‹ Vol 1Chapitre 24 sur 63 · L’ENFER, CHANT X · texte numérisé non relu

L’ENFER, CHANT X

ne respire-t-il pas encore? la douce lumière ne frappe-t-elle plus ses yeux? »

Comme je tardais à lui répondre, il tomba, renversé dans son cercueil, et ne se montra plus.

La grande ombre de Farinata se tenait toujours dans la même attitude, immobile et impassible.

« La défaite des miens, dit-il en continuant son premier discours, me tourmente plus que ma couche de feu.

» Avant que la reine des enfers ait rallumé cinquante fois sa pâle figure, tu sauras combien l’art du retour est difficile.

» À présent, s’il est vrai que tu revoies le doux monde, dis-moi quelles haines implacables de ton peuple poursuivent les miens dans chacune de ses lois.

» — Le vaste carnage qui a vêtu l’Àrbia d’un manteau rouge, lui repartis-je, excite ces funestes imprécations dans notre temple. »

Farinata secoua la tète en soupirant : « Je n’étais pas seul, dit-il, à l’Arbia, et j’avais certes trop de motifs pour me joindre aux ennemis de Florence.

» J’étais seul, quand on proposa unanimement de l’anéantir ; c’est moi qui la défendis avec un visage intrépide.

» — Ah! lui dis-je, puisse ta race resplendir un jour de son ancien éclat ! toutefois, je t’en prie, dissipe le doute où s’égare ma pensée.

» Si je ne me trompe, vous lisez facilement dans l’avenir, tandis que le présent demeure voilé pour vous ? »

Lui : « Pareils à ceux dont la vue est affaiblie , nous découvrons les choses lointaines ; la Providence nous réserva cette faculté.

» Quand les événements approchent ou existent, notre intelligence s’éclipse. Si de nouveaux morts ne viennent nous en instruire, nous ignorons ce qui se passe sous le soleil.

LA DIVINE COMEDIE

» Notre seconde vue s’éteindra, tu dois le comprendre, le jour où sera close la porte de l’avenir. »

Et moi, pénétré de repentance : « Apprenez au fantôme disparu si vite, que son fils habite encore parmi les vivants.

» Le doute où j’étais plongé tout à l’heure a seul enchaîné ma langue au moment de répondre.»

Déjà me rappelait mon maître. .Je priai donc rapidement l’illustre mort de me nommer ses autres compagnons de douleur.

« Je suis couché ici, au milieu de plus de mille ombres. Là, dans ce sépulcre, est le second Frédéric, et là, le cardinal ; je me tais sur les autres. »

Cela dit, le fantôme s’enfonça dans sa tombe. Repassant dans mon esprit ses prédictions menaçantes, je me dirigeai vers l’antique poète.

Nous continuâmes notre voyage ; le maître me demanda en chemin : « Pourquoi es-tu si troublé? » Je lui en avouai la cause.

(( Conserve, reprit-il, dans ton âme un long souvenir des oracles rendus par cette lèvre ennemie : mais retiens mon avertissement. » Et il leva le doigt.

« Quand tu paraîtras devant la douce immortelle dont les yeux ineffables lisent dans les mystères les plus cachés, tu connaîtras le secret de ton destin. »

Or, à droite, loin des murailles, vers le centre, nous marchâmes par un ravin qui aboutit à une vallée;

Lieu bas d’oii s’exhalait une odeur fétide.

~ 'a z /non iw

Cercle de la Fraude et delà. Violence

CfiantXl

CHANT NL

Sur les confins d’une rive sauvage, formée par un cercle d’énormes pierres fracassées, nous arrivâmes au-dessus d’un gouffre plus redoutable.

D’horribles vapeurs s’échappaient du creux de l’abîme; pour nous en garantir, nous nous abritâmes derrière le couvercle d’un grand tombeau.

11 portait cette inscription : « Je renferme le pape Anastase, que Phatiso entraîna hors de la voie droite. »

« Il faut descendre ici lentement, atin d’accoutumer peu à peu nos sens à cette triste odeur ; plus tard nous n’y ferons pas attention.»

Ainsi parla le maître, et moi : « Charme notre pèlerinage par tes leçons, pour que le temps ne s’écoule pas sans profit. »

Et lui : « Telle est ma pensée : mon fils, écoute donc; au milieu de ces roches, trois cercles vont se rétrécissant de degré en degré comme ceux que tu as quittés.

» Tous sont pleins d’àmes maudites ; sache pourquoi et comment elles y gémissent; il te suffira de les voir.

» L’injustice est la fin de tout mal condamné par le ciel ; on y arrive, en blessant son prochain, ou par la violence, ou par la fraude.

» La fraude, mal inhérent à la nature humaine, irrite Dieu davan-

46 LA DIVINE COMÉDIE

tage; parce motif, les fourbes, placés au-dessous, éprouvent le plus dur supplice.

«Tout le premier cercle enferme les violents; il est construit et divisé en trois girons, car la violence peut être exercée envers trois sortes de personnes.

« Envers Dieu, envers soi, envers son prochain; ou dans leur personne ou dans leurs biens, comme tu vas le sentir :

« Envers son prochain, par la mort ou des blessures douloureuses; dans ses biens, par la ruine, l’incendie ou le vol.

« Donc les homicides, ceux qui se rendent coupables de blessures, les brigands, les incendiaires, sont flagellés dans le premier giron.

» Un homme peut avoir tourné une main violente contre lui-même ou contre ses biens; il est juste qu'il subisse son châtiment dans le deuxième giron, sans espoir d’un sort meilleur.

» Ainsi de l’ insensé qui s’exile volontairement du monde où tu vis, qui joue, dissipe ses richesses, et pleure, lorsqu’il aurait dù se réjouir.

« On commet la violence envers la Divinité, en la reniant dans son cœur, en blasphémant contre elle, en maudissant la nature et ses bienfoi ts.

« Voilà pourquoi le plus petit giron tient scellés de son empreinte Sodome et Cahors, et quiconque, méprisant Dieu, l’injurie dans ses discours et dans son cœur.

« La fraude laisse des remords à toute conscience; l’homme en peut user envers T homme qui lui livre sa foi et envers celui qui se défie.

« Cette seconde fraude brise le lien d’amour que la nature créa pour unir les êtres ; le deuxième cercle châtie de tels crimes et de tels coupables.

« Là sont les hypocrites, les flatteurs, les sorciers, les faussaires, les voleurs, les simoniaques, les artisans de fourbes et de débauches, et tous les gens tachés de pareilles souillures.

Page 1