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CHAPITRE XXIII Heureuse vieillesse. ~ Fêtes Jubilaires

Les jours de M®"' Laflèche se multipliaient sans alourdir ses pas, sans ralentir le cours majestueux de sa pensée féconde, au milieu d'une riche floraison d'œuvres utiles dont la fraîcheur et les grâces printanières semblaient être le rayonnement de sa vieillesse heureuse. Les Trifluviens ne se lassaient pas alors de l'entendre dans sa cathédrale, de le contempler comme en extase dans la prière, ou de le voir toujours pressé portant un secours, une consolation dans un foyer chrétien ; et ils se sentaient fiers de cette persistante vigueur, de cette gloire que son générateur était seul à ignorer, tel un phare qui reste enveloppé d'une ombre discrète tandis que ses faisceaux lumineux répandent l'espérance sur les flots, jusqu'au milieu de la tempête. Ils n'étaient pas moins heureux que fiers. Ces jours prolongés qu'ils admiraient, ils les comptaient aussi pour qu'au nombre voulu ils justifiassent la manifestation de leur attachement filial et de leur bonheur.

Les Trifluviens attendaient ainsi 1892, pour fêter les noces d'argent épiscopales de leur évêque, qui fut si vaillamment, si douloureusement aussi, leur défenseur.

Mais, tandis que ses ouailles formaient de doux projets, une délicate pensée hantait M^"* Laflèche. Il avait près de lui et depuis si longtemps son grand Vicaire tout dévoué, Ch. 0. Caron, qui fut ordonné prêtre deux ans avant lui, et fut sa vie durant de fait ou de cœur le compagnon de sa propre existence ; il partagea à Nicolet comme aux Trois- Rivières ses joies, ses labeurs et ses douleurs, et lors de ses voyages lointains il l'avait remplacé avec prudence et honneur. Or, en 1892 aussi Ch. O. Caron verrait le cinquantième anniversaire de son ordination sacerdotale. Bien aue cette date-ci vint ([uelques mois après celle-là, M^'^ Laflèche estimait que l'amitié pouvait bien faire violence au temps jusqu'à rapprocher ces dates bénies pour tous les deux, afin de les confondre dans les joies d'un même anniversaire. Mieux encore, il ferait marcher l'avenir avant le passé pour que Ch. 0. Caron eût les prémisses de manifes-

talions sympathiques dont son propre jubilé ne serait que le prolongement: ii lui semblait que son cœur serait ainsi plus à l'aise! Pour le moins sa modestie trouverait son compte dans cet arrangement.

Afin de joindre l'honneur au plaisir, M^' desTrois-Rivières demanda au Préfet de la Propagande, le C"^ Siméoni, la dignité de Protonotaire Apostolique A. I. P. en faveur de M. C. O. Garon pour le jour de ses noces d'or.

Enfin, le 23 novembre 1891, le Chapitre de la Cathédrale des Trois-Rivières adressait au Clergé une circulaire annonçant pour le 25 février 1892 la célébration du 25® anniversaire de la consécration épiscopale de son évêque, ajoutant :

« ... Lors même que ce ne serait déjà une coutume très autorisée de célébrer avec pompe les noces d'argent de ceux dont la paternité spirituelle est si féconde en bienfaits, notre piété filiale nous aurait interdit de laisser passer celte circonstance remarquable, sans témogner avec éclat à celui qui est si justement notre Père en Dieu les sentiments de notre très vive reconnaissance, de notre vénération profonde et de notre inébranlable attachement. Chacun de nous sait, en effet, de quel lustre a été orné le front de l'Eglise trifluvienne pendant ces vingt-cinq années d'épiscopat deMs*' Louis-François Laflèche. Pour ne mentionner que les grandes hgnes du travail accompli, chacun se rappelle qu'à Touvertufe de la carrière du distingué Prélat, le siège épiscopal luimême était menacé de ruine par suite de circonstances très malheureuses. Ce siège a été raffermi sur sa base, et autour de lui, sous une impulsion pleine de vigueur et de justesse, les institutions diocésaines se sont accrues avec une rapidité étonnante, et sont parvenues aujourd'hui à un développement aussi complet qu'inattendu. De la chaire épiscopale ce mouvement de vie et de progrès s'est communiqué à toute les parties du diocèse. De nouvelles paroisses en nombre considérable ont été érigées et ont reçu une organisation stable et définitive, les églises des anciennes paroisses ont été pour la plupart renouvelées d !:is les conditions les plus avantageuses, des couvents, des écoles de Frères, des hospices ont été étabhs partout où le besoin s'en faisait se itir, et, n'eût été la cruelle épreuve des dernières années^ tout ce gratii travail d'organisation et d'accroissement se serait effectué sans ïcncontrer nulle part le moindre échec financier.

« Ce qui cependant est encore plus digne de remarque que cette prospérité matérielle, c'est ce progrès moral et intellectuel opéré par la diffusion constante des plus saines doctrines, par cette brillante floraison d'œuvres de piété, de charité et d'éducation qui ont couvert le sol diocésain, et par la défense énergique de toutes les causes chères à l'Eglise et à ia religion, dont les ré sultals n'ont pas même été le privilège exclusif du diocèse, mais se sont étendus au pays entier.

« Aujourd'hui que nous recueillons en paix les fruits d'un tel dévouement, ne pensez-vous pas, cher et vénéré confrère, que nous devions saisir avec empressement l'occasion présente, pour témoigner à la face de tout le pays de notre inviolable attachement et de notre profonde gratitude, envers celui qui a été ainsi pour nous le plus dévoué des Pasteurs ? Aussi, venons-nous avec confiance vous demander l'appui de votre bienveillant concours et de votre générosité pour l'exécution de notre programme. »

A cette fête préparée pour honorer ensemble M^*" Laflèche et son distingué Vicaire général, C. 0. Caron, les évéques canadiens étaient naturellement les premiers invités. En acceptant de s'y rendre ou en s'excusant de n'y pouvoir participer, ces prélats, avec unensemble touchant, se répandirent en éloges flatteurs, en félicitations attendries, dont le vieil évêque se serait trouvé flatté, s'il ne s'en était déclaré parfaitement indigne, sentiment d'autant plus méritoire en lui qu'il était d'une grande sincérité.

En cette circonstance le cardinal E. A. Taschereau devait être embarrassé.

Certes, la magnanimité envers un suffragant, le certain suffragant d'antan, envers un collègue chargé d'années comme lui-même, mais plus que nul autre pourvu de mérites et entouré de considération; la magnanimité, disons-nous, envers un homme aussi distingué, aussi vénérable, devait lui être chose facile et douce, d'autant plus qu'il avait des torts à réparer. Il faut le noter à notre grand regret, le cardinal Taschereau fut au-dessous de son rôle; il remplit mal sa tâche en écrivant à M^' des Trois-Rivières, le 21 janvier 1892 :

« Monseigneur, — Je suis très reconnaissant de l'invitation que vous m'avez envoyée d'assister à vos noces d'argent épiscopales et aux noces sacerdotales de Mg"" Caron. Si rien ne survient qui m'empêche, je me ferai un devoir de m'y rendre à temps. »

C'était le premier mouvement : il ira à la fête à moins de distraction ou de revirement. Voici le second mouvement : quelques jours plus tard. Son Eminence se découvre un malaise qui lui permet d'écrire :

« ... Mon médecin m'a recommandé de ne pas sortir avant d'être parfaitement guéri d'une troisième attaque de grippe dont je souffre, et comme je ne me sens pas bien proche de cette guérison, je n'ose pas vous promettre de voyager la semaine prochaine... Si je ne puis être présent de corps à vos fêtes, j'y serai au moins d'esprit et de cœur. »

Et enfin ce troisième et dernier mouvement du 23 février:

« Monseigneur, j'aurais été très content de pouvoir assister à votre fête et à celle de Ms"" Caron, votre V. G., mais la grippe ne me donne pas congé de faire le voyage. Une petite statue de Notre-Seignour, que je vous prie d'accepter, me représentera d'esprit et surtout de cœur, avec le souhait le plus sincère pour vous et pour votre V. G., ad maltos annos. »

Grippe opportune ! aimable messagère que cette statuette, compensation de tant d'injustices infligées et dont personne, aux Trois-Rivières, ne voulait alors se ressouvenir. Mais Mê"" Taché, archevêque de Saint-Boniface va résumer, en quelque sorte, au lieu et place du cardinal, les justes hommages de Tépiscopat canadien dont nous regrettons de ne pouvoir reproduire les nombreuses lettres de circonstances, touchantes et flatteuses, qui adoucissent la sécheresse de Québec. Ms' Taché écrivait donc le 19 février 1892 :

« Vénéré et bien cher Seigneur, — Le diocèse des Trois-Rivières est dans Tallégresse I Les vénérables Chanoines de sa cathédrale, son clergé si zélé, ses dévouées communautés, ses pieux fidèles, tous éprouvent un bonheur particuHer; ils célèbrent le jubilé de leur Père, de leur bien-aimé Pasteur.

« Comme il me serait doux et consolant d'être au milieu d'eux tous pour dire à celui qu'ils vénèrent mon respect affectueux et mon reconnaissant dévouement.

« Privé de cette consolation, j'ai celle de pouvoir me faire remplacer par le Rév. Père Lacombe, notre ami commun, et comme nous missionnaire des Sauvages du Nord-Ouest.

« Ces fêtes me reportent à une époque bien éloignée, tout en laissant à mon cœur le charme de l'amitié qui nous unit depuis quarante-six ans.

« Oui, Bien-Aimé Seigneur,je retourne souvent parle cœur et la pensée à cette Ile à la Crosse que nous avons tant aimée ensemble et où nous avons tant travaillé. Je vous y vois, au milieu de nos nombreuses privations, retenu par la maladie et dominant le tout par l'énergie de votre volonté, et égayant notre position par l'amabilité toute spéciale qui caractérise vos relations avec ceux qui ont l'avantage de vivre près de vous.

« Dieu, qui vous gardait pour les grandes choses que vous avez accomplies, vous a rendu la santé, et notre bien-aimée patrie et l'Eglise du Canada bénéficient des dons si excellents qui vous ont été prodigués. Vivez, cher Seigneur, encore de nombreuses années. Je vous souhaite des jours heureux, d'autant plus volontiers que votre bonheur est le mien, et que vos joies comme vos peines nous sont communes.

Privé du bonheur de dire la sainte messe déjà depuis plus de quatre

semaines, j'espère que j'aurai cette consolation la semaine prochaine ; si je puis monter au saint autel le jour de votre jubilé, c'est pour vous que je le ferai, pour demander à Dieu qu'il vous garde, qu'il éloigne de votre âme généreuse les épreuves qui ne Tout déjà que trop visitée, qu'il vous récompense dès ici-bas de ce que vous avez souffert pour lui et qu^l couronne votre vie par le bonheur du Ciel. »

Oh ! non, dans Fallégresse de jours heureux pour tous les hommes aimant le bien et ses consolations, fussent-elles tardives, nul ne pensait à faire des reproches à celui qui avait fait tant souffrir ce vaillant héros arrivé aux abords de la tombe ? Mais cet homme prudent avait gardé le souvenir du P. Braum et des noces d'or de M^' I. Bourget ! Plutôt que de courir une nouvelle aventure, il bénissait la grippe qui le dispensait d'honorer publiquement sa victime, triomphante malgré tout, malgré lui, par le plein d^années que la Providence lui accordait, par de sensibles fayeurs et les bénédictions de FEglise.

Si Tépiscopat américain fut unanime à exalter Ms^ Laflèche, en cette circonstance, le clergé canadien de son côté se montra littéralement enthousiaste. Nous avons lu nombre de lettres émues qui parvinrent aux Trois-Rivières de tout le Dominion et de diverses parties des Etats-l^nis où s'étaient réfugiés les émigrants franco-canadiens. Les citer, les résumer même est impossible. D^une d'entre elles on aura une idée des autres ! C'est Bernard O'Reilly qui écrivait de New- York, 1051, Park Avenue, le 9 février 1892:

Monseigneur, — Ce serait bien pour moi la plus joyeuse des fêtes que celle de votre 25^ d'épiscopat, d'autant plus que vous avez eu l'heureuse idée de célébrer en même temps les noces d'or de notre ami et compagnon, M^"* Garon. Jugez donc du profond regret que j'éprouve de me voir dans Timpossibilité d'accepter votre aimable invitation 1 Monseigneur, je ne vous ai jamais vu depuis le jour mémorable où vous célébriez votre première messe à Saint-Roch de Québec, et où je vous adressais mes adieux du haut de la chaire.

Quant à notre cher Olivier, je ne me souviens point de favoir jamais rencontré depuis le jour où lui et M Thomas Garon recevaient la prêtrise et où je recevais à leurs côtés le diaconat.

Il y aura bientôt 5o ans de cela. Quel bonheur s'il nou^ était donné de célébrer ensemble cet anniversaire de notre prêtrise, aux lieux mêmes où se passèrent nos années de studieuse préparation I

Ge golfe immense de cinquante ans de travaux et d'épreaves, qui sépare l'entrée de notre carrière sacerdotale de sa fin nécessairement prochaine, n'a pu effacer de mon âme la vive et chère image de mes

bien-aimés compagnons, ni affaiblir Tamour que je porte à voire Canada, — à Québec et à son Séminaire, la mère nourricière de mon âme, à ^Nicolet et à Saint-Grégoire où je reçus le don divin du caractère sacerdotal, et aux Trois-Rivières où j'exerçai durant quinze jours le ministère sacré pour la première fois. Car, le jour même où je dis ma première messe, il me fallut remplacer M. le grand Vicaire Cooke, allé à Québec faire sa retraite annuelle.

Lieux à jamais chers à mon cœur, peuple canadien que j'aime toujours d'un amour de prédilection, que ne m'est-il donné de vous revoir après une si longue séparation I

Vous, Monseigneur, j'ai suivi avec un intérêt d'ami et de frère votre carrière d'apôtre et d'évêque. C'est à Rome, en 1 885-86, pendant que j'écrivais la vie de notre glorieux Léon XIII, que j'apprenais au Vatican, de la bouche de M^"^ Boccali et d'autres, les détails de vos héroïques travaux et souffrances chez les féroces Sioux Ce Kont des hommes comme voua doat la parole et surtout les exemples ont transformé ces loups dévorants en vrais chrétiens. Et combien, de retour au 80*1 natal, de miracles de zèle, de patience, de dévouement n'avez-vous pas faits au milieu de ce bon peuple confié à votre ministère pastoral î Que j'aimerais de le voir, au milieu de ces fêtes prochaines, prodiguer les témoignages de son amour, de sa vénération, de sa filiale reconnaissance, à Votre Grandeur et à cet ami fidèle, qui a si longtemps porté la partie principale de votre fardeau î

Jouissez, Monseigneur, jouissez avec votre digne collaborateur de l'hommage si précieux, si profond, si sincère que ces cœurs dévoués de votre peuple et de votre clergé vont déposer à vos pieds. Est-ce là l'écho prophétique de la voix du Maître divin, Eage serve bone et fidelis ?... Ah ! qu'il daigne vous garder bien des années encore pour votre troupeau chéri ! Qu'il vous conserve tous deux l'un à l'autre, amis de jeunesse et compagnons inséparables dans la lutte pour Jésus-Christ et son Eglise !

Cette lettre est pour mon cher Olivier comme pour vous, Monseigneur. Nous voilà réunis d'esprit et de cœur après cinquante ans d'absence. Priez tous deux pour moi, vieux soldat de la vérité catholique, qui n'attend que l'ordre d' en-haut pour déposer ses armes. Et de près et de loin, veuillez me croire toujours...

Citons encore cette Ultre cîu Vicaire Général C. A. Marois, de Québec :

Mon cher Moxsieur le Chancelier, — Je voudrais pouvoir assister aux fêtes religieuses qui se célébreront aux Trois-R^ivières à l'occasion du jubilé épiscopal de S. G. M^"" Laflèche et auxquelles vous avez eu la gracieuseté de m'inviter.

De tous ceux qui y prendront part, je ser lis saas doute un des plus

grands admirateurs du héros delà fête comme aussi je suis un de ceux qui lui porte le plus de vénération et de respectueux attachement. Mais si les devoirs de ma charge m'empêchent d'y assister, je serai au moins d'esprit et de cœur pour partager l'allégresse universelle, la jubilation de tous les assistants, et les élans d'amour, de respect et de vénération qui se manifesteront en celte solennelle circonstance trouveront tous un bien fidèle écho dans mon âme. Avec vous je porterai au pied du trône de Dieu l'hommage de ma reconnaissance pour les bienfaits accordés à ce grand évêque, et je demanderai la prolongation d'une vie qui vous est si chère et si précieuse.

Gomment pourrait-il en être autrement ? Comment oublier que Ms"" Laflèche, à peine âgé de 26 ans, à la suite d'un cours d'études des plus brillants, avec une intelligence supérieure, des talents variés, une éloquence entraînante, avec toutes les espérances d'une brillante carrière et l'assurance des honneurs que donnent, même dans l'Eglise, la supériorité du talent et le charme de la parole, a fermé les yeux à tous les côtés séduisants de la vie pour les porter vers les sacrifices de la vie de missionnaire dans les régions alors inhospitalières du Nord-Ouest. Partez, jeune lévite, vous emportez avec vous l'admiration de nos cœurs ; laissez-nous baiser vos pieds et vous adresser les paroles de nos saints livres : Quam speciosi sunt pedes evangelizantiam pacem^ evangelizantium honal Pendant douze années, votre vénérable évêque d'aujourd'hui s'est fait alors Tapôtre et le frère des pauvres enfants des bois se soumettant à leurs coutumes, à leur genre de vie et à leur nourriture parfois si repoussante, s'imposant des privations et s'exposant à des misères qui l'ont rendu infirme comme nous le voyons aujourd'hui ; Oh I que d'enthousiasme j'ai éprouvé en entendant cet apôtre, portant dans ses membres les glorieuses blessures de son apostolat, nous prêcher dans nos chaires l'amour de l'Eglise, le respect de ses saintes lois et nous tracer de main de maître les caractères de la vraie liberté des enfants de Dieu I

Je ne puis rappeler ici tous les faits dignes d'éloges de son laborieux épiscopat ; M»"" Laflèche est pour nous le véritable apôtre dont la voix a retenti jusque dans nos contrées les plus lointaines, un pasteur agréable à Dieu, sacerdos magnas qui plaçait Deo et voilà pourquoi son nom est en bénédiction, benedictionem dédit illi.

Vos fêtes, cher Monsieur, seront grandioses parce qu'il y régnera un grand enthousiasme et une vive sym^^thie provoqués par tous ces souvenirs que je viens de rappeler. Célébrez avec un légitime orgueil ce Père bien-aimé de vos âmes qui fut tout d'abord un prêtre selon le cœur de Dieu, sacerdos aller Chrisias et un pontife fécond en bonnes œuvres, virtutum opifex et qui a été un pasteur irréprochable parmi son peuple, pastor bone in populo !

Je fais des vœux. Monsieur le Chancelier, pour que vos fêtes répondent aux désirs de votre cœur, et puisque je nepourrrai y assister,

veuillez être l'interprète de mes regrets auprès de S. G. et agréez mes sincères remerciements de m'y avoir invité.

C'est une heureuse pensée, dont je vous félicite, d'unir dans la gloire et les réjouissances d'une même fête, le chef et le lieutenant, l'évêque et le grand vicaire ! Puisque celui-ci a partagé les labeurs incessants, le dévouement, les sollicitudes et les épreuves du pasteur du diocèse, il est juste aussi qu'il partage ses joies et ses allégresses I

M«^ Marois ignorait, quand il écrivait cette lettre, que la complaisante grippe de son archevêque lui ménagerait le réel plaisir d'assister à ce jubilé et d'apprendre lui-même au vieil évoque^ que le Saint-Siège venait de l'élever à la dignité enviable de prélat assistant au trône pontifical et de comte romain. Il vient aux Trois-Rivières en compagnie de Benjamin Paquet^ alors Supérieur du Grand-Séminaire de Québec.

Certes, ces deux témoins du cardinal Taschereau n'eurent qu'à se laisser gagner par l'afTectueux et ingénieux enthousiasme de tout le peuple des Trois-Rivières, pour trouver de leur côté des paroles sympathiques ou pour être portés à les renouveler comme M^"* Marois s'y prit très cordialement en des termes chaleureux.

Nous avons donné un aperçu assez documenté de ces fêtes jubilaires dans les Voix Canadiennes^ tome vi, ch. II, et nous y renvoyons nos lecteurs, les priant de s'arrêter un instant au discours original et cordial du bon P. Lacombe, représentant de M§^'' Taché et délégué par Ms"" Grandin, tous les deux empêchés à leur grand regret.

Ces fêtes furent, dans leur ensemble harmonieux, ce qu'un euple généreux et reconnaissant, uni à son clergé, pouvait es imaginer et les réaliser. Pour en augmenter la signification et les splendeurs, en dehors du flot de lettres de louanges qui arrivèrent de tous côtés, disant les regrets sincères d'amis qui ne pouvaient accourir, il y avait grande foule aux Trois-Rivières ; et, à la joie des convives présents, l'Eglise et l'Etat attentifs, par leurs représentants autorisés, prenaient une large part à ces démonstrations.

Les institutions et les communautés étaient également eu fête. Elles s'ingénièrent de toutes façons à faire de ces jours bénis des souvenirs inoubliables. Mais, c'est à la cathédrale que la joie du peuple se manifesta avec le plus d'intensité. La messe pontificale surtout fut impressionnante par sa solennité et son recueillement, par les nobles paroles que le P. Fiévez prononça pour glorifier le sacerdoce dans sa mission, et M^^'Laflèche dans ses œuvres.

En descendant de Tautel crosse en main, mitre en tête, tandis qu'au-dedans éclataient les fanfares et s'élevaient les chants au milieu de l'enthousiasme de la foule, et qu'audehors les cloches à toute volée redisaient le bonheur de l'Eglise des Trois-Rivières, M^'' Laflèche gagna majestueusement son trône pour entonner le Te Deum et entendre enfin l'adresse de son Chapitre. (]'était son cher O. Caron qui devait la lui lire. Cependant le bon vieillard, ébranlé par tant et de si douces, mais si fortes émotions, en est incapable, et c'est le chanoine Cloutier, aujourd'hui évêque et successeur de M*"^ Laflèche, qui le remplaça. Il lut d'une voix émue :

MoîîSEiGNEUR. — L'Eglise trifluvienne est aujourd'hui dans la jubilation. Pasteurs et troupeau, réunis autour de votre personne vénérée, comblés d'honneur par laprésence d'illustres Archevêques et Evoques, de vénérables dignitaires ecclésiastiques, d'un nombreux clergé, et de personnages éminents venus de toutes les parties du pays et de l'étranger, nous célébrons à l'envi l'heureux événement que la Divine Providence a voulu préparer par une longue suite de miséricordieuses faveurs. Vingt-cinq années d'épiscopat, c'est, en effet, pour le chef d'un diocèse un témoignage d'approbation qu'il reçoit de Dieu, et pour son troupeau la marque d'une prédilection qui a peu d'exemples.

En réveillant les souvenirs de votre jeunesse, Monseigneur, il nous est facile de discerner le soin particulier, avec lequel la Providence vous a préparé à cette glorieuse et bienfaisante carrière dans la plénitude du sacerdoce. Fortes études dans l'une des premières maisons d'éducation du pays, expérience dans l'administration et dans le gouvernement des hommes puisée sous le même toit, haute école de vertu et apprentissage de tous les dévouements et de tous les sacrifices dans de lointaines et pénibles missions, voilà les principaux moyens que le Ciel a pris pour ^développer en vous les puissantes facultés dont il vous avait doué, et former ainsi l'esprit et le cœur de l'évêque.

La sainte Eglise, délimitant, sous l'inspiration de l'Esprit de Dieu, son action divine sur les âmes, ramène à trois les fonctions de ceux auxquels elle confie la charge pastorale : enseigner la vérité qui est la lumière des intelligences, communiquer la vie aux âmes par la grâce, gouverner le peuple et le maintenir dans la voie du devoir et de la justice.

Nous sommes tous les irrécusables témoins, Monseigneur, que, pendant les vingt-cinq années de votre carrière épiscopale, vous avez constamment rempli ces sublimes fonctions avec sagesse, avec zèle et avec succès.

Quel est celui d'entre nous qui pourra jamais oublier ces vives et salutaires émotions, que lui a si souvent causées votre parole entraînante? Les fidèles de votre ville épiscopale, plus rapprochés de votre

trône, ont été les premiers et les plus favorisés. Chaque dimanche, réunis en foule sous ces voûtes sacrées, ils attendaient toujours avec impatience le moment où vous alliez gravir les marches de la tribune sainte, pour y tenir pendant des heures entières leurs cœurs suspendus à vos lèvres, et leurs esprits ravis des brillantes clartés de votre enseigne ment. De même, tous vos autres diocésains ont tour à tour bénéficié de vos éloquentes prédications, et il n'y a pas jusqu'à la plus humble chapelle de votre diocèse, qui n'ait, des centaines de fois peut-être, retenti des échos de votre voix aussi harmonieuse que puissante. Partout et toujours, même clarté d'exposition, qui mettait à la portée des gens simples les questions les plus complexes et les sujets les plus abstraits ; même force d'expressions et d'images, qui plaçait la pensée sous les yeux ; même action pénétrante, qui la rendait tangible ; même chaleur et même mouvement, qui brisaient toute résistance, et emportaient les âmes dans une complète et invincible persuasion. Que dire de celte vaste érudition et de ce coup d'œil philosophique, qui vous ont toujours permis d'aborder tous les sujets, quelque nouveaux et quelque imprévus qu'ils fussent ? Que dire surtout de cette doctrine si pure, toujours si romaine qu'elle a fait de vous l'un des adversaires les plus redoutables des erreurs modernes, et l'un des plus zélés défenseurs des droits et des prérogatives du Saint-Siège? Nous ne craignons pas de le dire bien haut; Monseigneur, parce que nous en avons été les heureux témoins, l'attachement à la Chaire de Pierre a toujours été pour vous un véritable culte. Aussi, quand aux assises solennelles du Vatican, la grande question de l'Infaillibilité Pontificale a été posée devant les Pères du Concile, cette question n'en était plus une pour vous ; et la chaire de votre cathédrale redira longtemps les paroles pleines de joie et d'espérance que vous laissâtes échapper à ce sujet avant votre départ pour la Ville Eternelle. Soyez mille fois béni, Monseigneur, de ce que, au milieu des nombreuses erreurs qui envahissent notre pays, vous avez toujours su maintenir votre troupeau dans les gras pâturages de la vérité sans mélange ! Le pays entier a pu en maintes circonstances percevoir les fruits de ce remarquable enseignement, et, c'est un bonheur pour nous de le constater, grâce aux écrits que vous laisserez après vous, la postérité elle-même pourra se nourrir de vos pensées, et profiter des salutaires leçons que vous avez prodiguées à votre peuple.

Le zèle du véritable pasteur ne se borne pas cependant à donner à son troupeau l'aliment de la parole sacrée, il doit de plus lui communiquer les réalités de cette vie divine, que nous devons au Christ Sauveur. C'est à Jésus-Christ lui-môme que l'Evêque doit incorporer chacun de ceux qui composent son peuple, par le ministère de la prière et des sacrements, et par l'infusion des vertus chrétiennes.

Ici encore, Monseigneur, nous ne saurions taire l'admiration que nous a toujours inspirée votre sollicitude à faire fleurir partout la piété, et à mettre les secours et les consolations de la religion à la portée de

toutes vos ouailles. Delà, avec ce progrès constant des centres régulièrement établis, ces nombreuses missions données aux plus délaissés, ces organisations paroissiales poussées avec toute l'activité possible, ces clochers nouveaux qui s'élèvent au milieu de la forêt pour consoler le colon de son isolement et le soutenir au milieu de ses pénibles labeurs. De là surtout ces vocations ecclésiastiques si soigneusement développées, que bientôt; après avoir abondamment pourvu votre diocèse, vous avez pu porter secours aux diocèses voisins, et diriger un nombre considérable d'ouvriers évangéiiques vers les missions canadiennes des Etats-Unis. Pénétré de cet oracle de l'Esprit Saint que l'homme est jusque dans la vieillesse ce qu'il a été dans son adolescence, vous avez toujours fait de l'éducation de l'enfance Tobjet de vos plus délicates attentions. Cette jeunesse qu'il importe tant de former à la vertu, vous avez cru que ce n'était pas trop de lui donner autant que possible, pour la diriger et l'élever, des mains pures et des cœurs consacrés. Voilà pourquoi tout un bataillon de religieux et de religieuses couvre aujourd'hui le sol de votre diocèse, travaillant avec un dévouement sans bornes à préparer des générations puissantes pour le bien par la valeur de leur instruction et par la force de leur vertu. Que dis -je, Monseigneur, n'avez-vous pas toujours mis vos plus chères délices à descendre vous-même, malgré les grandes sollicitudes de votre charge pastorale, au milieu de ce petit peuple d'étudiants, et jusque dans les plus humbles écoles, pour y donner partout des leçons de travail, de courage et de piété? C'est ainsi que la vie chrétienne, fortement implantée dans le jeune âge, a pu conserver à votre troupeau ces traditions de foi et de justice^ qui seront toujours les plus sûres garanties de l'ordre et de la paix.

De même que Jésus-Christ, souverain prêtre et pasteur, a possédé l'empire sur l'Eglise qu'il s'est acquise au prix de son sang, aussi l'Evêque, participant de son sacerdoce divin et de son action vivifiante, aie droit par la nature même des choses de gouverner le troupeau particulier qui lui est confié, et il en a le devoir. Cette souveraineté cependant ne s'exerce pas à l'instar des pouvoirs civils, qui ont pour premier appui la force; la souveraineté spirituelle est avant tout tutélaire et protectrice.

En votre personne. Monseigneur, cette autorité a toujours revêtu les formes de la plus douce paternité. Oui, vous étiez bien le père au milieu de ses enfants, père non seulement dans ces relations de chaque jour et dans ces entretiens famiUers, où la condescendance des sentiments le disputait sans cesse à l'élévation des pensées et à la dignité des rapports, mais père en toute circonstance et jusque dans les actes les plus sérieux du gouvernement, père dans les avis et les conseils, dans les encouragements et les directions, père en face des faiblesses et des découragements, père surtout dans la tâche pénible des redressements, des réprimandes et des corrections. C'est ce règne constant

sur les cœurs qui, en déterminant le concours de toutes les volontés, vous a permis, Monseigneur, de tout faire pour le développement et le progrès de votre diocèse.

Il n'y a donc plus à s'étonner si ce siège épiscopal, si fortement ébranlé lorsque vous en avez gravi les degrés, s'est en peu d'années raffermi sur sa base; si les institutions diocésaines, brisant les entraves dans lesquelles le malheur les avait placées, ont pu prendre leur essor et grandir sûrement ; si l'enfance et la jeunesse ont pu avoir leurs établissements d'éducation et d'instruction, les orphelins et les délaissés leurs asiles, les malades leurs hôpitaux, les anges de la prière et du sacrifice leur humble et pieuse soHtude. Que cela vous ait coûté, malgré tout, bien des privations et des sacrifices, nous le savons. Monseigneur. Aussi de tous les grands exemples que vous avez présentés à notre imitation, la simplicité de votre genre de vie, que vous avez su allier avec l'éminente dignité de votre caractère, n'est pas celui qui a provoqué chez nous le moins d'admiration, et n'a pas été le moindre ressort pour déterminer les générosités et les dévouements. C'est pour Dieu et non pour vous que vous vouliez et l'éclat des demeures et la splendeur de la vie : voilà pourquoi il y a aujourd'hui si peu de paroisses dans votre diocèse, qui ne possèdent un temple capable par sa richesse de donner aux fidèles quelques idées de la magnificence du Très Haut. C'est aussi pour la gloire de Dieu et le bien de la religion, comme pour vous conformer aux désirs du Siège Apostolique, que vous avez voulu entourer votre trône de cette couronne d'auxiliaires, destinée à en relever l'éclat, en même temps qu*à partager les labeurs de votre gouvernement.

Une telle habileté pour les affaires et un dévouement si prononcé pour les intérêts religieux ne pouvaient manquer d'attirer vers vous de bien loin les regards et les cœurs.

Aussi, à plusieurs reprises, s'est-on empressé autour de vous pour vous confier le soin d'intérêts généraux pour la province et pour le pays. Vous n'avez pas reculé devant cette nouvelle tâche, quelque délicate et difficile qu'elle fût ; et c'est plus d'une fois que le Saint-Siège vous a vu accourir auprès de lui pour réclamer de sa haute sagesse la solution des difficultés pendantes et le remède aux maux dont on se plaignait. Au milieu de tant de travaux et de si grands succès, il manquait pourtant une chose à votre gloire : c'était l'auréole du malheur. Vous Tavez eue, Monseigneur, et, comme aux grands cœurs il faut les grandes épreuves, votre part a dû être large. Tous nous avons ressenti bien vivement le coup qui vous a frappé, et nous ne savons vraiment quels échos ont été plus puissants, ou ceux de votre infortune, ou ceux de votre grandeur d'âme et de votre abnégation...

M"" Laflèche répondit avec son éloquence naturelle, avec l'humilité qui le caractérise. Prenant tour à tour toutes les

œuvres pour lesquelles l'adresse exaltait son mérite, il essaya d'en faire l'honneur de ses collaborateurs. Il dit en effet :

Monsieur le Curé. — L'adresse que vous venez de me lire, à la demande de M^"" le G. V., trop fatigué pour le faire lui-même, m'est présentée au nom du vénérable Chapitre de cette cathédrale, du clergé et des fidèles de ce diocèse. C'est donc au diocèse tout entier que doit s'adresser la réponse que je suis heureux d'y faire en ce moment.

Je vous dirai : d'abord que cette bienveillante adresse, à l'occasion du 2 5^ anniversaire de ma consécration épiscopale, m'est très agréable Je la reçois avec plaisir et sincère reconnaissance. Les sentiments de respect, d'amour filial, et de soumission sincère envers le premier pasteur^ qui y sont exprimés avec la chaleur et l'entrain d'une véritable éloquence, l'appréciation si bienveillante des divers actes de sa longue administnalion épiscopale, sont pour lui une précieuse récompense et une vcrUallc consolation. Te vous dir?î même que le langage élogieux dans lequel le tout est exprimé, quoiqu'avec une graudc délicalcsse, n'est pas sans m'inspirer une crainte qui n'est peut-être, hélas 1 que trop fondée ; c'est que les auteurs de cet éloquent document aient plutôt écouté les généreux sentiments de leur cœur que consulté le véritable mérite de leur Père en Dieu .

En passant en revue les principaux actes de sa carrière, ils n'avaient pas, sans doute, à faire l'examen de sa conscience, et j'admets volontiers qu'ils ne devaient pas le faire en une telle occurrence. En artistes habiles, ils se sont appliqués à mettre en lumière ce qui convenait le mieux à la présente démonstration, laissant charitablement le reste dans l'ombre.

Voilà pourquoi, M. le Curé, je tiens à déclarer qu'en acceptant avec plaisir cette magnifique adresse, je ne me fais point illusion sur la réalité du mérite que l'on a bien voulu m'y attribuer ; car j'aperçois dans ce beau tableau bien des ombres qui me font redouter avec raison le regard scrutateur de Celui qui sonde les reins et les cœurs, et qui a dit : « Lorsque vous aurez accompli tout ce qui vous a été commandé, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles . » Aussi, je serais heureux aujourd'hui, si je pouvais me dire devant Dieu avec une entière confiance : « J'ai fait tout ce que j'étais obhgé de faire, » et me rendre le témoignage que je suis au moins un serviteur inutile !

Mais, hélas ! je crains bien qu'en réponse aux éloges qui me sont donnés avec tant d'indulgence, le Seigneur ne me dise : « Ne t'y méprends pas, tu n'es pas même un serviteur inutile ! »

En effet, en jetant un regard en arrière sur le chemin parcouru depuis vingt-cinq ans, j'en aperçois en quelques instants les principales étapes, j'en revois les passages difficiles, les dangers, les diverses péripéties, les joies passagères, les nombreuses épreuves, les tristes acci-

dents, et les cuisantes douleurs. Le tout m'apparaît comme les rêves de la nuit au matin, et je me surprends à dire : Hélas ! si c'était à recommencer, que de lacunes je m'empresserais de combler, que de faux pas j'aurais à éviter et d'écarts à redresser I II me faut donc en venir à dire avec le saint homme Job qui en avait fait une si rude expérience : « Les jours de l'homme ici-bas sont courts et remplis de beaU" coup de misères. Le Tout^Puissant compte ses pas y et tous les jours il faut quil lui demande le pardon de ses péchés. »

Ces réflexions si bien fondées devraient naturellement, M. le Curé, jeter une certaine mélancolie sur les fêtes jubilaires qui se font toujours avec une joyeuse solennité. Cependant il n'en est rien. Et pourquoi ? Ah ! c'est qu'à côté et au-dessus de ces misères il y a le souvenir des bienfaits reçus, et la grande miséricorde du bon Dieu qui enveloppe riiomme tout entier et fait dominer dans son âme le sentiment de la confiance et de la reconnaissance, et ce sentiment l'emporte sur celui de la crainte et de la défiance, car.« la miséricorde l'emporte sur la justice. » C'est au fond le véritable sens que comporte l'idée de Jubilé^ dans laquelle domine le caractère religieux. Ce qu'était le jubilé juif dans l'ordre temporel, tel qu'établi par ordre de Dieu lui-même, le jubilé chrétien l'est pour les enfants de l'Eghse dans l'ordre religieux et moral ; et il se résume en ces trois mots : pardon., liberté., réhabilitation ; c'est-à-dire, remise de toutes les dettes, retour à la liberté et rentrée au toit paternel. Quoi de plus propre à réjouir le cœur de l'homme à travers les amertumes de la vie ? Ces avantages si précieux du jubilé religieux se sont étendus peu à peu avec l'assentiment de l'Eglise aux rapports sociaux et civils des familles et des individus. Le caractère qui y domine toujours est celui de l'action de grâces qui a son expression officielle dans le chant du Te Deum, et de la confia rî ce qai a son expression dans les félicitations et les bons souhaits préseiités aux héros de ces fêtes par leurs administrés et leurs amis. Eu eff< l, quoi de plus agréable et de plus touchant après une période de vingt-cinq ou de cinquante ans, que ces points de ralliement où les fr ailles religieuses ou civiles aiment à se réunir autour de leurs chefs el de leurs auteurs avec leurs nombreux amis, pour se rappeler avec reconnaissance les bienfaits et les miséricordes dont le Seigneur les p comblées, et faire les souhaits les plus sincères et les plus chaleureux pour un long et heureux avenir, ad multos annos:, en attendant les années éternalles.

C'est donc pour moi un devoir bien doux à remplir en ce moment, que d'adresser mes sincères remerciements, non-seulement au chapitre, au clergé et aux fidèles de ce diocèse, mais encore à ces illustres archevêques, évêques, et prélats, ainsi qu'à ces vénérables et digne» prêtres, mes amis, venus en si grand nombre des diocèses du Canadii et même des Etats-Unis se joindre à eux pour féliciter le vieil évéque des Trois-Rivières à l'occasion de son jubilé épiscopal, et l'aider à rendre au Seigneur les plus vives actions de grâces pour toutes les fa-

veurs et miséricorde qu'il en a reçues pendant les vingt-cinq années de fion laborieux épiscopat ?

Je devrais naturellement m'arrêter ici, M. le curé, mais je craindrais de manquer à la justice si je n'ajoutais quelques mots d'explication sur ce qui a été dit du développement et de la prospérité relative des institutions diocésaines ; car, voyez-vous, ces œuvres sont le résultat d'un travail collectif et de sacrifices communs, et il convient en les rappelant de faire à chacun la part qui lui appartient. C'est l'exemple que nous donne le grand apôtre des nations en parlant des œuvres de son apostolat. « J'ai planté, dit-il, Apollon a arrosé, mais c'est Dieu qui a donné r accroissement, » et il ajoute pour nous tenir dans l'humilité : « Ainsi celui qui plante n'est rien ; celui qui arrose n'est rien, mais tout vient de Dieu qui donne l accroissement. » Je dois donc dire dans le cas présent : c'est mon vénérable prédécesseur, Më^ Thomas Gooke, d'heureuse et sainte mémoire, fondateur et premier évêque de ce diocèse, qui a planté, et ma mission, à moi, a été d'arroser. En effet, la première plante qu'il a fixée en terre dans le champ qui lui était confié a été cette cathédrale dans laquelle nous nous trouvons si heureusement réunis aujourd'hui. A côté de la cathédrale il a planté le séminaire pour y recruter et former les ouvriers dont le sanctuaire a besoin. A côté du séminaire il a planté l'asile de la Providence et l'hôpital pour y recueillir les déshérités de la fortune et y soulager les souffrances de la pauvre humanité. Mais hélas 1 avec les faibles ressources dont il pouvait disposer au début de son administration, il a dû laisser toutes ces plantes dans une grande débilité, car elles n'avaient pas eu le temps de jeter de profondes racines dans le sol. Il a dû ainsi léguer à son successeur le soin de les arroser. C'est la lâche qui m'a été forcément imposée à mon arrivée à l'administration. J'ai donc pris l'arrosoir en mains. Mais il m0 fallait de l'eau dans cet arrosoir. Je suis heureux d'avoir à rendre ici un témoignage bien honorable au clergé et aux fidèles de ce diocèse: c'est qu'en généralj'ai toujours trouvé dans leur bonne volonté et leur esprit de charité les sources et les fontaines nécessaires pour entretenir l'eau dans cet arrosoir, même dans les temps des plus grandes sécheresses, en sorte qu'il m'a été possible jusqu'à présent d'entretenir dans le sol l'humidité convenable au développement progressif de ces plantes, et jusqu'à la décoration de cette cathédrale que vous avez eu ce moment sous les yeux.

Mais en même temps la rosée du matin et la pluie du soir sont toujours descendues du ciel en temps opportun pour donner à ces plantes le modeste accroissement que nous leur voyons, et qui ne pouvait venir que de la bénédiction divine dans la vocation et le dévouement des personnes chargées du soin de ces institutions. En tout cela, je n'ai guère eu que le mérite de la cheville ouvrière qui a mis en œuvre le travail et les sacrifices des autres.

A l'exemple de saint Paul nous devons donc dire tous ensemble :

« Celui qui plante n'est rien ; celui qui arrose n'est rien, et tout le mérite de l'accroissement n'appartient qu'à Dieu qui seul pouvait le donner. »

On est même allé plus loin dans cette adresse ; l'on a bien voulu rappeler avec éloge le peu qu'il m'a été donné de faire dans ma carrière sacerdotale et épiscopale pour l'extension de la foi dans les missions et pour la défense des enseignements de l'Eglise.

Je dois ici, M. le Curé, rappeler un nom intimement uni à celui de M*'"' Gooke et qui m'est également cher, c'est le nom du vaillant apôtre des immenses territoires du Nord-Ouest, M»"" Joseph Norbert Provencher, d'illustre et sainte mémoire, fondateur et premier évêque du diocèse de Saint-Boniface. Ils ont appartenu Tun et l'autre au premier cours classique donné au séminaire de Nicolet, et reçu la consécration épiscopale dans l'église paroissiale des Trois-Rivières avec mission de fonder chacun le siège épiscopal de l'église que la Providence avait confiée à leur sollicitude pastorale. C'est à la demande de ce vénérable Prélat que j'ai été envoyé, il y a quarante-huit ans dans les lointaines missions de la Rivière-Rouge et de llle à la Crosse, et c'est sous la sage direction de ce pieux et dévoué missionnaire que j'ai été initié à l'exercice du ministère sacerdotal. Je ne saurais redire trop haut l'esprit de foi qui animait ces deux hommes de Dieu, la' confiance sans bornes qu'ils avaient dans les soins maternels de la divine Providence qui donne à l'herbe des champs sa belle parure et aux petits oiseaux leur nourriture. Non ! je n'oublierai jamais l'impression salutaire que produisaient sur moi les confiantes prières qu'ils adressaient à Dieu, dans les moments difficiles et quelquefois si critiques que ces deux vénérables Prélats ont eu à traverser.

Quant au travail que j'ai pu faire dans le ministère delà parole pour l'instruction de ceux qui m'étaient confiés et pour la défense des enseignements de l'Eglise, je n'ai qu'un mot à dire ; c'est que l'enseignement religieux à tous les degrés est le devoir personnel et culminant du prêtre et à plus forte raison de Tévêque, comme l'est celui de la mère et du père dans la nourriture à donner à leurs enfants puisque « l'homme ne vil pas seulement de pain, mais encore de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » C'est ce que saint Pierre déclare positivement, quand, après avoir confié le soin des œuvres de charité aux diacres, il ajoute : « Pour nous, nous nous appliquerons entièrement au ministère de lapriere et de la parole ». Voici en efïetla mission que leur a donnée le Sauveur : « Prêchez l Evangile à tout créature. — Enseignez toutes les nations ; apprenez-leur à observer toutes les choses que je vous ai commandées ». J'ai toujours redouté le reproche que le prophète Jérémie fait aux pasteurs négligents : « Les petits enfants ont demandé du pain, et il ny avait personne pour leur en distribuer. »

Je déclare donc que j'ai toujours aimé la vérité qui éclaire tout homme venant en ce monde, et l'enseignement qui fortifie et soutient

les cœurs dans les luttes incessantes de la vie. Voilà pourquoi je me suis toujours fait un devoir strict à l'exemple du Sauveur et des Apôtres, de prêcher et d'instruire dans la mesure de mes faibles moyens ceux qui m'étaient confiés, et de les prémunir contre les dangers auxquels leur foi pouvait être exposée.

Puissé-je encore ici avoir au moins le mérite du serviteur inutile, et avoir rempli ce ministère si important selon l'étendue de mes obligations ! Puissé-je n avoir pas à redouter le reproche d'avoir été un chien muet dans la défense de la vérité et le maintien de la morale chrétienne.

Enfin, M. le Curé, on a bien voulu me faire un mérite des épreuves qu'il a plu à la divine Providence de m'envoyer, en me faisant passer par le creuset de la souffrance et du malheur. J'avoue, en effet, qu'il me semble en avoir eu une assez large part, et avoir été soumis à une longue et rude épreuve ; j'avouerai même que j'ai trouvé bien cuisant le feu qui brûlait sous le creuset. J'ai été, en effet, frappé dans mes plus chères affections, et mon cœur en a ressenti une douleur semblable à celle de l'inconsolable Rachel, une douleur qui durera autant que ma vie. Hélas ! si je pouvais me dire avec la confiance de Job, que je ne connais rien de ma part qui ait pu m'attirer un tel malheur ; ou avec l'ange Raphaël à ïobie, que c'était pour achever de purifier et perfectionner le peu de bien que j'avais fait, il serait plus facile de m'en consoler. Les misères auxquelles j'ai fait allusion plus haut en ont sans doute été plus ou moins la cause ou au moins l'occasion.

Quoiqu'il en soit, j'ai demandé à Dieu bien des fois, à l'exemple du Sauveur, d'éloigner ce calice de moi et de ceux qui m'étaient si chers, et si je n'ai pu me rendre favorable sa très sainte volonté sur ce point je dois déclarer avec reconnaissance qu'il m'a fortifié et même consolé par son bon ange, de manière à me faire accepter ces douloureux sacrifices avec une pleine et entière soumission à sa sainte volonté, et si je ne puis me rendre le témoignage que je n'y ai point contribué pour quelque chose, j'ai au moins la confiance que cette rude épreuve me comptera pour beaucoup au jour où il me faudra aller rendre un compte exact de ma longue administration. Nul doute aussi que les bons souhaits et les prières qui accompagnent ces fêtes jubilaires ne contribuent grandement à me faire trouver un jugement plus favorable.

Et comme, ici-bas, il y a toujours un peu de mélange dans les jouissances accessibles, si les lecteurs veulent savoir par un menu suggestif les appétits que les Canadiens savent satisfaire joyeusement à roccasion, qu'ils sachent donc que l'acte final de ces fêtes mémorables fut un banquet offert aux invités de ce saint vieillard, qui, du haut de la montagne où l'âge le faisait parvenir^ voyait avec un parfait détachement les vanités de ce monde. C'était, du reste, les dames des Trois-Rivières qui offraient ce banqueta l'Hôtel-de-Ville

et, pour que les grâces pas plus que les mets n^y fissent défaut, elles voulurent le servir de leurs mains délicates. Ah ! mon Dieu, que la tâche fut rude ! Qu'on en juge plutôt par le menu :

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