‹ Vol 2Chapitre 28 sur 70 · LE PURGATOIRE, CHANT XIV · texte numérisé non relu

LE PURGATOIRE, CHANT XIV

Comme s’altère le visage de l’homme assailli par l’annonce de malheurs futurs, je vis se troubler et s’attrister l’âme inclinée pour recueillir le son de ces paroles.

Le langage des deux ombres me donna le désir d’apprendre leur nom : je le leur demandai avec une vive instance.

Et le premier esprit, mon interlocuteur : « Tu me réclames la faveur que tu me refuses ; la grâce divine t’assiste. Je ne me rendrai point rigoureux.

» Je suis Guido del Duca. L’envie brûla mon sang; la joie de mes pareils répandait sur mes joues une teinte livide.

» Voilà le fruit de ma semence. O race d’Adam I pourquoi placer tes convoitises dans l’étroit domaine où le bonheur s’achète par l’exclusion du bonheur d’autrui.

» Cette ombre fut Rinieri, le trésor, l’honneur delà maison de Calboli; aucun de ses descendants n’a hérité de ses vertus.

» Entre l’Éridan et la montagne , entre la mer et le Réno , les descendants ne sont pas seuls déshérités des biens nécessaires à la connaissance du vrai et aux félicités de la vie ;

» Sur les mêmes confins , le sol empoisonné de rejetons vénéneux ne saurait produire un germe bienfaisant.

y> Où sont le bon Licio, Manardi, Pierre Traversaro et Guido de Carpigna? O Romagnols ! ô race dégénérée !

» A Pologne, un forgeron fait souche nobiliaire; à Faenza, unRernardin di Fosco, sorti d’une chétive graine, devient une tige seigneuriale.

» Ne t’étonne pas si je pleure, ô Toscan! oui, je pleure, lorsque je me rappelle Guido de Prata, Ugolin d’Azzo, notre contemporain, Frédéric Tignoso et tous les siens.

» Hélas ! ô triste souvenir! les deux familles Traversera et des Anastagi ont perdu leur héritage de probité.

» Je pleure en me rappelant les dames et les chevaliers, leurs tra-

LA DIVINE COMÉDIE

vaux et leurs plaisirs. La courtoisie et l’amour animaient les cœurs dans le même lieu où la dépravation les ronge.

» O castel de Brettinoro ! pourquoi n’as-tu point croulé? Tes maîtres et tant de seigneurs se sont exilés pour échapper à l’opprobre du crime.

» Bagnacavallo n’enfante plus de fils : tant mieux ! Castocaro se dégrade; Conio plus encore, d’engendrer de semblables comtes.

» Les Pagni pourront se perpétuer, quand leur démon aura fui. Néanmoins il ne restera jamais d’eux une mémoire bien pure.

» O Ugolin de Fantoli! tu ne verras point de tache obscurcir l’éclat de ton nom ; car il ne te naîtra plus d’héritiers.

» Retire-toi désormais, ô Toscan! j’aime mieux maintenant pleurer que parler. Le souvenir de mon pays me navre d’angoisse. »

Comme ces âmes chéries nous entendaient marcher, leur silence nous rassurait sur notre chemin.

Tout en poursuivant, dès que nous restâmes seuls, pareille à un foudre sillonnant l’air, une voix soudaine : « Quiconque me trouvera doit me tuer ! »

Elle s’éloigna aussi vite que le tonnerre après avoir déchiré le nuage . Notre oreille se reposait à peine du bruit de cette voix , une seconde retentit avec un grondement formidable ; tel un nouveau tonnerre succède au premier :

« Je suis Aglaure, jadis changée en pierre. » Je reculai d’effroi en me serrant contre le poète. Cependant de toutes parts flottait l’air calme. Et Virgile : « Voilà l’exemple sévère dont le frein devrait enchaîner l’homme dans ses limites.

» Mais vous mordez à l’appât, et le piège de l’antique ennemi vous attire. Peu vous importent le frein et les vaines leçons.

« Les cieux vous convient et dansent leur mélodieuse ronde en vous déployant leurs immortelles beautés ; votre œil stupide ne regarde que la terre.

» Le souverain scrutateur vous châtie dans sa justice. »

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