ÉCHOS DU NORD-OUEST CANADIEN
C'était le 14 mars 1910. Je renais de terminer le tome V des Voix Canadiennes (suite de l'affaire Laval et division da diocèse des Trois-RiWères), et, me sentant en train, sans désemparer j'attaquais le dossier de ce qui devait fournir ce tome VP, dossier volumineux entre tous, dont les documents divers se répandaient sur une période étendue (1869 à 1907), remarquablement troublée au point de vue scolaire qui est là-bas la question brûlante, selon l'expression du sénateur Landry d'Ottawa. Je désirais la traiter avec quelque ampleur. Mais comment aborder le sujet?
Je parcourais, pour me faire une idée d'ensemble, brochures et discours, lettres et circulaires, force articles de journaux d'opinions contraires, télégrammes félicitant Pierre et encourageant Paul, télégrammes blâmant celui-ci ou démentant celui-là, des plaidoyers pour ou contre, des jugements incohérents, pour finir par un contrôle de textes de lois.
Rien n'était simple dans l'affaire. Aussi, perplexe et fort
1. Ce tome VI formant ud tout complet et distinct et vu l'insistance de mes amis du Canada, je le fais paraître sans retard.
embarrassé, je me laissais aller à penser que ces Canadiens a,vaient pour le moins une psychologie déconcertante. Comment! leurs droits sont inscrits dans une constitution, reposent sur des textes formels et précis où le doute ne trouve point de place, où la sincérité des contractants comme des législateurs est manifeste, où il n'y a qu'à appliquer bouchons sur bouteilles, le tout assorti, pour résoudre les difficultés pendantes et clore des débats irritants; et cela ne leur suffit pas aujourd'hui; et cela ne les contenta pas non plus dans le passé ! Il leur faut à perte de vue orgoter, se chamailler; il leur convient de léser sans droit, de plaider sans raison, d© diviser leis esprits, de troubler les cœurs en compromettant de légitimes aspirations et d'immenses intérêts I II faut faire de l'apposition à tout prix et quand même innover, empiéter, démolir pour restaurer, faire des affaires, en un mot, sous les apparences d'un intérêt public mal défini, rainer les autorités étabhes pour y substituer une autre qui sera sienne, et régner ainsi avec tout le prestige et aussi avec tous les profits du pouvoir souverain! Pour y arriver, point de scrupules et tous les moyens.
Bref, qu'en sa tendre jeunesse ce pauvre Canada me semblait .déjà vieux!
Je songeais à ce que j'allais écrire. Comme j'avais été matinal, ce qui n'est pas un cas exceptionnel, Un gai soleil levant répandit bientôt ses rayons dorés sur la verrière du grand liall qui m'abritait, déjà bourdonnant d'activité. Ces- I ayons, d'abord timides et frais, semblaient s'échauffer en s'enhardissant; puis, gagnant peu à peu sur l'espace, ils envahirent étalages et casiers, tables, fauteuils, et m'inondèrent finalement. Après tant d'eaux déversées dans les airs; après tant de torrents répandus sur la terre et tant de débordements, d'inondations, de sinistres, de ruines et d'inénarrables misères occasionnées par un déluge déchaîné sur la France, cette lumière ruisselante d'or et pétillante de vie, promesse de temps meilleurs, me réjouissait ineffablement
et j'étais, certes, alors disposé à mieux faire qu'à gémir. Aussi bien, ma vieille concierge surgit soudain, aimable et réjouie de son côté ; encore un effet du beau temps, assurément, puisqu'elle me disait l'amener avec le courrier (ju'elle me tendait, réclamant toutefois les timbres étrangers qui y figuraient» timbres canadiens pour la circongtance. J'ouvris ces lettres du Nouveau Monde pour me débarrasser, et des timbres et de la concierge, pour savoir aussi ce qu'on m'annonçait de la Nouvelle France.
Une première lettre venait de la Banque Nationale du Canada. Elle me disait que Mgr Bégin refusait un abonnement de propagande à la Revue du Monde. C'était fort naturel; aussi bien, pourquoi mes employés distraits lui firent-ils une offre rejetée d'avance ! Un ami de Winnipeg, par contre, et par simple mandat, s'abonnait à cette Revue. Une troisième m'arrivait d'un établissement scolaire de Saint-Hyacinthe et mon aimable correspondant me disait textuellement :
Saint-Hyacinthe, 5 mars 1910. '■ M. Arthur Savaète, éditeur, Paris,
... Je suis très satisfait de ce que vous m'avez envoyé. Je désire que mes compatriotes en grand nombre achètent et lisent la belle collection de documents historiques que vous publiez sur les choses religieuses et civiles de mon cher Canada. Je ne m'étonne nullement que votre œmTe, œuvre de pur dévouement à la vérité, ait l'heur de déplaire à bien du monde. Les grincements de dents de la synagogue, les clameurs maçonno-libérales, les morsures hypocrites des libéraux-catholiques de tout habit, les gémissements des héritiers de notre pauvre cardinal : tout cela prouve que votre publication vient en ternps opportun jet utile. Dieu vous bénisse et vous donne grâce de mener l'œuvre à bonne fin!
Recevez-vous le Devoir, nouveau Journal quotidien? Vous y trouverez des articles bien documentés sur le grand traître, l'homme néfaste : Wilfrid Laurier.
Agréez, etc...
(Signature.)
Bon! je ne reçois pas le « Devoir », et quant au « Grand Traître », il en est grandement question dans mon dossier. Tout de même, quoique je ne recherche pas l'ivresse des compliments, je préfère ce petit mot aimable à cette autre missive qui vient de J'évêque de Sherbrooke, dont le secrétaire n'est pas, je le suppose, un Sioux ou un Bois-Brûlé. Cependant il m'écrit : « Monseigneur n'a pas l'intention de s'abonner à votre Revue, qu'il vous prie de garder chez vous. »
Pai bleui et bien que ce n'en Soit pas la destination! Et puis, mais, très volontiers, M. le Secrétaire, car il vous faut d'auties distractions que l'étude de la vérité qui vous échappe. Après tout, on ne doit pas s'égarer en tous milieux ni se perdie entre toutes les mains, et je suppose que si cet aimable correspondant, Bois-Brûlé ou seulement roussi, peu impoite! mais secrétaire tout de même d'un homme rangé qui pourrait être aimable d'une autre façon; je suppose donc que si cet hurluberlu a de l'esprit, il reste à savoir s'il est bien placé; assez, du moins, pour ajouter quelque lustre utile au dignitaire dont il interprète avec tant de tact et d'élégance la#captivante bonté. Il y a comme cela dans toutes les castes des gens qui jugent de bon sens d'en manquer; qui tiennent avant tout à ne point exagérer leurs talents de société : parfaitement! car le nombre ne les encombre pas.
Passons à une quatrième et dernière lettre canadienne de ce jour : c'est une compensation.
St...-Sask...j 22 février 1910.
Cher M. Savaète,
Du fond de l'Ouest, champ d'action de douze années d'apostolat de Mgr Laflèche, je vous salue, je vous embrasse. Ici je vois les Métis et les Sauvages qu'il a baptisés et à qui il a appris le catéchisme, il y a de cela quarante ans, et ils ne cessent de me répéter : « Whoah ! Whoah I (cri d'admiration), c'était un bon père, le père Laflèche! »
Oui, vous faites du bien. Il y a assez longtemps que ces têtes libérales agissent impuiïément. Laflèche et Bourget sont deux saints;
Mgr Langevin est une autre coloone de l'orthodoxie que les libéraux de toute provenance essaient de terrasser. Ils réussissent à l'isp- 1er, à rendre vains ses services; ils réussiront à le faire mourir de peine.
Jlaii: pour lui comme pour les Laflèche et les Bourget, l'heure des justes réparations sonnera et la postérité à son honneur chantera : Bienheureux ceux cpii souffrent persécution pour la justice, car le royaume du ciel est à eux.
La douche d'eau froide que vous avez administrée aux seigneurs B. et E. a fait un bien immense, et aux cœui-s catholiques qui gémissent, et à eux-mêmes; car cela leur a fourni l'occasion de méditer sur la vanité des choses d'ici bas. Ayant la superbe, comme disait Pie IX de Montalemberi, cela leur rabaisse le caquet.
Continuez, fouaillez, chassez les vendeuis du temp'e, démasquez les libéraux mitres comme les autres : Jai honte de pouvoir écrire ces choses, mais je sais' que c'est vrai, et je suis convaincu que si nous avons perdu nos écoles de l'Ouest par la trahison des nôtres de Québec à Ottawa, ces députés ne sont pas les plus coupables. Les ilonseigneurs de l'archevêché de Québec, les Mathieu, les Rouleau, et beaucoup d'autres, hommes intelligents d'ai.kuis, en sont la cause avec les Taschereau et l'Université-Laval. C'est une trop grande défaite et une trop psrfide trahison. La caus3 en est grande et, pour porter de tels fruits déshonorants, l'arbre doit être vieux et vigoureux. Aiguisez votre lance et percez les abcès quelle qu'en soit la puanteur. Si vous arrivez à quelque seigneur évêque de l'Ouest (?) et que vous veuillez soulever les voiles : alors, vous vous boucherez le nez à deux mains! N'est-ce pas navrant pour \m prêtre d'avoir à clamer de pareilles tristesses sur le compte de ses supérieurs! L'avenir me doimera raison.
Bien à vous,
(Signature.)
Triste et cruel, hélas ! mais vrai ; le pauvre missionnaire qui parle ainsi ne le sait que trop.
L'affaire des Ecoles manitobaines, comme des Ecoles de l'Alberta et de la Saskatchevan sont donc, aux yeux des prêtres zélés, une grande défaite compliquée d'une abominable trahison : c'est ce qui reste à rechercher à la clarté de textes certains et de documents authentiques.
HISTORIQUE SOMMAIRE DE LA QUESTION SCOLAIRE AU MANITOBA DÈS L'oRIGINE A 1886
Pour mettre le lecteur à même de mieux apprécier les faits de la cause, il me semble indispensable de lui faire dès maintenant un court historique de la question scolaire que je voudrais élucider. Fidèle à ma méthode, autant que faire se peut, je laisserai aux Canadiens les plus 'compétents le soin de nous éclairer; aussi bien, n'ont-ils rien négligé pour instruire leurs compatriotes ou pour leur montrer les risques d'expériences téméraires, comme aussi les aboutissements d'aventures qui devaient mal tourner.
En 1886 était en voie d'exécution, au Canada, la grande trahison libérale. Il fallait y préparer les esprits. Le parti libéral, qui venait de s'assurer par ia ruse des succès décisifs, confia à L. 0. David le soin de lancer une brochure : Le Clergé canadien, sa mission, son œuvre, véritable manifeste que P. Bernard (nom de guerre qui abrite une grande autorité), qui le réfuta vigoureusement, qualifiait : chose de peu;' quant à son auteur : un aspirant en littérature qui ne se faisait remarquer que par un talent de jeunesse condamné à ne pas mûrir. Ce n'éCait pas fait pour donner à cette démonstration tapageuse une portée sérieuse, si les circonstances graves au milieu desquelles apparaissait ce brûlot ne l'avaient mis avantageusement en évidence. Donc, en 128 pages, L. 0. David résumait les griefs de tout le parti, libéral, qui, danssa naïveté vaniteuse, s'appelait le peuple, contre le clergé canadien. Je ne suivrai pas David dans ses divagations, ni P.
Bernard dans ses efforts généreux pour saisir cette ombre de rien, pour en dissiper les chimériques alarmes.
Avec P. Bernard, je dis, pour éviter toute fausse interprétation, qu'ici et toujours, à moins que les circonstances ne donnent à ma pensée un sens plus étendu, quand j'énonce parti libéral, et dirai parti conservateur, je n'entends parler ainsi que des membres canadiens français de ces partis, dont la mentalité, comme les objectifs, diffèrent de ceux des partis anglais à dénominations similaires,
A l'époque où nous voilà, cela résulte d'irrécusables faits : sous le rapport religieux, le parti libéral, en majeure partie franco-canadien, était loin d'avoir donné les mêmes garanties que le parti conser\'ateur où néanmoins l'élément anglo-protestant dominait : situation paradoxale, tant qu'on le voudra, mais réelle.
Orj jamais, en bloc, le parti libéral n'a fait amende honorable de ces errements généralement voulus; jamais il n'a franchement, publiquement, renié son passé anticlérical ou antireligieux, terme préféré au Canada. Anticatholique et révolutionnaire d'origine et de tendances, ses manifestations religieuses, quelles qu'en fussent l'occasion, la nature et l'objet, ne furent que des démonstrations platoniques ou politiques dépourvues au fond de sincérité. Ah! sans doute, on comptait alors, comme on compte encore aujourd'hui, dans les rangs libéraux, même et souvent à leur tête, des catholiques distingués, parfaitement honorables; mais cela même ne prouvait qu'en faveur de l'habileté des maîtres qui opéraient dans l'ombre, et de la naïveté des honnêtes gens épris d'idéal et qu'on exhibait, et qu'on manœuvrait sous les yeux d'un peuple confiant qu'il fallait gagner, tromper et utiliser à des fins déterminées qui n'étaient pas le but apparent ou avoué. On subissait l'influence comme les exigences du milieu à conquérir et les chefs catholiques, qui plastronnaient en public, n'étaient point ceux qui donnaient des ordres dans les coulisses. Il arrivait ainsi au Canada ce qui se passe cou-
ramment en Europe où rois et empereurs sont en grade et aux honneurs dans les loges mondaines, dont ils n'exécutent pourtant que les programmes, jusque, on l'a vu, sous les débris de leurs trônes, parmi les ruines matérielles et morales de leurs peuples habilement soulevés contre eux. Ces souverains se livrent généralement pour surveiller l'ennemi, mais on les garde comme des otages, en attendant qu'on les traite en prisonniers de guerre. Du reste, toutes les attaques, on peut dire les seules attaques que subit le clergé canadien, viennent des rangs libéraux, où les esprits aventureux, violents et faux finissent toujours par imposer leurs personnes encombrantes et leurs idées subversives.
M. .L. 0. David, par une singulière confusion qui ne va pas, je le crois, sans intention malhonnête, trouva que si les écoles séparées et la langue française ont été abolies au Manitoba, c'était la faute à la Confédération! que dis-je, de la Constitution, comme si ses amis politiques avaient consulté la Constitution, qui n'en peut mais, pour nier et violer les droits des catholiques manitobains, leurs compatriotes et coreligionnaires; pour manquer surtout à leur parole solennellement donnée à l'archevêque de Saint-Boniface. La constitution, nous le verrons, et du reste le Conseil Privé d'Angleterre en convient par jugement, pourvoit au redressement des griefs des catholiques canadiens-français; et c'est en faisant violence à cette Constitution que les Canadiens-Français libéraux- de Québec et Montréal ont sacrifié leurs frères qui gémissent, par leur abandon misérable, dans une illégale oppression.
Mais voici l'historique que P. Bernard fit succinctement de cette question pitoyable.
Je fournirai ensuite des pièces justificatives.
La Province du Manitoba i, nous explique P. Bernard, fut constituée par une loi canadienne du 12 mai 1870 qui fut
1. Voir : Un manifeste libéral, 2' partie, page 10 et suivantes,par P. Bernard, chez Léger-Rousseau, éditeur, à Québec, 188fi.
approuvée et faite loi de l'Empire par le Parlement impélial en 1871. Cette loi cfui est la Constitution même de la Province à laquelle rien ne peut être changé sans la sanction du Parlement d'Angleterre, est appelée tantôt « l'Acte du Manitoba », et tantôt « TActe de l'Amérique britannique du Nord 1871. »
La population de la nouvelle Province étant partie protestante et partie catholique, les législateurs voulurent assurer à la minorité, quelle qu'elle fût yn jour, un recours contre l'oppression d'H.ine majorité injuste. A cet effet, dans l'Acte du Manitoba (33 Vict., chap. 3), ils avaient inséré la clause 22 qui fait ainsi partie de la Constitution. Voici cettf* clause : »
22. Dans la Province la législature pourra exclusivement décréter des lois re'alives à l'édacation, sujettes et conformes aux dispositions suivantes :
1° Rien dans ces lois ne devra préjudicier à aucun droit ou privilège conféré, lors de l'union, par la loi ou par la coutume à aucune classe particulière de personnes dans la Province relativement aux écoles confessionnelles (denominationaî).
2"^ Il pourra être interjeté appel au Gouverneur Général en conseil de tout acte ou décision de la législature de la Province ou de toute autorité provinciale affectant quelqu'un des droits ou privilèges de la minorité protestante ou catholique romaine des sujets de Sa Majesté, relativement à l'éducation.
3" Dans le cas où il ne serait pas décrété telle loi provinciale, que de temps à autre le Gouverneur Général en conseil jugera nécessaire pour donner suite et exécution aux dispositions de la présente section, — ou dans le cas où quelcpie décision du Gouverneur Général en conseil, sur appel interjeté en vertu de cette section, ne serait pas dûment mise à exécution par l'autorité provinciale compétente, alors et en tel cas, et en tant seulement que les circonstances de chaque cas l'exigeront, le Parlement du Canada pourra décréter des lois propres à y remédier pour donner suite et exécution aux dispositions de la présente section, ainsi qu'à toute décision rendue par le Gouverneur Général en conseil sous l'autorité de la même section.
La Constitution garantissait donc à la minorité : 1° l'inviolabilité de tous ses droits en matière d'éducation acquis avant l'Union; de telle sorte que toute loi provinciale portant atteinte à ses droits serait inconstitutionnelle et de nul effet; 2° la protection du gouvernement fédéral contre toute loi oppressive de ses droits même acquis depuis l'Union; et 3'^ dans le cas où sur l'avis du pouvoir fédéral la, législatuic refuserait de modifier sa législation oppressive et de rendre justice à la minorité, la constitution investissait le Parlement fédéral du pouvoir de faire toutes les lois nécessaires pour garantir les droits des opprimés.
Avant l'Union, il n'^ avait au Manitoba aucun système d'instruction publique. Il n'y avait ni écoles publiques ni écoles séparées. Le seul droit que possédaient alors les catholiques en vertu de la loi on de la coutume était d'établir et de maintenir pour l'usage de letirs coreligionnaires les écoles qui leur plaisaient, au moyen de contributions volontaires ou de ressources éventuelles qu'ils sauraient trouver.
En 1871, la législature 'du Manitoba établit un système d'instruction publique. Les écoles établies en vertu de la loi furent catholiques oti protestantes. Toutes jouissaient des mêmes droits et recevaient respectivement leur part légitime de l'octroi (subsides) de la législature. Elles étaient indépendantes les unes des autres, conduites, dirigées et supportés- par les sections respectives de la population (catholique et protestante) pour lesquelles elles étaient établies.
« Ce système, ajoute le Conseil Privé d'Angleterre, donna tellement satisfaction qu'il n'occasionna aucune plainte ». *
En 1890, le ministère Greenway, libéral, établit un nouveau système d'écoles publiques, abolit entièrement les écoles catholiques, refusa aux catholiques, comme tels, toute part dans la direction de l'instruction publique, et toute part aux octrois (subsides) de la législature, même ceux qui viendraient des taxes prélevées sur leurs propriétés pour des fins sco-
laiies. Non contents de cette première violation des droits de la minorité, les législateurs libéraux décrétèrent en 1894 la spoliation et la confiscation de toutes les propriétés acquises par les catholiques pour des fins scolaires, même celles acquises de leur propre argent, sans aucune subvention du trésor provincial.
Cette nouvelle iniquité détermina la hiérarchie catholique du Canada à appuyer auprès du Gouverneur Général en conseil l'appel fait déjà en 1890 par Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, et les catholiques du Manitoba, réclamant du pouvoir fédéral la protection garantie par la Constitution aux minorités opprimées.
Le remède le plus simple aux piaux dont souffraient les catholiques eût été le rappel pur et simple de la législation impie et offeoisiv^e de 1890 par la législature du Manitoba. Mais les législateurs libéraux se croient facilement, quand ils forment une majorité, la source de tout droit et de toute justice; ils ne furent nullement disposés à réparer leur faute, ni même à l'avouer implicitement en faisant une loi nouvelle moins oppressive et moins inique. — D'ailleurs, ils avaient eu soin de fanatiser la majorité anglaise et protestante de leur Province. Rappeler une législation qu'ils s'étaient fait demander et imposer par une majorité aveugle et fanatique, c'était se rendre impopulaires et préparer leur déchéance aux prochaines élections. Ils pensèrent très libéralement qu'il valait mieux pour eux rester sûrement au pouvoir sans s'occuper de réparer leurs iniquités. — Enfin ils comptaient, non sans raison, sur les sympathies naturelles de race et de religion qu'ils rencontreraient dans la majorité anglaise et protestante de la députation fédérale, et surtout sur l'appui du parti libéral à Ottawa, qui verrait dans cette difficulté poUtique une excellente opportunité, non point de cheicher avant tout le droit et la justice, mais de créer des embarras sérieux au gouvernement d'Ottawa depuis longtemps
aux mains des conservateurs et peut-être de le renverser. — LfCS événements devaient leur donner raison.
Inutile de dire que, peu disposés à rappeler leur inique législation, les libéraux du Manitoba n'étaient guère mieux disposés à offrir ou accepter un compromis et à régler à l'amiable le différend. Do leur côté, les catholiques n'étaient guère enclins à faire au pouvoir inique et oppresseur des concessions dangereuses qui eussent infirmé leur droit ou tout au moins enhardi leurs ennemis. Ni le gouvernement libéraJ du Manitoba ne voulait abandonner son principe d'écoles neutres, seules subventionnées 'par la législature, ni les catholiques ne voulaient consentir à envoyer leurs enfants à des écoles neutres en principe et qui ne pouvaient être en pratique que protestantes ou athées. Ajoutons que le gouvernement conservateur d'Ottawa, n'étant nullement sympathique au ministère libéral du Manitoba, n'Iétait guère en position même d'obtenir par la persuasion les concessions nécessaires à un compromis. Il le tenta cependant à plusieurs reprises, même lorsque le tribunal souverain de l'Empire eut déclaré fondé en justice Tappel des catholiques, mais sans succès.
Il ne restait au gouvernement d'Ottawa que trois moyens possibles de régler le différend avec justice : le désaveu, le recours aux tribunaux, ou une législation fédérale rendant aux catholiques les droits et privilèges dont ils avaient été injustement frustrés.
De tous ces moyens le plus prompt, mais le moins praticable, c'était le désaveu de la législation libérale par le gouvernement d''Ottawa. Jusqu'au 11 avril 1891, le ministère d'Ottawa pouvait, par un ordre en conseil, annuler les lois oppressives. C'était son droit. Il n'en usa point, parce que la minorité catholique ne le désirait point, et que le gouvernement fédéral de son côté le considérait comme dangereux pour la paix publique et peu efficace pour régler définitivement la question. « A Manitoba^ écrivait Mgr Taché, tant par-
mi les libéraux que parmi les conservateurs, le désaveu était la plus impopulaire des mesures ». Quant au désaveu, écrit à son tour M. Prendergast, 25 nov. 1893, « loin d'y voir le salut, tous les députés de la minorité, tant au fédéral qu'au local, tant libéraux que conservateurs (et mon opinion n'a pas changé depuis), ont été unanimes à y voir une source de difficultés insurmontables dont la cause pouvait se trouver irrévocablement compromise ».
Quel eût été le résultat du désaveu? La loi manitobaine se trouvait annulée par le fait. Mais le gouvernement manitobain eût immédiatement fait un appel au peuple de sa Province qui vraisemblablement lui eût donné une majorité compacte, et la nouvelle législature, non moins fanatique que l'ancienne, eût édicté de nouvelles lois non moins oppressives que celles qu'on aurait annulées par le désaveu. La difficulté pou^^it ainsi renaître indéfiniment et entretenir une agitation dangereuse pour la paix de la Province et celle de tout le pays. Tout ce qu'il y eut d'hommes ayant un sens politique le comprit. Aussi, le 29 avril 1890, le Parlement fédéral du Canada votait à l'unanimité, sur la proposition de M, Blake, une résolution qui, sans retirer à l'Exécutif fédéral le droit d "entendre un appel et de désavouer une législation en matière d'éducation, l'avisait de soumettre préalablement les points importants, ou de fait ou 'de droit, se rapportant à cette cause à un. haut tribunal de justice, afin de s'éclairer d'une opinion raisonnée et impartiale avant d'exercer son droit de désaveu et d'entendre un appel. Rien n'était plus sage. C'était sortir ces questions d'éducation de l'arène politique pour les mettre sur le terrain, commun à tous les partis, de l'équité et de la justice. Le gouvernement fédéral devait se conformer à ce vœu unanime du Parlement qui était en même temps le conseil d'une haute sagesse politique.
La minorité catholique porta sa cause devant les tribunaux deWinnipeg (Barret vs Winnipeg) et attaqua les nouvelles lois scolaires comme attentatoires aux droits et pri-
vilèges acqtiis aux catholiques en vertu de la loi ou de la coutume avant VUnion, et déclarés inviolables par la première disposition de la clause 22 de l'IActe constitutionnel du Manitoba. Si la minorité avait gain de cause devant les tribunaux, la loi scolaire avec ses amendements était par le fait même déclarée nulle et inconstitutionnelle, et la législature provinciale n'iavait plus aucun espoir d'en passer aucune autre du même genre qui pût léser les droits de la minorité.
En même temps que les lois scélérates étaient attaquées devant les tribunaux, Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, et la minorité conservatrice de la législature manitobaine, et la population catholique en appelèrent au gouvernement fédéral, se basant sur les dispositions 2 et 3 de la clause 22 de l'Acte constitutionnel. Le gouvernement décida (21 mars 1891) d'attendre la décision finale des tribunaux. C'était sage à lui. Si les tribunaux invalidaient les lois scolaires, l'action du gouvernement n'avait plus de raison d'être; si les lois étaient déclarées constitutionnelles, ce serait à lui d'intervenir, et lui seul pourrait y remédier.
Malheureusement la cause de la minorité, perdue d'abord à Winnipeg en première instance et en appel (2 février 1891), puis gagnée devant la Cour Suprême à Ottawa (28 oct. 1891), fut définitivement perdue devant le Conseil Privé d'IAnglere le 30 juillet 1892 1, Il ne restait plus aux opprimés d'autre recours que l'iappel au Gouverneur en conseil.
Mgr Taché et la minorité manitobaine adressèrent de nouvelles pétitions à l'Exécutif fédéral, qui prit l'appel en considération et fixa un jour pour entendre les raisons des pétitionnaires et les réponses et objections du gouvernement pro-
N. B. — 1. Et elle fut perdue parce qu'on négligea de réclamer les droits acqfuis depuis l'entrée du Manitoba dans la Confédération, et qni découlaient de la législation provinciale de 1871 en matière d'éducation. On avait invoqué les droits antérieurs à l'Union. Le Conseil Privé décida que, de ce chef, les catholiques n'avaient aucun droit à des écoles séparées.
Vincial, Celui-ci refusa de comparaître, soit qu'il eût conscience de n'avoir rien de sérieuxà répondre, soit qu'il ne voulût pas paraître admettre le principe du droit d'appel. Le conseil des ministres fédéraux passa outre, entendit les raisons et la plaidoirie de la minorité; mais tenant compte du désir unanime du Parlement manifesté par la résolution Blake, et ne voulant pas s'exposer au péril de voir son action contestée et annulée plus tard par les tribunaux, il voulut savoir par des décisions judiciaires incontestées et irréformables jusqu'où s'étendait son droit d'intervention dans l'espèce et comment il pouvait et devait l'exercer.
Une étude concernant la matière fut envoyée aux parties avec prière d'y faire les observations de droit ou de fait que l'on jugerait pertinentes, puis soumise par le gouvernement d Ottawa à la Cour Suprême (oct. 93), laquelle jugea que la minorité manitobaine n'iavait pas droit d'appeler au Gouverneur Général en conseil (20 février 1894). Sur l'avis, croyons-nous, de Sir John Thompson, alors ministre de la justice et premier ministre du Canada, cette décision de la Cour Suprême fut portée en appel devant le Conseil Privé d';Angleterre (Brophy vs Manit.) et renversée le 29 janvier 1895 par un jugement qui consacrait définitiv^ement le droit d'appel de la minorité devant le gouvernement fédéral en vertu des dispositions 2 et 3 de la clause 22 de l'Acte de Manitoba, et le droit et le devoir du gouvernement fédéral ou de faire rappeler les lois oppressives par la législature provinciale, ou, en cas de refus, de faire lui-même voter par le Parlement du Canada toutes les lois nécessaires pour rendre aux catholiques tous les droits et privilèges par eux acquis depuis l'Hinion jusqu'aux lois scélérates de 1890.
Malheureusement poUr la cause de nos frères opprimés, au moment même où elle achevait de se plaider devant le Conseil Privé, une mort soudaine, que rien ne faisait prévoir, frappait au pied même du trône le chef de l'Exécutif