‹ Vol 1Chapitre 12 sur 13 · DÉLIVRÉE · texte numérisé non relu

DÉLIVRÉE

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Je chante les pieux combats, et le guerrier quidélivra le tombeau de Jésus Christ. De nombreux exploits signalèrent sa prudence et sa valeur: des travaux nombreux éprouvèrent sa patience dans cette glorieuse conquête. En vain l’Enfer se souleva contre lui : en vain s’armèrent contre lui les peuples réunis de l’Asie et de l’Afrique; le Ciel protégea ses efforts, et il ramena sous les saints étendards ses compagnons errans.

O Muse! 6 loi qui ne ceins point ta tête d’un périssable laurier cueilli sur l'Hélicon; i. 1

loi qui habiles clans l’Olympe, au milieu des célestes chœurs ; loi dont le front est couronné d’étoiles immortelles ! ô Muse , allume dans mon sein une ardeur divine , enflamme mes chants ; pardonne , si j’orne la vérité de fleurs , et si je répands , sur mes vers, d’autres charmes encore que les tiens !

Tu sais que l’homme court s’enivrer des mensonges du Parnasse ; tu sais que la vérité , parée des grâces de la poésie , entraîne et subjugue les cœurs les plus rebelles. Ainsi nous présentons à un enfant malade les bords d’un vase abreuvés d’une douce liqueur : heureusement trompé , il boit des sucs amers , et doit la vie à son erreur.

O magnanime Alphonse , ô mon asile et mon port ! toi qui sauvas des injures de la fortune et des écueils d’une mer en furie , ma barque errante et à demi-brisée , daigne sourire à des vers qu’au milieu de mon naufrage je fis vœu de te consacrer. Peutêtre un jour viendra, que ma muse, qui présage tes destins , osera chanter tes exploits; et en les chantant, elle ne fera que répéter ceux qu’elle va décrire.

) Oui , si jamais les Chrétiens sont réunis

par les nœuds de la paix; si jamais ils s’arment pour arracher une seconde fois au fier Musulman la glorieuse proie que ravit son injustice : oui , ce sera toi qui commanderas leurs armées ou guideras leurs pavillons. Emule de Godefroi , daigne écouter mes chants , et prépare-toi aux combats.

Déjà le soleil avoit cinq fois parcouru son oblique carrière , depuis que l’ardeur d’un saint zèle avoit entraîné les Chrétiens dans l’Orient. Nicée avoit cédé à leur audace : la puissante Antioche surprise par leur adresse , avoit été défendue par leur valeur contre toutes les forces de la Perse. Maîtres de Tortose , l’hiver suspendoit leurs efforts , et ils attendoient le retour du printemps.

Déjà cette saison qui enchaîne l’activité des guerriers touchoit à sa fin , quand du haut de son trône , de ce trône qui s’élève autant au-dessus de la sphère étoilée , que les éloiles s’élèvent au-dessus des enfers , l’Eternel abaissa ses yeux sur la terre ; en un seul instant , un seul de ses regards embrasse l’Univers et tous les êtres qu’il renferme.

Tout est présent à sa vue ; mais sur-tout

elle se fixe sur la Syrie et sur les princes Chrétiens. De ce coup-d’œil qui pénètre les coeurs et qui en éclaire les replis les plus tortueux , il voit Godefroi enflammé du zèle le plus pur. Ce guerrier plein de foi , brûle d’affranchir Solime du joug' de l’impie. La gloire , les empires , les richesses , tout est vil à ses yeux.

L’ambitieux Baudouin n’aspire qu’aux grandeurs humaines dont il est occupé tout entier. Tancrède, en proie à un amour funeste qui l’agite et le dévore , dédaigne la vie. Boëmond jette dans Antioche les fondemens de son nouvel empire , établit des loix , crée les arts , et donne à ses sujets un culte pur et des vertus.

Profondément absorbé dans ces grands desseins , il ne paroît plus connoître d'autre gloire, ni d’autres exploits. L’àme impétueuse de Renaud appelle la guerre , et s’indigne contre le repos. Ce ne sont point des trésors , ce n’est point un empire qui flatte ses vœux ; il ne brûle que pour l’honneur ; mais il brûle d’une ardeur immodérée. Son oreille attentive s’enivre des récits de Guelfe son oncle , et son cœur s’enflamme à l’éclat des exploits qu’il lui raconte.

Ap rès avoir sondé l’âme de ces guerre i-a et des autres princes Chrétiens , le roi du monde appelle Gabriel , qui tient le second rang parmi les ministres de ses volontés. Gabriel , interprète fidèle entre Dieu et les justes, messager toujours agréable , porte sur la terre les décrets du Ciel, et reporte au Ciel les vœux et les prières des mortels. , « Va trouver Gd^lefroi. Dis-lui de ma » part : Pourquoi f te inaction ? Pourquoi » Solime opprir d attend-elle encore ses » libérateurs £pil assemble les chefs, a qu’il hâte leu. .* .iteur. Ii sera leur géné- » ral et leur guide. Je le choisis , et ils le » choisiront ; ici^ourd’hui ses égaux etbien- » tôt les exécuteurs de ses ordres. »

Dieu dit, et le iid' le Gabriel a déjà revêtu d’une forme aérienne son invisible substance. Il < pris une figure humaine , mais une majes.é céleste brille dans ses regards. Il est dans cet âge qui sépare la jeunesse de l’enfance. Des rayons éclatans ornent sa blonde chevelure.

Des ailes agiles , infatigables , sont attachées à ses épaules. Elles sont blanches et les extrémités en sont d’or. A l’aide de ces ailes , il fend les vents et les nues ; il plane sur la terre et sur les mers. 'È éjà il a îran-

clti ]es célestes barrières et les limites cia monde. Ses ailes balancées arrêtent un moment son vol au-dessus du Liban.

Enfin , il se précipite vers les plaines de Tortose. Le soleil enlr’ouvroit les portes de l’Orient ; plus de la moitié de son disque paroissoit encore plongé dans les eaux : déjà Godefroi offroit à Dieu son hommage accoutumé, lorsque s’avançant à l’égal du soleil , mais plus brillant que lui, l’ange se présente à sa vue. .

« Goclelroi , voici la^Hîson des- comx> bals ; pourquoi diffères-tu d’affranchir « Solime ? Assemble les chefs de l’armée , » gourmande leur paresse ; Dieu t’a choisi » pour les commander; ils t’obéiront d’eux- 3> mêmes. C’est Dieu qui m’envoie ; c’esl sa y> volonté que je te révèle. Quelle confiance 3> il doit t’inspirer ! quel zèle doit enflani- 3) mer ton âme et se communiquer à ton 3> armée ! » Il dit et il est déjà dans le Ciel. A ce discours, à cet éclat, Godefroi, les yeux éblouis , reste interdit et étonné.

Mais enfin , sorti de son trouble , il songe et aux ordres qu'il a reçus et au Dieu qui les lui donne , et au ministre qui les lui annonce. Son zèle se ranime encore : il brûle de terminer xiïte entreprise dont il est de-

venu le chef. Ce n’esl point l’orgueil d’an vain titre qui enfle son courage ; mais sa volonté s’allume dans la volonté du Ciel, comme l’étincelle dans un grand feu.

Il invite ses compagnons épars à se rassembler : les lettres , les courriers volent de tous côtés. Toujours au conseil il unit la prière. Tout ce qui peut ébranler , émouvoir une âme généreuse , tout ce qui peut réveiller la valeur assoupie , il le trouve dans son âme : et les ressorts puissans qu’il emploie , entraient et séduisent tous les coeurs.

Les chefs accourent ; les autres les suivent. Boëmond seul reste dans ses Etats. Une partie est dans les murs de Tortose , d’autres campent dans les plaines qui l’environnent. Enfin au jour marqué , tous les guerriers se réunissent et forment un con- . seil auguste et solennel. Godefroi est au milieu d’eux ; la majesté brille sur son front , une noble éloquence éclate dans ses discours.

« Guerriers armés pour venger la que- « relie du Ciel, vous qu’un Dieu choisit » pour relever son culte et ses autels ; vous » que guida son bras au milieu des armes ,

» à travers les dangers de la terre et les

» écueils de la mer ; vous qui avez soumis » à sa loi lant de provinces rebelles ; vous » qui , parmi les nations vaincues et domp- » tées , avez déployé ses enseignes viclo- » rieuses et fait triompher son nom !

» Ce n’est point sans doute l’amour d’une » vaine renommée qui nous a fait aban- » donner nos femmes, nos enfans, notre » patrie : ce n’est point pour commander à » des peuples barbares que nous avons » bravé une mer infidèle et les hasards » d’une guerre lointain? ; une gloire si » commune , de si viles conquêtes , ne » sont point le prix du sang que nous avons -■» versé.

» Arborer nos étendards sur les murs de » la Cité sainte , arracher des Chrétiens au » joug d'une servitude qui les avilit et les » accai de , fonder dans la Palestine un nou- » veau Royaume , donner à la piété un asile » assuré , rompre la barrière qui fermoit à » ses hommages et à ses vœux l’accès du » saint tombeau , tels furent les objets de » notre illustre entreprise.

»Nous avons affronté mille dangers, » nous avons soutenu les travaux les plus » rigoureux , mais nous aurons peu fait » pour notre gloire et rien encore pour nos

» desseins , si l'effort de nos armes s’arrête » ici ou se dirige sur d’autres lieux.

» Que nous sert d’avoir entraîné toute «l’Europe au fond de l’Asie , d’avoir porLé » la flamme dans ces vastes contrées , si tant » de mouvemens finissent par bouleverser » des empires, etn’en élèvent point d’autres?

» Il n’élève point des empires , celui qui » veut les poser sur de terrestres fonde- » mens. Entouré d’étrangers , d’infidèles , » de païens , au milieu de Grecs jaloux et » perfides , loin des secours de l’Occident , » il verra s’écrouler son fragile édifice ; et » accablé sous ses ruines et ses débris , il » n’aura fait que creuser son tombeau.

» Les Turcs vaincus , les Persans dé- » faits , Antioche soumise ; noms fameux , » nobles et brillans exploits ! mais ces ex- » ploits ne sont pas les nôtres. Ils furent un » bienfait du Ciel et l’œuvre de sa puis- » sance. Si ses grâces ne sont dans nos mains » que des instrumens de révolte , si nous ue » nous en servons que pour combattre ses » desseins, je crains qu’il ne les retire , et » que le bruyant éclat de nos victoires ne » devienne la fable des nations.

» Loin , ali ! loin de nous un si coupable » usage de la faveur céleste ! Marchons d’un-

» pas toujours égal , et couronnons par une » illustre fin la srrandeur de notre entre-

» prise. Les passages sont libres , les che- » mins sont ouverts ; la saison seconde nos » projets : courons , volons vers ces murs » où le Ciel a jnarqué le terme de nos ex- » ploits. Qui nous arrête encore !

» Oui , Princes , je vous l’annonce , et » mes présages sont infaillibles : j’en atteste » l’univers, j’en atteste les siècles à venir, »j’en atteste les célestes puissances qui » m’entendent ; oui , les temps sonL arrivés, » et tout est mûr pour le succès de nos ar- » mes. Si nous lardons encore , le moment «nous échappe, et bientôt notre victoire «s’évanouil. Je vois déjà l’Egypte voler au » secours de la Palestine et triompher de » nos lenteurs. »

Il dit : à son discours succède un doux jnurmure. Après lui Pierre se lève ; simple solitaire, Pierre étoit assis au milieu des Princes, el de ses conseils, ilservoit une entreprise dont il fut le premier moteur. « Ce que Godefroi vous invite à faire , jnoi « je vous le conseille. Il n’y a plus à balan- » cer. La vérité vous a été démontrée , vous » la sentez , vous en êtes convaincus , je n’ai » qu’un mot à vous ajouter.

» Quand je me rappelle ces discordes » malheureuses , sources de tant d’affronts » que vous avez reçus , ces divisions qui ont » arrêté ou suspendu vos succès , ceslen- » leurs éternelles, j’en trouve l’origine dans » le funeste et trop long partage d’une auto- » rilé qu’anéantit l’équilibre des opinions.

» Tl faut un maître unique dont la sagesse » distribue les récompenses et les peines; » où le pouvoir est divisé , là le gouver- » nement flotte incertain , sans principes et » sans règles. Ah ! réunissez en un seul » corps des membres qui ne tendent qu’à se » rapprocher. Mettez dans la main d’un » chef des ressorts qui conduisent et un » frein qui arrête : armé du sceptre et du » pouvoir, qu’il ait et les droits et la ma- » jeslé d’un souverain. »

Ainsi parla le vieillard. O Dieu , ton souffle pénètre toutes les pensées , et embrase tous les cœurs : c’est toi qui inspiras le solitaire : c’est Loi qui imprimas ses paroles dansl’àme de tous les chefs ; luélouffas en euxle sentiment de l’indépendance et cet orgueil si naturel de commander aux autres. Guillaume et Guelfe , les premiers , donnent à Godefroi le litre de Général, auquel ils avoient le plus de droits de prétendre.

Tous les autres applaudissent. Qu’il soit , disent-ils , l’âme de nos entreprises , qu’il nous commande ; qu’il impose des loix aux vaincus; qu’arbitre de tout , il donne ou la guerre ou la paix. Que ses égaux obéissent à ses ordres , et ne soient plus que les ministres de ses volontés. Aussitôt la renommée vole , et porte partout la nouvelle de cet illustre choix.

Godefroi se montre aux soldats ; il paroit à tous digne du haut rang où le Ciel l’a placé. D’un iront serein , d’un regard tranquille et modeste , il reçoit leurs hommages, il entend leurs applaudissemens , il répond aux témoignages de leur amour et aux protestations de leur obéissance : ensuite il ordonne que, le lendemain, tous dans une vaste plaine se rassemblent en ordre de bataille.

Le soleil plus serein et plus lumineux reparoil à l'Orient : aux premiers rayons du jour qu’il ramène, les drapeaux flottent dans les airs , et tous les guerriers s’avancent couverts de leurs armes les plus brillantes. lisse rangent dans une vaste prairie. Bouillon paroît : infanterie , cavalerie , tout défile sous ses yeux attentifs à lesvlistinguer.

CHANT PREMIER. l5

O toi qui dissipes la nuit des ans et de l’oubli , toi qui conserves dans un dépôt fidèle les événemens passés, Mémoire, redismoi les noms des guerriers et le nombre de leurs soldats ! Que leur antique renommée , perdue dans le silence , obscurcie par les années , revive et reprenne dans mes vers son premier éclat. Donne à ma langue des sons quêtons les siècles entendent, et qui retentissent encore au-delà des temps.

Les premiers qui s’avancent sont les Français , troupe d’élite formée dans l’Ile de France , dans ce pays riche et fertile que quatre fleuves arrosent : Hugue , le frère de leur roi, les avoit commandés, mais Hugue n’étoit plus , et les fleurs de lis flottoienl alors sous les ordres de Clotaire. Ce guerrier porte le nom des rois : sa valeur et ses exploits le rendent digne de ce rang.

Ils sont au nombre de mille cavaliers : mille autres les suivenL; ils ont même discipline , même caractère, mêmes armes et mêmes traits : la Neustrie leur donna naissance. Robert est leur souverain et leur chef. Après eux déploicnl leurs enseignes Guillaume et Adémar , tous deux princes , et pasteurs des peuples tous deux.

L’un et l’autre étoient sortis de l’ombre

l4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, des autels ; un casque presse leur longue chevelure , et leurs mains consacrées à un ministère de paix , manient des armes cruelles. Sous le premier marchent quatre cents guerriers qu’Orange a nourris : le second en commande quatre cents autres, non moins courageux , auxquels la ville du Puy donna le jour.

Baudouin paroit après eux, et conduit douze cents Boulonnois : une partie avoit suivi ses drapeaux : Godefroi , son frère , lui a confié les autres , depuis qu’il commande à tous les chefs. Un héros intrépide à la guerre et prudent au conseil , le comte de Chartres , guide après lui quatre cents guerriers.

Guelfe marche sur ses pas ; Guelfe que son mérite élève à la hauteur de sa fortune : Italien d’origine , il compte dans la maison cl’Est une longue suite d’aïeux : mais l’Allemagne lui donna un surnom et des Etats , et il soutient la gloire des Guelfes qui l’ont adopté. La Carinthie reconnoîl ses loix , et il commande aux régions que les Rhétiens et les Suèves occupèrent jadis entre le Danube et le Rhin.

Cet héritage de sa mère fut agrandi par ses conquêtes. Ses soldats vont affronter la

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mort par ses ordres : avides de périls , ils aiment , dans la paix , les festins et les jeux , et ils tempèrent par une douce chaleur le froid de leurs climats. Cinq mille avoient suivi sa fortune ; mais le fer du Perse en a déjà moissonné plus des deux tiers.

Paroît ensuite l’élite de ce peuple que pressent de tous côtés , la France , l’Allemagne et la mer , et dont les fertiles sillons et les pâturages sont arrosés , et souvent inondés par la Meuse et par le Rhin. Une blonde chevelure ajoute encore à la blancheur de leur teint. Parmi eux sont des insulaires accoutumés à braver l’Océan qui les environne ; ils l’arrêtent par des digues profondes : mais souvent l’Océan brise ces barrières et engloutit, à-la-fois, leurs, vaisseaux, leurs trésors et leurs cités.

Ils composent ensemble mille guerriers , et marchent tous sous les ordres d’un autre Robert. Après eux vient l’escadron plus nombreux des Anglais. Guillaume , le second fils de leur roi , les commande. Les Anglais excellent à lancer des traits. Avec eux est un peuple plus voisin du Pôle ; sauvages habitans des forêts , leur patrie est l’Irlande, qui Louche aux dernières limites du monde.

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Tancrède vient ensuite : Tancrède, le plus brave, le plus généreux, le plus intrépide , le plus beau de tous ces guerriers , si Renaud n’étoit pas avec eux. Une ombre légère se mêle à tant d’éclat; c’est un funeste amour , un amour né d'un coup-d’œil au milieu des combats , qui vit dans les chagrins , et se nourrit d’amertumes.

On dit que ce jour, que rendit à jamais célèbre la défaite des Perses par les Chrétiens , Taucrcde , victorieux , lassé de poursuivre des ennemis qui fuyoient devant lui , chercha enfin un asile où il pût reposer ses membres fatigués , et éteindre une soif brûlante. Il entre dans un sombre bocage où couloilune claire fontaine entourée de sièges de vert gazon.

Soudain une- fille paroît à sa vue ; l’armure qui la couvre ne laisse voir que sa tète : c’éloil une Persane , une jeune guerrière, qui étoit venue, dans cet asile , chercher aussi l’ombre et le repos. Tancrède la voit , il la voit et l’admire ; il est enflammé , il brûle pour elle. Cet amour qui ne fait que de nailre , déjà règne en tyran dans son cœur.

A la t ue du guerrier , elle remet son casque, et elle fondoit sur lui , si une troupe

de Chrétiens n’étoit survenue. Celte fière beauté cède au nombre qui la menace : elle pari : mais Tancrède vaincu conserve son image, elle vit dans son cœur; toujours plein de son idée , toul lui retrace , et ses traits et son attitude et les lieux où il l’a vue ; alimens éternels de la flamme qui le consume.

Le cœur gros de soupirs , les yeux mouillés de larmes , il marche la tête baissée , et fait lire , dans tout son maintien , son amour et son désespoir. Huit cents cavaliers sont sous ses ordres. Ils ont abandonné , pour le suivre , les coteaux fortunés de la Toscane , et les plaines fertiles de la Campanie , pays cliarmaut où la nature étale sa pompe et ses richesses.

Deux cents Grecs viennent ensuite ; ils ne sonl point couverts de fer : des cimeterres pendent à leur côté : un arc et des flèches résonnent sur leurs épaules. Leurs coursiers agiles , infatigables , ne connoissent presque ni repos , ni nourriture ; prompts à l’attaque , prompts à la retraite , errans et dispersés , leur fuite est encore un combat.

Talin est à leur tête ; Tatin le seul des Princes Grecs qui osa s’associer à la for-

lu LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, lune des Latins. O crime ! ô honte ! malheureuse Grèce , tu demeuras tranquille speclatrice cl'une guerre qui se faisoit sur tes frontières ; ta foible politique attendoit les événemens pour se décider : vile esclave aujourd’hui , gémis sous le poids de ta chaîne ; mais n’accuse point l’injustice du sort qui t’accable ; il étoit dû à ta lâcheté.

Aux derniers rangs parut une troupe , que l’honneur , le courage et les talens dévoient placer avant toutes les autres. Cesoçt ces foudres de la guerre , la terreur de l’Asie , héros invincibles , connus sous le nom d’ Aventuriers. Fabuleux Argonautes , Chevaliers errans plus fabuleux encore , vos exploits si vantés disparoissent devant ceux de ces guerriers. Mais qui sera digne de les commander ?

Dudon les guide ; sa verte vieillesse conserve toute la force de l’âge mûr : sa vigueur éclate encore sous ses cheveux blancs; d’honorables blessures conservent la trace de ses exploits. Si le droit de commander eût été le prix de la naissance et de la valeur , tous y auroient prétendu ; mais tous s’accordent à choisir pour leur chef, celui qui avoit rendu le plus de combats et acquis le plus d’expérience.

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Eustache paroît avec éclat dans cette troupe; Eustache, illustre par lui-même, plus illustre encore par Bouillon son frère. On y voit Gernand. Ce fils du roi de Norwcge , vante et ses titres et les couronnes et les sceptres qui l’attendent. Roger de Bernaville et Enguerrand y soutiennent leur antique gloire. Genton , Raimbaud , deux Gérard y brillent par leur courage et par leur audace.

On y i-emarque Ubalde et Rosemond , héritier du duché de Lancastre. Fier Obizon , héros de la Toscane , et vous , Achille , Sforce , Palamède , tous trois frères , tous trois l’honneur de la Lombardie , vos noms appartiennént à l’Univers, et ils surnageront sur l’abîme de l’oubli : et le tien aussi, généreux Othon, loi dont le bras conquit ce fameux bouclier sur lequel éloit peint un enfant tout nu , sortant de la gueule d’un serpent.

Je n’oublierai point Gaston , Rodolphe , ni l’un et l’autre Gui , tous deux célèbres par leurs exploits. Evrard ni Garnier ne demeureront point ensevelis dans la nuit d’un injurieux silence. Où m’entraînezvous encore , Gildippe, Odoard? Fidèles amans , tendres époux , toujours insépa-

râbles , vous vous suivez jusque clans les combats, et vos noms seront encore unis dans mes vers.

Que n’apprend-on pas , Amour , sous ton empire? D’une fioible amante, lu fis une intrépide guerrière. Gildippe, attachée aux pas de son époux , combat à ses côtés. Leurs jours n’ont qu’une même trame ; il 21’est point de douleur, point de blessure qui ne se répète de l’un à l’autre. Le coup qui alteint l’amanL , frappe l’amante , et la vie de l’un s’écoule par la blessure de l’autre.

Mais Renaud , un enfant , efface tous les béros Chrétiens. Sur son front majestueux éclate une douce fierté. Tous les regards sont fixés sur lui. Ses exploits ont devancé l’âge et surpassé les espérances ; les premiers jours de son printemps donnent des fruits que d’autres ne cueillent que dans leur automne. Couvert de son armure, la foudre à la main , c’est le dieu des combats : s’il ôte son casque , c’est l’Amour.

Sophie , la belle Sophie , lui donna le jour sur les rives de l’Adige ; et Berlhold , le puissant Berlhold est son père. Il étoit encore au berceau quand Mathilde l’adopta : élevé sous ses yeux , il apprit tout ce qu’on

enseigne aux enfans des rois ; et il demeura toujours près d’elle jusqu’au moment où la trompetle guerrière retentit du côté de l’Orient , et enflamma son jeune conrage.

Alors , et il n’avoit pas encore trois lustres accomplis , seul il se dérobe aux mains qui l’ont nourri , et parcourt des routes inconnues : il traverse la mer Egée , il franchit les rivages de la Grèce, et vient dans des contrées lointaines se joindre aux Chrétiens. Fuite héroïque et digne de trouver un imitateur dans quelqu’un de ses illustres neveux. Il y a déjà trois ans qu’il combat, et à peine un léger duvet ombrage son menton.

Aux cavaliers succède l’infanterie : Raimond commande la première bande ; Toulouse obéit à ses loix. Du pied des Pyrénées , des bords de la Garonne et de l’Océan , quatre mille guerriers ont suivi ses pas ; tous bien armés , Lous formés à une discipline sévère, intrépides dans les dangers, endurcis aux travaux , braves soldats , ils ne peuvent avoir un capitaine plus brave , ni plus expérimenté.

Etienne d’Amboise en conduit cinq mille que Tours et Blois ont vu naître. Quoique tout couverts d’un acier brillant , leurs corps sans vigueur cèdent aux premières

2 2 LA JÉRUSALEM DELIVREE-, fatigues. Nés sous un climat riant et voluptueux , ils en ont la mollesse et la langueur. Us sont impétueux au premier choc , mais bientôt leur ardeur s’affoiblil et s’éteint.

Alcaste vient ensuite , le regard menaçant , la démarche altière ; tel on vit Capanée sous les murs de Thèbes. Six mille Helvétiens sont descendus avec lui du sommet des Alpes : ce peuple audacieux et fier a donné des formes nouvelles et un plus noble emploi au fer cjui traçoil des sillons et déchiroit le sein de la terre. D’une main accoutumée à conduire de vils troupeaux , il va défier les rois.

A la tête de la dernière troupe , flotte l’étendard où sont peintes la tiare el les clefs. Sous le brave Camille , marchent sept mille soldats couverts d’armes éclatantes. Camille, fier de l’honneur de les commander , se flatte de faire revivre la gloire de ses aïeux, et de montrer à l’Univers , que rien ne manque à la valeur romaine , ou que la discipline seule lui manque.

Godefroi satisfait , appelle les chefs , et leur découvre le secret de ses projets : Demain , leur dit-il , aux premiers rayons du jour, que l’armée s’ébranle, et que la Cité sainte soit investie avant que l’ennemi

nous attende. Allez , généreux guerriers , courez aux combats , ou plutôt à la victoire. A ce discours hardi d’un héros plein de sagesse , tout s’agite , tous les courages s’enflamment , et leurs vœux impatiens hâtent le retour de l’aurore.

Cependant le vigilant Bouillon n’est pas sans crainte ; mais ilia cache au fond de son cœur. Des avis trop certains lui ont appris que l’Egyptien marche vers Gaza , et qu’avec des forces redoutables , il menace d’entrer dans la Syrie. Il connoît ce Prince audacieux. Nourri dans les combats , il ne peut croire qu’il languisse aujourd’hui dans une molle oisiveté. Trop sûr de trouver en lui un ennemi opiniâtre , il parle ainsi à Henri , son messager fidèle.

« Monte sur une barque légère , et passe » en Grèce ; une main qui ne m’a jamais » trompé m’écrit qu’un jeune héros , un » rejeton des rois y arrive pour s’associer à » nos armes. C’est le prince des Danois, il » amène à sa suite des peuples qui habitent » les climats glacés de l’Ourse.

3) Peut-être le Grec artificieux et fourbe » tentera de le faire retourner sur ses pas , 3> ou de porter ses efforts et son audace dans 33 des contrées éloignées de nous. Toi, mi-

» nislre fidèle de mes volontés , loi , l’organe » de la vérité , fixe ce prince au parti cpie » lui dictent son intérêt et le nôtre. Dis-lui » de ma part qu’il vienne ; que tout délai » flélriroit sa gloire.

« N’accompagne point ses pas : demeure » auprès du monarque des Grecs , pour » hâter ce secours tant promis ; ce secours » que doivent nous garantir les traités. » Muni de ses instructions et des lettres du héros , Henri part. Bouillon plus calme , commence à goûter le repos.

L’aurore ouvre au soleil les portes de l’Orient : on entend touL-à-coup le son des tambours et les éclats de la trompette guerrière : tout s’émeut , tout s’ébranle. Le tonnerre qui promet une pluie bienfaisant e à la terre altérée , n’est point aussi agréable aux mortels que le lut à ces guerriers avides de combats, le son des instrumens belliqueux.

Dans l’ardeur qui les presse, tous s’assemblent , tous vont se ranger sous leurs chefs. Déjà l’armée est en ordre; les enseignes se déploient , et au milieu d’elles flotte triomphante l’enseigne de la croix, le gage de la victoire.

Le soleil a déjà mesuré une partie de sa carrière ; ses rayons frappent les armes des

soldais , et en font jaillir des élincelles qui éblouissent au loin. L’air est toul en feu. Le choc des armes , et le hennissement des chevaux relenlisscnl dans la plaine.

Par les ordres du général , dont la sagesse a tout prévu , des cavaliers se sont répandus dans la campagne et vont reconnoilre le pays: des pionniers aplanissenl la roule , comblent les fossés et ouvrent les passages.

Il n’est ni force ennemie , ni rempart , ni lorrent, ni forèl, qui puissent arrêter la course impétueuse des Chrétiens. Tel on voit le roi des fleuves , lorsque son onde , en courroux , s’enfle el s’élève , franchir ses rives el porter le ravage dans la plaine : il n’esl plus de digue, plus de barrière qui s’oppose à son débordement.

Le roi de Tripoli avoil seul des murs , des troupes , des trésors et des armes : seul il pouvoit leur présenter des obstacles; mais il n’ose affronter la tempête : renfermé dans ses murailles , il offre des présens et demande la paix. Arbitre de tout , au milieu de ses Etats , Godefroi lui donne des îeix et reçoit ses hommages.

D u sommet du Séir, de cette montagne qui , du côté de l’Orient , domine la Cité i. 3

26 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, sainte, descendit dans la plaine une multitude de Chrétiens ; hommes , femmes , enfans , ils apportent des dons aux vainqueurs. Ils conte mplent avec j oie leurs libérateurs cl leurs frcres; ils admirent des armes inconnues ; guides fidèles et sûrs , ils dirigent la marche de G odefroi.

Jamais il ne perd de vue le rivage de la mer. Il sait qu'une flotte amie en côtoie les hords et lui assure l'abondance et des secours. Au moyen de cette flotte , c’est pour lui seul que les moissons jaunissent dans les des de la Grèce ; c’est pour lui seul que Chio et la Crête voienl mûrir leurs raisins.

La mer gémit au loin sous le poids des vaisseaux : fonde écume sous la rame des barques légères. La Mediterranée n’offre plus d’asile au Sarrasin : il ne trouve partout que l’esclavage ou la mort. Venise , Gênes , la France , l’Angleterre , la Hollande el la Sicile , ont couvert les ondes de leurs pavillons.

Un même esprit fait mouvoir toutes ces flottes, un même nœud les enchaîne au succès de la grande entreprise. Elles portent à l’armée des provisions qu’elles ont prises sur différais rivages. Cependant Go-

CHÀ>JT PREMIER. 27

defroi a franchi les frontières de l’infidèle , et d’une course rapide , il avance vers les lieux qu’arrose le sang d’un Dieu.

Mais la messagère indifférente du mensonge et de la vérité, la Renommée , ai'épandu que les Chrétiens victorieux se sont rassemblés; que déjà ils sont en marche , et que rien ne les arrête. Elle détaille leurs forces , elle nomme les guerriers les plus distingués; elle raconte leurs exploits, et sa voix menaçante présage à l’usurpateur de Sion les plus sinistres destins.

La crainte du mal , plus cruelle que le mal même , s’empare de tous les cœurs.

L’oreille avide , inquiète , recueille les bruits les plus incertains , les rumeurs les plus frivoles , et porte le trouble dans les âmes. Unmurmure confus se répand dans la ville, clans les champs , et revient plus terrible augmenter les douleurs et les alarmes.

Cependant le tyran , à l’approche des périls qui menacent sa vieillesse, roule dans son cœur agité les projets les plus barbares. Aladin est son nom : nouvellement assis sur un trône usurpé , il y vit entouré de craintes et de soucis. Il est né cruel ; mais l’âge avoit adouci son farouche caraclère. A la vue des Latins qui vont l’attaquer , de nouveaux

28 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, soupçons ajoutent à ses vieilles inquiétudes; il craint les ennemis ; il redoute ses sujets.

Dans une même ville habitent confondus deux peuples divisés par leur croyance : le moins nombreux et le plus foible est soumis à Jésus-Chrisl. L’autre est sectateur de Mahomet. Quand Aladin, maître de Solime , eut résolu d’v établir le siège de son empire, sa politique diminua , pour l'infidèle, le poids des impôts , et en rejeta la surcharge sur les Chrétiens malheureux.

Trop sûr de leur haine , sa férocité , glacée par le froid des ans , se réveille plus terrible et plus aigrie. Jamais elle ne fut

le serpent engourdi par les frimas, revit plus dangereux, au printemps. Ainsi le lion qui semble apprivoisé, redevient, quand on l’offense , terrible et furieux.

Je vois , dit le tyran , je vois dans ces infidèles, les signes trop certains de la joie qui les possède ; ils se repaissent de nos malheurs ; iis sourient à nos larmes. Peulêlre'iîs trament sourdement des trahisons et des perfidies ; peut-être ils conspirent contre ma vie , ou cherchent à introduire dans nos murs ce peuple ennemi , qu’ils appellent leurs frères.

Non, je ferai avorter leurs impies complots : j’éteindrai mon courroux dans leur sang; j’en inonderai Solime. l’égorgerai les enfans dans le sein de leur mère; je brûlerai leurs maisons , je brûlerai leurs temples; ce seronl-là leurs bûchers; sur celte tombe qu’ils adorent , au milieu de leurs sacrifices et de leurs vœux, je prendrai leui's prêtres pour mes premières victimes.

Ainsi l’impie parle dans son cœur : cependant il ne suit pas ce penser mal conçu ; mais s’il pardonne à l’innocence , ce n’est point pitié, c’est lâcheté. La crainte irrite sa fureur : une crainte plus puissantela dompte et l’arrête. Il tremble de fermer toute espérance aux traités , et d’aigrir , sans retour, un ennemi victorieux.

Ainsi le barbare modère les accès de sa rage insensée , ou plutôt il lui cherche d’autres alimens. Il désole les campagnes , il renverse les chaumières des laboureurs , la flamme étend partout ses ravages ; il ne laisse au Chrétien ni aliment ni asile. Sa cruelle prévoyance trouble les fontaines et les ruisseaux , et mêle aux ondes pures de mortels poisons.

Cependant il fortifie Jérusalem. Déjà

3o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

bien défendue de trois côtés , elle offroit seulement du côté du nord des remparts moins assurés. Au premier soupçon du danger qui le menaçoit, le tyran a élevé de nouvelles murailles , et rassemblé dans leur enceinte une foule de guerriers que lui fournissent ses Etals, et d’autres dont son or a payé les services.

Il JLMVIO

Tandis que le tyran s’apprête aux combats, Ismen seul , uu jour, se présente à sa vue : Ismen qui peul du fond des tombeaux rappeler une cendre inanimée et lui rendre le sentiment et la vie ; Ismen dont les sombres et magiques accens font pâlir jusque sur son trône le roi des Enf ers ; Ismen qui commande aux démons, les fait servir en esclaves à ses noirs projets, les délie ou les enchaîne à son gré.

Adorateur de Mahomet , il fut jadis Chrétien. Mais encore tout plein du culte qu’il a quitté , son art impie et sacrilège en profane les rits , et confond deux loix que jamais il n’a bien connues. Aujourd’hui, du séjour ténébreux où il exerce une science ignorée , il vient , au bruit du danger commun , offrir à un roi méchant , un conseiller encore plus sinistre.

« Prince, lui dit-il, elle vient fondre sur » toi cette armée victorieuse , ceLLe armée » redoutée ; mais faisons notre devoir : le » Ciel donnera, l’Univers donnera des se-

» cours à notre valeur. Ta sagesse a tout » prévu ; lu as rempli l’office d’un roi , » l’office d’un capitaine ; cette terre sera le » tombeau de les ennemis , si tous nous » sommes dignes de toi.

» Moi , je t’offre ce que je puis; je viens « partager tes travaux et tes dangers. Je te » promets , et les conseils d’une vieillesse » expérimentée, et toutes les ressources de » mon art : je forcerai l’Enfer même de » combattre pour toi. Mais écoule , Prince, » les secrets que je vais te révéler.

» Dans le temple des Chrétiens, au fond » d’un souterrain inconnu , s’élève un au- » tel ; sur cet autel est l’image de celle que 33 ce peuple imbécile révère comme une Déesse , comme la mère d’un Dieu mort 33 et enseveli : une lampe toujours allumée 33 brûle devant elle ; un voile la couvre; 33 autour sont suspendues les nombreuses 33 offrandes qu’y consacrèrent de crédules 33 dévots.

3> Celte image , il faut que toi-même , 33 de ta propre main , lu l’arraches de ce 33 temple, que Loi-même tu la places dans 33 ta mosquée. Moi , j’emploierai des char- 33 mes si puissans , qu’elle deviendra pour 33 nos murs une garde sûre et fidèle : elle

«sera, dans les imprenables remparts, le » o-a°'e de la victoire et de la sûreté de ton

» empire ».

Il dit, et il persuade. Le tyran impatient vole à l’asile des Chrétiens : il écarte les prêtres. D’une main sacrilège il arrache l’image ; il la porte dans ce temple où souvent d’un culte coupable et insensé on outrage le Ciel. Dans ce lieu profane, sur cette image sacrée, l’Enchanteur murmure sourdement ses blasphèmes.

Mais au retour de l’aurore , le gardien de ce temple impie , cherche de ses premiers regards le précieux dépôt : il le cherche en vain : il court vers le tyran que son récit irrite et enflamme. Sans doute, s’écrie-t-il, une main inconnue l’a furtivement enlevée ; cette main ne peut être que celle d'un Chrétien.

Fut-ce en effet l’œuvre furtive d’une main Adèle? ou le Ciel , indigné qu'un lieu impur recélàt l’image de sa Reine , de la mère de son Dieu , fit-il éclater sa puissance ? Adresse ou miracle , la renommée balance et n’ose affirmer. Mais, sans doule, le zèle des humains eÛL été impuissant , et la piété veut croire que ce fut un miracle du Ciel.

54 LA JÉRUSAIÆM DÉLIVRÉE,

Bientôt des satellites se répandent dans les temples, dans les maisons des Chrétiens. D’un œil avide , curieux , ils en parcourent les recoins les plus secrets. Ou iuviLe les délateurs par des récompenses ; on effraie par les menaces les plus terribles ceux qui oseroient recéder le vol ou le coupable. L’Enchanteur lui-même interroge son art , et emploie toutes ses ressources : vaines recherches , charmes inutiles ! le Ciel trompe ses efforts et lui cache la vérité.

Le barbare Aladin , toujours prévenu contre les Chrétiens, honteux de ne pouvoir les convaincre , s’abandonne à toute sa haine. Enflammé de colère , possédé d’une rage furieuse , insensée , il veut se venger ; il veut , à quelque prix que ce soit, éteindre son courroux. « Il périra, » dit-il , oui , il périra ce coupable in- » connu dans la perle commune de toute » sa secte.

» Pourvu que le coupable meure , pé- » risse le juste eL l’innocent ! Le juste ! » l’innocent ! ah ! tous sont coupables ! » jamais un seul parmi eux ne fut ami de » notre nom. S’il en est un qui n’ait point » trempé dans ce nouveau crime , un crime » ancien le rend digne de la mort. Allons ,

» fidèles sujets, allons , prenez la flamme , » prenez le fer. Brûlez , égorgez ! »

Ainsi parla le tyran : ses ordres barbares bientôt connus , portent l’épouvante parmi les Chrétiens : abattus , consternés , la mort est déjà présente à leurs yeux ; ils n’osent ni fuir ni se défendre : ils ne tentent ni l’excuse ni la prière. Timides , irrésolus , ils s’abandonnent; mais tout-à-coup ils trouvent leur salut où ils l’altendoient le moins.

Une vierge étoit parmi eux , d’une âme élevée, d’un cœur digne d’une couronne.

Belle , mais dédaignant sa beauté , ou n’y cherchant que ce qui donne du lustre à sa vertu : son mérite le plus grand est de cacher son mériLe dans les murs d’une humble demeure. Là , seule et négligée , elle se dérobe aux yeux , aux louanges , aux hommages des mortels.

Mais il n’est point de barrière qui puisse cacher une beauté digne des regards et de l’admiration. Amour , tu ne le permis pas ! tu révélas sa retraite aux désirs d’un jeune homme qu’enflammèrent tes ardeurs.

Amour, tantôt aveugle , lu marches le bandeau sur les yeux, tanlôL Argus, rienn’éehappe à la vue , à travers mille barrières ,

3G LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, au fond de l’asile le plus mystérieux , tu lui montres l’obiet de son hommage.

Sophronie , Olinde , nés dans les mêmes murs, adorent le même Dieu : aussi modeste amant que sa maîtresse est belle, Olinde désire beaucoup , espère peu et ne demande rien : il ne sait ou n’ose découvrir sa flamme. Elle, de son côté, ne le voit point , ou ne distingue point ses leux , ou les dédaigne. Ainsi l’a servie jusque-là le malheureux Olinde, inaperçu, ou mal connu ou dédaigné.

Cependant l’arrêt du tyran et le malheur des Chrétiens vont troubler l’asile de Sophronie : à celte nouvelle, son àme généreuse conçoit une grande idée ; elle veut sauver ses frères : son courage la presse, la pudeur la retient : enfin le courage l’emporte , ou plutôt , par un heureux accord , elie unit la pudeur et l’audace.

Seule , au milieu de la foule , cette jeune beauté s’avance ; elle ne cache point , elle ne montre point ses attraits ; les yeux baissés , la tête couverte d’un voile , elle marche d'un air modeste et assuré. L’œil incertain ne peut distinguer si elle est parée , si elle ne l’est pas ; si c’est à l’art ou bien au hasard qu’elle doit l’éclat de ses charmes. Cette

CHANT DEUXIÈME. 5j

heureuse négligence esl l’ouvrage de la nature , de l’amour , el du Ciel qui la lavorise.

ObjeL de tous les regards, elle ne daigne regarder personne : elle paroît devant le tyran , et ne recule point à la vue du courroux qui l’enflamme ; mais intrépide, elle soutient son farouche aspect. « Suspends , » lui dit-elle , ta vengeance et contiens ton » peuple. Je viens te découvrir le coupable » qui t’a offensé , je viens livrer dans tes » mains la victime que demande la co- » 1ère. »

A ceLte noble hardiesse , à l’éclat inattendu de celte beauté fièrc el imposante, Aladin , presque confus, presque subjugué , réprime son courroux et adoucit ses sinistres regards : si son cœur eût été moins dur, si Sophronie eut été moins sévère , il en devenoil l’amant. Mais une austère beauté ne prend point un cœur sans désirs; et l’espérance est le pretnier aliment de l’amour.

S’il ne sentit point de l’amour , le barbare sentit du moins de l'étonnement, de la curios^c , du plaisir. » Parle, dil-il , » je défends qu’on attente à la vie de tes » Chrétiens. — Le coupable , Seigneur , lu

» le vois devant toi , ce larcin est le crime » de ma main. C’est moi qui t’ai ravi l’image , » c’est moi que lu cherches, moi que tu » dois punir. »

Ainsi la jeune héroïne dévoue ses jours au danger commun , et veut le rassembler tout entier sur sa tète. Généreux mensonge ! quand la vérité eut-elle plus de droits à nos hommages! Le tyran balance suspendu , et pour la première lois son courroux est lent à s’enflammer : « Je veux » que lu me découvres , dit-il , qui l’a » donné ce conseil , quel a été ton com- » plice ?

— » N’associe personne à une gloire qui » m’appartient louLe entière. Je n’eus que » moi seule pour conseil , moi seule pour » complice; moi seule j’ai tout exécuté. — » Ainsi donc sur loi seule tombera ma co- » 1ère et ma vengeance. — Ton arrêt est » juste : l’honneur esL à moi seule ; seule » je dois être punie. »

Le courroux du tyran se rallume. — « Où as-tu caché cette image ? — Je ne » l’ai point cachée, je l’ai livrée aux flam- » mes; je l’ai dû pour la sauver des pro- 3> fanations et des outrages de l’impiété :

» Sei gneur, ou lu demandes le coupable,

CHANT DEUXIÈME. 5 g

» ou tu demandes l’image enlevée? L’image,

» lu ne la reverras jamais ; le coupable , tu » le vois.

» J’ai dit le coupable ; non , je ne le suis » point : j’ai pu ressaisir le trésor que nous » avoit ravi Ion injustice. » A ces mots le tyran frémit d’un ton qui porle la menace , et sa colère n’a plus de frein. Yer tueuse Sophronie, ta beauté, ta pudeur, ton courage , rien ne pourra le fléchir : en vain l’Amour pour la défendre de sa fureur lui fait un bouclier de ses charmes.

On la saisit , el le barbare la condamne à périr dans les flammes. Déjà son voile , déjà ses chastes vêtemens lui sont arrachés : des liens cruels serrent ses mains délicates ; elle se lait : son courage n’est point abattu ; mais son âme est émue ; sans pâlir , son teint se décolore , et n’a que plus de blancheur.

La fatale aventure est bientôt répandue dans la ville : tout le peuple accourt ; Olinde accourt aussi. L’action est certaine ; l’héroïne est encore inconnue : peuL-être hélas ! ce sera son Amante. Il arrive , il la voit , l’innocence sur le front , mais déjà condamnée , déjà livrée aux ministres du tyran ardens à hâter son supplice : il s’élance , il se précipite à travers la foule.

4o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,

« Non , Seigneur, non ce n’est point elle, » c’est folie à elle de s’en vanter. Elle n’y » pensa jamais; jamais elle ne l’osa. Femme, «seule, sans expérience , elle n’a pu faire «une action si hardie. Comment a-t-elle « trompé les gardes ? Par quelle adresse » a-t-elle enlevé l’image révérée ? Si elle « l’a l'ail , qu’elle le dise. C’est moi , Sei- » gneur , c’est moi qui l’ai ravie. » Tant il aimoit , liélas, l’insensible objet de son amour !

« Là où la superbe Mosquée reçoit et «l’air et le jour, je suis monté la nuit, et « par d’inaccessibles roules je me suis fait « un étroit passage : c’est à moi que l’hon- « neur appartient, c’est à moi que la mort » est due. Qu’clie n’usurpe point mon sup- » plice : ces fers sont à moi. C’est pour moi » que cette Ha m ine s’allume , pour moi que » ce bâcher s’apprête. »

Sophronie lève les yetix , et jette sur Olin de un regard plein de douceur et de pitié. — « Que prétends-tu , malheureux » innocent ? Quel dessein , ou quelle fu- » reur le guide ou l’entraîne? Ne suis-je » pas capable , sans loi , de soutenir tou! ce » que peut la colère d’un mortel ? J’ai un » coeur aussi qui seul saura braver la mort ,

CHANT DEUXIÈME. 4l

» et n'a pas besoin d’un compagnon qui la » partage. »

Ainsi elle parle à son amant ; mais elle ne peut fléchir son courage et changer sa pensée. O spectacle héroïque, où la vertu la plus généreuse lutte avec l’amour le plus tendre , où la mort est le prix du vainqueur, où la vie sera la peine du vaincu! A la vue de ce couple constant à s’accuser l’un l’autre , le tyran sent redoubler sa fureur.

11 se croit avili par leur audace , il croit que leur mépris du supplice est un outrage pour lui-même. « Je les en crois 3) tous deux , dil-il ; tous deux auront la 3) victoire et la palme qu’ils demandent. 33 Les bourreaux , dociles à ses ordres, chargeut Olinde de chaînes ; les deux amans sont liés au même poteau : mais ils sont attachés dos à dos , et leurs regards sont cachés à leurs regards.

Le bûcher s’élève autour d’eux; déjà la flamme pétille : le malheureux Olinde adresse à la compagne de son supplice ces tendres plaintes qu’entrecoupent ses sanglots : « Les voilà donc ces liens qui de- 3) voient unir ma vie à la tienne? Le voilà 33 ce feu qui devoù embraser nos . âmes 33 d’une égale ardeur ?

» Amour m’avoit promis d’autres flammes » et d’autres nœuds : et voilà ceux que le » sort barbare nous réservoil ! son injustice, 33 bêlas ! n’a que trop bien su nous séparer y> pendant la vie ; plus cruel, il nous réunit » à la mort. Du moins puisque tu aevois j) périr d’une manière si funeste , mon bon- 3) beur sera de partager ton tombeau, si je 33 n’ai pu partager ton lit. Je plains la dcsti- 3) née; ab ! non pas la mienne , je meurs à tes 33 côtés !

33 O mort trop heureuse en effet, supplice 33 délicieux ! si ma bouche collée à la 33 bouche pouvoil avec mon dernier sou- 3i pir , le donner mon âme et recevoir la 33 tienne 33. Ainsi Olinde déploroit son infortune. — Sopbronie répond avec douceur :

« Ce moment, ami, demande d’autres 33 pensées et d’autres pleurs; souviens -toi 33 de tes fautes, souviens -loi de la noble 33 récompense que le Ciel promet à la vertu ; >3 offre à Dieu ton supplice ; il n’aura plus 33 que des douceurs : aspire au séjour éter- » nel où le bonheur t’attend. Regarde ce 33 beau ciel , regarde ce soleil qui nous ap- 33 pelle et qui nous console. 33

Le Païen attendri pousse des cris de

CH 4 NT deuxième:. 43

douleur : le Fidèle gémit et soupire. Je ne sais quelle impression nouvelle , inconnue , passe dans l’âme inflexible du tyran : il le sent, il s’en indigne, et de peur de se laisser fléchir, il détourne les yeux et se relire. Seule , ô Sophronie ! tu ne partages poinl le deuil commun ; et pleurée de tous, tu ne verses point de pleurs.

Cependant un guerrier paroît : il a un air imposant et altier. Son armure, ses habits étrangers annoncent qu’il arrive d’une région lointaine. Un tigre est sur son casque, et attire tous les regards. A cette illustre marque, on croit reconnoilre Clorinde ; et c’est Clorinde elle-même.

Dès ses plus jeunes ans Clorinde a méprisé les amusemens et les occupations de son sexe. Sa main superbe a dédaigné de s’abaisser à de vils travaux, et de manier l’aiguille ou le fuseau. Elle a fui la mollesse des villes et ces retraites, asiles d’une vertu qui se conserve au sein même de la liberté. Elle arma son front d’orgueil ; elle se plut à mettre de la rudesse dans ses traits ; mais ses traits , tout rudes qu’ils sont, plaisent toujours.

Encore enfant, sa foible main apprit à dompter un coursier ; elle mania la lance

44 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , et l’épée ; elle endurcit ses membres à la lutte, et déploya son agilité dans la course» A travers les forêts , à travers les montagnes elle suivit la trace des tigres et des ours. Dans les combats , c’éloit un lion ; dans les bois , un chasseur infatigable.

Elle vient du fond de la Perse chercher et combattre les Chrétiens : ils ont déjà connu son bras. Plus d’une fois elle a semé leurs membres dans les plaines , et rougi les eaux de leur sang. Ses premiers regards rencontrent l’appareil de la mort: curieuse, elle presse les flancs de son coursier , elle veut savoir quel crime condamne ces malheureux au supplice.

La foule recule à son aspect : elle s’approche du bûcher ; elle observe le silence de Sophronie , les gémissemens d’Olinde , et un courage plus marqué dans le sexe le plus foible. Mais les larmes d'Olinde sont des larmes de pitié : s’il gémit, ce n’est point sur lui -même. Sophronie muette, les yeux fixés au Ciel , même avant que de mourir, ne tient déjà plus à la terre.

Clorinde s’attendrit : elle les plaint tous deux , elle leur donne à tous deux des pleurs ; mais un sentiment plus vif l’intéresse à celle qui ne paroît point affligée.

Elle est émue de son silence plus que des larmes de son amant. « De grâce, dit-elle

à un vieillard qui est à ses côtés , de » grâce , dis-moi quels ils sont ? quel 3) sort ou quel crime les a conduits au 3> supplice ? >3

Elle dit , et en peu de mois le vieillard satisfait à sa demande. Etonné de son récit , elle sent bientôt que tous deux sont également innocens. « Ils ne mourront 3) point, ou mes prières, ou mes armes 3) seront impuissantes. » Elle vole au bûcher , fait éteindre la flamme , et adresse ce discours aux bourreaux :

(( Qu’aucun de vous n’ose remplir son 3) cruel ministère , jusqu’à ce que j’aie 3) parlé à votre maître ! il n’accusera point 3> votre lenteur , c’est moi qui vous en 3> réponds. 3> Son aspect, son discours les émeut, et ils obéissent. Elle s’avance vers Aladin , qui lui-même porte ses pas à sa rencontre.

« Je suis Clorinde. Peut-être mon nom 3> t’est connu. Je viens défendre tes Etats 3) et venger comme toi notre croyance com- 3> mune : ordonne , je suis prête à tenter » tous les hasards. Les plus hautes entre- » prises n’étonneront point mon audace, et

» je ne dédaigne point les plus aisées. Dans » la plaine , au sein de les remparls , lu trou- » veras par-loutle secours de mon bras. »

Elle dit. Aladin lui répond : « Géné- » reuse héroïne , esl-il une région si recu- » lée , un pays si barbare , qui ne soit » plein de ton nom et de la gloire ? Sur de « combattre avec toi, je défie les alarmes, » et je compte sur la victoire. Non , quand « une armée entière se seroil réunie à mes » forces , je n’aurois pas un espoir plus » certain.

«Déjà, déjà Godefroi tarde trop au » gré de mon impatience. Tu demandes » que j’emploie ton bras : je ne connois » que les grandes, les difficiles entreprises » qui soient dignes de ton courage ; je » veux que mes guerriers t’obéissent , et « que les ordres soient leur loi. » Clorinde répond avec modeslie à un discours qui la flatte.

« Tu seras étonné, sans doute, ajoute- » t-elle, de me voir réclamer le prix de » services que je ne t’ai pas encore rendus. «Mais, pleine de confiance en ta bonté, «j’ose, pour ma récompense, te deman- » der la vie de ces malheureux. J’implore » la clémence ; et cependant , si le crime

» est incertain , je ne clevrois implorer » que la justice. Mais je ne veux point » les justifier ; je ne veux point faire va- » loir ici les preuves multipliées qui me » démontrent leur innocence.

» On veut ici que les Chrétiens aient » ravi l’image. Moi je me refuse à cette » idée , et une raison puissante justifie » mon opinion. Ce fut un crime , un sa- » crilége , ce que le conseilla ton Enchan- » leur : c’en esL un pour nous d’admettre » des idoles dans nos temples , et encore » des idoles étrangères.

» J’aime à reporter à Mahomet lui- » même la gloire de ce miracle. Oui , » c’est l’œuvre de sa puissance. Il rejette » la profanation loin de son templeg il » nous défend de souiller son culte par » un mélange impur. Qu’Ismen emploie » les enchantemens, ce sont là ses armes : » mais nous guerriers , manions le fer ; » voilà notre seule science , et notre seul » espoir. »

Elle dit. Le cœur insensible d’Aladin résiste toujours à la pitié , mais il cède aux désirs de Clorinde. La raison , l’autorité de ses prières le persuade et le subjugue. « Je leur donne , dit-il , la vie et la li-

43 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, j) berté. Juslice ou clémence ; innocens , 3) je les absous; coupables, je leur fais j) grâce. »

On détache leurs fers. Mais, ô prodige ! l’amour d’Olinde a enflammé un cœur insensible. Déjà il esl amant aimé; bientôt heureux époux , la flamme du bûcher devient pour lui le flambeau de l’hymen. Il voulut mourir avec Sophronie ; et par un généreux retour , Sophronie consent qu’il vive avec elle.

Mais le tyran soupçonneux craint pour ses Etats l’union de tant de courage et de vertu. Tous deux , par ses ordres , vont chercher loin de la Palestine un exil honorable. Il poursuit cependant le cours de ses cruautés : une foule de Chrétiens est jetée dans les fers; d’autres sont bannis. Désespérés , ils s’arrachent en pleurant aux tendresses de l’amour, aux caresses de leurs enfans , aux derniers embrassemens de leurs pères.

Séparation cruelle ! Âladin ne frappe que sur ceux dont la vigueur et l’audace sont à craindre. Les femmes, les enfans, les vieillards, troupe foible et sans défense, sont dans ses mains le gage de la fidélité des époux, des fils et des pères. Ces

CHANT DEUXIÈME. içj

malheureux errent dispersés, quelques-uns prennent les armes : le désespoir étouffe en eux les craintes et les sentimens de la nature. Ils vont se joindre à l’armée qui s’avance , et ils la rencontrent sous les murs d’Emmaüs.

Emmaüs, ton territoire louche au territoire de Solime. Ah combien , à ton aspect, les Chrétiens sentent de joie! ah quelle impatience presse et transporte leur courage ! mais le soleil a parcouru plus de la moitié de sa carrière ; et Godefroi se refuse à l’ardeur qui les anime.

Déjà, par ses ordres, les tentes étoient dressées ; déjà le jour alloit se perdre dans l’Océan, quand on voit arriver deux seigneurs , dont l'habit est inconnu et la démarche étrangère. Tout, de leur part, annonce la paix et l’amitié. C’éloient les ambassadeurs du monarque Égyptien ; un noble et brillant cortège accompagn oit leurs pas.

L’un d’eux est Alcte. Du sein de la fange , sans aïeux et sans nom ,r il s’est élevé jusqu’au pied du trône. Éloquent flatteur, insinuant, souple, changeant à chaque instant de moeurs et de caractère, il mêle adroitement l’arLiflce et la feinte.

Grand artisan de calomnies, il accuse quand il ne paroît que louer.

L’autre esL Argant le Circassien : aventurier inconnu à la cour d’Egypte , il s’y est assis au rang des Satrapes. Sa valeur l’aporlé aux premiers honneurs de la guerre. Impatient, inexorable, farouche, infatigable , invincible dans les combats , contempteur de tous les Dieux , son épée est sa raison et sa loi.

Ils demandent audience , et sont admis devant Godefroi. Simple dans son air et dans ses vêlemens , Godefroi étoil assis au milieu des chefs de l’armée : mais la vraie valeur brillant de son propre éclat n’a pas besoin d’ornement étranger : Argant le regarde avec l'indifférence de la grandeur , et le salue à peine.

Mais Alète , la main sur la poitrine , les yeux baissés, incline profondément sa tète , et lui rend tous les hommages que l’Egyplien paye à ses maîtres. Une éloquence plus douce que le miel coule de sa bouche ; et les Chrétiens écoutent en silence son discours.

« Généreux guerrier , dit-il, seul digne » de commander à tant de laineux héros, » qui doivent à ta valeur et à la sagesse

CHANT DEUXIÈME. 5l

» les Etats qu’ils ont conquis et les palmes » qu'ils ont cueillies même avant qu’ils » fussent réunis sous tes ordres : ta gloire » ne finit point aux colonnes d’Hercule ;

» déjà elle a retenti parmi nous , et la » renommée a rempli l’Egypte du récit de » les exploits.

» Mais ces merveilles r dont nous som- » mes étonnés, donnant à notre maître » moins encore de surprise que de plaisir. » Il se plaît à les raconter ; il aime en toi » ce qui inspire à d’autres la jalousie et » les alarmes. Il aime ta valeur ; divisés » de croyance , il veut au moins que vous » soyez unis par le sentiment. Poussé par » ce noble désir , il le demande la paix » et ton amitié. Le lien qui vous atla- » chera l’un à l’autre , ce sera la vertu , » si la religion ne peut l’être. Mais ins- » truit que tu as pris les armes pour dé- » trôner son allié , son ami , il a voulu , » avant que tu aies frappé les premiers » coups , le découvrir par nous le secret » de son âme.

» Si , content des conquêtes que tu as » faites , tu consens à laisser en paix la » Palestine , et les États que couvre la » protection de son sceptre , lui , de son

5 2 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , »côlé, te promet de soutenir la puis- 3) sance encore chancelante. Unis ensem- » ble , quelle force osera vous altaquer ? j) Quand le Turc et le Persan pourront-ils 33 espérer de réparer leurs désastres ?

3) Seigneur , la grandeur et la rapi- 3> dité de tes conquêtes iront étonner les 3> siècles les plus reculés. On vantera des 3) armées vaincues , des cités détruites , » tant d’obstacles surmontés, tant de routes 3» inconnues ouvertes à ta valeur , les pro- 3) vin ces les plus lointaines abattues, cons- 3) lernées au seul bruit de ta marche. Après 33 tant d’exploits, peut-être tu peux en- 33 core agrandir tes Etats ; mais en vain 33 espérerois — Lu d’acquérir une nouvelle 33 gloire.

3) La tienne est à son comble , et tu 3) ne dois plus l’exposer aux hasards d’une 33 guerre incertaine. Vainqueur, lu ajou- 3) leras à Les possessions sans ajouter à ta 33 gloire : vaincu, tu perds, et tes Etats 33 et l’honneur même. Ce seroit une au- 33 dace imprudente de donner tout au 33 caprice de la fortune , quand la fortune 33 ne peut presque plus rien pour toi.

33 Peut - être de secrets ennemis , ja- 33 loux de ta grandeur et de ta puis-

» sance , nourriront par leurs conseils cette «ardeur qui t’entraîne; peut-être flatté » de l’espoir de vaincre encore , parce » que tu as toujours vaincu , subjugué » par ce désir brûlant , si puissant sur » les grandes âmes, de commander à des » nations tributaires et asservies , tu fui- » ras la paix plus que d’autres ne font la » guerre.

» On te dira qu’il faut suivre cette large » route que t’ont ouverLe les destins , qu’il » ne faut point quitter cette épée fameuse » qui le répond de la victoire , jusqu’à ce » que Mahomet tombe avec son culte , «jusqu’à ce que lu aies fait de l’Asie un » vaste désert. Douces flatteries , charman- » tes illusions , qui te conduiront peut-être » à ta perte.

» Mais si la haine ne t’aveugle point , si » elle n’éteint point le flambeau de ta rai- » son , lu verras que , dans la guerre , tu » n’as rien à espérer et tout à craindre , que «la fortune inconstante et mobile, verse » tour-à-frour les succès et les revers, et » que souvent du vol le plus élevé , on » tombe dans le plus affreux précipice.

«Dis-moi, si l’opulente, la puissante, » la redoulableEgyple s’arme pour ta perte;

» si le Turc , le Perse , le fils de Cassan se » réunissent pour te combattre , quelles » digues opposeras - tu à leur déborde- » ment ? Où trouveras-tu du secours dans » Les dangers ? Peut-être tu compLes sur » le Grec jaloux et sur la foi qu’il t’a » jurée.

» La foi du Grec ! lié ! qui ne le connoît » pas ! Trahi déjà une fois, ou plutôt trahi » mille fois par cette nation avare et per- » fide , apprends à la redouter : elle t’a re- » fusé le passage , et tu crois quelle te don- » nera et son sang et. sa vie.

» Peut-être tout ton espoir se fonde sur y> ces troupes qui t’environnent ? Ceux que » tu as vaincus séparés, tu te flattes peul- » être de les vaincre encore unis et li°ués !

» mais lu as vu la guerre et les maladies » moissonner une partie de les soldats : » mais un nouvel ennemi , 1 Egyptien , se » joint aux Turcs et aux Persans que lu as » défaits.

» Les destins l’ont promis que tu serois » invincible dans les combats ; et toi— » même tu l’as lu dans les décrets du Ciel ! » Je veux le croire avec toi : mais la fa- » mine l’attend. Quel refuge , quel asile » te défendra de ce fléau ? arme-toi contré

» elle de ta lance, de ton épée, et rêve » encore la victoire.

» La flamme a tout ravagé ; une sage » prévoyance a tout délruiL avant Ion ar- » rivée , toutes les productions de la terre » ont été renfermées dans Solime et dans » ses tours : toi que ton audace a conduit » jusqu’ici , où trouveras-tu des vivres pour » tes soldats , des fourrages pour les che- » vaux? Une flotte, dis-tu, t’en donnera ; » ainsi donc esclave des vents, ta subsistance » dépend de leur inconstante haleine.

» Peut-être aussi la fortune commande » aux vents , les délie , les enchaîne à » son gré ? Peut-être cette mer sourde à » nos prières et à nos cris , courbe sous » toi seul ses vagues obéissantes ? Peul- » être encore tu te flattes, que jamais l’E- » gyple, la Perse et la Turquie conjurées » ne pourront opposer à ta flotte une flotte » aussi redoutable ?

» Il laut , Seigneur , une double vic- » toire pour assurer le succès de ton en- » treprise : une seule manquée entraîne » La honte et La perte. Ta flotte battue te » livre à toutes les horreurs de la famine ; » si toi-même tu es défait , en vain Les » vaisseaux seront victorieux.

» Si, malgré de si puissans motifs, tu » le refuses encore à la paix que te pro- » pose le puissant monarque d’Egypte ; » Sei gneur, pardonne à ma franchise; je » crois à les vertus, mais je ne crois plus » à ta sagesse. Daigne le Ciel l’inspirer et » te fixer à des conseils de paix! Puisses- » tu rendre enfin le calme à l’Asie ; et » loi-même après tant de combats jouir » du fruit de tes victoires!

» Et vous , compagnons de ses travaux » et de ses conquêtes, illustres Guerriers, » n’allez pas , trompés par les faveurs in- » constantes de la fortune , vous précipiy> ter dans de nouvelles guerres , et armer » contre vous de nouveaux ennemis. Tels » que le nocher échappé aux dangers d’une » mer infidèle, reposez-vous enfin dans » le port , et ne vous abandonnez plus au » caprice des flots. »

Alète se lait. Les Héros répondent à son discours par un sombre murmure :

l’indignation éclate dans leurs gestes et dans leur maintien. Godefroi , d’un œil attentif, observe leurs mouvemens. Enfin , sûr de leur aveu , il reporte ses regards sur Alète, et lui parle en ces termes :

k Ministre du roi d’Egypte, lu as, avec

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» adresse, mêlé la flatterie aux menaces. » Si ton roi m’aime , s’il loue nos exploits , » je saurai répondre à ses sentimens; quant » à celte ligue que lu nous annonces , je » le parlerai librement , et avec ma fran- » chise accoutumée.

» Apprends que nous n’avons bravé les » dangers de la terre et de la mer , et » l’intempérie des saisons , que pour nous » frayer un chemin jusqu’aux murs de la » Cité sainte , pour affranchir Solime du » triste esclavage qui l’accable. Pleins de » ce grand projet, jaloux de mériter la » faveur du Dieu qui nous guide , nous » ne craindrons point d’exposer une vaine » gloire , nos Etats et notre vie.

«Ce n’est ni l’avare soif de l’or, ni » l’ambition des conquêtes qui ont forme » celle entreprise. Que le Ciel arrache de » nos cœurs le germe de ces funestes poi- » sons ! qu’il ne souffre pas que ce germe » impur infecte nos sentimens , et dé- » truise nos vertus : que toujours sa main » nous conduise; cette main qui pénètre, «qui amollit les cœurs, les échauffe et » les embrase !

« C’est elle qui, à travers mille périls, » a guidé nos pas , qui a devant nous

» abaissé tous les obstacles ; elle apla- » uit les montagnes , elle dessèche les » fleuves ; par elle l’été n’a point de 3>feux, l’hiver n’a point de glaces; elle j) apaise les flots en courroux , elle rc- » lient et déchaîne les vents ; pour nous » elle ouvre et foudroie les remparts , pour « nous elle moissonne et disperse les ar- » mées.

» D’elle naît notre audace, d’elle naît » notre espoir ; non de nos forces fra- » giles , non de nos floues , non de tout » ce que la Grèce nourrit de soldats , » non de tout ce que l’Europe enferme » de guerriers. Pourvu que jamais elle ne » nous abandonne , nous ne devrons point , » craindre que les appuis nous manquent. » Qui sait comme elle défend et comme » elle frappe , ne cherche point d’autre » secours dans ses dangers.

» Mais quand nos erreurs , ou ses ju- » gemens impénétrables nous priveroient » de son soulien ; eh ! qui d’entre nous » ne se croiroil heureux de trouver son 3) tombeau près du tombeau d’un Dieu ? » Nous mourrons, et nous ne porterons 3) point d’envie à ceux qui nous survi- 33 vi’ont. Nous mourrons, mais nous ne

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» mourrons pas sans vengeance. L’Asie » ne rira point de notre destinée , et nous » ne pleurerons point notre mort.

» Ne crois pas cependant qu’avides de » combats , nous fuyions , nous redoutions » la paix : nous ne dédaignons point l’a- » mitié de ion Roi , nous ne rejetons point » son alliance ; mais tu sais si la Judée est » soumise à son empire : pourquoi donc » est-elle aussi l’objet de ses soins? Qu’il » ne nous défende point de conquérir des » royaumes étrangers, et que, tranquille au » sein de ses Etats, il les gouverne dans une » heureuse paix. »

Il dit : et sa réponse porte dans le cœur d’Argant le dépit et la rage ; il ne peut les contenir : l’œil étincelant , il s’approche de Bouillon : « Tu ne veux pas la paix , dit-il , » lu auras la guerre : tu la désires , puis- » que tu te refuses aux conditions que le » propose notre souverain. »

Il prend un pan de sa robe , il y forme un pli , et d’un ton plus insultant et plus farouche : «O toi, dit -il, qui braves les » hasards les plus douteux , je l’apporte » ou la paix ou la guerre ; choisis , mais » choisis à l’inslant. »

A ce discours, à ce geste outrageant,

60 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, fous les Héros Chrétiens se lèvent : tous, sans attendre la réponse de Bouillon , s’écrient , la guerre , la guerre ! Le barbare déploie sa robe et la secoue. « Je vous 3> la déclare , dit-il, et je vous la déclare 3) mortelle. » A son air audacieux, terrible, on l’auroit pris pour un Romain ouvrant le temple de Janus.

Il semble que de son sein sortent la fureur insensée et la discorde impie : ses yeux paroissenl allumés du flambeau des furies. Tel étoit sans doute ce mortel orgueilleux qui éleva contre le Ciel la tour d’erreur et de confusion : tel le vit Babel, dresser sa tête altière , et menacer les étoiles.

k Nous acceptons , dit Godefroi , la 3) guerre que vous nous déclarez : dites 33 à votre Maître, qu’il vienne, qu’il se 3) hâte, ou que du moins il nous attende 33 sur les bords de son Nil. » Ensuite d’un air doux il les congédie, et leur fait d'honorables présens ; il donne à Alète un casque précieux , pris à la conquête de Nicée.

Arganl reçoit une épée dont la poignée d’or est enrichie de pierreries ; l’art de l’ouvrier y brille encore plus que la ma-

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tière même : le barbare , d’un œil distrait : en regarde la richesse et les ornemens , « Tu verras bientôt , dit - il à Bouillon , » l’usage que je fais de tes dons. »

Ils parlent. « Séparons-nous, dit Ar- » gant : moi j’entrerai avant la nuit dans » Jérusalem. Toi , au retour du soleil, tu » reprendras la route de l’Egypte. Ma pré- » sence ou mes lettres sont inutiles à la » Cour. Porte à notre Maître la réponse » des Chrétiens : moi , je ne puis quitter le » théâtre des combats. »

Ainsi d’ambassadeur il devient ennemi :

si sa démarche est régulière ou déplacée , si elle blesse ou ne blesse pas l’usage antique et le droit des nations , il n’y songe ni ne s’en occupe. Sans attendre la réponse d’Alète, impatient il marche à la faveur du silence et à la lueur des étoiles vers les remparts de Solime, et laisse son compagnon non moins impatient que lui.

La nuit avoit enveloppé l’univers de ses voiles sombres , le calme régnoil dans les airs et sur les flots. Les animaux fatigués , les habilans des lacs et des mers , les hôtes farouches des antres et des forêts, les oiseaux et tous les êtres, livrés à un

doux sommeil dans les secrètes horreurs de l’ombre et du silence, oublioient leurs travaux, leurs plaisirs eL leurs peines.

Mais les Chrétiens et leur Chef ne ferment point la paupière , et ne goûtent point de repos. Leur impatience attend le retour de l’aurore qui doit éclairer leur route, et les conduire à leur terme. D’un œil inquiet , attentif , ils examinent le Ciel , et cherchent à surprendre les premiers rayons qui viendront éclaircir les ombres.

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