la terre qu'il occupe, que nous préférons le bonheur du premier à la splendeur de l'autre, nous en sommes à répéter ce que nous avons déjà dit : que nous redoutons beaucoup pour notre population quelques-uns des changements qu'on lui promet.

Les craintes étaient devenues d'autant plus vives que l'établissement de la confédération rendait plus probable et plus prochaine l'absorption du Nord-Ouest par la nouvelle Puissance. C'est au milieu de celte agitation des esprits, que notre population fut éprouvée par le terrible fléau des sauterelles, fléau rendu encore plus désastreux par l'éloignement subit et complet du bison.

Le moment était favorable pour le Canada; malheureusement ce q;ui se fit alors, au Ueu de dissiper les craintes et de concilier les esprits, ne fit qu'augmenter le malaise. Sous prétexte de soulager la misère, on envoya d'Ottawa des hommes qui devaient continuer les travaux du chemin projeté entre le Fort Garry et le Lac des Bois. Pourquoi faut-il le dire? Ces employés publics furent tellement indiscrets (pour ne pas me servir d'un :autre mot) qu'ils augmentèrent les défiances, au point de rendre odieux les mots Canada et Canadiens.

Pendant que des serviteurs du Gouvernement Canadien surexcitaient les défiances du peuple de la Ri\dère-Rouge, deux Honorables Membres du même Gouvernement négociaient à Londres, l'acquisition du pays. Les négociations se terminèrent à la satisfaction des négociateurs; mais aussi, au grand mécontentement des Colons d*Assiniboia qui ne furent même pas mentionnés dans ces négociations. Un peu plus taid, Lord Grandville pensa à cette omission et aux dangers qu'elle entraînait; c'est pourquoi, dans sa dépêche à Sir John Young, il écTivH, en date du 10 Avril 1869 :

Je suis certain que les anciens habitants du pays seront traités aviec tant de prévoyance et de considération, qu'ils seront prémunis contre les dangers du changement qui se prépare et qu'ils seront satisfaits de l'intérêt amical, avec lequel leurs nouveaux gouverneurs s'intéresseront à leur bien-être.

Le rapport des Honorables Commissaires Canadiens fut placé devant le Parlement Fédéral en Mai 1869 ; il fat accepté et le Parlement passa une loi qu'il intitula : « Acte concer- » nant le Gouvernement Provisoire de la Terre de Rupert et » du Territoire du Nord-Ouest, après leur union avez le Ca- » nada ». On continua à oublieï les « anciens habitants du pays », qui eux ressentaient de plus en plus cet oubli. Non content de législater, Ottawa voulut agr. Lord GranviUe avait dit au Gouverneur-Général :

Je suis convaincu que votre gouvernemenl ii'oubliera pas l'attention qu'il faut donner à ceux qui peuvent être exposés bientôt à des dangers nouveaux et qui par suite des établissements seront dépossédés de terres, qu'ils ont l'habitude de regarder comme leurs et qui seront réduits par là à des limites qu'ils trouveront trop étroites.

Au lieu de suivre une direction si sage, le Gouvernement Canadien fit tout le contraire. Le 10 Juillet 1869, on donna ordre au Colonel Dennis de se rendre immédiatement à la Rivière-Ronge et on ajoutait :

Vous procéderez à la Pointe de Chênes et dans le voisinage de la Rivière-Rouge, aux opérations d'arpentage qui vous paraîtront nécessaires.

C'en fut trop; quand le Colonel Dennis voulut procéder à cet arpentage, il trouva de la résistance. Il fit connaître à ses Supérieurs la résistance qu'il rencontrait et les défiances que ses pro:éd^ excitaient p^irce que, ajoutait-il :

Ils regardent comme prématurée l'action du Gouvernement, qui procède à l'arpentage.

Le 29 Septembre, un Gouverneur fut nommé, le personnel de son administration lui fut adjoint; le Gouvernement Provisoire de la Terre de Rupert était organisé à Ottawa. Les Métis, en recevant cette nouvelle, formèrent eux aussi un Gouvernement Provisoire et nommèrent un Président el un Secrétaire.

Les journaux de la Capitale ayant eu l'imprudence de publier que les Autorités Fédérales avaient expédié à la Rivière-Rouge 350 carabines et 30,000 cartouches, l'irritation succéda à la défiance, les alarmes à la crainte. La population d'une partie de la colonie, se croyant çnenacée, recourut aux armes et garda cette attitude hostile jusqu'à ce que la confiance fut rétablie.

20. — Les Assurances Données par les Autorités Impériales et Fédérales Préparèrent la Pacification.

La situation était devenue alarmante à la Rivière-Rouge; on s'en préoccupa en Hauts Lieux. En étudiant et examinant cette situation, on reconnut les causes de la défiance et de l'irritation et l'on songea aux moyens à prendre pour enrayer le mal, et prévenir ses plus redoutables conséquences, qui n'auraient pas été autres que la guerre civile et l'invasion du pays par des bandes hostiles aux intérêts de la Couronne.

Les Gouvernements d'Angleterre et du Canada combinèrent leurs efforts et leur action vers un même but; soucieux, comme le disait Lord Granville : s

D'épuiser tous les moyens d'explication et de conciliation avant de recourir à la force.

Les moyens employés furent d'abord la reconnaissance des fautes commises et des responsabilités qui en étaient les suites : puis on demanda les bons offices de personnes qui jouissaient de la considération de ceux dont il fallait gagner

la confiance : enfin, on crut devoir donner des assurances, afin de dissiper les craintes qui avaient causé tant de mal.

ON AVOUE qu'il Y A EU DES PROVOCATIONS.

Le Gouvernement Impérial n'hésita pas à dire au Gouvernement Canadien qu'il avait encouru une grande responsabilité. On lit dans une dépêche de Lord Granville, en date du 30 Novembre 1869 :

Le Gouvernement du Canada entreprit de faille certains arpentages... chargea le futur Gouverneur d'entrer dans le territoire... après avoir par cette mesure occasionné des troubles dans le territoire...

Le 4 Décembre, l'Honorable Secrétaire d'Etat pour les Provinces, écrit au Très Révérend Messire Thibault, mon Vicaire Général :

J'ai reçu ordre de Son Excellence le Gouverneur-Général de vous faire paît... Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de faire plus que blâmer, en passant, les actes de folie et d'indiscrétion attribués à des personnes qui ont pris sur elles de représenter la Puissance et de parler en son nom, mais qui ont agi d'après leur propre responsabilité et sans la connaissance ou sanction du Gouvernement.

Le Conseil Privé, en date du 16 Décembre 1869, reconnaît qtie :

La résistance n'est pas dirigée contre la souveraineté de Sa Majesté..., mais bien contre la prise de possession par le Gouvernement Canadien.

Or, comme le Gouvernement Canadien n'avait aucune autorité à la Rivière-Rouge, la prise de possession était non seulement illégale, mais bien aussi provocatrice, et le Conseil Privé, en le reconnaissant, explique la défiance qu'elle a inspirée.

L^ Gouvemement Canadien ne ménagea pas ses sévères appréciations à ceux de ses employés qui avaient commis « des actes de folie et d'indiscrétion ». L'Honorable Secrétaire pour les Provinces écrivait à l'un d'eux, en date du 23 Décembre :

Les démarches... telles que rapportées par lui-même, sont si extiaordinaires et si condamnables qu'on ne peut s'empêcher ici d'avoir les plus sérieuses appréhensions tant qu'un officier si imprudent agira sous votre autorité... Il est impossible de lire le rapport concernant les efforts faits... auprès du juge Black pour l'aider à proclamer la loi martiale, sans regretter profondément que vous ayez envoyé, pour vous représenter dans la colonie, un homme d'aussi peu de jugement.

C'est en considérant tous ces actes, dont le Secrétaire d'Etat Canadien rejette le blâme sur des employés du Gouvernement dont il est Membre, que Lord Granville, Ministre des Colonies, ne craint pas lui d'en reporter la responsabilité sur le Gouvernement d'Ottawa lui-même. Aussi le noble tord, dans sa dépêche du 16 Janvier 1870 écrit, en parlant de ce que je viens de citer :

Ces procédés ont certainement augmenté la responsabilité du Gouvernement Canadien.

S'il est vrai que : « péché avoué est à moitié pardonné », il est évident quç les mécontents, à la Rivière-Rouge, ne pouvaient manquer d'éprouver une certaine satisfaction et sentir renaître un peu de confiance, en étant informés de l'appréciation que l'Autorité faisait de la conduite de ceux qui leur paraissaient si odieux et même si dangereux.

Les autorités comprirent la nécessité de se faire représenter auprès des mécontents par des hommes en qui ces derniers avaient confiance. C'est pourquoi Messieurs Th'bault, Vicaire Général, de Salaberry, Donald A. Smith (maintenant Sir Donald) et l'Evêque de Saint-Boniface furent priés, les uns après les autres, de se rendre à la Rivière-Rouge, pour

faire connaître les intentions véritables des autorités; dissiper les craintes et les défiances; puis montrer l'Unton avec le Canada sous un jour tel qu'elle pût être acceptée. Des instructions furent données à ces Messieurs; ces instructions avaient un but commun, celui d'apaiser les esprits, afin de préparer toutes choses pour que le transfert du pays au Canada pût s'effectuer paisiblement. Le mode à employer était la persuasion et cette persuasion devait s'appiuyer sur des garanties consignées dans des documents officiels, surtout dans les documents signés par le Gouverneur-Général.

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