DONATIONS FÉDÉRALES
Le Gouvernement Fédéral s'occupa de doter les écoles de Manitoba et du Nord-Ouest. Ces pays nouvellement acquis à la Puissance l'avaient enrichie d'un domaine immense; on voulut en réserver une partie pour l'avantage des jeunes générations qui occupaient ou occuperaient plus tard ces vastes étendues de terre.
La Législature de Manitoba venait d'établir un système d'éducation en harmonie avec les anciennes coutumes du pays et conforme à l'esprit qui avait présidé à la constitution de la Nouvelle Province. La facilité et la promptitude avec lesquelles le nouveau système fut mis en fonction prouvaient que le système rencontrait les vues de la population; aussi le Gouvernement Fédéral, au lieu de songer à désavouer cette loi (comme il en désavoua d'autres passées à la même session), s'occupa au contraire de venir en aide aux écoles telles qu'établies; c'est pourquoi, durant la session de 1872, il proposa au Pariement d'Ottawa de réserver une partie considérable des terres publiques, en faveur des écoles de Manitoba et du Nord-Ouest. Cette proposition fut acceptée et incorporée dans un des statuts du Pariement Fédéral, celui intitulé : « Acte des terres de la Puissance, 35 Victoria, chap.^ 23 ». La dotation dont je parle est stipulée à la section 22, a pour sous-titre : « Dotation pour l'Education », et se lit comme suit :
Il est expédient de pourvoir à aider l'éducation dans xManitoba et les territoires du Nord-Ouest, c'est pourquoi les sections 11 et 29 de chaque township arpenté dans toute l'étendue des terres fédérales sont par le présent réservées en dotation pour des fins
d'éduaation et seront délsignées comme « terres d'écoles », etc.; etc., etc.
Les écoles du Manitoba et du Nord-Ouest recevaient ainsi l'assurance de jouir du revenu de la dix-huitième partie de toutes les terres publiques comprises dans les limites de la Province et des Territoires.
Je demande à tout homme sensé : a-t-il pu venir à la pensée d'un seul membre du Gouvernement, d'un seul membre du Parlement Canadien; est-il dans l'esprit de nos institutions de voter une pareille loi avea l'intention de priver du bénéfice qu'elle confère, une partie notable de la nation, et cela à cause de sa religion? Le projet de loi eût été rejeté avec indignation, si seulement l'administration d'Ottawa avait manifesté des dispositions différentes de celles qui animaient les membres du Parlement, si par exemple le Leader de la Chambre lui avait dit :
Nous voulons doter aujourd'hui les écoles de Manitoba, nous voulons les doter telles qu'elles sont, catholiques et protestaates, indistinctement, miais que les honorables membres de cette Chambre le siachent bien; si dans quelques ; années, les Catholiques ou les Protestants deviennent les plus nombreux, ils auront les Uns ou les autres le droit de modifier leurs lois d'écoles de façon que la majorité, quelle qu'elle soit, pouira établir un système nouvteiau d'éducation qui rencontre ses propres vues, sans se soucier des convictions religieuses de la minorité, et dans ce cas, les terres publiques que nous demandons de tenir en réserve pour les écoles de Manitoba et (du Nord-Ouest iront exclusivement au bénéfice des écoles catholiques, si la majorité est catholique, tout comme elles iraient exclusivement aux écoles protestantes, si la majorité était protestante.
Cette proposition supposée, si absurde qu'elle soit, trouve aujourd'hui des avocats, même parmi des gens que l'on croit ordinairement intelligents et raisonnables. Je prie les adversaires de nos écoles qui examinent ce qui se passe, de vouloir bien l'apprécier comme ils le feraient, si la majorité
dans Manitoba ou le Nord-Ouest était catholique et si cette majorité, oubliant ,ses traditions et ses devoirs voulait traiter la minorité non-catholique comme la minorité actuelle est traité î aujourd'hui. Avouons que si ces rôles étaient renversés le pays serait le théâtre d'une terrible commotion. Je ne désiie pas de commotion de quelque part qu'elle vienne. Dieu me garde de soulever les passions populaires, mais il est permis de réclamer la justice et le fair play britannique tant vanté. Cet appel, tout en le faisant à mes Coreligionnaires, je ne crains pas de l'adresser à nos Frères séparés et de leur dire : traitez la minorité de IManitoba et du Nord- Ouest comme vous la traiteriez ou voudriez qu'elle fût traitée si elle était Protestante et si les Cathohques voulaient lui imposer leurs voies en matière d'éducation. Quoi! on a affecté au soutien des Ecoles de tout le pays la dix-huitième partie de toutes les terres publiques, et les catholiques de ces contrées seraient privés de leur légitime part de bénéfice de cette riche dotation 1 Pourtant ces terres, si je puis m'exprimer ainsi, sont, aux cinq douzièmes, des terres catholiques, puisque à l'époque de la passation de l'acte qui en a fait des -K terres d'école » la population Catholique de la Puissance était, comme elle l'est encore aujourd'hui, les cinq douzièmes 'de tout le peuple canadien. Les Protestants, quoiqu'ils soient, eux, les sept douzièmes de celte même population, ne voudront; pas imposer pareille injustice à leurs compatriotes Catholiques, et il n'est pas besoin d'ajouter que ces derniers ne la toléreraient pas.
2". — Deuxième Lieutenant-Gouverneur de Manitoba.
L'Honorable Alexander Morris est avantageusement connu dans les Lettres et les Annales parlementaires Canadiennes. Admis au barreau en 1851, il fit honneur à sa profession tant dans le Haut que dans le Bas-Canada. Dix ans plus tard, il brigua les suffrages des électeurs de South Lenark qui
lui donnèrent, par des élections répétées, la preuve non-équivoque de leur confiance. Dès son premier discours à l'Assemblée Législative du Canada-Uni, M. Morris se fit remarquer par des vues justes et libérales. Il soutint devant l'Assemblée ce qu'il avait soutenu ailleurs que la fameuse tbèse de « la représentation par la population » n'était pas le remède véritable aux difficultés politiques qui agitaient alors le pays. Il se montra là, comme toujours, partisan d'une union fédérale des provinces britanniques de l'Amérique du Nord.
Après l'établissement de la Confédération, il continua de représenter son comté aux Communes. En 1869, il devint membre du Cabinet Fédéral, il occupa cette position importante jusqu'en 1872. Il était donc membre du Conseil Privé d'Ottawa lorsque les troubles éclatèrent à la Rivière-Rouge. Il y était encore lorsque les négociations avec les Délégués ramenèrent le calme dans le pays ; lorsque l'Acte de IManitoba fut préparé, discuté et passé par les trois branches de la Législature. Il eut sa part d'action en tout cela et fut à même d'en saisir toute la portée et le sens véritable. En 1872 l'Honorable Monsieur Morris fut nommé Juge en Chef de la Cour du Banc de la Reine qui s'établissait à Manitoba pt il contribua puissamment à son organisation. Au 2 Décembre de la même année, il fut assermenté comme Lieutenant- Gouverneur de la Province.
On voit que la carrière de l'Honorable Monsieur Morris l'avait préparé d'une manière toute spéciale pour l'accomplissement des devoirs de sa charge comme Lieutenant-Gouverneur. Pendant dix années Monsieur Morris avait occupé une place distinguée au barreau des Deux Canadas. Ses travaux littéraires avaient été appréciés et couronnés. Pendant de nombreuses années il s'était fait remarquer dans les enceintes de nos Parlements. Ministre du Cabinet Fédéral pendant trois ans il avait été forcé de s'occuper des affaires de la Rivière-Rouge et des conditions véritables de son entrée dans la Confédération. Juge en chef à Manitoba il dut faire une étu-
de spéciale de la Constitution de la Province et des privilèges garantis à ses habitants afin d'en faire l'application avec discernement et justice. Il y a donc toutes les raisons de regarder ce second Lieutenant-Gouverneur comme une autoiité sûre dans l'interprétation des différentes clauses de la Charte qui a fait de ^Manitoba une Province Canadienne. Eh bien, l'Honorable ]\Ionsieur Morris devenu Lieutenant-Gouverneur et conscient de sa responsabilité, a dit sur tous les tons et dans toutes les occasions que la vingt-deuxième clause de l'Acte de Manitoba avait été insérée dans cet Acte, comme garantie certaine aux écoles tant Protestantes que Catholiques; que ni les unes ni les autres ne pouvaient être affectées défavorablement, sans violenter la Constitution et que cette violation, si elle avait lieu, imposerait aux Autorités Fédérales l'obligation de sauvegarder le pacte conclu et accepté de part et d'autre, lors des négociations d'Ottawa avec les Délégués de la Rivière-Rouge.
Le 30 Décembre 1872, Son Honneur convoqua les Chambres pour la dépêche des affaires et fixa la date de leur réunion au 5 Février suivant. En nommant ses comités spéciaux et permanents, l'Assemblée Législative n'oublia pas celui sur l'Education parce que le Parlement devait de nouveau s'occuper des écoles. De fait, le 19 Février, l'Honorable Monsieur Royal introduisit à la Chambre un acte intitulé : « Acte pour amender l'Acte des Ecoles ». Ce projet de loi fut examiné en comité spécial et en comité général, subit toutes les épreuves de la procédure parlementaire jusqu'à celle d'une conférence des Délégués de l'Assemblée Législative avec les membres du Conseil Législatif et en définitive fut voté à l'unanimité par les deux Chambres; le 5 Mars suivant le Bill reçut la sanction du Lieutenant-Gouverneur qui n'avait pas été étranger à sa rédaction.
Cette nouvelle loi beaucoup plus étendue et plus complète que c?ellè qu'elle modifiait, ne changea en rien le principe fondamental sur lequel eUe reposait. Ce principe reconnais-
sait des écoles, établies, dirigées pour et par les Protestants, ainsi que des écoles établies, dirigées pour et par les Catholiques, conservant aux unes et aux autres leurs droits et privilèges respectifs.
Déjà en 1874 l'augmentation de la population avait dérangé l'éqiiilibre qui existait entre ces deux sections, lors de l'admission de la Province dans la Confédération.
Par une loi passée en Juillet 1874, la I/égislature changea les limites <ies divisions électorales tout en maintenant le nombre à 24. La seconde élection générale se fit en conformité à cette nouvelle redistribution de sièges; aussi quand la première session du second Parlement s'ouvrit, le 31 Mars 1875, le personnel de la Chambre était considérablement modifié. Environ, la moitié des membres était de nouveaux représentants. Plusieurs des nouveaux Députés avaient déjà manifesté leur opposition à la loi des écoles; aussi ils se proposaient bien d'apporter des modifications radicales au système en usage. Non seulement, ces Messieurs échouèrent dans leur tentative, mais plusieurs d'entre eux se rallièrent à l'idée qui avait inspiré la législation qu'ils voulaient modifier. L'Honorable M. Morris ne fut pas étranger à ce qui se passa ^Jors, il se fit le champion de nos libertés scolaires et l'interprète de l'Acte de Manitoba. Il réussit à persuader plusieurs adversaires de l'inutilité de leurs efforts, assurant qu'il y aurait là une violation de la Constitution. . La loi des écoles pouvait être amendée si la Chambre le trouvait à propos, mais à la condition d'en sauvegarder lé principe fondamental. C'est encore l'Honorable M. Royal qui, le 21 Avril 1875, soumit à l'Assemblée Législative : « Un Acte pour amender de nouveau l'Acte pour établir un système d'éducation dans la Province ».. Ce projet de loi comme ceux qui l'avaient précédé, subit les épreuves parlementaires et il fut voté dans les deux Chambres qui lui conservèrent le caractère distinctif qui le tenait en harmonie avec les anciennes coutumes du pays, pratiques et coutumes ga-
ranties par l'Acte fie Maiiitoba tel que compris lors des négociations à Ottawa en 1870.
C'est so»is l'administration de l'Honorable M. Morris et en 1876, qu'eut lieu l'abolition du Conseil Législatif. La minorité redoutait les conséquences de cette mesure; d'jon autre côté, le Gouvernement d'Ottawa l'exigeait comme condition sine qiub non aux hetter ternis demandés par Manitoba. Les membres anglais de l'Assemblée Législative, voyant l'hcsitation de leurs collègues, voulurent les rassurer et s'engagèrent en honneur à ne pas abuser de leur nombre et à respecter à l'avenir, comme par le passé, ce qui était si cher à la minorité, ses écoles et sa langue. Ils promettaient tout ce qu'ils pouvaient faire, en affirmant énergiquement que leurs promesses seraient respectées par ceux avec lesquels ils étaient en communauté de langue et d'origine. Parmi ceux qui ont donné ces assurances, il en est un qui a été fidèle jusqu'à l'héroïsme à sa parole d'honneur, et celui-là c'est M. W. F. Luxton, ci-devant du Free Press.
L'Honorable Monsieur ]\Iorris avait conservé de ses brillants succès dans les Universités, surtout dans celle McGill, un souvenir si précieux qu'il se préoccupa vivement de la pensée d'une Université à Manitoba. D comprit que pour réussir dans ce projet, que plusieurs trouvaient prématuré, il fallait mettre à profit tous les éléments disponibles. De concert avec d'autres amis de l'éducation, il s'arrêta à un plan d'Université, qui serait comme le complément naturel de notre système provincial d'instruction publique, et qui pourrait être acceptable aux différents collèges classiques déjà établis dans la Province.
L'Honorable Monsieur Royal qui avait eu une si large paît à la préparation des lois sur l'éducation, fut chargé par le Lieutenant-Gouverneur de rendre le même service à la cause universitaire; le l^"" Février 1877, il livrait à l'étude de l'Assemblée Législative : « un acte concernant la crr'at'on d'une Université à IManitoba ». Quelques amendements permirent de
réunir tous les suffrages; la loi fut votée à l'unanimité et sanctionnée par le Lieutenant-Gouverneur qui en avait tant désiré la passation. Manitoba se trouva pourvu d'une Université dont les bases et même l'action ont provoqué les plus grands éloges de la part des Gouverneurs-Généraux qui ont visité le pays, et de la part de bien d'autres personnes *compétentes.
3°, — Troisième Lieutenant-Gouverneur de Manitoba.
L'Hon. Joseph Cauchon fut préposé à l'administration de la Province de Manitoba en Décembre 1877. Il avait fourni une carrière politique bien mouvementée et bien particulière. Pendant plus de trente ans, il s'était fait remarquer dans les différentes enceintes des Parlements Canadiens* avait été ministre d'Etat à différentes reprises et sous différents régimes. Agé de plus de 60 ans, et après les luttes si vives qu'il avait soutenues, il était appelé à se reposer dans le calme de l'atmosphère où doit vivre un Lieutenant-Gouverneur constitutionnel. Dans sa nouvelle position, l'Hon. M. Cauchon agit avec tant de modération et d'impartialité qu'il sut se faire estimer de tous, même de ceux qui avaient redouté de Jui voir prendre les rênes du Qouvernement. Il portait avec lui l'autorité et le prestige que de fortes études et une longue expérience avaient attachés à sa personne, ycomme expert en droit constitutionnel. Il utilisa cet avantage en donnant à l'Acte de Manitoba une interprétation conforme à l'idée qui l'avait fait naître.
M. Cauchon était à Ottawa, lors des troubles de la Rivière-Rouge, lors des négociations et ,de l'admission de la nouvelle Province dans la Confédération. Il suivit toutes ces questions avec (une grande attention et un vif intérêt. Il s'était trouvé mêlé dans la solution de l'irritante question des écoles séparées da^ns Ontario, dans le paisible arrangement de celle de Québec. Il eut sa part dans les débats qui agitèrent le
Canada à l'occasion des écoles du J^ouveau-Brunswiek. Plusieuis fois, il a parlé devant moi, comme devant d'autres, du senice important qu'il se félicitait d'avoir rendu au Gouirnement de l'Hon. M. McKenzie, par une suggestion qui a préservé ce Gouvernement du vote adverse, dont il était menacé par rapport aux écoles du Nouveau-Brunswick. M. Cauchon réclamait la paternité de la résolution que M. McKenzie proposa aux Communes pour référer cette question au Comité Judiciaire du Conseil Privé d'Angleterre, et par là même, se débarrasser du danger qui menaçait l'existence de son Gouvernement. Plusieurs amis des écoles Catholiques du Nouveau-Bmnswick ne virent pas le danger dont la résolution les menaçait, et pour une raison ou pour une autre, la résolution fut votée par la majorité du Parlement Canadien. Lo Gouvernement McKenzie était sauvé, mais les écoles étaient sacrifiées. M. Cauchon, en racontant ce qu'il regardait comme un tour de force politique, dont le mérite est douteux, ajoutait :
Cela a été possible au Nouveau-Brunswick, parce que là, U n'y avait rien dans la loi qui protégeât les écoles Catholiques, mais la chose est bien différente ici, puisque la loi de Manitoba et les conditions de l'entrée de la Province dans la Confédération défendent nos écoles contre toute tentative hostile.
Les opinions de M. Cauchon sur l'interprétation à donner à l'Acte de Manitoba eurent une application pratique et officielle au cours de son administ;ration. En Décembre 1878, il y eut des élections générales; pendant la campagne électorale, on voulut battre en brèche le Gouvernement, au sujet des imprimés en langue française. Le Premier Ministre n'oublia ni ses promesses, ni les prescriptions de la constitution; il fit face à l'orage, et malgré elle, fut réélu et maintenu ;au pouvoir. D'un autre côté l'opposition se fortifia d'hommes nouveaux et qui n'étaient certes pas sans ambition.
Le ler Février, 1879, le troisième Parlement ouvrit sa première session. Le 7, l'Assemblée Législative s'ajourna jus-