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AU SUJET DE LA DIVISION DU DIOCÈSE

DES TROIS-RIVIÊRES

Tascbereau, archevêque de Québec, ayant fait annoncer dans le Journal de Québec, le 9 avril 1883, sous la signature de A. Marois, prêtre, son secrétaire, que pour ^lettre fin à bien des rumeurs contradictoires, mises en circulation au sujet du futur diocèse de Nicolet, il informait le public :

1° Que l'érection de ce diocèse était une affaire réglée par le Souverain Pontife-; et

2*^ Que tous les ETêques de la province étaient chargés avec lui, de proposer au Saint-Siège les limites qu'il convenait d'y donner, et les nom^s des trois candidats Mgr Taché, archevêque de Saint-Boniface, fut profondément attristé. Le digne archevêque de Saint-Boniface ne put dissimuler sa peine amère et il s'en ouvrit à Québec en ces termes :

Saint-Boniface, Manitoba, 19 avril 1883, A Nos Seigneurs l'Archevêque et les Evêques de la province ecclésiastique de Québec, réimis.

Mes'seigneurs, — La lettre de M. C. A. Marois à l'éditeur du Journal de Québec, en date du 9 courant, m'apprend que Vos Grandeurs sont chargées de proposer au Saint-Siège les limites qu'il convient de donner au futur diocèse de Nicolet.

Cette nouvelle me détermine à une démarche bien insolite, sans doute, mais inspirée par un bon motif.

Je prends la liberté excessive, peut-être, de venir, par la présente, Vous conjurer. Illustres Seigneurs, de ne pas asisigner au nouveati diocèse des Trois-Rivières les bornes étroites qui l'enfermeraient, s'il était réduit à la partie du dtiocèse actuel du même nom, qui fee trouVe au nord du Saint-Laurent.

Je supplie votre patiente indulgence de vouloir bien écouter comment il s© fait que j'ose m'immiscer dans une affaire do ce genre.

A rautomhe de 1876, je me trouvais à Québec; i'étais môme dans la Basilique, quand on y fit la lecture du Bref de Notre Très Saint-Père le Pape, Pie IX, à l'Evêque des Trois-Rivières, en date du 18 septembre de la même année. Je rem'erciai le bon Dieu, d'ans toute la sincérité de mon âme, de l'honneur qui me paraissait revenir à l'Episcopat canadien de ce précieux document, et du bien qui en découlerait pour les fidèleis. Je ne tardai pas à me convaincre que mon impression n'était pas partagée par tout le monde, et ma surprise fut à son comble lorsque, quelques jours apiè'S, je rencontrai un prêtre qui me tint le singulier langage que Voici :

« Le Bref du Pape, dont on parle tant, ne si^ifie pas grand' chose. Rira bien qui rira le dernier. J'en sais plus long qu'on ne croit sur ce qui se passe à Roime. L'année prochaine, nous aurons un délégué apostolique qui saura mettre nos ignorants (pardon! Messeigneurs) Evêques. canadiens à leur place, et leur faire expliquer leur pastorale. »

Puis mon interlocuteur entra dans de minutieux détails de choses qui se feraient ou ne se feraient pas, fixant des dates, etc., etc., avec un aplomb et un ton de certitude bien remarquable^, puis il ajouta :

« Votre ami, Mgr Laflèche, triomphe aujourd'hui, mais il ne triomphera pais quand son diocèse sera divisé, et qu'il sera réduit à la misère avec ses quelques paroisses au nord du fleuve. »

Je firi cesser cette conversation, tenue à l'automne de 1876, et par<ïonnez-moi, Vénérés Prélats, de vous la répéter au printemps de 1883, en vous faisant part de quelques-unets dets impressions que me fit éprouver ce langage. Tout d'abord, je trouvai ridicule et inisolent qu'on pût parler ainsi. L'homme qui le faisait n'est point un prophète; les événements qu'il m'annonçait n'étaient certainemeiit pas la conséquence logique ^u vovage que Mgr des Trois -Rivières venait de faire à Rome, ni du Bref que le Très Saint-Père lui aVait adressé. Plus tard, 6n voyant se dérouler, l'un après l'autre» un très grand nombre de cets événements qui m'avaient été annoncés en 1876, ma surprise a augmenté.

Je me suis demandé bien des fois qui a pu inspirer ce brave homme? qui a pu le renseigner, et si longtemps à l'aVance? Cette demande, je me la fais plus que jamais aujourd'hui, puisqu'il est certainement question du dernier des avancés de mon prophète. Les ennemis de Mgr Laflèche (et ses ennemis sont aussi les vôtres, Messeigneurs, et, par conséquent, ceux de l'Eglise), sont dans rallégresse; pour s'en convaincre, il suffit de lire les organes du fanatisme. Ils croient Voir se réaliser, jusque dans les moindres détails, rhumiliation et le châtiment qu'ils annoncent contre Mgr Laflèche, depuis plusieurs années. Trompez ces regrettables espérances, bien-aiméis Seigneurs, en donnant aux diocèses futurs des Trois-Rivières et de Nicolet des limites telles, que tout le monde puisse s'apercevoir que, cette fois comme toujours, on divise et limite les diocèses dans l'intérêt général de l'Eglise et l'aVantage particulier des circonscriptions épiscopales, mais nullement pour obtempérer aux désirs de la malveillance.

Ohl mes Vénérables Frères, veuillez me comprendre. Je sens que je suis sur un terrain brûlant; je sens que je touche une corde dont les vibrations peuvent pénétrer jusque dans les âmes. Loin de ma pensée de croire que qui que ce soit d'entre Vous puisse subir les inspirations de la malveillance;

mais, d'un autre côté, je sais que tout le pays a les yeux sur Vos Grandeurs, dans une affaire qui est annoncée officiellement comme de leur ressort. C'est pourquoi je viens humblement vous conjurer de ne pas prendre une décision qui aurait l'air d'un châtiment. Je n'hésite pas à vous le déclarer, moi, pour un, j'aurais à subir l'épreuve de la plus regrettable impression, si les collègues de Mgr Laflèche allaient le traiter au gré de ses ennemis. Je ne serais pas le seul à subir cette épreuve; dans tous vos diocèses, il y a des prêtres vertueux et éclairée, des laïques profondément dévoués à vos i>ersonnes sacrées, qui penseraient, qui souffriraient comme moi.

Tout le moncïe sait bien que le diocèse des Trois-Rivières n'est pas plus que le tiers dos diocèses, soit de Québec, soit de Montréal, en étendue, en ressources et en population. S'il est divisé, et que les fractions qui résulteront de cette division ne s'augmentent point d'autres fractions sur les diocèses voisins, il me serait impossible à moi (et à bien d'autres avec moi) de ne pas croire qu'on veut, purement et simplement, punir et humilier l'Evêque des Trois-Rivières. L'humiliation d'un membre de l'Episcopat ne peut pas être une gloire pour le reste du corps; et les populations ne peuvent guère bénéficier du spectacle d'un EvêqUe châtié par ses Frères. Les témoins de ce spectacle formeront deux groupes. Les uns (et ceux-ci, on ne peut les empêcher de parler ni d'écrire) diront ce qu'ils disent déjà : « En voici un de réduit, c'est autant de gagné »; d'autres, en plus grand nombre, penseront bien différemment. En d'autres termes, les méchants se réjouiront, et les vrais amis de l'épiscopat seront affHgés.

Avee ce que je sais et ce que je ne sais pas, j'ose le répéter : il me serait impossible de me défendre d'une impression excessivement regrettable, si je voyais réaliser, par un acte de mes Vénérables et Vénérés Frères de la province ecclésiastique de Québec, ce qui m'a été annoncé, il y a

près do sept ans, par un quelqu'un qui me parlait d'eux avec mépris, et qui disait bien haut que la division du diocèse des Trois-Rivières se ferait uniquement pour humilier et punir Mgr Laflèche.

Pardon, Vénérés Seigneurs, de vous parler ainsi. Je ne m'y suis déterminé que parce que mon impression personnelle me regarde, quoique l'acte dont il s'agit ne me regarde pas directement, et si j'allais subir celle que je redoute, je me reprocherais de ne pas avoir travaillé à l'écarter.

Nous sommes, vious et moi, Evoques de la Sainte Eglise. J'ai l'honneur d'être votre Frère dans l'Episcopat, quoique bien indigne, sans doute, de ce glorieux privilège. Vous le savez, le respect fraternel n'est pas altéré parce qne l'amitié fraternelle s'alarme et dit ses craintes à ceux qu'elle vénère et qu'elle aime.

Pardonnez-moi, je vous en prie, de trop me souvenir peutêtre que j'ai été Evêque de la province ecclésiastique de Québec pendant plus de vingt ans.

Pardonnez ^moi, si j'ose présumer que vous vendrez bien porter la condescendance jusqu'à ne point repousser, sans attention, la demiande du seul Evêque canadien au monde qui, comme Vos Grandeurs, est chargé d'un diocèse (canadien, en dehors de la province de Québec) ^.

Pardonnez-moi, si l'amitié m'inspire des appréhensions que la froide réflexion peut faire paraître exagérées. Mgr Laflèche a été douze ans dans nos missions. Oh ! Messeigneurs, j'ai vécu et souffert avec lui. Ensemble, nous avons surmonté des difficultés, enduré des souffrances, et des privations plus qu'ordinaires, dont l'étendue vous est inconnue. Mgr Laflèche a été mon Mentor, et plût à Dieu que je l'eusse tou jouis pris pour mon modèle, dan's la carrière de missionnaire que je parcours depuis si longtemps. Pendant detix ans, j'ai pansé de mes m'ain's, les plaies que la privation, le

1. Ces mots entre parenthèses ont été ajoutés pour expliquer la pensée de l'auteur.

travail et la souffrance avaient infligées à ses membres trop faibles pour le genre de vie que son grand cœur lui faisait embrasser, avec taAt de générosité et d'ardeur.

Que son humilité me pardonne, s'il est au milieu de vous, Messeigneurs, quand ces lignes parviendront à votre 0onnaissance! J'ai trop admiré sa vertu, son zèle, son abnégation, pour ne pas être profondément affligé à la seule pensée qu'il peut se faire quelque chose qui jetterait le nom d'un pareil prélat en pâture au mépris de gens, dans les rangs desquels se trouvent tous les ennemis de l'Eglise en Canada. 1

Voilà, Vénérés Prélats et Bien-aimés Seigneurs, ce que je prends la respectueuse liberté de soumettre à votre bienveillante considération. Personne au monde ne sait que j'écris ou songe à écrire sur cette question.

Je prie Dieu d'écarter de vos personnes sacrées les peines, les angoisses, les souffrances. Je le conjure de vous combler de ses faveurs les plus signalées, ainsi que les âmes confiées à Votre sollicitude pastorale.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, de Vos Grandeurs le très humble et trèis obéissant serviteur.

(Signé) : t Alex., Arch. de Saint-Boniface, 0. M. I.

La réponse de Mgr Taschéreau, archevêque de Québec, fut ce qu'on pouvait attendre de la sécheresse de son cœur et des partis pris qui dictait sa conduite en toutes ses relations avec Trois -Rivières.

Québec, 1^^ mai 1883, A Monseigneur A. A. Taché, Archevêque de Saint-Bonifaoe'.

Monseigneur, — J'ai l'honneur d'accuser réception de la lettre de Votre Grandeur, en date du 19 avril, adressée à l'Archevêque et aux Evêques de la province de Québec.

Tout en reconnaissant la bonté du motif qui a inspiré cette démarche que Votre Grandeur elle-même qualifie d'insolite, je ne puis me dispen^r de vous communiquer en toute franchise mes impressions, comme Vmis me faites part des Vôtres. ,

Mon impression est donc que V. G. ignore le motif véritable de la division du diocèse des Trois-Rivières, et regarde Mgr Laflèche comme un mariyr dont les bourreaux seraient : 1'° La majorité des Evêques de la province, auJiourdTi'ul favorable à cette mesure; 2» La S. C. de la Propagande; 3° Le Souverain-Pontife lui-même, qui, suivant la lettre du €ardinal-Préfet (8 mars 1883) judieans opporhmum tempus advenisse quo dioecesis Trifluviana in duas dividatur dioeœses.. mandavit ut super divisione ipsa fiât positio...

Je vous avoue, Monseigneur, que je ne me sens pas le courage de communiquer à mes collègues la lettre de Votre "Grandeur, qui fera indubitablement sur eux une pénible impression. Si Votre Grandeur tient à ce que ce document leur soit mis sous les yeux, Elle voudra bien en charger quelqu'autre.

Veuillez agréer. Monseigneur, l'assurance de mon dévouement.

(Signé) : f Taschereau, Arch. de Québec.

C'était un comble d'impudence, qui valut cette Verte réplique de la part de Mgr Taché.

Saint-Boniface, Manitoba, 11 mai 1883, A Monseigneur E.-A. Taschereau, Archevêque de Québec.

Monseigneur, — J'ai l'honneur d'accuser réception de la lettre de Votre Grandeur en date du 1^^ mai.

Je remercie Votre Grandeur de vouloir bien reconnaître « la bonté du motif qui a inspiré » ma démarche du 19 avril. Je la remercie aussi d'avoir daigné me « communiquer en

toute franchise » ses impressions .à ce sujet. Ces impressions sont au nombre de quatre, sur chacune desquelles je m© permettrai quelques observations. Je vous prie d'avoir la patience de me lire, et, comme le sujet est assez désagréable, j'espère que c'est la dexnière fois que j'aurai à vous en entretenir.

1» Vous me dites : « Mon impression est que Votre Grandeur ignore le motif Véritable de la division du diocèse des Trois-Rivières. » J'avoue sans hésitation que mon ignorance à ce sujet est comtplète. Je connais l'impression produite par la division, mais j'en ignore le motif véritable. Je ne connais d'officiel, sur ce sujet, que ce que Votre Grandeur a fait mettre sur les journaux. Avant cela, je n'avais entendu que Mgr Conroy qui, sans provocation de ma part, me disait en 1878, dans votre pialais archiépiscopal : « On a voulu faire diviser le diocèse des Trois-Rivières, mais il n'y a pas de raison pour cela, et la division n'aura pas lieu. »

Mon ignorance sur ce point ne veut pas dire que je me permettrais de penser que la division s'est faite sans raison; aussi, tout en vous communiquant la pénible impression que j'éprouverais en voyant assigner des limites trop élroites aux diocèses des Trois-Rivières et de Nicolet, je me suis bien donné garde de dire un mot de la division elle-même,

2!« La seconde impression produite sur Votre Grandeur par ma lettre est que je « regarde Mgr Laflèche comme un hiartyr ». j )

Ce mot, que je n'aurais pourtant pas chbisi, rend pia pensée; et cette seconde impre'ssion de Votre Grandeur est parfaitement exalcte. Voici, au reste, ce qui produit en moi cette conviction. Mgr Laflèche a eu le malheur de trouver dans son diocèise un individu ^ qui a le triste privilège d'avoir toujours été le tourment de ses supérieurs immédiats. Des lettres adressées de Québec à Mgr Provencher nous ont fait

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