CHAPITRE XXII
M*"" Laflèche réorganise son diocèse diminué et encourage M»"^ Grandin dans la protection des Métis et des Sauvages, menacés par la pénétration ontarienne. — Les Ecoles du Nord-Ouest. — Fermeture de l'hôpital des Ursulines des Trois-Rivières. — Nouveau voyage à la Rivière-Rouge pour la consécration de la cathédrale de Saint-Boniface. — Requêtes en faveur des Ecoles et de la langue française au Manitoba. — Encore quelques lettres intimes.
L'ennemi reprochait à Ms"" Laflèche son attitude rigide dans une opposition, toujours irréductible, à leurs projets subversifs de l'ordre moral chrétien ; aussi ses enseignements si fermes donnés lors des élections et surtout à l'occasion de l'Encyclique Humanum genus.
En effet, alors que M^'^ Taschereau, dans un Mandement reproduit dans les Voix Canadiennes et resté célèbre sur les bords du Saint-Laurent, s'aventurait à proclamer qu'il ne fallait voir dans la franc-maçonnerie canadienne qu'une association inoffensive d'hommes épris de liberté et de philanthropie ; M^*" des Trois-Rivières, dans un Mandement non moins fameux, démasquait cette secte hypocrite et dénonçait ses méfaits répétés, ses tendances pernicieuses. Il faisait mieux : il prenait texte de cette Encyclique pour donner dans sa cathédrale une série de 15 conférences. M. l'abbé N. Caron, professeur au Séminaire des Trois-Rivières, sachant que son évêque ne se souciait pas d'écrire ses discours pour la postérité, suivit ces conférences plus en sténographe avisé qu'en auditeur résigné à d'éphémères jouissances de l'esprit. Il eut ainsi le bonheur de conserver ces discours que nous avons reproduits dans les Œuvres Oratoires de M*"* Laflèche et dont nos lecteurs y pourront cueillir les fruits et goûter les charmes. Ils y trouveront aussi TEncyclique de Léon XIII et le Mandement fort remarquable de M"' des Trois-Rivières qui la promulguait en la commentant.
Dans ses 15 Conférences, l'orateur expose l'autorité des
documents pontificaux; signale les deux camps qui divisent riiumanité ; dit la nécessité de la religion pour l'individu, pour la société domestique et pour la société civile. Il considère ensuite la religion au point de vue historique ; traite de la Providence, de la Résurrection, de la Révélation, et arrive à la question brûlante des doctrines fondamentales de la Franc-maçonnerie comparées à celles de l'Eglise catholique, ce qui le conduit tout naturellement à étudier le fondement de la société domestique, les sources de Tautorité de la société civile. Il aborde la question de l'éducation qui passionnait alors l'opinion à la suite des entreprises de la secte condamnée. Il parle aussi en termes inspirés de la vocation des hommes, enfin du droit de propriété et conclut la série de ses instructions par l'examen critique de l'organisation de l'Eglise à laquelle s'oppose l'organisation secrète de la Franc-maçonnerie.
A ces 15 Conférences^ il faut joindre trois autres faites ég; loiTioT:' n In cathédrale, où l'évêque prenait la parole presque chaque dim.anciie qu'il passait dans sa ville épisccpale. Elles traitent des biens temporels de l'Eglise qu'il examine dans l'origine et la fondation de l'Eglise catholique, et il établit l'immunité de ces biens. Le tout forme une véritable somme contre l'esprit, les tendances et les entreprises des ennemis de l'Eglise, et contre les cœurs défaillants qui contribuaient alors parleurs concessions intolérables à des réalisations inadmissibles.
A cette époque, et c'était l'actualité même de ces manifestations oratoires, les sectaires conjurés préparaient des attentats contre les écoles confessionnelles dans le domaine de l'enseignement qu'ils voulaient neutre en matière de religion, indifférent en morale ; les mêmes ennemis de l'Eglise s'efforçaient aussi de disposer des Biens des Jésuites pour une destination contraire à leur origine comme aux intentions des donateurs.
Enfin son sacrifice étant consommé et son diocèse divisé au gré do ses contempteurs, M*' Laflèche se remit résolument à l'ouvrage. Il parcourait le champ qui lui restait à ^altiver ; il en étudiait les ressources et les besoins nouveaux, s'appliquait à améliorer le sort des paroisses en plein exercice ou à convertir en nouvelles paroisses les missions qui, en se peuplant, lui donnaient des espérances ; il multipliait les couvents, ou plutôt les écoles confiées à des religieuses, les classes qui pouvaient favoriser le zèle des Frères des Ecoles chrétiennes, et toutes les œuvres capables d^assurer le bien matériel et moral d'un peuple dans son ensemble bien
intentionné et croyant. Avant la division de son diocèse, il avait créé une quinzaine de paroissesaujourd'hui florissantes ; après cette division, il en créera encore autant qui ne le deviendront pas moins, et ce fut une partie seulement de la bénédiction des cieux qui fécondait ses derniers labeurs.
Mais ses soucis d'avant son épreuve la plus douloureuse, comme ceux qui lui resteront fidèles après, ne l'empêchèrent jamais de jeter les yeux au-delà du sillon qu'il fertilisait de ses sueurs. Sa pensée, par exemple, était constamment attachée aux pas des missionnaires, ses anciens compagnons, ou de ceux de leurs aides comme de leurs successeurs.
Le progrès qui causa la révolte des Métis et des Sauvages entamait la Prairie ; il la pénétrait : les rails se déroulaient rapidement en rubans continus jusqu^à Saint-Bonilace, ils s'allongeaient déjà bien au-delà, ramifiaient de-ci de-là, et de divers côtés menaçaient les solitudes des Montagnes Rocheuses, avec rintention de gagner en hâte le Pacifique luimême.
Fallait-il se réjouir d'une pénétration si rapide, de cette prise de possession définitive qui déversait dans les déserts de la veille les avant-gardes des foules du lendemain, avec des fièvres de tous genres, et des passions de toutes natures!
M^"^ Grandin, évoque de Saint-Albert, à vrai dire, tremblah de toute la sollicitude de son âme pour les pauvres Sauvages et les Métis, un jour révoltés, Fautre jour accablés et dont les héros furent ou seront pendus sans pitié pour résistance illégale aux entreprises de la civilisation.
M^"" Taché, aidé de M^"" Laflèche, avait fait pou: T.('',pine d'abord et fera pour Riel ensuite de louables, m is inefficaces efforts et, hanté par des visions de désordre^ qui pouvaient se répéter et provoquer, après la démora]* ation, des répressions plus funestes encore, il gémis it sur les épreuves que réservait peut-être à son Eglise : lissante un avenir incertain. Il avait donc de noirs pre sentimeats, éprouvait décidément de seci^ètes terreurs. ^ s stamboats qui sifflaient sur les rivières ; ces lobomoli\ ^ qui allaient assombrir l'horizon; tous ces engins nouveau. , dont le fracas se rapprochait, il en avait peur. En vain ini disait-ou que les distances s^effaceraient, que Fapostolat en deviendrait plus facile ; il ne Toulait pas être rassuré. P.^ar lui, la civilisation violente, c'était la mort du Sauvage, mort temporelle et mort spirituelle. Les chemins de fer et let bateaux à vapeur lui apparaissaient comme les véhicules du vice, des mauvais journaux et des fausses doctrines, surtout de l'eau de feu, poison pour les corps, ivresse pour les âmes. Les
Sauvages disparaîtraient, les familles après les individus, et les tribus après les familles !
Le bon évêque communiquait ses alarmes à M^' Laflèche qui lui répondait déjà en 1882 et le lui répétera dans la suite :
J'ai toujours eu comme un pressentiment que Tavenir des missions sauvages du Nord-Ouest était très important, non pas à cause de ces sauvages eux-mêmes, qui semblent condamnés à disparaître partout ; mais à cause de ceux qui viendraient après eux et que je croyais devoir être la race métisse qui leur est certainement supérieure. Mais voici que l'on voit, plus clairement, les plans de la Providence : c'est à la race blanche qu'elle livre, aujourd'hui, ces vastes territoires et les missionnaires qu'elle a envoyés d'avance sont là prêts à jeter les semences de la divine parole au milieu de ces populations qui arrivent de tout côté. Je ne crains pas de le dire, l'organisation de l'Eglise catholique en ces contrées est un fait tout providentiel, préparé pour le salut d'un nombre d'âmes, et pour l'avenir religieux de ce pays. Courage, cher Seigneur, vous verrez de vos yeux cette transformation et vous serez le Joseph chargé de distribuer le froment de vie éternelle à ces nombreuses populations. Ce sera un bonheur pour moi, j'espère, de pouvoir y contribuer en vous envoyant du secours. »
« Je crois bien, comme vous, que les Sauvages doivent disparaître, répondait W Grandin, mais je voudrais les envoyer au Paradis ».
Ms"" Grandin mourut en 1902, après avoir vu la réalisation de la prophétie de Mg^ Laflèche ; et s'il n'a pu envoyer tous les sauvages au paradis, il y a rejoint, sans doute, un grand nombre.
Mais à la suite du peuple nouveau accouru dans le Nord- Ouest^ jusque-là abandonné à l'apostolat périlleux des missionnaires, arrivaient les pasteurs protestants de l'Ontario. Ils ne craignaient plus d'être scalpés ou traités d'autre façon aussi malcommode. Ils s'établissaient donc dans les missions fondées par les admirables pionniers de la foi catholique que nous avons vus à l'œuvre, surtout sur les réserves^ véritables enclos, accordées aux rois déchus de la Prairie qui achevaient ainsi de mourir dans une séquestration, pour eux, intolérable. Les accapareurs du sol étaient aussi, pour la plupart, des Ontariens. Ces sectaires fanatiques conservaient leurs préjugés, leurs haines; ils n'étaient que trop tentés d'étendre en ces pays neufs la guerre de religion qui rendit si orageux le mariage mal assorti qu'une métropole soucieuse de l'avenir avait un moment imposé entre le Haut et Bas-Canada. Toutes les vexations et les misères que M.^^ Guignes et Mg' Duhamel eurent à subir dans l'Ontario,
Mg^ Taché et M^^^ Grandin commençaient à les expérimenter dans le Manitoba et les futures provinces de TAlberta et du Saskatchewan. Ici comme là, la lutte s^engageait particulièrement sur le terrain de l'éducation de l'enfance métisse et sauvage. L'or, les présents, la morale facile faisaient les adeptes du protestantisme. Le sectarisme se manifestait d'ailleurs contre les catholiques de toutes manières, sous toutes les formes : il était, du reste, au pouvoir et il en profitait pour asservir les consciences.
Nous sommes là à l'origine de la troublante question des Ecoles du Nord-Ouest canadien qui fit écrire à Ms' Taché tant de pages éloquentes, pousser à M^'' Grandin tant de gémissements et faire à M^^ Laflèche tant d'appels vigoureux p.our émouvoir la charité, pour assurer le respect des Traités. A cette question vitale, nous avons consacré les tomes vii et VIII des Voix Canadiennes, auxquels nous renvoyons le lecteur pour tous documents et commentaires.
Nous insistons ici, seulement, sur le parti-pris des Ontariens-presbytériens, qui, voulant par la conquête politique et morale du Nord-Ouest, asseoir définitivement leur prédominance dans toute la Confédération canadienne, cherchaient aussi par tous les moyens à entraver l'évangélisalion catholique des Métis et des Sauvages. A cette fin ils établirent, au mépris des Actes et des Traités, le régime scolaire de 1882. La Constitution et les Traités reconnaissaient naguère les écoles confessionnelles, publiques ou séparées. L'école publique était du culte de la majorité de la population, dont la minorité avait droit à son école séparée selon les convenances de son propre culte. Les écoles indistinctement avaient droit à des subventions proportionnelles à leur population scolaire.
Les Ontariens changèrent, dans lapratique, l'esprit et même la lettre des Traités. Ils s'arrangèrent de telle façon, en effet, que les écoles catholiques, bondées d'enfants sauvages^ étaient privées de tous subsides à côté d'écoles protestantes vides qui absorbaient la totalité des crédits scolaires ! La
fmrtialité allait même jusqu^à la persécution inhumaine. Sur eurs réserves de terres, les sauvages recevaient des secours en nature, surtout de la viande de bœuf. Or, c'était non pas ce morceau de pain, mais cette tranche de viande qui était en jeu, c'est-à-dire l'unique moyen de subsister pour des malheureux qui ne demandaient pas à la terre Tindépendance de leur vie misérable. De par la volonté des protestants, les sauvages catholiques enverraient leurs enfants au pasteur, sinon point de bœuf pour eux ! On leur enlevait leurs outils,
leurs bêtes ; en d'autres termes on leur disait brutalement: crois ou crève. Beaucoup mouraient, en effet, de privations lentement, douloureusement, attendant de la main secourable, mais dépourvue, du missionnaire le temps de prendre la direction du paradis.
Les Sauvages étaient étroitement cantonnés, sans droit de sortie à moins d'autorisation ; des fonctionnaires trop zélés allaient jusqu'à prétendre parquer les missionnaires euxmêmes pour limiter leur action à certaines réserves et confier les autres aux ministres de divers cultes, tant était en faveur la liberté de la race déchue ! éclairée l'intelligence des intérêts moraux de ces fantômes fuyants qui disparaissaient comme leur Prairie elle-même.
« On aurait dit, écrivait M?" Grandin, qu'une injustice, commise par un membre du gouvernement, devenait justice », et fatigué du feu continuel de cette guérilla, l'évêque de Saint-Albert s'en plaignit au commissaire des Sauvages, disant: « Depuis trente ans, nous évangélisons les Sauvages au prix de bien des souffrances, et au milieu des dangers. Nous sommes habitués aux épreuves. Les tracasseries et les injures dont nous sommes victimes se changeraient-elles en persécution ouverte, que nous ne reculerions jamais d'un pas. » L'agent répondit simplement qu'il fallait observer les clauses du traité; mais précisément, cet Evêque, comme Ms"^ Taché, se plaignait de ce qu'on Tobservait si peu.
Ms"" Grandin, qui ne péchait pas par défaut de franchise, s^adressa alors au ministre de l'Intérieur, en ces termes :
« Je n'aime pas à constater le mal : c'est seulement lorsque je ne puis plus reculer devant l'évidence que je retire ma confiance. Eh bien I Monsieur le Ministre, vous me forcez à croire que j'ai eu tort d'avoir confiance en vous, parce que vous pouvez corriger les griefs dont je me plains, et vous les augmentez. Il ne m'est plus possible de faire supporter la responsabilité aux commissaires, agents et autres officiers. Evidemment, ils reçoivent un mot d'ordre, et ce mot d'ordre, d'où peut-il venir? Cette persistance à ne tenir que des employés protestants auprès des réserves n'est évidemment pas sans arrière-pensée. Il faut bien me rendre à l'évidence. Je constate, par une foule de preuves, dont j'espère vous donner les détails, que, c'est un parti-pris chez le Département Indien de nous maltraiter, je pourrais dire de nous persécuter ; et ce Département se personnifie en vous, parce que vous en êtes la tête.
« Constatant ce parti pris de nous maltraiter, nous devons, de notre côté, prendre le parti de nous défendre. Je ne voi:3 le moyen de le faire qu'en publiant les mille taquineries et injustices dont nous sommes les
viclimes. Je devrêi/dans ce cas, faire connaître l'abus (féloyal que vou»» avez fait d'une de mes lettres en ne la publiant pas en entier et, pjr là même, en lui donnant un sens tout autre que celui qu'elle aviul CH réalité. 11 me sera pénible d'en venir là, mais je crois, eu conscience, que c'est un devoir de ma charge et je reculerai d'autant moins devant ce pénible devoir que ma carrière est plus proche de sa lin. Bientôt, sans doute, je devrai aller rendre compte à Dieu, le seul que je craigne en réalité, de mon administration, et je tremblerais de paraître devant Lui en administrateur infidèle. C'est donc mon plan bien arrêté et je n'y renoncerais que si on me rend justice. »
Il prépara un mémoire détaillé, bien nourri de faits, au sujet des tracasseries du Département Indien, et le soumit à M**" Laflèche, et aux autres évèques.
]\P^ des Trois-Rivières lui répond :
« Les faits, nombreux que vous citez prouvent à l'évidence qu'il y a eu deux poids et deux mesures pour les missions protestantes et les missions catholiques. Tandis que l'on favorisait visiblement les premières, on a refusé bien des fois, aux secondes, l'aide et le secours auxquels elles avaient droit.
« Les choses ont été poussées quelquefois jusqu'à une véritable persécution contre vos pauvres sauvages catholiques. C'est là une violation flagrante de la Constitution de notre pays, qui garantit, à tous ses sujets, là liberté religieuse. L'ensemble des faits et leur enchaînement font voir qu'il y a un véritable plan habilement suivi pour opprimer, peu à peu, et ruiner les missions que vous avez fondées avec l'aide de vos dignes et zélés coopérateurs depuis plus de quarante ans, au prix de tant de dures privations et de tant de dangers, au milieu de ces natioûs barbares. Vous avez largement contribué à adoucir les mœurs cruelles de ceux mêmes qui sont demeurés infidèles jusqu'à ce jour.
« Vous êtes, naturellement, le père et le protecteur de ces pauvresenfants du désert qui ont embrassé la foi catholique, et je comprends combien cette conduite, de la part d'hommes, à qui, avec vos missionnaires, vous avec rendu de si grands services pour l'administration gouvernementale de ces vastes régioas, a dà al'iïiger votre cœur d'é- ■vêque et d'apôtre ! Vous avez donc rempli un devoir sacré devant Dieu et devant les hommes en prenant avec tant de courage et de constance, la défense des droits religieux de ces infortunés sauvages, en rédamant devant les autorités fédérales robservalion rrdcb des eo-gagements cou^ tractés solennellement envers eux parde^ iraités et par des lettres offi^ cieiles. »
Lorsqu'on 1883, les évoques du BasS-Canacla se réunirent à Québec, M*'' Grandin sollicita la faveur de se faire entendre par l'assemblée et il plaida devant elle la cause de ses pauvres
sauvages. M»' Laflèche et M*^'* Duhamel d'Ottawa, toujours unis pour soutenir fermement les meilleures causes, l'approuvèrent chaleureusement. Ils l'appuyèrent avec tant de fermeté et d'éloquence que l'archevêque de Québec se décida à envoyer une lettre collective à toute la Province pour recommander les Ecoles du Nord-Ouest à la générosité du peuple chrétien. Mieux encore, les évoques réunis, dans une lettre commune, recommandèrent le vaillant évêquede Saint- Albert et ses œuvres au gouvernement fédéral.
Néanmoins, la persécution dans le Nord-Ouest comme dans le Manitoba ne faisait sans cesse que gagner en étendue et en violence ; les droits les mieux établis étaient méconnus, les libertés les plus chères, menacées : « L'histoire fidèle et complète du travail lent et sourd de tout un monde acharné à la destruction de nos écoles, écrivait alors l'hon. M. Forget, plus tard lieutenant-gouverneur des Territoires, serait curieuse à faire et nombre drames candides seraient, certes, plus qu'étonnées si Ton faisait à chacun sa part de responsabilités. »
En attendant cette satisfaction, qui paraissait lointaine, M?"" Grandin exahala ses plaintes dans une lettre publique aux archevêques et évêques du Canada :
« Le parti catholique français, disait-il, a des droits qu'on ne peut lui ravir sans injustice ; il a même des droits à la reconnaissance de ce parti fort et puissant qui tient à l'opprimer. Ne sont-ce pas, en effet, les Canadiens-Français et les Métis qui ont rendu possible la colonisation du Nord-Ouest, qui ont facilité les rapports des blancs avec les sauvages, qui sont encore aujourd'hui le vrai trait d'union entre les uns et les autres ? Mais la reconnaissance, le souvenir même d'une obligation n'est pas, paraît-il, la vertu des puissants ; il faut, nous, minorité, nous résigner à ne plus compter dans la société, trop heureux si on nous permet de vivre comme des parias et des vaincus. Malgré une certaine dose d humilité que je m'efforce de cultiver en moi, il m'en coûte^ cependant, pour moi et pour les miens, de me résigner de vivre à ces conditions. »
A la lecture de cette lettre M^'' Laflèche, qui s'entendait en vaillance, s'écria : « Oh ! le brave cœur ! » Et il envoya toutes ses félicitations à Févêque de Saint-Albert :
« Courage, cher seigneur, disait-il, ne vous laissez pas abattre par les difficultés sans cesse renaissantes sur vos pas. Est-il étonnant que le démon mette tout eu œuvre, pour paralyser vos efforts, quand on considère l'importance de la cause à laquelle vous travaillez ? Il
s'9.git de l'avenir religieux de cette immense contrée qui sera habitée par des millions d'hommes avant cinquante ans. »
« Nous ne sommes point des hommes politiques, lui écrivait-il un autre jour, mais nous avons un intérêt sacré à protéger, à défendre, auprès des gouvernements, et avec la grâce de Dieu nous n'y manquerons pas; nous userons de tous les moyens légitimes que nous donne la Constitution de notre pays, pour atteindre efficacement cette fin sacrée.
« Le maintien de la langue française, comme langue officielle, sur le même pied que la langue anglaise, la protection des missions catholiques contre toutes les tentations du fanatisme sectaire, à l'ombre de l'autorité gouvernementale, sont des choses garanties par la Constitution du pays et tellement essentielles pour nous Canadiens-Français qu'elles rallieront tous les députés de notre nationalité, sans distinction de partis, comme un seul homme, quand il s'agira de les défendre contre d'injustes agresseurs. Courage donc, et regardons l'avenir avec confiance quel que soit le nombre de nos adversaires. »
Cette altitude virile était familière à M^*^ des Trois-Rivières; il l'eut vis-à-vis de tous les contempteurs des droits acquis et légitimes ; envers ceux qui bouleversaient l'opinion et les intérêts catholiques au Manitoba ; envers ceux qui détruisaient l'œuvre de civilisation des missionnaires dans les Territoires non organisés, comme en face des protestants d'Ontarive, en collaboration étroite avec M^" Duhamel ; contre les libéraux du Bas-Canada, en dépit de l'hostilité de leurs protecteurs inattendus. Cette attitude tenait du caractère même de l'évêque des Trois-Rivières, attitude naturelle, constante qui fit la parfaite unité de sa vie remarquable à tant de litres divers. Elle explique l'acharnement d'un grand nombre contre sa personne et ses œuvres. On l'attaquait parce qu'il était un drapeau et une doctrine, et il avait nécessairement pour ennemis jurés tous ceux qui répudiaient ses couleurs et ses enseignements, conformes aux instructions de TEglise.
M^"" Laflèche portait à ses communautés religieuses un particulier intérêt. Il cultivait avec amour celles qu'il trouva établies*; il s'évertuait à les développer, à leur amener des concoure utiles ou nécessaires. Sous son administration apparurent ou se multiplièrent les établisements des Frères des Ecoles chrétiennes, de l'Instruction chrétienne, des Frères du Sacré-Cœur et des Frères de Saint-Gabriel ; ceux des Sœurs de la Providence, du Précieux Sang, du Bon Pasteur, des Ursulines, des Sœurs de l'Assomption et des Sœurs Grises d'Ottawa. Nous avons vu ailleurs ce qu'il fit du Collège et du Séminaire des Trois-Rivières.
On lui reprocha, cependant, la fermetuVe de F Hôpital desservi par les Ursulines des Trois-Rivières, nécessité qu'il dut subir.
Les Ursulines sont cloîtrées ; les soins qu'elles prodiguaient aux malades étaient intelligents et maternels ; mais, faute de subventions suffisantes, cette fondation devenait de plus en plus onéreuse pour leur communauté qui n'y pouvaient plus suffire, d'autant moins que Topinion publique marquait sa préférence pour les sœurs hospitalières de la Providence installées aux Trois-Rivières. Les Sœurs de la Providence sont ^équivalent des Filles de Charité de France : elles soignaient dans leur hôpital qui était fréquenté ; elles soignaient à domicile et distribuaient elles-mêmes leurs consolations et leurs secours. La subvention accordée par l'Etat, et qui devait se répartir proportionnellement entre les deux hôpitaux de la ville, ne pouvait suffire ni à l'un ni à l'autre, et l'hospitalisation chez les Ursulines, vu le petit nombre de leurs malades, était d'un prix trois fois supérieur à celle des Sœurs de la Providence. Loin de pouvoir attendre une subvention plus forte, il fallait prévoir une réduction de celle allouée jusque-là, et les Sœurs Ursulines réclamaient pourtant, mais en vain, le remboursement d'environ 40.000 fr. d'avances consenties par elles, et une subvention plus appréciable à l'avenir.
Dans cette situation qui devenait critique, M^"^ Laflèche prescrivit une enquête et se ht faire un rapport détaillé sur les comptes de Thôpital des Ursulines ; puis, sur l'avis unanime de son Conseil et sous la menace d'une fermeture d'office, l'évêque dispensa les Sœurs de subir plus longtemps le fardeau d'une œuvre onéreuse et sans avenir. Il leur abandonna, cependant, à titre de compensation les biens de l'hôpital que les Ui'sulines fermèrent d'elles-mêmes.
Elles ne pouvaient pas ignorer ce que le D"" Ross, premier ministre, avait dit à M. Sévère Dumoulin, protecteur des Sœurs de la Providence, à savoir : « Si M*' des Trois- Rivières ne veut pas prendre sur lui la responsabilité de fermer l'hôpital, le gouvernement la prendra, lui. »
C'est le résumé de cette histoire qu'on voulut convertir en une affaire : et c'est une histoire de 1866 !
Ce que M»'* Laflèche savait faire en toutes circonstances, c'était prendre selon besoin des initiatives généreuses, hardies ou énergiques : il avait le courage de tenir le langage, de faire le geste que comportaient les situations connues, et de prendre ensuite toute la responsabilité de ses paroles comme de ses actes. Il le faisait d^autant plus aisé-
ment qu'il ne visait que la vérité et la justice, que la volonté de Dieu et le salut des hommes, auxquels il apportait la lumière avec charité.
En faisant ainsi tout son devoir avec des intentions pures et des considérations d'un ordre élevé, il lui arrivait, néanmoins et même nécessairement, de secouer des torpeurs, de redresser des torts, de réprimer des errements, de contrarier des appétits, de décevoir des ambitions. Il avait alors le mérite de ne mettre en ligne de compte ni les récriminations, ni les lamentations, ni les entremises complaisantes, ni les pressions qui se donnaient des airs protecteurs. Il avait ses buts déterminés par son devoir, et il ne tendait qu'à les atteindre par des voies droites et des moyens avouables. Son intégrité était l'heureuse contre-partie de son esprit de pauvreté et de son réel désintéressement.
Tout comme M^' Bourgel, en maintes choses son maître et son modèle, il apportait le plus grand soin à la formation de son clergé, à l'étude de son troupeau. S^il connaissait admirablement le caractère, les mérites de chacun des membres de son clergé, au cours de ses visites pastorales il s'efforçait d^acquérir une connaissance parfaite de Tesprit et des besoins de chaque paroisse. Et c'était ensuite pour lui un souci, dont il ne se déchargeait sur personne, de savoir quel pasteur convenait au troupeau à conduire ; et ses choix, faits avec le désir de procurer le bien des âmes et la gloire de Dieu, étaient acceptés avec confiance et se trouvaient généralement être heureux.
Illustrons ce trait du caractère de M^"" Laflèche par le choix qu'il fit de M. Bochet, curé de Sainte-Anne de la Pérade, paroisse natale de l'évêque comme du prêtre que celuici lui destinait.
M. Bochet fit ses études au Séminaire de Québec et les termina en 1858. Ses succès furent tels et la confiance qu'il inspirait si grande, que ses supérieurs lui confièrent la classe de cinquième avec 55 élèves, plus la charge de salle et la surveillance du dortoir. Ce faisant, le séminariste suivait les cours de théologie morale. Ce fut le labeur d'une année, suivie d'études reposées dans la solitude du Grand Séminaire.
M^'' Gooke ramena ce sujet d'élite dans le diocèse des Trois-Rivières et l'ordonna prêtre en 1861. Il fut vicaire à Saint-André d'Acton. Là, conjointement avec son curé, il desservait les paroisses de Saint-Théodore d'Acton et de Saint- Fulgence de Durham. L'année suivante il était transféré et desservait Saint-Hippolyte, Sainte-Gatherine de Wotton et Saint-George de Windsor. En 1864, une trombe détruit à
Warwick église, presbytère et trente-quatre foyers ; la désolation était grande, on envoya aux sinistrés pour les réconforter M. Bochet, connu par ses talents divers, par son énergie et sa bonté. Il réussit à merveille, mais au prix de grands sacrifices et de durs labeurs. Quand tous les plâtres sont secs et les paroissiens heureux, M. Bochet est nommé curé à Tingwick pour recommencer un travail ingrat avec une parfaite bonne volonté. Il se croit rivé enfin ! et uni indissolublement à sa paroisse, où il était déjà depuis quinze ans. Il ne demande rien, ne cherche pas un autre sort ; mais son évèque connaissait sa vertu, son œuvre.
Sainte-Anne de la Perade était une des plus belles paroisses des Trois-Rivières; elle était enviable et devint vacante. Il fallait pourvoir à son service. M^"" Laflèche examine les titres des titulaires possibles avec la seule préoccupation de donner à des âmes affligées un guide sûr, et il appelle M. Bochet pour lui offrir cette cure, lui laissant, après mûre réflexion, la liberté d'accepter ou de refuser ce poste. M. Bochet justifie la confiance de son évèque en mettant dans sa conduite le même esprit que Tévêque dans sa direction : Décidez vous-même, Monseigneur, dit-il, votre ordre sera pour moila volonté de Dieu. — Allez donc, répond Tévêque, c'est Dieu qui vous a choisi.
Et, en effet dans tous ces choix et décisions, M^'' Laflèche apporta un tel esprit chrétien, qu^il pouvait répéter : Allez, mon enfant, c'est Dieu qui vous l'ordonne.
En 1885, Ms'" Taché revenait à Ottawa plaider la cause de l'infortuné Louis Riel, condamné à mort, et M^"^ Laflèche l'aidait à obtenir, faute de la grâce voulue, au moins maintes mesures réparatrices en faveur des Métis.
M&'^I. Bourget mourut en ce moment à la résidence Saint- Janvier au Sault au Récollet. M&' Taché prononça son oraison funèbre à la cathédrale de Montréal et les deux amis, qui lui survivaient, versèrent ensemble sur cette tombe fleurie par les plus belles vertus leurs pleurs et leurs prières.
L'année suivante, l'archevêque de Saint-Boniface revenait encore au Canada. Il annonçait ce nouveau voyage à Ms"^ Laflèche en ces termes, le 6 février 1886 : « Entre nous, ne soyez pas trop surpris si vous apprenez que je suis à Montréal au commencement de mars. Je ne suis point encore décidé. J'ai bien des raison de faire le voyage dans l'intérêt de mon diocèse et peut-être que ma présence dans votre province ou la capitale pourra être de quelque utilité à d^autres. »
Il faisait certainement allusion, entre autres choses utiles à d'autres, à la très active campagne défensive qu'il menait
ardemment en faveur de Ms^" Laflèche lui-même, pour lui épargner l'humilialion, surtout la profonde tristesse de la division de son diocèse. Nous avons produit quelques documents attestant cette intervention amicale, mais il en existe encore d'autres et de meilleurs qu'il nous importe, par pitié pour quelques-uns^ de passer sous silence.
Il venait aussi pour suivre de près, à Ottawa, les suites de la fameuse motion Landry : « Que cette Chambre (les Communes) croit de son devoir d'exprimer son profond regret de ce que la sentence de mort, prononcée contre Louis Riel, convaincu de haute trahison, eut été mise à exécution. »
M^^"^ Taché avait lui-même témoigné et laissé témoigner à Riel vivant, et à Riel exécuté, toutes les sympathies et toute l'aide désirables ; mais après les faits accomplis, il redoutait pour ces chers Métis eux-mêmes que leur attachement ne fut exploité et ne servît ainsi de prétexte ou de moyen pour entraîner le pays en des révolutions qui, « au lieu de défendre leurs intérêts, les compromettraient ».
Il savait quel intérêt Ms"" Laflèche portait, par continuation, aux Métis ; combien il avait combattu lui-même pour le respect de leurs libertés, de leurs biens. Il pensa devoir expliquer à son ami les raisons de son attitude nouvelle dont 1 avenir soulignera l'opportunité et la sagesse. Il écrivit donc à M^^"* des Trois-Rivières une longue lettre intime, destinée à la justification éventuelle de ceux qui croiraient devoir suivre l'archevêque de Saint-Boniface jusqu'à repousser cette inopportune motion Landry. De cette lettre nous ne citons qu'un passage dont les termes supposent la solidarité des intentions actuelles, la communauté des souvenirs, des deux vieux missionnaires du Nord-Ouest. La lettre est du 3 mars 1886 et M^"^ Taché y disait à son ami :
... Quarante années de dévouement à la cause des Sauvages et des Métis; toute une existence usée dans leurs intérêts me donnent la certitude que je suis incapable de sacrifier ces mêmes intérêts ou de faire quoi que ce soit qui, dans mes convictions les plus intimes, n'est pas à leur avantage. Que ceux qui ne pensent pas comme nous fassent quelque chose de ce que nous avons fait, et alors, mais alors seulement, ils auront le droit de s'étonner de l'attitude que je viens de vous indiquer...
La lettre se termine par ces paroles émues :
ce Qui aurait dit, il y a quarante ans^ quand, à pareille époque, nous faisions nos préparatifs de départ pour riie-à-la-Crosse, qui aurait dit que nous verrions ce que nous avons vu depuis, que nous éprouverions ce qui nous a si cruellement éprouvés ? Acceptons de la divine Provi-
dence tout ce qu'elle nous ménage ; pardonnons aux hommes toutes les peines qu 'ils nous infligent. Etroitement unis dans l'affliction comme dans la prospérité, prions l'un pour l'autre, afin de nous préparer aux joies qui ne connaissent pas de mélange. »
Cette belle lettre montrait fermement la voie à suivre au milieu de l'agitation des partis politiques qui cherchaient à profiter des circonstances douloureuses pour leur intérêt particulier. M»"" Taché recommandait aux catholiques du Parlement de mettre la cause métisse au-dessus des intérêts des partis, et d'appuyer ceux qui pouvaient et voulaient rendre justic < aux métis, en leur accordant de légitimes réparations ; et il en obtint de fort appréciables.
L'agitation révolutionnaire, qui avait fortement menacé l'ordre public et l'avenir des missions du Nord-Ouest, faisait désirer alors une réaction bienfaisante^ capable d'atténuer les rancœurs laissées par la malheureuse aventure de Riel. Ms"" Taché pensa que la consécration de sa nouvelle cathédrale en pourrait fournir l'occasion. Chose étonnante, vu les ressources limitées de la province, la cathédrale de Saint- Boniface réunissait enfin les conditions requises pour sa consécration solennelle; elle était en pierre et achevée; de plus, elle se trouvait libre de tout créancier ; deux autres églises du pays offraient les mêmes conditions : celles de Sainte-Marie de Winnipeg, et de Saint-Norbert.
Mg'' de Saint-Boniface voulait faire consacrer ces trois sanctuaires. Il invita M^" Fabre, évêque de Montréal, pour ces cérémonies ; d'abord, parce que sa santé lui interdisait d'y procéder lui-même vu la longueur de l'office, ensuite parce que le diocèse de Montréal avait procuré au Nord- Ouest le plus grand nombre de ses prêtres et missionnaires.
Les cérémonies prévues furent fixées aux 18, 22 et 25 septembre 1887.
On n'était plus au temps de M"'^ Laflèche, débutant à Saint- Boniface et à rile-à-la-Crosse, ni à celui de M^"" Deniers se rendant à Vancouver, et où il fallait soixante jours ici, quatre ou six mois là, enfin un an pour se rendre dans la Colombie britannique. Une voie ferrée allait maintenant de Montréal à Victoria en peu de jours et son matériel était confortable. Un wagon spécial fut mis gracieusement à la disposition des invités de M^"" Taché par le Canadian Pacifique Railway et ce fut M. Boivin, curé de Bedford,qui organisa l'excursion vers l'Ouest pour les personnes qui devaient accompagner M*'^ Laflèche à Saint-Boniface, où il était naturellement l'invité le plus sympathique.
Le convoi de M. Boivin comprenait M^'' Laflèche, qui te nait à partager les joies de son ancien compagnon de Tlleà-la-Crosse à la consécration des trois premières églises, de la Rivière-Rouge, le P. Augier, provincial des Oblats, et treize prêtres du diocèse de Québec. 11 arriva à Saint- Bonifacele 15 septembre, deux jours avant le retour de M^"^ Taché qui avait conduit M^' Fabre dans l'Ouest jusqu'à Vancouver. La ville de Saint-Boniface fit une spleridide réception à ces visiteurs, particulièrement à M^"^ Laflèche, dont le souvenir, après quarante ans, restait vivant surtout l'ancien théâtre de son héroïque apostolat.
« Les vieux voyageurs qui furent les compagnons du vénérable Evêque sont presque tous disparus, lui dit M . T. -A. Bernier ; effacés aussi sont les vieux sentiers de la prairie qui l'ont peut-être vu trébucher sous le poids de la croix, à l'instar du divin Maître. La plupart d'entre nous, nous ne sommes ici que d'hier. Cependant nous avons trouvé dans toute sa force le souvenir de M»^ Laflèche. C'est comme si quolqu'nrî en avait imprégné la nature, l'onde de nos rivières, l'herbe de nos prairies. Le Manitou du Grand Coteau, le confesseur de la foi vivent toujours parmi nou^;, par la force des bonnes œuvres, la gratitude des populations, et la fidèle affection de l'Archevêque de Saint-Boniface ».
Le 16, M^^ Laflèche et ses compagnons a allèrent jusqu'au Portage de la Prairie pour y recevoir et y saluer les deux archevêques revenant de leur lointain voyage ».
La consécration de la cathédrale eut lieu, selon le programme, le dimanche 18 septembre, a Commencée à huit heures du matin, elle finit à une heure de Paprès-niidi. La population toute entière de Saint-Boniface, grossie de bon nombre de catholiques et de protestants de Winnipeg et des environs, était là, suivant des yeux les mouvements multiples de l'Evêque consécrateur, ses encensements, ses aspersions, les onctions qu'il répandit sur les murailles, et les rites nombreux et symboliques par lesquels il entrait en posses-, sion de l'édifice. » « La cérémonie de la consécration fut suivie de la messe chantée par M. Duprat, à laquelle M'^'" Taché assistait paré au trône. Ms' Fabre et M?*" Laflèche assistaient au chœur avec une trentaine de prêtres. Après l'Evangile, le P. Augier monta en chaire et décrivit avec magnificence « la maison de Dieu, ce qu'elle est, les beautés surnaturelles qui la parent, les gloires et les grandeurs qui la couronnent et les grandes œuvres que Dieu et TEglise y accomplissent pour la sanctification des âmes et la civilisation des peuples.
Dans la soirée, le gouverneur de la province, le gouverneur de la Compagnie de la Baie d'tludson et les autres grands personnages du pays se rendirent dans les salons du palais archiépiscopal et vinrent présenter leurs hommages aux évêques et aux prêtres : « c était un hommage apporté à notre religion par le protestantisme lui-même. »
Le 20 septembre, M*' Laflèche se rendit à Saint-François- Xavier, dont il avait été plusieurs années le missionnaire. Il y administre le sacrement de Confirmation à 40 personnes. La population lui fit une réception enthousiaste.
M«^Fabre consacral'église de Saint-Norbert le jeudi, 22 septembre, en présence de M^"* Laflèche, d'une vingtaine de Erêtres et d^un immense concours d'habitants de Saint-Norert et de Saint-Boniface. Après la cérémonie, des adresses furent présentées à Mf^' de Montréal, à M^"* des Trois-Rivières :
« L'arrivée d'un prince de l'Eglise dans une paroisse, disait M. Brisebois à M?"* Laflèche, est toujours un événement qui remplit de joie tout cœur chrétien. Mais lorsque cet Evêque a été le premier missionnaire qui ouvrit cette paroisse, et qui revient après plus de trente ans assister à la consécration d'une église, bâtie là même où il a jeté les premières semences de l'enseignement religieux, cet événement inspire des sentiments plus profonds de bonheur et de reconnaissance. Le grain de sénevé que vous avez jeté en terre, a été béni et a produit un arbre dont vous pouvez aujourd'hui admirer les bienfaisants rameaux. Le temple qui vient d'être consacré est le couronnement de l'œuvre que vous avez commencée. »
La consécration de l'église de Sainte-Marie eut lieu le dimanche suivant, 25 septembre, avec le même cérémonial, au milieu du même enthousiasme. Et le lundi, M^' D^Herbomez et ses six compagnons, nouveaux venus, partaient pour la Colombie, tandis que M^"^ Fabre, M^'' Laflèche, le P. Augier et leurs compagnons retournaient aux Bas-Canada, « emportant dans leurs âmes le meilleur et le plus doux souvenir de tout et de tous ».
Les épreuves, loin d'affaiblir M»"* Laflèche, semblaient avoir retrempé son corps mortifié. Sans doute, et sa correspondance privée avec sœur Marie du Précieux Sang l'atteste, il ressentait bien de temps à autre de légers malaises qui exigeaient un court repos et quelques soins ; mais aussitôt qu'il se remettait à la peine ou en voyage, il se portait bien et sa vieillesse progressait sans à coups dans un labeur fécond qui lui rapportait des jouissances célestes dont il bénissait Dieu avec une sainte effusion.
Il avait passé la 71* année de sa vie militante, quand le 15 février 1889 le Saint-Siège, sur la demande de M^^^ Duhamel, son ami fidèle des bons et des mauvais jours, érigea le Chapitre et l'Université d'Ottawa, dont nous avons longuement parlé à propos de religion et de races. On avait élevé une statue à M.^^ Guignes, premier évêque d'Ottawa et au P. Tabaret, fondateur de TUniversité de ce lieu, et le 9 octobre suivant on allait dévoiler ces monuments, dus à la reconnaissance du peuple. M^^^ Taché voulait assister à la Fête, c'est dire que M&^ Laflèche devait y paraître.
Sur ces entrefaites la question des Ecoles du Manitoba et des Territoires se compliquait et s^'aggravait ; Tusage de la langue française était de plus en plus mis indûment en cause. Une violente tempête était prévue par l'acharnement même des partis, conservateur et libéral, en présence. Wilfrid Laurier, leader des libéraux, attaquait en tous lieux les conservateurs et il mettait leur fortune politique en péril sérieux par son obstruction et ses surenchères fallacieuses. En 1888, les libéraux Manitobains avaient remplacé pour la première fois les conservateurs au pouvoir^, avec Thomas Greenway, comme chef, grâce à leur promesse de laisser intact le régime des écoles séparées et de respecter l'usage officiel de la langue françaiise malgré la prédominance de Félément protestant en celte province. Les promesses solennelles faites à Mg'^ Taché furent reniées pour gagner la faveur des ennemis du catholicisme, et le régime odieux que nous avons exposé dans les tomes vu et viii des Voix Canadiennes fut imposé aux écoles, et la langue française fut proscrite. C'était une sombre tragédie qui suivait une comédie non moins repoussante : finie la liberté religieuse dans l'école et l'équité dans la distribution des subsides ; finie la libre diffusion de la Foi et le respect dû aux institutions de l'Eglise ; plusieurs fêtes particulièrement chères aux catholiques, fêtes légales d'après la Constitution dans la province du Manitoba, la Circoncision, l'Epiphanie, l'Ascension, la Toussaint et rimmaculée-Conception sont alDolies. La douleur de M^"" Taché était navrante. Il multiplia ses recours et ses requêtes, fit appel à ses amis dont il réclamait l'assistance dans sa détresse.
M^' Laflèche ne pouvait rester étranger à cette douleur, pas plus que son ami n'était resté indifférent à ses propres peines. Il était l'ami du secrétaire d'Etat pour les provinces ; il lui adressa donc une requête instante pour Fintéuesser au sort de la minorité catholique du Manitoba. De plus, il fit valoir qu'en celte circonstance il importait que l'épiscopat fit bloc
et se leyât en corps pour demander justice, attendu que FE-r glise souffrante du Manitoba était l'enfant glorieux de la province de Québec.
Sur cet avis, M»'' Taché rédigea une pétition ; Mg"" Taschereau la signa avec le plus louable empressement, après lui sept autres archevêques et vingt évêques. « Ces voix émues, s'élevant d'Halifax à Vancouver, frappèrent ensemble à la porte du Gouverneur général, à celle du Conseil exécutif, et aux portes du Parlement canadien pour demander d'apporter un remède à une législation pernicieuse et cela de la manière la plus efficace et la plus juste. »
Dom Benoît retient, dans sa Vie deM^^ Taché, que, de quatre requêtes en dehors de celle qui était particulière à M^"" Laflèche, trois furent rédigées par M»*" Taché, et la quatrième, la plus éloquente, la plus imposante, avait été faite, sur sa demande, par son ami des Trois-R4vières.
Nous avons sous les yeux les six volumes des Mandements, Lettres Pastorales et Circulaires à son Clergé de M^ Laflèche. Cette œuvre considérable est un monument qui donne la plus haute idée de la science comme du caractère de cet illustre prélat. Impossible de donner dans notre étude, forcément limitée, un aperçu d'ensemble de ce corps de doctrines irréprochables ; de cette action épiscopale énergique, vigilante, empreinte de la bonté, de la générosité d'une âme apostolique.
Nous nous sommes arrêtés, cependant, à quelques-uns de ces documents qui retenaient notre attention pour une cause ou pour une autre, et nous ne pouvons pas encore laisser de signaler son Mandement de 1890 par lequel il promulgue, en la commentant avec son ordinaire compétence, l'Encyclique de Léon XIII relative aux principaux devoirs des chrétiens.
Là, il dit aux fidèles le respect et Tobéissance qu'ils doivent à cette Encyclique dont il expose le sujet et dit la haute autorité. Il montre la cause des maux dont souffrent les sociétés modernes : la recherche erronée du bonheur dans les biens de la terre qui, par leur attachement, font mépriser les biens du ciel, d'où mépris de la religion qui entraine la ruine de la société. Il dit que l'homme appartient à trois sociétés voulues par Dieu : société religieuse et civile, société domestique, dont il rappelle avec le Saint-Père l'origine et la fin. 11 insiste sur le fait que FEglise est militante et que ses fidèles sont des soldats qui doivent défendre leur Eglise contre ses ennemis en agissant conformément à leur foi, avec obéissance et soumission à la direction du
Pape et des évoques, en s'opposant fermement aux institutions et aux hommes hostiles à la religion. Il traito des rapports entre TEglise et TEtat, expose les devoirs des parents dans l'éducation des enfants; le tout coule dans un style clair, persuasif, entraînant qui, venant d'un pasteur aussi vénéré, ne pouvait manquer de produire les meilleurs fruits de salut.
Et sinous jetons encore un regard dans sa correspondance privée de cette époque, nous trouvons qu'à une lettrede sœur Marie du Précieux Sang, le remerciant des soins qu'il a prodigués à son vieux père mourant, il répond cordialement le 7 janvier 1891 :
Ma CHERE NiècE. — Je te remercie de rappréciation qu€ tu fais des soins que j'ai pu donner à ta famille, à roccasion de la maladie et de la mort de ton vieux et cher père. Je n'ai fait en cela que mon devoir : car saint Paul dit que celui qui n'a pas soin des siens a renié la foi et est pire qu'un infidèle.
Le regretté a vu approcher, avec calme et confiance, ses derniers moments. Il a reçu en pleine connaissance tous les secours et consolations de la religion.
C'est là, pour toute la famille, le plus puissant motif de se consoler en pensant qu'il est arrivé dans un monde meilleur que celui où s'écoulent les tristes jours de la vie présente.
Le 47* anniversaire de mon ordination sacerdotale, que j'ai célébré lîier, m'amène naturellement, à la pensée, la brièveté et les misères de celte vie.
En effet, en repassant, dans ma mémoire, la route parcourue depuis miette époque, les stations où je me suis arrêté, tout cela me parait comme un rêve.
Et je comprends mieux ces paroles du saint homme Job : « L'homme vivant peu de temps est rempli de beaucoup de misères. »
Si je regarde en avant et à mes côtés, je vois qne le vide s'est fait partout. Ceux qui ont pris soin de mes premières années et m'ont procuré le bienfait inestimable de l'éducation — et ce sont ceux qui m'ont été les plus chers — sont morts.
A mes côtés, je vois que mes frères et sœurs, confrères de soutane et collègues dans l'épiscopat dont je suis le doyen depuis plusieurs années, ont également disparu. Et tout cela me semble un rêve de la nuit dernière. Voilà pour la brièveté de la vie. Voici pour ses misères.
Le long de la route, séparations pénibles, souvent douloureuses et quelquefois déchirantes ; misères physiques et morales ; égoïsme dégoûtant chez le plus grand nombre des hommes ; ingratitudes gratuites chez un grand nombre, abandon fréquent de la part de ceux dont on
devait naturellement attendre aide et support ; ajoute à cela les sollicitudes des responsabilités qui pèsent sur nos épaules, et tu auras la preuve que cette pauvre vie est en eflet remplie de beaucoup de misères! Oh ! qu'il est consolant en face de toutes ces misères de se rappeler que le juste Juge ne manquera point d'accorder son salaire à l'ouvrier fidèle, et au soldat, qui aura combattu légitimement, la couronne de la glorieuse immortalité.
A la même, le 12 mars 1891, il dit encore :
Sois sans inquiétude. L'indisposition que j'ai éprouvée, en décembre dernier, a disparu complètement et je suis bien, ayant bon appétit, bon sommeil et bon travail.
11 faut que les vieux donnent autant que possible bon exemple aux jeunes.
Peu après, il rappelle à sa nièce sa visite à Sainte-Anne de la Pérade. Au lieu de causer des futilités du pays natal à une personne qui pouvait encore s'y intéresser, il lui résume ses instructions et en profite pour en faire une excellemment pratique pour une bonne religieuse.
... Ma santé est excellente. Nous avons fait hier et avant hier un magnifique pèlerinage à la grande Sainte-Anne-de-Beaupré, au cours duquel j'ai pu donner deux instructions, avec la facilité et la vigueur du jeune âge, sur le pèlerinage de cette vie, qui n'est qu'un voyage de la terre au ciel. Je ne puis t'en donner ni analyse ni résumé^ ce serait trop long. Qu'il me suffise de te dire que je leur ai exposé que le chemin qui conduit au ciel est celui des commandements de Dieu, qui est figuré parles chemins ordinaires, où Ton voyage en voiture découverle, exposé à toutes les incommodités de la route et intempéries, etc. Mais qu'il y a un chemin plus direct, plus rapide et beaucoup plus sùr^, c'est celui de la pratique des conseils évangéliques, figuré par les chemins de fer, où l'on voyage à bien meilleur marché, dans des voitures perfectionnées, bien chauffées et qui nous mettent à l'abri de toutes les, intempéries des saisons ; mais qu'il n'est pas donné à tout le mondai: d'y avoir accès, seulement à ceux et à celles que Dieu y appelle. D'oùJ j'ai conclu que dans la vie commune, où l'on s'engage, par le baptême, à observer les commandements de Dieu, on s'en va au ciel qu petite ^ charrette, tandis que ceux que Dieu appelle à la pratique des !^ conseils évangéliques par les vœux de religion, s'en vont au ciel en Ç char palais. |;
Ainsi, ma chère nièce, remercie le bon Dieu de l'avoir donné une | si belle passe pour le ciel, et prends bien garde de ne point descendre ! de ton char avant d'y être arrivée.
Les années s'écoulent. Chaque anniversaire nouveau amène les félicitations et les vœux de sœur Marie du Précieux Sang. Voilà la 48** année du sacerdoce de M*"" Laflèche qui sonne ; et, selon son habitude, il fait un retour sur le passé et communique ses impressions à sa nièce, lui disant :
Il y a aujourd'hui quarante-huit ans que j'ai été fait prêtre, et j'ai [•certes bien des actions de grâces à rendre à Dieu pour l'assistance constante dont il m'a toujours entouré.
J'ai eu à parcourir un chemin long, bien difficile par temps. Pendant cette période, j'ai parcouru toute l'échelle sociale de l'humanité, depuis la sauvagerie barbare et sanguinaire des tribus du Nord-Ouest et de rOuestjusqu'au sommet de la civilisation chrétienne et catholique, dans sa plus solennelle et grandiose manifestation, au Concile du Vatican.
Entre les deux, j'ai rencontré ]& prétendue civilisalion moderne, qui a pris pour base le sable mouvant des opinions humaines, en laissant de côté le roc inébranlable de la parole de Dieu dont la vérité demeure inébranlable éternellement.
A mon grand étonnement, j'ai constaté que la pire de toutes les barbaries est celle de ceiiQ prétendue civilisation moderne, qui a la modeste prétention de se passer de Dieu, en faisant la guerre à l'Eglise, à ses orphelinats, à ses écoles religieuses, à ses asiles, à ses hôpitaux etc., toutes choses que les pauvres sauvages apprécient autant que les véritables enfants de l'Eglise. Voilà pourquoi j'ai toujours combattu, mais surtout depuis mon retour des missions, ces erreurs si funestes qui ruineraient l'ordre chrétien, s'il n'était soutenu de la force même, de Dieu.
Je remercie le Seigneur de m'avoir soutenu dans cette lutte, et je lui demande pardon des faux pas que j'ai pu y faire.
Vous pouvez et devez prendre part à cette lutte dans laquelle il ne psut y avoir d'indifférents. C'est surtout par la fidélité inébranlable à votre saint état qui, comme votre costume, est une prédication muette, mais à la foi très éloquente et persuasive.
Que de bien, que de conversions s'opèrent par le ministère de charitables et saiates religieuses dans les hôpitaux et autres institutions de charité.
Voilà ce que j'aperçois du haut de la montagne où je suis arrivé.