‹ Vol 2Chapitre 12 sur 70 · LE PURGATOIRE, CHANT VI · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE, CHANT VI

Mon guide bien-aimé nomma Mantoue. Aussitôt l’ombre solitaire se levant, s’écria : « O Mantouan, je suis Sordello de ta ville chérie. » Et ils s’embrassèrent.

Ah ! Italie esclave, séjour de douleur, navire sans pilote dans l’affreuse tempête, non plus reine des peuples, mais bazar impur ;

Rien qu’au doux nom de sa terre natale, cette belle âme fut prompte à traiter fraternellement un concitoyen.

Et aujourd’hui tes enfants ne peuvent vivre sans guerre. Ceux qu’enferment une même muraille et un même fossé se rongent entre eux.

Cherche, misérable, autour de tes rives; regarde dans ton sein; vois si une seule partie de tes membres goûte la paix.

Vainement Justinien t’a forgé le frein des institutions, si la selle impériale reste vide! leur vieux lustre accroît ta honte.

Ah! race révoltée, laisse s’affermir César sur ta selle, si tu ne méprises le devoir prescrit par Dieu.

Regarde, ô Albert le Germain! comme la bête est devenue rétive pour ne pas avoir senti tes éperons, depuis l’heure où tu la tiens en bride;

Tu la livres à sa brutalité indomptable et sauvage , loi qui devrais enfourcher ses arçons.

Qu’un sévère jugement tombe du ciel étoilé sur ta race! éclatant et nouveau, qu’il porte l’effroi chez ton successeur!

Car, éblouis ailleurs par la cupidité, ton père et toi vous avez souffert qu’on désertât le jardin de l’empire.

Viens voir, homme insoucieux, les Capulets et les Montaigus, les Monaldi et les Filippeschi, les uns déjà contristés, les autres pleins d’alarmes.

Viens, cruel! viens voir l’oppression de tes nobles; répare leurs fautes : tu apprendras eomme Santafîora est un asile sûr.

Viens voir ta Rome qui te pleure, veuve délaissée, criant jour et nuit : « Mon César, pourquoi m’ abandonnes-tu? »

LA DIVINE COMÉDIE

Viens voir comme les compatriotes s’aiment! Si tu n’as pas pitié de nos désastres, du moins rougis de ta renommée.

Pardonne mon cri d’angoisse, ô Dieu souverain crucifié pour nous! ton regard équitable s’est-il détourné de nos rives ?

Ou bien prépares-tu, dans l’abîme de ta pensée, quelque immense travail inaccessible à notre débile prévoyance?

Ah! villes d’Italie, repaires de tyrans ! un Marcellus éclot dans tout manant qui ameute un parti.

Sois contente de cette digression, ô ma Florence! elle ne te concerne point, grâce à la sagesse de ton peuple.

Grand nombre ont la justice dans le cœur; mais ils l’y renferment, afin de ne pas tirer l’arc imprudemment, et ton peuple a la justice au bord des lèvres.

Plusieurs, en mainte ville, refusent les charges publiques ; mais ton peuple, plein de sollicitude, s’offre volontairement, et crie : « Voilà mon dos ! »

Sois donc joyeuse; tu en as bien sujet : n’es-tu pas riche, prudente, paisible? L’effet ne dément pas mes discours.

Athènes et Sparte, mères des lois antiques, reines de civilisation , furent auprès de toi de faibles modèles;

Auprès de toi , qui files en octobre des règlements subtils éclipsés avant la moitié de novembre.

Combien de fois, depuis les temps dont tu te souviens, as-tu changé tes lois, tes monnaies, tes offices, tes coutumes et les chefs de ta cité?

Si jamais la mémoire et le jugement t’éclairent, tu te verras semblable à une malade inquiète et agitée sur sa couche :

Elle change sans cesse d’attitude pour fuir la douleur.

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