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DE L'ÉVÊQUE DES TROIS-RIVIÈRES

Tu autem, homo Dei,

Pour vous, vous êtes l'homme de Dieu.

(Seconde épître de St Paul à Timothée, chapitre VI, verset XI.)

Mes Seigneurs, mes Frères,

Il y a dix mois à peine, le vénérable évêque des Trois-Rivières entrait dans sa quatre- vingtième année. Il y avait, à cette occasion, à l'évêché, une fête tout intime à laquelle le plus jeune des évêques de la province de Québec avait voulu venir prendre part pour présenter, avec ses vœux, l'hommage de sa vénération et de son estime au digne doyen de l'épiscopat.

Ce fut une heure charmante. Mais le jeune évêque s© disait qu'une autre fête devait venir, plus générale, plus solennelle, celle-là, à l'automne de 1898, alors que Mgr Laflèche serait octogénaire, et qu'il y viendrait encore, pour s'unir à la joie de tout le diocèse.

Il revient parmi vous aujourd'hui, mais dans quelles circonstances! Il ne s'agit plus de fête, mais de cérémonies funèbres. Le peuple des Trois-Rivières pleure son pasteur et son père. hQ cœur de ,ce grand athlète a cessé de battre. Mgr Laflèche est mort, et c'est ce jeune évêque qui est chargé de se faire l'interprète de Ji'épiscopat, du clergé, des fidèles du diocèse, et je dirai du pays entier, à l'égard de la mémoire illustre et bénie de Mgr Laflèche. i

Plus que jamais, mes bien chers frères, je sens ici mon impuissance, et je demande au Seigneur qu'il m'assiste pour que je ne parle pas trop indignement, en cette circonstance, de son

bon et fidèle serviteur qui l'a tant aimé. Avec lui disparaît une des plus nobles et des plus belles figures de l'église canadienne. Son nom était synonyme de vaillance, de courage et d'intrépidité, de tendresse et de force, de science et d'humilité. Il était le doyen sur inotre terre, parmi les chefs d'Israël. Il y avait en lui du isoldat et du chevalier, et ce n'est point seulement le peuple qui lui a été confié qui l'a admiré, estimé et aimé, c'est tout le pays, d'un , océan à l'autre. Voilà pourquoi le deuil de votre église diocésaine des Trois-Rivières est aujourd'hui un deuil universel.

Saint Paul a consigné' les devoirs de l'épiscopat dans deux, lettres admirables adressées à deux de ses disciples, et que l'on pourrait appeler à bon droit le « Code des Evêques ». Mais tous ses enseignements, tous ses conseils, il les résume en Un seul mot. C'est à Timothée qu'il parle. Il lui montre les hommes se recherchant eux-mêmes, potirsuivant la gloire et les richesses, et 11 lui dit : « Ce n'est pas pour toi. Tu autem Jiomo Dei. ,Car toi, tu es l'homme de Dieu. » Cette parole, mes bien chers frères, « l'homme de Dieu », veut dire que l'évêque ne s'appartient plus, qu'il me doit plus se rechercher lui-même, qu'il n'a plus qu'une seule ambition : l'extension du règne de Dieu. Ses pensées, ses affections, ses aspirations, ses désirs doivent être les pensées, les aspirations et les désirs de Dieu. Il faut que son cœur soit complètement vidé de tout ce qui est humain et rempli du divin : Tu autem Jiomo Dei.

Voilà ce que doit être l'évêque. Mais, comment doit-il se mon^ trer l'homme ide Dieu? Une prière que la sainte Eglise met ellemême sur la bouche de ses prêtres, quand elle leur demande de penser (à leurs chefs, va vous l'expliquer. Lorsque le prêtre prie pour (Son évêqUe, il demande à Dieu que son évêque puisse fidèlement servir son peuple, et par la parole et par l'exemple : Verbo et exemplo, et cela comprend tout. En effet, donnez-moi un homme pris par Dieu dans l'humilité et dans la poussière, sacré prince d'Israël, qui se met à parler et qui, par ses paroles, se montre l'homme de Diéii, et qui, en même temps, parle par ses actions, se montre prêtre de Dieu à tous chrétiens, je dis : Voilà l'évêque. Eh bieul mes frères, verho et exemplo, par la parole et par l'exemple, vous avez Vu réaliser ici l'idéal tracé par saint Paul et par Jésus-Christ, dans son Evangile, et voilà tout ce que je veux essayer de vous faire voir, dans la personne illustre» de Mgr Louis-François Laflèche, évêqUe des Trois-Rivières et assistant au trône pontifical. -

Par la parole, Mgr Laflèche a été véritablement l'homme de Dieu : Homo Dei. On donnait à saint Palil bien de beaux titres. Il en était digne. Mais il en est un qu'on lui donna un jour et qui peut paraître étrange; on l'appela : Un semeur de paroles. C'était bien définir par là l'apôtre de Jésus-Christ, qui avait en effet, reçu de son Maître lui-même la missioA d'enseigner à toute créature.

Jésus-Christ, mes frères, est venu sur la terre pour sauver les hommes; il les a sauvés par l'effusion de son sang, mais il les a instruits par sa bouche divine; il n'a pas écrit un seul mot, et il n'a pas dit à ses apôtres d'écrire. Si on avait fait seulement cette simple réflexion et si on avait voulu l'approfondir, il n'y aurait peut-être jamais eu de protestantisme sur la terre.' Quand Jésus-Christ donne à ses apôtres leur mission, vous savez 00 qu'il leur dit: Allez, enseignez, prêchez, c'es-à-dire, parlez. La parole humaine, mes frères, y a-t-il quelque chose de plus grand, quelque chose de plus beau sur la terre, après l'âme immortelle? La parole, c'est l'œuvre de Dieu, et c'est ce moyen que Notre-Seigneur Jésus-Christ a pris pour répandre la vérité ici-bas, pour établir son Evangile et étendre sa domination. Mais pour qiie cette parole fût à la hauteur de sa misâiofl, il lui fallait une consécration universelle, et voilà pourquoi Jésus-Christ a décidé que la parole humaine aurait 'sa fête de la Pentecôte.

Les apôtres, dans leur synagogue, reçoivent l 'Esprit-Saint qui les transforme, et aussitôt voilà les portes du Cénacle qui s'ouvrent, et A^ous avez devant les yeux des docteurs qui prêchent et qui parlent. Qu'était-ce que la parole humaine avant ce jour? Une parole timide, insignifiante, une parole mourante. Et désormais c'est une parole courageuse qui ne trompe point, une parole qui ne sait plus hésiter, une parole qui retentira toujours, Ce n'est plus ce verbe humain que Rome orgueilleusement admirait dans la bouche dé Cicéron, et qui ne laissait rien après lui. Cicéron a la tête tranchée, et après lui, on n'en aura pas d'autre pour réveiller les échos du Forum.

J\lais la parole bénie consacrée, transformée par le Christ — voyez donc ce qu'elle fait lorsqu'elle se pose sur les . lèvres de saint Pierre et de saint Paul, sur les lèvres de Timothée, sur: les lèvres de saint Ignace et de saint Chrysostome, sur les lèvres d'Aur gustin et d'Irénêe, de saint Bernard, de Bossuet, partout et .toujours, el lorsque ces bouches consacrées se ferment dans le tombeau, il en sort encore une voix merveilleuse qui jette l'univers dans l'étonnement, defunctus adhuc: loquitur. ;..:- ; -:

Saint Paul était donc un semeur de paroles. Il les prenait dans le cœur de son divin Maître; c'est là qu'il s'éclairait; il allait, le grand apôtre, courant et volant, ;sur terre et sur mer, au milieu des persécutions, malgré les humiliations, parlant toujours, faisant son œuvre de géant. Il semait des paroles, et les générations croyaient, et la foi germait, et les églises se fondaient, et les peuples comprenaient leurs devoirs, et les idoles tombaient dans la poussière, et les hommes se convertissaient et s'aimaient les uns les autres. L'obstacle pouvait bien surgir, on pouvait bien prendre cet homme et le mettre dans une prison, oui, on pouvait bien lui mettre des chaînes, à cet homme, mais on ne pouvait pas mettre de lien à sa langue. Voilà pourquoi saint Paul écrivait cette parole que Mgr Laflèche, votre évêque, aimait tant à rappeler : Yerbum Dei non est alligatum. Ils ont beau l'enfermer dans un cachot, la parole de Dieu ne s'enchaîne pas, elle retentit au fond des prisons comme au palais des Césars, elle retentit au milieu des foules enthousiastes coname au milieu des attaques et jusque dans l'effusion de sang.

Eh bien! votre évêque a été, lui aussi, un semeur de paroles. Il a été l'homme de Dieu par sa parole. Je ne sais pas si nous en avons un à lui comparer dans l'histoire religieuse de notre pays. Il a prêché d'abord aux pauvres, aux infortunés, à ceux qui avaient le plus besoin de Dieu, à de pauvres tribus sauvages dont il a appris la langue qu'il ne connaissait pas d'abord. Il redisait les grandeurs de Dieu, et les bontés de Dieu, il faisait là des chrétiens. On le vit parler plus tard comme professetir dans le collège de Nicolet, et ceux qui ont suivi ses leçons ne durent jamais oublier un pareil maître. On le vit parler aux communautés religieuses, aux foules qui couraient pour l'acclamer; on le vit surtout parler quand il était évêque.

Et quelle parole éloquente! car Mgr Laflèche avait ce que Cicéron demande pour l'éloquence, le pectus, il avait le cœur.

Vous savez que cet homme aimait et aVec quelle force il savait aimer. Aussi ses sentiments se traduisaient-ils dans ses discours; son âme, il la donnait à son auditoire; vous l'avez vu bien souvent ici aux Trois-Rivières ; vous étiez comme électrisés qu^nd vous l'entendiez vous émettre, vous expliquer ses belles thèses sur la 'Providence. On rapporte que les fidèles passaient Une nuit dans l'église lafin de pouvoir assister aux homélies de . saint Jean Chrysostome. Pour >vous, le moment où vous entendiez l'éloquente parole de rvotre évêque était un des bons moments de votre vie. Vous possédiez la parole dans tout ce qu'elle a de spontané,

d'énergique, d'étonnant, d'électrisant, car Dieu avait mis dans le cœur |de son serviteur tout ce qui fait la grande éloquence.

Eloquence savante. Cet homme avait étudié et beaucoup. Il a appris dans ses colloques avec Dieu; il a appris dans son commerce avec <les Pères de l'Eglise, les philosophes, les commontateurs, les historiens; il a appris beaucoup par l'observation. C'était, vous le savez, un penseur, et ses pensées ne ressemblaient pas iaux pensées des autres. Il y avait chez lui une originalité qui caractérisait chacun de ses discours. Il avait des thèses favorables qu'il aimait à explic^uer et sur lesquelles vous êtes parfaitement fixés aujourd'hui, et je regarde cela comme une grâce. Qui de vous, en effet, ne sait pas aujourd'hui à quoi s'en tenir sur les droits de l'Eglise, sur l'infaillibilité du Souverain Pontife, sur les devoirs de l'Etat envers la société religieuse, sur .tout ce qu'il y a de condamnable dans le matérialisme, sur la liberté humaine et sur les diverses applications qu'on en veut faire? ,

Il a été votre docteur, il a été votre maître. Il a été philosophe, mais c'était un philosophe à la manière de son divin Maître, il parlait pour être compris des petits enfants. Sa parole si savante était une ^parole simple. La pajrabole lui était facile. Il aimait à méditer l'évangile, et c'était pour lui une joie que de pouvoir s'épancher sur les questions les plus ardues de la religion, sur nos saints mystères, en présence des petits enfants.

Parole patriotique que celle de Mgr Laflèche. Pendant longtemps cet honrnie a pris part à toutes nos fêtes nationales. Il semblait alors qu'il fallait nécessairement l'entendre, qu'il manquait quelque chose à la démonstration du jour, si on n'avait pas eu une parole tombée de ses lèvres.

Il aimait son pays. Et comme il aimait à rappeler ses origines divines, providentielles, la mission qu'il a à accomplir ici! Avec quelle sympathie tet quelle force de conviction il parlait de nos frères qui habitent la république voisine! Comme il les félicitait de ce .zèle qu'ils mettent à conserver et leur langue et leur foi! Quand il a,llait quelquefois visiter les églises canadiennes, quand il rencontrait de ses prêtres des Trois-Rivières qu'il avait envoyés là, comme (missionnaires, conune il aimait à leur parler, à ces exilés, à leur [dire qu'ils devaient conserver la lan^e de leurs ancêtres, la langue ^du foyer, leurs journaux, leurs coutumes, tout en étant îles sujets loyaux de la république où ils étaient venus chercher asile! '

Mais cea paroles patriotiques étaient d'un patriotisme suma-

turel. Saint Paul ra'apparaît encore ici comme l'idéal. J'aime à revenir- à lui souvent Saint Paul disait, vous le savez, des choses admirables. Mais is 'inquiétait-il de savoir comment il parlerait? A Dieu me plaise. Il ne cherchait que Dieu et sa gloire. Il savait qu'il avait ides défauts naturels, mais que lui importaient ces défauts? L'apôtre, ilaissant de côté les préceptes des rhéteurs, laissait parler ison cœur; c'était son esprit, illuminé par la connaissance, qui ise communiquait dans le verbe que Dieu mettait sur ses lèvres, let pour tout dire, il voulait être anathème pour ses frères, il était prêt à donner pour eux son âme cent fois, mille fois, s'il le fallait, et il remportait des triomphes comme les plus éloquents n'en ont jamais remportés. Mgr Laflèche était comme saint Paul .: ^'accent, la prononciation, les artifices de la rhétorique, il ïie connaissait pas cela, il méprisait tout cela.

Quand il .voulait parler, il prenait son âme et il la donnait, et il la donnait pour Dieu. Qu'allait-oo. dire à la suite de ses paroles? Allait-on de féliciter? allait-on le critiquer? cela lui importait peu.

Il a parlé pour Dieu, pour Dieu seul; il appartenait à Dieu, sa parole appartenait à la cause de Dieu.

Voilà comme parlent les évêques, comme parlent les apôtres.

Vous avez leu ici un évêque et un apôtre. De même que 3a parole était patriotique, savante, sainte, éloquente, surnaturelle, de même elle était une parole intrépide, une parole qui ne redoutait rien, quand il s'agissait de l'affirmation de la vérité, de raccomplissement du devoir. Si Mgr Laflèche se fût trouvé dans certaine.5 circonstances particulières que nous rappelle l'histoire, les mots {qu'on admire, les actes qui nous charment, il les aurait répétés, il les aurait reproduits. S'il eût été à la place des apôtres lorsque ^e pouvoir les battait de verges et leur disait de ^e taire, il eût répondu comme eux : « Nous ne pouvons plus ne pas dire ce ique nous savons et ce que nous avons mission de dire. » S'il eût été à la place d'Ambroise, Théodose eût reçu La réponse qu'il a reçue ,de l'évêque. Il était aussi ferme qu'il était bon. C'était véritablement, comme je le disais, le soldat et le chevalier, et si parfois on - trouvait sa parole trop ardente, il n'y a pas ^ s'en étonner, son tempéranient, son caractère, surnaturalisé par la grâce, l'ont porté à parler ainsi.

Et par sa parole il a été l'instrument de Dieu au- milieu dé son peuple. Il ta gardé la foi dans les campagnes de ce diocèse, il a fait régner la vertu dans les communautés religieuses, il à inspiré le zèle laux jetmes élèves des séminaires, il a fait germer des

vocations, il la nourri la sève patriotique du , peuple canadien, il a été le jmodèle de ses prêtres. C'est que notre peuplci est bon. Mais il la besoin qu'on l'instruise, il a soif de doctrine, il veut du dogme, lil veut qu'on lui explique l'Evangile, il veut qu'où lui donne '^a raison de cette foi qui est si vive et si profonde dans son jcœu'r, il veut savoir la laison des choses et pourquoi il doit icroire et comment il doit croire. Il faut, dit saint Paul, que l'obéissance soit «raisonnée, rationabile ohsequium, et c'est pour cela que Mgr Laf lèche, pendant les longues années qu'il a été votre évêque, prêchait la doctrine, expliquait et évangélisait. Il exposait les principes fondamentaux de l'Eglise, de la société, de la liberté, de l'éducation.

Il savait que c'était le besoin du temps. Je dirai non seulement aux vénérés prêtres de ce diocèse, mais je dirai à tous les prêtres de notre pays, et je me dis à moi-même : Regardons : Defunctus adhuc loquitur. Il est mort, mais il parle encore : de ce cercueil, il nous dit à nous qui avons mission de diriger les peuples, il nous dit d'être les hommes de Dieu par la, parole et par l'exemple, verho et exemple. Oui, regardons, et regardons tous, notre modèle est là.

Mes frères, l'évêque, ai- je dit, doit servir son peuple par l'exemple. La parole ne suffit pas. Il est dit dans l'Evangile, de Notre- Seigneur, qu*avant d'enseigner, il pratiqua ce qu'il ensei^gnait. L'évêque doit donc être l'homme de Dieu par l'exemple. Votre évêque l'a-t-il été? Ici, mes bien chers frères, je n'ai qu'à vous rappeler les différentes phases de sa vie, et à vous montrer Mgr Lailèche, depuis les années de son enfance jusqu'à sa mort, et vous direz comme moi : « Cette vie est une prédication continuelle. » S'il y a quelque chose qui a caractérisé la carrière de Mgr Laflèche c'est l'amour de la sainte Eglise. Oh! qu'il a aimé l'Eglise 1 II l'a aimée, avec quelle ardeur! C'est Louis Veuillot, je crois, ce vaillant athlète de ces derniers temps, qui disait : « L'Eglise est ma mère, et quand on l'attaqpie, j'éprouve en moi des rages d'enfant. » Mgr Laflèche était à peu près seniblable. ïl ne pouvait pas souffrir qu'on attaquât l'Eglise.

Comme cet homme eût été volontiers martyr! Ah! son sang, comme il l'eût versé volontiers pour l'Eglise! Mais en cela, estce qu'il n'imitait pas Jésus-Christ? Est-ce qu'il n'est pas dit de lui qu'il est le bon pasteur et que le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis ? N'est-il pas dit de lui qu'il aimait l'Eglise et qu'il s'est livré pour elle? Dilexit ecclesiam et tradidit semetipsmn pro ea. Mgr Laflèche a été le bon Pasteur, ici; il vous a tout

donné, ses talents, son temps, son activité, ses sueurs, ses affections, sa santé, tradidit semetipsum; il vous a donné sa vie.

Mais voyez comment Dieu l'a préparé à ce haut office où il devait, d'une manière si éclatante et si belle, accomplir les desseins de la Providence. Il le fait naître dans une modeste campagne, à Sainte-Anne-de-la-Pérade. Et quand je voyais, l'autre jour, l'image de la maison où il naquit, je ne pouvais m'empêcher de rapprocher dans ma pensée cette humble demeure de l'autre petite demeure de Lévis, où naquit le frère de cœur de Mgr Lallèche, cet autre grand évêque que notre histoire n'oubliera jamais et qui portait le nom d'Ignace Bourgei

Lorsque le bon Dieu choisit des instruments pour ses desseins miséricordieux sur les hommes, il n'a pas besoin de regarder dans les palais et les riches demeures, il va dans ce qui est pauvre et humble, il appelle, il transforme et il fait son apôtre. C'est afin qu'on sache toujours que ce n'est pas l'homme à qui le mérite revient, mais que c'est Dieu qui fait tout et que c'est ,à lui seul que toute gloire est due.

Dans cette campagne charinante, silencieuse, le jeune enfant si bien doué trouvait le bonheur dans la méditation. Il pouvait réfléchir; il commence, en effet, à se demander la raison des choses — car Mgr Laf lèche fut ainsi : il aimait à éclaircir tous les doutes, et voilà ce qui a fait de lui un si grand penseur.

Mais en même temps que, dans le silence des champs, dans le recueillement de la campagne, ses facultés, lentement, se perfectionnaient, son cœur était formé à la vertu par une incomparable mère. Sa mère, il en a parlé bien des fois et, jusqu'à ses dernières années, il en parlait avec l'amour d'un enfant de dix ans. Il avouait que s'il était éVêque, cela était dû, sans doute, à la piété, aux prières de sa bonne mère. Et pendant que la mère faisait l'œuvre de l'éducation de son jeune enfant. Dieu travaillait de son côté, lui inspirait l'amour des choses saintes et le dirigeait vers l'Eglise.

Le jeune Louis était enfant de chœur, il servait la messe avec joie, aspirant après le jour où il pourrait la célébrer lui-même, car il ne fut pas longtemps sans se dire qu'il serait prêtre, qu'il ^e serait que cela et qu'il ne devait être que cela. Il avait un aïeul qui chantait à l'église, et l'aïeul vieillissait, il sentait qlie ses forces s'en allaient. Il prit donc, un jour, son petit-fils à part et lui dit : « Il faut que je t'enseigne le chant si beau de l'Eglise Romaine, le plain-chant, et tu pourras peut-être chanter à ton tour en attendant, mon cher enfant, . que tu deviennes prêtre, » jet

l'enfant se fit élève de plain-chant et le plain-chant fut une révélation pour sa jeune âme. Il trouvait, comme il a toujours trouvé depuis, qu'il n'y a pas de musique religieuse qui p'uisse lui être comparée et, en même temps, il prenait le goût de l'harmonie, car c'était une âme d'artiste que Mgr Laf lèche. Il était surprenant, pour ceux qui ne le connaissaient pas bien, de l'entendre dire, comme nous l'avons entendu un jour dans une circonstance touchante : « Ah! que la musique est belle 1 que j'aime la musique! et quand nous serons un jour au Ciel, ce sera une de nos joies d'entendre les célestes harmonies des Anges. »

Il fit sa première communion et partit bientôt pour le Collège do Nicolet. Ce qu'il fut, dans ce Collège, les actes de vertu qu'il pratiqua, le zèle (ju'il montra pour s'instruire, les maîtres de cette maison sont là pour le dire, et ils lui ont rendu déjà les témoignages de leur vénération et de leur gratitude.

Son cours terminé, il embrassa l'état ecclésiastique, et à vingtsix ans, il était prêtre. Lui, qui aimait tant son pays, aurait trouvé ici beaucoup à faire, mais ceux qui sont véritablement apôtres, ceux que Dieu fait tels, ont d'autres vues, d'autres desseins que des desseins purement patriotiques. La patrie, pour eux^ ce n'est pas seulement le coin de terre où ils ont pris naissance; la patrie, c'est l'univers qu'il faut gagner à Dieu.

Alors, Mgr Laflèche songe au Nord-Ouest. A la Rivière-Rouge, il y a des tribus qui ont besoin de vérité, qui attendent les prêtres. Mais, dit l'Evangile, messis multa, operarii autem pauci, la moisson est considérable, mais les ouvriers sont peu nombreux. Il se dit : « Je partirai, je quitterai pour ce champ d'apostolat mes parents, mes amis, tout ce que j'ai de cher, » et il se dirige, en effet, vei-s la Rivière-Rouge. Il ne lui faudra pas seulement quelques jours, comme on le fait, maintenant, pour faire ce voyage, il lui faudra de longues semaines, mais que lui importe la longueur de la course? que lui importe la fatigue? il s'en va là pour se fatiguer, pour se dépenser, pour se donner, pour mourir au besoin. Il commence â se fatiguer dès le départ. A peine arrivé, il se met à l'œuvre. Il ne sait pas parler la langue de ces gens, il va l'apprendre; il va connaître l'isolement du missionnaire, il va connaître la souffrance de la faim; il faudra qu'il fasse des courses immenses, il ira en canot d'écorce sur les lacs et les rivières. L'hiver, il lui faudra chausser la raquette, il marchera sur la neige, il fera des distances immenses pour baptiser un enfant, pour administrer un malade. Tout cela lui va. Je vous le dis, c'est le chevalier du bon Dieu. Voici que du secours lui arrive. Dieu, q;ui est le souverain

ordôinnateur, (fui arrange ici-bas tout pour ceux qui ont confiance en lui et se mettent librement, à son service, parle à nn jeune novice de la Compagnie des Oblats, au .jenne frère Taché. Lui aussi est pris du même désir des missions, lui aussi a soif de se dévouer pour les âmes. Il s'en va à la Rivière-Rouge, il y trouve l'abbé Laflècàe. Ces deux jeunes hommes, ces deux jeunes gens n'ont qu'à se regarder; évidemment ils sont de la môme famille; évidemment ils ont les mêmes ambitions, ils veulent les mêmes sacrifices; ils sont faits pour s'aimer et ils s'aimeront jusqu'à la mort.

Mais voilà que bientôt l'abbé Laflèche, au milieu <^e ses courses, au milieu de ses fatigues, devient presque infirme. Voilà des plaies à ses pauvres jambes. Il lui faut un infirmier, hc petit frère novice des Oblats est là. Le voyez- vous, ce jeune novice, à côté de l'abbé Laflèche, pansant les plaies de ce missionnaire et apôtre de 28 ans! Tout ce qu'ils disaient alors, nous ne le savons pas, mais qu'ils ont dû échanger des conversations saintes et admirables 1

Mgr Provencher meurt bientôt. On s'occupe de lui trouver un successeur, et Rome se prononce pour l'abbé Laflèche. L'abbé Laflèche était parti pour la Rivière-Rouge afin de s'immoler comme missionnaire, et maintenant que Rome lui met la mitre sur la tête et une crosse dans les mains, son humilité s'effraie, il lui semble qu'il ne peut pas porter -ce fardeau; il faudra qu'il cherche de^ raisons pour ne pas accepter et pour décliner un pareil honneur. Il regarde ses pauvres jambes meurtries, les cicatrices de ses courses apostoliques; voilà le moyen qu'il prend pour échapper à l'honneur et à la gloire de l'épiscopat. Il écrit à Rome et Rome accepte les excuses du missionnaire.

Il faut donc nommer quelqu'un à sa place, et c'est le petit frère infirmier qui va devenir évêcpie de celui qu'il soignait avec tant d'amour. Mais l'abbé Laflèche est content. Il suit son ami, il va l'appeler son père, il va travailler sous sa direction pour le bon Dieu, il va l'aimer comme un frère jusqu'à ce que Dieu, dans ses mystérieux desseins, le fasse son frère véritable dans l'épiscopat. Quand je les vois tous les deux, ces jeunes missionnaires, l'abbé Laflèche, 30 ans peut-être et Mgr Taché, 28 ans et évêque de Saint-Boniface; quand je les vois travailler de concert pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes, j'entrevois l'avenir et j'aperçois l'auréole de gloire qui les couronnera, car ce sont bien deux évêques qui sont là, deux évêques qui sont hommes de Dieu, qui mêlent leurs biens terrestres, qui partagent les mêmes

sentiments, qtii ont les mêmes manières de voir. Aussi, ils se jurent une affection étemelle et quelle que soit, plus tard, la distance qui les sépare, nous verrons qu'ils ont des joies conmiunes et de communes douleurs; quand l'un souffre, l'autre souffre et pleure; si l'un est éprouvé, l'autre, soit celui de Saint-Boniface ou bien celui des Trois-Rivières, s'en vient pour le défendre et pour le consoler.

Doux ans se sont passés. Mgr Laflèche revient aux Trois-Rivières. Il lui semble que sa mission est finie là-bas. Il a raison. Ses infirmités ne lui permettent plus d'y travailler. Il va au collège dj Nicolet se consacrer à la cause de l'éducation, se dévouer à la jeunesse, se renfermer dans son humble cellule de directeur, prodiguer à ses enfants les bons conseils, les diriger vers le sanctuaire ou la société. Puis, le voilà vicaire-général et enfin administra-» teur du diocèse. Mgr Cooke le prend pour son coadjuteur, avec future succession. C'est pour lui encore une épreuve semblable à un coup de foudre. Mais, cette fois, il comprend que c'est Dieu qui veut absolument un ouvrier, il s'exécute. Le voilà donc évoque, et c'est maintenant surtout qu'il vous montre son amour de l'Eglise et de la vérité, amour qu'il conservera jusqu'à sa mort. Son amour de l'Eglise se traduit particulièrement par son dévouement au Souverain Pontife. Pour le Pape, il a un véritable culte. Il défend ses droits et ses prérogatives. Tout ce que le Pape dit, il l'accepte, et les directions et les décisions qui viennent de lui font son bonheur; quand même ces décisions seraient contre ses espérances, il les reçoit comme une bénédiction du ciel. II sera ainsi tout le temps de son épiscopat. Aussi, coname pour le récompenser. Dieu lui accorde dès son début une grande grâce. Le Concile du Vatican vient de s'ouvrir : c'est là que le Souverain Pontife va voir proclamer son infaillibilité, par ceux qtii pourront assister à ces grandes assises. Mgr Laflèche s'y rend, et il disait en ma présence, l'an dernier, à cette petite fête que j'ai rappelée en commençant : « La plus grande joie de ma vie a été quand j'ai pu dire PLACET pour la ratification du dogme de l'infaillibilité pontificale. » Il lui semblait que c'était la plus grande et la plus belle récompense qu'il pouvait recevoir de Dieu.

C'est pendant qu'il était au Vatican qu'il apprit qu'il devenait évêque des Trois-Rivières. Il revint donc ici, mes frères, et ce qu'il fit depuis, il me serait impossible de le raconter en détail : je n'en finirais pas. Je vous ai dit et répété, et vous êtes là vousmêmes pour me faire écho, qu'il n'a vécu que pour vous. Il a pris pour devise ces paroles : Suaviter et fortiter, avec suavité

et avec force. Il semblait, par ces deux mots, vouloir résumer toute la vie de son Divin Maître, car Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme vous le savez, a été bon, miséricordieux et tendre, il n'a jamais repoussé les méchants, ceux qui l'accusaient ou l'avaient calomnié. Lorsque ses apôtres lui demandaient de faire tomber le feu du ciel sur une ville coupable qui n'avait pas voulu les recevoir, Jésus-Christ (disait : « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes, » et il ajoutait qu'il était venu pour guérir les cœ'urs blessés, qu'il ne faJlait pas rompre le roseau à demi rompu, ni éteindre la mèche qui fume encore. En même temps qu'il était, si bon, si miséricordieux, si tendre pour les hommes, Jésus-Christ était ferme. Il a voulu donner un exemple et une leçon à ceux qui doivent continuer son œuvre lorsqu'un jour, dans le temple, il s'arana d'un fouet et en chassa les vendeurs qui l'avaient pror. fané. Mgr Laf lèche semble avoir eu toujours devant lui le Divin Maître sous ces deux aspects, douceur et fermeté. Y a-t-il un homme qui pourrait lui reprocher une parole ou un acte de vivacité, une parole blessante, quelque chose d'injurieux? Jamais. Les pauvres, les petits, les humbles, ceux qui ne pensaient pas comme lui, étaient toujours les bienvenus près de sa personne; mais, par exemple, quand il s'agissait d'un principe, quand il s'agissait d'une erreur, oh! il ne transigeait pas, il brandissait le fouet dans seS' mains, mais en même temps qu'il flagellait l'erreur, il était prêt à presser sur son cœur le frère dans lequel il reconnaissait cette erreur. Il a été: ainsi, toujours et partout, défenseur intrépide de l'Eglise, se dévouant aux hommes et ne se demandant pas Gominent seraient appréciés ses actes et ses écrits, rempli- d'un grand zèle et cherchant à étendre le règne de la vérité sur la terre.

On a dit de lui qu'il était un évêque du moyen âge. Moi, je le comparerais volontiers aux évêques des premiers âges. Mais l'appeler évêque du moyen âge, certes, c'est un grand honneur à lui faire, car c'est le mettre à l'égal des grands hommes de ce temps où Léon XIII nous fait aujourd'hui chercher ceux qui, en fait de science, de philosophie et de. théologie, doivent être nos^ maîtres et nos docteurs. Mais de même qu'il a été évêque du moyen "âge ou un évêque des premiers âges, si vous le voulez, il a été un évêque de son temps. S'il combattait les écarts qu'il y trouvait, il en a. adopté aussi le courage, toutes les généreuses tendances et les nobles aspirations,, il en a; accepté tous les progrès, il n'a pas manqué d'aller de l'avant, pourvu que le progrès fût toujours, bien compris.

En matière d'éducation, vous savez ce qu'il a été et ce qu'il a fait. Je n'ai qu'à regarder sa ville des Ïrois-Rivières. Je n'ai qu'à aller dans ce Séminaire, dans ce Couvent des UrsuUnes, qu'à voir dans le diocèse ces nombreuses maisons d'éducation qu'il a fondées lui-même. Je n'ai qu'à voir les prograimnes qu'on suit partout et l'élan donné aux études, pour constater que Mgr Laflèche a été véritablement l'homme de son temps. Il n'était pas de ceux qtii trouvent que notre pays est un pays arriéré et presque barbare. Il tenait compte des difficultés que nos pères ont rencontrées. Il savait bien qu'il y a encore à améliorer et à perfectionner beaucoup, mais il savait aussi que les vieux peuples d'Europe s'étudient à résoudre avantageusement ces problèmes, qu'ils y travaillent sans cesse et qu'ils avouent n'être pas encore arrivés au dernier mot du progrès. Comment vouloir que, dans un pays si jeune, nous ayons atteint la perfection? Non, non, il y a à perfectionner, il y a à améliorer, mais il ne faut pas condamner ce qui est bon. Je ne veux pas de la réforme, car la réforme suppose quelque chose de mal et il n'y a rien de mal. 11 y a du bon, imparfait encore, et qu'il faut améliorer, mais il faut savoir conserver ce bien. Je ne veux pas admettre l'opinion de ceux qui, regardant leur pays, leurs belles campagnes qui rappellent les sacrifices de leurs pères et le dévouement des communautés religieuses, se détournent de tout cela et semblent vouloir décrier ce pays qui est le leur, aux yeux de l'étranger qui nous regarde et nous envie ce que nous avons.

Mgr Laflèche a travaillé pour l'éducation ici dans ce diocèse, et lorsque cette question de l'éducation est devenue une question de principe, de liberté religieuse, de constitution, alors, il n'y a pas à être surpris que Mgr Laflèche apparaisse au premier rang de ceux qui la défendent. Ses collègues sont avec lui et ils 3ont là à leur poste. Et, dans la défense de ces droits sacrés, s^il fut si ardent, il ne faut pas s'en étonner, il faut penser que cette terre ou la persécution sévit a été autrefois arrosée de ses sueurs et que si nous, nous nous sommes levés pour défendre les catholiques de l'Ouest, lui s'est levé pour la défense de ceux qu'il peut appeler ses fils, parce qu'ils l'appellent leur père.

Votre évêque voUs a-t-il donné rien que sa parole? A-t-il prêché par ses actes? Mais voyez donc; enfant, il prêche la piété filiale, l'amour de la religion, la fidélité à l'appel de Dieu. Jeune homme. il prêche la soumission à ses maîtres, et l'amoUr du travail. Missionnaire, il prêche le zèle apostolique. EvêqUe, il me semble mettre en pratique tout ce que saint Paul demande de Tite et de

Timothée. J'ajouterai qu'il ^a été l'homme de la prière, car on n'est quelque chose de grand pour l'œuvre de Dieu qu-e si on prie bien. C'est Jésus-Christ lui-même qui l'a dit : Sans moi, vous ne pouvez rien faire. Mais pour que le Christ nous aide, il faut l'appeler, il faut prier avec humilité. Mgr Laf lèche à prié, et comme il priait bieni Ce sont les prêtres de sa maison, ce sont ses intimes, c'est son clergé, ce sont ses curés qu'il visitait chaque année qui peuvent rendre ici témoignage, eux qui l'ont va, tant de soirs, réciter son chapelet, aimant à le dire toUt haut, car il lui semblait qu'il fallait parler ainsi avec la Sainte Vierge, sa mère II récitait l'office avec force, il célébrait la sainte messe avec une foi ardente, i,l allait passer de longues heures devant le Saint Sacrement. C'est là qu'il préparait ses discours, les écrits qu'il allait livrer bientôt.

S'il a été l'homme de la prière, je dis aussi qfu'il a été l'homme de la charité. Comme homme de la prière, il a voulu que sa ville épiscopale eût un couvent de Religieuses qui fût comme le paratonnerre de la ville. Dans ce couvent, on se livre aux pénitences, aux mortifications, aux jeûnes; on chante, la nuit, les louanges du Seigneur, et c'est bien là, en effet, le moyen de détourner les châtiments de Dieu.

Les Sœurs du Précieux-Sang sont arrivées et Mgr Laflèche fut dans la jubilation. Mais homme de charité, il voulut donner un asile à l'homme pauvre, aux malades, aux infirmes. Il n'a pas d'hôpital, il en fondera un, il mendiera des matériaux pour le bâtir. Ainsi, voilà les Sœurs de la Providence qui arrivent au couvent pour faire ici les œuvres qu'elles font d'un bout à l'autre du pays. Ces pauvres, vous savez s'il les aime. En a-t-il jamais refusé un seul? Sa main a-t-elle été fermée quand on lui demandait l'aumône? N'a-t-elle pas été pleine de commisération? Il aimait à aller dans cette maison des pauvres et les heures qu'il passait là étaient pour lui des heures bénies.

Il semblait vraiment dans les desseins de la Providence que ce pasteur, que cet athlète, ce théologien devait mourir dans cette chambre d'hôpital, à côté des pauvres qu'il a généreusement servis.

S'il devait mourir là, ce n'était pas là qu'il devait recevoir le coup de mort. Soldat, il voulait le recevoir au champ de combat. Il l'avait dit : « Je mourrai les armes à la main. » Ainsi en arriva-t-il. Il commença sa visite pastorale. Rien ne faisait prévoir une catastrophe comme celle qui arriva si soudainement. Sa constitution robuste faisait espérer pour lui de longues années,

mais le semeur de paroles s'en alla de paroisse en paroisse, il se dépensa trop généreusement. Il parlait dans les églises; il rappelait les enseignements du Souverain-Pontife; il allait dans les cimetières prêcher la dévotion aux morts, et un jour, après un de ces sermons, il se sentit fatigué. Il voulut continuer cependant, son œuvre, mais la maladie le terrassa. Le soldat était mortellement blessé, blessé au champ d'honneur, blessé porte- voix de l'Evangile Alors il se fait transporter dans sa ville des Trois- Rivières, à sa chère maison des pauvres, et c'est là qu'il va mourir.

Ce qu'il a été en face de la mort, ce qu'il a fait, mes frères, vous le savez. Quand il vit que tout allait finir, il se mit entre les mains de Dieu. Il n'avait aucun regret pour lui, le Maître le rappelait. C'est le temï)S de partir, c'est le temps de chanter le Nunc dimittis. Il règle ses affaires temporelles, il prie, il médite, il fait prier à ses côtés, il récite son Rosaire, et quand il ne peut plus réciter de formules, sa main défaillante, cette main vaillante qui a signé tant de documents admirables, dignes des confesseurs de la foi, sa main défaillante se met à faire des signes de croix et en fait jusqu'à ce qu*elle ne puisse plus le servir. Puis il dit à l'un de ses prêtres : « Je m'en vais mourir. Dieu va mettre fin à toutes m^ misères, mais il y a ses jugements qui m'attendent. Pourtant, j'ai confiance, car je n'ai rien fait que pour lui. » Ne vous semble-t-il pas entendre saint Paul se confiant à son cher disciple Timothée? « Bonum certamen certavi. Pour moi, j'achève ma course. Bientôt la mort va venir. J'ai combattu le bon combat. J'ai conservé la foi. »

Mais avant de mourir, Mgr Laflèche pen;se à ses missions du Nord-Ouest, qui ont eu les prémices de son apostolat et que faitil? Il a près de lui une personne qui vient de ces régions. Il la fait venir auprès de son lit de mort, il lui |parle des tribus sauvages pour lesquelles il a donné le meilleur de sa vie, il lui prêche encore et lui donne de bons conseils. Lui, le grand évêque, il veut finir en humble missionnaire comme il a commencé.

Enfin, il faut que l'homme paraisse dans toute sa vérité à ce moment suprême. Je vous ai dit que Mgr Laflèche avait une dévotion toute spéciale au Souverain Pontife. Il fait son humble soumission à Dieu, un acte de foi; il fait sa soumission parfaite à toutes les volontés et à toutes les décisions du Pape. Enfin, c'est le moment dernier. Une douce agonie arrive, Mgr Laflèche rend le dernier soupir.

Il vous a prêché, il nous a prêché, il a prêché à tout son pays.

ferho et exempio. Il a été véritablement l'homme de Dieu tel qtie le veut l'apôtre saint Paul. Maintenant, mes bien chers frères, je comprends que votre douleur soit graade, mais celle des évêqnes est grande aussi, car nous savons quel frère bon, expérimenté, zélé et dévoué nous perdons en lui. Mais cependant il ne faut pas oublier que la mission d'un homme terminée, il faut que la récompense arrive. Ahl votre évêqpie, j'espère qu'il est déjà dans le sein de Dieu I Lui qtii aimait tant la vérité, il disait qu'il avait hâte de se trouver là-haut pour savoir s'il se trompait ou non. Le voilà maintenant avec l'infini Vérité, avec l'infinie Beauté, avec l'infinie Bonté, et c'est pour toujours.

Il a fait ici-bas son œuvre et il jouit maintenant d'une félicité qui ne finira point et qui commence à son cercueil.

Vous pourrez donc, mes bien chers frères, le pleurer comme on pleure celui qu'on aime, celui qui nous a fait du bien, mais vous vous souviendrez comme nous nous souviendrons tous que ceux qui nous quittent ici-bas s'en vont nous aimer et nous j)roté^er auprès de Dieu. Ainsi soit-il.

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