CHANT
Déjà souffle un vent plus frais, avantcoureur de l’aurore : elle se lève , et mêle des roses célesLes à l'or de ses rayons. Tous les Chrétiens sont sous les armes. Le camp retentit de leurs cris. Ils appellent les Lrompelles, qui bientôt par des sons plus vifs et plus éclatans expriment la commune allégresse.
Bouillon, d’une main sage et prudente gouverne leur ardeur qu’il ne peuL retenir : avec moins d’efforts on arrêteroit l’onde qui se précipite dans l’abîme de CaryLde , ou l’impétueux Borée lorsqu’il ébranle le sommet de l’Apennin et submerge les vaisseaux. Godefroi ordonne la marche : elle est rapide, mais dans sa rapidité , elle obéit toujours an son qui la règle et la mesure.
Tous volent, et leur vol n’est pas encore assez prompt au gré de leurs désirs : il leur semble que la terre disparoit trop lentement sous leurs pas. Enfin le soleil plus élevé , darde des feux plus ardens ,
64 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, et brûle les campagnes. Tout-à-coup Jérusalem paroît : tous se montrent Jérusalem ; mille voix confondues répètent Jérusalem , Jérusalem.
Tels on voit de hardis navigateurs qui, sur une mer ignorée , sous un pôle inconnu, vont chercher de nouveaux rivages : ils ont erré long -temps à la merci d’une onde trompeuse et des vents infidèles; enfin ils découvrent la terre désirée ; de loin , ils la saluent avec des cris d’allégresse , ils se la montrent les uns aux autres , et à cet aspect , ils oublient leurs ennuis, leurs travaux et leurs peines.
A la douce joie qu’inspira cette première vue, succède toul-à-coup une tristesse profonde, mêlée de crainte et de respect. A peine ils osent lever les yeux vers cette cité qu’un Dieu choisit pour son séjour, où il mourut, où il fut enseveli, oit , triomphant , il reprit sa dépouille mortelle.
De foibles accens, des paroles sourdes, entrecoupées de sanglots , de soupirs et de larmes , expriment la douleur et la joie mêlées et confondues. L’air frémit et murmure. Ainsi, dans l’épaisseur des fo-
CHANT TRO/SIBME. 65
rêts, le vent souffle et résonne à travers le feuillage : ainsi battue par les rochers , brisée sur le rivage , l’onde siffle , gronde et mugit.
Les pieds nus, à l’exemple de leurs chefs, ils s’avancent vers Solime : tous ont dépouillé l’or et la soie ; tous ont quitté leurs casques et leurs panaches ; leurs cœurs humiliés, anéantis, ont banni l’orgueil et les vaines pensées. Les joues baignées de pleurs que la piété leur fait répandre , ils s’accusent encore de ne pas en verser.
« Les voilà donc , se dit chacun de ces » guerriers, les voilà donc, ô mon Dieu! » ces lieux inondés de ton sang ; et mes » yeux à leur aspect ne deviennent pas » deux fontaines de larmes ; et mon cœur » tout de glace ne se fond pas encore ! cœur » dur, cœur insensible, tu n’es pas brisé, » tu n’es pas déchiré ! ah ! tu mérites de » pleurer éternellement , si tu ne pleures » pas auj ourd’hui ! »
Cependant un iniidèle , qui du haut d’une tour observe et !a plaine et les montagnes, aperçoit de loin un tourbillon de poussière. Bientôt c’est une nue qui roule étincelante, enflammée , et qui semble porter dans 1. 6
66 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, son sein la foudre et les éclairs. Enfin , il distingue des armes éclatantes, des hommes et des chevaux.
« Ciel ! s’écrie-t-il , quel tourbillon de
» poussière obscurcit les airs ! . comme
n il s’allume ! . allons , citoyens , aux
» armes ! . au combat ! montez sur les
» remparts ! . l’ennemi s’approche ! .
D hâtez - vous ! . accourez ! . le
» voilà ! . Voyez cet horrible nuage
» dont le ciel est enveloppé ! »
Les enfans,les vieillards, troupe foible et sans défense , le vulgaire des femmes qui ne savent ni frapper ni combattre, alloient porter dans les mosquées leurs prières et leurs larmes. Les habitans les plus vigoureux, les plus braves ont déjà pris les armes : on court aux portes , on vole aux remparts. Aladin est présent par-tout; il voit tout; à tout il étend ses soins.
Ses ordres sont donnés : il va se placer sur une tour élevée , d’où sa vue commande à la plaine et aux montagnes. De là il peut observer tout et se porter où sa présence est nécessaire. Herminie est uivec lui : la belle Herminie qui, après la mort de son père, et la prise d’An-
chant troisième. 67
tioclie , a trouvé dans sa Cour un asile honorable.
Cependant Clorinde cherche les Chrétiens; une foule de guerriers les cherche avec elle , mais elle les devance tous. Argant, caché dans un poste secret, se tient prêt à la soutenir. Par ses discours , et plus encore par son air intrépide, la guerrière anime l’audace de ses compagnons. « Al- 3) Ions, dit -elle, par un début héroïque, 3) fonder l’espérance de l’Asie. »
Pendant qu’elle parle , un gros de Chrétiens qu’a entraînés l’appât du butin , va rejoindre l’armée, avec les troupeaux qu’ils ont enlevés : Clorinde fond sur eux; leur chef qui l’aperçoit fond lui -même sur elle. C’esL Gardon , brave guerrier , mais rival encore trop loible pour lui résister.
Ils se rencontrent; et du choc, Gardon renversé va mesurer la terre , aux yeux des siens, aux yeux des iniidèles , qui tous jettent des cris de joie ; et de ce premier succès tirent , pour le reste de la guerre, un heureux, mais vain augure. Elle enfonce l’ennemi : sa main se multiplie et frappe cent coups à là fois. Ses guerriers la suivent dans le chemin
qu’aplanissent ses efforts , et qu’a ouvert son épée.
Elle ressaisit le Lutin : les Chrétiens plient et se retirent à pas lents, sur une hauteur où ils se rallient et se soutiennent. Alors , tel qu’un éclair qui s’élance du sein delà nue, le brave Tanerède , par les ordres de Godefroi , vole à leur secours.
A son air audacieux et lerrible , à sa noble contenance, Aladin juge qu’il est un des plus distingués parmi les Héros Chrétiens : « Princesse, dit-il à Herminie, qui x déjà sent palpiter son cœur, une longue » guerre a dù vous apprendre à connoitre » ces guerriers, jusque sous l’armure qui » les couvre. Quel est celui dont la mine » est si hère , et la démarche si hautaine ? » Elle veut répondre ; le soupir vient sur ses lèvres et les larmes dans ses yeux : elle retient cependant et ses soupirs et ses larmes : mais ses prunelles humides et brillantes, et ses lèvres qui frémissent , trompent ses efforts et trahissent son cœur.
Ensuite cachant sous le voile de la haine un sentiment plus doux : « Hélas ! je le » connois trop bien : trop de raisons , Seiv gneur, ont gravé ses iraits dans mon âme , et m’ont appris à le distinguer. Sou-
CHANT TROISIÈME. 6g
» vent je l’ai vu inonder les plaines du sang' » de mes sujets , et de leurs cadavres com- » bler nos fossés. Ciel ! quels coups frappe » le cruel ! il n’est point d’herbes , il n’est point de secrets qui guérissent les bles- » sures qu’il a faites.
3» C’est Tancrède : ali ! s’iléloitun jour 3) mon prisonnier : non , je ne voudrois 33 point qu’il pérît dans les combats ; je le 3) voudrois vi van L; je voudrois qu’une douce 33 vengeance calmât le transport qui m’a- 3) gile. 3> Elle dit : avec ses dernières paroles s’échappe un soupir , qu’en vain elle veut étouffer. Aladin croit à la haine , quand Herminie n’exprime que l’amour.
Cependant Clorinde court à Tancrède qui fond sur elle ; tous deux ils s’alleignent à la visière : leurs lances volent en éclats , mais les liens qui attachent le casque de Clorinde sont brisés du coup: elle demeure la tête nue et désarmée , ses cheveux d’or flottent au gré des vents, et un guerrier redoutable devient une céleste beauté.
Ses yeux étincellent, ses regards sont des éclairs; mais doux, même dans la colère, que seroit-ce , animés par les ris ? Tancrède , où s’égarent tes pensées ? où s’arrête la vue ? Ne reconnois-tu point ce visage
ç 0 LA JÉRUSALEM DELIVREE , adoré? Les voilà ees trails qui ont enflammé ton âme ! ton cœur , où son image est gravée, le dira : A'oilà celle beauté qui vint chercher l’ombre et le frais à cette fontaine solitaire.
Il ne l’a reconnue , ni à son casque , ni à son bouclier chargé de trophées. Enfin il la voit ; il devient immobile à sa vue. Clorinde se couvre la têle , et poursuit Tancrède qui cède et se détourne. Il charge d'autres guerriers : il promène dans la foule sa foudroyante épée : mais toujours attachée à ses pas , Clorinde le poursuit. D'une voix menaçante elle crie : A iens , arrête , et lui présente deux morts à la fois.
Le guerrier frappé , ne frappe point à son tour. Aloins occupé de sa défense , que de ces yeux d’où l’Amour lance d’inévitables traits : Les coups que porte ton bras, disoit-il en lui-mème , se perdent dans les airs ! mais ceux qui partent de ce beau visage , ne tombent jamais en vain , et vont percer le cœur.
Enfin, quoique sans espoir et résolu de mourir, il ne veut pas du moins emporter au tombeau le secret de son amour. Clorinde saura qu’elle va frapper un captif enchaîné , suppliant , tremblant à ses ge-
noux. « O toi , dit-il , qui , au milieu de » tant d’ennemis , semblés n’avoir d’en- » nemi que moi , viens , sortons de la mêlée , » seuls à l’écart, nous pourrons nous éprou- » ver et nous connoître. On verra mieux si » ma valeur égale la tienne. »
Elle accepte le défi ; et, sans songer à son casque qu’elle n’a plus , elle s’avance avec audace : Tancrède la suit , morne et abattu. Déjà elle étoit sous les armes , déjà elle l’allaquoit : «Arrête, lui dit-il; avant le » combat , fixons-en les conditions. »
Elle s’arrête : un amour désespéré rend Tancrède plus liardi. — « Puisque Lu ne » veux point de paix avec moi , lui dit-il , » les conditions seront , que lu m’arraches » le cœur! ce cœur qui n’est plus à moi de- » mande la mort , si sa vie le déplaît. Depuis » long-temps il est à loi : prends-le ; je 11’ai » pas le droit de le défendre.
» Voilà mon sein; que 11e frappes- Lu ! » faut-il du secours à ton bras ? faut-il » offrir à tes coups ma poitrine nue et sans » défense? ma main ôtera ma cuirasse. » Le malheureux amant alloit exprimer plus vivement encore ses douleurs ; mais tout-àcoup les Infidèles se replient , et la troupe de Tancrède les poursuit.
y 2 LA JEPOJSALEM DÉLIVRÉE,
Terreur ou feinle , les Infidèles fuyoienï devant les Chrétiens : un de ces derniers , un barbare , voit les cheveux de Clorinde voltiger , épars au gré des vents : il lève le bras ; il va la frapper par-derrière : Tancrède pousse un cri , Tancrède accourt et oppose son épée à l’épée meurtrière.
Le coup n’est pas sans effet ; Clorinde est atteinte d’une légère blessure ; quelques gouttes de sang teignent l’ivoire de son cou , et mêlent leur pourpre à l’or de ses cheveux. Tel on voit sous la main d’un habile ouvrier l’or éLinceler du feu des rubis. Tancrède furieux, le fer nu, se précipite sur ce vil assassin.
Le lâche s’éloigne : Tancrède plus irrité le poursuit : tous deux volent comme le trait dans les airs. Clorinde , étonnée, immobile, a long-temps le regard attaché sur eux , et ne pense point à les suivre : enfin elle se retire avec sa troupe qui fuit : mais souvent elle présente le front aux Chrétiens : souvent elle les attaque : elle se tourne , se retourne , fuit et poursuit tourà-Lour : ce n’est ni une fuite ni une victoire.
Tel dans un vaste cirque on voit un fier taureau combattre contre des chiens : s’il
CHANT TROISIÈME. yS
leur présente ses cornes , ils se retirenl ; s’il fuit , tous reviennent sur lui plus hardis, et le poursuivent. Glorinde , dans sa fuite , couvre sa tête de son bouclier , et repousse encore les coups qu’on lui porte. Tel on voit le More dans ses jeux, se garantir, même en fuyant, des halles qu’on lui lance.
Déjà, et Sarrasins et Chrétiens étoient sous les remparts de Solime : tout-à-coup les Infidèles poussent d’horribles cris , font un grand circuit , reviennent sur l’ennemi et le pressent par-derrière. Argant luimême , avec sa troupe , s'ébranle et l’attaque en tête.
Le farouche Circassien sort des rangs, impatienl de frapper le premier coup. Déjà un guerrier, renversé scrus son cheval , a mordu la poussière , d’autres tombent à ses côtés ; mais sa lance terrible se brise et vole en éclats. Argant prend son épée , enfonce les Chrétiens , tue , abat ou blesse tous ceux qu’il atteint.
Clorinde , son émule , a tranché les jours du brave Ardélion. Ce guerrier , dans un âge avancé , conservoit une vigueur indomptée : il avoit deux fils , appuis de sa vieillesse ; mais appuis inutiles dans ce fatal instant. Alcandre l’aîné , atteint d’une bles-
r 4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
sure cruelle, ne peut veiller sur une tête si chère. Poliferne, qui combattoit encore à ses côtés , se sauve à peine lui-mème.
Cependant Tancrède qui n’a pu atteindre le barbare , monté sur un coursier plus agile que le sien , reporte ses regards en arrière; il voit qu’une audace imprudente a emporté les Chrétiens; il les voit enveloppés. Soudain il accourt : une troupe de guerriers , troupe qui vole par-tout où le danger l’appelle , se précipite après lui.
Ce sont les Aventuriers : la fleur des héros , l'élite et le nerf de l’armée. Renaud , le plus courageux et le plus beau, les dévance tous. L éclair est moins rapide. Herminie l'a bientôt reconnu à sa démarche fière , à l'aigle qu'il porte sur un champ d’azur. « oilà , dit-elle au Roi qui a les » yeux attachés sur lui , voilà de tous les » guerriers le guerrier le plus intrépide.
» 11 n a peut-être pas dans l'univers un » seul rival digne de lui, et ce n'est encore » qu'un enfant. Si l’armée ennemie comp- » toit six guerriers aussi terribles , déjà » l’Asie vaincue gémiroil dans les fers des » Chrétiens. Déjà les peuples du midi et » les peuples de l'aurore trenibleroienl sous » leurs loix , et peut-être le Ad caché dans
Chant troisième. 7^
» sa source , ne sauveroit pas sa tête incon - » nue de leur joug.
» Renaud est son nom. Son bras irrilé » est plus redoutable pour nos murailles » que les machines les plus terribles. Portez, » plus loin vos regards : voyez ce guerrier » dont la cotte-d’armes est or et vert. C’est » Dudon. Illustre par sa naissance , illustre » par ses exploits , il guide les Aventuriers : » il est leur égal en valeur, et son âge l’a mis » à leur tête.
» Cet autre , dont la démarche est si al- » tière , et dont les armes sont brunes , c’est » Gernand , frère du roi de Norwège. La » terre ne porte point de mortel plus or- » gueilleux , et ce vice est le seul qui flé- » trisse l’éclat de ses actions. Ces deux » guerriers qui portent une armure blanche » et des ornemens tout blancs , c’est Gil- » dippe et Odoard , amans , époux , fameux » par leur valeur , fameux par leur ten- » dresse et leur fidélité. »
Cependant le carnage s’anime ; le sang ruisselle : Tancrède et Renaud ont rompu le cercle épais d’armes et de guerriers qui les entoure. Dudon et ses héros arrivent encore et multiplient les coups et la mort. Armant , Armant lui-même , sous les efforts
76 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , de Renaud , chancelle , est abattu et se relève à peine.
Peut-être le barbare eût péri : mais dans ce moment le coursier de Renaud tombe , l’embarrasse , l’entraîne dans sa chute. Pendant qu'on dégage le héros , les Infidèles se reforment et fuient vers Solime. Argant et Clorinde résistent seuls , et seuls ils font une digue au torrent débordé.
Ils marchent les derniers ; l’effort des Chrétiens s’arrête sur eux , ou plutôt se ralentit. A l’ombre de leurs bras , les Sarrasins échappenl au danger qui les presse. Cependant Dudon , ardent , poursuit la victoire ; il pousse son coursier sur Tigrane , le renverse , et de son épée lui tranche la tête.
Algazar est vainement défendu par sa cuirasse. Le robuste Corban ne trouve aucune ressource dans son casque. Amurat perd , sous les coups du héros , une vie qu’il regrette. Méhemet et le cruel Almanzor ont mordu la poussière. Le fier Argant iui-même ne peut plus se garantir de ses coups.
Il frémit : quelquefois il s’arrête et se retourne , puis il cede encore : enfin loutà-coup il revient sur Dudon , et d’un re-
vers il lui ouvre, dans le flanc , une profonde et mortelle blessure. Le guerrier tombe : un cruel , un dernier sommeil presse ses paupières appesanties.
Trois fois il ouvre les yeux , et cherche la lumière. Trois fois , sur un bras , il essaie de se soulever ; trois fois il retombe. Trois fois un voile épais s’étend sur ses paupières , qui enfin s’abaissent et se ferment. Une sueur froide se répand sur ses membres immobiles , et la main de la mort les roidit et les «lace. Le farouche Argant ne s’arrête point sur ce corps inanimé ; il continue sa marche.
Cependant il se retourne vers les Chrétiens , et leur crie : « Guerriers , cette épée » sanglante est celle qu’hier me donna votre 3) Général ; vous lui direz quel usage j’en 3) ai fait aujourd’hui : une pareille nouvelle 3> le flattera sans doute. Il doit apprendre 3) avec plaisir que la bonté de son présent 33 en égale la richesse.
3) Dites-lui que lui-même bientôt il en 3> fera l’expérience ; que s’il diffère encore » de nous attaquer , j’irai le surprendre 33 jusque sous sa tente. 33 A ce discours audacieux , tous les Chrétiens irrités s’ébranloient pour fondre sur lui : mais déjà d’une
course rapide il a rejoint sa troupe, et il trouve avec elle un asile assuré sous les murs de Solime.
Du haut de ces murs , les assiégés font pleuvoir des pierres : une nuée de flèches obscurcit les airs. Les Chrétiens sont forcés de reculer, les Sarrasins rentrent dans la ville. Mais Renaud , relevé de sa chute , accourt au milieu des siens.
Il vient, enflammé de courroux, venger la mort de Dudon sur son barbare meurtrier, « Qui vous arrête encore ? crie-t-il à ses » compagnons ; qu’attendez-vous ? Puisque » nous avons perdu le héros qui nous con- »duisoit, que ne coürons-nous le venger? » Quoi ! dans la juste colère qui nous anime, » un fragile rempart sera une barrière pour » nous ?
» Non ; cette muraille fut-elle d’un acier, » d’un diamant impénétrable, jamais dans » son enceinte le farouche Argant ne trou- » veroit un asile contre vos coups : allons à » l’assaut ! » Il dit , et lui-même y vole le premier. A l’abri de son casque , sa tête ne craint ni les pierres qu’on lui lance , ni la grêle de traits dont on l’accable.
Sur son front élevé respirent l'audace et la terreur : sa vue , jusqu’au sein des
CHANT TROISIÈME. 7 g
remparts, porte l’épouvante et l’effroi. Il encourage les Chrétiens : il menace les Sarrasins : mais tout-à-coup on vient donner un frein à son ardeur. C’est le sage Sigier, le ministre sévère des ordres de Godefroi.
Il gourmande au nom du clief leur indiscrète ardeur ; il leur commande de retourner aussitôt sur leurs pas : « Retirez¬ -vous, dit-il, ce n’est point ici, ce n’est » point dans ce moment que vous devez » vous abandonner à votre courroux. Go- » defroi commande : obéissez. » A ces mots, Renaud s’arrête; mais il frémit, et son dépit mal caché , éclate dans son air et dans son maintien.
Les Chrétiens se retirent ; l’inlidèle , témoin de leur retraite , n’ose la troubler. Le corps du généreux Dudon ne restera point privé des honneurs suprêmes : ses fidèles amis , les yeux baignés de larmes , portent , sur leurs bras , ses dépouilles honorées et chéries. Cependant Bouillon , sur une hauteur, examine et la situation et les fortifications de Solime.
Solime est assise sur deux collines opposées et de hauteur inégale ; un vallon les sépare et partage la ville : de trois côtés
8o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, elle est d’un accès difficile. Le quatrième s’élève d’une manière douce et presqu’insensible : c’est le côté du nord : des fossés profonds et de hautes murailles l’environnent et la défendent.
Au dedans sont des bassins où se conserve la pluie , des canaux , et des sources d’eau vive : les dehors n’offrent qu’une terre aride et nue : aucune fontaine , aucun ruisseau ne l’arrosent : jamais on n’y vit éclore de fleurs ; jamais arbre , de son épais ombrage, n’v forma un asile contre les rayons du soleil. Seulement , à plus de six milles de distance , s’élève un bois dont l’ombre funeste répand la tristesse et l’horreur.
Du côté que le soleil éclaire de ses premiers rayons , le Jourdain roule ses ondes illustres et fortunées. A l’occident, la mer Méditerranée mugit sur le sable qui l’arrête. Au nord est Béthel qui éleva des autels au veau d’or , et l’infidèle Samarie. Bethléem, le berceau d’un Dieu, est du côté qu’attristent les pluies et les orages.
Pendant que Godefroi considère , et la ville et sa situation et ses environs ; pendant que de l’œil il mesure l’assiette de son camp, et qu’il détermine le côté qu’il peut alla-
CHANT TROISIEME. 8i
quer avec le plus d’avantage, Herminie l’aperçoit, et le montrant au Roi : « Ce » guerrier , dit-elle , cpie tu vois couvert » d’un manteau de pourpre y dont l’air » est si auguste et si majestueux , c’est j Godefroi.
» Vraiment né pour l’empire, il sait et » régner et commander ; grand Général , » vaillant Chevalier, il combat comme il » ordonne : parmi cette foule de Chrétiens » je ne puis te montrer un guerrier plus » intrépide , ni un homme plus sage. Il n’a » de rivaux que Raymond au conseil , » Renaud et Tancrède dans les Batailles.
5) Je le eonnois, dit Aladin : je l’ai vu 33 jadis en France, dans cette Cour superbe, » où j’étois ambassadeur du roi d’Egypte. 3) Je l’ai vu manier la lance dans les tour- 33 nois ; il étoil à peine sorti de l’enfance : 33 mais déjà, son air , ses discours , ses 3) exploits lui présageoient les plus hautes 33 destinées.
3) Présage , hélas ! trop véritable ! » A ces mots, Aladin se trouble et baisse les yeux : mais reprenant un air plus calme : « Quel 3) est , dit-il , ce guerrier qui semble mar- 3) cher son égal ? Il est d’une taille moins 3) haute , mais que ses traits ressemblent aux
» siens ! — C’est Baudouin : sa Coure an-
«nonce qu’il est son frère, et ses exploits » encore mieux.
» Cet autre qui est à côté de Godefroi et » qui semble lui donner des conseils , c’est » ce Raymond dont je t’ai vanté la sagesse. » Ce vieillard a blanchi dans la guerre :
» parmi tous les Chréliens , nul ne sait » mieux que lui ourdir un stratagème. Celui » que tu vois plus loin, dont le casque est » tout brillant d’or, c’est Guillaume , le Cls » du roi d’Angleterre.
» "V oilà Guelfe , digne rival des héros , j> illustre par son rang , illustre par sa nais- » sance. Je le reeonnois à ses larges épau- » les , à sa large poitrine. Mais mon cruel » ennemi , l’homicide Bohémond , le des- » tracteur de ma famille , mes yeux ne le » rencontrent point parmi tous ces guer- » riers. »
Cependant Godefroi , après avoir tout reconnu , tout examiné , va rejoindre les siens : convaincu qu’en vain il attaquerait Solimepar les côtés escarpés et d’un difficile abord, il fait dresser les tentes vis-àvis la porte septentrionale et dans la plaine qu’elle regarde : de là il les prolonge jusqu’au dessous de la tour angulaire.
Dans cel espace , il renferme presque le liers de la ville. Jamais il n’auroit pu en embrasser toute l’enceinte ; mais il ferme tout accès aux secours et fait occuper tous les passages.
Pour garantir son camp des sorties des habitans et des attaques de l’étranger y il le couvre par des tranchées ; il fait creuser des fossés larges et profonds. Après avoir satisfait à ces soins importans , il va rendre aux restes du généreux Dudon de pieux et tristes devoirs. Une troupe gémissante, éplorée , entouroit le corps du héros.
Il reposoit élevé sur un lit que ses fidèles amis avoient orné avec une pompe guerrière : à la vue de Godefroi , leurs regrets s’exhalent par des sons plus lugubres et plus perçans. Bouillon ne paroît , ni serein ni abattu : toute sa douleur est dans son âme. Recueilli en lui-même , les yeux fixés sur le corps de Dudon, il garde quelque temps le silence : enfin il lui adresse ce discours.
« Généreux guerrier , ce n’est point à » toi que nous devons des regrets et des » larmes ; tu n’es mort ici-bas que pour » renaître dans le séjour de la félicité. Ces
» lieux où tu aslaissé ta dépouille mortelle, » sont tout pleins de ta gloire et de tes vertus. » Tu as vécu , lu es mort en Héros et en » Chrétien. Heureux au sein du Dieu qui » couronne les travaux , nageant dans son » immensité , lu t’enivres d’éternelles vo~ » luptés.
» Jouis de ton bonheur. C’est notre sort ; » non , ce n’est pas le lien qui demande nos » larmes. En te perdant , nous perdons la » plus belle partie de nous-mêmes. Mais si » cet accident que le vulgaire appelle la » mort , nous enlève le secours de ton bras, » tu peux du séjour des élus nous obtenir le » secours de Dieu même.
» Mortel , nous t’avons vu combattre » pour nous : immortel aujourd’hui , lu 3) seconderas nos armes avec des armes in- 3> visibles et célestes. Accoutume-toi à re- 3) cevoir nos hommages : sois notre refuge , 33 notre asile dans nos dangers. Victorieux 3> un jour et triomphans , nous irons ac- » quitter, dans les temples, les vœux que 3) nous t’aurons faits. »
Ainsi parla Bouillon : déjà la nuit obscure avoit éteint les derniers rayons du jour. Le sommeil vient charmer les ennuis et suspendre la douleur et les larmes des
Chrétiens : mais leur chef, tout plein du siège de Solime , songe à construire des machines , el ne se livre qu’un moment aux douceurs du repos.
Il se lève avec le soleil , el lui-même il veut accompagner la pompe funèbre. A la vue du camp , au pied d’une colline on a fait à Dudon un cercueil de cyprès ; un palmier superbe le couvre de ses rameaux : on y dépose le corps du guerrier : les prêtres par des chants et par des sacrifices implorent la clémence céleste.
Aux branches du palmier sont suspendus des trophées et des armes que jadis , dans des combats plus heureux , Dudon avoit conquises sur les Syriens et sur les Persans. Au tronc sont attachées sa cuirasse et son armure. On y grave ces mots : Ci gît Dudon. Passant, honore les cendres d’un Héros.
Après avoir rempli ce triste et pieux devoir , Bouillon envoie tous les travailleurs, sous une escorte sûre , dans une forêt voisine : elle est cachée dans des vallons : un Syrien l’avoit fait connoître aux Français. C’est là que vont se préparer les instrumens de la perte de Solime.
Animés d’un zèle égal , ils font gémir les
86 LA JÉRUSALEM DELIVREE, arbres sons les coups redoublés de la cognée. Tous fonl à cette antique foret des outrages qu’elle n’avoit point encore éprouvés. Le palmier sacré , le frêne sauvage , le funèbre cyprès , les sapins et les hêtres tombent sous l’acier tranchant. L’orme expire avec la vigne qui l’embrasse.
On abat et les ifs et les chênes qui virent mille fois renouveler le printemps et leur feuillage , qui mille fois résistèrent, immobiles, à l’effort des vents conjurés. Les chariots gémissent , les essieux crient sous les fardeaux dont ils sont chargés. Au bruit des armes, aux cris confus des Chrétiens, les bêles sauvages désertent leurs retraites , et les oiseattx abandonnent leurs asiles.
Al XKTVIO
Pendant que tout conspire à hâter les instrumens destructeurs de Solime , l’cternel ennemi dès humains lance sur l’armée Chrétienne des regards allumés du somhre leu de l’envie : à la vue du zèle qui l’anime , sa rage s’enflamme ; lui-même il se déchire de ses propres morsures ; et tel qu’un taureau frappé du coup mortel , il exhale sa douleur par des soupirs et par des mugissemens.
Bientôt il ne songe plus qu’à réunir sur les Chrétiens les plus cruels fléaux : il ordonne que dans son noir palais , son horrible sénat s’assemble : insensé ! qui croit que sa fureur peut balancer les décrets de l’ Etre-suprême ; qui ose s’égaler à lui , et qui oublie quels foudres , quels carreaux lance le bras d’un Dieu vengeur.
D’un son lugubre et rauque , l’infernale trompette appelle les habilans des ombres éternelles; leTartare est ébranlé dans ses gouffres noirs et profonds : l’air ténébreux répond par de longs frémisscmens.'Tel, cl
88 LA JÉRUSALEM DELIVREE, moins bruyant encore , le tonnerre g ronde , éclate et tombe : de moins terribles secousses font trembler la terre quand les vapeurs amoncelées dans son sein s’agitent , s’allument et s’embrasent.
Soudain accourent les puissances de l’abîme : ciel ! quels spectres étranges , horribles , épouvantables ! la terreur et la mort habitent dans leurs yeux ; quelques-uns, avec une figure humaine , ont des pieds de bêles farouches; leurs cheveux sont entrelacés de serpens : leur croupe immense et fourchue se recourbe en replis tortueux.
On voit d’immondes harpies , des centaures , des sphinx , des gorgones , des scylles qui aboient et dévorent ; des hydres, des pythons , des chimères , qui vomissent des lorrens de flamme et de fumée : des Polyphénies , des Gérions , mille monstres nouveaux , mille formes plus bizarres que jamais n’en rêva l’imagination , mêlées et confondues ensemble.
Ils se placent , les uns à la gauche , les autres à la droite de leur sombre monarque. Assis au milieu d’eux , il tient d’une main un sceptre rude et pesant : son front superbe armé de cornes menaçantes surpasse en hauteur le roc le plus élevé, lé-
cueil le plus sourcilleux ; Calpé , l’immense Atlas lui-même, ne seroient auprès de lui que d’humbles collines.
Une horrible majesté empreinte sur son farouche aspect , accroît la terreur , et redouble son orgueil : son regard, tel qu’une funeste comète , brille de l’éclat des poisons dont ses yeux sont abreuvés. Une barbe longue , épaisse , hideuse , enveloppe son menton et descend sur sa poitrine velue : sa bouche dégouttante d’un sang impur s’ouvre comme un vaste abîme.
De cette bouche empestée s’exhalent un souffle empoisonné et des tourbillons de flamme et de fumée. Ainsi l’Ethna , de ses flancs embrasés , vomit, avec un bruit affreux , de noirs torrens de soufre et de bitume. Au son de sa voix terrible , Cerbère se lait épouvanté : l’Hydre est rnuetLe ; le Cocyte s’arrête immobile , l’abime tremble , et ses gouffres ténébreux répètent ces sinistres accens :
« Divinités de l’enfer , vous qui méritiez » mieux d’être assises au-dessus du soleil , » dans ces régions d’où vous tirez votre » origine ; vous que la grande révolution » précipita jadis avec moi du séjour du » bonheur dans ces horribles cachots : je 1. 8
j) ne vous rappellerai point les soupçons » jaloux elles cruels dédains du tyran qui 3> nous opprime , ni notre glorieuse et trop 3> funeste entreprise. Arbitre de tout, il règ ne 3) aujourd’hui sur les étoiles; et nous, l’événe» 3) ment a décidé que nous étions des rebelles.
3) Aulieu de ce jour pur et serein , au lieu 3> de ce soleil, au lieu de ces globes lumi- 3) neux , qu’ autrefois nous habitions , le 3) barbare nous a renfermés dans; cet abîme a obscur : il ne nous permet plus d’aspirer » à nos premiers honneurs , à notre fcli— 3) cité première. Et encore , ah cruel sou- 3) venir ! souvenir affreux qui aigrit mes 3> peines et mes supplices ! dans cet im- 3) mortel séjour sa haine appela l’homme , 33 l’homme sa créature , cet insecte aussi vil 3) que la fange dont il est né.
33 C’étoit trop peu pour sa vengeance ; 33 afin de mieux nous punir , il a livré à 33 la mort son fils même. Il est venu ce 33 fils ; il a brisé les barrières du Tarlare ; ■3 il a osé porter ses pas dans notre empire , 33 et nous arracher des âmes que le sort nous 3) avoit dévouées. Riche de nos dépouilles, 33 il est retourné dans les cieux , et l’enfer 33 vaincu a servi d’ornement à son triomphe.
33 Mais pourquoi renouveler encore nos
CHANT QUATRIÈME. gi
35 profondes douleurs ! qui ne connoîl pas » et ses injures et les affronts qu’il nous a » faits ? En quel temps , en quel lieu le 33 barbare a-t-il suspendu le cours de ses >3 outrages? Mais oublions d’anciens ressen- 33 timens ; de nouvelles offenses doivent 33 enflammer notre courroux. Eh! nevoyez- 33 vous pas comme il tente de rappeler toutes 33 les nations à son culte ?
33 Et nous , engourdis par nos malheurs ,
3) nous traînerons dans l’inaction des mois mens inutiles ! un °énéreux courroux
33 n’enflammera pas votre courage ? et nous 33 souffrirons que chaque jour le peuple si soumis à ses loix s’aorandisse dans l’Asie, 3) qu’il subjugue la Palestine, que le culte , 3) que la gloire de notre oppresseur s’éten- 33 dent encore , que son nom retentisse dans 33 de nouvelles langues , qu’il soit chanté 33 dans de nouveaux hymnes , qu’on le grave 3> sur de nouveaux bronzes et sur des mar- 33 lires nouveaux ?
>3 Nous souffrirons que nos idoles tom- 3> bent anéanties; que nos autels deviennent 33 ses autels , qu’à lui seul on adresse des 33 vœux , que pour lui seul l’encens brûle , 33 qu’à lui seul on offre de l’or et des par- 3> fums? Et nous , pour qui jamais temple
y2 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
» ne fui impénétrable , nous n’aurons plus » un asile sur la lerre ; et privé du tribut » accoutumé , errant au milieu d’un empire » solitaire, votre Roi régnera sur des dé- » serts !
» Non. J’en jure par celte antique valeur » qui respire et qui vit encore en nous. Ne » sommes-nous pas tels que nous étions , » lorsque , armés du 1er et de la flamme , » nous disputions l’empire des cieux? Nous » succombâmes, je l’avoue, dans ce combat; » mais le courage ne manqua point à nos » projets : la palme fut au plus heureux ; i I « nous resta la gloire d’une audace invain- » eue.
» Mais pourquoi vous arrêté-je encore ? » Allez , ô mes fidèles compagnons, ma » force et mon appui ! Allez , volez , anéan- » tissez dans son berceau une puissance » ennemie : éteignez celle flamme naissante j) avant qu’elle ait embrasé la Palestine: » mêlez-vous parmi eux , et pour les per- » dre , employez lour-à-tour et la ruse et 3) la force.
3) Que ma volonté soit le destin. Que les 3) uns errent dispersés ; que les autres tom- » bent sous vos coups : que d’autres idolâ- » très d’un doux regard, esclaves d’un sou-
CHANT QUATRIÈME. g 3
» rire, languissent plongés dans la mollesse » et dans delionteuses amours : que rebelles » et divisés , Chrétiens contre Chrétiens , » eux-mêmes ils se déchirent et s’égorgent. » Que tout le camp périsse exterminé, que » les derniers vestiges en disparoissenl. »
Il parloit encore ; et déjà les esprits infernaux se sont élancés avec furie du sein de la nuit profonde vers le séjour de la lumière. Ainsi les vents mutinés et les bruyantes tempêtes s’échappent de leurs prisons , vont obscurcir le ciel , et portent sur la terre et sur la mer le ravage et la destruction.
Bientôt , les ailes déployées , ils se dispersent dans les différentes parties du monde; et par de nouvelles ruses, par de nouveaux artifices , ils commencent à signaler leur funeste adresse. O Muse ! redis-moi quels furent les premiers fléaux dont ils frappèrent les Chrétiens ; quelles mains servirent leur fureur ! tu le sais : la renommée l’a publié ; mais à peine ses derniers accens ont retenti jusqu’à nous.
Sur le trône de Damas étoit assis le fameux Hidraot , magicien célèbre : dès l’âge le plus Len dre, Hidraot s’étoil adonné à l’art des devins; et ce goût funeste étoit devenu
9'! LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, sa passion. Mais que lui sert une science trompeuse, s’il ne peut prévoir l’issue d’une guerre incertaine? Ni l’aspect des étoiles lixes ou errantes , ni l’enfer même , n’ont pu lui découvrir la vérité.
O chimère ! ô profonde ignorance des mortels! que leurs jugemens sont vains! que de ténèbres dans leurs clartés ! Hidraot a prédit que le Ciel préparoit , dans l’Orient, la destructionetlamortà l’invincible armée des Chrétiens. Il voit l’Égyptien couronné par la victoire , et dans son erreur, il veut que son peuple partage ses lauriers et ses conquêtes.
Mais la valeur trop connue des Chrétiens lui fait craindre une victoire funeste et sanglante. Il songe par quel art il pourra les affoiblir elles livrer demi-vaincus aux forces de l’Egypte et aux siennes. Pendant qu’il roule ces pensées , un ange de ténèbres vient verser dans son sein de nouvelles noirceurs et de nouveaux poisons.
Lui-mcme il l’inspire ; lui-même lui fournit les moyens de consommer ses projets. Hidraot a une nièce à laquelle tout l'Orient donne la palme de la beauté : elle a tous les attraits, tout l’art de son sexe; elle connoîl tous les secrets de la magie.
CHANT QUATRIÈME. q5
Hidraot l’appelle, lui confie ses desseins, et veut qu’elle-même les conduise et les exécute.
« Objet de ma tendresse, lui dit-il, toi » qui sous une blonde chevelure , sous les » traits les plus enchanteurs , caches le cou- » rage le plus mâle et la prudence de l’âge » le plus mûr ; toi qui déjà m’effaces dans » l’art dont je le donnai les premières le- » çons, je roule dans ma pensée un projet » important : si lu me secondes, le succès » est assuré. Que ta main fidèle et hardie » achève une trame qu’a ourdie ma vieille » prudence.
» Ta dans le camp de nos ennemis ; em- » ploie , pour les séduire , tout l’art de ton » sexe et tous les secrets de l’amour. Les » yeux baignés de larmes , laisse tomber » d’humbles prières : que des soupirs se » confondent avec tes paroles , et les entre- » coupent. Beauté gémissante , éplorée, flé- » chis les cœurs les plus obslinés. Que le » voile de la pudeur couvre l’audace de te » désirs ; que dans les mains le mensonge se » peigne des couleurs de la vérité.
» Séduis , s’il se peut, Godcfroi le pre- » mier. Qu’épris de tes regards, enivré de » tes discours , il oublie auprès de toi la
96 LA JÊRUS YLEM DÉLIVRÉE ,
» gloire el les conquêtes , et ne respire plus » que l’amour. S’il t’cchappe, enchaîne du » moins les guerriers les plus distingués ; » enlraîne-les à ta suite dans des lieux d’où » ils ne reviennent jamais. » Il entre ensuite dans des détails plus étendus. « Enfin , » ajoute-t-il , pour ta religion , pour la » patrie , ose tout : une si belle cause rend » tout légitime. »
Armide, fière de sa beauté, des avantages de son sexe el de son âge , se dévoue à l’entreprise. Dès que la nuit a répandu ses premières ombres , elle part et marche par des sentiers secrets et inconnus. En habit de femme , sans armes que ses attraits, elle se croit déjà sure de la victoire, el voit à ses pieds des héros indomptés. Une adroite politique donne à son départ des motifs chimériques , et amuse le peuple par de vaines rumeurs.
Bientôt Armide est dans les lieux où sont dressées les tentes des Chrétiens. Au premier aspect de cette beauté s’élève un murmure confus , et tous les regards se fixent sur elle. Telle une comète , ou un astre inconnu , attire les yeux des mortels étonnés de son éclat. On s’empresse autour d’elle : on se demande quelle est cette
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belle étrangère , par quel motif elle est amenée.
Jamais Argos, jamais Chypre ou Délos ne virent une figure si parfaite , des Lraits si touclians. L’or de sa chevelure tantôt brille au travers du voile transparent qui la couvre , tantôt se dérobe au voile même et répand un plus vif éclat. Ainsi , quand le ciel devient plus pur et plus serei n , le soleil , du sein de la nue qui le captive , lance des rayons encore pâles ; mais bientôt dégagé de sa prison , il darde tous ses feux el redouble la clarté.
Ses cheveux flottent en ondes sur ses épaules , eL le zéphyr , en se j ouant , y forme des ondes nouvelles. Son œil avare des trésors de l’Amour et des siens , les cache sous sa paupière abaissée. Sur son teint , l’incarnat de la rose se mêle et se confond avec l’ivoire ; mais sur sa bouche , qui respire un souffle amoureux , brille le seul incarnat de la rose.
Sa gorge à demi-nue étale la blancheur dfc l’albâtre le plus pur : c’est là qu’ Amour repose ; c’est de là qu’il lance et ses traits et ses feux : deux globes arrondisparlamain des Grâces , s’élèvent et s’abaissent tour-àtour : l’œil en découvre une partie ; l’autre
98 LA. JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, est cachée par une robe envieuse et jalouse : impuissante barrière qui résiste aux regards et ne peut arrêter la pensée : moins enchantée cle ce qu’on voit , qu’avide de ce qu’on ne voit pas, l’imagination s’élance et pénètre les appas les plus secrets.
Tel qu’un rayon de lumière passe à travers l’onde ou le cristal , sans les diviser ; telle l’imagination perce les voiles les plus sombres et les plus épais : elle erre au milieu des merveilles les plus cachées, les contemple à loisir , et les peint ensuite au désir qui brûle et s’enflamme encore davantage.
Armide s’avance au milieu d’une foule empressée qui la loue et qui la dévore des yeux. Elle aperçoit l’impression que fait sa beauté , et semble ne pas l’apercevoir; mais elle sourit dans son cœur, et déjà elle compte ses succès et ses victoires. Elle s’arrête un moment et demande à paroitre devant Bouillon. Eustache accourt : Eustache , le plus jeune des frères de Godefroi.
A d’éclat de cette beauté divine , le guerrier imprudent se précipite; semblable à cet insecte ailé qui va chercher la lumière eL la mort, il veut contempler de plus près ces yeux qu’une douce pudeur tient abaissés. Il
CHANT QUATRIÈME. Qg
les voit ; un feu soudain s’en échappe et l’embrase : plein de la hardiesse que son âge et l’amour lui inspirent :
« Madame, lui dit-il, si pourtant je dois » vous appeler de ce nom , car vous n’avez » rien de mortel : non , jamais le Ciel 11e «répandit sur une foible créature tant de » grâces et tant d’éclat : que cherchez-vous ? » d’où venez-vous ? Quel bonheur , ou » quelle infortune vous conduit en ces «lieux? Dites-moi qui vous êtes? Faites » que je vous rende les hommages , ou plu- » tôt le culte qui vous est dû.
— «Vous louez trop , Seigneur, une » triste et malheureuse beauté : ce n’est déjà » plus une mortelle que vous voyez ; c’est » une infortunée , morte aux plaisirs , et » qui ne vit que pour la douleur. Etran- » gère, fugitive , sans autre bien que ma » vertu , je viens, dans ces lieux, chercher » un asile : je viens mettre aux pieds de » Godefroi mes malheurs et une confiance » que le bruit de sa bonté a fait naître.
» O vous , si vous êtes en effet généreux » et sensible , daignez m’ouvrir un accès » facile auprès de ce héros. — Il est juste , » répond Eustache , que le frère de Godc- » froi soit auprès de lui votre introducteur
» et votre appui : non , beauté charmante , » vos vœux ne seront point trompés : je j) vous réponds d’un frère qui m’aime et me » considère ; disposez de son pouvoir et » de mon bras. »
Il dit , et guide ses pas dans l’asile secret où le pieux Bouillon , seul avec des guerriers choisis , se dérobe aux regards d’une foule importune. Elle s’incline avec respect, et le front couvert d’une modeste rougeur , elle garde le silence : le héros calme ses craintes, rassure ses esprits et la console : enfin d'un son de voix dont la douceur enchante les sens , elle adresse à Godefroi ce perfide discours :
« Prince invincible , dont le nom vole » avec tant de gloire dans tout l’univers ; » vainqueur de tant de Rois et de tant de » nations qui s’honorent de les fers et de » leur défaite, partout on connoît ta vertu, 3> les ennemis même l’estiment et la louent; « elle fait naiLre leur confiance et les invite » à implorer les bontés et ton appui.
» Quoique née au sein d’une religion que 3> tu as abaissée , et qu’ aujourd’hui lu veux 3) anéantir, j’ose te redemander le trône et 3> le sceptre de mes aïeux : j’espère l’ob- 3> tenir de la valeur et de ta générosité.
» D’autres implorent le bras de leurs amis » contre la fureur d’un étranger , et moi , » c’est un fer ennemi que j’invoque contre » mon propre sang , contre ce sang qui a » juré ma perle.
» Oui , c’est toi que j’implore ; c’est en » loi que j’espère ; seul lu peux me replacer » au rang d’où j’ai été précipitée. Ce bras » funeste à tes ennemis , doit être aussi se- » courable aux malheureux. On ne vantera » pas moins la bienfaisance que tes triom- » phes , et parmi tant de trônes abattus , on » comptera encore pour la gloire , mon » trône relevé par tes mains.
» Peut-être une croyance qui n’est pas la » tienne-, sera-t-elle un litre àtesyeuxpour » dédaigner mes prières et mes larmes ! » mais si je ne crois pas à ta loi , je crois à » tes vertus : ma confiance me donne des a droits sur ton cœur, et ces droits ne sau- » roient être vains : j’atteste le Dieu su- »prême,ce Dieu que j’adore comme toi, » jamais cause plus juste n’obtint le secours » de ton bras. Mais pour mieux t’en con- » vaincre , entends l’histoire de mes mal— » heurs , et des crimes qui les ont produits.
» Je suis fille d’Arbilan , qui régna sur » Damas : né loin du trône , la belle Cha-
3> ridée l’y lit mouler en lui donnant sa M main. Hélas! mes yeux n’ont jamais \u a cette vertueuse mère. Les siens se fermè- 3>renl quand les miens s’ouvrirent à la lu- 3) mière ; et le jour funeste , qui éclaira sa 33 mort , éclaira ma naissance.
3) A peine un lustre s’étoit écoulé depuis 3> qu’elle eut quitté sa dépouille mortelle, 3) mon malheureux père succomba lui- 3) meme à son sort , et laissa mon enfance et a les rênes de l’Etat entre les mains d’un 3) frcrc qu’il ehérissoit de l’amitié la plus 3) tendre : son attachement et ses bienfaits 3) dévoient lui assurer sa foi , si la vertu et 3) la reconnoissance habit oient dans le cœur 33 d’un mortel.
3> Chargé de ce double dép ôt , il ne sembla 3) d’abord occupé que de mon bonheur : 3> tout l’Orient vantoit sa fîdélilé incorrup- 3) tible , sa tendresse , son amour vraiment » paternel. Peut-être déjà , sous un mas- 3) que imposteur , le cruel cachoil ses léné- 3) breux desseins : peut-être aussi que des- » tinant à son fils mes Etats et ipa main , son 3i cœur n’étoit pas encore ouvert au crime.
» Je croissois ; son fils croissoit avec moi : 3> enfant indocile dont l’âme épaisse et gros- >3 sière ne put être façonnée par l'éducation.
CHANT QUATRIÈME. lo3
» Sous les dehors les plus hideux , il cache » le cœur le plus vil ; il a la bassesse de » l’avarice el les hauteurs de l’orgueil ; sau- » vage dans ses manières , corrompu dans » ses mœurs , c’est un composé monstrueux » de vices que ne rachètent aucunes vertus.
»Etc’éloit là l’époux que me réservoit » mon fidèle tuteur ! Plus d’une fois il m’an- » nonça qu’il falloit avec lui partager et » mon lit et mon trône ; discours sédui- » sans , ruse , adresse, il employa tout pour » m’y faire consentir : mais jamais il ne pùt » m’arracher la fatale promesse ; jamais il » n’oblint de moi que le silence ou le refus.
» Enfin un jour il me quitte d’un air 3) sombre et ténébreux , miroir trop fidèle 3) de son cœur agité : je crus bien alors lire 3> sur son front l’histoire de mes malheurs. 3) Pendant l’horreur des nuits , des songes »effrayans, des spectres hideux, vinrent » troubler mon sommeil : une fatale hor- 3i reur imprima , dans mon âme , le présage 33 de mes infortunes.
3> Souvent l’ombre de ma mère s’offroit à » ma vue , pâle , défigurée et couverte d’un 3) nuage de douleur. Hélas , qu’elle étoit 33 changée ! qu’elle ressembloil peu à ce que 3j je l’avois vue dans ses portraits ! Fuis,
1 o4 LA JÉRUSALEM DELIVRER;,
» ma fille, fuis, lue dlsoi L— elle , la mort » affreuse qui te menace. Pars ; déjà je vois »le poison, déjà je vois le fer dans la main a d’un perfide prêt à t’égorger.
» Que servoienl , fêlas ! ces présages du » péril qui s’approcf oit. Tremblante , irréa solue, ma timide jeunesse ne trouvoil ni » conseils ni secours. Sortir seule de mes a Etals , aller mendier la pitié dans une » terre étrangère, c’étoit pour moi un sort » plus affreux que la mort même. Oui , j’ai* » mois mieux perdre la vie dans les lieux » qui m’avoient vu naître.
a Mallieureuse , je craignois la mort et a je n’osois la fuir ! je craignois de déceler a mes craintes mêmes et de hâter l’heure a marquée pour ma perte. Ainsi toujours a inquiète et troublée , je traînois dans un a long supplice le reste de mes déploraa blés jours. Semblable à un infortuné qui a croit voir à chaqueinstantlomber le glaive a fatal suspendu sur sa tê te.
a Enfui un jour (dois-je en rendre grâces a au destin , ou le sort me réservoit-il à de a plus affreux revers) ; un jour l'un des mia nistres dont mon père avoit élevé l’ena fance, se présente à ma vue, m’annonce a que le tyran a juré ma perte , que le terme
» s’approche , que lui-même il a promis au » barbare de m’apporter , dans le jour, la » coupe empoisonnée.
» Il m’ajoute que la fuite seule peut dé- » rober ma tète au coup qui la menace : lui- » même il m’offre son secours , me rassure 3) et m’encourage. Je me livre à ses conseils , » et je me détermine à fuir au milieu des » ténèbres , loin du Lyran et loin de ma » patrie.
» La nuit se lève plus noire et plus obs- » cure , et couvre notre entreprise du secret » de son ombre. Je pars avec deux de mes 3) femmes que j’avois choisies pour com- » pagnes de mon infortune : mais toujours 3) mes yeux chargés de larmes se reportent >3 sur les lieux où je commençai de respirer 33 le jour; ils s’y attachent, et ne peuvent 33 se rassasier d’une vue si chère.
33 Mes regards et ma pensée m’y rappel- 33 lent sans cesse , et mes pas m’en éloignent 33 malgré moi. Tels des matelots qu’une tem- 3) pête soudaine arrache à un rivage chéri , 3) luttent contre les flots qui les entraînent , 33 et cherchent encore des yeux celte teri’e 33 qui se dérobe et s’enfuit. Toute la nuit et .3) tout le jour qui lui succéda , nous errâmes 3) dansdes lieux où jamais mortel n’imprima
loG LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
» la trace de ses pas. Enfin nous arrivâmes 22 à un château assissur les frontières de mon » royaume.
» C’étoit le château d’Aronle ; le fidèle »Aronte qui m’avoit sauvée et qui avoit » accompagné mafuite. Cependant letraître ii qui voit que sa victime échappe au coup » mortel , entre dans des transports de fu- » reur et de rage; il rejette sur nous ses propres forfaits , et nous accuse , Aronte » et moi , du crime qu’il a voulu com- » mettre.
» II publie qu’Aronle , séduit par mes » présens , lui préparoit un breuvage em- » poisonné ; que j’ai voulu sa mort pour me » délivrer d’un censeur importun , qui 2) éclaire ma conduite et retient mes cou- 2) pailles penchans ; qu’entraînée enfin par 2> une passion infâme , je vais livrer à mille » amans ma jeunesse et mes appas. Honneur 22 sacré que j’adore, ah! plutôt que d’être 2) infidèle à tes loix , puisse la foudre me 2) frapper et m’anéantir !
2) Qu’affamé de mes trésors, altéré de mon 22 sang innocent, le barbare ait juré ma 22 perte, mon cœur s’en irrite; mais que d’un 22 souffle impur il ose flétrir ma tœrtu : ah ! 22 c’est la plus cruelle des blessures. L’im-
» pie , qui craint le ressentiment de mes » sujets, les abuse par des mensonges adroi- » tement tissus , afin que leur bras, prêt à » venger mon innocence , s’arrête dans la 3) crainte de protéger le crime.
3) Assis sur mon trône, le front ceint de » mon diadème , le cruel ne met point en- 3) core de terme à l’infortune et à l’opprobre 3) dont il veut m’accabler. Furieux , il me- 33 nace de brûler Aronle dans son chaLeau , 3) si de lui-même il ne vient lui demander 3) des fers : et à moi , malheureuse ! et aux 33 compagnes de mon sort , ce n’est plus la 3) guerre qu’il nous annonce , c’est la mort » et l’échafaud.
» Il veut , dit-il , laver dans mon sang 33 la honte que j’ai imprimée sur son front , » et rendre à mon rang et à ma famille 33 l’honneur et l’éclat que je leur ai ravis. » liais il ne craint en effet que de se voir 33 enlever le sceptre qui m’appartient , et ce 33 n’est que sur ma ruine qu’il croit pou- 33 voir affermir son trône.
33 Hélas ! il ne réussira que trop dans ses 33 coupables desseins. Oui, Seigneur, si ton 33 bras ne me protège, mon sang éteindra sa 33 colère que n’ont pu éteindre mes larmes. 33 Malheureuse , innocente, sans ressource,
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» sans appui , je me jette à tes pieds , j’em- » brasse Les genoux , je te demande et l’hon- » neur et la vie.
» Je t’en conjure par ce bras qui anéantit » l’orgueil et l’impiété : par ce bras ven- » geur de la justice, par tes victoires, par » ces temples que tu as relevés et que tu vas » secourir ; daigne te laisser fléchir à mes » prières : que ta pitié me conserve à-la- » lois et le sceptre elle jour. Ta pitié! non, » Seigneur, je n’implore que ta raison et » ton équité.
» Le Ciel l’a donné de vouloir être juste , » el le destin de pouvoir ce que tu veux : » en me sauvant , lu peux acquérir des Etals » qui ne seront soumis à mes loix que pour » obéir aux tiennes. De tant de béros , » permets que dix seulement m’accom- » pagnent. Seuls ils suffiront pour me ré- » lablir sur un trône où me rappellent l'at- » tachemenl des grands et la fidélité du » peuple.
» Un des habilans les plus distingués » de Damas , chargé de la garde d’une » porte secrète , me promet de me la li- » vrer, et de m’introduire la nuit dans le » palais même : il me garantit le succès » si j’obtiens quelque secours de loi ; si
« foible qu’il soit, il y comptera plus'que » sur une armée qui viendroit d’ailleurs ; » tant il estime le nom el la valeur des » Chrétiens. »
A ces mots, elle se tait, et attend la réponse de Godefroi. Mais son altitude et son silence même parlent encore, et ont l’énergie de la prière la plus louchante. Godefroi balance incertain, et 11e sait à quel parti s’arrêter ; il craint les artifices des Sarrasins ; il sait , qu’infidèle à Dieu , l’homme est toujours prêt de l’être à l’homme : mais une sensibilité impérieuse , la vertu des grandes âmes , le presse et le domine.
D’autres motifs encore l’intéressent aux infortunes d’une Reine qui l’implore. Il sent combien il importe à ses projets de placer sur le trône de Damas une Princesse qui, liée par ses bienfaits, lui ouvre les chemins, seconde ses desseins, et lui fournisse contre l’Egypte et ses alliés, des troupes, des armes et des trésors.
Pendant qu’il flotte irrésolu, et que les yeux baissés il pèse les motifs qui doivent le déterminer, Armide, les regards attachés sur lui , attend en suspens l’arrêt qu’il va prononcer: elle l’observe el l’étudie : la
réponse tarde déjà trop au gré de ses désirs ; elle s’en alarme , elle en soupire ; enfin le Héros exprime un refus dont ses expressions adoucissent la rigueur.
«Madame, si une entreprise pour-la- 5) quelle le Ciel même nous a choisis , ne » demandoit pas ici nos hras el nos épées, j) vous pourriez fonder sur nous l’espoir le » plus certain : ce ne seroit pas une stérile » pitié, ce seroient des secours prompts et 3> efficaces que nous vous offririons. Mais 3) notre premier devoir est d’affranchir le 33 Peuple de Dieu , et de rendre à ces murs 3> sacrés leur liberté première. Ce seroit 3) un crime pour nous d’affoiblir notre ar- 3) mée et de ralentir le cours de nos vic-
3) toires.
3) Je vous promets , recevez pour gage 3> de ma promesse une foi qui jamais ne 3) fut donnée en vain , je vous promets 3) que si jamais nous arrachons à un joug 3> odieux ces murs révérés, ces murs ché- 3) ris des cieux , nous suivrons l’impulsion 3> de notre pitié, et nous vous rendrons 3) le trône que vous avez perdu. Aujour- 3> d’hui si je cédois à vos larmes, je serois 3> un impie , et ma sensibilité seroit un 3> parjure. 33
A ces mots , Armide s’incline , et les yeux collés contre terre , elle reste un moment immobile : bientôt elle lève vers le Ciel ses regards affligés , et toute baignée de larmes , dans l’altitude de la douleur la plus profonde : « Malheureuse ! s’écrie- » t-elle ; eh ! quelle destinée fut jamais aussi » constamment déplorable que la mienne î » Pour que mon sort affreux ne change » point , il faut que tout change dans la » nature,
3) Il n’est plus d’espoir pour moi : en v vain je gémis et je pleure; la prière ne » peut plus rien sur le cœur des mortels. 3> Je dois peut-être espérer que ma dou- 3> leur qui n’a pu te fléchir, fléchira le » barbare qui m’opprime ? Je ne t’accu- » serai point d’inclémence ; je n’accuse 3> que le Ciel, auteur de mes disgrâces, il » endurcit ta sensibilité , il rend ta pitié » meme inexorable.
3> Non, Seigneur, non, ce n’est point » loi , c’est mon destin qui me refuse le 3> secours que j’implore. Destin cruel , im- )) pitoyable destin, arrache-moi encore les 3) restes d une odieuse vie ! hélas i c’étoit » trop peu de m’avoir enlevé mes parens » au printemps de leurs jours, il faut que
i 1 2 LÀ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
« tu me précipites de mon trône , et que » tu enfonces le poignard dans le sein de » la victime !
» Partons , quittons des lieux où l’hon- » neur ne me permet plus de m’arrêter. « Mais où fuir ? où caclier mon infortune? » Quel asile me reste conLre le tyran qui » me poursuit ? Il n’est poinl dans l'uni- » vers de retraite inaccessible à sa fureur. » Mais pourquoi balancer ? Je vois la mort, je ne puis la fuir; allons, ma main pré- » viendra ses coups. »
Elle se tait : un noble et généreux dépit se peint dans ses regards. D’un air triste, indigné, elle se détourne et feint de s’éloigner. Ses larmes , des larmes de colère et de douleur coulent en abondance, et semblent, aux rayons du soleil, des perles qui tombent de ses yeux.
Ses joues en sont inondées : tel paroît un lis lorsqu’aux premiers feux du jour le zéphyr épanouit son sein tout brillant des pleurs de l’aurore, et d’un souille amoureux le flatte et le caresse.
Mais de ses larmes naîl un feu secret qui s’insinue dans les cœurs, s’y attache et les embrase. Amour ! tout reconnoit ta puissance, tout sert à nourrir tes flammes ;
mais , en faveur d’Armide , tu redoubles encore les miracles.
Ses douleurs feintes arrachent de véritables pleurs et déchirent les coeurs les plus insensibles : tous s’affligent avec elle ; tous se disent à eux-mêmes , Si elle ne trouve pas grâce aux yeux de Godefroi, il faut qu’en naissant, il ail sucé le lait d’une tigresse, que les Alpes l’aient enfanté au sein du rocher le plus affreux, ou que la mer en courroux l’ait vomi sur une rive sauvage : le cruel ! qui peut affliger d’un refus une beauté si touchante.
Pendant qu’ils murmurent et n’osent parler, le jeune Eustache , tout brûlant d’amour et de pitié, s’avance et adresse à Godefroi ce discours hardi : « Mon frère , » vous seriez trop dur el trop insensible, » si vous ne cédiez pas enfin à nos vœux , » à nos désirs et à nos prières.
» Sans doute il ne faut pas que les » Chefs abandonnent le siège, leurs trou- » pes et leurs emplois : mais nous , guer- » riers isolés, qui ne recevons la loi que » de noLre courage , et qui ne comman- » dons à personne, nous pouvons fournir » à votre choix dix défenseurs d’une si » juste cause.
33 Venger l'innocence et la beauté, c’est » toujours combattre pour le Ciel; et les » dépouilles d’un injuste usui’pateur sont 3> le plus noble trophée qu’on puisse con- 3> sacrer à l’Etre suprême. Quand un inlé- 3> rèt certain ne m’entraîneroit pas à celte 3> illustre entreprise , je m’y dévouerois par 3> devoir : j’ai juré de protéger un sexe 3) foible et sans défense, et je remplirai mes 3> sermens.
3> Ciel! si jamais en France et dans ces » heureux climats où règne la courtoisie , » on disoit que pour une cause si belle et » si légitime, nous avons craint de braver 3> les dangers et les fatigues!.... ah! j’aime 33 mieux déposer ici mon casque et ma 33 cuirasse ! Allons , Guerriers sans cou- 33 rage, Chevaliers sans honneur , quittons 33 des armes avilies dans nos mains , et >3 n’usurpons plus un titre que notre lâcheté 33 déshonore. »
Il dit, et tous ses compagnons, d’une voix unanime , applaudissent à son discours; tous approuvent son conseil et en vantent l’utilité : ils environnent Godefroi, ils le pressent, ils le conjurent: « Je 3> cède, dit-il, je me rends à tant de vœux v réunis. Vous le voulez ; la Princesse tien-
» cira de vous seuls un secours que ma » raison ne peut lui accorder. Mais si vous » en croyez Godefroi, modérez le zèle qui » vous transporte. »
Il dit : chacun croit qu’il autorise ce qu’il ne fait que souffrir, et brûle d’être un de ceux que favorisera son choix. Que ne peuvent les larmes de la beauté ? que ne peuvent des discours qu’une belle bouche prononce? Des lèvres d’Armide pend une chaîne invisible qui lie et attache toutes les volontés à la sienne.
Eustache la rappelle : « Suspendez, dit— » il, ô beauté divine, le cours de vos dou- « leurs, bientôt vous aurez le secours que » demandent vos alarmes. » A ces mots son front s’éclaircit ; le sourire de la joie est sur ses lèvres ; de son voile elle sèche ses yeux humides , et ses regards plus sereins embellissent la nature.
Ensuite , du ton le plus doux et le plus touchant , elle leur parle de sa reconnoissance et de leurs bienfaits : « Ils vivront » éternellement, dit-elle, dans mon cœur, j) et les siècles en conserveront la mé- » moire. » Une éloquence muette, des gestes énergiques, rendent ce que ne peut exprimer sa langue. Enfin sous un mas-
1 1 6 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , que imposteur, elle caclie si bien ses desseins, qu'ils échappent à l’œil le plus soupçonneux.
Fière de son premier succès, elle se livre à la fortuné qui sourit à ses artifices, et se hâte d’achever son criminel ouvrage. Par ses regards, par ses attraits, elle prétend effacer tout ce que firent jamais Médée et Circé avec leurs enchantemens.
D’une voix de syrène elle se flatte d’endormir la prudence des plus sages guerriers.
Pour envelopper de nouveaux amans dans ses filets, elle emploie tous ses secrets et tous ses charmes. Sa figure inconstante et mobile, varie et se décompose à son gré. Elle change à chaque instant et d’air et de maintien : tantôt la pudeur est sur son front et tient ses yeux baissés, tanLot elle promène ses regards avides : et tourà-lour, armée du frein ou de l’aiguillon, elle presse l’amant timide , ou retient l’amant indiscret.
Quand un guerrier modeste n ose écouter ses désirs et cherche à éteindre ses feux, un doux sourire l’encourage : d'un œil satisfait et serein, Armide ranime son amour, et dans son cœur glacé rallume la flamme et l’espérance.
Réservée dans ses discours , avare d’un coup d’œil, elle arrête l’audacieux au moment où il va s’oublier, et lui imprime la crainte et le respect. Blais à travers les dédains dont son fronl est chargé , elle fait luire encore un rayon de pitié : l’amour est alarmé ; mais il n’éprouve point le désespoir , et il s’accroît par les rigueurs mêmes.
Quelquefois elle se tient à l’écart, compose son visage et son attitude, et paroit absorbée dans la douleur. Des larmes naissent dans ses yeux el s’évanouissent ; ses amans trompés pleurent autour d’elle, et l’amour qui se déguise en pitié leur enfonce encore des traits plus cruels et plus perçans.
Soudain ce voile de douleur se déchire; l’espérance renaîLsur son front , elle revient à ses amans, elle leur parle ; son teint s’anime du feu delà gaîté; ses yeux en étincellent; un ris céleste dissipe le nuage épais dont sa tristesse avoit enveloppé le cœur de ces guerriers.
Sa douce voix , son doux sourire enivrejit leurs sens ; leur âme succombe à tant de plaisirs , el semble prête à les abandonner. Amour, cruel amour, les amertumes et les douceurs sont également l'u-
J 18 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, nesles ; el les mortels périssent toujours ou de tes maux, ou de tes remèdes.
Ainsi brûlés et glacés tour-à-tour, passant à chaque instant du plaisir à la douleur, de la crainte à l’espérance, ces infortunés servent de jouet à la beauté qui les trompe. Si d’une voix foible et tremblante , ils osent murmurer leurs peines , simple et novice en amour, elle feint de ne pas les entendre.
Ou bien les yeux baissés, elle colore ses joues du rouge de la pudeur : les lis disparoissent sous les roses qui les effacent. Telle paroît l’aurore lorsqu’elle embellit le ciel de ses premiers rayons. Des nuances plus fortes expriment le dédain qui se mêle et se confond avec la pudeur.
Si elle surprend les premiers indices d’un feu prêt à éclater, elle fuit et se dérobe à l’amant interdit; puis reparoît , et tourà-tour lui offre el lui reprend l’occasion d’avouer sa flamme. Ainsi , tout le jour , elle l’abuse , le fatigue par de vaines erreurs , et enfin lui ôte jusqu’à l’espérance : le malheureux soupire , semblable au chasseur qui , surpris par la nuit , perd la trace de la proie qu’il a poursuivie.
CHANT quatrième. 119 Tels furent les liens secrels dont Armicle enchaîna mille et mille héros ; ou plutôt telles furent les armes qu’elle employa pour les dompter et les asservir à l’amour. Amour ! faut-il s’étonner si le lier Achille , Hercule , Thésée , cédèrent à ta puissance, quaud des Chrétiens armés pour venger la querelle d’un Dieu, sont eux -mêmes arrêtés daus les fers !
T andis que la perfide remplit les cœurs d’une funeste ivresse, et que, ne se bornant plus au nombre de guerriers qui lui a été promis, elle se flalte d’en entraîner beaucoup d'autres sur ses pas , Godefroi songea qui il confiera l’exécution de cette hasardeuse entreprise. Entre tant de héros qui tous méritent et tous désirent de le fixer, son choix balance suspendu.
Enfin sa prudence décide qu’eux-mêmes ils donneront au généreux Dudon un successeur qui prendra sur lui ce choix difficile ; du moins personne ne pourra lui reprocher une injurieuse préférence , et il aura marqué à cette troupe brillante, tous les égards et toute l’estime qu’il lui doit.
Il les appelle, et leur adresse ce discours :« Braves guerriers, mes sentimens » vous sont connus; je n’ai point prétendu » refuser à la Princesse le secours qu’elle » demande, mais j’ai voulu attendre, pour » le lui accorder, le moment favorable. » Cet avis, je vous le propose encore , et
CIIA^T V,
« vous pouvez l’adopler : dans ce monde » changeant et mobile , la constance est » souvent à varier dans ses desseins.
» Mais si vous croyez toujours qu’il soit » indigne de vous de ne pas courir au dan- « ger, si votre généreuse audace dédaigne « un conseil que dicte ma prudence peut- « être trop timide à vos yeux , il ne sera «pas dit que, malgré vous, j’aie arrêté » vos pas. Jamais ma main n’appesantira » sur vous un pouvoir que je dois à vos » suffrages.
« Pesez vous-mêmes les raisons et dé- » cidez à votre gré : mais avant tout , je » veux que vous donniez un successeur à «l'infortuné Dudon , et un chef à votre » troupe : lui-même choisira parmi vous « dix guerriers ; il n’en choisira que dix : «soumis dans ce seul point à mes ordres » suprêmes, je ne marque d’ailleurs aucunes » bornes à son pouvoir. »
Il dit. Eus tache, de l’aveu de ses compagnons , répond à son discours : « Sei- « gneur, cette vertu lente dont les regards «se portent dans l’avenir, doit être la «tienne; le courage et l’audace, voilà les » nôtres. Ce sang-lroid qui toujours mar- » che d’un pas réfléchi , prudence dans i. 1 1
» un Général , ne seroit en nous que lâcheté.
«D'ailleurs, le danger auquel nous ex- «pose cette entreprise, balance -t -il les » avantages qu’elle nous procure ? Dix guer- » riers iront donc , puisque Lu le permets , » tenter cette illustre aventure. » Ainsi du voile de l’intérêt public , il couvre la passion qui l’entraîne; et comme lui, ses compagnons cachent les désirs de l’amour sous le désir apparent, de la gloire.
Cependant le jeuneBouillon regarde d’un œil jaloux le fils de la belle Sophie ; il admire en lui , mais il envie encore davantage cette valeur que rehaussent les dons de la nature , il craint auprès d’Armide ce dangereux rival, et sa jalousie inspire à son cœur les moyens de l’éloigner. Il l’appelle à l’écart, et par ce discours adroit il cherche à séduire sa vanité.
« Toi qui effaces la gloire de ton illus- « tre père , et qui jeune encore égales déjà « les guerriers les plus renommés , Renaud , » dis-moi qui sera digne de nous com- « mander ? moi qui , soumis à regret au « fameux Dudon , ne lui cédois qu’en fa- » veur de sa vieillesse , moi frère de Bouil- » Ion , à qui dois-je désormais obéir? je ne » conuois que loi.
» Egal de tous les guerriers par ta nais- «sance, Loi seul par ta gloire et par tes » exploits lu mérites de m’être préféré : je » n’en rougis point, Godefroi lui -même » rendroil hommage à ta valeur et Le cé~ » deroit la palme : c’est donc toi cpie je » veux reconnoîlre pour mon chef, si tu » n’aimes mieux être le vengeur de la Prin- » cesse. Mais sans doute une gloire obs- » cure et des exploits nocturnes ne flat- » leront pas ton courage.
«Ici tu sauras, avec plus d’éclat, em- » ployer ton bras et ta valeur. Si tu avoues » mon zèle , j’engagerai mes compagnons » à te décerner le rang suprême : pour moi , «incertain encore et irrésolu, je te de- » mande de me laisser le maître , ou de sui- » vre Armide , ou de combattre à tes côtés. » A ces derniers mots , une routeur involontaire couvre ses joues; Renaud lit sur son front le secret qu’il veut cacher, et il en sourit : pour lui , les traits d’amour plus lents n’ont fait qu’effleurer son cœur; et peu jaloux de suivre Armide , il souffre sans peine un rival.
Il est encore tout plein de la mort du généreux Dudon : il se croit avili si l’audacieux Argant survit encore long-temps
124 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, à ce héros : il aime à entendre la voix de l’honneur qui l’appelle, el son jeune courage s’agite el s’anime au son de la véritable louange.
« Je suis moins flatté, répond-il, d’ob- » tenir les premiers rangs que de les méri- » 1er. Les sceptres , les dignités ne furent » jamais à mes yeux le prix de mes vertus , » ni l’objet de mon ambition : mais si tu » m’appelïes à cet honneur, si tu penses que » je doive y prétendre, je n’aurai point la » foiblesse de m’en croire indigne, et j’es- » limerai une valeur que vous jugerez de- « voir récompenser d’un si beau titre.
» Je ne brigue point, je ne refuse point » ce haut rang; cl si je suis ton chef, tu » dois compter sur mon choix. » Euslache le quitte et va plier à ses desseins la fierté de ses compagnons. Mais Gernand prétend lui-même à la première place. Son cœur est blessé des traits d’Armide ; mais ce cœur altier ne balance point entre l’amour et la
gloire.
Gernand descend de ces Rois de Norwège qui commandèrent à de nombreuses provinces : tant de couronnes entassées dans sa maison, les sceptres de son père et de ses aïeux nourrissent son orgueil.
Renaud est né d’ancêtres qui, depuis plus de cinq siècles , se sont illustrés et dans la paix et dans la guerre; mais fier de ses propres exploits , il n’emprunte point l’éclat d’un mérite étranger.
Gernand , qui pèse tout au poids de l’or , qui ne mesure que l’étendue des possessions, et ne voit qu’obscurité partout où ne brille pas une couronne ; Gernand ne peut souffrir qu’un simple Chevalier ose être son rival ; il s’en indigne : la colère et le dépit qui le transportent ne connoissent plus de bornes ni de frein.
Un ange de ténèbres qui voit la blessure profonde dont son cœur est atteint, s’insinue secrètement dans son sein , s’empare de ses pensées , les agite et les trouble. Il aigrit le courroux qui l’anime et la haine qui le dévore : sans cesse il fait retentir au fond de son cœur, qu’il pique et qu’il déchire, ces sinistres accens.
«Renaud ton rival! lui, lutter contre »toi, et t’opposer ses chimériques aïeux? » qu’il compte , le téméraire qui veut mar- » cher ton égal, qu’il compte les peuples » soumis à ses loix et les nations tributaires » de son sceptre ? Que sur les cendres de » ses ancêtres , il montre autant de cou-
lit 6 IA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
» rounes qu’en portent aujourd’hui tes pa- 33 rens ! Quelle audace dans le petit tyran » d’unpetitétat ; dansun homme né enltaiie » au sein de la servitude !
» Qu’il triomphe , ou qu’il succombe : » qu’importe, c’est déjà une victoire pour 3) lui d’avoir été ton rival. Que dira l’unij) vers ? Que Renaud a concouru avec Ger- 3) nand! Le rang qu’occupoit Dudon pou- 3) voit le donner autant de gloire et d’éclat 33 qu'il en eut reçu de toi ; mais il est avili 3> depuis que Renaud a commencé d’y pré- 33 tendre.
3) Ah ! si du séjour des immortels le géné- 33 reux Dudon abaisse encore ses regards 33 sur la terre, quel noble courroux doit 33 l’enflammer , quand il considère ce jeune 33 téméraire , quand il songe à son orgueil et 33 à son audace , quand il voit un enfant sans 33 expérience se mesurer avec lui, et aspirer 33 au prix qu’avoient obtenu son âge et ses 33 exploits !
33 II y aspire, il le demande, et au lieu 33 du châtiment qui lui est dû , il rem- 33 porte et de l’honneur et des louanges. 33 O honte ! ô bassesse ! on encourage son » ambition ; on applaudit à sa témérité. 33 Mais si Bouillon le voit , si Bouillon
CHANT CINQUi ÈME. 1 2 7
» permet qu’il obtienne le rang qui t’ap- » partient , ne le souffre pas : non , tu ne » dois pas le souffrir; lu dois montrer, et » ce que tu es , et ce que tu peux. »
Au son de cette voix inconnue , son dépit s’allume et s’enflamme : déjà son cœur gonflé ne peut plus le contenir : il sort par ses regards, il s’exhale dans ses discours. Si quelque défaut se mêle aux vertus de son rival , il l’exagère , il le grossit : sa fierté n’est qu’orgueil, son courage que témérité, démence et fureur.
Tout ce qui brille en lui d’illustre, de grand, de magnanime, il le couvre d’une ombre jalouse, et n’y voit que le faux éclat du vice. Ses plaintes retentissent aux oreilles même de Renaud : rien 11e peut arrêter sa colère et le mouvement aveugle qui l’entraîne à la mort.
L’esprit ténébreux qui l’anime, qui fait mouvoir sa langue et dicte ses discours, sans cesse renouvelle ses injustes outrages , et fournit de nouveaux alimens à sa haine. Dans le camp esl une vaste enceinte où se rassemble l’élite des héros; là, dans les tournois et les joutes, ils exercent leur force et leur adresse.
C’est là , c’est alors que la foule est
128 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, plus nombreuse , qu’entraîné par sa destinée, Gernand ose outrager Renaud. Sa langue abreuvée du poison de l’enfer , telle qu’un trait acéré , blesse son ennemi, et se tomme dans sa blessure : Renaud le voit , il l’entend, la fureur se rend maîtresse de ses sens : Tu mens ! s’écriet-il, et soudain, le fer nu, il se précipite sur lui.
Sa voix est un tonnerre ; son épée est l’éclair avant-coureur de la foudre. Gernand tremble ; il voit la mort présente , îl ne peut la fuir, rien ne peut le dérober à ses coups : mais l’aspect de tout un camp qui le regarde, lui fait retrouver un reste d’audace et d intrépidité : le fer à la main , il attend son ennemi et se met en défense.
Au même instant mille épées brillent et étincellent, mille guerriers accourent, se heurtent et se pressenl autour- d’eux : des voix incertaines, des accens confus frémissent et résonnent dans les airs. Tel , aux rives de l’Océan , le murmure des vents se confond avec les mugissemens des ondes.
Mais rien ne peut ralentir l’impétueuse Colère du guerrier outragé : tout plein de sa vengeance , il méprise les cris et les bar-
ri ères qu’on lui oppose. Il se précipite au milieu des hommes , au milieu des armes ; il promène dans la foule sa foudroyante épée ; enfin il s’ouvre un large chemin , el seul il affronte Gernand malgré mille bras levés pour le défendre.
Toujours maître de lui-même, malgré la colère qui l’anime , il dirige ses coups vers son rival. Il les porte au cœur, à la tête, à la droite, à la gauche; sa main rapide, impétueuse, trompe l’œil qui la suit, el va percer l’endroit où elle est le moins attendue.
Enfin il enfonce le fer dans le sein de son ennemi, l’en relire, et l’y plonge une seconde fois. Le malheureux tombe , et par une double blessure son àme s’écoule avec son sang. Le vainqueur remet son épée encore toute sanglante , dépouille sa colère et sa vengeance , et se retire.
Cependant Godefroi arrive attiré par le tumulte et les cris : un spectacle cruel , inattendu frappe ses regards. Il voit Gernand couché sur la poussière, les cheveux souillés de sang, le visage pâle, défiguré, couvert des ombres delà mort. Il entend les soupirs, les gémissemens et les plaintes des guerriers qui l’entourent. Interdit , étonné ;
l3o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE
k Quel est, dit-il , l’audacieux qui a bravé » mes défenses et commis ce forfait ? »
Arnaud, un des plus cliers favoris de l’infortuné Prince de Norwège , lui expose les circonstances de ce malheureux événement, etenlesexposantles aggrave : « C’est » Renaud qui l’a tué ; c’est lui qu’une fu- » reur insensée , allumée par le plus léger » motif, a poussé à une action si atroce : » le fer qu’il avoil ceint pour venger Dieu , » il l’a tourné contre le vengeur de Dieu » même ; il a méprisé ton autorité ; il a » bravé des loix publiques et connues.
» Lés loix veulent sa mort ; la mort lui » est due ; son crime la demande, son crime » et le lieu où il l’a commis. Eh ! s il ob- » tient grâce, son exemple encouragera » l’audace : quiconque aura été offensé » voudra prendre lui-même une vengeance » qu’il doit attendre de la justice. Bien- » tôt tout sera livré aux querelles et à la j) discorde. »
Il rappelle les exploits et les vertus du Prince ; il dit tout ce qui peut exciter 1 indignation ou la pilié. Mais Tancrède paroit et entreprend de justifier Renaud. Godefroi l’écoute ; son regard sévère inspire plus de crainte que d’espérance.
CHANT CINQUIÈME. l5l
« Seigneur, ajoute Tancrèdc , songe quel » est Renaud , songe ce qu’on doit à son «mérite , à l’éclat de son sang, à Guelfe » son oncle. L’autorité ne doit pas s’appe- » santir également sur tous les coupables. » La différence des rangs met de la diffé- » rence dans les crimes , et l’égalité dans » les peines n’est justice que quand il y a » égalité dans les personnes.
» C’est aux plus élevés, dit Godefroi , à » donner aux autres l’exemple de l’obéis- » sance. Tancrède, tes conseils sont funes- » les si tu veux que j’abandonne les Grands » à la licence ; eli ! quelle est donc mon » autorité si je ne commande qu’à une vile «populace: sceptre impuissant, lionteux » empire , je n’en suis plus jaloux , s’il faut » les tenir à ce prix.
«Le pouvoir me fut donné sans limites » et sans bornes , je ne souffrirai point qu’il « s’avilisse dans mes mains. Je sais quand il » faut varier les récompenses et les peines ; » je sais aussi quand il faut faire plier les » grands et les petits sous la loi d’une par- » faite égalité «.Il dit : Tancrède enchaîné par le respect, garde le silence.
Rigoureux imitateur de l’antique sévérité , Raimond applaudit au discours do
132 LA JÉRUSALEM I3ÉLIYRÉE,
Godefroi. « C’est ainsi, dit-il , que l’auto- » rite se l'ail respecler.il n’y a plus de dis— » cipline quand le coupable échappe au châ- » liment , plus de commandement alors; » et la clémence est vaine si elle ne repose » sur la crainte. »
Tancrède , frappé de ces sinistres paroles , se retire, et sur un coursier qui paroît avoir des ailes , il vole vers Renaud. Tranquille depuis qu’il a ravi à son ennemi l’orgueil et la vie, Renaud est rentré dans sa tente. Là , Tancrède le retrouve etlui fait un court et fidèle récit.
«Les dehors de l’homme, ajoute-t-il , » ne sonl pas toujours l’expression vraie » de ses sentimens, et le cœur des mortels » est un abîme : cependant, si j’en crois 5> les regards de Bouillon, si j’en crois ses » discours, il veut te confondre avec le » vulgaire des coupables , et te soumettre » à toute la rigueur des loix. »
Renaud sourit , mais à travers le sourire éclate l’indignation : « Que l’esclave, » dit-il, ou celui qui mérite de l’être se » justifie dans les fers : moi , je suis né » libre, j’ai vécu libre, je mourrai libre, » et avant que ces pieds ou ces bras soient » chargés d’indignes chaînes. Cette main
» sait manier le fer et cueillir des lau- » riers , mais elle se refuse à de honteux » liens.
» Si Godefroi n’a que des fers à me » donner pour récompense, s’il veut me » jeter dans un cachoL comme un criminel » obscur , s’il croit me jeter enchaîné dans » une prison vulgaire, qu’il envoie les mi- » nislres de ses ordres , qu'il vienne lui- » même, je l’attends; la force et les armes - » jugeront entre lui et moi ; il apprête à » nos ennemis le spectacle d’une sanglante » tragédie. »
A ces mots il demande son armure. Bientôt il est tout couvert de fer : il charge son bras de son pesant bouclier ; sa fatale épée pend à son côté; ses regards étincellent, ses armes brillent comme l’éclair. Tel jadis on te peignoit , ô Dieu des combats, descendant de l’Olympe, couvert de fer, d’épouvante et d’horreur !
Cependant Tancrède tente d’amollir son farouche courage : « Guerrier indompté, » lui dit-il, je sais que rien ne peut résister » à ton bras ; je sais que c’est au milieu » des-armes, au sein de la terreur que ta «haute vaillance triomphe avec plus d’é- » clat , mais à Dieu ne plaise qu’ aujourd’hui
i34 LA JÈRUL A LEM DELIVREE,
« elle se déploie si cruellement pour notre « malheur.
«Dis -moi, quels sont tes desseins?
» veux -lu donc tremper tes mains dans le « sang- de tes amis et de tes frères? Veux-tu , » en immolant indignement des Chrétiens, » percer le Dieu même dont ils sont les » membres? Un honneur passager, de vains » égards pour une opinion qui , semblable » aux flots de la mer, paroît et s’évanouit, » pourront-ils plus sur toi , que la foi , que » l’amour d’une gloire qui nous immorta- » lise dans le Ciel.
« Ah! je l’en conjure au nom de notre » Dieu, triomphe, de toi-même; dépouille « ta fierté , ton orgueil , cède à l’orage. « Non , ce ne sera point une lâcheté : ce sera « le sublime effort d’une vertu qui t’assure » la palme de la victoire. Si ma jeunesse » mériloit de servir aux autres d’exemple , » je te dirois que moi aussi j’ai été offensé : «mais je n’ai point armé mon bras contre » des Chrétiens, j’ai su dompter mon res- » sentiment.
«Vainqueur de la Cilicie, j’y avois ar- » boré l’enseigne de la croix : Baudouin » arrive ; il cache son ambition sous le «voile de l’amitié, me trompe et s’empare
CHANT CINQUIÈME. l55
» lâchement de ma conquête. Je pouvois » peut-être m’en ressaisir par la force des » armes : j’eus le courage de ne point le » tenter.
j) Ton âme s’indigne contre l’idée de la » prison ; tu rougirois de voir les bras char- » gés de fers honteux : tu veux suivre les » loix , et les usages que le vulgaire a con- » sacrés sous le nom de l’honneur. Laisse- » moi ici pour le défendre auprès de Go- » defroi : toi, va dans Antioche demander » un asile à Boëmond. 11 vaut mieux te dé- » rober aujourd’hui à l’impétuosité d’un » premier jugement.
» Bientôt si l’Egypte ou quelque autre » Puissance infidèle s’arme contre nous , » la valeur, plus loin de nous ,paroîtra phis » brillante ; privé de toi , le camp ne sera » plus qu’un corps mutilé , sans vigueur j> et sans bras. » G uelfe qui survient applaudit à ce discours, et veut que Renaud parte sans différer.
Enfin le jeune guerrier fait céder à leurs conseils son dépit elson audace. Il ne refuse plus à l’amitié de sortir à l’instant de ce camp qu’elle redoute : une foule de compagnons attachés à son sort accourt auprès de lui, et tous veulent accompagner sa fuite. Il
l56 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, rend grâce à leur zèle , et seul avec deux fidèles écuyers , il monte sur son agile coursier.
Il part : son cœur est plein du désir d’une gloire immortelle et pure. Il brûle de courir à de hautes entreprises et de signaler son bras par de nouveaux miracles. Il veut , pour venger son Dieu, se précipiter au milieu des ennemis et s’y couvrir de palmes ou de cyprès : il veut parcourir l’Egypte et pénétrer jusqu’aux lieux où le Nil cache sa source inconnue.
Guelfe, après avoir reçu les adieux du jeune héros, court vers Godefroi, d’un pas précipité. Le général l’aperçoit et lui crie : « Guelfe , c’est toi que je demande : déjà , » par mes ordres , mes hérauts oui été le » chercher dans les différens quartiers. »
Il ordonne qu’on s’éloigne , et baissant la voix, il continue son discours. « Guelfe, il » faut l’avouer, ton neveu obéit trop aux » premiers transports de sa colère : com- » ment excuser le crime qu’il vient de com- » mettre? Que ne peut-on le justifier à mes » yeux ! mais Godefroi commande à tous » et doit à tous une égale justice.
« Gardien sévère des loix et de l’équité ,
» j ’en défendrai touj oursles droits , et jamais
CHANT CINQUIEME. îZ?
» dans mes jugemens je ne plierai sous la » lyrannie des passions. Si en effel, comme » ou le prétend, Renaud s’est vu force de » violer mes défenses et de briser le lien de » la discipline, qu’il vienue plaider sa cause, » et qu’il humilie son orgueil devant le tri- » bunal qui doit le juger.
« Qu’il y vienne libre : en faveur de son » mérite je lui fais grâce des fers; c’est tout » ce que je puis. Mais s’il balance, si son » audace indomptée , qui ne m’est que trop » connue , refuse de se soumettre, c’est à Loi » de l’amener , c’est à toi d’empêcher qu’il » ne force un chef doux et modéré à devenir 3) le juste et sévère vengeur des loix et de 3) l’autorité blessées. »
Il dit; et Guelfe lui répond : « Seigneur, 3) une âme que révolte l’infamie , n’a pu , 3> sans repousser l’outrage , entendre d’in- 33 jurieux discours ; s’il a immolé l’agresseur, 3) eh ! quel autre à sa place eût mis des bor- 3) nés à une juste vengeance ? quel autre 3) eût compté ses coups , et dans le feu du 3) combat, mesuré l’offense et la réparation?
33 Vous demandez qu’il vienne se sou- 33 mettre à votre autorité suprême : il ne le 33 peut plus ; déjà d’une course rapide il 3) s’est éloigné du camp : mais avec ce bras 1. 12
l53 LÀ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
» j’offre de prouver à son lâche accusateur , » el à quiconque osera , comme lui , le ca- » lomnier , qu’il a tiré uue vengeance légi— » lime d’un injuste outrage.
» Oui , Seigneur , il a du punir l’or- » gueil du superhe Gernaud. S’il est cou- » pable , son seul crime a été d’oublier votre » défense : j’en gémisel jenepuis approuver » son erreur. — Qu’il aille , dit Godefroi, » porter ailleurs la discorde ; je ne veux » point que tu jettes ici la semence de nou- » v elles haines. Etouffons, je t’en conjure, » les dernières étincelles d’un feu si dan- » gereux. »
Cependant l’infidèle beauté pressoil toujours le secours qu’on lui avoil promis : le jour , elle employoil l’adresse et la prière , les ressources de l’art et le pouvoir de ses charmes : quand la nuit étendant son voile obscur fermoit dans l'Occident les portes du jour , seule avec ses deux femmes et scs deux écuyers , ellesereliroil sous une lente.
Mais, ni touLes les ressources de son art , ni ses discours séduisans , ni son air plus séduisant encore , ni cette beauté que jamais rien n’égala dans l’Univers , celte beauté qui enchaîne les guerriers les plus redoutés, rien ne peut attacher le pieux Bouillon , rien
CHANT CINQUIÈME. l5q
ne peul allumer dans son cœur le feu d’un coupable amour.
En vain elle essaie de le charmer ; en vain elle veut faire couler dans ses sens un doux et funeste poison ; le héros, rassasié d’un monde qu’il méprise , détourne ses yeux des appas qu’elle lui présente. Le Ciel seul a ses vœux et ses désirs. 11 échappe à tous les pièges , et trompe tous les efforts de la beauté.
Aucun obstacle ne peut écarter ses pas du sentier que Dieu lui a tracé. Armide le poursuit , et nouveau Protée , elle se montre à lui sous mille formes différentes : sou air el ses regards eussent allumé l’amour dans le cœur le plus glacé. Mais un céleste bouclier repousse tous ses traits loin de Godefroi , et lasse enfin sa constance.
Cette beauté qui , d’un coup d’œil , croyoit embraser les cœurs les plus purs, ô ! comme elle perdl’orgueildeses pensées ! Avec quel étonnement, avec quel dépit, elle voit échouer ses attraits impuissans ! Enfin , elle se détermine à tenter de plus faciles conquêtes. Tel un général habile abandonne un siège qui épuise inutilement ses forces , et porte ailleurs ses efforts et son audace.
1 4o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
Tancrède aussi oppose à ses cliarmes une résistance invincible : un autre amour brûle dans son cœur et le ferme à une ardeur nouvelle. Ainsi contre les poisons , Mithridale s'arma du poison même. Mais Bouillon el Tancrède sont les seuls qui résislent ; tous les autres sont échauffés ou consumés du feu qu’allument ses regards.
Un triomphe imparfait humilie son orgueil et l’afflige ; mais elle se console à la vue de tant de héros enchaînés dans ses fers. Avant qu’on ait percé le voile qui couvre ses desseins, elle songe à les conduire dans des lieux plus surs, où elle leur donnera d’autres fers et d’autres liens.
Le moment marqué par Godefroi pour le secours qui lui a été promis est enfin arrivé : d’un air respectueux elle «horde le héros : « Seigneur, lui dit-elle, le jour où » tu devois acquitter ta promesse est expiré ; j) si le Lvran apprend que j’ai imploré ton » appui , il armera lui-même pour sa dé- » fense, et préparera des obstacles à notre » entreprise.
3> Avant que la voix incertaine de la » Renommée ou des espions fidèles, aient 3) porté celte nouvelle jusqu’à lui , daigne 3> choisir mes illustres vengeurs, et ordonne
CHANT CINQUIÈME. l4l
» qu’ils parlent avec moi. Si le Ciel protège » encore l’innocence , s’il n’est point inscn- » sible aux vertus des mortels , je serai re- » placée sur mon trône , et docile à tes loix , » je suivrai la destinée dans la paix et dans » la guerre. »
Elle dit. Godefroi cède à des prières qu’il ne peut plus rejeter. L’impatience de la Princesse le force à se charger du choix fatal qu’il voulut éviter. Mais tous briguent la préférence , et leur émulation dégénère en importunité.
Armide qui les voit et les pénètre, allume encore le désir qui les transporte , elle enfonce dans leur cœur l’aiguillon de la crainte et de la jalousie. Elle sait que l’amour tranquille languit et s’endort. Semblable au coursier qui ne s’anime qu’ait bruit d’un autre coursier qui le suit ou le devance.
Elle distribue , avec adresse, les tendres discours , les tendres regards , le doux sourire ; il n’est point d’amant qui n’envie le sort d’un autre amant : toujours la crainte se mêle à l’espérance. Cette foule insensée qu’agite un coup d’oeil, courl sans pudeur et sans frein : vainement Godefroi les gourmande et lente de les arrêter.
Jaloux de les satisfaire tous , Godefroi ne penclie pour aucun : il est honteux de leur erreur . et s indigne de leur folie : mais , désespérant de vaincre leur obstination , il leur propose enfin un moyen de les accorder. Que vos noms, dit-il, soient inscrits sur des billets, qu’ils soient mêlés dans un vase , et que le sort en décide.
Soudain les noms sont écrits : on les jette dans une urne ; on les remue , on les agite : le premier qui paroît : c’est Artemidore , comte de Pembrok. Gérard vient ensuite; Yenceslas les suil ; Venceslas , jadis l’exemple des sages , aujourd’hui en cheveux blancs , il soupire de ridicules amours.
Quelle joie se déploie sur le front de ces trois guerriers ! leurs yeux sont tout brillans du plaisir dont leur âme est inondée. Ceux dont l’urne cache encore les noms , sentent palpiter leurs coeurs : la sombre jalousie est dans leurs regards ; incertains et tremblans , ils attendent l’arrêt du sort.
Gaston est le quatrième , Rodolphe lui succède, Olderic à Rodolphe : le septième, c’est Guillaume de Roussillon , que suivent le Bavarois Everard et le François Henri. Raimbaud est le dernier ; Raimbaud qui
depuis , vaincu par l’amour , abjura sa croyance et fut l’ennemi du Dieu dont il avoit été le vengeur.
Brûlans de jalousie , d’envie et de rage, les autres accusent l’injustice de la fortune. Ils t’accusent , Amour , d’avoir remis leur sort et ton pouvoir dans ses aveugles mains. En proie à des désirs qu’irrite la défense, plusieurs , en dépit du sort , veulent suivre les pas d’Armide , et n’attendent que les ombres de la nuit.
Ils jurent de demeurer attachés à sa fortune , de braver , pour elle , les dangers et la mort. Par des paroles, par des soupirs qui lui échappent , elle excite leur ardeur : elle se plaint , tantôt à l’un , tantôt à l’autre , d’être forcée de partir sans eux. Cependant les dix guerriers se sont armés , et vont prendre les derniers ordres de Godefroi.
Le sage leur prodigue ses leçons : il les avertit de se défier d’un peuple infidèle , inconstant et léger; il leur enseigne par quel art ils pourront éviter les pièges et se dérober aux malheurs. Mais ses discours inutiles sont emportés par les vents , et l’Amour rit de ses conseils. Enfin, Godefroi reçoit leurs adieux. L’impatiente Armide n’attend point le retour de l’aurore.
l44 LA JÉRUSALEM DELIVREE,
Elle part victorieuse , et traîne à sa suite ces rivaux enchaînés, ornement de son triomphe. La Foule de ses autres amans demeure en proie aux maux les plus cruels. Mais dès que la nuit parut et amena sous ses ailes le silence et les songes légers, la plupart entraînés par l’amour , se dérobèrent en secret et suivirent ses traces.
Eustache est le premier : à peine peut-il attendre la nuit et les ombres : impatient , il s’échappe et marche dans l’obscurité sur les pas de l’aveugle guide qui le conduit . Il erre toute la nuit : enfin , aux premiers rayons du jour, il aperçoit Armide et ses guerriers dans un bourg qui leur a servi d’asile.
Il se précipite vers elle : Raimbaud l’a bientôt reconnu à son armure : « Qui t’a- >3 mène en ces lieux ? qu’y viens-tu clier- » cher ? — Armide. Si elle ne dédaig ne » point mon bras et mes hommages , elle a n’aura , ni défenseur plus intrépide, ni » esclave plus fidèle. — Qui t’appelle à cet » honneur insigne? — L’Amour.
» J’ai été choisi par l’Amour , et loi par 3> la Fortune. A ton avis , qui des deux a le 3> litre le plus légitime ? — Ton vain titre » ne te servira de rien : sans mission et sans
» droit , inulilement lu tenteras de te mêler » avec les vengeurs avoués de la Princesse. » — Eh ! qui osera me le disputer ?
» Moi. » A ce mot , Raimbaud s’avance l’épée à la main : avec un dédain égal , avec une égale audace , Euslache s’avance à son tour. Mais Armide étend son 1 ras , et d’un coup d’œil qui maîtrise les âmes , elle arrête leur impétueux mouvement. « De grâce , » dit— elle à Raimbaud , souffre un com- » pagnon qui me donne un vengeur de » plus.
» Si mon salut , si ma vie t’intéressent , «.pourquoi me priver d’un nouvel appui » dans un si pressantbesoin ? Je rends grâce » au destin qui t’amène , dit-elle à Euslache, » pour défendre mes jours et venger mon » honneur. Je serois aveugle , insensée , si » je dédaignois un compagnon si généreux » et un si noble appui. » Pendant qu’elle parle , elle voit accourir de nouveaux défenseurs.
Ils. arrivent par des chemins différens , tous se regardent d’un œil mécontent et jaloux : Armide les accueille , leur sourit , et chacun croit lire sur son front qu’elle distingue ses sentimcns et sa valeur. Cependant les ombres s’éclaircissent : déjà r„ i3
J 46 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, Godefroi s’est aperçu delà désertion de ses guerriers. De sinistres pressentimens du malheur qui les attend , portent dans son âme le trouble et l’inquiélude.
Pendant qu’il en est tout occupé , arrive un courrier haletant et couvert de poussière. Ses regards sombres , la douleur empreinte sur son front , annoncent qu’il est chargé de tristes nouvelles : « Bientôt , dit-il à G ode-
froi , la flotte égyptienne couvrira les » mers: Guillaume qui commande aux vais- » seaux génois , m’a ordonné de t’apporter » cet avis. »
Il ajoute qu’un convoi considérable , que la flotte envoyoit au camp , a été arrêté au milieu de la route. Qu’une horde d’Arabes a tout-à-coup , dans le fond d’un vallon , attaqué l’escorte qui le conduisoit , en a égorgé une partie et chargé les autres de fers : que personne n’a pu échapper à ces brigands.
Que l’audace et la licence de ces barbares erransne connoît plus de bornes : qu’ils se répandent , tel qu’un déluge , dans toute la campagne , et ne trouvent aucune digue qui les arrête ; que pour leur inspirer de la terreur et assurer les chemins , qui de la mer de Palestine conduisent au camp , il
CHANT CINQUIÈME. i4^
est nécessaire d’envoyer contre eux des détachemens.
En un moment ces funestes nouvelles volent dans toute l’armée : le vulgaire des soldats redoute la famine et la voit avec toutes ses horreurs. Le sage Bouillon , qui ne retrouve plus leur courage et leur audace accoutumée , d’un air calme et tranquille cherche à les rassurer , et les console par ses discours.
« O vous , leur dit-il , qui à travers mille «obstacles, à travers mille dangers, avez » franchi avec moi tant de climats divers, » Guerriers , qui naquîtes pour venger la » querelle du Ciel et réparer les pertes » d’une Religion sainte , vous qui avez » triomphé des forces de la Perse et de la » perfidie des Grecs , des monts et des mers , » de l’hiver et de ses tempêtes , de la soif et » de la faim, vous connoissez donc enfin la » crainte ?
» Ce Dieu qui dirige nos pas et qui nous 3) fait mouvoir, ce Dieu éprouvé tant de fois 3> dans de plus grands périls , ne peut donc 3> vous rassurer aujourd’hui? Croyez-vous » qu’il ait retiré son .bras et détourné ses 3) regards? Un jour, et ce jour n’est pas 3) loin , vous acquitterez les voeux que vous
l48 LA JÉRUSALEM DELIVREE ,
» lui avez fails , el vous aimerez à vous » rappeler les hasards que vous aurez couj) rus. Allons , ranimez votre courage , et 3) réservez - vous pour les succès qui vous 3) attendent. »
Ainsi Bouillon relève leur espoir abattu, et d’un visage riant et serein les calme et les console : mais il cache au fond de son cœur la cruelle inquiétude et les soucis dévorans : il songe comment , au milieu de la disette qui le menace , il nourrira son armée , comment il repoussera les efforts de l’Egypte el de ses flottes : quelle barrière enfin il opposera au brigandage des Arabes.
CMA1W VI.
Cependant la douce espérance console les assiégés et calme leurs alarmes : la nuit , à la faveur de ses ombres , leur amène sans cesse de nouvelles provisions : des armes, dès machines de guerre hérissent les remparts du côté du Nord , et présentent un front terrible et menaçant : les murs se sont élevés , et leur masse, solide , impénétrable, paroît braver tous les efforts et toutes les secousses.
L’infatigable Aladin fait toujours exhausser les remparts et fortifier les tours : soit que le soleil allume son flambeau, soit que les ombres obscurcissent le ciel, les travailleurs pressent les ouvrages : leurs bras fatigués s'épuisent à fabriquer de nouvelles armes; mais Argant, qui ne peut souffrir ces éternels préparatifs , aborde le Monarque et lui tient ce discours :
« Jusqu’à quand nous retiendras-tu cap- » tifs dans ces murs ? Jusqu’à quand cache- » rons-nous notre honte et notre lâcheté? » J’entends g émir les enclumes sous le poids
l5o IA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, j) des marteaux , j’entends résonner les cas- » ques , les cuirasses , les boucliers ; mais » j’ignore à quel usage lu les destines. Ce- » pendant les brigands ravagent tes eam- » pagnes , pillent les châteaux ; personne » n’ose arrêler leurs courses ; le son de la » trompette ne va pas seulement troubler leur sommeil.
3) Rien ne dérange leurs repas et leurs 3) fêtes : tranquilles tout le jour , ils repo- 3> sent toute la nuit ; et loi par tes lenteurs , 3> par ton indolence , par celte attente éler- 33 nelle des secours de l’Egypte , tu hâles la 33 famine qui va nous livrer aux fers des 33 ennemis , ou à une mort lâche et hon- 33 teuse.
33 Pour moi , je ne veux pas qu’une mort 33 sans honneur ensevelisse mes jours dans 33 un obscur oubli : je ne veux pas que le 33 soleil , à son retour , me surprenne encore 33 caché dans les murs : que le sort fasse de 33 ma vie ce qui en a été arrêté dans les eé- 33 lestes décrets ; il ne sera pas dit au moins 33 qu’Argant aura péri loin des combats, 33 sans gloire et sans vengeance.
33 Et pourtant si la valeur première n’é- 33 toit point éteinte, s’il en restoit encore 33 quelques étincelles ; ah 1 ce ne seroil pas
CIIANT SIXIÈME. l5l
» à une mort honorable , au milieu des com- » bats , ce seroit à la vie , ce seroit à la vic- » toire que j’oserois prétendre. Allons en- » semble , allons chercher notre ennemi et » notre destinée ! Souvent dans les plus » grands périls, les conseils de l’audace sont » les conseils de la prudence.
» Mais si tu n’espères plus rien de l’au- »dace, si tu crains d’exposer toutes tes » forces aux hasards d’un combat, fais du. » moins que deux guerriers décident la » querelle : pour faire plus sûrement ac- » cepter le défi au Général des Chrétiens , » que lui-même choisisse les armes , qu’il » fixe à son gré le lieu et les conditions du » combat.
» Si l’ennemi qu’on m’opposera n’a que » deux bras et une seule âme , quelqu’au- » dacieux , quelqu’intrépide qu’il puisse » être , Lu ne dois craindre aucun revers » pour une cause juste et défendue par » Argant. Oui , cette main sera pour toi la » fortune et le destin ; elle te donnera la » victoire, reçois-la pour gage de ma pro- » messe et de ta sûreté. »
Il dit : « Jeune audacieux , répond Ala- » din , quoiqu’ appesantis par l’âge, ces bras » ne craignent point encore de manier le
» fer. Je n’ai poinL une âme assez vile , assez » lâche , pour préférer une mort désliono- » ranle à une mort illustre et généreuse, si » je croyois en effet devoir redouter ces dé- » saslres et cette famine que lu m’annonces. « Ciel ! éloi°ne de moi celte infamie.
« Mais un secret que ma politique, cache « aux autres, je vais le déposer dans le sein » d’Argant. Soliman , qui brûle de venger « l’affront qu’il reçut dans Nicée , a ramassé «jusqu’au fond de la Lybie des hordes » d’Arabes. errans et vagabonds, il vient » avec eux surprendre nos ennemis dans » l’ombre de la nuit , et nous apporte des » secours et des vivres.
» Bientôt il sera sous nos murs. Laissons , » en attendant, les Chrétiens s’enivrer de «leurs vaines conquêtes, el ne songeons « qu’à conserver mon seejDtre et le siège de « mon Empire. Modère , de grâce , le feu » de ton courage el ta trop bouillante au- » dace ; attends le moment marqué pour » ta gloire et pour ma vengeance. «
Au nom de Soliman, son antique rival, le fier Circassien est enflammé de colère , el s’indigne qu’Aladin se promette laul de ses efforts : « Seigneur, lui dit-il , tu feras
CHANT SIXIÈME. l53
« t’en parle plus; temporise, attends Soli- » man , et flatte-toi ijue qui a perdu ses » Etals , défendra les liens.
» Qu’il vienne , cet Ange tutélaire , ce «Libérateur des Croyans? Pour moi, je » crois me suffire à moi-même ; je ne veux » de liberté que de ma main : pendant que » tout languit ici dans le repos , permets » que je descende dans la plaine ; puisque » tu n’avoues point mon audace, j’irai en « mon nom combattre les Chrétiens.
— » Tu devrois réserver pour un meil- » leur usage , ta valeur et ton épée : tu peux » cependant, si tu le veux , aller dé fier quel- » que guerrier ennemi ». Argant, sans balancer : « Va, dit-il au héraut , va dans la » plaine , et à la vue de tout le camp des » Chrétiens , porte à leur Général mon défi.
» Dis-lui qu’un guerrier qui s’indigne de » rester caché dans nos murailles , brûle de » montrer ce que peut son courage ; qu’il » est prêt à combattre dans cette plaine qui «sépare la ville et le camp, et qu’il délie » celui des Chrétiens qui compte le plus » sur sa valeur.
» Qu’il ne se borne pas à un seul ennemi : » qu’après le second et le troisième , le qua- » trième et le cinquième pourront encore
l54 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , k se présenter : qu’illustre ou inconnu , » loul Chrétien peut se mesurer avec lui : » que le vaincu sera, suivant les loix de la » guerre , l’esclave du vainqueur. « Il dit ; soudain le héraut a revêtu sa cotte d’armes oit l’or se mêle avec la pourpre.
Il part , il arrive en présence de Godcf’roi , et des Guerriers qui l’environnent : « Seigneur, dit-il , permets-tu à un héraut » d’armes de remplir les ordres dont il est » chargé ? — Je le permets ; parle sans » crainte. — Tu verras, dit l’infidèle, si ma » mission doit te plaire ou t’alarmer. »
Il continue, et cl’un ton altier et imposant, il prononce le défi : tous les Chrétiens frémissent , tous font éclater leur indignation. « Le Guerrier qui L’envoie , «lui répond Bouillon, tente une pénible » entreprise; bientôt il en sentira loul le » poids , et il n’ira pas jusqu’au cinquième » adversaire.
» Qu’il vienne ; le champ de bataille sera » libre , il ne doit craindre aucun outrage : » quelqu’un de mes guerriers combattra « contre lui , et je te jure qu’il ne combattra » qu’avec des armes égales. » Il dit ; le héraut revoie porter sa réponse au fier Circassien.
« Arme-toi
Seigneur ,
lui dit-il
qui
» i’arrête? Les Chrétiens acceptent ton défi: » les moins braves comme les plus inlré- » pides, brûlent de se mesurer avec toi. J’ai » vu mille regards menaçans , j’ai vu mille » bras armés : le Général donnera une sauve- » garde au champ de bataille. » Aussitôt Ar gant demande son armure.
Il la revêt avec impatience, et brûle de voler dans la plaine : « Il n’est pas juste , dit » Aladin à Clorinde, qu’il parte seul et que » vous restiez ici : prenez mille de nos guer- » riers avec vous ; suivez ses pas , et de loin , » à la tête de votre troupe , veillez sur lui. »
Il se tait : Clorinde et ses soldats s’arment et sortent de la ville : Argant les précède ; il est sur un coursier , couvert de son armure accoutumée : entre les murs et le camp s’étend un vaste terrein, dont la surface égale paroît faite exprès pour être le théâtre d’un combat.
C’est là que descend le farouche Argant ; c’est là que seul il s’arrête à la vue de l’ennemi. Fier de son courage , de sa taille , de ses forces, son air respire l’orgueil et la menace. TelPhlègre vitEncelade; ou tel parut le géant des Philistins dans le vallon témoin de sa défaite. Lapluparl des Chré-
l56 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, tiens , qui ne connoissent point tout ce que peut son bras , le voient sans terreur.
Goclefroi n’a point encore fixé son choix : mais tous les vœux, tous les regards se tournent sur Tancrède. Parmi tant de héros , un suffrage unanime le désigne comme le héros le plus intrépide. Bientôt on prononce son nom , et Bouillon semble applaudir.
Déjà tous cèdent à ce rival , et le vœu du Général n’est plus un secret. « Va , dit— » il à Tancrède, je te permets decombaLlre, » réprime la fureur de ce barbare. » Tancrède , orgueilleux de ce choix, fait éclater sa joie et son audace; il demande son casque et son cheval , et suivi d’une troupe nombreuse , il sort des retranchemens.
Il n’est point encore sur le champ de bataille, où l’attend le Circassien : loul-àcoup s’offre à sa vue l’altière Clorinde : sa noble contenance fixe ses regards : son habilleinent efface la blancheur de la neiçe qui couronne le sommet des Alpes. Elle a ôté la visière de son casque, et placée sur une éminence , on la découvre toute entière.
Tancrcde ne porte plus ses regards aux lieux où Argant lève au ciel sou front me-
naçant : l’œil attaché sur la colline où est la guerrière , il laisse son coursier marcher d’un pas tardif et lent : bientôt immobile , il s’arrête et semble transformé en rocher ; il est tout de glace au-dehors , mais son cœur brûle , il n’a plus que des yeux , et paroît avoir oublié le combat.
Argant, qui voit que personne ne s’apprête à se mesurer avec lui : « Je suis venu, » s’écrie-l-il , chercher un ennemi : en est-il » un qui ose avancer et me combattre ? » Toujours interdit, étonné, Tancrède resarde Clorinde etn’entendrien.Othonalors pousse son cheval et le premier il s’élance dans l’arêne.
Othon avoit lui-même aspiré à l’honneur de combattre le Circassien ; mais il avoit cédé à Tancrède , et n’étoit sorti du camp que pour l’accompagner : cependant quand il voit le héros livré à d’autres objets ne plus songer au combat , jeune , impatient , audacieux , il saisit avidement l’occasion qui lui est offerte.
Plusrapide que le tigre ou le léopard dans les bois , il fond sur le Sarrasin qui l’attend la lance en arrêt. Tancrède enfin se réveille , et s’arrache aux pensées qui l’absorboieut : C’est à moi de combattre , s’écrie-t-il , de-
l58 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, meure.... mais déjà Othon ne l’enlend plus.
Il s’arrête tout brûlant de colère et de dépit : la rage est dans son âme et la rougeur sur son front ; un autre combattre le premier! c’est pour lui le dernier des opprobres. Cependant au milieu de la lice le jeune Guerrier frappe le casque du Sarrasin ; le Sarrasin de son fer traverse le bouclier d’Olhon et perce sa cuirasse.
Le Chrétien chancelle et tombe : Argant plus fort, plus vigoureux, est à peine ébranlé : d’un ton superbe et dédaigneux , il fond sur son ennemi abattu : « Rends-toi, » lui dit-il , c’est assez pour ta gloire de » pouvoir dire que lu as combattu contre » moi.
— » Non , réplique Othon , un Chrétien » ne quitte pas sitôt ses armes et son audace : » un autre justifiera ma chute : moi je veux » ou me venger ou mourir. » Le visage en feu , la rage dans les yeux , Argant frémit et semble vomir la flamme. « Tu dédaignes » ma courtoisie , dit-il , éprouve ma va- » leur. »
Il dit : et oubliant les loix de l’honneur et de la chevalerie , il pousse son coursier sur le Chrétien. Othon s’écarte , se détourne et porte à son vainqueur un coup dans
CHANT SIXIÈME. l5g
le côté : il en relire son fer tout sanglant. Inutile blessure qui n’affoiblit point ses forces et enflamme encore sa colère et sa fureur.
Arganl arrête son coursier , retourne sur ses pas , et plus rapide que l’éclair , il fond sur son ennemi : de ce lerrible choc , Olhon sent ses jambes tremblantes se dérober sous lui : pâle , foible , presque sans baleine , il tombe palpitant sur la terre.
Cruel dans sa colère , le Circassien pousse son cheval sur le corps du vaincu : « Que » tout orgueilleux , s’écrie-t-il , périsse » comme le téméraire que je foule aux » pieds » ! A cette vue , Tancrède indigné ne balance plus : il veut qu’un coup illustre couvre sa faute , et que sa valeur reprenne tout son éclat.
Il s’avance en criant : « Ame vile , qui » portes la bassesse jusque dans la victoire ; » quel honneur attends-tu d’une si lâche » barbarie ? Il faut que tu aies été nourri » aux forfaits parmi lesbrigands de l’Arabie « ou quelque horde encore plus sauvage. » Fuis la lumière, monstre des forêts, cours » y cacher ta cruauté. »
lise lait : l’Infldèle, impatient d’un affront , écume de rage et de fureur : il veut
î6o LA JERUSALEM DÉLIVRÉE , répondre , mais un son confus sorl de sa bouche, semblable au rugissement d’un lion irrité , ou tel que le bruit de la foudre lorsqu’elle déchire le sein de la nue et s’en échappe : ainsi les mots retentissent dans son sein enflammé et s’en arrachent avec violence.
Après que par des menaces ils ont lourà-tour aigri leur colère et leur orgueil , tous deux avec une égale rapidité , ils s’éloignent pour prendre leur essor. O Muse ! donne à ma voix plus de force et plus d’éclat; verse dans mon cœur la fureur qui les anime ; que mes sons rendent Loule l’horreur de ce combat , et que le bruit des armes retentisse dans mes vers.
Leurs lances sont en arrêt : ils se précipitent l’un sur l’autre ; le lion qui s’élance , l’aigle qui fond sur sa proie , le trait qui fend les airs , sont moins rapides : rien n’égala jamais leur furie : leurs lances se brisent sur leurs casques : mille éclats, mille étincelles volent à la fois.
Le bruit seul du coup fait trembler la terre immobile ; les montagnes en mugissent : mais ni le choc , ni le coup ne font plier le front des deux superbes rivaux. Leurs chevaux se heurtent , tombent , e t
CHANT SIXIÈME. l6l
font pour se relever de lents et pénibles efforts : les Guerriers les abandonnent , prennent leurs épées et combattent à pied.
Chacun de la main suit la main de son ennemi , de ses regards cherche ses regards, mesure ses pas sur ses pas ; varie l’attaque et la défense ; trompe l’art par l’art , la feinte par la feinte , tourne, s’avance, recule, menace un côté, frappe l’autre, se découvre afin de forcer son adversaire à se découvrir à son tour.
Tancrède offre son flanc nu et désarmé ; Argant va le f rapper et laisse lui-même son côté gauche sans défense : Tancrède d’un seul coup repousse son épée , le blesse , puis se retire, se remet sous les armes et s’en couvre tout entier.
Le Circassien voit couler son propre sang; plein d’horreur et de trouble , transporté de douleur , il frémit , il soupire ; il élève et l’épée et la voix ; il veut frapper , et lui-même est frappé à l'endroit où finit l’épaule et commence le bras.
Tel dans les forêts qui couronnent le sommet des Alpes , l’ours blessé par des chasseurs , s’élance furieux au milieu des armes , affronte avec audace et les périls et la mort; tel le Circassien percé d’une i. 14
162 LA. JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, double blessure , couvert d’une double honte, tout à la colère et à la vengeance , ne connoit plus le danger et oublie le soin de sa propre défense.
Il réunit toutes ses forces , et imprime à son cpée un mouvement si impétueux que la terre en tremble et l’air en étincelle : Tancrède ne peut plus attaquer : il se défend , il respire à peine ; rien ne peut le garantir de l’impétuosité d’Argant ni de ses efforts.
Ramassé sous ses armes, il attend en Vain que l’orage cesse : il recule; toujours, le fier Sarrasin le presse avec la même furie : enfin , lui-même forcé de s’abandonner à ses transports , il fond , il se précipite sur son ennemi.
La raison et l’adresse cèdent à la colère , la fureur entretient leurs forces et les redouble. Leurs bras ne portent pas un coup qui ne perce, qui ne déchire; la terre est couverte des débris de leurs armes : leurs armes sont teintes de sang , et le sang coule avec la sueur; leurs épées brillent comme l’éclair, éclaLent comme le tonnerre et frappent comme la foudre.
L’un et l’autre peuple , interdit , incertain, contemple un spectacle si atroce et
si nouveau : partagé entre la crainte et l’espérance , il en attend la fin : leurs regards suivent les mouvemens des guerriers ; parmi tant de spectateurs , on ne voit aucun geste, on n’entend aucun moL : tous restent muets , immobiles, et l’agitation n’est que dans leur coeur.
Déjà les deux combat tans étoient épuisés , et tous deux , peut-être , alloient trouver en combattant encore une mort prématurée : mais la nuit étend ses voiles obscurs, et tous les objets se perdent dans ses ombres. Des deux côtés un héraut s’avance et vient séparer les Guerriers. Le Chrétien est Aridée ; l’Infidèle est Pindore , sage vieillard qui avoit porté le cartel d’Argant.
Tous deux , avec cette assurance que leur donnent l’usage antique et le droit des Nations , ils étendent leurs sceptres pacifiques. « O Guerriers , dit Pindore , vous avez ac- » quis une gloire égale , vous avez montré » une égale valeur; cessez le combat ; res- » peclez les ombres et le repos qu’elles » amènent. .
» Le soleil, en terminant son cours , doiL » Lerminer vos travaux, ella nuitdoû donner » la paix à .loute la nature. Des cœurs géné- » reux dédaignent des exploits nocturnes ,
l64 LÀ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
33 ensevelis dans les ténèbres et dans le si- 3) lence. — Je voudrois , dit Arganl , ne 3) combattre qu'à la clarté des cieux , mais 3) l’obscurité ne me fera point abandonner 3) le champ de bataille, si mon ennemi ne 3> jure qu’il y reviendra. »
« Et toi , dit Tancrède , jure que tu re- 3) viendras Loi-même , et que tu ramèneras 3> ton prisonnier; cê n’est qu’à cette condi- 3> tion que je puis consentir à reculer la fin » de notre querelle. » Tous deux ils jurent; et les hérauts, pour leur donner le temps de réparer leurs forces et de guérir leurs blessures , arrêtent que la sixième aurore les verra recommencer.
Ce terrible combat laisse au cœur des Chrétiens et des Sarrasins , une impression profonde et durable d’étonnement et d’horreur ; on ne parle plus que de l’audace et de la valeur des deux Guerriers. On les compare, et le vulgaire partagé dans ses opinions , ne s’accorde poinL à donner la palme.
On attend en suspens que l’événement ail nommé le vainqueur , et décidé si la fureur l’emporte sur le courage , ou si l’audace cède à la bravoure. Mais personne ne prend au succès de ce combat un intérêt
CHANT SIXIÈME. l65
plus tendre, personne n’en est plus occupé , plus agité que la belle Herminie , qui voit la moitié de sa vie soumise aux arrêts inconnus du destin.
Fille de Cassan qui régna sur Antioche , Herminie vit tomber son trône sous l’effort des Chrétiens, et fut elle-même le prix du vainqueur. Mais Tancrède , généreux et sensible , respecta ses malheurs , les plaignit , et au milieu des ruines de sa patrie , elle fut encore honorée comme une Reine.
Ce héros consola sa captive, la servit, lui rendit sa liberté , ses diamans et ses trésors : mais sa jeunesse , sa beauté , ses vertus , son courage enflammèrent le cœur de la Princesse, et l’enchaînèrent des liens les plus forts que jamais Amour eût formés. Libre , elle regretta ses fers , elle regretta un vainqueur adoré et une prison chérie ; mais l’honneur commande : elle obéit, et vient dans une terre amie chercher avec sa mère un odieux asile.
Elle vient à Solime ; elle y est accueillie par le tyran de la Palestine : bientôt couverte d’un lugubre voile , elle est réduite à pleurer sur le tombeau de sa mère : mais ni sa perte , ni son malheureux exil , ne peuvent arracher de son cœur le trait qui
l66 LA JÉRUSALEM DELIVREE,
Ta blessé , ni éteindre l’ardeur qui la consume.
Elle aime , l’infortunée ! Elle brûle , mais loin de l’objet de sa tendresse , le feu caché dans son sein se nourrit plutôt de souvenirs que d’espérances : plus il est secret , plus il s’enflamme. Enfin , le siège de Solime amène Tancrède et réveille son espoir.
A l’aspect de tant de Nations si fières , si indomptées, tout est abattu, Lout est consterné : Herminie seule éclaircit les ombres qui couvrent son front : d’un œil avide, curieux , elle parcourt l’armée Chrétienne: elle y cherche son amant : souvent elle l’y cherche en vain : quelquefois ses regards l’y rencontrent et elle se dit : Le voilà , c’est lui-même.
Dans le palais des Rois , près des remparts, s’élève une tour antique : du sommet on découvre le camp des Chrétiens ; on commande à la plaine et aux montagnes.
Là , dès que le soleil donne sa lumière au monde, jusqu’au moment où lanuitrépand son obscurité , Herminie assise contemple les Chrétiens , s’entretient de son amour et soupire.
C’est de là qu’elle a vu le combat : son cœur qui palpiloit sembloit lui dire : Yoilà
l’objet de ta flamme , le voilà exposé à la mort. Ses regards inquiets suivoient tous les mouvemens ; à chaque coup que portoit Argant , elle sentoit dans son cœur le fer et la blessure.
Quand elle apprend la fin de cette journée , quand elle apprend que le combat doit recommencer, une crainte nouvelle vient glacer ses esprits : elle verse en secret des larmes ; des soupirs échappent de sa bouche ; pâle , défigurée , son visage est plein de douleur, et d’épouvante.
D’horribles images la poursuivent et troublent ses pensées ; le sommeil plus cruel que la mort lui présente les songes les plus effrayans , les spectres les plus horribles. Elle croit voir son amanl sanglant , déchiré; elle croit l’entendre implorer son secours. Elle se réveille , trouve ses yeux humides et son sein baigné de ses larmes.
Ce n’est pas seulement la crainte d’un nouveau danger qui l’agite et l’alarme ; elle craint les blessures que le héros a reçues , et rien ne peut calmer son inquiétude : de trompeuses rumeurs retentissent autour d’elle , et redoublent ses peines : elle voit déjà Tancrède couché , languissant , et sa paupière prête à se fermer.
l68 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
Sa mère lui appril à connoître les vertus secrètes des plantes ; elle lui apprit , suivant l’usage de l’Orient , à tromper la douleur par des charmes , et à guérir les plaies les plus cruelles. Oue ne peut-elle de sa propre main porter le remède dans les blessures du héros qu’elle adore !
Hélas ! elle voudroit guérir son amant , et c’est à l’ennemi de son amant qu’elle est forcée de donner ses soins ! Quelquefois elle est tentée de verser sur les plaies d’Argant des sucs mortels , de funestes poisons ; mais ses mains innocentes et pures se refusent au crime : elle désire au moins que les plantes , que les charmes , perdent leur force et leur vertu.
Elle ne craindroit point d’aller au milieu des Chrétiens : ses yeux sont depuis longtemps accoutumés à la vue des combats et du carnage. L’habitude des périls , les peines et les fatigues ont aguerri son âme : ce n’est
plus une femme timide , qu’une ombre épouvante , qui frémit à l’idée du moindre danger.
L’amour sur-tout, l’amour étouffe la crainte dans son sein. Pour suivre le penchant qui l’entraîne , elle iroit , d’u« pas tranquille , affronter dans les forêts de
CH AÎJT SIXIEME. 169
l’Afrique les monstres et Jes poisons : mais si elle ne craint point pour ses jours , elle doit craindre pour sa gloire. L’Honneur , l’Amour , deux puissans rivaux , se disputent son cœur et le déchirent.
« Jeune Princesse , lui crie l’Honneur , » toi qui, jusqu’à ce jour, as vécu soumise » à mes loix , j’ai conservé ta vertu dans les » fers des ennemis, et libre aujourd’hui tu » voudrais perdre ce trésor qu’ont respecté » tes malheurs ! Qui peut allumer dans Lon » tendre cœur le l'eu qui l’embrase ? Quelles » sont tes pensées ? hélas ! quel est ton » espoir ?
» L’estime publique , ce tribut de gloire, » qu’on paie à la sagesse et à la vertu, ne » sont donc rien à tes yeux ? Amante noc- » lurne , tu iras au milieu des ennemis cher- « cher le mépris et la honte ? Ton superbe, » vainqueur le dira : En perdant ton trône , » tu as perdu tes senlimens : tu es indigne de » moi : vil objet de ses rebuts et de ses dé- » dains , lu seras livrée aux outrages de » ses soldats. »
L’Amour , par de perfides conseils , la séduit et l’attire. « Un monstre ne t’a point » enfantée dans les forêts ? Tu n’es point » née au sein des glaces et des rochers ?
» Jeune et sensible, ce n’esl pas à loi de » braver l’amour el ses feux. Pour fuir à » chaque instant l’objet qui t’a charmée , » pour rougir du nom d’amante , la nature » 11e t’a pas fait un cœur de fer et de dia- » niant.
» Ya, cours où t’entraînent tes désirs!
» Tu crains un vainqueur cruel ? Eh ! ne » l’as-lu pas vu partager les douleurs , ré- » pondre à tes plaintes, s’attendrir à tes » larmes ? Lui cruel ! ah , c’est à toi que ce » litre est dû , à toi qui balances encore à sauver ton amant! Barbare! ingrate! le » sénéreux Tancrède languit , et tu n’es » occupée qu’à soulager son ennemi !
» Rends la vie au farouche Arganl, afin » qu’il aille porter la mort dans le sein de » ton libérateur : voilà donc le tribut de ta » reconnoissance et le prix des services qu’il « t’a rendus ! Tu peux encore prêter tes «mains à ce ministère impie , et l’horreur » de le remplir ne te donne pas des ailes » pour fuir de ces tristes lieux !
« Quel plaisir pour ton cœur sensible , » quel bonheur pour ton amour , si la main « secourable à ton vainqueur , ranimoil le « flambeau de ses jours prêts à s’éteindre;
» si rendu par loi à la vie , Tancrède te
» devoit le retour de sa beauté ! les roses » de son teint renaitroient pour loi , et en » adorant ses charmes , lu adorerois ion » ouvrage.
» Sa gloire deviendroit la tienne , tu par- » tagerois ses exploits : heureuse dans ses « chastes embrasscmens , tugodterois, avec » lui, les plaisirs purs de l’hyménée : épouse 5) honorée , lu fixerois tous les regards, tu ’> brillerois au milieu des dames Latines , » dans celle belle Italie , où règne la vraie » valeur, où triomphe le vrai culte. »
Hélas! abusée par ces illusions , l’insensée se forge la félicité suprême ; mais mille doutes enveloppent ses esprits d’un nuage épais : Comment sortira-t-elle de Solime ? Comment Lrompera-t-elle ces gardes qui veillent sans cesse autour du palais et des remparts ? Comment franchira-t-elle des portes que la crainte du danger lient toujours fermées ?
Herminie est auprès de Clorinde une compagne assidue : l’aurore la voit avec elle : le soleil à son déclin l’y voit encore : quand la nuit enveloppe l’univers de ses ombres , un même lit les reçoit souvent toutes deux. Tous ses secrets sont connus île Clorinde , tous , hors celui de son amour.
C’esl le seul que lui cache Herminie. Si quelquefois son amitié surprend ses soupirs , elle feinl une autre cause à sa douleur , et semble ne se plaindre que de ses infortunes. L’union qui les lie ne connoît ni les heures , ni les momens : toujours Clorinde est accessible pour elle ; présente, absente, jamais son asile ne lui est fermé.
Un jour que la Guerrière é toit sortie , Herminie entre dans son appartement ; elle s’y arrête et roule dans sa pensée les moyens d’exécuter et de cacher sa fuite : pendant qu’incertaine, irrésolue, elle flotte entre mille desseins , elle voit l’armure de Clorinde , elle la voit et soupire.
« Trop heureuse Guerrière, se dit-elle, » ah ! que ne puis-je te ressembler ! Ce 11e «sont point tés exploits, ce n’est point le
» vain honneur de ta beauté que j’envie .
« Une longue robe n’enchaîne point ses » pas ; une jalouse retraite ne captive point « sa valeur : elle revêt son armure , et si elle « veut sortir, elle part : ni la crainte, ni la » pudeur ne l’arrêtent.
« Ah ! pourquoi la Nature et le Ciel me » refusèrent-ils sa vigueur et son courage !
« j’aurois pu, comme elle , échanger contre » une cuirasse , contre un casque , ce voile
» et ces vêtemens importuns. Les feux <le a l'été, les glaces de l’hiver, les tempêtes , » les orages, rien ne pourroit m’arrêter: » seule ou accompagnée , j’irois dans la » plaine , à la clarté cïu jour , ou à la lueur » des étoiles.
» ImpiLoyable Argant, lun’aurois pas été » le premier à combattre mon ennemi !
» J’aurois devancé tes pas : peut-être il » seroit aujourd'hui mon captif; sous les » loix de son amante, il porteroit des fers » légers : sa chaîne adouciroit la mienne » et diminueroiL le poids de mon escla- » vage.
» Ou bien sa main m’auroit percé , m’au- » roit déchiré le sein : du moins ce coup » auroit guéri la blessure de l’Amour ; mon » âme enfin connoîtroit la paix , et je repo- » serois au sein de la mort : peut-être mon » vainqueur eût donné quelques larmes à » mon trépas et un asile à ma cendre.
» Mais, hélas ! où s’égarent mes vœux ? » Je me perds dans des chimères et dans de » folles pensées. Ainsi donc tremblante , » éperdue , vil rebut de mon sexe, je dc- » meurerois captive dans ces murs ! Non , » rassure-toi , mon cœur, et connois l’au- » dace ! Pourquoi du moins une fois ne
iy4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
» prendrai-jc pas les armes ? Pourquoi ces » bras tout foibles , toul débiles qu’ils sont , » ne pourroienl-ils pas au moins un instant » en soutenir le poids?
» Ils le pourront; oui, l’Amour m’en » donnera la force ; l’Amour inspire le cou- » rage aux âmes les plus timides : dès qu’il » a senti ses feus, le cerf s’arme d’audace » et vole au combat , et moi ce n’est point au « combat que je veux aller; je ne veux avec » ces armes produire qu'une courte illu- » sion : je veux être un moment Clorinde : » cachée sous sa ressemblance , je suis sure » de sortir de ces lieux.
» Jamais les Gardes qui veillent aux » portes , n’oseront lui résister.... non.... Il » n’est poinl de plus heureux stratagème : «cette voie seule est ouverte âmes vœux. » Amour, qui m'inspires, favorise cet artifice » innocent ; Fortune, souris à mon entre- » prise î Partons , Clorinde est encore au- » près du Roi : jamais instant ne sera plus » propice. »
Le dessein en est pris : en proie aux fureurs de l’amour, elle ne peut plus s’arrêter : elle saisit l’armure de Clorinde et l’emporte dans son appartement. Le hasard a écarté tous les témoins, et la nuit favorable
CHANT SIXIÈME. 1 y 5
aux larcins et aux amans , couvre son vol de ses ombres.
Déjà le ciel plus obscur se couronnoit d’étoiles : l’impatiente Herminie appelle en secret son fidèle écuyer et la plus chérie de ses femmes : elle leur découvre une partie de ses pro jets , le projet de sa fuite , et donne à sa démarche une cause imaginaire.
Bientôt l’écuyer a tout disposé pour le départ : cependant la Princesse dépouille ses pompeux habits ; sans parure elle n’en est que plus belle : chaque ornement quelle ôte , découvre un trésor de plus : elle s’arme seule avec le secours de celle qui doit accompagner sa fuite.
Un dur acier presse l’ivoire de son col et sa blonde chevelure : sa tendre main saisit lebouclier et tremble sous cet énorme poids : bientôt elle est toute couverte de fer, et travaille à se donner l’air et le maintien guerrier : l’Amour qui la voit, sourit à sa métamorphose : tel jadis il sourit , quand Alcide travesti en femme manioit la quenouille et le fuseau.
Elle gémit, elle ploie sous le fardeau qui la blesse, et traîne avec peine ses pas lents et tardifs. Son corps se courbe et s’appuie sur sa fidèle compagne qui la précède; mais
176 LA JÉRUSALEM DÉ LIVRÉE , l’amour et l'espérance soutiennent son courage, et rendent la vigueur à ses membres fatigués. Enfin , elles arrivent au lieu où les attend le fidèle écuyer, et montent sur les chevaux qu’il leur a préparés.
Tous trois travestis , ils marchent par les rues les plus secrètes et les plus détournées ; mais ils ne peuvent échapper à tous les yeux ; les armes étincellent dans les ombres et attirent les regards ; cependant personne n’ose arrêter leurs pas ; tout cède, tout s’éloigne à leur aspect. Cette armure connue , ce tigre redouté , impriment le respect et la crainte.
Quoique déjà moins inquiète, Herminie tremble encore d’être reconnue : elle est étonnée de son audace ; elle arrive à la porte : le Garde à sa vue se trouble et s’abuse : Ouvre, lui dit-elle, je suis Clorinde ; le Roi m’a donné ses ordres, je vais les exécuter.
Sa voix et l’armure de la Guerrière achèvent l’illusion : le Garde obéit; elle s’élance hors de la porte et sa suite avec elle : pour mieux assurer leur fuite , ils s’enfoncent dans le vallon et suivent ses obliques détours.
Parvenue enfin dans un lieu solitaire, à
l'abri des coteaux qui la cachent, la Princesse ralentit sa course; les premiers dangers sont évanouis ; elle ne craint plus qu’on arrête ses pas ; mais de nouveaux périls viennent la troubler ; elle voit à son entrée dans le camp des obstacles que l’amour lui avoit dissimulés.
Cette armure , si favorable à ses premiers pas , lui sera funeste au milieu des ennemis ; elle ne voudroit pourtant se découvrir qu’aux yeux de son vainqueur. Inconnue à tout autre , elle voudroit percer jusqu’à lui sans exposer son honneur et sa gloire ; elle s’arrête et appelle son écuyer.
« Il faut , lui dit-elle , que lu me de- » vances et que lu m’annonces ; sois pru- » dent , sois discret : va dans le camp , » fais-toi conduire à la tente de Tancrède, » tu diras à ce Guerrier qu’une femme vient » lui rendre la vie , et que , pour prix de ce «service, elle lui demande la paix; oui, » la paix , puisqu’ Amour m’a déclaré la » guerre.
» Tu lui diras que, sûre de sa générosité, » elle se livre à sa foi , qu’elle ne craint de «sa part ni affronts , ni dédains. Tu ne lui » en diras pas davantage. S’il te presse , lu « lui diras que lu ne sais rien de plus. Va,
iy8 LA JERUSALEM DELIVREE,
» cours et reviens promptement : moi ce- » pendant je t'attendrai dans ces lieux, où » rien ne me paroit à craindre. » Elle dit , et son fidèle écuyer vole avec la rapidité de l'oiseau qui fend les airs.
Il entre dans le camp , et s’y ménage un favorable accueil : on le conduit vers le héros qui, couché sous sa lente, le reçoit et l'écoute avec une joie mêlée d'une douce inquiétude. « Elle peut entrer , lui ré- » pond -il , je ne trahirai point le secret » qu'elle me demande. » L’écuyer parL, et va reporter à la Princesse cette flatteuse réponse.
Déjà l'impatiente Herminie avoit compté ses pas : il entre dans le camp , disoil—
elle . il aborde Tancrcde . il
revient . mais il ne reparoît point
encore ! . déjà elle accuse sa lenteur,
elle s’afflige ; enfin , elle presse son coursier et monte sur une hauleur , d'où ses yeux commencent à découvrir les lentes des Chrétiens.
La nuit ré^noit encore : aucun nua^e n obscurcissoit son front chargé d'étoiles ; la lune naissante répandoit ses douces clartés; l'amoureuse beauté prend le Ciel à témoin de sa flamme ; le silence et les
champs sont les confidens muets de sa peine.
Elle porte ses regards sur les tentes des Chrétiens : « O camp des Latins, dit-elle , » objet cher à ma vue ! quel air on y res- » pire ! comme il ranime mes sens et les » rafraîchit ! Ah ! si jamais le Ciel donne » un asile à ma vie agitée, je ne le trou- « verai que dans cette enceinte : non , ce » n’est qu’au milieu des armes que m’attend « le repos.
» O camp des Chrétiens , reçois la triste » Herminie ! qu’elle obtienne , dans ton «sein, cette pitié qu’ Amour lui promil; » cette pitié que , jadis captive , elle trouva » dans l’âme de son généreux vainqueur. » Je ne redemande point mes Etats, je ne » redemande point le sceptre qui me fut «ravi : ô Chrétiens, je serai trop heu- « reuse, si je puis seulement servir sous » vos drapeaux 1 »
Ainsi parloit Herminie : hélas! elle ne prévoit pas les maux que lui apprête la fortune. Des rayons de lumière réfléchis sur ses armes, vont au loin frapper les regards : aux éclairs qui en jaillissent, à celte blancheur éclatante qui rayonne autour d’elle, à ce tigre d’argent qui vomit des flammes,
loO LÀ JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
tout le monde diroit : C’est elle; c’est Clo-
rinde.
Non loin de là est une garde avancée ; à la tête sont deux frères , Alcandre et Polipherne; ils sont chargés d’empêcher que des provisions n'entrent dans Solime : l'écuyer d’Herminie n’a trompé leur vigilance que par son éloignement et la rapidité de sa course.
Lejeune Polipherne, qui a vu expirer son père sous les coups de Clorinde , à cette armure blanche, à ce tigre odieux, croit reconnoitre la Guerrière ; il irrite contre elle ses soldats ; lui-même transporté de fureur et de rage : Tu es morte , s’écrie-t-il , et il lui lance un javelot inutile.
Telle la biche altérée va chercher une onde pure et limpide qui distille d'un rocher, ou qui tombe à travers des gazons fleuris; mais, si des chiens viennent la surprendre , au moment où elle croit se délasser à l’ombre , ou dans les eaux , soudain elle s’élance, et dans sa frayeur elle oublie et sa soif et sa lassitude.
Telle Herminie, toujours brûlée du feu qui la dévore , croyoit l’éteindre dans les chastes embrassemens de Tancrède ; elle croyoit y trouver le repos ; mais à l’aspect
CHANT SIXIÈME. l8l
fie l’ennemi qui la menace , au bruit du fer qui siffle , elle oublie ses désirs et ses projets; et dans sa crainte elle presse les flancs de son coursier.
Elle fuit , l’infortunée Princesse : plus prompt que l’éclair , son coursier dévore la terre : sa compagne disparoît avec elle ; Polipherne les poursuit; cependant l’écuyer revient et rapporte sa trop tardive réponse : il la cherche , il la suit dans sa fuite incertaine; la frayeur les égare et les disperse.
Alcandre aussi a vu la fausse Clorinde, mais plus sage que sou frère et plus éloigné d’elle, il n’a point tenté de la suivre et s’est tenu dans son poste. Il envoie dire à Godefroi qu’il n’a vu conduire à Solime ni vivres, ni troupeaux, mais que devant son frère fuit Clorinde épouvantée.
Que sans doute une Guerrière si redoutable , si considérée , n’est sortie pendant la nuit que pour exécuter une importante entreprise : que c’est à Bouillon de juger et de commander , qu’il est prêt à obéir à ses ordres. CetLe nouvelle se répand dans le camp , et bientôt elle retentit dans toutes les lentes.
Tancrède , déjàplein d’une idée qui flatte
1cj2 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, son amour, ne doute plus de son bonheur. Ali! c’est elle-même , se dit-il, elle venoit adoucir mes peines ; c’est pour moi qu’elle expose sa vie; il oublie tout, prend une partie de ses armes , monte à cheval , part en silence , et suit lesindices qu’on lui donne et les traces qu’il croit voir.
C HAKT y U
Cependant Herminie esl emportée par son cheval dans l’épaisseur d’une antique forêt; sans sentiment et presque sans vie, ses mains tremblantes laissent flotter ses guides : le coursier fuit et se précipite par mille sentiers, par mille détours; enfin, les Chrétiens la perdent de vue , et leur poursuite esl inutile.
Pleins de colère, la honte sur le front, épuisés de lassitude , ils reviennent à leur poste ; tels après une chasse longue et pénible, des chiens qui ont perdu, dans les bois, la trace de la bêle qu’ils poursuivaient, reviennent halelans , l’œil morne et la tête baissée. Cependant la Princesse fuit toujours : craintive, éperdue, elle n’ose regarder en arrière si on la suit encore.
Elle fuit toute la nuit; tout le jour elle erre sans conseil et sans guide : elle ne voit que ses larmes, elle n’entend que ses cris : enfin , au moment où le soleil dételle ses coursiers et se plonge dans l’Océan , elle arrive sur les bords du Jourdain, met pied à terre et se couche sur le sable.
l84 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
Elle ne se repaît que de ses maux , elle n’a soif que de ses larmes ; mais le sommeil, ce doux consolateur des humains, qui leur apporte le repos et l’oubli de leurs peines, vient assoupir ses sens et ses douleurs , et la couvre de ses ailes bienfaisantes. Cependant l’Amour, sous mille formes différentes , trouble encore la paix de son cœur.
Le gazouillement des oiseaux qui saluent l’aurore , le fleuve qui murmure , le zéphyr qui se joue avec les ondes et soupire à travers le feuillage , la réveillent aux premiers rayons du jour : elle ouvre des yeux languissans ctpromène ses regards sur les asiles solitaires des Bergers; elle croiL entendre une voix qui la rappelle à la douleur et aux larmes.
Elle pleure : mais tout-à-coup ses géinissemens sont interrompus par des chants qui se mêlent aux accords des musettes champêtres; elle se lève, et se traîne à pas lents vers l’endroit d’où viennent ces sons : elle voit un vieillard assis à l’ombre et travaillant une corbeille d’osier : son troupeau paît auprès de lui, son oreille est attentive aux chants de trois jeunes Bergers qui l’entourent.
À la vue soudaine d'armes inconnues , ils
CHANT SEPTIÈME. l85
se troublent et s’effraient ; mais Herminie les salue, les rassure, découvre ses beaux yeux et sa blonde, chevelure. « Heureux » Bergers , leur dit - elle , continuez vos » jeux et vos ouvrages; ces armes ne sont » point destinées à troubler l’inoocence de » vos travaux ni la douceur de vos chants.
» O vieillard ! ajoute-t-elle , comment » au milieu du vaste incendie qui dévore » ces contrées, vivez-vous en paix dans » cet asile, sans craindre la guerre et ses » fureurs ? » Il lui répond : « O mon fils ! » ma famille et mes troupeaux ont jusqu’ici » été à l’abri des injures et des outrages , et » le bruit des combats n’a point encore » alarmé notre asile.
» Peut - être le Ciel propice veille sur » l’humble innocence et la protège; peul- » être que , semblable à la foudre qui épar- » gne les vallons et ne frappe que la cime » des montagnes, la fureur de ces étran- » gers n’écrase que la tête altière des Rois. » Notre pauvreté vile et méprisée ne tente » point l’avidité du soldat.
b Pauvreté vile et méprisée , et cepen- » dant si chère à mon cœur! je ne désire » ni les sceptres, ni les trésors; les soucis » de l’ambition ou de l’avarice n’habitent
i 8 6 LA JERUSALEM DÉLIVRÉE ,
» point dans mon âme : une onde pure me » désaltère, je ne crains point qu’une main » perfide y mêle des poisons : mes brebis , « mon jardin , Fournissent à ma table Fru- » gale des mets qui ne me coûtent que des » soins.
«Comme nos besoins, nos désirs sont «bornés; mes en Fans gardent mon trou- « peau, et je ne dois rien à des mains mer- « cenaires. Les chevreaux qui bondissent » dans la plaine, les poissons qui se jouent » dans les ondes, les oiseaux qui étalent » au soleil leur superbe plumage , voilà mes » spectacles et mes plaisirs.
«Il Fut un temps où, séduit par les «illusions de la jeunesse, je connus d’au- » très désirs; je dédaignai la boulette des » Bergers , et je Fuis loin des lieux qui m’a- » voient vu naître; je vécus à Memphis; «j’y Fus admis daus le palais des Rois : «simple intendant des jardins, je vis, je » connus la Cour et ses injustices.
» Jouet long-temps d'une trompeuse es- «pérance, je souffris les rebuts et les dé- » goûts ; enfin , mes beaux jours s’écoiüè- » rent, et avec eux mon espoir et mon am- «bition; ie pleurai les loisirs de celte vie «simple et paisible; je soupirai apres le
« repos que j’avois perdu ! Je dis enfin , » adieu grandeur! adieu palais! Et rendu » à nos bois , j’y retrouvai la paix et le » bonheur. »
Pendant qu’il parle , Herminie attentive, immobile , recueille un discours dont la douceur l’enchante; la sagesse du vieillard pénètreson cœur etcalmeroragedesessens.
Enfin , après de longues réflexions , elle se détermine à s’arrêter dans cette solitude, au moins jusqu’à ce que la fortune favorise son retour.
« O mortel trop heureux d’avoir connu » la disgrâce , si le Ciel ne t’envie point la » douce destinée dont lu jouis, aie pitié » de mes malheurs! Reçois-moi dans ce for- » luné séjour; je veux y vivre avec toi : peut- » être sous ces ombrages mon cœur se sou- » lagera du poids mortel qui l’accable ?
» Si , comme le stupide vulgaire , tu étois » avide de cet or, de ces pierreries qu’il » adore , j’en ai assez pour combler les » désirs. » A ces mots, des larmes de douleur s’échappent de ses beaux yeux ; elle raconte une partie de ses infortunes, et le Berger attendri , mêde scs pleurs avec les siens.
Ensuite il la. console et l’accueille avec la tendresse d’un père ; il la conduit sous
l8u LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , sa chaumière auprès d'une vieille épouse à cpii le Ciel fit un cœur comme le sien ; la fille des Rois revêt de rustiques habits; un voile grossier couvre ses cheveux ; mais son regard , son maintien , tout dit qu'elle n’est point une habitante des bocages.
Ces vils babils n’éclipsenL point son éclat, sa fierté , sa noblesse ; la majesté brille encore sur son front , au milieu des plus humbles emplois : armée cle la houlette , elle conduit les troupeaux et les ramène : sa main exprime le suc de leurs mamelles el presse le laitage.
Souvent , pendant que ses brebis couchées à 1 ombre , évitent l'ardeur du soleil , elle g rave des chiffres amoureux sur l’écorce des lauriers et des hêtres ; elle y retrace l’histoire et les malheurs de sa flamme : en relisant les traits que sa main a formes, un torrent de larmes inonde ses joues.
Elle dit en pleurant : « Arbres confidens » de mes peines , conservez l’histoire de » mes douleurs! Si jamais un fidèle amant » vient reposer sous votre ombre , sa pitié » s’éveillera à la vue de mes tristes aven- » iures : il dira sans doute : Ah ! l’Amour et » la Fortune payèrent trop mal tant de » constance et de fidélité !
CHANT SEPTIÈME. I§g
» Peut-être si le Ciel daigne écouler les » prières des mortels, peut-être l’insensible, » un jour, viendra dans ces bois; il tour- » nera ses regards sur la tombe qui ren- » fermera ma froide et triste dépouille, et » il donnera enfin à mes malheurs quelques » soupirs et quelques larmes , hélas ! trop » tardives.
» Du moins , si je vécus infortunée , quel- » que félicité suivra mon ombre : mes cen- » dres éteintes jouiront d’un bonheur que » je n’ai pu goûter. » Ainsi parloil cette amante égarée aux arbres insensibles et sourds. Deux ruisseaux de larmes couloient de ses beaux yeux. Cependant Tancrède , que le hasard conduit , va la chercher loin des lieux qui la cachent.
Les traces qu’il a suivies ont dirigé sa course dans la forêt ; mais des ombres épaisses y répandent l’horreur et les ténèbres; il ne peut plus reconnoilre ses traces ; il s’abandonne à ses incertitudes ; toujours son oreille attentive cherche à démêler, ou le bruit des armes ou le bruit des chevaux.
Si le vent murmure à travers les feuilles , si quelque oiseau , quelque bêle sauvage agitent les rameaux, il croit entendre
1 go LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , son amante : il la cherche , et soupire après l’avoir cherchée en vain : il sort enfin fie la forêt : un hruit sourd se fait entendre; la clarté de la lune le conduit par des routes inconnues , vers les lieux d’où ces sons semblent partir.
Il y arrive et voit du sein d’un rocher jaillir une onde claire et limpide , qui se précipite et roule, avec un doux murmure, sur un lit bordé de gazons : en proie à sa douleur , il s’arrête ; il pousse des cris : l’écho seul répond à ses cris. Enfin l’aurore se lève , et ses rayons d’or et de pourpre embellisent la nature.
Le malheureux Tancrède gémit; il accuse le Ciel qui refuse à ses vœux le bonheur dont il s’étoit flatté. Il jure de venger sa maîtresse, si elle revient offensée. Mais , enfin, il se souvient qu’il touche au jour marqué pour son combat avec le Circassien : il veut retourner au camp, quoiqu’il ignore quelle route peut l’y ramener.
Il part : tandis qu’il erre par des sentiers douteux , tout-à-coup un bruit frappe ses oreilles et s’accroît à chaque instant. Enfin , du creux d’un vallon , il voit sortir un homme habillé en courrier; sa main agite une mobile baguette, un cor pend à son côté :
CH AN T SEPTIÈME. 1 g 1
Quel cliemiu , lui dit Tancrède , conduit au camp des Chrétiens ?
J’y vais, lui répond l’inconnu; les ordres de Boëmond nie forcent à l’instant de m’y rendre. Tancrède, ahusé par son langage , le croit un envoyé de son oncle ; il le suit, ils arrivent sur les bords d’un lac où dorment des eaux paresseuses qui environnent un château; le soleil alloil se plonger dans l’Océan , el la nuit commençoit à déployer ses voiles.
Le courrier donne du cor ; soudain une porte s’abaisse : Puisque lu es Chrétien , ditil à Tancrède, tu pourras attendre en ces lieux le retour de l’aurore; il n’y a pas trois jours que le Comte de Cosense a conquis cc château sur les Infidèles. Le Guerrier contemple cette place que la nature et l’art ont rendue imprenable.
Il soupçonne quelque secrète embûche ; mais , accoutumé à braver les dangers et la mort, il n’exprime point ses craintes , el son front toujours calme et serein ne trahit point ses inquiétudes. Par-tout où le guide le hasard ou son choix , il ne connoit de sauve-garde que sa valeur ; cependant forcé de combattre contre Arganl , il voudroit ne pas tenter une nouvelle entreprise.
il s’arrête un moment sur le bord ou le pont s’incline, et ne suit point le guide infidèle qui le presse et l’invite : cependant sur ce ponL paroît un Guerrier tout armé : son maintien respire l’audace et la fierté ; un fer est dans sa main ; l’injure et la menace sont dans sa bouclie.
« O Loi que ton sort ou ton choix amène » dans le séjour fatal d’Armide , tu songes en » vain à m’échapper! Dépouille tes armes, » présente à ses fers tes mains captives , » entre dans ces murs , et viens y subir son » joug et ses loix : 11’espère plus de revoir » jamais le jour, si tu ne jures d’aller avec » ses autres Guerriers défier tout ce qui » porte le nom de Chrétien. »
A ces mots , Tancrcde fixe sur lui ses regards : il lereconuoît, à ses armes, à son langage. C’est le gascon Raimbaud qui partit avec Armide, qui, pour elle abjurant son culte , est devenu le défenseur d’une croyance qu’il avoit promis de détruire.
Une sainte indignation éclate sur le front du pieux héros : « Vil apostat ! s’écrie-L-il , » je suis ce Tancrède qui a ceint l’épée » pour Jésus-Christ : j’ai toujours combattu » sous ses drapeaux ; j’ai vaincu en son nom » les mortels révoltés contre lui ; je les vain-
CHANT SEPTIÈME. ]g3
>"> crai encore. Ce bras , ministre du cour- «roux céleste, fut choisi pour te punir » et le venger. »
A ce nom glorieux l’impie se trouble : il pâlit; mais cachant encore sa frayeur : « Malheureux , lui dit-il , tu viens chercher » la mort ! ici lu verras expirer ta force et » ton courage ; si mon bras ne se dément » pas, aujourd’hui je trancherai ta tête al- » tière , et je l’enverrai sanglante au Géné- » ral des Chrétiens. »
Ainsi parle l’Infidèle : cependant la nuit avoit obscurci le ciel; mais tout-à-coup l’air est en feu, et le château est éclairé de mille flambeaux ; Armide est assise dans la partie la plus élevée, et invisible, elle voit tout , elle entend tout.
Cependant le héros prépare peur le combat ses armes et son audace : à la vue de son ennemi qui s’avance à pied, lui-même abandonne son cheval épuisé de fatigue.
Raimbaud est couvert de son bouclier ; le casque en tête , l’épée à la main , il est prêt à frapper : le Prince court sur lui ; sa voix est terrible , son regard est menaçant.
L’impie, caché sous ses armes, décrit de grands cercles , et cherche à tromper et
Ig4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , à blesser son ennemi. Tancrède fatigué , languissanl , rappelle toul son courage , fond sur l’aposlat, le pousse, le presse, et lui montre à la fois et l’éclair et la mort.
Toujours il dirige ses coups au siège de la vie, toujours ses coups parlent avec la menace. L’agile Gascon fuit , revient et se dérobe avec légèreté au fer cjui le poursuit ; tantôt avec son bouclier, tantôt avec son épée , il cherche à tromper la fureur de son ennemi.
Mais il est moins prompt à se défendre que Tancrède à le frapper; déjà son bouclier est brisé ; déjà son casque est percé et son armure ensanglantée : son fer n’a pu encore atteindre le héros ; il éprouve la crainte et le remords ; il est déchiré par l’amour, la honte et la vengeance.
Enlin dans son désespoir, il veut tenter les derniers efforts; il jette son bouclier , saisit des deux mains son épée encore altérée de sang, fond sur Tancrède, et lui décharge un coup furieux sur la cuisse gauche.
Il lui en porte un second sur le front : le crâne en retentit ; le casque n’est point percé, mais le héros fléchit et chancelle : enflammé de colère, l’œil en feu, de ses
CHANT SEPTIÈME. IgS
regards étincelans il dévore son ennemi.
Le perfide ne peut plus soutenir ce terrible aspect : il croit déjà sentir le fer qui frémit dans ses entrailles; il recule, et le coup va frapper une colonne qui s’élève à l’extrémité du pont ; des étincelles volent en l’air, et le cœur de l’apostat est glacé d’épouvante.
Il fuit, Tancrède le poursuit; déjà il l’atteint, et de ses pas presse ses pas; mais toul-à-coup les flambeaux, disparoissent ; les étoiles s’éteignent , un lugubre voile s’étend sur la nature, et le ciel désert n’a plus d’astres ni de clarté.
Au milieu de ces ombres et de cette nuit encbanlée, le vainqueur ne suit plus, ne voit plus son ennemi , il avance au hasard des pas tremblans et mal assurés; ils tombent sur le seuil d’une porte qui soudain roule et se referme sur lui : captif dans un noir cachot., les ténèbres et l’iiorreur l’environnent.
Tel battu par les flots d'une mer agitée , le poisson fuit dans les eaux tranquilles et dormantes du lac de Commachio ; mais cet asile devient sa prison, et une barrière impénétrable s’oppose à son retour.
En vain d’une main vigoureuse le héros
196 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, ébranle la porle , ses for-ces se consument en efforts inutiles; cependant une voix lui crie : « Prisonnier d Armide , vainement » tu tentes d’échapper à ses fers.
» Ne crains point la mort : vivant au » fond de ce tombeau , tu y verras couler » une nuit éternelle. » Il ne répond point ; il étouffe dans son cœur ses soupirs et ses peines ; mais en lui -même il accuse l’amour , le sort , son imprudence , et les artifices dont il esl la victime ; il se dit : « Perdre la vue de ce soleil qui éclaire la » nature, ce n’est qu’un léger malheur.
» Mais, hélas ! je le perds, ô soleil de » ma vie ! je te perds , et peut-être jamais » les rayons ne ranimeront mes déplorables » jours! » Le souvenir d’Argant vient encore redoubler ses ennuis : « Ah ! malheu- »reux, dit-il, j’ai violé mon devoir et » mes sermens ! O crime ! o honte éternelle ! » j’ai inérilé les mépris et les dédains d'un » Sarrasin. »
Ainsi, tour-à-tour , l’amour et l'honneur le rongent el le déchirent. Pendant qu’il se livre à sa douleur , l’audacieux Arganl s’indigne de fouler encore la plume oiseuse. Son cœur, farouche ennemi delà paix, esl altéré de sang et affamé de glaire.
Ses blessures saignent encore, mais déjà il appelle l’aurore qui doit ramener le jour du combat.
La nuit qui la précéda, le cruel à peine un moment ferma la paupière; le ciel est encore obscur, un foible rayon de lumière n’a point encore doré le sommet de la montagne ; déjà il se lève : Apporte -moi mes armes, crie-t-il à son écuyer qui les lient toutes prêles : ce ne sont point ses armes accoutumées ; celles-ci sont un présent superbe d’Aladin.
Il les regarde à peine , et s’en revêt ; leur énorme poids ne fatigue point ses épaules : à son côté pend son antique et formidable épée : telle, dans les airs enflammés, brille une comète dont l’horrible et sanglante chevelure détruil les Etals, amène les maladies, et par d’affreux présages va sous la pourpre épouvanter les Rois.
Tel paroît Argant sous ses armes étincelantes : ses yeux sinistres roulent ivres de sang et de colère : l’horreur de la mort respire dans tout son maintien ; la mort tout entière respire sur son front ; il n’est point d’âme, si ferme, si courageuse, que n’effraie un seul de ses regards : il tient dans sa main son épée nue ; avec des cris menaçans ,
î 98 LA JÉRUSALEM DÉLIYRÉE ,
il l’agite, ilia secoue, et frappe les airs et les ombres.
« Bientôt, dit-il, le brigand Chrétien , » l’audacieux qui veut s’égaler à moi , lom- « bera sous mes coups , et tout sanglant , » il roulera dans la poussière; ses yeux ver- » ront mon bras en dépit de son Dieu, lui » arracher ses armes et ses dépouilles : sa » bouche mourante me conjurera de ne le » point faire servir de pâture aux chiens, » eL je repousserai sa prière. »
Tel un taureau en proie aux fureurs d’un amour jaloux mugit horriblement , et par ses mugissemens réveille son courage et sa vengeance; il aiguise contre les troncs ses cornes menaçantes ; il lutte contre les vents; ses pieds frappent la terre , et de loin il défie son rival à un combat sanglant et mortel.
Tel et plus furieux encore Arganl appelle le Héraut, et d’une voix entrecoupée :
« Ya, dit-il, au camp des Chrétiens, an- » nonce au vengeur du Christ le combat » et la mort. « Lui-même il monte à cheval , précédé de son prisonnier, il sort de Solime , et d’un pas précipité il franchit les collines.
Cependant le cor résonne , et ses sons répandent au loin l’horreur et l’effroi ; tel
le bruit du tonnerre retentit clans le cœur des mortels. Déjà les Princes Chrétiens sont rassemblés dans la tente du Général. Là le Héraut prononce le défi , nomme Tancrède et n’exclut personne.
Godefroi , plein de trouble et d’incertitude , promène autour de lui des regards lents et prolongés : ses yeux ni sa pensée ne rencontrent personne qui puisse fixer son choix ; la fleur des Guerriers a disparu : on ignore le sort de Tancrède ; Boëmond est éloigné ; l’invincible héros qui a immolé le fier Norvégien , erre exilé loin du camp.
Les plus braves , les plus fameux Guerriers, victimes de la perfide Armide , ont suivi ses pas , et sont cachés dans le silence d’une profonde nuit ; les autres , moins vigoureux et moins intrépides, se tiennent debout la langue glacée et la honte sur le front. La crainte fait taire l’honneur dans leur âme , et aucun n’ose briguer une gloire que tant de périls environnent.
A ce silence, à cet aspect, au signe trop certain de leur foiblesse , Godefroi s’enflamme d’un généreux courroux ; soudain il se lève : « Ah ! je serois trop indigne » de la vie, s’écrie-t-il, si je refnsois de
» l’exposer aujourd’hui, si je souffrois que » l’Jnfidèle bravât impunément tous les » Chrétiens et insultât à leur honte î
«Assis et loin du danger, que tous nos » Guerriers soient les spectateurs oisifs de «mon combat : allons, donnez-moi mes » armes. » Soudain ses armes lui sont apportées ; mais le sage Raymond , qui, dans un âge mûr, a une prudence plus mûre , et dont la vigueur encore ne cède point à celle des Guerriers qui sont présens , Raymond s’avance :
« Il ne sera pas dit , Seigneur, qu’en ex- » posanl ta tête , tu exposeras toute l’armée ; « tu n’es point un soldat; tu es notre Géné- » ral , et ta perle seroit la perte commune ; « c’est sur toi que la foi s’appuie ; c’est « sur toi qne repose son saint empire : c’est » par loi que le joug des enfers doit être « brisé ; le sceptre est dans tes mains pour « diriger notre courage , c’est à nous de » manier le fer et de montrer de l’audace.
«Moi -même, quoique courbé sous le « poids des ans, j’irai combattre le pre- « mier : que d’autres se dérobent aux dan- « g ers, moi je ne veux pas que la vieil- » lesse me serve d’excuse : ah , que ne « suis-je encore à la fleur de mes ans ! que
» n’ai-je et voire jeunesse et vos forces ! » ô vous que la crainte relient clans ces » retranchemens , vous que la colère , la » honte du moins, ne peuvent animer con- » tre ce barbare qui vous provoque et vous » outrage !
» Que ne suis-je encore tel que j’étois, » quand aux yeux de toute l’ Allemagne, » à la Cour de Conrad, je perçai, j’im- » molai le farouche Léopold ! La chule de » cet ennemi fut pour ma valeur un plus » noble trophée , que si seul et sans armes , » un de nos Guerriers mettoit en fuite une » troupe nombreuse de ces vils Sarrasins.
» Ah ! si j’avois encore les mêmes forces , » si mon sang1, comme alors, brùloit encore » dans mes veines , j’aurois déjà terrassé » l’orgueil de l’Infidèle! mais tout vieux, «tout débile que je suis, mon cœur n’est » point encore glacé et ne connoîl point » l’épouvante; je mourrai sur le champ de » bataille ; mais du moins le barbare ne » triomphera point de sa victoire. Allons , je j) vais m’armer; ce jour sera le plus il- » lustre de mes jours. »
Ainsi parla le généreux vieillard ; son discours réveille dans tous les cœurs la valeur et l’audace : ces Guerriers , muets et
20g LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
timides , deviennent tout-à-coup ardens , impétueux; tous acceptent le combat, tous briguent l’honneur d’être choisis. Baudouin le réclame : Roger , Guelfe , les deux Guy , Etienne et Garnier y prétendent.
Ce Pyrrus , dont l’heureuse adresse valut à Boëmond la conquête d’Antioche, Evrard l’Ecossois , l’Irlandois Rodolphe , et Rosemond l’Anglois , brûlent d’obtenir la préférence : vous ne le désirez pas moins , Gildippe , Odoard, tendres amans, fidèles époux.
Mais , plus qu’eux tous , le généreux vieillard fait éclater son ardeur et son audace : déjà il es! armé : son casque seul lui manque encore : « O vivante image de l’an- » tique valeur, lui dit Godefroi , que nos » Guerriers s’instruisent à ton école et se 3) forment par ton exemple ! C’est en toi » que brillent dans tout leur éclat, les ta- » lens, la discipline et la valeur.
» Ah ! si j’avois dix jeunes Guerriers dont » la bravoure égalât la tienne, bientôt je » verrois tomber le trône de l’erreur! bien- » tôt du couchant à l’aurore j’aurois ar- 3) boré l’enseigne triomphante de la Croix. 3> Mais cède à ma prière , et réserve la tête 3> pour de plus nobles soins. Souffre que
CHANT SEPTIÈME. 2o3
» le sort nomme le Guerrier qui doit cora- » battre l’Infidèle ; ou plutôt ce sera Dieu » qui commande à la fortune et à la des- 3) linée. »
Mais Raymond, toujours obsliné,veut que son nom soit écrit parmi les aulresnoms : Godefroi les reçoit dans son casque , les mêle et les secoue : le premier qui sort est celui du Comte de Toulouse.
A ce nom un cri de joie se fait entendre ; personne n’ose blâmer le sort qui l’a nommé. Le vieillard montre sur son front une vigueur nouvelle : la jeunesse en sa fleur renaît sur son visage. Tel le serpent, orgueilleux de l’or dont il brille, étale au soleil les richesses d’une peau nouvelle , et dresse dans les airs sa superbe tête. Bouillon sur-tout applaudit à ce choix , et annonce à Raymond l’honneur et la victoire.
Il détache son épée, et la présentant au vieillard : « Voilà, dit -il, le fer que » jadis le rebelle Saxon porloit dans les » combats ; je le lui arrachai, je lui ar- » rachai aussi sa coupable vie : toujours » ce fer m’a donné la victoire ; prends-le ; 3) puisse-t-il n’êlre pas moins heureux dans 3) tes mains ! 3>
CependantraudacieuxArganl exhale son
impatience par des menaces et des cris. « O peuples indomptés ! ô fameux Héros » de l’Europe , un homme seul vous défie ! » Qu’il vienne ce fier Tancrède , s’il compte » lanl sur sa valeur ! Veul-il attendre dans » son lit , ces ombres qui ont déjà protégé » sa foiblesse ?
» S’il n’ose paroitre , qu’un autre vienne »à sa place ? Cavaliers , fantassins, venez » tous ensemble , puisque dans une armée » si nombreuse, il n’est pas un Guerrier » qui ose se mesurer seul avec moi ! Voilà » le tombeau où reposa le fils de Marie ? «■Que n’avancez -vous ? que n’acquittez - » vous vos vœux ? ce chemin y conduit. » A quelle plus noble entreprise réservez- » vous votre épée ! »
Ainsi le barbare outrage les Chrétiens.
Plus impatient qu’eux tous, Raymond s’enflamme à sa voix et ne peut souffrir ses affronts. Sa valeur devient farouche et s’allume du feu de la colère. Impétueux , il s’élance sur un coursier qui a la vitesse de l’aigle dont il emprunta son nom.
11 naquit sur les bords du Tage : là quand le Printemps ramène l’amour et les zéphyrs , la cavale pleine d’une fureur nouvelle , la bouche béante, reçoit l’ha-
leine féconde des vents, conçoit et devient mère.
Sans doute Aquilin dut sa naissance à l’air le plus subtil et le plus léger : s’il court sur l’arène , s’il bondit , s’il caracole , il n’imprime point la trace de ses pas. Monté sur ce coursier , le vieillard s’avance , et lève au ciel ses regards.
« O Dieu, s’écrie-l-il , ô toi qui, dans » la vallée de Thérébinte, guidas, contre » l’impie Goliatb , un bras sans expérience; » loi qui lis tomber ce fier destructeur d’Is- » raël sous la fronde d’un simple Berger, » renouvelle , ô mon Dieu ! cet exemple. » Abats l’infidèle sous mes coups ! que son » orgueil expire sous la main d'un foible «vieillard, comme celui du Philistin sous » celle d’un enfant ! »
Il dit , et sa prière s’élève vers les célestes demeures sur les ailes de l’Espérance : l’Eternel la reçoit, et dans sa milice immortelle, il choisit un Ange qui défendra Raymond, et l’arrachera vainqueur des mains de l’impie.
L’Ange qui fut commis pour veiller sur son berceau, et dont les soins dirigèrent son enfance dans le chemin pénible de la vie , sera encore chargé de ses destins :
206 LA. JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , appelé à ce noble emploi, il monle à l’arsenal , où reposent les armes de la céleste milice.
Là se conserve cette lance qui fit périr le serpent : là les Lrails de la foudre , et ces traits invisibles qui portent aux nations la peste et les horribles fléaux : là est suspendu ce trident redoutable , la terreur première des mortels , ce trident qui ébranle la terre jusque dans ses fondemens et renverse les cités.
Parmi ces armes , étincelle un bouclier du diamant le plus pur : vaste , immense , il couvrirait tous les pays qui séparent l’Atlas du Caucase : c’est ce bouclier qui défend les Princes justes et les Peuples vertueux : l’Ange le prend, et toujours invisible, il vole auprès de son cher Raymond.
Cependant les remparts sont couverts d’une foule d’avides spectateurs : le Tyran envoie Clorinde avec sa troupe se placer sur le penchant de la colline : de l’autre côté s’avancent des Chrétiens en ordre de bataille : au milieu le terrain libre offre aux combattans une vaste arène.
Argant regarde et ne voit point Tancrède : mais un Guerrier inconnu se présente à sa vue. « Grâces à ton destin, lui dit
» le Comte , celui que tu cherches est allé » dans d’autres lieux : mais 11e triomphe » pas encore ; lu me vois prêt à te combat- » tre : je puis le remplacer; je puis être le » troisième qui se mesure avec toi. »
Le superbe en sourit : « Que fait donc » Tancrède , lui dit-il? quel objet l’ar- »rêle? Il bravoit le Ciel, et aujourd’hui » toute sa confiance est dans la fuiLe : qu’il » se cache au centre de la terre, dans l’a- » bîme des eaux , il n’est point d’asile qui » puissele sauver de mes coups. — Tumens , a répliqua Raymond , quand tu dis qu’un j héros tel que Tancrède fuit devant toi,
» jamais ta valeur n’égala la sienne. »
Le Circassien frémit de colère : « Viens ,
» s’écrie-t-il , je t’accepte à sa place : bientôt » on verra comment tu soutiendras la folle » témérité de les discours. » Tous deux s’avancent, et dirigent contre le casque, l’un v de l’autre , leurs redoutables lances. Raymond atteint l’Infidèle , mais le coup qu’il lui porte ne peut l’ébranler.
Le fier Argant, pour la première fois, voil tromper ses efforts et frappe en vain : l’invisible bras détourne ses coups loin du pieux Guerrier qu’il défend. Le barbare mord ses lèvres de fureur , vomit des blas-
2o3 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , plièmes, brise sa lance, prend son épée et fond sur son ennemi.
Son coursier se précipite la lête baissée; Raymond se dérobe au choc, se jette sur la droite et frappe Argant au front. L’Egyptien revient ; le Comte l’évite encore : cependant son casque est atteint, mais le casque, plus dur que le diamant, est toujours impénétrable.
Enfin, le cruel Circassien le serre et veut s’attacher à lui : Raymond qui craint de plier sous cet énorme fardeau, cède, puis revient à la charge , s’éloigne , se rapproche , et semble avoir des ailes: son coursier souple et docile, d’un pas toujours sûr, obéit à la main qui le guide.
Tel un Général qui assiège une tour environnée d’un marais , ou placée sur le sommet d’une montagne , tente tous les accès , emploie tous les stratagèmes : tel Raymond recule, avance, décrit mille cercles et mille détours. La cuirasse et le casque du Sarrasin résistent à ses efforts; il cherche des endroits plus foibles , et qui puissent livrer un passage à son épée.
Déjà l’armure d’Arganl est percée de plusieurs coups ; déjà elle est teinte de sang : la sienne est encore tout entière, et son cimier
n’est pas même entamé. En vain la rage du Sarrasin s’allume , en vain il frappe , son courroux se perd en efforts inutiles ; mais toujours infatigable, il redouble et revient plus terrible.
Enfin , après mille coups , il en porte un qui va tomber à plomb sur le Comte : son coursier, tout agile qu’il est, ne pourvoit le sauver du trépas ; mais le bras invisible est toujours étendu sur lui, et les efforts du Sarrasin expirent sur le céleste bouclier.
L’épée se brise et vole en éclats : Argant qui les voit , en croit à peine ses yeux : interdit, il regarde sa main désarmée, et s’étonne de la résistance qu’il éprouve.
C’est sur le bouclier de Raymond qu’il croit avoir brisé son épée : Raymond le croit comme lui; il ignore toujours le secours que le Ciel lui prêle : mais à la vue d’un ennemi sans armes , le Héros s’arrête , et dédaigne une lâche victoire et des dépouilles qu’il peut enlever sans péril.
Il alloil dire au Sarrasin : Prends une autre épée ; mais tout-à-coup , il songe que dans sa main est l’honneur des Chrétiens, que sa honte fera la leur : il ne veut point une indigne victoire , mais il ne veut point 1. 18
- hasarder la gloire commune. Pendant qu’il balance , Argant lui lance la poignée de son épée.
Lui-même il pousse son coursier , et veut corps à corps lutter contre Raymond. Le Héros est atteint à la joue, mais sans se troubler, ilse dérobe au bras vigoureux qui va le saisir, et blesse celte main qui , semblable à la serre du vautour, alloit s’attacher à sa proie.
Il va , revient , s’avance , se replie , et toujours porte au Sarrasin les plus terribles coups : il réunit contre lui toute sa force , toute son adresse , tout ce que peut le dépit et la colère. Le Ciel et la fortune secondent ses efforts.
Argant, couvert de son armure, soutenu par son propre poids , résiste immobile et toujours intrépide à ses attaques. Tel, au milieu d’une mer orageuse, sans gouvernail, sans voiles et sans mât, un vaisseau lutte contre les flots : ses flancs formés du chêne le plus dur , bravent encore la fureur de Fonde , et défendent les matelots du désespoir et de la mort.
Argant,, tu périssois quand Belzébuth vint t’arracher au trépas. Au sein d’une nuée, Beizéhuth compose un fantôme à figure
humaine ; il lui donne les trails el les armes de l’allière Clorinde ; il lui donne el sa voix et son geste et son port.
Le fantôme s’approche d’Oradin , qui excelle à lancer des flèches : « O fameux » Oradin , lui dit-il, ô toi dont la flèche » docile va frapper le but que lui marque » ton œil , quel malheur , si ce Héros , le » rempart de la Palestine , périssoit dans ce » combat ; si son ennemi , chargé de ses dé- «pouilles, relournoit triomphant et tran- » quille dans son camp !
» Fais briller ton adresse ; abreuve tes » flèches dans le sang du brigand François; » cet exploit te comblera de gloire, et la » reconnoissance de ton maître t’assure un » prix égal à ton mérite. » Il dit , el séduit par ses promesses , Oradin prend dans son carquois une flèche meurtrière et bande son arc.
La corde frémit, le trait vole en sifflant dans les airs, perce la cuirasse de Raymond, et s’arrêle à sa peau qu’il effleure. Le céleste Guerrier afibiblit le coup , el ne permit pas qu’il fît une blessure plus profonde.
Le Comte arrache la flèche ; il voit jaillir son sang : d’un ton menaçant et plein d’indignation. il reproche au Sarrasin la foi
violée. Godefroi, qui toujours a les yeux attachés sur Raymond, voit la perfidie, il croit que la blessure est mortelle : il soupire , et son coeur est glacé d’effroi.
De l’œil et de la voix il excite ses Guerriers à le venger. Soudain les visières s’abaissent, les lances sont en arrêt, et les coursiers se précipitent : en un instant , Chrétiens, Sarrasins, tout s’ébranle. La plaine clisparoil sous le tourbillon de poussière qui la couvre , et s’élève jusqu’au ciel.
L’air retentit du bruit des casques, des boucliers qui se heurtent et des lances qui se brisent ; les chevaux , les cavaliers , tombent renversés et confondus : tout est couvert de morts et de mourans ; on n’entend que des cris, des gémissemens , des soupirs ; le carnage s’échauffe : on se mêle , on se presse , on s’abat , on s’égorge.
Argant, dégagé de son ennemi, s’élance au milieu de la foule , arrache à un guerrier une massue de fer , rompt les Chrétiens , les renverse , les foule aux pieds, et s’ouvre un large chemin : il ne cherche que Raymond; il tourne contre lui seul son fer, sa colère et sa fureur. Tel qu’un lion affamé , il semble vouloir le dévorer.
Mais une foule de Chrétiens l’environne,
et arrête ses pas et sa vengeance. Orman , Roger de Bernaville , les deux Guy, les Gérard , le serrent et l’attaquent. Rien ne ralentit ses coups ; il devient plus furieux par la résistance qu’il éprouve : telle la flamme captive s’échappe de sa prison , et plus terrible , porte au loin la destruction et la ruine.
Orman expire ; un des Guy est blessé : Ro ger tombe avec les morts , foible et languissant. Mais la foule se presse; un cercle épais et menaçant d’hommes et d’armes environne le Sarrasin : seul , il soutient tout l’effort des Chrétiens : seul, il balance la destinée.
Cependant Bouillon appelle son frère :
« Marche, lui dit-il, avec ta troupe. Porte- » toi sur la gauche où le combat est plus fu- » rieux , et enveloppe l’ennemi. » Baudouin s’avance; le mol Asiatique ne peut soutenir le clioc des Chrétiens ; il cède, il plie; les rangs sont rompus, les chevaux , les cavaliers, les drapeaux , tout tombe , tout est renversé.
La droite est entraînée dans la déroute : Argant seul résiste : pendant qu'à ses côtés tout fuit, tout se précipite, seul il s’arrête et montre aux Chrétiens im front mena-
2 14 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, canl. Tel et moins terrible encore seroit un géant , qui , avec cent mains et cent bras , frapperoit de cinquante épées et se couvriroit de cinquante boucliers.
Il soutient et le cboc des chevaux et le choc des guerriers : seul il lutte contre toute une armée ; ses armes sont brisées ; son corps est déchiré ; son sang coule avec sa sueur; il semble ne pas s’en apercevoir : mais les Infidèles l’environnent, le pressent et l’entraînent dans leur fuite.
Il cède au torrent; mais des regards et de la voix il défie encore l’ennemi : la terreur respire dans ses yeux ; la menace est dans sa bouche ; il cherche en vain à retenir cette troupe fugitive.
Son courage , ses efforts , ne peuvent ni l’arrêter, ni la rallier; leur crainte ne connoîl plus le frein de la discipline ; ils n’écoutent ni les prières , ni les ordres. Cependant Bouillon , qui voit la fortune propice à ses desseins, suit le cours de sa victoire, et envoie de nouveaux secours aux vainqueurs.
Si le Ciel n’en eût autrement décidé , ce jour alloit être pour les Chrétiens un jour de triomphe et le terme de leurs travaux : mais la troupe infernale , qui voit dans ce
CHANT SEPTIEME, combat chanceler son empire , rassemble tout-à-coup les nuages et déchaîne les tempêtes.
Un voile ténébreux dérobe aux yeux des mortels le soleil et sa clarté : le ciel s’allume d’un feu plus noir que les feux de l’enfer : la foudre gronde , la grêle tombe , ravage les prairies , inonde les plaines : les arbres sont brisés ; le fougueux ouragan ébranle les chênes , les rochers et les monts.
La pluie et le vent , la grêle et les éclairs , frappent tout-à-la-fois contre les Chrétiens. A cette tempête inattendue, une fatale terreur étonne leur audace : quelques-uns se rallient autour de leurs drapeaux ; mais Clorinde,qui voit leur désordre et leur trouble, saisit le moment favorable , et pousse son coursier.
«Amis, s’écrie- 1- elle, le Ciel combat » pour nous ; il venge nos droits : sa colère » nous épargne et ne frappe que sur nos » ennemis. Déjà tremblans, déjà vaincus, » il leur enlève et le jour et leurs armes. » Allons , marchons où le destin nous con- » duit. »
Ainsi elle anime ses Guerriers et se précipite sur les Chrétiens; elle rit de leurs
2x6 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , efforts impuissans, les abat et les accable; Argant revient lui-même , et reporte à ses vainqueurs les alarmes et la mort. Ils abandonnent le cliamp de bataille , et tournent le cl os à la tempête et à l’ennemi.
Fugitifs , poursuivis et par l’enfer et par les mortels, leur sang coule et se mêle avec les ruisseaux dont la plaine est inondée. Dans la foule obscure des morts et des mourans , Pyrrus et le brave Rodolphe tombent sans vie , l’un de la main de Clorinde , l’autre sous les coups d’ Argant.
Ainsi fuyoienl les Chrétiens : les Démons et les Infidèles ne cessent de les poursuivre ; Godefroi seul oppose aux armes , à la foudre, à la tempête , un front intrépide ; il gourmande ses chefs , et placé à l’entrée du camp , il y reçoit ses troupes éperdues.
Deux fois il pousse son coursier contre le cruel Arganl et l’arrête deux fois : deux fois l’épée à la main il enfonce les bataillons ennemis les plus épais. Enfin, lui- même avec les siens , il se relire à l’abri des retranchemens et abandonne la victoire. Les Sarrasins regagnent la ville , el les Chrétiens , fatigués, abattus, se renferment dans leur camp.
Ils n’y trouvent pas encore un asile contre
îa tempête : toujours, et l’orage et les ténèbres les poursuivent. L’eau pénètre dans les tentes; le vent les déchire, les arrache et les disperse. Les cris, les vents, Je tonnerre et la pluie , par un lrorriblc accord , épouvantent la nature.
Ï je tonnerre ne grondoit plus, l’orage avoit eessé, elles vents retenoient leurs bruyantes baleines : l’aurore au front de roses , aux pieds d’or , sortoit de son céleste palais. Mais les cruels moteurs des tempêtes ne suspendoient point encore le cours de leurs aoirs desseins. Astarotb , l’un d’eux , adresse ce discours à la Discorde sa sœur :
« Tu vois ce Guerrier échappé au bras » vengeur du Héros qui soutient notre Em- » pire : nous ne pouvons plus arrêter ses » pas ; il va raconter aux Latins la triste » destinée de son audacieux maitre et de » ses compagnons ; il leur révélera des se- » crets imporlans , qui , peut-être , les force- « ront à rappeler le fils de Berlhold.
» Tu sais combien ce retour nous sôroil » funeste ; combien il nous importe de le » prévenir, ou par la force, ou par l’adresse. » Descends parmi les Cbrétiens ; fais loura ner contre eux-mêmes tout ce que ce » Guerrier leur dira pour leur avantage : ré- » pands les fureurs , verse tes poisons dans
ïlll A JJTVTFO
•■> le cœur du Latin , de l'Helvétien -, de :> l’Anglais; excite le tumulte et la ven- » geance : porte dans tout le camp le désor- » dre et la confusion. Cet exploit est digne » de loi ; tu l’as promis à notre Monarque. » Il dit , et le monstre aussitôt vole à ceLte sinistre entreprise. Cependant le Guerrier arrive au camp des Chrétiens : « De grâce , «leur dit-il, conduisez -moi à votre Gé- » néral. »
Une foule curieuse de l’entendre accompagne ses pas : il s’incline avec respect, et veut baiser ceLte main redoutée qui fait trembler l’Asie : « Héros invincible, dit-il, » dont la renommée ne connoîl de bornes » que l’Océan et les étoiles-, je voudrois l’ap- » porter de plus heureuses nouvelles. » A ces mots il soupire , ensuite il aj ouïe :
« Suénon , le fils unique du Monarque » Danois , la gloire et l’appui de sa vieil- » lesse , brdloit de venir sous tes drapeaux , » s’associer aux Guerriers qui , par tes con- » seils , ceignirent l’épée pour venger Jé- » sus-Christ : la crainte des dangers , des » fatigues, la vue du trône qui lui étoit » destiné , sa tendresse pour un père accablé » d’années , rien ne put éteindre, dans ce a cœur généreux , le zèle qui l’enfiammoit.
33 Il vouloit, sous un maître si renommé , » apprendre Fart dur et pénible de la » guerre ; son âme s'indignoit de son obs- » curité; la gloire de Renaud, qui, tout » jeune encore , égaloit les plus fameux 5) Guerriers, le remplissoit de honte et d’é- » mulation. Mais plus que tout autre sen- » liment, le désir d’une gloire immortelle » et céleste embrasoil son courage.
j) Impatient , il se met à la tête d’une » troupe d’audacieux Guerriers , prend le » chemin de la Thrace et marche vers By- 3> sance : là l’Empereur Grec l’accueille dans » son palais ; là il reçoit de ta part un cour. 3) rier qui lui raconte , et la prise d’An- 33 lioche et la honte de la Perse , qui toute 33 entière sembloit s’être armée pour la re- » prendre.
3) Il lui parle de toi , de les héros , il lui « parle de Renaud , lui dit, et la fuite gé- 3) néreuse de ce jeune Guerrier , et les ex- 33 ploits qui, parmi vous, ont signalé son 33 courage.
33 11 ajoute enfin , que déjà vous êtes aux 33 portes de Soîime , prêts à foudroyer ses 33 murailles : il l’invite à venir au moins par- 33 tager votre dernière victoire. Ce discours 33 embrase son jeune courage ; une heure
» lui paroît un siècle : il brille de combattre » les Sarrasins et de Lremper ses mains dans » leur sang.
» Il semble que votre valeur soit un re- » prochedesa lâcheté : dévoré parlahonle, il » résiste aux conseils, il est sourd à la prière. » Le seul danger qu’il craigne , c’est de ne » pas partager tes dangers et la gloire ; » il n’en connoît, il n’en conçoit point » d’autre.
» Lui-même il précipite son sort ; à peine , » dans l’ardeur qui le presse , il attend , pour » partir, les premiers rayons de l’aurore : » le chemin le plus court est celui qu’il » préfère. Il ne cherche à éviter, ni les pas- » sages difficiles, ni les contrées qu’habitent » nos cruels ennemis : nous suivons en aveuli glesle chef qui nous guide.
» Ici la faim nous assiège ; plus loin la » nature nous oppose des barrières : pari> tout il faut combattre ; mais nous triom- » phons de tous les obstacles. Nous immo- »lons, nous dispersons nos ennemis. Ras- » surés par nos victoires , enorgueillis par » nos succès, nous touchions enfin aux fron- » ticres de la Palestine.
» Là nos coureurs nous annoncent qu’ils » ont entendu le bruit des armes, qu’ils ont
» vu iîotler des enseignes , que tout leur fait » craindre l’approche d’une formidable ar- » mée. L’intrépide Suénon, toujours iné- » branlable dans ses desseins , ne change » ni de couleur , ni de Ion : d’un œil calme » et serein , il voit la parleur sur le front de » ses Guerriers.
» Compagnons , s’écrie-t-il , ce jour nous » donnera, ou la palme de la victoire , ou » la palme du martyre. J’espère la première , » je ne désire pas moins la seconde qui, » avec plus de mérite, nous promet encore » plus de gloire. Un jour ce camp sera un »temple consacré à notre mémoire, et les » races futures y viendront révérer nos tom- » beaux , ou contempler nos trophées.
» Il diL, et place des sentinelles, clistri— » bue les emplois et les travaux , et ordonne » que tous se couchent armés. Lui-même » ne quitte ni son casque , ni sa cuirasse. » Au milieu de la nuit , au moment où tout » repose dans le silence , tout-à-coup d’af- » freux hurlemens troublent les airs et font » trembler la terre.
» On crie aux armes ! Suénon le premier » vole à la tête du camp : l’audace étincelle » dans ses yeux, son visage est en feu. On » nous attaque ; un cordon épais nous serre
» et nous environne : une forêt de lances » et d’épées nous enveloppe ; une nuée de » flèches s’épanche sur nos têtes.
» Dans ce choc inégal, chacun de nous » a ving t ennemis à combattre : plusieurs » sont frappés , plusieurs expirent dans les » ténèbres par des coups inconnus. Mais le » nombre des morts , le nombre des blessés » est caché dans les ombres, et la nuit couvre » nos malheurs et nos exploits.
» Cependant Suénon se fait partout re- » connoître à la vigueur de son bras , à la pe- » santeur de ses coups : des ruisseaux de » sang coulent autour de lui ; des eada- » vres entassés lui font Un rempart : de quel- » que côté qu’il tourne ses pas, il porte la » terreur dans ses yeux et la mort dans sa » main.
«Nous combattons jusqu’à ce que l’au- » rore vienne éclairer le ciel de ses premiers » rayons : en dissipant les horreurs de la » nuit, sa clarté nous révèle les horreurs de » la mort. Ce jour, si désiré, ne présente » à nos yeux qu’un spectacle de terreur et » de pitié. Tout notre camp est jonché de » cadavres et couvert de nos débris.
» Nous étions deux mille ; à peine nous » restons cent. A la vue de tant de sang ré-
2 24 LA JÉRUSALEM DÉLIVBÉE,
» pandu , de tant de morts entassés , je ne sais » si le cœur du Héros se troubla , mais son » front n’en fut point altéré. Compagnons, » nous dit -il en élevant la voix, suivons » ces généreux Guerriers, marchons comme » eux au bonheur et à la gloire par la roule » que leur sang nous a tracée.
» Il dit, et souriant à la mort qui s’ap- » proche, il oppose au torrent débordé sur » lui une constance et un courage intrépide ; 3> il n’est point d’armure , fut-elle de l’acier , » du diamant le plus impénétrable , qui » puisse résister aux coups que frappe son » bras. Bientôt tout son corps n’est plus qu’une plaie.
» Cadavre indompté , ce n’est plus la vie, » c’est la valeur seule qui le soutient et l’a- » nime encore. Sans se ralentir, il rend coup » pour coup ; plus il est blessé, plus il de-
2) vient terrible. Enfin un Guerrier , à l’œil » farouche , au maintien formidable , fond » sur lui avec fureur ; et secondé d’une foule j) des siens , après un combat long et opi- » niâlre , il renverse le Héros.
» Il tombe ce Prince généreux , il tombe ,
3) et ne laisse après lui personne pour le 33 venger. O sang noblement répandu, ô 3) restes déplorables du meilleur des maîtres,
:> vous m’ètes témoins que je ne fus point » avare cle ma vie! Je bravai le fer, j’af- » frontai tous les dangers , et si le Ciel eût » marqué là le terme de mes jours , je mé- » ritai d’obtenir le trépas.
» Au milieu de tous mes compagnons » morts, seul, je tombai encore vivant, mais » sans sentiment et sans connoissance : un » noir bandeau s’épaissit sur mes yeux ; me » sens s’assoupirent : mes paupières se rou- » vrirent enfin ^il me sembla qu’il étoit nuit ; » à mes regards incertains s’offrit une lueur » foible et tremblante.
» Je n’avois pas encore la force de dislin- » guer les objets : j’étois en cet état qui est » entre la veille et le sommeil : mes yeux » s’ouvroient et se fermoient tour-à-tour ; » mes blessures qu’irriloient la fraîcheur de » la nuit, et l’bumidilé de la terre sur la- 33 quelle j’étois couché , m’avertissoient de 3> mon existence , par le sentiment cruel 3) de la douleur.
«Cependant cette clarté s’avance; j’en- )> tends un foible murmure qui s’approche 3) et s’arrête auprès de moi. Je soulève avec 33 peine ma débile paupière : je vois deux 33 hommes couverts d’une longue robe et un 3> (lambeau à la main. L’un d’eux me dit : O
» mon fils ! espère en Dieu dont le bras sou- » tient la vertu, et donl la grâce prévient » nos prières.
j) Il étend sa main pour me bénir , et d’un 3) air recueilli , prononce à demi-voix, des 33 mots que j’entendis peu , que je compris 33 encore moins. Lève-toi , ajouta-t-il; sou- 3) dain je me lève plein de force el d’allé- 33 gresse : je ne sens plus mes blessures : il 3> semble qu’une vigueur nouvelle circule 33 dans mes membres.
33 Interdit , je les regarde : mon âme éton- 33 née ne peut en croire mes yeux : Homme 33 de peu de foi , me dit le vieillard , tu doutes 33 encore? où s’égarent tes pensées? Ce ne 3> sont point des fantômes que lu vois, nous 33 sommes des serviteurs de Jésus -Christ : 33 pour le suivre , nous avons fui un monde 33 séducteur et ses vains attraits : ici loin des 33 humains, nous vivons dans un désert sau- 33 vage.
33 Ce Dieu qui règne sur l’Univers, el qui^ 33 pour opérer les plus grands miracles, ne 33 dédaigne pas les plus vils instrumens , ce 33 Dieu m’a choisi pour sauver tes jours : il 33 ne veut point qu’on laisse privé des hon- 33 neurs suprêmes, ce corps où habita une 33 si belle âme, et qui doit, immortel el
;< glorieux , se réunir un jour avec elle.
» Suénon aura un tombeau digne de sa » valeur : les races futures viendront. y offrir «leurs hommages el leurs vœux. Lève les » yeux vers le Ciel ; regarde cette étoile qui « brille comme le soleil : ses rayons vont » le conduire au lieu où repose le corps de « ton maître.
» Soudain de cet astre lumineux , ou plu- » tôt de ce soleil descend un rayon, qui, » semblable à une ligne d’or, se prolonge » jusque sur le corps du Héros : l’éclat de » sa lumière couvre ses blessures. Dans ces » lambeaux, sanglans, défigurés , je recon- 5» nois mon maître.
» Il n’étoit point couché le visage contre » terre, mais tourné vers le Ciel, où avoient » aspiré tous ses désirs : sa main droite fer- » mée pressoil encore son épée , et sem- » bloit prête à frapper. La gauche posée sur » sa poitrine , paroissoit implorer la clé- » menee céleste.
» De mes larmes, j’arrose ses blessures » et j’épanche une douleur que rien ne peut » affaiblir. Le vieillard lui ouvre la main » droite et prend son épée : Ce fer , me dit- » il, qui aujourd’hui a versé tant de sang » et qui en est encore tout trempé, est,
» comme tu sais , un ouvrage achevé ; il n’en » est point de plus parfait dans l'univers.
» Le Ciel ne veut pas qu’il reste inutile ,
» il faut que de la main d’un Héros il passe » dans une main aussi vaillante, maréplus 3) heureuse , qui le manie avec autant de )> force et d’adresse , mais qui le conserve » plus long-temps , et qui le fasse servir à 3) venger son premier maître.
» Soliman a immolé Suénon ; l’épée de 3) Suénon doit immoler Soliman. Prends- » la ; va sous les murs de Jérusalem, dans 3) le camp des Chrétiens : ne crains point 3) que de nouveaux obstacles arrêtent les 3) pas dans les pays que tu vas parcourir, 3) le bras qui le conduit, abaissera devant 3) toi les barrières qui pourroient fermer ton 3) passage.
3> Le Ciel veut que cette voix qu’il t’a 3) conservée publie la piété, la valeur et 3) l’audace de ton généreux maître : il veut 3) que son exemple donne à la religion de 3) nouveaux vengeurs , et qu’ après des siècles 3) écoulés , il enflamme encore les Héros 3) futurs.
3) Je dois te faire connoîlre celui qui hé* 3) rilera de cette épée : c’est le jeune Re- 3) naud, ce guerrier à qui tout cède la pabne
» de la valeur : tu la lui remettras, tu lui » diras que le Ciel et l’Univers n’attendent » que de lui seul la vengeance due à Sué- » non. Pendant que j’écoule en silence , un » nouveau miracle attire mes regards.
» Au lieu où repose le cadavre, je vois » tout-à-coup s’élever un superbe tom- » beau qui embrasse le corps du Héros et » se referme sur lui. Une main invisible y ». trace son nom , ses exploits et ses ver- » tus : je contemple et le monument et l’ins- » cription : mes yeux ne peuvent s’en dé- » tacher.
» Dans ce tombeau , dit le vieillard , le » corps de ton maître reposera auprès de » ses fidèles amis , pendant qu’heureuses ,
» au sein de la Divinité , leurs âmes s’eni- » vreronl d’un amour immortel. Tes pleurs » ont payé à leurs cendres le tribut qui leur » étoit dû ; il est temps que tu goûtes quel- » que repos. Ma retraite sera ton asile , jus- » qu’à ce que l’aurore vienne te réveiller » pour reprendre ton voyage.
» Il dit, et me conduit, tantôt par des » hauteurs , tantôt par des vallons : je me » trahie avec peine sur ses pas ; enfin , nous » arrivons à l’entrée d’une caverne creusée » dans un rocher sauvage : c’estlà que , Iran-
25o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,
» quille avec son disciple , il vit au milieu » des monstres des forêts ; armé de sa seule « innocence, il n’a besoin ni de cuirasse, ni » de bouclier pour se défendre.
» Il m’offre un champêtre repas : un lit » dur reçoit mes membres fatigués et ré- » pare mes forces ; mais , dès que l’aurore » allume ses premiers feux , les deux soli- » laires se lèvent; tous trois ensemble, nous » offrons à l’Eternel nos hommages et nos «prières. Le vieillard reçoit mes adieux , » et je marche où me guident ses conseils. »
lise tait à ces mots : « Généreux Guer- « rier , lui répond Bouillon , tu nous ap- » portes une cruelle el douloureuse nou- » velie ; elle a droû de troubler nos coeurs » et demande nos larmes. Un moment nous » a donc enlevé tant d’intrépides héros et » de fidèles amis ! Un coin ignoré de la -» terre possède leurs dépouilles ! et tel qu’un » éclair , ton Prince n’a brillé que pour » disparoître !
» Mais quoi! leur mort fait leur bonheur. » Des trésors , des conquêtes , ne valent pas » une chute si belle : jamais l’antique Capi- » tôle ne vit de si nobles lauriers. Assis au » haut de l’empyrée , dans le temple de la » gloire , une couronne immortelle est le
» prix de leurs travaux. Là , ils montrent » leurs blessures et triomphent de leur dé- » faite.
» Mais toi qui leur survis , toi qui , sur » ce théâtre d’éternels combats , dois es- » suyer encore les dangers et les fatigues , » jouis de leur triomphe , éclaircis ce iront » chargé d’ennuis et de douleurs. Tu de- » mandes le fds de Berthold ; il erre loin » de nous ; je te conseille d’attendre que » nous en ayons des nouvelles sûres , avant » que de te résoudre à l’aller chercher. »
Ces discours réveillent, dans tous les eœurs , la tendresse pour Renaud. « Ilélas, » se disoit-on , ce jeune héros erre au mi- » lieu des peuples infidèles ! » Il n’est personne qui ne raconte au Danois quelqu’une de ses grandes actions. On déploie, à ses yeux étonnés, le tissu merveilleux de sa vie.
Son souven ir avoi t attendri tous les cœurs : tout-à-coup arrive une troupe de Guerriers que l’appât du butin a conduite dans la plaine, et qui ramène des troupeaux qu’ils ont enlevés à l’ennemi. Ils rapportent les signes trop sensibles d’un funeste malheur: c’est l’armure de Renaud sanglante et déchirée. Aussitôt mille bruits différens , tous également incertains , circulent dans le
camp. Au nom de ce Guerrier , la foule éplorée , court , s’empresse , et demande à voir ses armes.
On les contemple , on reconnoît trop bien cette énorme cuirasse , ce casque étincelant , cet oiseau qui porte la foudre et dont les regards fixent le soleil : jadis on les voyoit toujours dans le chemin de l’honneur et de la gloire ; aujourd’hui , brisées, couvertes de sang , elles roulent dans la poussière , et ce spectacle l'ait naître dans tous les coeurs des sentimehs de colère et de pitié.
Pendant qu’on murmure, pendant que chacun donne à la mort du héros une cause différente , Bouillon appelle Aliprand , le chef des Guerriers qui ont rapporté cette armure. Aliprand a la valeur cî’un Chevalier, et la franchise d’un Soldat : « Dis- » moi où lu as pris ces armes : bonheur ou j) malheur , ne me cache rien.
« A deux journées du camp , répond le » Guerrier, vers les confins de Gaza , est un » vallon détourné que des coteaux ceignent » de toutes parts ; du sommet de ces co- » teaux descend un ruisseau qui serpente » sur un lit bordé de gazons et ombragé par » des arbres : jamais poste ne fut plus favo- » rable pour une embuscade.
«Nous allions chercher les troupeaux » qui paissent en ces lieux ; tout-à-coup » nous apercevons sur l’herbe des traces « de sang , et non loin de là , sur le bord du 3) ruisseau , le cadavre d’un Guerrier. A la » vue de ces armes que nous reconnois- » sons , malgré le sang et la poussière dont » elles sont souillées , nous nous ébranlons » tous : je m’approche du corps : je veux; » démêler les traits du visa°e , mais la tête » avoit été coupée.
« La main droite manquoit aussi : le tronc » étoit percé de plusieurs blessures reçues » par-derrière. Plus loin reposoit avec le j) casque , l’aigle aux ailes blanches et 3) éployées. Pendant que mes yeux cher- 3> client quelqu’un qui puisse nous donner 3> des lumières , un villageois se présente à 3) ma vue; mais dès qu’il nous aperçoit , il 3) recule et s’enfuit.
3) On le poursuit , on l’arrête , on l’in- 3> terroge : il répond que la veille il a vu 3) sortir de la forêt une troupe de Guerriers ; » qu’à leur aspect, il s’est caché ; que l’un 3> d’eux tenoit à la main une tête ensan- » glantée , que la chevelure étoit blonde, 3> et sembloil celle d’un adolescent.
3> Que ce même Guerrier a enveloppé 1. 20
» celle tête et l'a suspendue à la selle de son » cheval. Il ajoute qu’à l’habillement , il a » reconnu cette troupe pour être de notre » Nation. Je fais dépouiller le cadavre , je » l’arrose de mes larmes , j’ordonne qu’on » lui rende les honneurs suprêmes , et j’em- » porte l’armure avec moi.
» Mais si ce corps est en effet celui du » jeune héros , il mérite d’autres honneurs , » et un autre tombeau. » Après ce récit , Aliprand se retire. Godefroi , morne , pensif, soupire en secret ; mais son cœur rejette toujours cette funeste idée : il veut , à des signes plus certains , reconnoitre le cadavre et le coupable homicide.
Cependant la nuit se lève , et de ses ailes obscures enveloppe le ciel et sa vaste étendue : le sommeil , par ses douces illusions , vient calmer les esprits, et verser dans les cœurs l’oubli des soucis et des peines. Toi seul Argillan , percé des traits de la plus cruelle douleur, tu roules, dans ton sein agité , les pensées les plus funestes : ta paupière ne peut se fermer, et ton âme se refuse au repos.
Hardi dans ses discours, ardent , impétueux , Argillan naquit sur les rives du Tronto ; au milieu des guerres civiles , il se
nourrit de haines et de vengeances : bientôt exilé de sa patrie , il inonda de sang les vallons et les collines , et désola les lieux qui l’avoient vu naître. Enfin , la Guerre sainte l’appela dans l’Asie , et des exploits plus heureux signalèrent sa valeur.
Enfin , au retour de l’aurore , ses yeux se fermèrent ; mais ce ne fut point le sommeil qui lui versa ses doux pavots : ce fut la Discorde qui l’enivra de ses poisons. Plongé dans un état de stupeur , plus affreux que la mort , des illusions vinrent troubler ses sens ; et même en dormant il ne goûta point de repos. La cruelle furie s’offrit à lui sous les images les plus effrayantes , et troubla ses esprits.
Elle prend enfin la forme d’un Guerrier dont la tête a été coupée et la main droite séparée du bras : la main gauche soutient la tête sanglante , pâle et livide*. Le visage plein de la mort respire et parle en respirant : des paroles entrecoupées s’échappent avec le sang et les soupirs. « Fuis, Argillan...
» fuis des lieux souillés par le crime .
» fuis . un camp funeste et un chef
» impie !
» O mes chers amis , qui vous défendra » du cruel Godefroi , et de la perfidie dont
» j’ai clé la victime ? Le barbare, dévoré » parla baine et avide de forfaits , ne songe qu’aux moyens de vous perdre après moi, » Cependant, si ta main aspire encore à la » gloire, si tu comptes sur ta valeur, ne » fuis pas : non. Oue le sang du tyran soit » offert à ma cendre , et expie mon trépas.
» Mon ombre suivra les pas , irritera ta » colère et le donnera le fer qui doit l’im- » moler : j’armerai ton cœur et ton bras. » Elle dit, et dans son sein elle verse une fureur nouvelle. Le sommeil l’abandonne : étonné , Lors de lui-même , il roule des yeux gros de rage et de poison : il s’arme , et dans le transport qui l’agite , il rassemble les Italiens.
Il les rassemble dans le lieu même où sont suspendues les armes du généreux Renaud. Là sa bouche exhale en ces mots la fureur qui le dévore : « Ainsi donc » un peuple de barbares et de tyrans , » ennemi de la raison , infidèle à ses pro- » messes , qui ne peut se rassasier ni d’or , » ni de sang , appesantira sur nous un » sceptre de fer , et fera ployer nos têtes » sous le joug.
Les affronts que nous avons soufferts , » les cruautés que depuissepl ausnous avons
CIIÂNT HUITIÈME. 237
» éprouvées sous ce dur empire, pourroient » dans dix siècles encore allumer , au sein 33 de Rome et de l’Italie , la colère et la ven- 33 geance. Je ne vous parlerai point de la » Cilicie domptée par les armes et par la » valeur de Tancrède, usurpée depuis par » les Français , et devenue dans leurs mains » le prix de la perfidie.
» Je ne vous dirai point que qxiand les » circonstances exigent de l’audace , de la » bravoure , de la fermeté, c’est toujours » quelqu’un de nous qui va le premier, à » travers mille morts , porter le fer et la 3) flamme ; mais que quand au sein des loi— » sirs et delà paix , il faut partager les pal- 33 mes et le butin , on ne nous connoîtplus; 3) que les Français seuls s’approprient tout, 3> la gloire , les conquêtes , les trésors et les 3) triomphes.
3) Il fut un temps peut-être où de pa- 3) reilles injures pouvoient blesser nos cœurs » et notre fierté ; je n’en parle plus aujour- 3) d’hui , un crime affreux , une horrible 33 cruauté , ne permeL plus de les regarder 33 que comme de foibles offenses. Ils ont 33 immolé Renaud ; ils ont violé et les loix 33 divines et les loix de la naLure. Et le Ciel 33 ne lance pas sa foudre , et la terre n’ou-
» vre pas ses abîmes pour les engloutir !
» Ils ont immolé Renaud , le bouclier , le » défenseur de notre culte ! et ce héros n’est » point encore vengé ! Il n’est pas vengé ! » Que dis-je î ses restes sanglans et dé- » chirés sont encore étendus sur la pous- » sière et privés de sépulture ! Vous deman- » dez quel est le barbare qui a commis ce » forfait ? O mes amis ! qui pourroit le » méconnoître ? Eh ! qui de nous ignore » combien Godefroi et Baudouin sont ja- » loux de notre valeur....
» Mais pourquoi chercher des preuves?... » J’en atteste le Ciel, ce Ciel qui m’entend » et qui punit le parjure ; ce matin , au mo- » ment où le soleil vient éclairer le monde , » j’ai vu l’ombre errante de l’infortuné Re- » naud : quel cruel , quel affreux spectacle! » De combien de crimes ce premier crime » nous menace ! Oui je l’ai vu : ce n’étoit » point un songe ; il est encore présent à » mes yeux , je le retrouve partout.
» Que ferons-nous ? Faut-il qu’une main » encore toute dégouttante de ce sang in- » justement répandu, nous conduise et nous » guide ? Ou bien fuirons-nous , loin du » tyran , sur les bords que l’Euphrate ar- » rose ? Irons-nous y combattre un peuple
CHANT HUITIÈME. 2 3g
» efféminé qui, clans ses champs féconds , » voit fleurir tant de villes et de cités ? Ces » villes , cfes cités , seront à nous, et nous » n’en partagerons point la conquête avec » les Français.
« Parlons , et s’il le faul , que ce sangil- » lustre et innocent demeure sans ven- » geance : mais pourtant si celle valeur, » qui languit froide et glacée, étoil aussi » ardente qu’elle clevroit l’être , bientôt le » serpent odieux qui a dévoré la fleur et l’or- » nement de l’Italie, périroit sous nos coups, » et sa mort seroit l’exemple des tyrans.
« Je voudrois; oui, si vous aviez autant «d’audace que de force, je voudrois de » cette main enfoncer le supplice dans ce » cœur impie où habite la trahison. » Ainsi parla le fanatique Argillan : sa fureur entre dans toutes les âmes. Le forcené crie : aux armes! aux armes! Celle jeunesse guerrière répèle après lui : aux armes ! aux armes !
La Discorde'', au milieu d’eux , fait étinceler le fer dont sa main est armée , et verse dans les cœurs ses feux et ses poisons : le dépit , la fureur , la coupable soif du sang s’allument et s’accroissent à chaque instant : la contagion s’étend , et du quartier
des Italiens , gagne et infecte celui des Hel' vétiens , et de là se communique aux tentes des Anglais.
Ce fatal événement , cette perte d’un héros chéri, ne sont plus les seuls alimens de la révolte : d’antiques ressentimens la fomentent encore et la nourrissent ; les mécontenlemens assoupisse réveillenL : on appelle les Français des impies , des tyrans. La haine éclate en menaces et ne peut plus se contenir.
Ainsi sur un feu trop ardent, l’eau frémit , bouillonne, et s’élance enfin hors de l’airain qui la renferme. Le petit nombre de sages qu’éclaire la vérité, ne peut arrêler une fouleaveugle etimpétueuse. Tancrède , Camille , Guillaume , tous ceux qui avoient de l’autorité éloient loin du camp.
Tous ces peuples mêlés et confondus courent aux armes , l’air retentit de l’éclat séditieux de la trompette : cependant on court vers Bouillon , de toutes parts on lui crie de s’armer : Baudouin le premier se présente à lui et se range à son côté.
Le héros qui s’entend accuser tourne ses regards vers le Ciel , son asile et son appui : « O mon Dieu ' toi qui sais combien mes » mains eurent toujours horreur de verser
» le sang de mes frères, arrache, ô mon » Dieu!' le bandeau qui leur couvre les » yeux! Arrête leur fureur; que ce monde » aveugle connoisse mon innocence, comme » toi-même lu la connois! »
Il dit, et il sent un feu nouveau qui circule dans ses veines : l’espérance est dans son cœur , l’audace est sur son front. Environné des siens , il s’avance vers ces Guerriers qui croyenl venger Renaud ; il entend le bruit des armes : autour de lui Irémissent le murmure et les menaces , mais rien ne peut ralentir ses pas.
Sa cuirasse est sur son dos ; il s’est revêtu de ses plus pompeux habits ; ses mains sont désarmées , son visage est découvert et brille d’une céleste majesté. Il agite son sceptre d’or, et ne veut point d’autre arme pour calmer ces mouvemens séditieux, lise montre aux mutins ; il leur parle , et sa voix a plus de force et d’éclat que celle d’un mortel.
« Que veulent dire ces menaces insen- » sé^s , ce vain bruit que j’entends? Quelle » peut en êlre la cause ? Est-ce ainsi qu’on » me respecte ? Après tant d’épreuves , suis- » je encore méconnu? On soupçonne Gode. » froi, on l’accuse de perfidie, on applaudit »à son accusateur? Yous vous attendez
» peut-être à me voir m’humilier devant » vous , plaider ma cause et m’abaisser jus- » qu’à la prière ?
» Non : jamais l’Univers , qui est plein » de mon nom , ne me reprochera une si » honteuse foiblesse. Je ne veux de défen- » seurs que ce sceptre , que le souvenir » honorable de mes exploits et la vérité. » La justice l’ait place à la clémence ; lu ■ » peine ne .frappera point sur tous les cou- » pahles : je vous fais grâce en faveur de » Renaud.
» Qu’Argillan seul lave dans son sang » le crime commun , Argillan l'auteur de a tant de troubles, lui qui, sur les phis » foibles soupçons , vous a entraînés dans » son erreur. » Pendant qu’il parle , ses regards pleins de terreur et de majesté brillent comme des éclairs. Argillan , étonné , subjugué , tremble à son aspect et est atterré d’un coup d’œil.
Celte foule insolente , audacieuse , qui frémissoil de courroux et de rage , dont les mains s armoienl , avec tant de fureur, du 1er, des javelots, et des flammes que lui fournissoil la vengeance , docile maintenant , l’a tète baissée, la honte sur le front , la crainte dans le cœur , écoute en silence
Ses discours impérieux duhéros ; elle souffre qti’Argillan , au milieu de ces armes qui l’environnent de toute part , soit saisi et enchaîné.
Tel un lion qui , fier et superbe , rugissoit en secouant son horrible crinière , dès qu’il voit la main qui dompta sa farouche jeunesse , ploie sous le poids de la chaîne sa tète altière , tremble sous la menace , et oublie sa force et son orgueil.
On dit que dans ce moment , un Guerrier ailé, dont l’aspect étoit menaçant et terrible , couvroil le pieux Bouillon d’un céleste bouclier ; que dans scs mains étinceloilune épée encore dégouttante de sang. Sans doute c’étoil le sang de ces cités, de ces peuples , dont les crimes allumèrent enfin la tardive vengeance de l’Eternel.
Ainsi le tumulte s’apaise ; on dépose les ’ armes, et les haines s’éteignent. Godefroi retourne sous sa tente , tout plein du grand dessein qui l’occupe. Avant que le soleil ail , pour la troisième lois, éteint ses feux dans l’Océan , il veut donner l’assaut ; il examine ces instrumens horribles et funestes qui doivent ébranler les remparts, et porLer dans Solime la désolation et la mort.
A la vue de ce calme odieux , de ces rebelles soumis et désarmés, le monstre infernal , qui ne peut plus lutter contre les destins , ni changer l’ordre immuable des célestes décrets, s’envole furieux , et va verser ailleurs d'autres fléaux et d’autres poisons. Partout , à son aspect , le soleil pâlit , l’herbe languit , et meurt desséchée.
Il sait que la fatale adresse de ses compagnons a banni du camp des Chrétiens l’illustre fils de Berthold; que Tancrède , et les Guerriers les plus braves et les plus redoutés n’y sont plus. « Qu’altends-je en- » core , dit-il? Appelons Soliman, qu’il » apporte le fer eL la flamme : il vaincra , » sans peine , un camp surpris , aüoibli et » divisé. »
Il dit , et vole vers ces hordes errantes donL Soliman est devenu le chef, Soliman , le plus terrible des mortels révoltés contre le Ciel, Soliman, que la fable eût compté parmi ces géans qu’enfanta la terre pour escalader l’Olympe; iirégnoit sur les Turcss et Nicée fut le siège de son empire.
Ses Etats voisins de la Grèce , s’étendoient des rives du Sangar jusqu’aux bords du Méandre , pays fortunés qu’habitèrent jadis les Mysiens, les Phrygiens , les Lydiens, et les peuples de Pont et de Bithynie ; mais les efforts des Latins venoient de renverser son trône , et lui-même dans deux combats avoil vu expirer sa gloire.
En vain il avoit lutté contre la fortune ; chassé de son empire , il fui enfin réduit à chercher un asile en Égypte : il y fut accueilli par un Roi généreux et magnanime , qui , résolu de s’opposer aux conquêtes des Chrétiens, s’applaudit de pouvoir associer à ses desseins un héros aussi intrépide.
Mais avant que de faire éclater ses projets , il voulut que Soliman , chargé de ses trésors , allât acheter le secours des Arabes : pendant que lui-même il rassemble les peuples de l’Asie et de l’Afrique , Soliman va trouver les Barbares., et sans peine, il entraîne sur ses pas des brigands avides et mercenaires.
A leur tête, il ravage la Palestine, et coupe aux Chrétiens la communication avec la mer : le cœur loujours plein de sa vengeance et du souvenir de sa chute , il
2 46 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , reut, par de plus gTands coups, signaler sa fureur ; mais entre plusieurs partis , son esprit flotte irrésolu.
La Discordé se présente à sa vue ; elle a pris le masque d’un vieillard pâle et décharné ; son Iront est sillonné de rides ; sa lèvre supérieure est couverte d’une barbe épaisse ; son menton est rasé ; un turban se replie autour de sa Lele ; une longue robe lui descend jusqu’aux pieds ; un cimeterre pend à son côté ; l’arc est dans ses mains , et le carquois résonne sur ses épaules.
« Nous errons , lui dit-elle , dans des » plaines arides , sur des sables stériles et » déserts , où nous ne trouvons ni butin à » faire , ni lauriers à cueillir : cependant » Godefroi ébranle les murs de Solime ; » déjà ses remparts et 'ses tours s’ouvrent » et chancellent; bientôt, si nous tardons » encore , nous verrons les flammes dé- » vorep ses débris,
» Des chaumières embrasées , des bœufs , » des troupeaux enlevés , voilà donc les » nobles trophées de Soliman ; c’est donc » ainsi que tu reconquiers tes Etats , que » tu venges tes injures et tes pertes ? Rc- » prends ton courage et ton audace ;
» allons, àl’ombrede lanuil, accabler ^lans » ses retranchemens le lyran qui nous op- » prime : crois-en Ion vieil Araspe dont » Lu as éprouvé la fidélité sur le trône , et » dans ton exil.
» L’ennemi ne nous attend , ni ne nous » redoute; il méprise de lâches Arabes qui » ne savent ni s’armer , ni combattre. Il » ne croira jamais que des Barbares , ac- » coutumés à piller et à fuir, osent tenter » un si grand coup ; mais ces Barbares , » animés par ton courage , marcheront sans «crainte contre un camp sans défense et » enseveli dans le sommeil. « Elle dit , et verse dans son sein ses flammes et ses fureurs, et s’évanouit dans les airs.
Le Sultan lève ses mains au ciel et s’écrie , « O toi qui allumes dans mon âme tant de » colère et de rage , Divinité qui , pour moi : » as emprunté une figure humaine , je te «suis, je vole où lu m’appelles! j’y vole: » oui , j’entasserai dans la plaine des mon- » lagnes de cadavres ; je ferai couler des » fleuves de sang : combats avec moi , et, » invisible au sein des airs, dirigé mon bras » et mon épée. »
Il se tait, et soudain il rassemble ses barbares soldats ; il réchauffe leur lenteur du
248 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, feu qui le dévore ; il emLrase toulson camp qui déjà brûle de le suivre. La Discorde elle-même embouche la Irompelte el donne le signal : elle-même de sa main déploie le funeste étendard. Plus rapides que la renommée , ces hordes barbares volent el se précipitent.
Le monstre les accompagne , mais bien tôt il les laisse , et va prendre l'air et l'équipage d’un courrier. Au moment où la nuit, lutte avec le jour , et semble , avec lui, partager le monde , il entre dans Solime , passe au milieu d’une foule éplorée , annonce au Monarque la marche de Soliman , et lui dit ses projets , l’heure et le signal de l’attaque.
Mais déjà les ombres plus épaisses élendentsurla nature un voile lugubre chargé de funestes vapeurs. Au lieu des frimas de la nuit , une rosée tiède et sanglante humecte la terre : des monstres , des fantômes paroisseut dans les airs ; on entend frémir des larves et des spectres errans : le noir abîme vomit tous ses habilans et verse sur la terre toutes les ténèbres du Tartare.
Au milieu de cette profonde horreur , le fier Sultan s’avance vers les tentes des
CHANT NEUVIÈME. 24g
Chrétiens ; mais au moment où la nuit a parcouru la moitié de sa carrière, il s’arrête non loin du quartier où le Français goûte un tranquille repos. Là, il ordonne à ses soldats de réparer leurs forces , et bientôt, par ce discours audacieux , il les anime et les encourage.
« Yous voyez, leur dit-il, un camp a enrichi par mille brigandages , et bien » plus fameux, que redoutable : tel qu’une » mer avide , il a dévoré tous les trésors » de l’Asie ; le Ciel le livre à vos coups » et l’y livre sans péril : ces armes, ces » chevaux couverts d’or et de pourpre » vont être votre proie plutôt que leur dé- » fense.
« Ce n’est plus celte armée qui vainquit » la Perse , qui subjugua Nicée ; une guerre » si longue , si féconde en événemens , en a » moissonné la plus grande partie : et fût— a elle encore tout ce quelle étoil autrefois , » que peut-elle en ce moment , sans armes » et plongée dans le sommeil? Un instant 3) la fera passer des bras du sommeil dans » les bras de la mort.
» Allons ! marchons , Guerriers ! Je veux » moi-même le premier , sur leurs corps a expirans , vous frayer un chemin dans
2 5c LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
» leur camp. Que chaque épée apprenne de » la mienne à frapper; que tous appren- » ner.t de nioi à exercer la rage et la ven- » geance. Aujourd’hui tombera le trône du » Christ ; aujourd’hui l’Asie sera libre et » voire gloire immortelle. » Ainsi le Barbare les enflamme , et lui-même , eh silence , il s’avance à leur tête.
Cependant à une lueur incertaine qui commence à éclairer les ombres , il voit les sentinelles qui trompent son attenté et défendent le sage Bouillon contre ses surprises : à la vue de Soliman et des troupes qui le suivent , elles se replient , et par leurs cris éveillent une garde avancée , qui s’arme et s’apprête au combat
Les Bar: ares, sûrs d’être aperçus, font résonner leurs trompettes guerrières : d’horribles hurlemens frappent les airs : le bruit des armes se mêle au hennissement des chevaux, les collines et les vallons mugissent ; les abîmes répondent à leurs mugissèmens. La Discorde allume son infernal flambeau et donne le signal aux habilans de Solime.
Le Sultan se précipite et tombe sur les Chrétiens encore en désordre; les tempêtes s’élancent moins rapides du sein des prisons qui les renferment ; un torrent qui entraîne
CHANT NEUVIÈME. 25l
et les arbres el les cabanes , la foudre qui abat et consume les cités, le volcan qui remplit le monde d’horreur et d’épouvante, sont de foibles images de sa fureur.
J1 ne frappe pas un coup qui ne porte , qui ne blesse , qui ne tue ; cent bras sont levés sur lui , cent épées l’atteignent à la fois; son casque gémit, des étincelles en jaillissent, il ne sent rien, ou maître de la douleur , il méprise et brave toutes les blessures.
Seul il a mis celte première troupe en déroute ; des Ilots d’Arabes se précipitent sur ses pas ; les Chrétiens fuient, les vainqueurs , les vaincus, se mêlent, se confondent, el entrent ensemble dans les retranchemens : tout le camp est rempli de deuil , de ruines et d’horreur.
Sur le casque du Sultan s’allonge et se dresse un serpent horrible ; sa queue se recourbe en replis tortueux : trois dards s’élancent de sa gueule parmi des Ilots d’une livide écume; on croit enlendre ses silïlemens : et dans le feu du combat , il semble qu’il s’allume et vomit la flamme ella fumée.
C’est dans ce formidable appareil que se montre Solilnan plus formidable encore.
Tel dans la nuit des tempêtes , le navigateur
voit l'Océan à la lueur des éclairs. A son aspect, les uns fuient , tremblans , éperdus ; les autres , d’une main intrépide, saisissent leurs armes : la nuit à chaque instant augmente le trouble et multiplie les dangers en les cachant.
Latinus , un Italien , né sur les bords du Tibre , s’avance des premiers et signale son audace : les fatigues n’ont poinL épuisé ses forces , ni l'àge dompté son courage. Cinq fils à peine sortis de l’enfance combattent toujours à ses côtés : une pesanle armure charge leurs membres encore tendres et délicats.
Animés par l’exemple paternel, ils excitent au combat leur fer et leur colère : « Allons, leur dit-il, marchons contre un v impie qui s’enorgueillit de la fuite de » nos Guerriers. Que le spectacle sanglant » des malheureux qu’il égorge , n’arrête 3) point votre audace : Souvenez-vous , mes » fils , que des lauriers cueillis sans péril , j) ne méritent que du mépris. »
Telle une lionne farouche instruit ses lionceaux au carnage : leur crinière ne flotte point encore sur leur cou, l’àge n’a point encore développé leurs forces , ni formé ces armes meurtrières que leur donna
la nature : déjà elle leur apprend à chercher leur proie à travers les dangers , et à déchirer le chasseur qui vient tro.ubler leur asile et poursuivre des animaux plus timides.
Le vieillard suit sa troupe téméraire ; ils environnent, ils attaquent le Sultan: au même moment , une même impulsion dirige leurs six lances. Bientôt l’aîné , plus audacieux, abandonne la sienne, s’attache à Soliman , et de son épée , tenle de tuer son coursier.
Mais toujours immobile , l’Infidèle brave et leur fer et leurs efforts ; telle , au rivage des mers, une montagne battue par la tempête , se soutient par son propre poids , et défie le ciel et les flots conjurés : d’un coup , le Sultan fend la tête à celui qui veut percer son cheval.
Le sensible Aramanl tend la main à son frère expirant : inutile et fatale tendresse qui hâte sa perle à lui-même ! l’ennemi Irappe cette main , et les renverse l’un sur l’autre. Ils tombent tous deux, et confondent leur sang et leurs derniers soupirs.
Sabin, de loin , présente sa lance ; Soliman la brise, fond sur le jeune Guerrier, l’abat et le foule sous les pieds de son cheval. Son âme rompt avec effort les doux
i.l5 i LA JERUSALEM DELIVREE ,
liens qui la retiennent , et abandonne à regret la lumière des cieux el une vie qui lui promeUoit des jours longs et fortunés.
Pic et Lauréat vivoient encore : tous deux avaient * en même temps respiré le jour, tous deux avoient même air etmèmes traits, et leur ressemblance étoit souvent pour leurs parens , la source d'une douce erreur : mais Soliman met entre eux une cruelle différence: à l un il tranche la tête , il perce le sein à l’autre.
Le père , ah ! plutôt le malheureux qui ne l est plus . voit dans la mort de ses cinq fils , sa propre mort et celle d'une postérité qu; flaltoil sa vieillesse : en proie à la douleur qui le déchire , comment peut-il respirer ! comment peut-il combattre encore ! Peut-être il n’a pas vu les visages de ses fils couverts des ombres du trépas: peut-être il ne les a pas vus lui tendre les bras , et lui adresser leurs derniers regards.
La nuit , sous un voile favorable , lui cache du moi ns une partie de ses malheurs : mais la victoire n’csl plus rien pour lu: s’il ne péril lui-même. Prodigue de son sang, avide de celui de Soliman , on ne sait s’il desire plus , ou de donner la mort , ou de la recevoir.
IJ crie à son ennemi : « Barbare , tu » dédaignes donc mon âge et ma foiblesse ? » Tous mes efforts ne pourront donc attirer » sur moi ton courroux? » A ces mots, il porte au Sultan un coup terrible qui perce son armure , et lui l'ait, dans le flanc une plaie large et profonde : son sang coule à gros bouillons.
A ces cris , à cc coup , le cruel tourne contre lui sa fureur et son épée, perce sa cuirasse et lui plonge son 1er dans les entrailles : le malheureux Latinus sanglotte , expire, et son sang s’écoule alternativement par sa bouche et par sa blessure.
Tel sur l’Apennin un chêne sourcilleux qui brava long-temps les vents et les orages , déraciné, tout- à -coup par la tempête, entraîne dans sa chule les arbres voisins ; tel l’infortuné Guerrier s’attache en tombant aux ennemis qui l’environnent et les renverse avec lui : un Hérossi terrible ne devoit périr qu’entouré d’une foule de victimes.
Pendant que le Sultan nourrit de carnage sa haine affamée , les Arabes , animés par son exemple, poussent et immolent les Chrétiens : l’Anglais Henri, Holopherne le Bavarois, périssent sous (es coups, ô redoutable Dragut ! Ariadin perce et Gil-
2 56 LA JÉRÛSALEM DÉLIVRÉE, bert et Philippe, qui naquirent sur les bords du Rhin.
î)’un coup de massue , Albazar assomme Ernest ; Enguerrand tombe sous les efforts d’Algazel : mais qui pourroit compter la foule inconnue qui périt dans la mêlée ? Cependant Godefroi , réveillé par les premiers cris, s’est élancé de son lit ; déjà il est armé , déjà il a rassemblé un gros de Guerriers , déjà il s’avance à leur tête.
Au tumulte qui devient à chaque instant plus affreux , il a compris que les Arabes ont attaqué son camp : il savoit qu’ils ravageoient la plaine , mais il n’auroit jamais cru que de lâches brigands osassent l’attaquer.
Pendant qu’il marche , il entend crier de l’autre côté , aux armes ! aux armes ! D’affreux liurlemens retentissent dans les airs : c’est Clorinde qui guide les assiégés à une nouvelle attaque ; Arganl marche avec elle : Godefroi s’adresse à Guelfe qui commande après lui.
« Tu entends ces cris funestes qui vien- » nent du côté de la ville ; il faut que ta » valeur et ton habileté arrêtent ce premier » choc des ennemis : va, pars, défends nos » relranchemens ; emmène avec loi une
» partie de ces guerriers : moi je vais re- » pousser les Barbares qui nous attaquent. »
Il dit , et tous deux, par des chemins opposés , s’avancent secondés d’une égale fortune. Guelfe court aux assiégés et Bouillon aux Arabes , qui , mai 1res du champ de bataille , triomphent sans résistance : dans sa marche , ses forces s’accroissent ; enfin , puissant et formidable , il arrive aux lieux que Soliman remplit de sang et de carnage.
Tel l’Eridan , humble en sa naissance , descend des montagnes qui cachent sa source, et mouille à peine un lit étroit et resserré ; mais plus il s’éloigne , plus son orgueil s’accroît et ses eaux grossissent : enfin , il lève un front allier, franchit ses digues, répand dans la plaine ses flots victorieux , et luttant contre la mer Adriatique, ilsemble lui porler plutôt la guerre que le tribut de ses ondes.
Godefroi , à la vue des Chrétiens fugitifs , éperdus, accourt et les menace : « Quelle » frayeur vous emporte? où fuyez-vous?
» Du moins regardez qui vous poursuit ; » vous tremblez devant une troupe de vils » barbares , qui ne savent ni donner, ni » recevoir une blessure en face. Retournez
» sur vos pas ; un seul de vos regards le; » glacera d’effroi. »
A ces mois , il presse les flancs de son coursier, et se jette au milieu de l’incendie allumé par Soliman ; il vole à travers le sang et la poussière ; il brave les armes , les périls et la mort : sou épée, ses efforts , lui ouvrent les plus fortes barrières et rompent les rangs les plus serrés. A droite , à gauche , il renverse les armes , les guerriers , les cavaliers et les chevaux.
Il s’élance sur des Las confus de morts et de mourans : l’intrépide Sultan ne fuit point le combat qui s’apprête : lui-même il fond sur le pieux Bouillon , et lève le fer pour le frapper. Quels Guerriers , quels Héros, le sort a réunis des extrémités du monde pour combattre et se mesurer ensemble !
Le courage va lutter avec la fureur , et dans un cercle étroit se décidera le destin de toute l’Asie : quel œil pourroit suivre les mouvemens de leurs épées? Quelle langue pourvoit exprimer leurs efforts? Quel affreux combat ! Je passe sous silence mille exploits que la nuit couvrit de ses ombres, et qui eussent mérité d'avoir le Soleil et l’ Univers pour témoins.
CHANT NEUVIEME. 2 5g
Sous leur chef, les Chrétiens reprennent leur audace el s’avancent : le Sultan lui-mème est environné d'une foule des siens qui se pressent autour de lui : Latins , Infidèles, tous arrosent la terre de leur sang'; les vainqueurs, les vaincus, donnent et reçoivent la mort.
Tels les vents du nord et du midi , l’Un à l’autre opposés, avec des forces égales, se disputent l’empire de l’air et de l’Occan , les nues choquent les nues, les Ilots sont repoussés par les flots. Ainsi dans col affreux combat, aucun parti ne cède, aucun ne plie : boucliers contre boucliers , épées contre épées , casques contre casques , ils se pressent , ils se heurtent, ils s’égorgent.
Du côté de la ville on ne combat pas avec moins de fureur et de rage : des nuages d’esprits infernaux remplissent les campagnes de l’air , et soutiennent les Infidèles : il n’en est aucun qui songe à reculer, et les feux de 1’ enfer embrasent encore Argant tout brûlanl de ses propres feux.
Il a mis en fuite la garde avancée : d’un saut il a franchi les relranchemens , rempli les fossés de cadavres, et ouvert un sanglant et large chemin. Sa troupe le suit et porte le carnage dans les premières lentes.
260 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , Clorincle dédaigne le second rang et marche son égale.
Déjà les Chrétiens fuyoient , quand Guelfe accourt avec ses Guerriers ; il les~ rappelle , il les rallie , el soutient la fureur des Infidèles. Partout on combat , partout coulent des ruisseaux de sang. Cependant , du haut de l’empyrée , l’Etre suprême abaisse ses regards sur ce théâtre d’horreur.
Il étoit assis dans le sanctuaire impénétrable , d’où toujours juste , mais toujours bon , il donne des loix à l’univers , l’orne , l’embellit , et en dirige les aveugles mouvemens : sur un trône auguste , éternel , une seule lumière brille d’une triple clarté.
A ses pieds sont les humbles ministres de ses volontés : le Destin , la Nature , le Mouvement, le Temps, l’Espace, et cette Fortune , qui , sourde à nos vœux , dissipe, comme la poussière ou comme la fumée , notre vaine gloire , nos trésors et nos couronnes.
Les yeux les plus purs sont éblouis de la splendeur qui l’environne; autour de son trône sont d’innombrables Esprits , dans rm bonheur égal , tous inégalement heu-
reux ; le céleste séjour retentit de leurs concerts.
Dieu appelle Michel, qui brille couvert d’une armure de diamant : « Tu vois, lui » dit-il , comment cette troupe impie s’arme » contre mon peuple ; comment des abîmes » de la mort elle vient porter le trouble » dans l’univers ?
«Va, dis-lui qu’elle laisse les combats » aux Guerriers , qu’elle ne verse plus sa » rage et ses poisons dans le séjour des vi- « yans ; qu’elle renlre dans la nuit obscure » où ses crimes l’ont condamnée , qu’elle y » exerce , sur elle-même et sur les com- » pagnons de son supplice , sa fureur et » mes vengeances ; je le veux , je l’or- » donne. »
Il dit, le céleste Guerrier s’incline avec respect , et soudain il déploie ses ailes dorées : plus rapide que la pensée , il franchit la sphère de feu et ces globes lumineux, séjour immuable de la gloire eL de la félicité. Bientôt il a traversé les deux de cristal et ce cercle d’étoiles qu’emporte un mouvement contraire.
Il voit rouler à gauche Saturne cl Jupiter, et ces astres dont une main invisible dirige les mouvemens inégaux : de ces plai-
nés fortunées qu’embellit un jourélerneï , il descend dans les régions où grondent les tonnerres et les orages , où le monde , livré à de continuels combats , meurt sans cesse , et sans cesse renaît de ses propres ruines.
Le mouvement de ses ailes dissipe les ténèbres épaisses et les sombres horreurs • la nuit se dore de la lumière que réfléchit son visage. Tel le soleil , après l’orage , peint les nues des plus belles couleurs : telle on voit une étoile, du haut du firmament, tomber dans le §ein delà terre.
Il arrive enfin aux lieux d’nù là troupe infernale excite la fureur des Infidèles : il suspend son vol ail milieu des airs , et agitant sa redoutable lance : « Malheureux, » leur dit-il , qui , jusqu’au sein du mépris , » des supplices et de la misère la plus afÿfreuse, conservez encore votre orgueil, » vous devriez counoître les foudres que » lance un D ieu vendeur !
» Il est écrit dans le Ciel que les murs de » Sion s’abaisseront devant le signe re- » douté , et qu’elle ouvrira ses portes aux » Chrétiens. Pourquoi lutter encore contre » les destinées ? Pourquoi irriter encore le » céleste courroux ? Race maudite, rentrez » dans vos cachots , dans le séjour des sup-
» pîices et de la mort; au sein de vos noires » prisons , faites vos guerres et célébrez vos » triompîies!
» Exercez là vos fureurs; là, épuisez votre » rage sur les coupables ; que leurs cris , m que leurs gémissemens , que le bruit de » leurs fers et de leurs chaînes , soient vos » amusemens et vos concerts. » Il dit , et de sa fatale lance il presse et frappe les plus paresseux. Ils abandonnent , en gémissant , le séjour de la limai ère et la vue des étoiles.
Iis précipitent leur vol vers les enfers , et vont , sur leurs victimes, assouvir leur dépit et leur rage. Tels et moins nombreux encore, on voit, aux approches des frimas , des essaims d’oiseaux franchir les mers , et chercher des climats plus tempérés. Moins de feuilles tombent et couvrent la terre , quand l’automne et ses premiers froids ont tari dans ses canaux la sève qui les nourrit. Le Ciel, qu’avoit attristé leur aspect, redevient lout-à-coup plus pur et plus serein.
Argant n’est plus embrasé des feux de la Discorde ; il n’est plus agité de ses serpens : mais ni la fureur , ni l’audace , ne s’éteignent dans son cœur : il pousse son fer
2 64 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, sanglant dans les rangs les plus serrés; il moissonne les Guerriers les plus obscurs et les plus fameux; il abaL les têtes les plus viles et les plus altières.
Non loin de là . Clorinde fait un é°al
carnage ; elle plonge son épée dans le sein de Berenger et lui perce le cœur ; la poinle ressort sanglante entre les deux épaules. Elle alLeinl Albin au gosier et Gallus au visage.
Elle coupe la main droite à Garnier qui l'a blessée elle-même ; -cette main s’agite sur la poussière , et cherche en vain le bras dont elle a élé séparée. Tel un-serpent que le fer a divisé , fait , pour se réunir, d'inubles efforts. La Guerrière revient sur Achille et lui tranche la tête.
Elle roule sanglante sur la poussière , pendant que le corps, objet de terreur et de pitié, reste, encore attaché au coursier qui le porte. L'animal bbre du frein qui captivoil son ardeur , bondit , caracole , et se débarrasse enfin de son triste fardeau.
Tandis que l’infatigable Clorinde enfonce et renverse les Chrétiens , une autre Guerrière porte parmi les Sarrasins le carnage et l'effroi : c’est Gildippe : toutes deux dans le même sexe , montrent la même va-
CHANT neuvième. 1 65 leur et, la même audace ; mais il ne leur est pas donné de se mesurer ensemble, et le sort les réserve à des ennemis plus redoutables.
Elles s’élancent et se précipitent l’une contre l’aulre ; mais leurs efforts ne peuvent rompre la foule épaisse qui les sépare. Enfin le généreux Guelfe fond sur Clorinde , et d’un coup d’épée lui effleure le côté. Elle l’attaque à son tour et l’atteint entre les cÔLes.
Guelfe redouble ; mais Osmidele Paleslin se jette , par hasard , entre lui et l’amazone, reçoit un coup qui ne lui étoit pas destiné, et expire de sa blessure. Cependant autour du héros les Chrétiens se rassemblent et se pressent : Clorinde elle-même esL entourée des siens. On se confond , el le combat devient encore plus sanglant.
Déjà l’aurore vermeille mêle l’or de ses rayons à l’azur des cieux. Le farouche Argillan a brise sa chaîne ; il saisit , sans choix , les armes que lui offre le hasard , et vient par de nouveaux exploits expier son erreur.
Tel un coursier , nourri pour les combats, rompt les liens qui l’attachent et va se mêler avec les troupeaux , ou se baigner dans les ondes , ou bondir dans les prairies; i. 25
2G6 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , ses crins flottent sur son cou ; sa tête altière et superbe se baiance sur ses épaules ; son pied frappe la terre , le feu sort de ses naseaux brdlans , et ses hennissemens font retentir les airs.
Tel s’élance Argillan , le regard enflammé, l’air intrépide. Dans ses bonds vigoureux , il imprime à peine sur le sable la trace de ses pas ; enfin , il tombe au milieu des ennemis , et d’un ton altier , méprisant : « Vil rebut des humains, s’écrie-t-il, slu- » pides Arabes, d’où vous vient aujourd’hui » tant d’audace?
» Inhabiles à ceindre une cuirasse , à » manier un bouclier, vous ne savez ni vous » armer , ni vous défendre : timides bri- » gands, vos coups s’égarent dans les airs , » et vous ne cherchez votre salut que dans » la fuite! Vos obscures prouesses ne sont » connues que de la nuit , dont les om- » bres secondent votre îâcheié : mais elle » fuit , quel sera votre asile ? Le jour » veut des armes , de l’audace et de la « valeur. »
Il parle encore , et déjà il a frappé Algazel au gosier : des mots inai'ticulés expirent sur ses lèvres ; une soudaine horreur ferme sa paupière : la glace de la mort pénètre dans ses veines : il tombe , et plein de
rage , mord celle odieuse poussière tpi va recevoir son dernier soupir.
Argillan immole Saladin , Agricalte , Muléassem ; d’un seul coup , il coupe Aîdiazil en deux ; il plonge son fer dans le sein d’Ariadin , le renverse et l’insulte encore. L’Infidèle lève ses yeux appesantis , et d’une voix mourante , il répond à ses outrages :
« Qui que tu sois , ô cruel vainqueur , la » ne triompheras pas long-temps de ma » mort ! Un même destin t’attend , et bien- » tôt un bras plus redoutable t’étendra toi- » même sur cetLe poussière. — Le Ciel déci- 3> dera de mon sort , réplique Argillan avec » un sourire amer : loi , meurs , et sers de » pâture aux chiens et aux vautours. » A ces mots, il le foule aux pieds , et en arrachant son fer , lui arrache la vie.
Dans la foule des Guerriers est un Page du Sultan : les roses de l’enfance brillent encore sur son teint ; la sueur qui mouille son visage a l’éclat des perles et de la rosée : la poussière couvre ses cheveux flotlans et les embellit ; la fierté dont il arme son front lui donne des «races nouvelles.
La neige qui vient de tomber sur l’Apennin n’est pas plus blanche que son coursier ; dans ses sauts, dans ses bonds, il est
■plus rapide que l'éclair, plus léger que la flamme : le jeune Guerrier est armé d’une zagaie ; un sabre recourbé pend à son côté ; le fourreau qui le couvre est tissu d’or et de pourpre ; ouvrage superbe où brille tout le luxe et tout l’art de l’Asie.
Avide d’une gloire dont les premières douceurs flattent son jeune courage, il est partout, il porte partout le désordre et le trouble. Argillan qui l’observe , perce son coursier d’un coup imprévu , et le saisit luimême au moment où il se relève.
En vain l’infortuné Lesbin implore sa pitié ; d’unemain inexorable, le cruel dirige le fer à son visage : le fer semble devenir sensible , et plus humain que son maître , s’égare et se détourne ; le barbare redouble , et la pointe trop fidèle à sa rage déchire ses traits, l’orgueil de la nature.
A l’aspect du danger qui menaçoit son favori, Soliman a pressé les flancs de son coursier : il a immolé , renversé , tout ce qui s’oppbsoil à son passage : il arrive trop tard pour le secourir , il arrive pour le venger : il voit , hélas ! il voit son cher Lesbiu étendu sur la poussière , tel qu un lis que le 1er a moissonné.
Il voit ses veux, languissans prêts à sc fermer , sa tète penchée sur son cou, et la
CHANT NEUVIÈME. 269 pâleur de la mort qui rend encore sa beauté plus touchante. Son cœur , tout marbre qu’il est, s’amollit à celte vue, et malgré son courroux , des larmes coulent de ses yeux. Tu pleures , Soliman , tu pleures , loi qui , d’un œil sec , as vu tomber ton trône et périr Ion empire !
Mais le 1er de l’ennemi fume encore d’un sang qui lui fut si cher ; à cel aspect, la sensibilité fuit, la colère se rallume et s’enflamme ; il fond sur Argillan , et du même coup il fend son bouclier , son casque et sa tête.
Furieux encore , il se précipite sur ce cadavre sanglant, le perce et le déchire. Tel un chien dans sa rage mord la pierre qui l’a frappé. Vain remède à sa douleur! Argillan n’est plus qu’une terre insensible. CependantBouillon ne se consume point en d’inutiles efforts.
Mille Turcs combattent ensemble couverts de cuirasses , de casques et de boucliers , une audace indomptée anime leurs corps infatigables ; nourris dans les dangers , iis furent les appuis du trône de Soliman : toujours fidèles , ils l’ont suivi dans ses revers et dans son exil.
Leurs rangs serrés soutiennent tous les «/forts et toute la valeur des Chrétiens ;
2 r O LA JÉRUSALEM DÉLITÉE , Godefroi fond sur eux , alleint le fier Coreut au visage et Rostin au flanc , tranche la tête à Selirn , et coupe à Rossen l’un et l'autre hras. Une foule d’autres victimes tombent sous ses coups expirans ou blessés.
Il frappe , il se défend tour-à-tour : la fortune balance encore l’espoir et la crainte des Infidèles. Mais lout-à-coup s’avance un nuage de poussière qui porte dans ses flancs les foudres de la guerre : toul-à-coup des éclairs inattendus s’échappent de son sein et vont étonner les Sarrasins.
Cinquante Guerriers paroissenl, et une Croix triomphante brille dans leurs drapeaux. Non, quand j’aurois cent bouches , cent langues , une poitrine de fer , une voix infatigable , jamais je ne pourrois compter tous ceux qui tombèrent sous les coups de ce redoutable escadron. Le lâche Arabe périt sans se défendre : le Turc indompté résiste et expire en combattant.
Partout règne l’horreur , la cruauté , le deuil et l'épouvante : partout la mort triomphe et s’offre sous mille formes diverses : le sang ruisselle et la plaine en est inondée. Cependant Aladin s’étoil placé sur une hauteur pour jouir du succès dont il avoit flatté ses vœux. Il conlemploil le champ de bataille et cette scène de carnage.
CHANT NEUVIÈME. 2y I
Mais dès qu’il voil plier les Arabes, aussitôt il fait sonner la retraite. Il presse , il supplie Argant el Clorinde de renlrer dans Solime : le couple intrépide , ivre de sang-, aveuglé par la rage , se refuse à ses ordres. Ils cèdent enfin et tentent au moins de rallier leurs troupes éperdues , et de ralentir leur fuite.
Mais plus puissantes qu’eux sur de vils soldats , la frayeur et la lâclielé les entraînent et les précipitent: l’un jette son bouclier , l’autre son épée ; le fer n’est plus pour eux qu’un fardeau et non une défense. Entre la ville et le camp se prolonge uxa vallon , qui s’élève à l’occident et s’abaisse au midi : ils y courent ; un tourbillon de poussière les couvre el roule vers les remparts.
Pendant qu’ils descendent , les Chrétiens les poursuivent, les renversent et les accablent ; mais bientôt ils montent sous les regards de leur Souverain prêt à les soutenir. Alors Guelfe s’arrête et craint d’exposer ses Guerriers à une perte inévitable. Aladin lui-même fait renlrer les siens dans Solime , confus el plein des plus sinistres p ressent iinens.
Cependant le Sultan a fait tout ce que peut le bras d’un mortel. Scs forces sont
épuisées; le sang , la sueur , coulenl de tous côtés; ses flancs palpitent , son lialeine s’échappe avec effort de ses poumons pressés; son bras plie sous le poids de son bouclier : sa main affoiblie n’imprime plus à son épée que des mouvemens lents et tardifs : l'épée ne coupe plus el le tranchant s’arrête émoussé.
Dans la langueur qui l’accable , ce héros hésite et balance incertain : Doit-il mourir ? Doit-il de sa propre main ôter à l’ennemi la gloire de trancher sa destinée ? Doit-il survivre à la perte des siens et sauver ses tristes jours? «Enfin, le destin l’emporte, » dit-il , et ma fuite sera le trophée de sa » victoire.
» Oue les regards de l’ennemi voient fuir » Soliman, qu’il insulte encore à ma nou- » velle disgrâce , à mon nouvel exil , pourvu » qu’une seconde fois mes armes reviennent » troubler sa paix et ébranler son trône mal » assuré ! Je ne cède point ; non , ma haine » sera immortelle comme le souvenir des » affronts qu’il m’a faits ; et du sein même » du tombeau , je renaîtrai plus terrible » pour le punir et me venger. »