CHANT Y II
« Pape Satan, Pape Satan! Aleppc! » cria Plutus d’une voix discordante. Le sage bienfaisant, pour qui nulle science ne fut close, me dit :
« Ne t’effraye point; ce démon, malgré son pouvoir, ne saurait te fermer l’entrée du nouveau cercle.» Ensuite, se tournant vers ce monstre aux lèvres difformes, il l’apostropha :
« Tais-toi, loup maudit! consume-toi dans ta rage intérieure. Notre course à travers l’abîme est écrite là-haut où Michel foudroya la rébellion. »
A ces mots, la bète méchante s’abattit comme la voile entïée se renverse, quand la rafale a brisé le màt.
Nous descendîmes dans la quatrième cavité. Nous contemplions de plus près la rive désolée où s’engouffrent les crimes de l’univers.
O justice de Dieu! Quels fléaux de vengeance et de douleurs se déployèrent à ma vue! Pourquoi nos fautes soulèvent-elles tant de supplices !
Comme sur l’écued de Charybde, les vagues se heurtent contre les vagues, ici les damnés s’entrechoquent plus nombreux ;
Divisés en deux troupes, ils roulaient avec un long râle des fardeaux de tout l’effort de leur poitrine, et se frappaient les uns les autres.
Chaque fois qu’ils se rencontraient au milieu du cercle, ils s’écriaient
LA DIVINE COMÉDIE
en s’enfuyant tour à tour: «Pourquoi retiens-tu, et pourquoi jettes-tu? »
Les damnés tournaient ainsi en se partageant l’enceinte où ils répétaient leur choc et leur injurieuse clameur dans une lutte incessante.
Le cœur ému, je dis à mon maître : « Quels sont ces malheureux? Ont-ils été ministres de la religion, ceux que je vois à notre gauche avec la tête chauve ? »
Et lui à moi : ((Tous ces esprits se sont égarés dans la vie première pour avoir jugé faussement du prix des richesses.
» Leur cri te l’indique assez distinctement, quand tu les vois se heurter aux deux points du cercle où leur vice contraire les sépare.
« Ceux qui n’ont pas de cheveux ont été des clercs, des papes, ou des cardinaux asservis en esclaves au joug de l’avarice.
» — Maître, dis-je aussitôt, parmi les esprits dont cette passion a souillé l’origine, j’en devrais reconnaître plusieurs. »
Et lui à moi : « Ne l’espère pas: ils sont tous défigurés sous le masque du vice honteux qui déshonora leurs jours.
» Avares et prodigues doivent lutter éternellement dans le cercle. Ceux-ci renaîtront du sépulcre, le poing fermé ; ceux-là, les cheveux rasés.
» Ils ont perdu le monde céleste, les uns pour avoir enfoui, les autres pour avoir dissipé leur trésor. Cette lutte éternelle, voilà leur châtiment : spectacle plus éloquent mille fois que mes discours.
» O mon fds ! combien s’évanouit vite la vaine fumée des biens commis à la fortune, biens périssables, fol orgueil et dispute de la race humaine !
» Tout l’or qui éclate sous la lune, ou y éclatait autrefois, ne saurait donner une minute de repos à une seule de ces âmes fatiguées.
» — Maître, dis-je encore, daigne m’apprendre quelle est cette for-
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(une si puissante? Comment tient-elle en d’invisibles serres toutes les richesses du monde? »
Et lui à moi : « Créatures insensées, quelle ignorance vous aveugle ! Or, je veux te nourrir de ma doctrine.
» La suprême intelligence, en créant les deux, leur assigna des flambeaux conducteurs. Par eux la lumière également distribuée brille dans chaque partie des sphères.
» A la même voix, une puissance régulatrice vint s’asseoir au trône des splendeurs terrestres ;
» C’est elle qui, promenant de peuple en peuple et de race en race la honte ou la gloire, trouble à son gré les conseils de l’humaine prudence.
» Par cette loi mystérieuse, invisible comme le serpent sous l’herbe, un empire s’élève et un autre décline.
» Au-dessus des jugements de notre savoir, elle gouverne, juge et poursuit son règne, comme les autres grandes déités, ministres du Créateur.
» Ses changements n’ont pas de trêve ; la nécessité précipite sa marche rapide et ses révolutions perpétuelles.
» Souvent des ingrats, pour prix de ses bienfaits, ont crucifié son image; au lieu de louanges, elle a reçu des malédictions.
» Mais, sourde aux blasphèmes, calme parmi les autres créatures supérieures, l’inaltérable essence imprime le mouvement à' sa sphère et jouit de sa béatitude.
» Maintenant, descendons vers des tableaux plus affreux. Nos moments sont comptés. Déjà baissent les étoiles qui montaient lors de notre départ.»
Nous traversâmes le cercle jusqu a l’autre bord, non loin d’unesource bouillante dont les vagues obscures vont grossir le ruisseau où elles s’épanchent.
LA DIVINE COMÉDIE
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Là, nous entrâmes clans un autre sentier plus bas que l’ancien, toujours suivis par l’onde noire, sans aucun reflet d’azur.
Un marais appelé Styx est formé par ce ruisseau lugubre, lorsqu’il dégorge au penchant des plages grises et infectes.
En fixant mes regards attentifs, j’aperçus, dans la vase, des âmes fangeuses, nues, et les traits irrités ; elles se frappaient des pieds, de la tête, des mains, et se déchiraient la chair par mille morsures.
cf Tu vois, mon fils, me dit le bon maître, les âmes de ceux que la colère a dominés. Sache encore qu’une race damnée se lamente sous les flots noirs dont elle fait visiblement bouillonner la surface. »
Plongées dans le bourbier, les âmes soupiraient : ce Nous fûmes toujours tristes dans l’atmosphère douce réjouie par le soleil ; un vertige intérieur nous voilait sa clarté sereine.
» A cette heure, nous buvons l’amertume dans le lac noir. » Leurs langues embarrassées par l’épais limon balbutiaient imparfaitement cet hymne de douleur.
Nous explorions l’enceinte du marais fétide, entre l’étang et la rive stérile, les yeux attachés sur les malheureux qui avalaient la fange.
Enfin nous atteignîmes le pied d’une tour.