DANTE, SON SIÈCLE ET SES OEUVRES
Le chantre de la Divine Comédie présente à la fois le type éclatant d’un cycle social et de la destinée humaine. Voilà pourquoi il émeut profondément toutes les intelligences dans son peuple et hors de son peuple, car son ombre règne sur la jeune Italie par la majesté du souvenir. Quelque chose le rattache à la chaîne auguste de Job, d’OEdipe et de Bélisaire, comme à la famille des rapsodes. Rien ne lui a manqué, ni la grandeur, ni l’abaissement, ni la proscription, ni les triomphes. Poëte, philosophe, théologien, savant, diplomate, il correspond à tout; le moyen âge même j semble s’être incarné dans sa grave figure, avec sa double face, l’une antique et traditionnelle, l’autre catholique et rénovatrice. Cette expression multiple lui imprime une physionomie plus remarquable ; l’homme et le siècle se commentent et s’expliquent magnifiquement l’un par l’autre. Nous embrasserons donc d’un seul coup d’œil rapide l’histoire du poëte, de ses contemporains et de scs écrits. Puisse l’ange de l’immortelle mémoire éclairer nos pas!
C’était un chaos merveilleux que la période où Dante allait naître ; au fond de co chaos ondoyaient de vives lumières. Les éléments mélangés do la société féodale, guerrière et fervente, n’attendaient qu’un Homère pour les rassembler dans un cadre épique. La philosophie grecque et les dogmes du polythéisme avaient rajeuni leurs formes en s’unissant aux symboles du culte chrétien. Aristote et Platon, quoique imparfaitement traduits, dominaient sur l’Europe intellectuelle; dans l’cmpyrée flottaient les neuf sphères de Ptolémée soutenues par le Christ, suivant la peinture d’un des artistes primitifs. Entre la barbarie et la civilisation s’allumaient des fanaux inspirés. Roger Bacon prophétisait les conquêtes de l’avenir. Le voyageur Marco Polo préparait les découvertes de Colomb à travers l’Océan. Saint Bonaventure, le docteur Séraphique, et saint Thomas d’Aquin, le Bœuf de Sicile, retraçaient les lois divines
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Cavalcanti, élégants rimeurs, comme une chaîne magnétique, partagent avec son maître ses affections. C’est avec les deux derniers et son homonyme Dante deMajano qu’il engage une correspondance piquante et mystérieuse sur les allégoriques visions de son amour. L’architecte Arnolfo, leur doyen, jumeau de Cimabué, traçait au bruit de leurs concerts le plan des trois monuments de la belle Florence, la cathédrale, Sainte-Croix, le palais vieux. Douces amitiés de l’adolescence, épanchements fraternels de la Muse, harmonieuses confidences sur un être innommé, moitié jeune fille, moitié ange, comme on savoure avec délice vos pages intimes! L’absence et la séparation y jettent leurs teintes mélancoliques. Dante fut envoyé par sa famille à l’école de Bologne, puis à celle de Padoue, pour achever son éducation et pour le distraire d’une passion sans terme favorable. Soit obstacle inconnu, soit indifférence, soit plutôt par obéissance filiale, Béatrice en épouse un autre, le chevalier Simon de’ Bardi. Sa fin prématurée à fâge de vingt-quatre ans clôt la sereine moitié d’un horizon qu’elle éclairera surnalurellement à travers les voiles du sépulcre.
Hélas! le feuillet tourne; la vie juvénile, tendre et studieuse, s’éclipse devant de pesantes sollicitudes. Voici Page viril et ses rudes expériences. Amour et poésie se réveilleront plus tard dans les retraites du bannissement. Il s’agit de prendre un rang, une part dans les affaires publiques. Déjà le petit-fils du croisé avait ressenti les émotions des batailles en combattant sous les drapeaux guelfes à Campaldino contre les Gibelins d’Arezzo. Pour Dante, comme pour d’autres, il fallut céder aux préjugés. Le titre de poète, que lui avaient acquis ses rimes en langue vulgaire, ne constituait pas plus alors qu’aujourd’hui une profession. Obligé de choisir , selon l’usage, entre les différents arts sous lesquels se classaient les citoyens de Florence, il se fit inscrire dans la corporation des médecins. Quoique des études sévères lui en eussent donné le droit, son inscription ne fut qu’une formalité. Les Alighieri, dans leurs vues ambitieuses, le pressaient d’assister aux réunions de sa caste ; il résiste d’abord ; sa résistance est vaincue. Une âme semblable, précipitée dans les tourbillons où se jouait le destin de sa patrie , ne devait plus s’arrêter qu’aux portes infernales. Il parait dès lors gravir les mille sentiers tortueux des cercles de l’abime; son existence n’offre qu’un rôle militant jusqu’à sa dernière heure. Quelques biographes disent qu’il eut le projet de vêtir l’habit de saint François, habit religieux sous lequel il demanda plus tard à être enseveli; peut-être le dégoût du inonde, la tristesse de la mort de Béatrice et les funèbres catastrophes contemporaines lui inspirèrent un moment le désir de la vie monastique. Une roule moins calme l’attendait au milieu des commotions humaines.
Toutes les villes d’Italie, turbulentes communes x, Lucques la gibeline, la sauvage Arezzo, la romaine Pistoie, la barbare Pise, Bologne la guelfe, l’impériale Ravenne , ressemblaient à des cirques où se déchiraient les factions, le couteau ou
1 On doit entendre, par le mot de communes, l'oligarchie républicaine de chaque localité régie par ses magistrats ou prieurs; gouvernement partagé entre la démocratie et l’aristocratie: ce mot avait autrefois chez nous une acception correspondante au temps des municipalités, sous Louis le Gros, et plus tard, lorsqu’il désigna le tiers état, c’est-à-dire le peuple.
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l’épéo à la main. Et la république florentine se divisait, comme ses sœurs, entre les deux partis belligérants : les Guelfes victorieux reconnaissant pour chef l’orgueilleux Corso Donati; les Gibelins, le pusillanime Cerchi, son beau-frère. Sous l’orageux tribunat de Giano délia Bella, le disciple de Brunetto avait vu s’accomplir la réforme sociale qui transférait le gouvernement des nobles aux plébéiens. Dans les camps, il prend de nouveau part au siège de Caprona, et se familiarise avec le cliquetis du glaive; dans les assemblées, il manie cette énergique langue populaire dont il nous a légué le modèle, et acquiert un grand crédit par l’autorité de son éloquence; la république le consulte dans les affaires importantes. Chargé successivement de quatorze ambassades, il recueille des succès dans chacune d’elles ; à la cour de Fcrrarc, il obtient le pas sur les autres ambassadeurs. Des princes lui tendent la coupe de la faveur et de l’amitié, entre autres Charles-Martel, fils du roi de Naples : coupe fragile au jour de l’infortune! petits triomphes suivis par de cruelles traverses! Ses proches l’avaiont poussé au tribunat; ses proches, toujours ambitieux, lui font contracter une alliance riche et puissante avec Gemma, du sang des Donati. Ses amis eux-mêmes l’y convient, car sa tristesse les effraye ; sous cette activité dévorante, sous le poids des charges pompeuses, il nourrit l’image de l’auguste morte, mille anciens souvenirs et l’aversion de tant d’intrigues coupables. Plus d’une fois il veut rentrer dans le sanctuaire domestique, s’asseoir au foyer de la muse et de la philosophie, resserrer ses amitiés vieilles et récentes; mais elles se forment et se rompent aux lueurs des guerres civiles. C’est à Campaldino qu’il s’est lié avec le frère de la belle et malheureuse Françoise, immortalisée dans ses vers. Aux légendes mystiques succèdent les traditions sanglantes, les querelles des champions impériaux et nationaux. Les trahisons et le supplice d’Ugolin retentissent du Tibre à l’Éridan. Ainsi s’amoncelaient autour du poète, suivant la pittoresque expression d’un historien, les personnages de ses chants à venir. Les luttes des Gibelins et des Guelfes, ranimées à Pistoie par une scène de meurtre sous le nom de noirs et de blancs , vont lui peindre les fureurs des damnés. De Pistoie elles passent à Florence. Les Cerchi heurtent involontairement les Donati pour voir danser déjeunes femmes sur la place de la Trinita. Les glaives sont tirés, et les cadavres jonchent le terrain préparé pour les jeux d’une fête. Un duel terrible recommence entre les deux factions, et le cardinal d’Acqua Sparta, nonce du pape, s’efforce en vain de l'apaiser.
Voilà au milieu de quels hommes et de quels événements Dante fut nommé l’un des prieurs , sorte de consulat de deux mois, pendant lequel il gouverna presque seul la commune. Son acte immédiat fut de convoquer le peuple et de décréter le bannissement des chefs des deux partis ; acte de haute justice politique. Ce n’est pas le génie de son rôle qui lui manqua, comme plusieurs le prétendent, mais l'inflexibilité nécessaire pour planer au-dessus des passions, de ses propres indulgences et de ses ressentiments. Par une inconséquence choquante, dans son décret d’ostracisme, il oublie le chef des blancs, Vieri del Cerchi, soit à cause de ses nouvelles préférences, soit à cause de son ami Guido Cavalcanti, l’un des membres de cette faction; il ne tarda pas à gracier Guido lui-même et la plupart des blancs. Le poète affectueux, sur le siège des tribuns, ne sembla plus qu’un juge partial. Ses successeurs furent obligés par la clameur unanime de rappeler tous les chefs exilés à Castello délia Pieve et à Serazzana.
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C’était rouvrir la lice brûlante des dissensions. Les noirs et les blancs ne pouvaient respirer le même air ni s’abreuver aux mêmes fontaines.
Les premiers, dont le chef superbe n’avait pas été admis aux faveurs du retour, sollicitaient, sous la protection de la cour romaine, le secours du prince Charles de Valois pour pacifier Florence, c’est-à-dire en chasser leurs adversaires. Trompé dans sa médiation impuissante, le nonce-cardinal avait reporté leurs plaintes au pontife. L’ex-prieur, sur sa demande , fut député à Rome pour plaider la cause des blancs devant le saint-père, et s’opposer à l’entrée du prince français dans sa ville natale. Pourquoi l’abandonna-t-il dans des circonstances aussi graves ? aSo io vo, chi rimani? e so io rimango , chi va? Si je pars, qui reste? et si je reste, qui part? » s’était-il écrié la veille, lorsqu’on délibérait sur le choix de l’ambassadeur. Paroles de l’angoisse, prises pour celles de l’orgueil, entre tant d’ennemis aveugles et féroces, envenimés contre leur proscripteur. Les fautes politiques entraînent des suites irréparables. A Rome, son ambassade est froidement reçue par Roniface, allié secrètement à Valois pour la cause des Guelfes. Et lui, le soldat de Campaldino, par quel enchaînement se rencontre-t-il sur l’autre bord, comme le champion futur de la monarchie universelle? L’étoile de sa fortune change avec ses opinions, ou plutôt son esprit flottant tour à tour entre les sinistres métamorphoses des partis, cherche inutilement une généreuse neutralité, médiation irréalisable. Il fallait sur l’arène de sang arborer une couleur, la noire ou la blanche; et la noire l’emporta par le cours des événements. Oh ! que n’est-il retourné après son prieurat dans le sanctuaire de sa maison , dicter ses arrêts suprêmes dans la langue immortelle, surveiller pieusement les progrès de ses fils, et baiser entre deux tercets divins ou infernaux les joues innocentes de sa fille, à laquelle une souvenance ineffable a conservé le nom de Béatrice! La poésie du.Gibelin se trempera dans un vase moins pur. Tandis qu’il hésite, et s’épuise en vaines démarches auprès d’un méticuleux pontife, une révolution s’opère sur les rives del’Arno. Charles de Valois, décoré par Boniface du titre mensonger de pacificateur, pénètre dans Florence, à la tête de cinq cents chevaliers, et Donati, le chef des noirs, y rentre peu après par un hardi coup de main à la barbe de l’inactif Vieri del Cerchi : l’incendie et le pillage des maisons des blancs par les vainqueurs préludent pendant cinq jours à l’inique sentence rendue contre le plus grand poète des temps modernes. Cante de Gabrielli figure comme podestat de l’aréopage guelfe. Par un édit du 17 janvier 1302, il condamne Dante et les blancs à l’exil | par un second du 10 mars même année, il dévoue à la peine du feu lui et ses compagnons, s’ils mettent le pied sur le territoire de la république. Entre autres crimes, on lui reproche d’avoir vendu la justice et détourné les fonds de l’état, accusation hors de controverse pour un homme tel que le chantre du catholicisme. Les deux sentences ont été retrouvées dans les archives florentines; elles sont écrites en latin barbare, mélangé d’italien; digne jargon pour condamner le fondateur de la langue nationale.
La troisième période sonne. Ce n’est plus le chaste horizon de la Vita Nuova, ni le cirque grondant des passions du Forum, mais le ciel d’abord sombre, puis éblouissant do la Divine Comédie. Voilà le poète errant, banni de sa terre natale; il commence la vie d’exil avec ses poèmes, triple voyage dont la mort sera la dernière initiation.
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Gemma et ses enfants sont restés à Florence par ses ordres, et non par aucune désunion, car il veut qu’elle lui garde un coin prêt pour l’heure désirée du retour. Aucun témoignage défavorable, quoi que l’on ait dit, ne s’élève contre son épouse : si elle no balançait point dans le cœur du poète l’image de Béatrice, nulle part il ne l’accuse, et des fragments de correspondance témoignent qu’elle lui écrivait dans son exil. Par malheur, le sang des Donati coulait en elle, et les Donati, ennemis particuliers de Guido, l’ami intime de Dante, siégeaient entre ses bourreaux, entre ses plus irréconciliables adversaires. Cette parenté le tranquillise sur le sort de sa famille; barrière insuffisante, tant la haine souffle avec rage. On s’empare des biens du proscrit; on chasse Gemma et ses enfants de sa maison, et la riche héritière d’une illustre lignée se voit réduite à travailler de ses mains pour subsister : sainte communauté d’infortune avec le poète. Lui, sans asile, rêvant à son Enfer, va demander l’hospitalité d’abord à Sienne, puis à la gibeline Arezzo, là où le mène son inconstante étoile , tantôt à la table souvent amère des princes , tantôt dans la religieuse obscurité d’un cloître. Chacun des lieux qu’il yisite gardera sa mémoire comme il traîne partout le souvenir de Florence, et le couvent des Camaldules, et le palais d’Uguccione, grand capitaine de son parti, auquel il dédia son premier cantique de malédiction , et le monastère de Santa-Croce del Corvo, où il charge un ermite de transmettre au prince sa dédicace avec son œuvre et ses adieux, et la maison des Malaspina, vaillants ducs de la Lunigiane, ses admirateurs fidèles, et la somptueuse demeure des Scaliger, princes de Vérone, où il mangera côte à côte avec un bouffon, et le rocher de Tolmino, où il allait s’asseoir, et l’église de Sainte-Hélène, où il soutiendra une thèse sur les deux éléments, l’eau et la terre, et le toit ami des seigneurs de Polenta, où il rendra le dernier soupir.
Nous aussi nous avons notre page dans l’Odyssée du nouveau rapsode vagabond. Il suit à Paris les traces de son maître, et y cherche les enseignements supérieurs de la science théologique, comme les anciens philosophes allaient puiser les trésors de la sagesse dans les sanctuaires de l’Egypte. La Sorbonne le voit exercer sa haute éloquence dans des thèses où il obtient la palme, et il consacre dans le Paradis le nom du professeur Siger, dont il a dû entendre les leçons. Mais les protecteurs de Brunetto l’avaient rejoint dans la tombe, et ses compatriotes subissaient les persécutions de Philippe le Bel. Dante reçu bachelier, puis docteur, n’en put revêtir le titre parce qu’il n’avait pas de quoi payer les frais de sa réception. Aucune épreuve ne devait manquer à celui dont la gloire naissante remplira le globe , et les temples de la science furent aussi arides à son égard que ceux de la grandeur. Inconnu , il errait dans les vieilles rues tortueuses où erra le Tasse pauvre et proscrit à son tour, et où sont venus se réfugier tant d’illustres bannis. Si la ville éternelle est la patrie des pèlerins de la foi et de l’ancien monde, Paris semble être le rendez-vous des pèlerins de l’intelligence et du monde nouveau. Hélas! Dante ne remporta comme tant d’autres qu’un triste désappointement. Quelles devaient être ses méditations dans la solitude, au sein du gothique Paris, des hommes d’armes et des hommes de pensée, des enlumineurs etdes truands? Il habitait sans doute unede ces humbles mansardesoù veillentde jeunes esprits, entre son livre immortel et l’Evangile, dans l’attente des jours meilleurs. La basilique de Notre-Dame venait d’être achevée; il a dû s’agenouiller sur ses marches et lire quelques-unes des redoutables évocations sculptées dans son enceinte.
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D’étranges spectacles se déroulaient en Europe. Là s’instruisait le procès des chevaliers du Temple, dont il recueillera les cris. Plus /loin le pape Boniface, qu’il implorait naguère, est prisonnier dans Avignon. Le tocsin de l’affranchissement vibrait pour la Flandre et la Suisse , tandis que mille divisions labouraient les républiques italiennes, érigées en seigneuries. A travers ces graves événements, Dante avait deux incessantes préoccupations : son épopée, dont il composait les derniers cantiques , et sa chère ville, dont il rêvait toujours le gentil fleuve. Uni désormais par l’adversité aux Gibelins, il tente avec eux, secondé par Uguccione, de rentrer dans ses murs, comme autrefois Corso Donati, mais dans une attitude plus noble. Les bannis arrivent aux portes de Florence, couronnés d’olivier, l’épée à la main, les drapeaux déployés; puis ils se retirent dans une église et entonnent des hymnes de paix, en attendant que le peuple se prononce; accueillis d’abord, ils foulent joyeusement le sol natal. O joie éphémère ! le parti de l’ostracisme triomphe, et la porte de l’Éden se referme sur leurs pas.
Tu proverai si corne sa di sale Lo pane allrui, e com’ è duro calle Lo scendere e ’l salir per l’ altrui scale.
Du pain de l’étranger tu sauras l’amertume;
Tu sentiras combien il est dur au banni
De descendre et monter par l'escalier d’autrui.
Le poète doit mesurer jusqu’au bout la profondeur de ces vers par lesquels son aïeul Cacciaguida lui prophétise son destin dans leur entrevue du paradis. Si l'amitié d’Uguccione, gibelin, et parent de Gemma, lui en dérobe la fatigue, il la sentira mieux à la cour de Scaliger ou Can le Grand , quoique ce prince ait fait peindre sur ses lambris dorés des emblèmes fastueux pour les proscrits. Sa fierté blessée l’obligea bientôt de s’exiler ailleurs. Néanmoins, l’hôte illustre, qui payait par des dons impérissables une hospitalité précaire, lui dédia son troisième cantique, comme il avait dédié le Purgatoire à Morello Malaspina, de Sienne, et l’Enfer à Uguccione. La publication des trois poèmes, aussi bien que son injuste bannissement, achevaient de répandre sa renommée, glorieuse et maudite; un chœur de haines, soulevé par les tercets vengeurs, se mêlait au concert d’admiration, car les vivants étaient stigmatisés dans ses tableaux. Pendant que les princes amis protégeaient le flagellateur du siècle, d’autres attisaient contre lui les vieilles inimitiés florentines. L’hospitalité de la rue lui manqua plus d’une fois. Dans les villes guelfes, des troupes de femmes le poursuivent avec des injures. C’est alors que le banni exaspéré leur jeta des pierres, comme on l’a dit, en oubliant qu’elles répondaient à des invectives. L’amant d’Eurydice fut déchiré par les ménades, il y a plus de trois mille ans. Peu après, dans l’ile de Samos, un vieillard aveugle, attaqué par des chiens féroces, en eût été déchiré à son tour sans l’intervention des pasteurs. Les ménades ivres et les chiens irrités ne sont pas pires que les factions.
Une circonstance importante vint ranimer les espérances du gibelin : Henri, duc de Luxembourg, septième de son nom, ceignit la couronne impériale d’Allemagne, encore sanglante du meurtre d’Albert. Quel siècle ! lui-même périra d’une manière presque soudaine et mystérieuse. Le nouvel empereur proclame une amnistie en faveur
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du parti blanc, et veut ressaisir l’antique domination suzeraine sur toutes les communes attachées, malgré ses vicissitudes, au pouvoir pontifical. Les regards du banni se tournent vers le soleil levant, qu’il considère comme le libérateur et le régénérateur de sa patrie. Ses idées sont développées dans le traité de la monarchie, où il a gravé lo type de l’empire universel attribué, selon lui, à César par la Providence : ressouvenir profane du vieux monde romain. Comme Virgile magnifiait Auguste, lui magnifiera son César en vers sublimes. Ainsi, d’extrême en extrême, le malheur et les déchirements civils l’enrôlent sous la bannière d’un protectorat étranger contre les soutiens du pape, le pouvoir national. Henri assiège Rome, s’y fait sacrer, et lance ses cavaliers à travers les communes ; le poète, réfugié, dit-on , dans la tour de Porciano, ou campé sur les rives du doux fleuve, adresse une lettre suppliante et furieuse à l’empereur allemand pour appeler ses armes contre la prostituée Florence. Quelles que soient ses opinions morales et politiques, je ne pèserai point la foi d’un croyant du moyen âge avec la balanced’un croyant moderne. Mais commenta-t-il écrit delamain quia tracé la Divine Comédie cette fanatique épître, où il emprunte à la flatterie ses plus humbles métaphores, et au judaïsme ses plus violentes imprécations? Flâtons-nous de jeter un voile sur le vertige d’une âme aigrie par des outrages non moins acharnés. Rappel ons-nousles en lisant cette autre phrase trop citée de son livre du Banquet: «Le couteau seul répond à de pareils raisonnements. «Virulente hyperbole de la colère. Combien, en revanche, il se montre noble dans sa lettre aux cardinaux pour l’élection d’un pape italien, et dans toutes ses épîtres aux princes de l’Europe! J’aime leur ton original et magnanime jusque dans leur début : « A tous et à chacun des rois d’Italie, aux sénateurs de Rome, aux ducs, marquis, comtes, et à tous les peuples, moi, humble Italien, Dante Alighieri, de Florence, exilé sans l’avoir mérité, je vous souhaite la paix. » Telle était la formule ordinaire de ses nombreuses correspondances avec les seigneurs de son temps. Le poète y traite de majesté à majesté. Les Florentins osèrent lui proposer de venir faire amende honorable en chemise , la corde au cou , devant l’église de Saint-Jean. Ici encore écoutez sa noble réponse : « Eh quoi ! ne pourrais-je contempler partout les miroirs du soleil et des astres ? — L’homme élevé par la philosophie ira-t-il bassement, comme un Ciolo et d’autres infâmes, offrir l’oblation de saipersonne? Ne pourrai-je admirer les plus douces vérités sous le ciel, si je ne dépouille ma gloire, et ne parais vêtu d’ignominie devant le peuple de Florence? Jamais le pain ne mo manquera. » Pain amer, il l’a dit. En vain plus tard il s’écriera : « Que t’ai-je fait? ô mon peuple ! » il ne doit plus abriter son front dans la nef de son beau Saint-Jean , dans la chapelle où il a vu prier Béatrice. Son divin César fut peu touché de son imprudente supplique, et laissant inachevé son propre rêve de conquête, il va bientôt s’endormir dans le froid sépulcre où son linceul doré tombe en poussière. La gloire du poète illumine seule dans l’avenir la mémoire de l’empereur.
Enfin, Dante salue son dernier repos à Ravenne, sous le toit de Guido Novello, seigneur de Polenta. Ni l’amitié de son hôte, ni un cortège croissant de vives sympathies, ni l’aube de sa renommée, ni les embrassements passagers de Pierre et de Jacopo, ses fils, appelés dans sa retraite, rien ne chasse la tristesse de son cœur. Il avait vu s’éteindre ses plus chers amis, Sordello, Cavalcanti, Casella, et tant d’autres qu’il fera revivre dans ses poèmes. Au sein du palais hospitalier, il retouchait les trois
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cantiques, et leur imposait le sceau indestructible. Les souvenirs du passé résonnaient dans son âme; et il conversait avec les neveux de cette Françoise dont il avait déjà connu le frère à Campaldino. L’exil, les luttes, les tourments, les années, grosses de traverses, avaient imprimé sur sa physionomie cet air chagrin mêlé d’un sourire amer qu’on lit sur tous ses portraits. Comme Salomon, il semble dire : « Vanité! tout n’est que vanité! » A l’image douloureuse de Florence, succédaient par moments les visions dévorantes de l’infini : tout en murmurant le nom de sa fille Béatrice, la fille de Gemma, sa veuve prématurée, il entrevoyait sur un trône de lumière celle qui avait jadis porté ce nom. Le désir de la vie monastique le reprit, et il manifesta le vœu d’être au moins enseveli sous le costume de saint François. Un fatal besoin le rejetait sans oesse dans les affaires publiques; on dit qu’un échec éprouvé dans une ambassade à Venise hâta sa mort. Les fiers sénateurs n’avaient pas daigné l’entendre. Une goutte suffisait, car la mesure du malheur était pleine. Ayant vêtu sur sa couche funèbre, comme un suaire de pénitence et de purification, la robe des cénobites, il mourut âgé de cinquante-six ans, à la veille de ses apothéoses, et fut inhumé dans l’église des Franciscains, ornée de fresques récentes par l’auteur du Campo-santo, son fraternel visiteur chez ses hôtes. Le prince de Polenta lui fit rendre de magnifiques honneurs, et préparer un monument 1 grandiose pour décorer son sépulcre. On y plaça la couronne de laurier des poètes, et l’on grava d’un côté les vers latins composés par le bucolique Jean de Virgile; de l’autre l’épitaphe attribuée à Dante; les deux derniers vers en seraient seuls dignes.
Hic claudor Dantes, patriis extorris ab oris, Ici je suis renfermé, moi, Dante, exilé des
régions de la patrie,
Quem genuit parvi Florentia mater amoris. Moi qu’engendra Florence, mère au faible
amour.
L’antique Ravenne, la ville des ruines, enlève à sa terre natale l’honneur de garder ses os. Florence repentante ne tarda pas à les réclamer, et Michel-Ange offrit son ciseau pour lui tailler un sarcophage. Ravenne refusa les cendres du proscrit.
Qu’importe où elles sommeillent! L’Italie, l’Europe, et le monde entier possèdent ses œuvres. S’il est pour tous les hommes une immortalité par-delà le tombeau, elle commence ici-bas pour les êtres divins en qui s’incarne le génie des races. Autour d’eux se forme une sorte d’auréole, couronne mortuaire des saints, des docteurs, des héros, des bardes et des martyrs. Trois de ces rayons se croisent sur le laurier de l’immortel gibelin. Dix ans après sa mort, des chaires furent fondées pour expliquer ses poèmes à Florence, à Bologne, à Pise, et se perpétuèrent pendant un siècle. Les artistes contemporains, dont il fut l’inspirateur, Cimabué, Orcagna, Giotto, et leurs héritiers, Michel-Ange, Pérugin, Raphaël, ont personnifié les terribles évocations de sa trilogie épique : elles se déroulèrent comme une théologie animée sur les fresques des cathédrales; Dante s’y transfigura parmi les flambeaux de l’Église, et
1 Ce monument, interrompu par les divisions des deux frères, seigneurs de Polenta, ne fut exécuté que cent soixante-deux ans après, en 1483, sur un autre plan, et aux frais de Bernard Bembo, père du cardinal. (Voir pour tous les détails qui n’ont pu entrer dans l’ensemble de l’introduction, l’historique et l’appendice aux volumes suivants.)
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jusque dans le Vatican. Chez le peuple, l’impression produite par la nature de ses fictions se traduisit en légendes romanesques, en anecdotes fantastiques. Voilà celui qui revient de l’enfer, disaient les femmes et les enfants, quand il passait; et quand il eut disparu du monde, il se montra couronné d’un cercle radieux. On racontait les brillants horoscopes de son maître Brunetto, le songe merveilleux de dona Bella, les aventures de ses pèlerinages, l’une avec un ânier qui mettait des ahi pour refrain à ses vers, l’autre avec un forgeron, dont il jeta les outils, «parce qu’il défigurait ses canzones en les chantant. Ces anecdotes prouvent sa popularité, en même temps qu’elles peignent son caractère. Tendre et implacable, grave et satirique, impétueux et méditatif, composé du bourgeois guelfe et du noble gentilhomme, mélange du poète et du théologien érudit , il reflète le contraste des accidents de sa vie *. Son physique répond à son moral; on le peint d’une stature moyenne, un peu courbé, vers l’âge mûr, le visage long, le nez aquilin, les yeux pénétrants, le teint brun, la barbe et les cheveux noirs et crépus , la figure mélancolique et pensive; réservé, sobre et courtois dans ses habitudes intérieures, aimant à se vêtir de drap fin, la démarche empreinte de noblesse et de mansuétude. Il a gardé un silence discret sur sa famille, pauvre troupe dispersée par l’orage; rien n’indique la date précise de la mort de Gemma. Jacopo, l’un de ses fils, a pris soin de nous laisser un précieux commentaire sur la mémoire paternelle pour attester leur vénération. Sa fille accomplit le vœu inachevé par Dante pour lui-même, et ceignit le voile à Ravenne. Boccace rapporte qu’il implora des secours de la république pour soulager sa misère. Chose doublement étrange, avec la renommée populaire du barde toscan, la fastueuse protection de tant de seigneurs, et les disputes des principales villes italiennes pour conserver sa cendre ou quelque relique de son passage : fatale et uniforme destinée des grands poètes; exil, pauvreté, deuil, outrages, apothéose, c’est-à-dire Homère, Dante, Camocns, Milton, le Tasse, majestueuses incarnations de l’humanité souffrante et glorieuse.
Le rapsode florentin réunit chacun de leurs traits épars en lui seul , comme son épopée embrasse toutes leurs épopées. Noble et soldat comme Camoëns, philosophe, théologien et publiciste comme Milton, chevaleresque et passionné comme le Tasse, errant comme lui et comme l’aveugle de Smyrne, pauvre et proscrit comme tous les cinq, il a comme eux tous des trésors d’infortune sur sa voie, et à son lever des canzones d’amour. Mais par sa Divine Épopée , il se personnifie lui et son siècle
1 Ceux qui l’ont accusé de violence n’ont pas assez étudié sa douceur primitive dans la Vita nuova,et les persécutions sanglantes dont il a bu le fiel.— Esprit souple et vaste, comme les personnages éminents du moyen âge et de la renaissance, dans sa jeunesse il cultiva la musique et le dessin avec la poésie; plus tard il y joignit les sciences naturelles, les mathématiques, les spéculatives. Philologue habile, comme le prouve son Traité de la langue vulgaire, il savait à fond les dialectes italiens, provençaux, les langues d’oil, d’oc et de si, selon qu’on désignait celles du nord, du midi et du centre, les langues étrangères, le latin et le français. Un passage de son Banquet témoigne qu’il ignorait ou du moins connaissait imparfaitement le grec; en revanche, quelques mots hébreux et arabes, placés dans son Enfer, et certaines parties de ses connaissances astronomiques, révèlent qu’il s’initia aux langues de l'Orient.
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d’une manière spéciale. Les autres épiques, si j’en excepte peut-être Klopstock, ressemblent plus ou moins à Homère , cette source immense, et par conséquent se ressemblent entre eux. Des mêmes éléments, du monde antique et moderne, il a su tirer un cadre neuf qui eût déjoué la théorie d’Aristote. Les lois de l’action, de l’espace et du lieu sont changées, presque celle des créatures. Ce ne sont plus les guerres géantes des hommes et des dieux, comme dans l’Iliade, ni l’Odyssée ingénieuse des Pélasges, romanesque histoire des cycles héroïques, reproduites par Virgile dans les luttes des Troyens et des Latins et dans les pérégrinations d'Énée; par Milton, dans les combats titaniques de Satan et de Michel ; par Ça moins, dans la navigation périlleuse de Garna, et dans la confusion des mythes païens et chrétiens; par le Tasse dans les batailles des croisés sous les murs de Jérusalem. Les prototypes homériques brillent, entourés des mêmes hyperboles, à travers les transformations de ces épopées diverses. Ici rien de tout cela, ni l’invocation d’usage au début, ni la terminaison, ni le nœud d’intrigue, ni toutes les vieilles machines épiques. Hommes, déités, âmes, toutes les figures apparaissent dans un nouvel ordre, éclairées d’un jour nouveau. Le poète vous transporte d’un seul coup d’aile hors de la terre dans les domaines invisibles, où ses devanciers ne hasardaient que de rares entrevues, les plus belles pages de leurs livres. Par la puissance de l’un de ces songes révélateurs, plus semblables à ceux de la Bible et de l’Apocalypse qu’à ceux de la porte d’ivoire, il vous fait assister au jugement des hommes après leur trépas , au spectacle cosmographique de l’univers , tel qu’il était conçu alors. Vaste et admirable plan ! l’enfer, le purgatoire, le paradis, forment les trois théâtres de cette Odyssée surnaturelle , où s’empreignent les idées, les croyances, les physionomies saillantes de l’époque, celles des âges antérieurs, et les myriades étincelantes des deux. L’encyclopédie des connaissances de Dante y éclate, autant que son immortelle poésie. Constatons-le, non pour atténuer son invention , mais pour la justifier ; il en avait puisé le germe dans les écrits de son savant maître, dans ceux de quelques autres, anciens et modernes, dans les traditions contemporaines. Les voyages Mes âmes exaltées par la peinture des royaumes où la foi plaçait le châtiment et l’espérance, avaient eu de pieux historiens. En remontant aux sources primordiales, nous trouvons d’abord, outre la descente épisodique d’Ulysse et d’Enée dans les enfers, et les nombreuses visions de la Bible , la migration surnaturelle de l’âme d’un soldat arménien, racontée symboliquement par Platon, et celle du Romain Thespdsius, racontée naïvement par Plutarque , tous deux ravis après leurs funérailles dans les régions astrales des bons et des méchants. Parmi les plus célèbres du moyen âge, nous citerons les voyages miraculeux des trois moines orientaux sous le nom de Pèlerins de Saint-Macaire , la Vision de Tantalo , et celle postérieure d’Albéric , tour à tour conduits dans les cercles des trois royaumes à travers un gigantesque panorama infernal ou céleste; la purification du chevalier Owen dans la caverne de saint Patrice ; la descente de saint Paul aux enfers ; celle d’Adam Ross, mélange du grotesque et du sérieux, enfin mille légendes ascétiques où percent çà et là les traits les plus natifs de la cosmogonie surnaturelle, et les tableaux variés du Tesoretto de Latini, composé en vers italiens. L’enseignement philosophique ressort dans ce dernier ouvrage, avec l’analogie frappante d’une âme égarée dans les chemins du vice, et instruite par d’allégoriques figures morales; la nature y remplit le personnage initiateur que nous allons revoir dans Béatrice, et Ovide celui du Virgile de
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l’épopée sainte. L’histoire naturelle, la physique, l’astronomie, la morale, la politique, la médecine, semblent avoir leur recueil spécial dans le Trésor, en langue d’oil, souche du Tcsoretto, abrégé de la science grecque, latine et contemporaine. Ajoutons à ces pages écrites la formidable théologie architecturale des basiliques, dont les Mystères joués dans les églises et sur les places mettaient les scènes en action.
Dante, avec la faculté des esprits supérieurs, s’empara de ces éléments , de ces diverses traditions , pour les coordonner et les immortaliser dans sa trilogie. Il y épancha en même temps toutes ses passions, toutes ses haines, toutes ses sympathies, toute sa science et toute sa foi, c’est-à-dire tout son génie et tout son cœur. Contrairement à la manière antique , nous voyons l’individualité du poète surgir dans son récit , comme de nos jours dans Byron, comme l’individualité se dessine dans l’ordre social. Il fallait d’ailleurs un vivant pour nous rattacher au monde de la mort et de la douleur. Le héros de l’action phénoménale et symbolique, c’est le chantre inspiré , historien, prêtre et myste, placé comme un intermédiaire entre nous, les ombres et les essences. Par un sublime instinct, il invente la mélopée du tercet pour nous mesurer les éternels échelons de son voyage à travers les cercles ptoloméens dont Dieu est le terme, voyage plein d’enseignements et d’allégories, sous l’invocation de Virgile dans les zones inférieures, et de Béatrice dans les deux. Il n’a oublié ni ses premières doctrines morales sur la loi des diseurs d’amour en langue vulgaire, c’est-à-dire des nouveaux rapsodes , ni sa promesse de glorifier la dame do sa pensée au-dessus des créatures périssables, ni celle de fonder la langue nationale. L’esprit multiple et un domine constamment au milieu de ses trois parties, sous les mille aspects dont s’enveloppe l’épopée dantesque ; l’histoire , la science, la satire, la philosophie, la légende, la théologie, s’en partagent le fond réel et figuré, local et universel . Il est polysens, ou a plusieurs sens, avait dit le poète dans sa lettre dédicatoire à Uguccione. Les commentateurs en ont trouvé mille plus ou moins admissibles, plus ou moins ingénieux. La simple interprétation, comme pour Homère et ses imitateurs, devient insuffisante; Voltaire, ni Boileau, ni leur public, no pouvaient comprendre une telle œuvre. Le chantre en a pourtant donné la clef dans un tercet, suivant sa méthode, comme il donne la clef de l’enfer, dans l’inscription do la porte : « O vous qui avez l’entendement sain, découvrez la doctrine cachée sous le voile de ces vers étranges. » L’Évangile parle un même langage : « Que celui qui a des oreilles entende ! » Or la clef du poème, c’est le symbole se confondant à l’allégorie pure, comme le mythe à la fable et à l’histoire, langue figurative par laqucllo une seule image peint plusieurs objets, un seul objet plusieurs images , une fiction plusieurs vérités, signe merveilleux qui expliquera les ténèbres incompréhensibles do l’histoire générale, et que Dante lègue aux siècles à venir. Son monument chrétien est bâti non avec des pierres, mais avec des rhythmes et des pensées mystérieuses. Dante, le poète, c’est l’homme même, s’initiant aux douleurs et aux misères dans les bolges do l’abîme, se purifiant par des épreuves successives dans la seconde région, puis s’élevant par les flammes de l’amour à la connaissance de la vérité, à la source de la béatitude et de l’harmonie. Le sage de Mantoue, c’est la poésie philosophique et civile, le guidant jusqu’aux portes des sphères. Béatrice , c’est la beauté intelligente, la foi religieuse, la théologie suprême, réfléchissant une des étincelles du triangle divin sur