RÉPONSE DES DAMES
Est-ce .toi qui souvent parles de notre dame Dans tes vives afflictions?
Ta voix, nous la reconnaissons ;
Mais tes yeux ont perdu leur flamme.
Pourquoi te consumer en lamentations?
Ton état déchire toute âme....
As-tu vu les siens, doux rayons,
Pleurer, toi que le chagrin pâme?
Ses accents sont mêlés de pleurs.
Laisse-nous lamenter, nous qui l’avons ouïe,
Ne console pas nos douleurs.
Ah ! son front exprimait une angoisse infime.
Le cœur se brisait à l’ouïr.
La regarder, c’était mourir.
Peu de jours après la composition de ces vers, je tombai malade; pendant neuf jours, la souffrance et la faiblesse me retinrent sur ma couche ; au neuvième, accablé d’un martyre intolérable, je me mis à rêver de Béatrice ; puis, mes pensées retombèrent sur la fragilité de mon existence, sur l’éphémère durée de la vie humaine, même lorsque la santé vous sourit, et je commençai à pleurer en moi sur l’excès de ce malheur. « Hélas, me disais- je en soupirant, il faudra donc que ma très-noble dame meure un jour! » À ce moment, mon esprit s’égara,
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LA VIE NOUVELLE
mes yeux se fermèrent et je me sentis torturé comme une personne frénétique.
Au milieu de mon délire, je vis apparaître des femmes qui couraient échevelées, en me disant : « Tu mourras! « Puis après, d’autres, se montrant avec des figures horribles, me crièrent : « Tu es mort!» Dans ma terreur, je perdis tout sentiment du réel. Il me sembla que des troupes de femmes lugubres marchaient en sanglotant ; le soleil s’obscurcit, et les pâles étoiles avaient l’air de pleurer les morts; les oiseaux tombaient frappés de traits inconnus, et du sein des bruits effrayants causés par les tremblements de terre, tout épouvanté, je fus salué par ces mots d’un ami : « Ton admirable dame est disparue du siècle. » Mes larmes ruisselèrent, non plus les larmes intérieures, mais les sources de mes yeux. Comme je pleurais, je regardais le ciel, et une multitude d’anges se dirigeait en chœur vers la voûte divine, conduite par une légère nuée d’une blancheur éclatante. Ils chantaient mélodieusement ; hosanna ! le reste de la mélodie se perdait dans l’espace. Mon cœur, où battait tant d’amour, soupira ; « Notre dame est morte ! » Je crus m’avancer vers le corps de cette àme noble et bienheureuse; je crus la voir morte en effet, tant j’avais l’esprit blessé de mon rêve, et des dames posaient un voile blanc sur sa tête. Son visage calme et modeste disait : « Maintenant je goûte le repos éternel. » En l’apercevant, je fus pénétré d'une telle componction, que j’appelai la mort ; « Viens, m’écriai-je, ô céleste messagère! car je te souhaite ardemment et je porte déjà ta couleur. »
Ensuite j’assistai à toutes les cérémonies douloureuses qui se pratiquent auprès des trépassés, et je retournai dans ma demeure. Là, ayant contemplé la sphère de béatitude, je murmurai en pleurant : « Belle ' âme, heureux celui qui te voit ! » Au milieu des sanglots et des larmes, tandis que je conjurais la mort, une jeune dame veillait près de mon lit; croyant que mes plaintes m’étaient arrachées par la violence du mal, dans son effroi, elle se prit à pleurer, D’autres dames, ses compagnes, dans ma chambre, ayant remarqué ses pleurs et les miens, s’empressèrent d’éloigner mon affectueuse parente. Deux autres dames s’approchèrent de moi pour m’éveiller ; « Ne dormez plus et ne vous découragez pas,» me disaient-elles. Comme elles m’interpellaient, mon délire me quitta au moment où ma lèvre balbutiait : « O Béatrice, que
LA VIL NOtJVLLLL.
tu sois bénie i » J’avais déjà prononcé, ô Béatrice... lorsque, me réveillant tout à coup, j’ouvris les yeux et reconnus que j’avais été le jouet d’un songe. Mes sanglots ayant étouffé ces deux mots avec le nom de Béatrice, je me retournai par le conseil de l’amour vers mes pieuses gardiennes. «Quel aspect funèbre! » dirent-elles en me regardant. Puis elles me demandèrent la cause de mon épouvante. Sitôt que je fus un peu remis, je leur racontai toute ma vision sans nommer ma glorieuse reine. Quand les couleurs de la santé eurent reparu sur mes joues, je composai la poésie suivante.
Une vierge très-noble et jeune autant que pure, Miséricordieuse et belle créature,
M’assistait dans la chambre où j’invoquais la mort.
Voyant mes yeux remplis d’un funèbre nuage Et délirer ma langue et pâlir mon visage,
Elle versa des flots de larmes sur mon sort.
Par ses gémissements des dames averties Vinrent prendre sa place, et dans leurs sympathies S’approchèrent pour voir si j’avais ma raison.
L’une me murmura: Ne dormez plus! et l’autre:
« Pourquoi décourager votre esprit et le nôtre"? »
Alors de ma beauté je prononçai le nom.
J’éprouvais en parlant une douleur si vive,
Tant l’angoisse et les pleurs noyaient ma voix plaintive, Que j’entendis moi seul ce doux nom dans mon cœur. Amour me lit tourner vers les dames émues Mon front chargé de honte et d’ombres inconnues,
Et la mort leur sembla peinte dans ma pâleur.
Ah ! gémit leur pitié : « Ranimons son courage;
Relevons cet arbuste abattu par l’orage. »
Toutes avec ferveur priaient, disant toujours :
« Qu’as-tu vu ? pourquoi donc manques-tu de constance? * Sitôt que j’eus repris un rayon d’existence :
« Je vais vous dévoiler le tourment de mes jours. »
« Lorsque jo méditais sur la vie incertaine,
Fragile comme un verre et triste autant que vaine,
LA VIE NOUVELLE
Amour se lamenta dans mon cœur, son abri.
Mon âme s’en troubla: je pensais à chaque heure :
" Hélas ! il faudra donc que ma déité meure,
Comme le lis des champs ou le roseau flétri ! »
Le deuil enveloppa mes sens de nœuds livides.
Je fermai lâchement mes paupières humides,
Et mes esprits troublés s’enfuirent au hasard.
Enfin, hors du réel, traîné par le vertige,
J’eus une vision de femmes. O prodige!
« Il faut mourir! » criaient leurs spectres, l’œil hagard
Ensuite il se leva des choses d’épouvante.
Un suaire couvrit la nature vivante.
J’ignorais en quel lieu je marchais, où j’allais.
Je croyais voir passer des dames, tristes ombres,
Les unes sanglotant, et poussant des cris sombres,
Le feu de la tristesse et l’effroi. Je tremblais.
Mais bientôt le soleil s’obscurcit dans l’espace Et l’étoile du soir s’élança sur sa trace.
Us pleuraient. Les oiseaux, dans leur vol éperdu, Tombaient des airs. Le globe, avec un affreux râle, Chancelait. Tout à coup un homme, faible et pâle,
Se présente et me dit : « Poète, que fais-tu? »
Le fantôme ajouta : Sais-tu pas la nouvelle?
Ta dame, ton amour, cette femme si belle,
Ton étoile, elle est morte! » Et mes yeux tout en pleur: Se levèrent au ciel, et je vis les archanges Remonter vers la sphère en chantant des louanges; Une nue entourait leurs brillantes ardeurs.
Lors Amour m’appelant . « Connais la bienheureuse. Viens voir ta beauté morte. » Et l’image trompeuse Vers son corps glorieux me conduisit soudain ;
Des dames étendaient un voile blanc sur elle ;
Son visage exprimait une paix immortelle.
Il disait : « Je suis calme au céleste jardin ! »
En observant son air modeste, chaste empreinte,
La douleur me rendit humble comme la sainte.
Je m’écriai, plaintif: « Je te crois douce, ô mort,
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Puisque tu t’es unie à ma dame, à ses charmes !
Ton cœur d'airain doit être amolli par mes larmes ;
Déjà je te ressemble. Accours à mon transport.
« Viens! viens ! comme un amant, je porte tes emblèmes,
Ta pâleur, ta tristesse, et tes marques suprêmes ;
Je brûle de m’asseoir dans tes calmes tribus.
Viens! » et de ma douleur s’épuisa la fontaine.
Je restai seul, pleurant vers la voûte sereine :
« Heureux qui te contemple au milieu des élus !
Belle âme... » en ce moment les dames m’éveillèrent.
Des paroles d’amour sur ma lèvre expirèrent.
Après cette vision, un jour, mon doux génie murmura dans mon cœur joyeux : « Bénis l’heure où je suis devenu ton maître ! » Puis, je vis s’avancer une très-noble dame célèbre par sa beauté, dame chérie de Guido, mon premier ami d’affection ; elle avait pour nom Giovanna, et pour surnom, à cause de sa beauté, Primavera. Béatrice la suivait avec son divin sourire; toutes deux s’approchèrent de moi, et Amour me dit : « La première dame, à cause de sa venue présente, est appelée Primavera, c’est-à-dire printemps, ou encore, Prima Verra , elle viendra la première le jour où se montrera Béatrice après la vision de son fidèle. Son autre nom de Giovanna, dérivé de Giovanni, signifie le précurseur de la lumière. Par les mêmes analogies, Béatrice me ressemble davantage. » En méditant ces paroles de mon seigneur, j’adressai un sonnet à mon ami Guido, le servant de Primavera.
Je sentis s’éveiller un esprit tout aimant Dans mon cœur dormant.
Sa joie infinie
Transformait à mes yeux mon fantasque génie.
« Honore-moi, dit-il avec un ris charmant,
Bienheureux amant. »
Ma vue éblouie
Se reporta bientôt sur sa route bénie.
Et je vis s’avancer deux perles sans pareilles ,
Deux inexprimables merveilles,
Deux jeunes fleurs: Bice et Vanna!
xiÿ LÀ VJË NoÜVÈLLb.
Amour me soupirait dans son tendre langage :
« L’une a pour nom Primavera;
» L’autre, Amour, ma vivante image.»
Lecteur, je personnifie l’Amour, être spirituel, par les formes allégoriques et sensibles de la poésie, employées selon la langue sacrée des muses et de nos anciens maîtres. Ces figures offrent les emblèmes ingénieux des sentiments et des passions, comme le rhythme en forme le verbe musical. Ce ne sont point de vaines cadences, connue se l’imaginent les ignorants et les illettrés; loin de moi l’art parasite des sots rimeurs qui babillent leurs phrases d’un vêtement fastueux où se dérobe le vide; mon premier ami et moi, nous connaissons des charlatans troubadours incapables d’expliquer le sens de leurs propres métaphores ; ils ne méritent pas d’être admis au rang des vrais poètes dont les symboles mélodieux cachaient les plus hauts enseignements de la philosophie et de la morale. Ainsi doivent chanter les diseurs d’amour dans la langue vulgaire, et moi, qui me suis fait l’un d’eux dans ce livre de la Vie nouvelle.
Or, la très-noble Béatrice, en souvenir de laquelle j’écris ces pages, excitait la vénération universelle ; chacun se plaisait à bénir les grâces ineffables et majestueuses de sa personne. Combien j’étais heureux de son triomphe ! Dans tous les lieux où elle passait , vêtue et couronnée de modestie, un murmure d’admiration et de respect s’élevait sur sa trace; elle seule ne l’entendait pas. Les uns disaient: « Ce n’est point une femme, mais l’un des plus beaux anges du ciel. » D’autres ; « Cette femme est une merveille; loué soit le Créateur! » D’autres restaient immobiles et muets d’extase. Je cherchai à traduire les prodigieux effets de sa présence pour ceux qui n’ont pu en jouir.
Le salut de ma Béatrice Est un rayon du paradis.
On tremble à sa vue, ô délice!
Les yeux se baissent éblouis.
Dans sa lumière bienfaitrice Elle marche ; les deux ravis Semblent nous offrir ce calice Pour enivrer nos cœurs épris.
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Sa beauté pénètre les âmes,
Leur épanche scs douces flammes Comme le soleil dans l’azur.
Et voltigeant sur son front pur,
Un esprit d’amour parait dire :
Soupire !
Je répétais en moi-même : « Soupire! » Et un prélude nouveau se modula dans la région de ma souffrance.
Amour, mon vainqueur,
Amour dont j’ai subi la puissance éternelle,
Flèche cruelle,
Charme aujourd’hui mon cœur.
A l’aube mortelle
Où fléchit mon courage, un doux émoi saisit Mon âme frêle,
Mon visage pâlit.
Mon soupir appelle
Ma dame aux yeux divins, miroir de mon ardeur ;
Pour son fidèle Sa vue est le bonheur.
Lorsque je terminais la dernière stance, le Très-Haut convia Béatrice dans sa gloire auprès de la reine vierge Marie, dont le nom fut toujours vénéré par sa bienheureuse servante. Je ne m’étendrai point ici sur les détails de sa fin terrestre; un semblable sujet, en dehors de mon livre, serait au-dessus de mes forces, et je ne veux pas trop occuper de ma douleur.
Toutefois, comme le nombre neuf s’est présenté souvent dans le cours de mon récit, non point par hasard; comme ce nombre joue un rôle important dans la séparation de cette très-noble personne, j’en parlerai et je dirai pourquoi il lui devint si favorable dans sa vie et dans sa mort.
Lame noble de Béatrice, telle qu’un rayon rappelé de l’argile vers le soleil, s’est envolée de son corps pendant la première heure du neuvième jour du mois, selon le calcul d’Arabie, et selon T ère syriaque pendant le neuvième mois de l’année. Car en ce pays, Sirim, le premier mois, correspond à octobre chez nous, et selon notre usage, elle
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a quitté le monde dans cette année de notre indiction, C’est-à-dire des années du Seigneur dans laquelle le nombre parfait se trouvait compris neuf fois dans le siècle ; elle fut donc du troupeau des chrétiens du treizième siècle.
Voici pourquoi ce nombre miraculeux règne toujours dans les événements de sa vie. Suivant Ptolémée, le monarque astronome, et les vérités chrétiennes, neuf ciels se meuvent dans la création, et suivant l’opinion des astrologues, ces neuf ciels transmettent ici-bas les combinaisons harmoniques auxquelles ils sont soumis là-haut. Le nombre mystique accompagne Béatrice pour faire comprendre qu’à l’heure où elle fut engendrée, les neuf ciels mobiles se mouvaient dans une parfaite harmonie. Une autre comparaison me servira encore de figure : Y a-t-il rien de plus admirable que le nombre trois, source et clef de celui de neuf, trinité trois fois contenue dans un triple nombre, image de la trinité sublime, dont Béatrice est l’œuvre pure, le reflet terrestre ?
A peine eut-elle disparu du siècle, la ville, dépouillée de tout ce qui faisait sa gloire, demeura comme veuve, et moi, pleurant dans ses murs désolés, j’adressai aux princes de la terre une élégie funèbre sur la noble défunte, en débutant par ces mots du prophète Jérémie : « Comment cette ville est-elle déserte? » Je ne la citerai point, parce qu’elle fut écrite dans la langue latine.
L’abondance de mes pleurs n’ayant pu rassasier mes yeux de leur tristesse , j’éprouvai le besoin d’exhaler mes regrets dans des plaintes harmonieuses; elles roulaient sur toi, Béatrice, étoile remontée à ta source, glorieuse morte pour qui mon âme se consume.
La douleur a vaincu mes paupières brûlantes,
Tant elles ont versé de larmes désolantes.
Par des accents plaintifs soulageons mon chagrin. Vous que j’entretenais de ma beauté si pure, D^mes, écoutez-moi : loin de ma route obscure,
La sainte a pris son vol vers le soleil divin.
Là haut, dans le royaume où reposent les anges, Où vibrent les concerts des sublimes phalanges, Béatrice rayonne au-dessus de nos fronts.
Ni le froid, ni le chaud, ni la saison liinesto
LA VIE NOUVELLE
Ne nous ont enlevé cette perle céleste ;
Ses vertus l'ont ravie à nos gouffres profonds.
Digne d’un ciel plus beau, son âme gracieuse A fui pour habiter la sphère glorieuse.
Celui qui, sans pleurer, nomme la sainte, 6 Dieu,
Renferme un cœur de roche, où ne saurait descendre Un généreux éclair, oii nul bien ne doit prendre,
Un cœur vil où jamais ne rayonne aucun feu.
Quelque vaste que soit l’aride intelligence Des êtres au cœur bas, maudite est leur science !
Muets devant la tombe, ils ignorent les pleurs.
Mais la tristesse auguste et le dégoût du monde Remplissent, en songeant à sa vertu féconde Et comment expira la plus belle des fleurs.
Pleurer et soupirer, angoisses, amertume,
Souvenirs, durs tourments dont le feu me consume,
Je ne puis exprimer les peines de l'amour.
O dames, je faillis, tant ma vie est amère.
Jïmplore Béatrice, et je pleure et j’espère,
Car la sainte me voit de la céleste cour.
Ma dolente chanson, va, déployant tes ailes,
Retrouver les beautés à qui tes jeunes sœurs Epandaient l'allégresse, et toi, reste avec elles,
Eille de mes douleurs.
Lorsque j’eus clos ces plaintes, je reçus la visite du second de mes amis dans l’ordre de ma tendresse ; c’était le plus proche parent de la noble défunte ; après un court entretien, il me pria de lui composer quelques stances pour une dame morte. Malgré ses déguisements, je devinai bientôt qu’il s’agissait de la très-vertueuse Béatrice, et je promis d’accomplir sa demande. J’achevai une élégie déjà commencée.
Cœurs tendres, oyez mes soupirs,
La piété vous en conjure;
Us jaillissent de mes désirs,
Ou je mourrais de ma torture.
Mes inconsolables paupières Se ferment quand je veux pleurer;
xlvj LA VIE NOUVELLE.
Dans mes solitudes austères Laissez-moi du moins soupirer.
Vous entendrez ma voix flétrie Appeler ma dame au tombeau,
Et mépriser la triste vie
Dont ses yeux étaient le flambeau.
Joyeuse, elle s’en est allée Parmi les cercles des élus,
Goûter dans la douce vallée Un sort digne de ses vertus.
Ces stances me parurent un mince présent pour un proche de l’immortelle bienheureuse, et je lui en offris deux nouvelles, dont l’une me concernait seul dans le fond. Tout esprit pénétrant les distinguera sans peine, car l’une nomme son objet : ma dame ! et l’autre simplement : Béatrice.
Pourquoi ne- pas fuir, ô mon âme,
D’un monde où t’attend le malheur,
Où ne séjourne plus ta dame,
Oii ton avenir te fait peur ?
Je conjure la mort fidèle Comme l’ange du doux repos :
« O mort! dis-je; viens! je t’appelle,
» Enviant ceux dont l’œil est clos. »
De tous mes soupirs il s’exhale Un son triste invoquant la mort.
Je cherche l’ombre sépulcrale,
Depuis que Béatrice y dort.
Son âme flotte dans les sphères Comme une étincelle d’amour,
Et ravit les autres lumières De l’inaltérable séjour.
Le dernier soleil de l’année où la sainte avait été mise au nombre des élus de la vie éternelle, illuminait l’univers. Assis dans un lieu reculé, pensant à elle, je dessinais un ange sur des tablettes. Tandis que je me livrais à ce travail, je tournai les yeux et j’aperçus près de moi des hommes éminents; ils considéraient ce que je faisais; d’après
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ce qu’on m’a rapporté, ils étaient là bien avant que je les eusse vus. À leur aspect, je me levai, et les saluant, je leur dis : « Une autre était tout à l’heure avec moi. » Ces hommes s’étant retirés, je repris mon travail, le dessin des anges, et tout en m’y livrant, l’idée me vint de composer des strophes pour l’anniversaire de la mort de ma dame et de les dédier à mes illustres visiteurs. Alors je lis un sonnet dont la première stance est double.