‹ Vol 1Chapitre 9 sur 63 · PREMIER COMM ENC.EM ENT · texte numérisé non relu

PREMIER COMM ENC.EM ENT

La dame, par son roi placée Dans le séjour mélodieux Où brille la reine des cieux.

Etait venue en ma pensée.

DEUXIÈM E COMM EN CEMENT .

La dame qu’ Amour pleure habitait ma pensée Comme son fragile miroir,

Au moment où par son pouvoir

Vous avez regardé mon œuvre commencée.

Plein de sa noble image et prompt à s’émouvoir,

Amour, dans mon âme affaissée,

Hâtait mes soupirs sans espoir;

Tristes, ils s’échappaient en phalange pressée.

Les funèbres soupirs, dans leur affliction,

Sortaient avec un amer son Qui tire des pleurs d’agonie.

Les plus tristes disaient : « O vertueux génie,

Ce jour complète Lan mortel Où tu remontas dans le ciel. »

Quelque temps après, dans une méditation douloureuse, je voyais tlotter devant moi les ombres des temps évanouis ; les sentiments terribles de mon âme agitée se réfléchissaient sur mon visage comme les spectres de la tempête sur le cristal des lacs. Je levai les yeux pour voir si nul ne remarquait mon trouble, et j’aperçus une noble et jeune dame, fort belle; du haut d’une fenêtre, elle examinait mes traits avec tant de compassion, que la pitié semblait l’embraser de ses tendres flammes. Comme il arrive aux malheureux d’être prompts à pleurer, quand les autres leur témoignent une sympathie vive, je sentis des larmes mouiller

LA VIL NOfVËLLL.

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le bord de mes paupières. Honteux de laisser découvrir mon triste état, je me dérobai aux regards de la gente dame, et je dis en moimème : « Cette femme généreuse doit être la source du plus noble amour. » Je résolus de lui retracer dans un sonnet les impressions diverses causées par sa présence.

.Lai vu votre noblesse en vos pitiés naïves,

Et sur vos traits sereins s’empreindre la pâleur,

Lorsque vous observiez les marques expressives De ma douleur.

Vous regardiez, hélas! les ombres convulsives Où se roule ma vie en un flot destructeur;

Je craignis de montrer tant de blessures vives,

Là... dans mon cœur.

J’ai fui votre œil et la clarté,

Car je sentais venir les larmes Dans mon sein tout gonflé d’alarmes.

« Amour, dis-je, par qui je pleure,

Habite avec cette beauté,

Sa mystérieuse demeure. »

Depuis lors, chaque Ibis que cette personne se trouvait sur ma route, sa figure s’ impreignait d’une expression compatissante, et devenait pâle comme celle de l’amour. En la contemplant, je me souvenais de Béatrice, dont les traits divins revêtaient parfois une couleur semblable. Dans mes heures d’angoisse, ne pouvant pleurer ni me soulager, j’allais où j’espérais la rencontrer, car son aspect sympathique semblait faire couler mes larmes. Je lui adressai encore les stances suivantes :

Couleur d’amour et marques de pitié N’ont jamais plus exorné le visage D’une beauté qu’attendrit le langage De la gémissante amitié.

Non! jamais plus, dame sensible et sage, Quand votre œil voit mon visage noyé Dans le chagrin, ah! devant votre image, Mon cœur se déchire effrayé.

LA VIE NOUVELLE

Mes yeux éteints vous regardent sans cesse,

Dans les élans de leur sombre tristesse,

Ruisseaux toujours prêts à s’ouvrir.

En pleurs brûlants ils s’usent à s’épandre,

Tant vous avez augmenté ce désir;

Mais votre aspect vient les suspendre.

Peu à peu, entraîné par l’habitude, je pris trop de plaisir à voir ma dame consolatrice. .T’en éprouvai du remords; j’accusai ma faiblesse, et plusieurs fois même je maudis les coupables génies de ma vue. «Ah ! murmurais-je du fond de ma pensée, votre affliction touchait naguère les plus durs. Maintenant le regard d’une femme la dissipe, regard jaloux de la mémoire de votre chère défunte. Rappelez vos douleurs, yeux criminels, dont les larmes ne devraient jamais avoir cessé de couler jusqu’au trépas. » Et des soupirs lamentables, flèches intérieures, venaient m’assaillir. Je m’écriai :

« Les pleurs amers versés par vous, mes yeux,

Faisaient pleurer les âmes attendries,

Quand votre deuil, aux mornes rêveries,

Vous entourait comme un voile pieux.

Qui vient glacer vos fontaines taries?...

L’oubli parjure ou quelques lâches feux...

Je vous peindrai les vertus tant chéries Du chaste objet envolé dans les deux.

O vanité! faiblesse extrême!

Je crains dans mes nouveaux transports Un regard qui cherche moi-même...

Jusqu’à ce que vous soyez morts,

O mes yeux, pleurez votre morte. «

Mon cœur soupira de la sorte.

Cependant ma faiblesse ne guérissait point. L’ irrésistible attrait qui m’avait séduit me ramenait toujours vers la même vue. Mes pensées, comme autant d’aiguillons, se combattaient autour de la charitable créature. Je me la représentais belle, sage , vertueuse , et je me figurais que l’amour l’avait guidée sur ma route pour endormir mes longs tourments. « Douce fleur jetée au milieu de mes sanglantes épines,

LA VIE NOUVELLE

disais-je, n’es-tu pas envoyée par un souffle d’amour?» Et ces paroles s’échappèrent de mes lèvres :

« Noble penser, dont vous êtes l’essence,

Vient reposer dans mon sein abattu,

Et me séduit par sa douce puissance,

Pour subjuguer mon cœur ému.

Et l’âme au cœur : « Quelle autre intelligence Nous vient charmer? Sa magique vertu,

Chassant au loin toute vaine influence,

Pénètre notre esprit vaincu. »

Le cœur répond : « Ame pensive,

C’est un nouvel esprit d’amour Portant ses désirs sur ta rive.

« Comme un sylphe, aux rayons du jour,

11 naquit des yeux de la dame

Dont nos douleurs émouvaient l’âme. »

Versl’heure denone, un matin, il s’éleva enmoi contre cet adversaire de la raison une imagination puissante. .Te crus voir la glorieuse Béatrice, vêtue de rouge comme anciennement, jeune et à l’âge où elle m’apparut pour la première fois. Mes souvenirs se réveillèrent, d’après l’ordre des temps, et je me repentis douloureusement d’avoir formé des vœux profanes au mépris de la constance religieuse. Dès que le coupable désir fut éloigné, toutes mes pensées se reportèrent sur la trèsnoble souveraine; je ne pouvais plus songer à elle qu’avec la rougeur delà bonté et un torrent de soupirs. Mes yeux altérés de larmes, toujours pleurant, étaient environnés d’un cercle de pourpre, comme ceux des infortunés. Je consacrai mes remords dans ces vers :

Par la vertu de mes nombreux soupirs,

Par le pouvoir de mes tristes pensées,

Les yeux vaincus, fuyant tous leurs plaisirs,

Tiennent leurs paupières baissées.

On les dirait deux lugubres désii’s,

Et du chagrin deux fontaines glacées;

Amour, hélas, dans leur sombres journées Leur met le bandeau des martyrs.

LA VIE NOUVELLE

Rêves, soupirs, stigmates de la sainte, Flagellent tant mon pauvre cœur, Qu’amour s’évanouit en exhalant sa plainte.

Je porte écrits en signes de douleur Le beau nom de la bienheureuse,

Et les tableaux amers de sa mort douloureuse.

Ainsi s’écoulaient mes soleils de tribulation en tribulation. C’était dans la semaine oit la foule va visiter l’image adorable que le Christ nous a léguée de sa divine figure contemplée dans les eieux par la glorieuse Béatrice; une troupe de pèlerins passa dans la rue, située presque au milieu de la ville, où reposent la tombe et le berceau de la très-noble dame. Ils marchaient tout pensifs. En les observant, je me dis : «Ces pèlerins, selon toute apparence, viennent de lointains rivages ; ils n’ont sans doute jamais entendu parler de la vertueuse défunte ; ils ignorent ce qui la touche. Leurs pensées, étrangères aux choses environnantes, se reportent vers d’autres objets. Peut-être ils songent à leurs amis inconnus pour nous; s’ils étaient voisins de cette contrée, ajoutai-je, le trouble et l’émotion se peindrait sur leur visage en traversant notre cité veuve. Oh ! s’il m’était permis de les entretenir un instant, je lesterais pleurer avant qu’ils sortissent de la ville, car je dirais des paroles capables d’arracher des larmes aux plus insensibles. » Lorsque les pèlerins se furent éclipsés à mes regards, j’écrivis un sonnet sur leur passage rapide.

Pèlerins qui marchez tout pensifs dans la ville,

Vous rêvez en marchant à d’anciens souvenirs ; Votre aspect étranger, caravane mobile,

Marque les bords lointains qu’ont touchés vos désirs.

Ah ! vous ne sentez pas frémir votre œil débile En traversant ces murs, témoins de nos soupirs; Comme des voyageurs, dans votre course agile,

Vous ignorez nos deuils èt nos longs repentirs.

Mais si vous suspendiez votre pèlerinage Pour goûter le repos ou m’entendre parler,

Vous n’en sortiriez point sans pleurer au passage.

LA VIE NOUVELLE

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Car la ville a perdu ce qui la fit briller,

Sa gloire, Béatrice, et les chants qu’elle éveille Humectent la paupière et captivent l’oreille.

Deux nobles dames, m’ayant prié par un intermédiaire de leur envoyer quelques stances, je projetai d’en composer de nouvelles avec une courtoisie digne de leur noblesse. Je leur dédiai donc deux sonnets; l’un qui renferme la peinture de mon état, et l'autre commençant par ces mots : Cœurs sensibles, écoutez mes soupirs. Le génie du ravissement m’inspira ce troisième.

Par delà le grand ciel dont plus large est la sphère S’élance le soupir exhalé de mon cœur;

Amour pleurant m’épanche, ineffable lumière,

Cet esprit qui l’emporte en un reflet vainqueur.

Au trône sidéral, que l’harmonie enserre,

Il voit une beauté, brillante de splendeur,

Et l’esprit pèlerin, sans ombre et sans mystère,

La contemple, ébloui, dans sa divine ardeur.

Mais lorsqu’il redescend et veut me faire entendre La gloire de la sainte au séjour éternel,

Mon âme avide, hélas! ne saurait le comprendre.

Il module un langage au-dessus d’un mortel.

Le nom de Béatrice est tout ce qui m’en reste,

Comme un son détaché d’une harpe céleste.

Une vision extraordinaire me montra des choses non racontées dans la langue de l’homme. Je résolus de clore mes lèvres, jusqu’à ce qu’elles fussent capables de chanter dignement ma souveraine. Dans ce but, je nourris mon intelligence des fruits de l’étude, et je vis dans la retraite, comme le sait la Rose d’àmour transfigurée. S’il plait au maître, par qui toutes choses existent, de prolonger mes jours, j’espère la glorifier au-dessus des louanges des autres créatures. Puisse la source de miséricorde permettre ensuite à mon âme de saluer le triomphe delà Bienheureuse, dont le regard contemple face à face l’immuable centre, autour duquel naissent et meurent les siècles. Cdoire à Dieu dans l’éternité !

FIN DE LA VIE NOUVELLE

LA DIVINE COMÉDIE

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