‹ Vol 1Chapitre 2 sur 63 · XVJ · texte numérisé non relu

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Dante ne le cède ni en intérêt ni en invention au père des rapsodes, et à l’Arioste, le roi des troubadours, car il tient à la fois des uns et des autres. Ici l’opinion commune, entretenue par les commentaires , les analyses et les traductions , l'a complètement méconnu, surtout en France. Dans sa fable théologique, savante et morale, se déploie une prodigieuse imagination et une attachante naïveté de conteur. Les nombreuses légendes dont il a orné ses cercles, celles de la prophétesse Manto, de la mort d’Ulysse, du vieillard du mont Ida, de Trajan,ses mille créations scintillantes rivalisent avec les fictions de l’Odyssée antique. Nous ne parlerons pas des épisodes tant cités de Françoise et d’Ugolin, chefs-d’œuvre de l’amour et du désespoir, qui personnifièrent seuls longtemps la Divine Comédie, avec l’inscription de la porte infernale. Mais nous nommerons encore les transformations des serpents, et la forêt des suicides, le chant de la pluie éternelle, les sculptures hiéroglyphiques de la montagne expiatoire, les visions des deux aigles flamboyants, les scènes touchantes avec Sordello et le musicien Casella, les tableaux ravissants du paradis terrestre, la belle entrevue de Dante et de son aïeul Cacciaguida, les danses mélodieuses des âmes, et tant d’ardentes imprécations, et tant de dialogues inénarrables, et tant de conceptions profondes. Je n’ établirai point de vain parallèle entre les trois cantiques; chacun peut suivre sa sympathie, et y chercher le sens dont il est épris , comme dans les caractères des talismans. Dans l’Enfer dominent la satire, la terreur et la pitié; dans le Purgatoire, l’amitié, l’espérance et la miséricorde; dans le Paradis, la foi, la science et l’amour : triples rayons d’un magnifique génie exprimés par les trois modes ascendants du rhythme.

Rien n’échappe à la condition des œuvres humaines; il y a des taches dans mon soleil, et les aveugles seuls le nient. Le siècle de Dante, si riche en matériaux bruts, était peu propre à lui fournir des données justes pour les édifier. On relève dans ses poèmes des anachronismes, l’abus de la dialectique, des erreurs, et quelques traits volontaires de mauvais goût. Ses notions sur la médecine et la physique ne sont plus au niveau des progrès actuels; l’astronomie', où il fut prophète, a aussi changé de base depuis Galilée; sa philosophie théologique, ordinairement d’une sévère impartialité, offre des bizarreries singulières, même en admettant l’exaltation de Béatrice jusqu’au trône de Dieu. Il a cédé aux influences temporaires en plaçant Caton le suicide, comme gardien du purgatoire, tandis qu’en partisan impérial, il damne Brutus et Cassius à l’égal de Judas, déicide et traître. Ses témoignages de reconnaissance ne suffisent pas pour l’excuser d’avoir mis dans les enfers son maître Brunetto, quelle qu’en fut la cause. Mille actes de noble hardiesse et d’indépendance rachètent ces faiblesses, comme un océan de beautés, les oublis de sa plume. Qu’on y réfléchisse, il avait tout à créer, sa langue, son rhythme, sa poétique , et voilà ses- seuls guides : la Bible, Homère, Platon et Aristote, entrevus à travers des versions inexactes ou des traductions erronées, les écrits de Boëce et de saint Augustin, l’Énéide, la Pharsale et la Thébaïde, les sermons de saint Bonaventure, la Somme de saint Thomas d’Aquin, saint François d’Assise, les poésies des Siciliens, des Catalans, des Provençaux, et la théologie scolastique, puis un idiome informe et sans rudiment. Sa grande œuvre, but constant de sa vie, a été de perfectionner cette langue avec les éléments des dialectes vulgaires, et de la substituer au latin, alors en usage jusque dans les sermons des prédicateurs. Lui-même avait d’abord essayé en latin un cantique de

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l’Enfer, et comprenant bientôt sa faute, il refondit cet essai. Dans son traité de la langue vulgaire, où sont exposées scs théories de l’art, lueurs lointaines, il définit les trois genres, épique, élégiaque et comique , tels qu’ils nous sont demeurés. A cause du mélange des tons, et de son dénoûment heureux, il intitula son épopée Comédie. La postérité lui décerna le nom de Divine, comme à tous les chefs-d’œuvre immortels.

Parmi les autres ouvrages de Dante qui achèveront de le révéler, nous mentionnerons ses poésies lyriques ou Rimes, et son Banquet; les premières, consacrées à retracer les passions fugitives qu’il éprouva dans le cours de son existence. Nous n’en avons point parlé, comme étant de peu d’importance au fond. Ce sont là les fautes dont il se confesse devant Béatrice dans le Purgatoire, et dont il se purifie ainsi que du péché d’orgueil. Toutefois ses Rimes exhalent de suaves parfums ; il a essayé de leur donner des interprétations allégoriques, comme à toutes ses canzones, dans son Banquet , dont nous n’avons que les chapitres d’ouverture, et sans aucun rapport avec celui de Platon, bien qu’il soit également un traité de l’excellence de la vertu. Sous des figures symboliques, il se propose d’y nourrir ses convives du pain de la sagesse et de l’intelligence. Malgré le mysticisme du langage, et l’excentricité de quelques maximes, cet ouvrage renferme de généreuses pensées, de doctes éclairs. Le langage mystique était dans les mœurs comme dans les lettres. On le retrouve dans son traité politique de la Monarchie, et dans la Fila nuova , monodie amoureuse de son matin, délicieux fabliau élégiaque trop longtemps inconnu. Citons encore deux ou trois pastorales imitées des églogues virgiliennes, ses paraphrases des psaumes, du Credo , du Pater et de Y Ave Maria, inspirations du repentir, et n’oublions pas son hymne en l’honneur de Florence : O patria degna di trionfal fama, qui efface patriotiquement ses anathèmes. Comme tous les épiques, il a des pages de poésie dédaignées : suffisantes pour une gloire moins fière, elles disparaissent devant l’œuvre supérieure. La Divine Comédie occupa presque seule les commentateurs italiens, savants de toutes les classes et de toutes les académies. Parmi eux, et à leur tête, on remarque Boccace, nommé déjà, et plus récemment M. César Balbo. La célébrité de Dante a eu dans son propre pays, comme ailleurs, des phases diverses, des jours de lumière, et des jours d’obscurité aux époques de décadence. Lorsque le cardinal Gonzaga, en 1780, fit restaurer son tombeau, l’on y grava pour toute inscription : « A Dante Alighieri, le premier poète de son siècle. » Cependant la cour de Rome, malgré leurs âpres censures, par un louable orgueil national, honore ses œuvres; trois papes en ont accepté la dédicace. Le poète est justement vénéré par la jeune Italie comme l’un de ses pontifes.

Les traducteurs français n’ont pas manqué non plus, depuis le patient aumônier de Henri IV, jusqu’à nos jours. Pendant longtemps, grâce à des préjugés aveugles, on n’a lu et traduit que l’Enfer. Malgré les travaux plus complets d’hommes distingués, le génie de Dante semble défier notre langue et attendre un interprète. Mon admiration pour lui, mon vif désir de le naturaliser parmi nous, ont seuls pu me décider à entreprendre cet immense labeur, au milieu des fatigues de ma carrière. Qu’il me soit permis d’ajouter quelques réflexions sur un sujet bien controversé. Il y a deux systèmes de traduction : le sens brut , le calque exact de la forme , c’est-à-dire la traduction littérale ou interlinéaire, et la paraphrase plus ou moins élo-

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quente ou fidèle, c’est-à-dire la traduction libre ou imitative. Au dernier système appartiennent presque tous les traducteurs des chefs-d’œuvre classiques les plus consacrés. Le mot à mot, considéré autrefois comme un travail purement scolastique, a été remis en usage, comme plus exact, et l’exemple de M. de Chateaubriand, dans le Paradis perdu , y convie les jeunes écrivains. C’était la méthode du bon Grangier, qui voulait stéréotyper Dante vers par vers. Le public, nonobstant l’autorité des noms, persiste pour le maintien de la langue contre l’envahissement du néologisme étranger. Pour moi, je regarde ces deux systèmes exclusifs comme incapables de bien reproduire une œuvre d’art; la traduction littérale dénature l’esprit d’un idiome pour l’assimiler à un autre, et ne donne que le squelette scientifique du modèle animé ; la paraphrase détruit le pittoresque, le tour primitif, et quelquefois le sens réel, en voulant mouler un génie original sur une forme différente. Traduire , c’est peindre , c’est copier d’après un type, c’est évoquer une âme dans un nouveau corps, c’est transporter le caractère , la couleur et le style d’un poème dans un vivant miroir ; le sens et l’art doivent s’éclairer mutuellement pour vêtir d’une enveloppe analogue les idées-sources. Dans ma croyance, le vers seul rendra l’harmonie du vers, et pour la Divine Comédie, le tercet dantesque. La défaveur actuelle du Verbe divin, la certitude d’être moins compris par la foule, à laquelle je voudrais rendre accessibles tant de beautés souveraines, m’ont empêché d’accomplir cette tâche plus glorieuse et plus attrayante. A défaut du vers, j’ai conservé dans ma prose le rhythme original. La prose rhythmée, sorte de seconde poésie, flexible et majestueuse, rajeunie par nos grands écrivains modernes, sera sans doute le plus propice instrument pour traduire les poètes. Entre tous, l’auteur des Trois Cantiques offre des obstacles inouïs; ses innombrables répétitions, son tour concis et brut, son mélange de théologisme et de symbolisme, la langue exceptionnelle qu’il s’est créée, son propre rhythme, véritable rocher de Sisyphe, forcent le traducteur à subir toutes ses angoisses. .T’aurais préféré le vocabulaire de Froissard et de Rabelais pour exprimer sa naïveté primitive, et. je lui ai emprunté quelques locutions choisies. Du reste , dans l’éblouissement d’un travail, aussi complexe , il est impossible de ne pas laisser échapper d’imperfections. J’ai du moins ouvert la voie doublement laborieuse et difficile, mais seule rationnelle, de la traduction rhythmique, fidèle et colorée, littérale dans toutes les occasions conciliables avec le génie de l’art et celui des deux peuples. Notre riche idiome français peut incarner l’esprit de Dante avec l’essence de sa forme et de sa couleur, comme celui de toutes choses fécondes ; l’esprit fait seul immortel, n’en déplaise à nos adulateurs du style creux, les opinions changent, les modes temporaires s’éclipsent, qu’importe ! les livres universels sont beaux dans toutes les langues ; ceux du barde florentin vivront surtout par l’universalité qui doit les populariser dans l’avenir, à l’égal du vieil Homère.

Maintenant que j’ai dit sans aveuglement ni partialité la vie orageuse et les travaux du maître, je m’incline devant son monument impérissable. Ah ! quand je songe avec quels germes informes il l’a composé, dans quelle ère de ténèbres il a fait resplendir sa comète nocturne, je tressaille de notre impuissance. Où sont nos épopées? la Grèce a son rapsode; l’Angleterre, Milton; l’Allemagne, Klopstock; l’Italie, Dante, Torquato, l’Arioste; le Portugal, les Lusiades; l’Inde, le Ramayana; Rome, Virgile, Lucain etStace; la Perse, Firdouzi ; la Judée, sa Bible. Presque toute nation a ses fastes éternisés dans la

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langue rhythmique, plus durable que le marbre et l’airain. Nous, héritiers des druides et des Francs, de Charlemagne et de Napoléon, nous n’avons rien, ni épopée ni romancero. Qui s’en préoccupe dans l’étourdissement des conquêtes industrielles? J’ai honte de notre sceptique indifférence et de nos frivoles idolâtries. Un poëmo sublime ne serait pas une vaine merveille entre Notre-Dame, la colonne Vendôme et les chemins de fer. Si nous n’avons point de théâtre national, point d’épopée, la faute en est d’abord à cet art poétique factice des rhéteurs enseigné dans nos écoles , et par qui ont été méconnues ou défigurées les vraies sources de poésie. La faute en est à nos mœurs bourgeoises, à notre éducation superficielle et mercantile, non libérale et forte; aux cercles vicieux qui étouffent l’intelligence populaire à peine éclose pour les clartés vivifiantes ; aux scribes ignorants et sans conscience, qui transforment la sainte tribune de la presse en bazar de mensonges et de fausses renommées; aux lits de Procuste où meurent tant d’âmes libres , stoïques et mélodieuses. Oui, je comprends la terrible satire du proscrit de l’Arno , ses lacs de fiente et de boue , ses hideux embrassements d’âmes et de reptiles, ses implacables anathèmes contre sa ville prostituée, contre les simoniaques et les thésauriseurs, contre les lâches trafics de toutes sortes. Je comprends comment le tendre et pieux troubadour de la Vita nuova a lancé des sentences de haine et de malédiction, car elles sont, aussi bien que l’hymne du martyre, le cri des nobles âmes dans les époques néfastes. Je m’arrête; le temps me presse et me dit à mon tour par la bouche de mon guide sacré : Hâte-toi !

Sébastien Rhéal.

LA VIE NOUVELLE

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