CHAPITRE XXI
Divers témoignages et protestations : du Prennier ministre de la Province de Québec, des Juges J.-B. Bourgeois et Polette. — • Adresse des paroisses de Louiseville et de Saint-Antoine. — Lettre de M^'^ Taché à Son Exe. H. Smeulders, Dél. apost. — Etat d'âme de U^^ Laflèche au milieu de ces épreuves^ d'après sa correspondance intime. — ' Attrait de M^' Laflèche pour les sciences naturelles et surtout pour l'astronomie.
Ce résumé, digne et sobre, qui vaut par sa destination autant que par son auteur, de la douloureuse question de la division du diocèse des Trois-Rivières, montre qu'elle fut l'œuvre d'un intrigant disqualifié et d'une collection de faussaires cédant à des mobiles égoïstes ou plus misérables encore sous l'œil bienveillant d'un métropolitain, qui osa prendre un mauvaisjeu en main pour la réussite et agir avec uno extraordinaire insistance, lorsqu^il s'aperçut que la justice allait triompher de la fourberie et du mensonge systématique. De cette attititude de TArchevêque, les uns furent comme slu[)éfaits ; les autres, sensibles au scandale qui allait bouleverser les âmes, se montrèrent profondément affligés.
Nous devons encore renvoyer le lecteur au tome VI des Voix Canadiennes, s'il désire parcourir les Mémoires et Sup-^ pliques émouvants du digne Evéque des Trois-Rivières, admirable dans la défense des intérêts de son diocèse^ qui était, de l'avis du Pape, son devoir rigoureux. Il s'adre^.baii à la S. G. de la Propagande au Délégué apostolique qui n'avait, lui, aucun doute sur son bon droit, mais, soit})ar ordre supérieur, soit faute d'instruction, il évitait cependant Feuquête juridique que Ms'' Laflèche ne cessait de solliciter pour la confusion de ses calomniateurs et des iaussaires. Hélas! il n'aboutissait pas. Néanmoins, chaque fois que le sympathique et si honnête Délégué^ M^^' H. Smeulders, avait une bonne nouvelle, rassurante pour le bon dr :■: sacrifié, il se hâtait de la transmettre à M^^ Laflèche, aulah:, (*ortes, pour le réconforter que pour soulager son propre cœur du poids d''une évidente injustice qui l'oppressait.
M**" Taschereau osa donc se découvrir, paraître ostensiblement à la barre la plus digne pour y soutenir Tiniquité, pour demander, on ne sait ou ou n'ose pas dire à quelle fin, le sacrifice lamentable de l'innocence reconnue. Il l'osait ! Mais que d'autres, le cœur brisé, la foi presque défaillante à cette vue, se dressèrent contre lui pour protéger l'honneur du Canada dans son fils le plus vaillant et le plus glorieux!
Il faut, nécessairement, borner ici nos citations. Gomment écarter pourtant les témoignages, qui sont autant d'hommages et des condamnations, du premier Ministre de la Province de Québec, le D*" J. Ross ; des Honorables Juges Bourgeois et Polette, enfin de M^*" Taché, archevêque de Saint-Boniface, de cet apôtre d^s apôtres du Nord-Ouest Canadien, de l'homme zélé, dévoué et fidèle qui disait naguère avec une si cordiale sincérité : « qu'il aimait M?"" Laflèche comme tout le monde, et réclamait cependant l'honneur de l'aimer plus que tous les autres ». Il était toujours, comme Laflèche lui-même, au poste qu'occupe l'honneur encadré du devoir et de ramitié : Taché accourait au son de l'épreuve ou du malheur.
Et comment ne pas rechercher aussi dans sa correspondance privée, l'état d^âme de la plus noble des victimes d'un devoir héroïquement accompli devant des hommes provocateurs et sous les yeux de Dieu dans lequel, comme le saint homme Job, il mettait toute sa confiance ?
Quand M^' Taschereau, le 9 avril 1883, informa M ^^* Laflèche par la voie à\x Journal de Québec que son diocèse allait être démembré. M?"" Taché écrivit à l'Archevêque pour être remise aux évêques, réunis autour de lui, une lettre éloquente que M'^Taschireau, archevêque, refusa brutalement de communiquer. Il s'attira ainsi une réplique mémorable et vengeresse. Cette correspondance se trouve au tome vi des Voix Canadiennes, Vers r Abîme, pages 283-295. Le lecteur y verra pour quels motifs le saint archevêque de Saint-Boniface considérait M^*" Laflèche comme le martyr d'une cause sacrée, et comment l'archevêque de Québec se reconnut aussitôt comme le tortionnaire, conviction qu'une magistrale réplique de Ms' Taché ne tendait nullement à affaiblir en lui.
Ce q'i'il nous importe d'établir ici par des témoignages nouveaux, m^is profanes bien qu'également recevables, c'est que la joie fut grande, lorsque d'après l'avis même du Délégué apostolique et sur la foi de la Lettre Pastorale qui le portait à la connaissance des intéressés, les Trifluviens crurent enfin la question de la Division liquidée en faveur des Trois-Rivières.
Cent adresses chaleureuses affluèrent, prêtres et fidèles rivalisaient pour remercier et féliciter leur évêque d'avoir préservé son église de nouvelles épreuves, et tous protestaient de leur filial attachement.
M. J. J. Ross, premier Ministre de la Province de Québec, avait expliqué en ces termes au Délégué apostolique luimême l'inopportunité et même Tinconvenance du projet de division du diocèse de M^' Laflèche :
« Excellence. — Depuis que j'ai eu Thonneur de vous écrire à la date du 19 juin dernier, j'ai appris que la décision que vous aviez rendue, en voire qualité de Commissaire apostolique et de Représentant de S. S. Léon XIII, au sujet du diocèse des Trois-llivières, devait être considérée comme nulle et non avenue, et que la question du morcellement de ce diocèse allait être discutée à Rome même, à la demande de ceux qui s'acharnent à troubler la paix aux Trois Rivières comme ils l'ont troublée ailleurs.
« Votre Excellence, qui a été témoin pour ainsi dire oculaire des démonstrations d'allégresse avec lesquelles sa décision, que l'on croyait finale, a été reçue par le public, pourra facilement s'imaginer le chagrin que celte nouvelle va créer dans toute la province. Car aucune raison avouable ne saurait être donnée pour justifier le morcellement en question, et pardonnez-inoi. Excellence, si je vous dis ces choses, l'idée que le Saint-Siège lui-même pourrait mettre de côté votre décision et permettre la consommation d'une semblable injustice, est de nature à affliger profondément tout cœur catholique.
« On m'informe que quelqu'un a représenté à certains fonctionnaires de la Propagande que le territoire du Saint-Maurice était éminemment propre à la colonisation, et que la réserve forestière décrétée par mon prédécesseur l'honorable M. Mousseau indiquerait, non pas la stérilité du terrain de ces hautes régions, mais au contraire sa grande valeur pour la colonisation. D'où l'on concluait qu'il importait de diviser maintenant le diocèse des Trois-Rivières à cause de l'augmentation possible de sa population dans l'avenir, dans cinquante ou dans cent ans, je suppose.
« Laissez-moi, Excellence, vous exprimer mon étonnement de ce que l'on se permette de tromper ainsi la Cour de Rome. Gomme question de fait, le territoire non-habité du Saint-Maurice ne vaut à peu près rien pour la colonisation ; mais valût-il quelque chose, aucune raison ne peut porter à penser que l'accroissement de la population se concentrera sur ce point. L'immigration européenne ne se porte pas dans notre province, et la colonisation se fait graduellement, un peu partout, mais surtout sur les bonnes ter: es. Pourquoi ne diviserait-on pas immédiatement tous les diocèses de la province, en vue de l'accroissement éventuel de la population d'ici à un demi-siècle ? Pourquoi cet
acharnement à persécuter le grand et pieux Evêque des Trois- Rivières, et à jeter le trouble dans son diocèse ?
tt Je puis vous afQrmer, Excellence, que pour un homme impartial et non préjugé, il n'existe pas une seule bonne raison, pas une seule ! pouT justifier le morcellement du diocèse des Trois-Rivières. Tout au contraire, la simple équité, le respect dû à la propriété, à la foi des contrats, disons plus, les convenances les plus élémentaires commandent impérieusement son intégrité. Plus des trois quarts du clergé de cette province entretient les sentiments de la plus vive sympathie et de la plus grande admiratîçn pour M^'^ Laflèche et partage complètement ses convictions, et c'est la plus profonde estime que j'ai moi-même pour mon vénéré Evêque diocésain et la certitude où je suis de la justice de sa cause qui me font parler.
« Votre séjour dans ce pays a été assez long. Excellence, pour que vous ayez pu vous convaincre vous-même que la division du diocèse des Trois-Rivières ne pourrait raisonnablement s'expliquer ; qu'elle serait considérée comme un coup fatal porté aux véritables intérêts de ce diocèse, en même temps qu'elle infligerait une peine aussi amère que non méritée à celui qui en est le digne et vénéré Pasteur.
« Vous avez dû également tous convaincre que le libéralisme^ si bien patronné et acclimaté dans ce pays, et contre lequel M^"* Laflèche a constamment lutté, est le même que le libéralisme européen, et que si son action dissolvante et néfaste n'est pas aussi apparente ici qu'elle l'est en Europe, c'est qu'elle n'a pas encore eu le temps de se produire dans toute sa malice. Du reste, les choses vont très vite depuis quelque temps, et si Rome elle-même frappe ses plus zélés défenseurs, on peut s'attendre à des cataclysmes, Dieu veuille que les hommes qui persécutent aujourd'hui M^"" Laflèche ne soient pas les premières victimes de leur aveuglement.
« Pardonnez, Excellence, la franchise de cette lettre. Puisque vous avez été envoyé par le Souverain Pontife pour connaître la vérité, j'ai cru qu'il m'était permis de vous dire en toute sincérité que le morcellement du diocèse des Trois-Rivières (qui n'aurait pas sa raison d'être même dans vingt ans) serait considéré dans les circonstances présentes comme le triomphe d'une cause non avouable, et comme une persécution injustifiable contre le plus méritant et le pjus courageux défenseur du Saint-Siège et des vraies doctrines catholiques parmi nous. »
De son côté, lorsque le projet de la diçision fut écarté momentanément, au nom des Trifluviens, et dans la cathédrale des Trois-Rivières, M. J. B. Bourgeois, juge à la Cour Supérieure^ présenta cette adresse à M^^ Laflèche :
Monseigneur. — « La joie vive et la profonde satisfaction que les citoyens des Trois-Rivières éprouvent toujours en voyant Votre Gran-
deur reparaître au milieu d'eux, s'accroissent aujourd'hui d'un motif aussi puissant que bien fondé. Depuis votre départ, on nous a fait connaître officiellement, par la lecture d'une circulaire de Votre Grandeur, que la question delà division de votre diocèse avait été écartée à Rome, et que cette affaire, au moins dans ce qu'elle a de principal, était définitivement réglée.
« Permettez, Monseigneur, que nous venions à ce sujet féliciter Votre Grandeur de ce succès important qu'EUc a obtenu dans ses efforts pour la défense de la vérité et le maintien de la justice ; et en même temps lui exprimer notre profonde reconnaissance pour ce service signalé qu'Eile vient de rendre à la religion, à l'Eglise des ïrois- Rivières et à nous en particulier.
« Depuis longtemps déjà. Monseigneur, voséminentes qualités, vos grandes vertus et vos travaux apostoliques font notre admiration comme celle du pays entier. La religion et la patrie n'ont qu'une voix pour proclamer et le haut intérêt que vous avez toujours porté à toutes les causes qui leur sont chères, et les nombreux titres de gloire que vous assure à leurs yeux votre carrière déjà longue et si parfaitement remplie. Il semble vraiment qu'en face de mérites si distingués, d'une abnégation et d'un dévouement si constants, l'opposition n'eut dû trouver sa place ni l'épreuve se rencontrer. Mais, Monseigneur, Votre Grandeur le sait mieux que nous, on ne fait pas le bien sans avoir à lutter contre de nombreux obstacles et sans soutenir parfois des combats glorieux. La mesure du bien que l'on fait, se trouve même généralement dans la mesure des contrariétés et des oppositions que l'on a à surmoîiler. Votre Grandeur s'est fait le défenseur intrépide des saines doctrines et l'adversaire déclaré de tous les ennemis du bien. Elle a soutenu avec un zèle infatigable les vrais intérêts de la société, comme ceux des âmes ; Elle a pris en main la grande cause de l'éducation de la jeunesse, l'a favorisée de ses soins les plus vigilants et a ainsi préparé à la patrie et à l'Eglise de nombreux sujets, qui font aujourd'hui leur force et leur ornement. En fallait-il plus, Monseigneur, pour assurer à Votre Grandeur le caractère distinctif des vrais serviteurs de Dieu, celui de répreuve ?
« Mais, aujourd hui que le succès vient couronner vos efforts et récompenser votre zèle, quel sujet de consolation pour vous et quel motif de joie pour tant de cœurs, qui vous entourent de leur vénération et de leur sincère attachement I De tous côtés, on bénit Dieu de votre triomphe, on partage votre légitime satisfaction et on regarde avec plus de confiance que jamais le drapeau que vous portez si noblement et si courageusement. Vos diocésains en particulier ne peuvent cacher le bonheur qu'ils éprouvent à rester placés sous votre houlette chérie, et les brillantes ovations dont votre visite pastorale est partout accompagnée, font voir quel sacrifice c'eût été pour vos ouailles d'être séparées de leur Pasteur bien-aimé.
« Vos diocésains de la rive Sud comme ceux de la rive Nord, comprenaient quel tort, dans les circonstances actuelles, aurait fait à la religion la division de votre diocèse si petit, si profondément uni et encore exposé à beaucoup de difficultés sinon de dangers. Ils étaient indignés des accusations injurieuses qu'on avait osé formuler contre Votre Grandeur. Voilà pourquoi, lorsqu'ils ont le bonheur de vous revoir au milieu d'eux, ils vous acclament avec enthousiasme, et vous renouvellent avec empressement l'expression de leur vénération, de leur piété filiale et de leur inébranlable attachement. Nous nous unissons une fois de plus, Monseigneur, à ce concert de louanges et de vives sympathies, qui de toutes parts s'élèvent aujourd'hui autour de votre personne vénérée. Nous déposons en même temps aux pieds de Votre Grandeur Thommage de notre plus sincère gratitude, car nous reconnaissons que vous avez une seconde fois sauvé le diocèse d'une ruine imminente, et que vous avez en même temps sauvegardé l'honneur de la religion et du Saint-Siège. »
Et, à la même occasion, M. Polette, juge de la Cour Supérieure, remit à M^^ des Trois-Rivières cette adresse des paroissiens de la ville épiscopale (20 juillet 1884).
MoNSEiGiVEUR. — « Déjà les fidèles qui assistent à l'office divin à votre cathédrale ont eu l'occasion de présenter une adresse de félicitations à Votre Grandeur, au sujet de l'heureux événement annoncé par votre dernière circulaire. Aujourd'hui nous réclamons notre tour : nous tenons, nous aussi, à vous témoigner la joie que nous avons tous éprouvée en apprenant que le diocèse des Trois-Rivières ne sera point divisé et que la plus grande partie de votre troupeau ne sera pas soustraite, malgré elle, à votre sollicitude pastorale.
« Au risque de blesser votre humilité. Monseigneur, nous tenons à le proclamer bien haut, à le proclamer à la face de ce diocèse, du pays tout entier, en présence des Princes de la Cour céleste, gardiens de cet antique sanctuaire : Nul Pontife dans l'Eglise de Dieu ne saurait être de la part des fidèles confiés à ses soins, l'objet d'une confiance plus entière, d'une affection plus vive, d'une vénération plus profonde. Oui, Monseigneur, nous pouvons l'affirmer sans craindre d'être contredits, vous possédez tous les cœurs et votre voix n'a qu'à se faire c* tendre pour être obéie.
« Et comment pourrait-il en être autrement? Qui ne reconnaît et n'admire en vous le bon Pasteur, 1*6 Guide toujours charitable, sur et éclairé, le Père tendre, PApôtre animé d'un saint zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ? En vous brillel'éclat du talent, mais du talent rehaussé de l'éclat bien autrement resplendissant de l'autorité, du dévouement et de toutes les vertus. Impossible d'oublier jamais ni vos travaux apostoliques dans de lointaines missions en pays infidèles; ni
le zèle infatigable que vous déployez depuis nombre d'années au milieu de nous, soit pour développer les œuvres diocésaines, soit pour assurer par votre éloquente et lumineuse parole le triomphe des principes catholiques sur les erreurs de notre époque : impossible d'oublier tant d'autres services signalés que vous avez rendus à ce diocèse, avant tout celui de l'avoir sauvé d'une banqueroute désastreuse. Nous n'en finirons pas. Monseigneur, si nous voulions seulement énumérer ici tous les mérites qui vous rendent cher à a os diocésain s et même à tous les vrais catholiques de ce pays.
« Et si ce que nous disons ici de rattachement inviolable de tous à votre personne sacrée avait besoin d'une preuve, nous n'aurions qu'à rappeler les acclamations qui viennent d'éclater partout sur votre passage et de faire de votre visite pastorale comme une ovation prolongée. « Ils cherchaient donc à tromper, Monseigneur, ces quelques voix isolées qui osaient représenter le peuple et le clergé de la rive sud comme désireux de se séparer de Votre Grandeur I Ce qui se passait tout récemment dans les paroisses du sud est bien le plus éclatant démenti donné à l'intrigue et au mensonge. Tous, en eiTet, affirment solennellement qu'ils vous sont tous plus étroitement unis que jamais ; que ce qui afflige votre cœur les afflige ; que votre joie est leur joie, votre triomphe leur triomphe. Heureux de marcher sous votre houlette, ils n'aspirent qu'à suivre la voie que vous leur montrez et à jouir en paix de ces œuvres diocésaines auxquelles ils ont contribué pour une si large part et dont on aurait voulu les frustrer, juste au moment où s'annonce pour elle un avenir plus prospère.
« Vos diocésains sont donc bien véritablement unanimes, Monseigneur, à féhciler Votre Grandeur du résultat obtenu, et à la remercier de n'avoir reculé devant aucune fatigue, aucune contradiction, aucun obstacle pour l'obtenir.
tt La question fondamentale est définitivement réglée, nous avezvous dit, Monseigneur. Le représentant du Saint-Siège, en effet, uns fois sur les lieux, ne pouvait tarder à reconnaître la futilité des prétextes invoqués en faveur d'une mesure si funeste à tous les intérêts du dio- !:è?e.et par conséquent de la religion elle-même. 11 semble même de prime Dbord qu'un examen minutieux n'était pas ici nécessaire. Il suffisait de constater un fait patent, indéniable, la joie des ennemis de TEglise d'une part, de l'autre la consternation des catholique à la pensée de la division du diocèse, pour comprendre combien une telle division eût été regrettable. Et, à vrai dire, la division projetée n'était rien autre chose, aux yeux de tout le pays, qu'un moyen aussi sûr que perfide de porter un coup mortel aux doctrines romaines et aux droits de la Sainte Eglise en frappant leur plus illustre, leur plus intrépide défenseur. Mais, si la question principale est réglée, restent les questious secondaires. Nous espérons bien, Monseigaeur, qu'elles aussi recevront bientôt une heureuse solution.
« Devant nos tribunaux civils, un citoyen ne demande pas seulement la protection de ses biens matériels : il revendique encore son honneur outragé et il obtient une sentence qui est à la fois une réhabilitation pour le passé et une garantie sérieuse pour l'avenir. Or, nous savons qu'il en est de même devant les tribunaux ecclésiastiques, le Saint-Siège ayant toujours été considéré avec raison comme le plus sûr boulevard de la Justice et du Droit ici-bas.
« C'est pourqui nous nous joignons à Votre Grandeur, ou plutôt nous la pressons de se joindre à nous, à toutle Clergé et à tous les fidèles de ce diocèse, pour réclamer justice, et justice complète. Oui, Monseigneur, nous demandons respectueusement, et énergiquement, justice et protection. C'est là notre droit, droit sacré et parfaitement conforme à l'esprit de l'Eglise, puisqu'il est formellement reconnu par ses lois et que maintes fois il.a été solennellement affirmé par ses Pontifes. C'est plus qu'un droit : c'est, nous en avons la conviction intime, un impérieux devoir. Des motifs d un ordre supérieur nous forcent aujourd'hui d'insister.
« C'est quelque chose sans doute que cette étrange demande de division, faite par nous ne savons quels pétitionnaires inconnus, ait été écartée par le Saint-Siège. Mais les dépenses occasionnées par une aussi injuste demande, mais ces milliers de francs, est-ce bien là, Monseigneur, un fardeau qui doive retomber sur nous et peser sur une caisse diocésaine dont les revenus sont déjà si modiques ? Et les coupables échapperont-ils de nouveau ? Les verra -t-on pour la 3° et la 4® fois impunis et déchargés de la responsabilité de leurs actes, s'abriter der-' rière leurs masques, puis épier la prochaine occasion favorable pour renouer leurs intrigues, comploter dans l'ombre contre le bien général, paralyser indéfiniment les oeuvres diocésaines, perpétuer un scandale qui a déjà duré trop longtemps ? L'ordre ne sera-t-il pas rétabli, l'injustice réparée, le mensonge et la calomnie juridiquement confondus? De.« mesures vraiment efficaces ne seront-elles pas prises enfin pour venger l'honneur de vos diocésains, surtout pour venger l'honneur épiscopal, si indignement, si malicieusement attaqué? Autrement, que deviendrait la plus vénérable autorité épiscopale audacieusement, systématiquement, ouvertement insultée jusque sous les yeux des fidèles, dans les feuilles publiques ? Que deviendraient la soumission, le res--^ pect, la vénération qui lui sont dus, toutes ces saintes choses qui constituent un bien infiniment plus précieux que l'or et l'argent, un bien^^ que nous devons tous tenir à léguer intact à nos enfants comme laf meilleure part de leur héritage ?
« Non, MoPîieignî^'"" il ne faut pas qu'il y ait la plus légère concession, le r^ii» dr^ v^umpromis sur des matières de cette gravité? Qu'à tout prix la lumière se fasse; qu'à tout prix justice complète soit rendue ; que l'ordre et la paix soient, cette fois enfin, rétablis sur un fondement solide, inébranlable ! Voilà ce que nous demandons, ce que
nous demanderons jusqu'à la fin avec toute l'énergie dont une âme chrétienne est capable, quand on veut la frapper dans des choses qui se rattachent si étroitement à ses intérêts spirituels.
({ L'Eglise, c'est notre ferme conviction, ne saurait blâmer des enfants humbles et soumis qui recourent au tribunal compétent pour solliciter la réhabilitation d'un Père outragé et défondre ce qu'ils ont de plus cher en ce monde. Non, l'Eglise ne nous blâmera pas, au contraire 1
« Pardon, Monseigneur, si nous exprimons aujourd'hui publiquement des sentiments dont Votre Grandeur n'a pas voulu permettre la manifestation il y a à peine quelques mois ; et cela, pour des motifs très louables sans doute, mais dans lesquels la mansuétude naturelle de votre caractère et surtout votre profonde humilité avaient, nous le craignons, une trop large part. Les sentiments que nous venons d'exprimer sont légitimes et ne veulent plus rester comprimés au fond de nos cœurs. En vous remerciant encore une fois, Monseigneur, pour les luttes passées uniquement soutenues par Votre Grandeur dans les intérêts de Dieu et des âmes ; et vous offrant, avec le tribut de nos profonds hommages et de notre vive admiration, le secours de nos plus ferventes prières pour les luttes que les mêmes intérêts pourraient vous imposer encore comme un devoir à l'avenir, nous sollicitons humblement a faveur d'une nouvelle bénédiction de votre main. »
A l'exemple de la plupart des paroisses du diocèse, celles de Louiseville et de Saint-Antoine envoyèrent à leur évêque cette adresse commune :
« Monseigneur. — Il y a à peine quelques mois que les paroissiens de Saint- Antoine de la Rivière-du Loup et les citoyens de la ville de Louiseville ont exprimé à Votre Grandeur quels sentiments profonds de piété filiale, de respectueuse soumission, de dévouement et d'admiration ils professent pour elle : cependant ils se font un devoir de saisir la présente occasion pour vous féliciter de l'heureuse solution donnée depuis par le Saint-Siège, touchant ce diocèse, et pour vous prier de vouloir bien insister, sur l'obtention d'une enquête juridique, comme le seul moyen capable, à en juger par l'expérience du passé, de protéger efficacement les vrais intérêts matériels et spirituels de vos diocésains en rendant le règlement actuel stable et permanent.
« Pour tout dire ici en peu de mots, qu'il nous suffise. Monseigneur, de déclarer à Votre Grandeur que nous partageons complètement les sentiments et les vues que vient d'exprimer en termes si dignes et si justes l'honorable juge Polette, au nom des citoyens des Trois-Rivières.
« En effet, il n'y a pas besoin de raisonner longuement afin de montrer l'opportunité, pour tous les fidèles du diocèse, de solliciter l'investigation (Canonique dont nous parlons, car tous doivent comprendre que chacun de nous est souverainement intéressé à prévenir le retour
des mêmes difficultés ; que les procédés non juridiques ont été impuissants jusqu'ici à ramener au sein de nos populations une paix durable et une parfaite sécurité.
« Aujourd'hui même personne n'ignore les bruits sinistres que l'on fait circuler, pour créer de nouveau le malaise et l'anxiété parmi nous. Si donc une enquête juridique et minutieuse n'a pas été nécessaire jusqu'à ce jour, elle semble bien l'être à présent : c'est pourquoi nous la sollicitons instamment. Cette enquête, nous la demandons et nous ne cesserons de la demander humblement :
« 1° Dans votre intérêt^ Monseigneur. ïl faut qu'il soit constaté d'une manière authentique, d'une manière qui rende impossible tout doute et toute contradiction, cesi-k- due juridiquement, qu'on n'a pas hésité de recourir au mensonge et à la calomnie, ni même de s'appuyer sur la connivence de personnes tout-à-fait étrangères à ce diocèse pour agiter la question du morcellement du diocèse des Trois-Rivières, en s'efïorçant de semer la discorde au milieu du troupeau et de miner l'autorité épiscopale.
« 2'' Nous la demandons dans notre propre intérêt:
« Il est juste que le fardeau des dépenses causées par l'intrigue pèse sur les intrigants. Les œuvres diocésaines qui intéressent au plus haut degré nos intérêts spirituels et ceux de nos familles ont été compromises et menacent de l'être de nouveau.
« 3° Cette enquête, nous la demandons, Monseigneur, dans Vintérêt du pays tout entier. Il est devenu évident pour tout observateur attentif des événements, que, si Votre Grandeur rencontre tant d'obstacles et de contradiclions, c'est parce qu'elle est regardée comme l'adversaire le plus redoutable de tous ces semeurs de fausses doctrines, de tous ces partisans des erreurs modernes qui font actuellement de suprêmes efforts pour lancer notre catholique Canada dans la voie de la Révolution. Que la lumière se fasse complètement sur notre situation, et l'on se convaincra que la lutte qui se poursuit avec tant de persistance, par des moyens si odieux et depuis si longtemps, contre Votre Grandeur au sujet de ce diocèse, n'est qu'un incident particulier d'un dé-: mêlé où il s'agit de notre avenir national, de notre existence même comme peuple, sur ce continent d'Amérique.
« 4° Enfin cette enquête nous la demandons dans l'intérêt du Saint- Siège. « Rien de plus important, en effet, que de voir un point surtout! bien constate et mis en pleine lumière : c'est que, si des injustices ont] été commises et nos bonnes populations scandalisées par des étranges'l procédés, la responsabilité n'en saurait retomber sur le Saint-Siège] lui-même, qui ne peut vouloir que la justice et la vérité, le bien des âmes et la gloire de Dieu.
« Laissez-nous vous dire encore une fois, Monseigneur, combien nous sommes heureux de recevoir la visite de Votre Grandeur : bon*
heur que nous partageons avec toute celte belle partie de votre diocèse que vous avez eu le plaisir de visiter tout récemment et qui a si noblement protesté contre les calomnies portées contre Votre personne.
Notre voix s'unit aujourd'hui à celle de tous vos enfants dévoués, pour vous répéter encore que nous protestons de nouveau, et le plus énergiquement possible, contre Todieuse conduite de vos détracteurs ».
Son Ex. Doni. Henri Smeulders, délégué apostolique, prenait à cœur de se renseigner aux meilleurs sources. Sacliant que IVP'" Taché était originaire du diocèse des Trois-Rivières, qu'il y séjournait fréquemment, en connaissait l'esprit, les besoins et n'ignorait rien des sentiments de M^"" Laflèche; il lui demanda des informations sur l'affaire qui l'occupait.
M^'^ de Saint-Boniface lui répondit en janvier 1884 :
Monseigneur. — Vous avez bien voulu me demander de mettre par écrit ma manière de voir au sujet de la division du diocèse des Trois- Rivières. C'est pourquoi je prends la respectueuse liberté de soumettre à Votre Excellence les réflexions suivantes :
Dans mon humble opinion, la division du diocèse des Trois-Rivières; 1° n'est pas nécessaire ; a° je la regardais comme un malheur véritable ; S"* cette division serait un sujet de scandale pour un très grand nombre.
Cette division ne me paraît pas nécessaire pour les raisons suivantes :
1° L'étendue du diocèse milite contre sa division. Lors même que toute la partie habitable de son territoire serait peuplée, le diocèse ne serait pas trop grand et suffirait à peine pour supporter les œuvres diocésaines et les charges imposées par leur création. En indiquant la superficie des terres incultes de ce diocèse on peut tromper ceux qui n'en connaissent pas le peu de valeur, mais il est évident pour tous ceux qui connaissent le pays que toute la région des Laurentides est à peu près inhabitable et par conséquent la population n'y atteindra jamais un chiffre élevé.
La ville épiscopale est elle-même bien petite et c'est le seul endroit dans tout le diocèse qui mérite le nom de ville.
Tous les points habités ou habitables du diocèse ont un accès facile à la ville épiscopale. Le clergé et les fidèles peuvent communiquer facilement avec leur Evêque, en sorte que l'étendue n'est nullement une raison de diviser le diocèse des Trois-Rivières, et cette raison alléguée paraît d'autant moins fondée que les diocèses voisins ont une étendue bien plus considérable.
2° Le chiffre de la population ne me paraît pas assez élevé pour justifier ou nécessiter la division. Trois-Rivières n'a que i35.ooo âmes, tandis que Québec en a 38o.ooo et Montréal 4 12.000.
Le nombre des prêtres dans les Trois-Rivières suit à peu près la même proportion, i34 à Trois-Rivières, 3ii à Québec, 45o à Montréal.
C'est pour moi un mystère que l'on fasse tant d'efforts pour diviser les Trois-Rlvières sans avoir préalablement divisé les vastes et populeux diocèses voisins.
3" L'harmonie entre l'évêque et son clergé.
Depuis plusieurs années j'ai eu souvent l'occasion de wayag^r dans différents diocèses de la Province de Québec et je n'ai aucune hésitation à dire que nulle part l'entente cordiale entre Tévêque et le clergé ne m'a parue plus entière et plus complète qu'à Trois -Rivières. Dans ce dernier diocèse il y a sans doute quelques mécontents, mais je les crois moins nombreux qu^ailleurs et je suis persuadé que tous les prêtres y respectent leur évêque et que, s'ils étaient consultés, la presque tol^'lité se prononcerait contre la division du diocèse.
4" Zèle pour les âmes. — Si les âmes étaient en souffrance dans le diocèse des Ïrois-Rivières ce serait sans doute une raison de le diviser. Heureusement c'est tout le contraire qui a lieu. L'évêque visite régulièrement son diocèse : tous ses prêtres l'approchent avec liberté et confiance ; les fidèles jouissent d'une facilité semblable.
Il ne faut pas étudier bien longtemps la situation du diocèse des Trois-Rivières pour se convaincre qu'il a l'avantage d'être gouverné par un pasteur dévoué et éclairé.
345 écoles y donnent l'instruction élémentaire, 7 écoles de Frères et 26 écoles tenues par les Religieuses y développent ces premiers éléments. Deux petits Séminaires en pleine prospérité reçoivent 5oo étudiants et 5o élèves du sanctuaire suivent leurs cours de théologie. Bien aveugle qui ne verrait pas en tout cela la preuve du zèle et Tintelligence du prélat qui cultive cetle partie de la vigne du Seigueur. Je me suis souvent demandé : Mais pourquoi veut-on faire diviser le diocèse des Trois-Rivières ? Je me réponds à moi-même par les paroles que M^^ de Conroy a bien voulu m'adresi?er : « On a voulu faire diviser le diocèse des Trois-Rivières, mais il n'y a pas de raison pour cela et la division n'aura pas lieu. »
II. — La division du diocèse des Trois-Rivières serait un malheur.
i'* Un diocèse peut compter comme éléments de prospérité : une étendue suffisante de terres habitables et une population assez forte pour soutenir l'Evéque et les œuvres diocésaines. Le diocèse des Trois- Rivières possède ces avantages aujourd'hui, mais n'a rien de trop. Les sources de prospérité seraient tellement réduites par la division qu'il serait permis de regarder cette division comme un malheur si elle avait lieu. Des efforts considérables ont été faits pour assurer les résultats obtenus, la division les affaiblirait considérablement.
2° Non seulement on affaiblirait le diocèse des Trois-Rivières en le divisant, mais il me semble qu'on travaillerait à sa ruine. Le diocèse actuel a des dettes que TOrdinaire parviendrait à éteindre, j'en suis
persuadé, si on le laisse dans les conditions présentes, mais qui deviendraient des charges insupportables si elles devaient se solder par une partie seule du diocèse. La division serait donc un malheur véritable puisqu'elle laisserait le diocèse, ainsi diminué, dans la pénible nécessité de languir pendant des années et des années, sans pouvoir jamais peut-être rencontrer ses obligations.
3° La Corporation Episcopale des Trois-Rivières s'est déjà trouvée une fois dans de grands embarras financiers et à la veille de la banqueroute sans l'habile direction de M^"" Laflèche (et il n'avait été pour rien dans ces difficultés pécuniaires). Le clergé et les fidèles du diocèse ont fai!: d'énormes sacrifices pour sauver la Corporation Episcopale. Si on ne tient aucun compte de ces sacrifices, si on impose de nouvelles charges, en divisant le diocèse, il ne faudra pas s'étonner que les populations, malgré leur grand esprit de foi, soient dans le malaise.
C'est un malheur véritable de mettre les populations sous limpressionque leurs Supérieurs ecclésiastiques ne tiennent aucun compte des fardeaux qu'ils leur imposent et qu'ils ne savent pas s'arrêter dans la voie des dépenses que le peuple doit payer.
4° Une création nouvelle nécessite des dépenses nouvelles. Le diocèse des Trois-Rivières, après plus de trente ans d'existence, n'est pas encore libéré des charges de sa création, et pourtant ces charges ont pesé sur tout le diocèse qui a témoigné une grande générosité. Comment espérer un plus grand succès après la divisios des ressources déjà mises à contribution et insuffisantes ? Comment espérer que les diocésains ne se plaindront pas, et avec rai.^on, si on leur demande de faire les frais d'un second établissement épiscopal, lorsqu'ils n'ont pas encore fini de remplir leurs obligations au sujet du premier établissement de ce genre ? Les populations du diocèse des Trois-Rivières ne sont pas riches, 1 Etat ne les aide en rien. Tous les frais qui tiennent à l'ordre religieux sont à leur charge et il y a d'immenses inconvénients à trop demander à ces populations, surtout pour donner cours à des projets qui ne rencontrent ni leur assentiment, ni leurs sympathies... L'obligation de payer la dîme aux curés a amené plusieurs apostasies dans la Province de Québec. Quel malheur si, pour opérer une division qui n'est pas nécessaire, on allait provoquer d'aussi regrettables conséquences !
ni. ~ La division du diocèse des Trois-Pùvières serait même un scandale pour un grand nombre.
Cette troisième assertion découle comme naturellement des deux précédentes. Dans des matières aussi importantes, tous ceux qui s'en occupent ne peuvent être inspirés que par des motifs du plus haut intérêt, V. g. pour la sanctification des âmes ; pour rencontrer des besoins réels ou pour éviter des inconvénients aussi réels. Il m'est excessivement pénible de croire que ces motifs ne sont pas ceux qui ont ani-
mé quelques-uns des agents les plus actifs de la division du diocèse des Trois-Rivières.
Il y a douze Evêques Canadiens-Français dans tout le Canada. De €6 nombre sept ne croient pas à l'avantage de la division, b^ois se sont ralliés à l'Archevêque de Québec à ce sujet et ce^ tout dernièrement, je ne connais pas l'opinion du douzième.
Parmi les évêques qui regrettent la division se trouvent tous les anciens Evêques du pays. Partout en voyageant en Canada, on entend des fidèles pieux et éclairés exprimer leur regret et leur surprise au sujet de cette décision. Il est possible qu'il y ait des raisons qui entraîneraient Tassentiment refusé si elles étaient connues, mais en dehors des secrets ignorés de la majorité des fidèles, du clergé et de l'Episcopat, on ne voit pas de motifs avouables de cette division du diocèse.
Puisque Votre Excellence pousse la condescendance jusqu'à désirer que je lui communique mon impression personnelle, je me permettrai de faire l'examen de quelques prétextes sur lesquels on appuie la division du diocèse.
I ° Il y a deux ans, pendant une visite à Québec, un prêtre de l'archevêché de cette ville vint me trouver d'un air mystérieux et m'avoua très gravement la nouvelle suivante : « Me*^ Laflèche est fou. Plusieurs de ses parents sont morts fous, et il ne pourra pas gouverner son diocèse. » J'ai des raisons de croire que cette absurde affirmation a été faite à Rome et j'ai été profondément humilié quand je me suis convaincu que c'est une des raisons sur lesquelles on a appuyé la demande de diviser le diocèse de M^"^ Laflèche. Ce ridicule prétexte peut ne pas se trouver dans les documents officiels, mais il a été mis en jeu dans le plan d'attaque contre l'Evêque des Trois-Rivières.
Jusqu'à présent en Canada, les divisions de diocèses se sont faites à la demande de TEpiscopat avec le concours de l'Evêque ou des Evêques intéressés. Cette fois c'est tout autre chose. Quelques prêtres mécontents (et il y en a partout), annoncent qu'ils se vengeront de Ms'" Laflèche, et puisqu'il est inattaquable dans sa doctrine et ses moeurs, pour s'en débarrasser on le réduira à la famine^ en lui faisant un diocèse tellement petit et pauvre qu'il ne pourra qu'y végéter dans la souffrance et dans l'oubli.
Voilà le triste spectacle auquel nous assistons. On veut punir M^"^ Laflèche, et pour lui rendre le -châtiment plus pénible et plus humiliant, on veut le faire punir par Rome parce qu'on connaît son amour pour le Saint-Siège et son dévouement à l'Église.
Des menées secrètes ont eu lieu, on a eu recours à des procédés bien regrettables, on a mis en jeu ce que la haine et l'audace peuvent inspirer, aussi à mesure que ce drame pénible se déroule, le scandale éclate et notre pays, si plein de foi, est à se demander : « Où allonsnous? » Je ne cacherai pas à Votre Excellence que moi pour un, je suis plus que peiné, je suis scandalisé. Au mois d'avril dernier je me
suis permis d'écrire aux Evêques de la Province de Québec (i). L'Archevêque M«f^ Taschereau, n'a pas voulu montrer ma lettre à ses sufïragants auxquels elle était adressée comme à lui-même et m'a accusé de regarder le Souverain-Pontife comme bourreau.
Evidemment, le digne Archevêque est dans un état d'irritation qui ne lui permet pas de voir les choses avec le calme requis. La violence de son langage m'a convaincu que la division du diocèse des Trois- Rivières n'est à ses yeux et aux yeux de ses partisans qu'un moyen de punir et d'humilier M^"^ Laflèche.
2° Un autre prétexte assigné à la division du diocèse des Trois- Rivières c'est le désir de soustraire une bonne partie des ouailles et du clergé au courant d'idées de M»*" Laflèche.
Toujours la question personnelle I et on va jusqu'à affirmer que c'est le molif qui a déterminé la décision du Souverain-Pontife.
Etrange manie que celle d'attribuer au Vicaire de Jésus-Christ les sentiments dont on est animé soi-même. L'abus que l'on a fait du nom du Pape depuis quelques années en Canada est incroyable et de nature à diminuer la vénération dont les cœurs canadiens sont pénétrés pour sa personne sacrée.
Le fait est que Mê'^ Laflèche jouit d'un grand respect et d'une grande considération dans tout le Canada. Doué d'une intelligence et d'une instruction plus qu'ordinaire, homme à idées larges et au cœur noble, la carrière de Mg"^ Laflèche est toute marquée au coin des vertus sacerdotales et épiscopales. Missionnaire dévoué, il a donné à ses confrères, et j'ai l'avantage d'être de ce nombre, l'exemple le plus complet du courage, de l'abnégation, du sacrifice. Je connais intimement M^"" Laflèche depuis près de quarante ans, je l'ai toujours admiré et aimé. Sans ambition, sans recherche de lui-même, ses fortes convictions sont toutes pour Dieu et pour 1 Eglise. Le cœur fait mal à la pensée que c'est un pareil prélat que l'on poursuit. Aucun ennemi de l'Eglise n'est pour W^ Laflèche. Il a, en ce moment, l'honneur insigne d'être l'objectif des haines de tous ceux qui, de loin ou de près, portent atteinte à la religion. Tout le monde sait cela, et nos ennemis qui ont le flair des choses qui leur sont favorables, suivent avec un vif intérêt la question qui nous occupe.
Les protestants, les radicaux, les francs-maçons se réjouissent de la division du diocèse des Trois-Rivières, tout comme un trop grand nombre d'excellents catholiques s'en affligent et en éprouvent une bien pénible impression.
Un prétexte plus plausible et plus avouable pour demander la division du diocèse des Trois-Rivières, c'est, dit-on, le besoin de sauver le Séminaire de ^icolet.
(1) Voir cette lettre et la correspondance avec Mijr Taschereau qui en résulte au tome vi des Voix Canadiennes.
Tout homme désintéressé qui voudra étudier ïa question pourra très facilement se convaincre que le Séminaire de Nicolet n'est nullement en danger. Les rapports officiels de cet établissement constatent qu'il n'a jamais été plus prospère. Le nombre de prêtres et de professeurs ecclésiastiques qui sont dans la maison dit bien haut que, sous l'administration de M«'' Laflèche, cet établissement de haute éducation a pris des développements qu'il n'avait pas auparavant et que par conséquent ni l'Evêque, ni le Séminaire des Trois-Rivières ne menacent l'existence ou la prospérité de Nicolet.
Deux Séminaires ne sont pas de trop dans ce diocèse, la preuve c'est que chacun de ces Séminaires compte respectivement 25o élèves.
Le grand Séminaire étant à Trois-Rivières près de son Evêque, il y a là un avantage que ne possède pas Nicolet, mais aussi auquel il n'a aucun droit. Nicolet n'a point été fondé pour faire un grand Séminaire. Les Archevêques de Québec qui ont tant patronisé cette maison jusqu'au moment où ils Tout confiée aux soins de l'Evêque des Trois- Rivières n'en ont jamais fait leur grand Séminaire ; Nicolet a, sans doute, bien mérité du pays et de l'Eglise, aussi l'Evêque des Trois- Rivères ne manque'pas de lui porter le plus vif intérêt et, loin de vouloir l'amoindrissement de cette belle institution, il la favorise autant qu'il est en son pouvoir.
M^ï^ Laflèche est élève de Nicolet, il y a été professeur, il en a été supérieur. Il m'a trop parlé de son affection à la fois filiale et paternelle pour son Aima Mater, pour qu'il me soit possible à moi de croire que Nicolet ait à souffrir d'un Evêque qui lui est si affectueusement dévoué.
Ce serait assez curieux si chaque Séminaire ou Collège classique du Canada allait demander et obtenir de devenir centre d'un diocèse ! Pour ma part, il m'est impossible de considérer la situation du Séminaire de Ni<;olet comme une raison qui justifierait la division du diocèse des Trois-Rivières et atténuerait la fâcheuse impression contre laquelle il m'est impossible de me garder, quand je pense à tout ce qui se fait pour obtenir la création d'un diocèse à Nicolet.
Voilà Excellence, les impressions que je me permets de soumettre à Votre bienveillance. Je dis en toute franchise et sincérité ce que je crois, mais je n'ai nullement la prétention de croire à l'infailliibilité de mon jugement. Votre Excellence a tous les moyens d approfondir la question. Une enquête canonique sur ce qui a éié dit, écrit et fait au sujet de la division du diocèse des Trois-Rivières satisferait les plus anxieux et la sagesse de la décision de Votre Excellence, après cette enquête, ne laisserait de doute dans l'esprit de personne. ^
Je prie Dieu de garder Votre Excellence, et je le remercie de la fa-^ veur qu'il a accordée à ma chère patrie en inspirant au Souverain Pon tife de vous envoyer ici comme Commissaire apostolique...
Nous n^avons pas oublié les d^ux nièces de M«' Laflèche, religieuses à Ottawa: Tune d'elles, la sœur Lanouette, est morte dans la fleur de son âge ; l'autre, sa filleule, sœur Marie du Précieux Sang, continue, tout en se perfectionnant nu service de Dieu, à s'intéresser aux affaires du diocèse des Trois- Rivières. M^^' Duhamel, archevêque d'Ottawa, la renseignait de temps à autre. Une correspondance édifiante s'échangeait entre l'oncle, très afTairé, et la nièce souvent anxieuse. Il arriva fréquemment que M^' Laflèche, pourtant très exact dans sa correspondance, dût s'excuser d'un retard.
De cette correspondance, nous pouvons extraire des passages qui, tout en éclairant d'un jour particulier les affaires que nous traitons, nous ferons lire au fond de l'âme, kumble et mortifiée, de ce saint Evêque, et l'édification du lecteur nous dispensera de commentaires.
Le 30 août 1883, c'est M.^' des Trois-Rivières cpii écHvait de Rome à sœur Marie du Précieux Sang :
Ma chère Mère. — ... Gomme nous toudhons à la fin des chaleurs de l'été, j'ai la confiance que tout ira bien jusqu'à la fin (sa santé était excellente) et que je retournerai, eu parfaite santé au pays. Mais quand?
C'est encore un peu le secret du bon Dieu. Cependant, je commence à entrevoir la possibilité de me mettre en route, au commencement d'octobre, pour arriver aux Ïrois-Rivières vers la fin de ce mois.
Le Saint-Siège doit envoyer un Commissaire apostolique au Canada même (M*'' H. Smeulders), pour faciliter le règlement de toutes les difficultés qui lui sont soumises, y compris celle de la division de mon diocèse. Cette mesure est assurément ce que je pouvais désirer de mieux, pour arrêter cette tentative de division du diocèse des Trois- Rivières, qui n'a aucune raison valable à son appui.
Jai donc la confiance que je réussirai à faire connaître la vérité, et à sauver encore une fois le diocèse qui m'a été confié.
Continue cependant, à prier pour que le bon Dieu conduise, à bonne fin, cette affaire qui est si importante pour l'avenir de nos institutions diocésaines.
Cet orage passé, j'ai la confiance que le Seigneur me donnera des jours plus calmes et que je pourrai achever ma carrière en paix.
La lutte cependant est l'état normal de Thomme ici-bas. Le saint homme Job le proclamait, il y a plus de trois mille ans, et les choses n'ont pas changé depuis.
Ce qui se passe en Europe et surtout en France pourrait fort bien se produire au Canada : car les mêmes arbres reproduisent toujours les mêmes fruits, et les mêmes principes renferment nécessairement les mêmes conséquences.
Vous en avez déjà la preuve, dans la guerre sourde et hypocrite qui
se fait depuis quelques années, contre les communautés enseignantes.
Et, c'est parce que j'ai combattu ce mal, depuis plus de vingt ans, que je souffre aujourd'hui la persécution. Mais que Dieu en soit béni, je suis bien décidé à la soutenir jusqu'au bout, et sois assurée que je n'en suis pas plus malheureux.
J'espère, avec la grâce de Dieu, que j'aurai une petite part à la récompense promise à ceux qui soutiennent le bon combat.
De retour aux Trois-Rivières, il écrit à la même le 29 décembre 1883 :
Ma chère Nièce. — Le Sacré-Cœur de Jésus n'exaucera peut-être pas comme tu l'entends les vœux que tu formes pour moi, en me faisant jouir d'une paix profonde, le reste de mes jours et en me donnant, en quelque sorte, une espèce de paradis terrestre ici-bas I
Non, mon enfant, ce n'est pas ce qu'il faut attendre dans cette vallée de larmes, et je dirai même qu'il y a du danger à habiter un paradis terrestre, témoin la chute de nos premiers parents.
La vérité est donc que la vie de l'homme ici-bas est une lutte incessante, que cette vie est courte et qu'elle est remplie de beaucoup de misères.
C'est la vérité. Et plus j'avance dans la vie, et mieux je la comprends.
Lis la Vie de Notre- Seigneur, de la Sainte -Vierge, des Apôtres, des Martyrs et en général de tous les Saints, et tu verras que c'est la voie par laquelle il leur a fallu marcher pour arriver au terme du voyage, au bonheur du ciel.
Ainsi donc, tes prières seront exaucées, j'en ai la confiance, en m'obtenant, du bon Maître, le courage et la force de continuer le bon combat jusqu'au dernier jour de ma vie. Et ne crois pas que j'en sois plus malheureux.
Tout au contraire. Je ne voudrais pas changer mon sort pour celui de ceux qui me font des misères sans aucune raison.
Souviens-toi bien de ce grand principe de la vie chrétienne : « Faire « la volonté de Dieu, en tout et partout, et dans la mesure de nos « forces, et être ensuite content du résultat quel qu'il soit. Voilà le se- « cret le plus sûr pour vivre content et sans inquiétude »...
Le 2 avril 1884 :
Ma CHÈRE Nièce. — Merci de ta belle lettre du 20 mars, elle me prouve une fois de plus tout l'intérêt que tu me portes, et les secours en ton pouvoir que tu me donnes par la prière.
Je suis heureux de pouvoir te rassurer et te recommander de regarder l'avenir avec une entière confiance.
Les nuages qu'il y avait au ciel se dissipent de plus en plus, et les
rayons bienfaisants du soleil de vérité et de justice nous redonneront bientôt les jours calmes et sereins des années passées.
Continue à prier cependant, à prier toujours avec ferveur et confiance, jusqu'à ce que Porage ait enfin entièrement disparu...
La demande delà division du diocèse est rejetée. M?"* Laflèche écrit à sa nièce le 31 mai 1884 :
Ma chère Nièce. — ... La question du diocèse est en efïet réglée, et la demande de division, qui avait été faite, a été rejetée, parce qu'une telle division n'était ni nécessaire ni utile.
Il n'y a pas à craindre que les promoteurs de cette mesure y reviennent, parce que tout est trop bien connu aujourd'hui.
W l'Archevêque aura tout autre chose à traiter à Rome, et je ne pense pas qu'il s'occupe de cette affaire à laquelle il ne réussira pas à rien changer de ce qui a été réglé, d après le rapport du Commissaire apostohque...
Il se trompait ! Il y avait encore à Rome la fameuse cabale elle besoindetriompherqu'éprouvaientlespersonnages, dont la justice victorieuse eut été la condamnation. Il s'exerçait à Rome des influences et des moyens plus forts que le rapport favorable d'un enquêteur apostolique, honnête, rensei- I gné et compétent. L'Archevêque, empêtré dans raff"aire de 'f l'Université Laval, avait fait de cette malencontreuse division de diocèse une aff'aire personnelle et il mettait son honneur et sa justification à la conduire à bonne fin.
Sur ces entrefaites, sœur Marie du Précieux Sang perd encore sa jeune sœur Glorinthe, et Ms'' Laflèche pour la consoler lui écrit le 4 septembre 1884 :
Ma. chère Nièce, — La mort inattendue de ta chère sœur Glorinthe m'a surpris comme tous les autres membres de la famille. Il semble en effet que ces épreuves, qui frappent le cœur dans ses plus chères affections, sont plus pénibles et plus amères que celles que l'on a pu prévoir, auxquelles on a pu d'avance se préparer.
Le bon Dieu cependant lui a donné le temps de se préparer au grand voyage de l'éternité ; elle a pu se confesser et recevoir en pleine connaissance les derniers sacrements. D'ailleurs, l'ensemble de sa vie a été celui d'une bonne chrétienne, et, si sa mort a été soudaine, elle n'a pas été imprévue pour elle.
Nous pouvons donc espérer avec confiance que le bon Dieu l'a reçue dans sa grande miséricorde et qu'elle est passée de cette vallée de larmes à une vie meilleure, en la terre des vivants.
En y arrivant, elle ne s'y est point trouvée étrangère, j'en ai le doux espoir ; elle y a retrouvé votre bonne mère, ma chère sœur Eléonore,
et un bon nombre de ses proches parents qu'elle arait bien connus ici-bas. Elle ne fait que nous y précéder de quelque temps. Bientôt, il nous faudra, nous aussi, franchir le redoutable passage du temps à l'éternité ; bientôt^ nous irons la rejoindre avec tous ceux que nous avons si bien connus et tant aimés.
Voilà, ma chère nièce, les pensées dont il faut s'entretenir dans ces moments de suprême douleur et qui seules peuvent nous offrir un véritable et solide sujet de consolation...
Alors de mauvaises rumeurs se répandent à Ottawa : Mgr Duhamel, évêque de ce diocèse, renseigne sœur Marie du Précieux Sang, qui fort alarmée, écrit à son oncle qui la rassure le 31 décembre 1884, disant :
Ma chère Nièce. — Quant à la question de mon diocèse, sois sans inquiétude. En te disant le printemps dernier, que c'était une affaire réglée, je t'ai dit la vérité. On a voulu la ramener sur le tapis ; mais je puis te dire, avec de solides raisons, que cette nouvelle tentative n'aura pas plus de succès que la première et nous donnera, je l'espère, une solution plus complète.
Mais le danger est réel. L'Archevêque de Québec s'occupe de la division du diocèse des Trois-Rivières ; il tient à réussir coûte que coûte. Sœur Marie du Précieux Sang ne rignore plus et ses alarmes se répètent. M^'" Laflèche lui écrit le 21 avril 1885 :
Ma chère Nièce. — C'est vrai qu'une nouvelle tentative a été faite pour diviser le diocèse ; mais il ne faut pas en être étonné, et surtout, s'en affliger plus qu'il ne faut.
Pour moi, j'en ai facilement pris mon parti, bien assuré d'abord qu'il n'arrivera que ce que le bon Dieu voudra, et que ce qu'il voudra «era certainement pour le mieux. Aussi, je puis t'assurer que je n'en suis pas affecté, comme tu en as l'air de le croire I
Bien loin d'en souffrir ma santé est meilleure.
Quant à ces tracasseries, elles ont leur bon côté et nous sont probablement plus utiles qu'une paix et une prospérité constantes. L'archange Raphaël ne disait-il pas à Tobie : « Parce que tu étais agréable à Dieu, il a été nécessaire que la tentation t'éprouvât. »
Le saint homme Job en a eu bien d'autres !
Ainsi, ne l'oublions pas, la vie de l'homme est une lutte incessante, accompagnée de beaucoup de misères. C'est ce que je comprends mieux que jamais et dont je ne m'afflige pas trop. D'ailleurs, on lutte pour arriver à la victoire ; et avec la grâce de Dieu, j'ai toujours la confiance que cette victoire sur le point actuellement attaqué de nouveau, la division de mon diocèse, cette victoire arrivera avant longtemps, et qu'une
période de paix me sera accordée, pour terminer tranquillement ma laborieuse canière.
Ce que je demande à Dieu, c'est de pouvoir dire, avec confiance, à la fin de mes jours, avec l'apôtre Saint Paul : « J'ai combattu le bon combat, j'ai conservé la foi et j'attends avec confiance la couronne de justice que le juste juge m'accordera. »
Sois donc sans inquiétude, prie avec confiance jusqu'à la fin, et attendons tranquillement ce qu'il plaira au Seigneur de nous envoyer...
Cependant cette malheureuse affaire de la division, qui avait été réglée au mois d'avril 1884 et reprise sur les instances de M^'' Taschereau, était prise en considération à la réunion générale de la S. G. de la Propagande. Le sentimeBLt des Eminentissinies Pères fut communiqué au Pape le 5 octobre, et celui-ci décrétait:
« Le principe de la division du diocèse est maintenu; mais cette division ne devra pas se faire avant qu'un nouveau Commissaire apostolique ne soit envoyé dans la province du Canada. »
Cette décision fut envoyée de Rome au Canada le 5 de novembre suivant.
Son Exe, Dom Henri Smeulders, ayant terminé son enquête, retourna à Rome et voulut rendre compte de sa mission au Saint-Siège. « Vous n'ignorez pas^ annonçait M^^ Laflèche à ses diocésains,, avec quel soin minutieux et quelle stricte impartialité cet homme éminenk, dont la grande vertu et les hautes qualités font aujourd'hui l'admiration de tous ceux qui ont eu l'avantage de le connaître intimement, a étudié la question sur les lieux pendant les quatorze mois qu'il a passés au milieu de nous. Et vous voyez, diaprés ses lettres, comirrent il a jugé cette question, qu'il appelle « la vilaine question», faisant allusion par là aux moyens indignes qui ont été employés dans cette affaire par ceux à qui il a plu de se constituer les ennemis du diocèse. Vous voyez qu^il a été jugé au mois d'avril dernier, à peu près comme il l'avait été, en 1878^ par Ms'" Conroy et par Son Eminence le Cardinal* Siméoni, que la division n'est ni nécessaire ni utileau salut des âmes. N'y a-t-il pas là, N. T. C. F., de quoi vous rassurer pleinement ? N'est-il pas de la plus grande pi^obabilité que M^"* Smeulders, en qui le Saint-Père repose une entière confiance, réussira par ses sages représentations et par ses preuves péremptoires, à démontrer enfin au Saint- Siège ce qui se trouve vraiment au fond de cette question, et qu'alors un dernier mot de S. S., Léon XIII sauvegardera définitivement et vos droits acquis et vos intérêts les plus
légitimes ? Conservez donc la paix au milieu de ces difficultés, et ne soyez pas étonnés de ces combats, qui constituent la vie normale de l'Eglise ici-bas, et qui en prouvent à la fois la divinité et la vitalité. »
Mais les libéraux veillaient et manœuvraient à Rome, M^"^ Taschereau y devenait plus pressant. Une odieuse campagne fut menée contre M^^ Smeulders aussi bien que contre M^*" Laflèche, auquel il rendait pleine justice. Ce malheureux Délégué fut accusé d'incapacité, de partialité ; il fut calomnié, bafoué et desservi dans Rome où un accueil glacial l'attendait, où son rapport, d'avance discrédité, ne fut même pas examiné, loin d^être pris en considération. Il regagna son couvent accablé, et le diocèse des Trois-Rivières fut démembré malgré tout !
La vertu ne prend pas sa force parmi les hommes ; elle ne repose pas sur les succès de ce monde, ni dans les biens de la terre ; elle s'inspire de la pensée de Dieu dont elle émane, et des vérités consolantes qui éclairent un monde meilleur, dont lesbiens éternels sontl'enversdes épreuves acceptéesici-bas.
Quand donc la décision romaine fut définitive ; quand elle fut notifiée au saint vieillard qu'en certains milieux cruels on croyait du coup réduit à jamais, il se trouva qu'une paix profonde était descendue dans ce c<]eur vaillant, à qui la voix du Maître semblait dire : ton sacrifice m'est agréable, tes heures douloureuses auront des lendemains joyeux.
Ms"" Laflèche avait souffert tout ce qu^un homme pouvait endurer en faisant l'effort voulu pour remplir tout son devoir d''évéque. Sa conscience était donc tranquille et son âme en paix dans sa soumission pleine d'abandon à la volonté de Dieu. Il dit avec une parfaite sincérité et une pleine confiance en la justice éternelle: Ce que le Pape veut, Dieu le veut !
Le 10 juillet 1885, Léon XIII, de l'avis de la S. C. de la Propagande, pour des motifs qui échappent à notre appréciation profane, décida donc que le diocèse des Trois-Rivières sera divisé en deux, de façon à former de la partie Sud du Saint-Laurent le petit diocèse de Nicolet, la partie Nord demeurant le diocèse des Trois-Rivières laissé à son titulaire.
Dès ce moment, M^"" Laflèche n'eut plus d'autre préoccupation que de faire passer dans l'âme des Trifluviens, cruellement déçus dans leurs espérances, et si manifestement lésés dans leurs intérêts matériels, le calme et la résignation dans lesquelles l'épreuve le trouva lui-même. Le 26 août de cette année il adresse aux fidèles, encore soumis à son autorité, un Mandement pour leur annoncer la décision pontificale. 11 leur dit :
Vous avez été témoins des efforts constants et des sacrifices nombreux que nous avons faits^ depuis deux ans surtout, pour empêcher ce projet de division d'être mis à exécution. Si nous avons agi ainsi, c'est que nous avons cru, dans toute la sincérité de notre âme, qu'il était de notre devoir de le faire, et cela en vue de vos intérêts et des intérêts de notre sainte religion. Aussi, ce n'a pas été une légère consolation et un faible encouragement pour nous, lorsque, à notre dernier voyagea Rome, en i883, étant en audience auprès de Notre Très-Saint Père le Pape, nous avons entendu S. S. nous dire : « ce n'est pas seulement votre droit, c'est aussi votre devoir de protéger avec sollicitude votre diocèse. » Au reste, cette approbation de notre conduite nous a été donnée d'une manière plus expresse encore lorsque, le 9 juillet dernier. Son Em. le G^^ Siméoni, nous écrivant pour nous faire savoir que le Saint-Père avait ordonné de mettre à exécution la division de notre diocèse, nous adressait les paroles suivantes : t< Dans cette circonstance, Sa Sainteté m'a enjoint d'assurer Votre Seigneurie qu'EUe est bien satisfaite du zèle efficace que Votre Seigneurie a constamment montré soit dans sa carrière de missionnaire des Sauvages, soit dans l'exercice du ministère pastoral dans le diocèse des Trois - Rivières , et que les services signalés rendus par Voire Seigneurie à ce même Diocèse et les diverses institutions établies par Elle seront toujours aux yeux du Saint-Siège une preuve de la sollicitude avec laquelle Votre Seigneurie a correspondu et correspond encore aux devoirs de la charge dont Elle est revêtue.
« Par tout cela, Votre Seigneurie verra combien est étrangère à l'esprit de l'Auguste Pontife l'idée que des gens mal intentionnés voudraient taire admettre relativement à la division susdite, à savoir que celte division a été provoquée par le manque de satisfaction que le Saint-Siège aurait de Votre Seigneurie... »
Mais aujourd'hui, Nos très chers Frères, que l'Autorité Suprême prononce dans un sens contraire à nos vues^ et qu'EUe nous exonère ainsi de toute responsabilité en ce qui regarde cette division de notre diocèse, nous avons pour devoir d'obéir et de respecter la décision qui a été rendue, et nous accomplissons ce devoir comme il convient à notre charge de pasteur. Nous nous conformons avec une entière soumission aux volontés du Saint-Siège comme nous avons la conscience de l'avoir toujours fait, et nous espérons que Dieu nous accordera tout le mérite de cette obéissance pleine et entière, comme il veut bien nous laisser la satisfaction du devoir accompli.
Nous ne doutons pas. Nos tràs chers Frères, que vous ne soyez de même pleinement soumis et obéissants en tout point à la décision pontificale ; et c'est là notre ardent déî^ir et notre volonté formelle. Puisez donc dans vos sentiments de foi chrétienne et dans votre dévouement connu à l'Eglise Catholique, tout le respect et toute la vénération qu'il convient de donner toujours aux volontés suprêmes du Vicaire de Jésus-
Christ, en qui reposent le premier soin des âmes et la plus haute soMicitude des intérêts spirituels de tous...
Quant à vous, Nos très chers Frères, au milieu desquels nous devons continuer nos travaux apostoliques, soyez bénis de votre zèle pour le bien, et des consolations que vous nous donnez ! Que jamais votre esprit chrétien et catholique ne se démente ! Soyez toujours remplis de ce respect et de cette soumission à l'autorité, qui sont la garantie de l'ordre, le gage de la paix et le bonheur des familles et de la société.. ► »
Le sacrifice était donc consommé I Sœur Marie du Précieux Sang envoie à son parrain une belle croix couverte de fleurs. Il la remercie, le 25 août 1885, en ces termes :
Ma chère Nièce. — Tu m'envoies une croix chargée de fleurs. Elle me portera bonheur. Vois-tu, la croix sert à crucifier et après le crucifiement vient la résurrection î Toute épreuve est une croix, et doit par conséquent être suivie de sa récompense. C'est pour cela que dans les douleurs de l'épreuve, il faut regarder en avant et attendre avec confiance la récompense qui suivra. C'est ce qui me soutient et me console, en ce moment.
La division de mon diocèse me cause une douleur analogue à celle d'un père qui voit sa famille se séparer ; mais le bon Dieu ne manquera pas de me donner une compensation qui me dédommagera avantageusement de ce sacrifice.
Il faut donc ne pas s'en affliger plus qu'il n'est nécessaire, et se réconforter par une plus grande fidélité et confiance en Dieu, qui ne permet point que l'homme ne soit tenté au-delà de ses forces et qu sait toujours lui faire trouver avantage de l'épreuve.
J'ai déjà une compensation, dans l'amélioration considérable de ma santé ; ce qui me donne le moyen de supporter bien plus facilement les misères du moment.
Puis, ma chère nièce, il y a une chose qu'il ^e faut jamais oublier dans les temps de tribulation ; ce sont des nuages qui passent, le vent les emporte plus ou moins vite ; mais il y a toujours le vieux ciel, le beau ciel bleu que les nuages rendent plus pur et plus beau et qui demeure toujours.
La tempête, qui passe présentement, aura donc bientôt — plus tôt qu'on ne pense — son terme ; et le vieux ciel reparaîtra plus charmant que jamais ! Qui sait, c'est peut être ce beau ciel bleu que le bon Dieu réserve aux derniers jours de ma vieillesse? Soyons donc sans inquiétudes, continuons à prier avec ferveur, et attendons avec confiance ce que nous réserve la divine Providence.
Et maintenant que le sacrifice imposé se trouve accepté et consommé, si, pour Teffet des contrastes ou des ressemblances, il était permis à un profane de rapprocher ce fait
navrant de l'Histoire Canadienne, de la Divine Tragédie qui domine toute l'Humanité, nous serions grandement tenté de ramener en un cadre restreint^ sur un même plan suggestif et accessible, le Sacrifice des Trois-Rivières et le Drame immortel du Golgolha.
Sauf, bien entendu, la mesure respective des personnages et la distance infinie qui les sépare^ Fune des victimes étant d'ailleurs l'inimitable Modèle de l'autre, nous les trouvons tous les deux extraordinairement doués, humbles, doux, pleins de bonne volonté, et tout parés des plus aimables ver^ tus. Ils sont, de plus, puissants par la parole, redoutables au mal par l'esprit de leurs œuvres. Cependant leurs exemples éclatants ont le tort de confondre les flambeaux éteints qui veillent dans l'obscurité sur les Tabernacles.
C'en était trop! La jalousie s'éveille, l'envie souffle la colère, et la crainte de comparaisons fâcheuses entretient la haine dans des coeurs insensibles.
L'ennemi se contente d'abord de tourner en dérision le Messie comme l'apôtre qu'il estime des censeurs trop sévères ; il ne veut pas les écouter, encore moins les suivre; il préfère les accuser et, avec de sauvages clameurs, les traîner au Prétoire !
Ici une vile populace abusée par les princes de ses prêtres exige la vie sauve d'un assassin contre la tête de son Roi, qui a déçu de grandes illusions par son apparente médiocrité. Le juge s'étonne de l'aveuglement de la foule, de l'acharnement des accusateurs ; mais, après tout, s'estimant hors de cause et ne discernant d'ailleurs rien du plan divin, il accorde à regTet le bandit à ses protecteurs, abandonnant sans enthousiasme à ses bourreaux le Juste méconnu, qui se trouve être le Maître et le Sauveur du monde.
Là, au contraire, un peuple reconnaissant, serréautourd'un clergé fidèle, implore pour son premier Pasteur, protection et justicei Face à cette défense sympathique se tiennent des accusateurs voilés et étrangers. Honteux de leurs moyens, implacables dans leurs fins, ils s'adressent au juge toutes rancœurs rentrées, toutes promesses et menaces étalées.
Le juge intègre dédaigne les promesses comme les menaces, mais il a foi dans les opportunes combinaisons; et il est en présence de deux malheurs entre lesquels on le réduit à choisir. Il lève les yeux au ciel et sachant que le Maître reconnaît partout les siens, il bténit tendrement et croit devoir abandonner l'innocent à la grâce de Dieu.
Et voilà pourquoi, comment les Trifluviens désolés virent un jour surgir au pied du Golgotha une nouvelle croix dont
le pur éclat était un radieux reflet de la grande croix du Calvaire : de ces deux croix solidaires se répandirent dès lors sur eux une douce lumière et de grandes consolations.
M^"" des Trois-Rivières perdit en ce moment la dernière sœur qui lui restait et sœur Marie du Précieux Sang s'était empressée de le consoler. L'oncle et parrain afl'ectueux lui répond le 18 octobre 1885 :
Ma chère Nièce. — En effet, le bon Dieu a rappelé à lui le dernier membre de la famille qui me restait dans le monde, ma très chère sœur Marie- Anne, ta bonne et tendre marraine.
Depuis une couple d'années, je remarquais qu^elle s'affaiblissait et perdait de son embonpoint. Cependant, elle jouissait d'une bonne santé et ce n'est que depuis peu qu'elle a éprouvé des dérangements d'estomac qui l'ont réduite à une extrême faiblesse et ont fini par ne plus lui permettre de prendre aucune nourriture. Elle s'est éteinte comme une lampe qui a consumé toute son huile.
J'ai eu la consolation de lui faire visite pendant cette maladie et de la trouver en parfaite connaissance. Elle avait déjà reçu les derniers sacrements et s'en rappelait très bien. Elle a vu venir la mort sans crainte et aussi sans douleur. Elle a rendu le dernier soupir sans effort et sans agonie, comme une personne qui s'endort.
J'ai la confiance qu'elle s'est endormie du sommeil des justes et que le Seigneur l'a reçue dans sa grande miséricorde. La bonté de son cœur, sa douceur, sa piété^ les souffrances qu'elle a endurées, pendant si longtemps, sont des motifs bien fondés pour nous donner l'espoir qu'en laissant cette vallée de larmes, elle est entrée dans un monde meilleur.
Ton vieux père que j'ai vu, lors de mon avant-dernier voyage à Sainte-Anne, a perdu complètement la vue. Cependant, Elzéar m'a dit qu'il est bien d'ailleurs. Je n'ai pu aller lui faire visite cette fois, parce que le train des Trois-Rivières devait arriver trop tôt.
Pour moi, ma santé se soutient très bien.
Je m'aperçois cependant que les années m'appesantissent. Mais, c'est dans l'ordre, et il faut suivre le cours ordinaire de la nature. Bientôt, il me faudra aussi entrer dans la voie de mes pères, aller les rejoindre dans la terre des vivants, avec la grâce du Seigneur...
Et voici la fin d'une année douloureuse entre toutes; M^"^ Laflèche ne l'oublie pas en écrivant à sa filleule le 29 décembre 1885 :
Ma. chère Nièce. — Je reçois avec plaisir et reconnaissance les bons souhaits et les belles étrennes que tu m'envoies. Merci des paroles sympathiques que tu m'adresses, au sujet des épreuves par lesquelles il a plu à la divine Providence de me faire passer dans le cours de l'année i885. En effet, i885 est bien l'une des plus rudes années que j'ai eu à
traverser. Mais il faut se consoler. A quelque chose malheur est bon. Et, si nous avons reçu avec bonheur les biens de la main de Seigneur, . pourquoi n'en supporterions- nous pas les épreuves?
Voilà ce que disait le saint homme Job, il y a trois mille ans. J'ai donc en efïet supporté, sans trop de peine, cette rude épreuve et ma santé, bien loin d'en souffrir, n'en est devenue que plus florissante.
Rien de mieux non plus pour nous faire comprendre la vanité des choses de la terre et la vérité de ces paroles de l'Ecclésiaste : « Vanité des vanités ! tout n'est que vanité, si ce n'est d'aimer Dieu et de le servir lui seul ! »
C'est là l'un des plus précieux avantages de l'épreuve : détacher le cœur des choses d'ici-bas et l'accoutumer à placer son bonheur dans la jouissance de biens que personne ne peut nous ravir malgré nous. Mais, même ici-bas, ces épreuves ne sont pas sans compensation. Ce sont des nuages qui passent, et le vieux ciel bleu reparait plus pur et plus serein. Je regarde donc, avec confiance, l'avenir ; et j'attends des jours meilleurs, quand l'heure de la Providence aura sonné.
Sois sans inquiétude et continue à prier le divin Cœur de Jésus qui sait si bien compatir à toutes nos misères...
Sœur Marie du Précieux Sang se laisse aller aux lamentations et son parrain l'en réprimande le 25 août 1886 :
Ma chère Nièce. — Je te dirai que tu es un peu trop sensible aux épreuves qu'il plaît à la divine Providence de m'envoyer. Que sont ces épreuves en comparaison de ce que tant de saints évêques ont eu à souffrir? Que sont elles en comparaison des persécutions atroces auxquelles sont en butte tant de courageux missionnaires de la Chine, du Tonkin, de l'Annam ?
Et notre Saint-Père le Pape lui-même, que n'a-t-il pas à souffrir depuis son avènement au souverain Pontificat?
Ce que j'ai à souffrir n'est qu'une bagatelle en présence de ces grandes tribulations.
11 faut donc dire avec le saint homme Job : « Dominas dédit; Dominus ahstulit, sit nomen Domini benedictum. Le Seigneur me l'avait donné, le Seigneur me l'a ôté ; que son saint nom soit béni ! »
Et les apôtres, eux, se réjouissaient de ce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir la contumélie pour le nom de Jésus 1
En vérité, ma chère Nièce, je te dirai que c'est une nouvelle école où j'ai appris à mieux comprendre les exemples du divin Sauveur et les enseignements qu'il nous donne dans son saint Evangile 1 Puis, avec la grâce de Dieu ces choses deviennent faciles à supporter.
Ainsi, ne t'en afflige point davantage et continue à bien prier. Remercie aussi la Révérende S"^ Robby du bon souvenir qu'elle veut bien me conserver devant le Sacré-Cœur de Jésus et dis à votre très honorée
Mère Supérieure qu'en retour de ses bons souhaits et ceux de sa communauté, je prie le Seigneur de vous avoir toutes en sa sainte garde...
Combien naturellement et fréquemment dans ses peines et ses douleurs imméritées^ M^'' des Trois-Rivières se rapprochait ainsi du saint homme Job, dont il méditait le complet dénuement et vénérait la confiance parfaite en Dieu. Il s'efforçait de suivre cet exemple précieux dans ses propres tribulations, adorant lui-même dans la plus profonde humilité de son cœur meurtri les desseins secrets, mais toujours adorables de la Providence, soit qu'elle comble l'homme de sensibles bienfaits, soit qu'elle ae contente de l'abreuver d'amertume et de tristesses. Sans doute, sa tète blanchie s-ous les rudes frimas de l'adversité opiniâtre s'inclinait parfois sous les rafales des contrariétés, de même que la frondaison des bois semble s'affaisser sous les foulées de la tempête déchaînée ; et ce n^était là, cependant, chez lui, qu'une sorte d'hommage rendu, non pas à la brutalité du mal, mais à la sagesse, à la puissance de son divin Maître qu'il voyait à la source des causes pour en régler les effets selon ses vues souveraines.
Quand donc, après des coups que la malice d'hommes pervers avait voulu décisifs, mortels, on le croyait enfin accablé et sans recours, il demeurait, à la stupéfaction d e tous, inébranlable sur la brèche, tel le chêne séculaire au milieu de la forêt inaccessible qui le préserve des tour mentes balayant les montagnes ; il restait là debout, ferme, presque souriant en pleine tempête et disant : Seigneur, non la mienne, mais votre volonté sainte, toujours !
C'était, en effet, pour lui une raison de résignation sereine quand, à bout de forces, il regardait son modèle, le pauvre sublime, le saint homme Job, sur le trône de ses misères inénarrables. Il Ty rejoignait dévotement par une pensée compatissante, fraternelle ; près de lui, sans trouble ni colère, il attendait à son tour amis dédaigneux, ennemis féroces et rimplacable tentateur.
Et tandis que les plus élevés de ses persécuteurs verront, à la fin de leurs jours, leur esprit superbe sombrer dans la folie. Dieu lui donnera, comme au saint homme Job, une longue vie, gardera sa noble pensée épanouie comme son grand cœur, et lui accordera un retour de bonheur. Son peuple fêtera dans une allégresse surabondante les grâces du ciel qui feront visiblement l'auréole de &on front radieux. Il en bénira lui-même Dieu avec effusion et, dans sajoie inespérée, il écrira à sa filleule bien-aimée, le 23 décembre 1892:
Ma chère NrÈGE. ~ Les fêtes de mon jubilé épiscopal ont été pour moi, une véritable jouissance ; cependant comme toutes les belles choses de ce bas monde, ça passé vite ; c'a été comme une trouée dans un ciel nuageux ; mais qui m'a néanmoins laissé entrevoir quelque chose du beau ciel bleu, image si douce, ancienne et toujours nouvelle du véritable ciel où règne le bon Dieu avec ses anges et ses saints.
Ma plus grande consolation dans les épreuves de cette pauvre vie, et mon véritable bonheur, depuis quelques années surtout, c'est d'étudier avec soin ce que la foi nous apprend de ce séjour de l'éternelle béatitude.
J'ai toujours aimé l'étude des sciences naturelles et surtout celle de l'astronomie qui nous parle si éloquemment de la puissance, de la sagesse et de la bonté du Créateur. Le prophète royal le proclame solennellement dans le i8« psaume : « Cœli enarrani gloriam Dei ei opéra maniiam ejiis annuntiat firmamentum. Les deux racontent la gloire de Dieu et le firmament proclame l'ouvrage de ses mains ! « Quels n'auraient pas été la vivacité et la profondeur de ses sentiments, s'il avait pu contempler ce beau ciel avec les instruments dont disposent les astronomes modei'nes !
Eh bien, ma chère nièce, ce que sont les merveilleux télescopes pour les astronbraes modernes, la foi l'est pour les âmes chrétiennes ; elle leur permet de sonder la profondeur et les merveilles du ciel des anges et des saints, comme les astronomes sondent les merveilles du ciel qui abrite les hommes et tout ce qui a vie ici-bas. En contemplant ces beautés toujours nouvelles, nous aimons à nous rappeler ces paroles de saint Paul qui en avait contemplé les beautés et goûté les douceurs, dans son ravissement jusqu'au troisième ciel. « L'œil de l'homme n'a point vu, son oreille n^a point entendu, et son cœur, goûté la beauté, la douceur et la grandeur des biens que Dieu réserve à ceux qui l'aiment et sei vent fidèlement ! »
Quel motif plus puissant et quelle consolation plus solide que cellelà, pour nous soutenir dans les courtes épreuves de cette vie passagère...
Cette inclination vers les sciences naturelles, l'astronomie en particulier, M^^^ Laflèche la ressentit, en effet, toute sa vie. Quand il organisait, à Nicoiet, tout un système planétaire, il ne faisait que mettre en évidence et placer sous les yeux de la jeunesse l'objet de ses constantes méditations : la majesté de Dieu démontrée par la splendeur de ses œuvres visibles. Ce goût, s'il n'y avait pas pris naissance, s'était, du moins, singulièrement développé en lui durant nombre de belles nuits étoilées, au cours de ses longs voyages dans le désert à la poursuite des âmes sauvages. Ces nuits, passées en plein air, étaient aussi bien sans fraîcheur l'été que glaciales l'hiver sous la tente ! Mais quels ciels prodigieux ! Que le dôme ce-
leste lui apparaissait sublime ruisselant de tous les mondes semés dans les espaces silencieux ! Il rêvait alors en fouillant les mystères de l'infini. Plus tard davantage encore, au milieu de ses angoisses, cet attrait naturel l'emportait dans la même immensité, au milieu des mêmes mondes roulant du même mouvement dans les mêmes espaces lumineux ! Quand tout passait et changeait dans le cadre restreint où s'agitait l'homme mortel, sous ses yeux, l'ensemble de la création, dans son ordre constant et merveilleux, continuait l'hymne enchanteur de l'amour des mondes envers Dieu Tout Puissant, créateur de toutes ces merveilles.
Aimant donc les espaces sans bornes et les mondes qui les peuplent, à chaque peine, à chaque malheur, du fond de sa détresse comme de son bonheur, la belle âme de M^^ des Trois-Rivières s'élançait vers ces cieux qui ne cessaient d'être étoiles. Et plus son âme s'élevait ainsi au-dessus des êtres petits et malfaisants, au-dessus des choses vaines de la terre, plus tout ce qu'il fuyait se réduisait pour lui, s'atténuait, s effaçait enfin dans la confusion de choses disparues ! Et ce serait de ces vanités des vanités, de ces imperceptibles riens qu'il souffrirait jusqu'à l'accablement!
Il secouait plutôt sa peine et, pénétré de l'infinie Majesté de son Dieu qu'il servait avec toute la générosité de son cœur, il reprenait toujours sa tâche, résolu à la parfaire jusqu'à son dernier soupir, dans l'ordre et la mesure voulus par la Providence elle-même.