‹ Vol 2Chapitre 1 sur 12 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

Iiors de sa gueule el lèche ses lèvres ensanglantées. Tel partoit l’Jiomicide Soliman , abreuvé de sang, et brûlant encore d’en répandre.

Une nuée de flèches vole autour de lui ; mille lances, mille épées l’environnent ; mais le destin le dérobe aux coups du trépas. Inconnu , il s’éloigne par les sentiers les plus solitaires , el son âme irrésolue flotte dans un abîme de pensées et de desseins.

Enfin , il se décide à se rendre aux lieux où le Monarque d’Egypte rassemble ses forces : il veut s’associer à ses armes et tentei’ encore les hasards de la guerre. 11 part sans balancer et dirige ses pas vers l’antique Gaza.

Le sentiment de ses blessures devient plus vif et plus profond; son corps succombe de douleur et de fatigue : mais il ne veut ni quitter ses armes, ni goûter le repos. Tout le jour il continue sa pénible marclie : enfin , quand la nuit a de son voile obscur enveloppé le monde, il descend, bande ses plaies , et cueille les fruits d’un palmier sauvage pour apaiser sa faim.

Ensuite il se jette sur la terre , et la tète appuyée sur son bouclier, il cherche quel-

que soulagement à ses peines, et quelque calme au trouble de ses pensées. Mais toujours ses blessures s’aigrissent, et d’invisibles vautours , le dépit et la douleur , le rongent et le déchirent.

Enfin , quand la nuit plus profonde règne seule avec le silence , accablé de lassitude , il ferme ses yeux appesantis. Un sommeil inquiet , languissant , lui verse , avec ses tristes pavots , l’oubli de ses cruels ennuis. Mais , pendant qu’il dort , une voix terrible vient tonner à ses oreilles.

U Soliman ! Soliman ! réserve à des temps » plus fortunés le repos et ses langueurs: » la pairie , tes sujets , gémissent sous le » joug de l’étranger , et tu dors ! Mal- » heureux ! tu dors sur une terre cou- » verte des membres déchirés de tes sol- » dats , dont les ombres errantes le deman- » dent la sépulture ! Peux -lu , dans les » bras du sommeil , attendre qu’un nou- » veau jour éclaire ces lieux témoins de ta » honte ? »

Le Sultan s’éveille : il voit un homme courbé sous le fardeau des ans : son corp3 s’appuie sur un bâton noueux qui assure et dirige ses pas. k Eh ! qui es-tu , fantôme J) importun , qui viens troubler le repos du

» voyageur? Que l’importe à loi ma honte » ou ma vengeance ?

» — Tes desseins , lui répond le vieillard , » ne me sont point inconnus : plus que tu » ne penses, je m’intéiresse à ton sort. Je » viens rendre à ton courage émoussé sa » pointe et sa vigueur ; pardonne , Seigneur, » à ma franchise , je ne t’outrage ipie pour » ranimer ta vertu.

» Tu veux aller joindre le Monarque » d’Égypte ; mais , crois-en mes pressen- » timens , renonce à un voyage pénible » autant qu’inutile ; bientôt , sans toi , ce » Prince et son armée se rendront dans ces « lieux. Ce n’est pas là que lu pourras faire » éclater, contre nos ennemis , ton courage » et ton audace.

» Mais , si tu veux me prendre pour 5) guide, je te promets qu’à la clarté du jour, » sans péril et sans combat , je t’introduirai » dans ces mui’s qu’assiègent les Clirétieus. » Là , les armes à la main , lu pourras , à «ton gré, lutter contre les dangers et te » eouvrir d’une gloire chère à ton cœur. » Tu défendras nos remparts , jusqu’à ce » que l’Egyptien vienne nous secourir et » nous venuer. »

Les regards et le ton du vieillard impri-

menl le respect au fier Soliman; l’orgueil et la colère l’abandonnent : « O mon Père ,

» répond-il, je le suis , je vole sortes pas !

» Le meilleur conseil pour moi , sera tou- » jours celui qui m’offrira le plus de fali- » eues et de dangers. »

Le vieillard applaudit, et sur ses plaies, que la nuit a rendues plus douloureuses , il verse un baume bienfaisant qui les cicatrise, et lui rend sa force et sa vigueur. Déjà le soleil, de ses rayons, avoit embelli les fleurs que l’aurore avoit fait éclore : « Il est » temps de partir , dit l’inconnu , le jour » éclaire notre roule et nous rappelle aux » travaux. »

Non loin de là un char l’attendoit ; il y monte avec le Sultan : sa main , avec adresse , gouverne ses coursiers , les presse et les anime. L’essieu siffle , les roues volent sur la poussière qu’elles effleurent à peine , les chevaux lialetans sont baignés de sueur et blanchissent le mors de leur écume.

L’air autour d’eux , par un soudain prodige , s’épaissit , se condense et forme un nuage solide , impénétrable , qui enveloppe le char et le couvre Ivut entier : pour eux seuls , il est transparent , et de son

sein , ils voient le ciel et tout ce qui les environne.

Soliman fronce le sourcil , des rides s’étendent sur son front, ses regards étonnés contemplent, et la nue, et le char, qui fuient avec la rapidité de l’éclair ; le vieillard qui , sur son visage immobile , lit l’étonnement dont son âme est frappée , l’arrache à cette profonde rêverie : il s’agite il s’écrie :

a O toi , qui que tu sois , qui fais plier la » nature sous tes lofs, et dont l’œil pénètre » les secrets cachés dans l’abîme des cœurs , » de grâce, si tes regards embrassent aussi » l’avenir , dis-moi quel terme le Ciel ré- » serve aux mouvemens qui bouleversent 5) l’Asie ? Quelle catastrophe devons-nous >) attendre ?

» Mais dis-moi d’abord ton nom ? Dis- »-moi par quel art tu opères tant de mer- » veilles ? Dans le trouble où je suis , si lu » ne me rassures , je ne puis l’écouler ni te n comprendre. » Le vieillard sourit : — « Je » puis, sans peine , satisfaire une partie de » tes désirs ; Ismen est mon nom; je cultive y> un an ionoré du vulgaire , et les Svriens » m’appellent Magicien.

«Mais que je te dévoile l'avenir , que

» j’ouvre à tes yeux les annales éternelles » du destin , c’est un vœu trop au-dessus » du pouvoir d’un mortel. Nous marchons 5) ici-bas au travers des malheurs et des » disgrâces ; le courage et la raison nous n furent donnés pour nous en défendre.

» Souvent le héros et le sage sont les artisans » de leur propre bonheur.

» Le Ciel te fit un cœur invincible ; ton » bras peut sauver les murs , qu’assiège un » peuple barbare : il peut , jusque dans ses » fondemens , ébranler l’empire des Chré- » tiens. Viens braver le fer et la flamme , » ose, souffre, espère, et j’augure tout de » tes efforts. Cependant , pour le plaire , je » le révélerai des choses que j’entrevois au » travers d’un nuage obscur.

» Avant que l’astre qui mesure les ans » ait pendant plusieurs lustres parcouru sa » carrièi’e , je vois, ou je crois voir naître » un héros dont les exploits feront la gloire » de l’Asie : je ne te peindrai point les arts » et l’industrie embellissant l’Egypte sous » son heureux empire. Je ne te peindrai » point mille vertus que mes yeux ne peu- » vent toutes distinguer : mais ce qui doit » flatter ta vengeance et suffire à ton cœur , » il foudroiera la puissance des Chrétiens.

» Par Tin dernier effort , il détruira leur » injuste empire jusque dans ses fondemens. » Les restes malheureux de ces barbares » iront chercher un asile sur un rocher » désert qui n’aura que la mer pour défense. » Ce héros sera de ton sang. » A ces mots , le ^ûeil Enchanteur se tait. Soliman s’écrie ; « Heureux mortel que le Ciel destine à tant » de gloire ! » Lajoie qu’il éprouve est mêlée de jalousie.

« Que le sort , ajoute-t-il , soit ou pro- » pice ou contraire à mes vœux , jamais je » ne plierai sous ses caprices : il me verra , » d’un front toujours égal , recevoir ses » bienfaits et braver ses rigueurs. L’astre y> des nuits s’échappera de son orbite , les 5) étoiles seront infidèles au cours qui leur » est prescrit , avant que Soliman détourne y> ses pas du sentier de la justice. » Eu parlant son Csage étincelle , et le feu de l’audace pétille dans ses yeux.

Enfin , ils aperçoivent les tentes des Chrétiens : quel affreiLX spectacle s’offre à leurs regards ! Sous combien de formes la mort leur apparoît ! Un nuage de douleur s’épaissit sur les yeux du Sultan : des larjues inondent ses joues. Avec quel dépit il voit ses enseignes , jadis si redoutables ,

tl’aîner sur la poussière , sanglantes et déchirées.

Les Chrétiens victorieux et triomphans , foulent aux pieds les cadavres de ses amis les plus fidèles et les plus chers , leur arrachent avec outrage , et leurs armes et leurs vêtemens ; d’autres célèbrent les funérailles des leurs avec la pompe d’un triomphe , plus loin un vaste bûcher s’allume; Turcs , Arabes , mêlés , confondus , sont livrés aux mêmes flammes.

A cette vue , Soliman pousse un profond soupir. Le fer à la main il s’élance du char et veut fondre sur les ennemis. Mais l’Enchanteur le retient , le rappelle et réprime sa téméraire ardeur. Ils remontent ; ils dirigent leur course vers le sommet de la colline , et le camp des Chrétiens disparoîl derrière eux.

Ils descendent , et le char s’évanouit.

Toujours cachés au sein de la nue , ils prennent sur la gaucJie un sentier qui se prolonge dans un vallon. Ils arrivent aux lieux où Sion présente aux derniers rayons du soleil ses flancs escarpés. Là le Magicien s’arrête et fixe sur la pente de la montagne des regards curieux.

Ausein d’un dur rocher s’ouvre une grotte

10 LA JÉRUSALEM DÉLI\TlÉE , oLscure creusée depuis plusieurs siècles ; des herbes , des arbusles en ferment l’entrée : Ismen les écarte et se courbe pour pénétrer dans un étroit et ténébreux sentier : d’une main il sonde le passage , il présente l’autre au Prince et l’invite à le suivre.

K Ciel ! dans quelles ténèbres veux-tu » cacher ma marche ? s’écrie le Sultan. Mon «bras, si tu Pavois permis, s’ouvroit un » chemin plus digne de moi. — Généreux » Guerrier , répond Ismen , ne dédaigne » point une route que jadis se fraya le » grand Hérode, ce Roi si fameux dans la » guerre.

» Il creusa ce souterrain quand il voulut » donner un frein à ses sujets. C’étoit par ce » sentier que , de la tour Autonia , il passoit » invisible dans le Temple des Hébreux : » c’étoit par là que , sans être aperçu , il » quiltoit Solime, y faisoit entrer, ou en » faisoit sortir des soldats.

» Mais de tous les mortels je suis le seul » qui connoisse aujourd’hui cette ténébreuse » et secrète issue : elle nous conduira aux » lieux où , trop alarmé peut-être des me- » naces de la fortune , Aladin rassemble les » Grands de son Royaume et ses plus sages » conseillers ; ce moment demandoit ta

CHANT DIXIÈME. 1 l

» présence : écoule leurs discours el le tais ; » quand il en sera temps , tu feras éclater » ton audace. »

Il dit : Soliman se traîne sur ses pas et s’avance, en rampant, dans ces sombres souterrains ; cependant la voûte s’élargit et s’élève ; ils marchent, et bientôt ils ont atteint le milieu de cet antre obscur.

Le Magicien ouvre une porte étroite ; ils montent par des degrés à demi-ruinés , sur lesquels un soupirail jette une lueur pâle et incertaine. Enfin , du fond do cet abîme , ils entrent dans une salle superbe toute brillante de clartés. Là le sceptre à la main , le diadème sur le front, le Monarcpie est assis. La douleur est dans ses yeux , et réfléchit sur tout ce qui l’environne.

Du sein de la nue qui le couvre, l’inrisible Soliman contemple ce conseil auguste ; il entend le Monarque qui , du haut de son trône , prononce ce triste discours : K O mes Amis ! ô mes fidèles Sujets ! le jour » d’hier fut pour notre empire un jour vrai- » ment fatal; nos espérances sont évanouies; » l’Égypte seule nous reste. Mais que cette » ressource est éloignée dans un péril si «pressant! Je vous rassemble aujourd’liui » pour vous demander à tous vos conseils .«

12 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE Il se tait : un murmure sourd se lait entendre autour de lui , semblable au bruit des vents qui frémissent dans les bois. Mais Argant se lève , et d’un front serein ^ d’un air audacieux , il commande le silence.

« O Roi magnanûne , pourquoi tentes- » tu notre courage ? Notre situation n’est » que trop connue et parle d’eUe-même ; » cependant, j’oserai le dire : n’ayons d’es- » poir qu’en nous seuls ; la vertu ne re- » doute rien ; c’est d’elle qu’il faut nous » armer ; n’empruntons de secours que » d’elle , et ne mettons à notre vie que le » prix qu’elle y met élle-même.

5) Ce n’est pas que je désespère du secours » de l’Egypte : non , mon Roi l’a promis ; » ce seroit un crime de douter de ses pro- » messes ; mais je voudrois , dans quelques- » uns de tes Guerriers , plus de courage et » d’intrépidité. Je voudrois que, préparés à 5) tous les événemens , ils se promissent la » victoire et méprisassent la mort. «

Argant n’en dit pas davantage ; sa fierté veut commander aux opinions et dédaigne de persuader. Orcan se lève après lui ; un air d’autorité règne dans son maintien. Né d’aïeux illustres, Orcan s’étoit fait un nom

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dans les combats : mais uni depuis à une jeune beauté, entouré d’enfans qui font sa joie , ce Guerrier dégénéré n’est plus qu’époux et père.

« Seigneur, dit-il, je ne sais point blâ- » mer un orgueil qui naît du courage et » qui s’exhale en paroles , peut-être trop » altières. Argant , devant un Roi et dans » un conseil , met sans doute trop de fougue » et d’ardeur. Mais l’audace qui règne dans » ses discours , éclate dans ses actions , et 5) ses actions le justifient.

» Mais toi , Seigneur , dont l’expérience » et les ans ont mûri la sagesse , tu sauras » modérer un zèle trop impétueux , balan- » cer avec un danger présent une espérance » lontaine, et juger ce que peut l’ennemi , » ce que tu dois attendre de tes anciens rem- » parts et de les nouveaux ouvrages.

» La nature et l’art ont fortifié Solime : » mais les Chrétiens la menacent avec tout » l’appareil de la guerre. J’ignore ce que le » destin nous prépare ; plus près delà crainte » que de l’espéi-ance , je redoute le hasard » des combats ; je redoute les longueurs » d’un siège et les horreurs de la famine.

» Ces troupeaux , ces provisions qu’hier » ta prudence et la l'orLune amenèrent dans

i4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

» ces murs, pendant que l’ennemi s’enivroit » de notre sang , ne sont que de Ibibles’ et » peu durables ressources pour un peuple J) immense : en vain l’Egyptien , fidèle à » ses promesses, viendra nous secourir le » jour même qu’il a fixé ; ses armes ne » pourront nous défendre du fléau qui nous » menace.

» Que sera-ce si ce secours est différé ? » Mais je veux qu’il devance , et notre espoir » et ses promesses : je ne vois point encore » la victoire; je ne vois point encore Solime » délivrée. Nous avons à combattre ce Go- » defroi , ces Guerriers , qui tant de fois ont » batlu , dispersé les Arabes , les Turcs , les » Syriens et les Perses.

» Tu les connois , ô généreux Argant ! » toi qui , si souvent , leur as cédé le cliamp » de bataille; toi qui, si souvent , n’as trouve » contre eux d’asile que dans la fuite. Glo- » rinde les connoît ; je les connois moi- » même; nos disgrâces sont communes : je » n’accuse personne, nous avons tous mon- » tré ce que pouvoit notre valeur.

» Je le dirai , quoiqu’il s’indigne d’en- » tendre la vérité , quoique ses regards si- » nistres me menacent de la mort : un destin » inévitable conduit nos ennemis : ni forces,

» ni rempartiflép’cfurfoili àrt'élei'i’e torrent.

» Sage Roi de Tripoli , tu as su obtenir » la paix et conserver ton trône ! mais l’in- » flexible Sultan , peut-être en ce moment » est étendu sur la poussière, ou vil esclave ,

» il gémit dans les chaînes ; peut-être exilé , » fugitif, il traîne loin de sa patrie, des » jours destinés à une fin plus déplorable. » Il auroil pu , par des présens , par des » tributs , apaiser son vainqueur et sauver » une partie de ses Etats. »

Ainsi, dans des discours tortueux, Orcan enveloppoil ses conseils ; il n’osoit dire ouvertement qu’il falloit demander la paix et se soumettre aux Chrétiens. Le Sultan , qu’indignent sa foiWesse et ses outrages , ne peut plus se contenir : « Souflriras-tu , lui 3) dit Ismen , qu’un lâche t’avüisse et te dé- » grade encore ? »

« Ah ! que ne puis-je , répond-il , écarter » ce voile qui me cache ! Je brûle de colère » et de dépit. 5) Tl dit, et soudain le nuage se décJiire et s’évanouit : le Sultan paroît tout brillant de clarté; sur son front respirent l’audace et l’orgueil.

on zèle pour mon Ro j,,i7ioq anjottr pour â.pÈÿrijB’., Sot^t les soi|lD.’»eùUmfmÿ qui ’inSpirèhï ;'j’^jf pi'ends' iè CM àtérnoin.

1 6 : LA- Jit'RUSAI;E'\E lîÉT.rVRéE P

■ U Le voiià ,'s’'ècrïe-t-iT: ’ oe-Sullân'lirjude » ei. .cette main saura prouver à

» (pii ïîi’ outra ge , cpu’it est u'ii' tâche » et nü inlpo'steür-. Moi' 'fugitif! moi qui » ai versé des flots de sang' chrétien ! moi » qui ai couvert la plaine de morts , et qui , » enfermé au milieu de nos ennemis , y ai » perdu jusqu’au dernier de mes soldats ! «moi fugitif! .

» Si ce lâche , ou quelqu’autre aussi lâche » qtte lui , traître à sa croyance et à sa patrie, » ose parler d’une paix infâme et avilissante , J) permets , Seigneur, que de ce fer je lui » ôte la vie. Les agneaux, dans la même » bergerie, habiteront avec les loups ; dans » le même nid on verra les colombes et les « serpens , avant que les nœuds de la paix 5) unissent sous un même ciel le Chrétien et » le Musulman. »

Tandis qu’il parle , sa main tient une épée menaçante. A ce discours , à ce terrible aspect, tout reste interdit et muet : enfin, avec des regards moins sinistres , le Sultan s’avance vers Aladin : « Seigneur , lui dit-il , » ranime ton espoir, Soliman est avec toi. »

Le Monarque , les bras étendus , se penche vers hii. « O généreux Ami , s’écrie- »t-il, avec quelle joie je t’embrasse! Je

» ne sens plus mes pertes , mes alarmes » s’évanouissent : sile Ciel sourit à nos vœux, » tu peux du même coup affermir mon » trône et relever le tien. » En parlant , il le serroit dans ses bras.

nie fait ensuite asseoir sur son trône , et lui-même se place à sa gauche. Ismen est à son côté. Clorinde vient rendre ses hommages au Héros : les autres la suivent. Soliman retrouve parmi eux Ormusse, un des chefs des Arabes, qui dans le fort du combat , sut , par une route secrète , à la faveur du silence et de la nuit, conduire dans Solime la troupe qu’il commandoit , et porter des secours et des vivres cà un peuple affamé.

Le fier Circassien reste seul immobile , en silence , les regards pleins de dépit et de jalousie. Tel paroît un lion , lorsque d’un œil enflammé il dévore la proie qu’il s’apprête à saisir. Mais Orcan , morne et pensif, n’ose élever sa vue sur le Sultan. Ainsi réunis, le Roi des Turcs et le Tyran de la Palestine confondent leur haine et leurs projets.

Cependant le pieux Bouillon , après avoir poursuivi sa victoire et dissipé les débris de l’armée vaincue , a rendu à ses Guerriers les honneurs suprêmes : il ordonne II. 2

1 8 LA JÉRUSALEM DÉ LI^-RÉE , que dans deux jours tout soit prêt pour l’assaut. Son air plus auguste et plus terrible menace les assiégés de leur perte procbaine.

Cette troupe brillante , qui , au fort du combat , aroit doruré aux Chrétiens un utile secours , c’étoienl les Héros qui s’égarèrent sur les pas d’Armide ; c’éloit Tancrcde avec eux. Curieux d’apprendre leurs aventures , Godefroi les l'ait appeler ; il n’admet dans sa tente que le Solitaire et les plus sages de ses Guerriers.

« Ptacontez-moi , leur dit-il, l’histoire de » vos courtes erreurs ; dites-moi comment le » Ciel vous a rendus à nos vœux et à nos be- » soins. » La honte et le repentir sur le front, ils tenoient la tête baissée. Enfin , le Prince Anglais lève les yeux et rompt le silence.

a Je l’avouerai , Seigneur , séduits jiar » l’Amour , enchaînés dans les fers d'une » perfide beauté , nous méprisâmes tes loix » et les arrêts du sort : nous suivîmes par » des routes inconnues un «uide dangereux » et funeste. La jalousie et la rivalité nous » divisoient ; l’Enchanteresse , par ses disy> cours , par ses regards , ah ! connoissance y> trop tardive ! l’Enchanteresse nourrissoit s notre haine et nos feux.

CHANT DIXIÈMÉ. 19

» Enfin , nous arrivâmes dans les lieux » où fume encore la foudw vengeresse ;

» terre jadis féconde, pays charmant , que 3> couvrent aujourd’hui des eaux bitumi- » neuses et un lac stérile , d’où s’exhalent » des vapeurs impures , empoisonnées , qui » attestent les crimes des hommes et le » courroux des cieux.

3) Sur ces eaux épaisses , le corps le plus » pesant repose immobile. L’homme , le » fer, la pierre , y surnagent comme le bois » léger : au milieu du lac s’élève un château » qu’un pont étroit unit à la terre ; c’est là » que nous conduisit la perfide Princesse.

3) Tout rit dans ce séjour , tout y respire 3) l’ivresse des plaisirs.

3) Sous un ciel pur , règne un air déli- 3) cieux ; les arbres toujours verds répan- 33 dent la fraîcheur et l’ombre sur desgazons 3) toujours fleuris : sous des myrtes amou- 33 reux coulent des eaux claires et limpides :

33 un ruisseau qui murmure , le zéphyr qui ' 33 agite le feuillage , le chant mélodieux des 33 oiseaux , portent dans tous les sens la 33 mollesse et la volupté. L’or et le marbre ,

33 par mille formes heureuses, imitent la 33 nature et l’embellissent.

33 Sur ces gazons , au bord de ces ruis-

» seaux , sous l’ombrage le plus épais , Ar- » micle avoil lait dresser une table somp- » tueusement servie. Elle offroit tout ce que » promet le printemps, tout ce que mûrit 3) l’automne , les présens de la terre et les » productions de la mer ; cent beautés nous S) servoient et prévenoient nos désirs.

» Les discours , le sourire de la perfide , 3> nous enivrent et nous encliantent , nous » avalons à longs traits les poisons qu’elle 3) nous verse et l’oubli de nous-mêmes. Mais » tout-à-coup elle se lève : Je reviens , dit- » elle ; en effet , elle reparoît bientôt , mais » avec des regards moins sereins et moins V tendres. D’une main elle tient une ba- » guette , dans l’autre est un livre qu’elle lit 3) à voix basse.

3) Elle lit , et je sens tout changer en moi ; » mes pensées , mes scntimens , mes goûts ; 3) soudain je m’élance dans les eaux, et je 3) m’y plonge tout entier : mes membres se 3) rapprochent , se réunissent , je suis trans- 3) formé en poisson et ma peau est couverte 3) d’écaillcs.

3) Mes compagnons éprouvent le même y> sort , et jouent avec moi dans le cristal ’o liquide; il ne me reste de cet état qu’un 3) souvenir confus et semblable à un songe :

CHAKT DIXIÈME- 2 1

» enfin, elle nous rend à notre première » forme : noùs étions mitels d’étonnement » et d’épouvante ; mais , d’un regard plus » effrayant , elle nous attriste encore et » nous menace.

» Vous connoissez mon pouvoir , dit- » elle , vous savez que j’ai sur vous un soti- » verain empire ! D’un mot , je puis vous » plonger dans une nuit éternelle ; je puis , » d’un mot , vous clianger en oiseaux , en » plantes, en reptiles ; vous métamorphoser » en rochers , en fontaines , en monstres » des forêts.

» Cependant vous pouvez échapper à » mon courroux en obéissant à mes ioix ; » abjurez votre croyance , et pour défendre » notre empire , armez-vous contre l’ini- » pie Bouillon. Tous se révoltent , tous » abhorrent ce pac te affreux . R aimbaud seul » est persuadé : pour nous, elle nous jette » dans un cachot impénétrable à la lumière.

» Le sort amène Tancrède dans ce fu- » neste lieu : mais bientôt notre prison s’ou- » vre , et s’il faut en croire les bruits qui » sont venus jusqu’à nous , Amiide , à la » prière du Prince de Damas , nous envoyé » au Monarque d’Egypte , sans armes et » chargés de chaînes.

>i Déjà nous élions en marche , quand » la Providence nous fil rencontrer le Lrave «Renaud. Ce Guerrier, qui toujours se '» signale par de nouveaux exploits , atta- » que les gardes dont nous sommes entourés, » les éo’oroe ou les met en fuite, et nous » rend nos armes qui étoient devenues les » leurs.

» Je l’ai vu , nous l’avons tous vu , nos » mains ont touché ses mains victorieuses : » nous avons- entendu sa voix : n’en croyez » point de vaines rumeurs , ce Héros vit » encore : il n’y a que trois jours qu’il a » qviitté son armure sanglante et brisée , et » qu’en habit de pèlerin , il est parti pour « Antioche. »

Il dit : le Solitaire lève au ciel ses yeux mouillés de pleurs : il change de couleur et de visage : quel éclat soudain l’environne î Pleine de la Divinité , son âme s’élève jusqu’au séjour des Immortels : l’avenir se dévoile à ses regards , et sa pensée s’enfonce dans l’abîme des âges et du temps.

Enfin , sa langue se délie : d’un ton plus auguste il découvre les secrets cachés dans le sein de Pavenir : à son aspect, au tonnerre de sa voix, tous demeurent interdits et l’écoutent en silence: « Renaud vit en-

» core ! Une femme perfide avoil abusé notre » crédulité ! Il vit , et le Ciel réserve son » jeune courage à une gloire plus éclatante.

» Ces exploits , qui étonnent l’Asie, ne » sont encore que les amusemens de son » enl'ance et les présages de sa grandeur ; » les années s’écoulent ; je le vois braver » un mortel impie et dompter son audace ! » Son aiole arrache Rome et l’Eglise aux » serres d’un impitoyable vautour, et les » couvre de ses ailes : il renaît dans des » enfans dignes de leur père.

pi Une longue postérité marche sur ses » traces , brise la verge des tyrans et le fer » des rebelles ; la Religion et les Pontifes » reposent à l’ombre de leur bouclier.

Il Abaisser l’orgueil , soulager les malheuiireux, protéger l’innocence et punir le » crime , voilà leurs destins. C’est ainsi que » l’aigle de la maison d’Est élevera son vol » au-delà des roules que parcourt le soleil.

» C’est à elle de porter les l'oudres de la «guerre; toujours ses ailes triomphantes » seront étendues surlctrône des Pontifes; » c’est à elle qu’est attaché le sort de notre » auguste entreprise , et le Ciel ordonne » qu’on la rappelle en ces lieux. »

Par ce discours , le Solitaire dissipe les

24 “ LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, craintes qu’on avoit conçues de la mort de Renaud. Tous applaudissent : Godefroi seul est plongé dans une rêverie profonde. Cependant la nuit se lève et couvre la terre de ses voiles : tous se retirent et vont goûter les douceurs du sommeil. Godefroi seul veille encore ; il n’est point de repos pour ses pensées.

Tout occupé de Tassant qu’il méditoit, Godel'roi faisoit préparer les machines guerrières , qu^nd le Solitaire l’aborde et le tirant à l’écart, d’un Ion austère et majestueux lui lient ce discours : « Seigneur , tu » armes contre Solime les forces de la terre , » mais lu ne commences pas par où tu dois » commencer.

» Que le Ciel ait tes premières pensées , » invoque avant tout la céleste milice ; elle » seule peut t’obtenir la victoire ; que les » prêtres revêtus de leurs augustes or nemens » marchent les premiers , et que leur pieuse » harmonie porte àl’Eternel nos hommages » et nos vœux. Vous , Chefs glorieux d’une » sainte entreprise, donnez l’exemple à vos » soldats, et qu’ils s’avancent sur vos traces. »

Bouillon applaudit au pieux Solitaire :

« Mortel chéri des Cieux , lui répond-il , » je veux suivre tes conseils ; pendant que » je rassemble les Chefs , toi , va trouver » les Pontifes Guillaume et Adliémar , et » tous trois ordonnez cette pompe auguste » et sacrée. »

26 LA JÉRUSALEBI DÉLIVRÉE,

Le lendemain , dès le lever de l’aurore, le vieillard réunit les pasteurs et les prêtres dans le lieu consacré au culte de l’Elernel : les prêtres revêtent de longs habits de lin , les Pontifes ceignent la mitre et prennent des ornemens tissus d’or et de soie.

Pierre marche seul et le premier : dans ses mains est l’étendard redouté que le Ciel même révère : les prêtres distribués sur deux lignes égales le suivent d’un pas grave et lent ; le front humilié , d’une voix suppliante , ils forment un donljle concert : Adhémar et Guillaume marchent égaux et ferment le cortège sacré.

Sur leurs pas Bouillon s’avance : les Chefs le suivent deux à deux ; dans leur ordre rangés , marchent après eux , les Guerriers armés pour les défendre. Ainsi de leurs retranchemens sortoient ces vendeurs unis

de leur commune croyance. La trompette se tait; on n’entend point les chants de la guerre et des combats, mais la piété seule et ses Jiumbles accens.

Ils t’invoquent , ô Père tout-puissant ! et toi , Fils égal au Père , et toi qui les unis tous deux par les nœuds d’un éternel amour ! ils t’implorent, ô Vierge secourable aux mortels , Vierge mère d’un Homme-Dieu î

et vous , troupe brillante, Chefs subordonnés de FimmoiTelle milice ; et toi qui sur l’innocence même épanchas l’onde destinée à laver les souillures des mortels.

Ils réclament ton secours , ô toi qui fondas , qui soutiens cette chaire d’où les Pontifes tes successeurs , répandent sur l’Univers les trésors de la grâce, et ouvrent les portes de la clémence ! et vous qui annonçâtes aux mortels étonnés un Dieu vainqueur du trépas ; et vous qui , pour attester ce miracle , prodiguâtes votre sang et votre vie !

Soyez-nous propices , ô vous ! dont la langue ou les écrits enseignèrent aux humains le chemin qui conduit au Ciel. Et toi, Favorite de Jésus-Christ, toi, qui sus choisir le sort le plus heureux ; et vous , qui renfermées dans un asile solitaire, ne connûtes que Dieu pour époux ; et vous encore, femmes généreuses , qui par un effort pins sublime , bravâtes les supplices et la fureur des tyrans !

Tels étoient les chants des Chrétiens : dans leur marclie , leurs rangs se prolongent et se déploient ; d’un pas tardif ils s’avancent vers ce mont couronné d’oliviers , dont le nom est si cher à l’Univers : il

a 8 LA JERUSALEM DÉLT\TIÉE ,

s’étend à l’orient de Solime , et n’en est séparé que par la vallée de Josaphat.

Les vallons , les collines , les grottes profondes retentissent de leurs chants ; de mille côtés l’écho les répète : il semble qu’une harmonie cachée anime les antres et les bois ; partout on entend résonner le nom de Jésus et le nom de Marie.

Du haut de leurs remparts , les Infidèles en silence contemplent un spectacle qui les étonne. Cette marche lente et mesurée , ces humbles accens , ces rits inconnus , cette pompe étrangère , fixent leurs regards ; enfin ils poussent des cris profanes : le torrent , la vallée , la montagne mugissent de leurs outrages et de leurs blasphèmes.

Mais ces outrages , ces cris , se perdent dans les airs, semblables attrain gazouillement des oiseaux : en vain des traits sifflent , ils ne peuvent arriver jusqu’aux Chrétiens. Rien ne trouble leur pieuse mélodie , rien ne dérange l’ordre de cette pompe auguste.

Sur la cime de la montagne ils élèvent l’autel où doit s’immoler la grande victime : des deux côtés brille une lampe tout éclatante d’or et de lumière. Guillaume revêt

de nouveaux ornemens el se recueille dans un respectueux silence : il élève ensuite la voix , s’accuse lui -même , et présente à l’Eternel des actions de grâce et des prières.

Les Prêtres et les Chefs sont à genoux autour de l’autel : la foule plus éloignée a les regards attachés sur le Pontife : enfin, le mystère est accompli : « Partez , dit » Guillaume », et la main étendue , il bénit le peuple prosterné. Pleins d’une sainte ferveur , les Chefs et les soldats retournent dans leur eaiiip.

Là les Guerriers vulgaires se dispersent;

. Godefroi regagne son asile ; un nombreux cortège , jusqu’à sa tente , accompagne ses pas ; le Héros se retourne , rend grâces à leur zèle , retient les Cliefs , les reçoit à sa table , et veut que le sage Raymond, y soit assis à la première place.

Après un repas modeste ; « Demain, dit » Bouillon , aux premiers rayons de l’au- » rore , vous serez prêts pour l’assatit : » demain sera un jour de peines et de com- » bats : c’est aujourd’hui le jour des apprêts » et du repos. Allez tous recueillir vos forces » et préparer le courage de vos guerriers ».

Les Chefs se séparent bientôt la trompette guerrière annonce que tout doit être

5o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , sojis les armes au retour du soleil. On tra~ vaille , on s’apprête : enfin , la nuit avec le silence amène le sommeil et suspend les travaux.

L’aurore luttoit avec les ombres, et les premiers feux du jour n’avoient point frappé les portes de l’orient : le bœuf, d’un pas tardif, nctraçoit point encore ses pénibles sillons ; l’oiseau dormoit sous le feuillage ; le pasleur dormoit , les troupeaux dormoient aussi : le chasseur ni les chiens ne troubloienl point encore le silence des bois , quand tout-à-coup la trompette appelle les combats, et de ses sons guerriers épouvante les airs.

Mille cris répètent aussitôt : aux armes ! aux armes ! G odefroi se lève ; il ne revêt point sa cuirasse accoutumée , il ne pi-end point son lourd bouclier ; il n’a que l’armure etl’liabillement d’un simple fantassin : Raymond le surprend dans cet équipage.

Il devine son projet : « Seigneur, luidit- » il , où est ta cuirasse , où sont tes armes ? » Pourquoi ce corps presque nu ? Je n’aime » point à te voir exposé avec une si foible » défense : tu n’aspires sans doute qu’à une » gloire commune ?

» Eh ! que prétends-tu ? La palme d’un

» soldai ? Laisse aux autres ces vulgaires 5) exploits : qu’ils exposent dans les combats » une vie moins utile et moins intéressante. » Toi , reprends ton armure , et du moins , » pour nous , aie soin de tes jours : tu es » l’âme du camp , le mobile de notre entre- » prise ; assure nos succès en conservant ta » vie. »

Il se tait : a Sage et vertueux Ami , lui » répond Bouillon,quand Urbain me ceignit » celte épée dans Clermont , je ne promis » pas au Ciel de n’êlreque Capitaine : par » un vœu secret je m’engageai encore à » combattre comme simple soldat.

» Quand j’aurai déployé toutes nos forces , » quand j’aurai rempli tous les devoirs d’un «Chef, j’ irai sous ces remparts acquitter » un devoir non moins sacré ; et sans doute » Raymond ne me désavouera pas. Que le «Ciel veille sur ma vie, moi je ne puis « songer qu’à remplir mes sermens. »

Il dit, et tous les Chevaliers Français et ses deux frères suivent son exemple : les autres Guerriers s’arment comme eux en fantassins. Cependant les Infidèles sont déjà sur la partie la plus foible de leurs murs que bat le fougueux Aquilon , et qui se replie vers l’occident.

02 LAJÉRUS^iLEM DÉLITRÉE,

Tranquilles sui’ les autres côtés que la nature a pris soin de défendre, ils réunissent dans ce seul point toutes leurs forces : Aladin y rasseiuble , et ses sujets , et sa milice étrangère. Les enfans , les vieillards viennent partager leurs travaux , et lutter , avec eux contre la fortune; ils fournissent à des bras plus vigoureux la cbaux , le soufre , le bitume , les pierres et les flèches.

Le rempart est hérissé d’armes et de machines guerrières ; là , le Sultan , tel qu’rm géant terrible, élève un front menaçant; plus loin paroît le Circassien tel qu’un bastion au milieu des créneaux. Clorinde est sur une tôur, et domine et les assiégés et les assiège an s.

Sur ses épaules pend un carquois ; la flèche est dans ses mains ; son arc est déjà tendu : dans celte attitude , elle attend l’ennemi au passage : telle jadis au sein des nues , on crojoit voir la fille de Latone lancer les traits et la mort.

Le vieux Monarque à pied , court d'une porte à l’autre , fait apporter de nouvelles armes, forlifielespostes,voittout , examine tout , encourage et rassure ses guerriers. Les femmes éperdues vont dans les mosquées implorer leur Prophète.

« O Maliomet , s’écrient-elles , <jue ion » bras juste et redoutable brise la lance du » brigand Français ! Abats, renverse, sous » nos murs , l’impie qui a tant outragé ton » nom. » Leurs prières inutiles se perdent dans les airs; leur divinité n’entend point leurs cris dans le séjour de la mort et de la nuit éternelle. Cependant Bouillon l’ait déployer ses enseignes et marcher ses bataillons.

Toute son armée se développe sous ses yeux : elle est sur deux colonnes qui s’avancent obliquement vers les remparts. Au centre , sont ces machines qui recèlent dans leur sein la destruction et le trépas.

La cavalerie est sur les derrières et se répand dans la plaine pour prévenir les surprises. L’attaque commence : les flèches , les pierres volent de tous côtés ; la mort s’élance des machines meurtrières et roule sur les remparts. Nombre d’infidèles expirent, nombre d’autres fuient et désertent les murs qu’ils dévoient défendre.

Les Chrétiens impétueux courent et se précipitent. Lesuns de leurs boucliers serrés couvrent et défendent leurs têtes; les autres, à l’abri des béliers, trouvent un asile contre les pierres qu’on leur lance : enfin , ils

34 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, arrivent an fossé et tentent de le combler.

Le fond n’en est point couvert de limon , ni baigné par les eauv ; bientôt il est rempli de fascmes , de pierres et de troncs d’arbres. L’audacieux Adraste s’y jette le premier et attache une échelle à la muraille ; ni les flèches, ni le bitume bouillant qui pleut sur lui ne peuvent l’arrêter.

Déjà le lier Helvétien alloit toucher aux créneaux; en butte à mille traits, aucun n’avoit ralenti son ardeur; mais touL-à-coup une pierre énorme , monstrueuse , lancée par le Circassien , tombe sur son casque et le renverse.

Le coup n’est point mortel , mais ses esprits en sont étonnés : sans connoissance , et presque sans vie , il presse la terre de son poids immobile. D’un ton farouche et menaçant , Argant s’écrie : « Le premier est » tombé , qui osera le remplacer ? Lâches » Guerriers , que ne montez-vous à la brèj) che Je vous attends sans me cacher. En » vain vous vous couvrez sous vos boucliers , » sous vos machines , la mort vous y atteiu- » dra comme des bêtes farouches dans leur » repaire. »

Il dit : mais ses outrao es irritent les Chré-

tiens sans les rendre imprudens; toujours

CHANT ONZIÈME. 5b

soigneux de se défendre contre les traits et

les fardeaux qu’on leur lance , ils placent enfin au pied de la muraille le redoutable bélier. Déjà des poutres énormes armées de fer ébranlent les portes et font trembler les remparts.

Cependant les Infidèles , avec cent bras , roulent une pierre immense : elle tombe sur les boucliers pressés avec le fracas d’une montagne qui s’écroule , les rompi , brise les casques et accable une foule de guerriers ; la terre est couverte d’armes, de sang, de cadavres meurtris et déchirés.

Les Chrétiens irrités s’élancent et vont à découvert défier l’ennemi et les dangers. Les uns dressent des échelles et y montent : d’autres sapent les fondemens ; déjà le mur croule et ouvre au milieu des ruines un chemin à l’ardeur des a^iégeans.

La brèche s’agrandit sous les coups redoublés du bélier ; les assiégés emploient toutes les ressources pour se défendre. Ils opposent des balles de laine aux efforts de la redoutable machine; cette matière molle et qui cède, les trompe et les amortit.

Cependant Clorinde a sept foistenduson arc; sept fois un trait a sifÛé dans les airs et

36 LA JÉR.USALE3I DÉLIVE.ÉE , s’est abreuvé de sang’. Ce ne sont point des victimes ignorées que choisit l’Amazone ; elle les dédaiane, et sa l’ureur n’est iatale qu’à d’illustres tètes.

Le premier qu’elle atteint , c’est le fds du Roi d’Albion ; à peine s’est-il montré qu’il est frappé du coup funeste; sa main est percée malgré l’acier qui la défend. Inhabile au combat , il se retire , frémissant moins de douleur que de colère.

Le Comte d’Amljoise expire sur la crête du fossé ; Clotaire sur l’échelle , reçoit dans le flanc une mortelle blessure; le Comte de Flandre est atteint au bras gauche au moment où lui-même travaille à làire mouvoir le bélier. 11 veut arracher le trait qui l’a blessé , mais le fer reste enfonce dans la plaie.

L’imprudent Adhémar étoit spectateur du combat : le trait fatal vole et lui perce le front ; il j porte la main ; un second trait attache cette main au visage. Il tombe , et les armes d’une i'emme s’abreuvent du sano-

d’un Pontife.

L’audacieux Palamède déjà touche aux créneaux , et va s’élancer sur le rempart ; une septième flèche l’atteint à l’œil droit et ressort sanglante derrière la tête. 11 tombe ,

et meurt au pied du mur qu’il voulut escalader.

Cependant Godefroi donne aux assiégés de nouvelles alarmes : il a fait conduire auprès d’une des portes la plus terrible de ses machines ; c’est une tour de bois qui s’élève au niv eau du rempart : dans ses flancs, elle porte des armes et des guerriers , et roule sur un essieu mobile.

De son sein partent des javelots et des flèches meurtrières. Semblable à un vaisseau qui court à l’abordage , elle tente de s’attacher à la muraille : mais les assiégés, avec des pieux , avec des piques , l'attaquent et la repoussent.

L’air est obscurci d’une nuée de flèches : le trait revient heurté par un trait ennemi. Les Sarrasins tombent du haut des murs, comme les feuilles , ou comme les fruits qu’abat la grêle ou la tempête. Moins bien armés que les Chrétiens , ils éprouvent toujours une perte plus grande; éperdus, effrayés des coups qu’on leur porte , la plupart prennent la fuite ; mais le fier Soliman reste immobile et retient avec lui les plus hardis ; Argant accourt, arrache une poutre à la tour ennemie et s’en sert pour la repousser.

58 LA JÉRUSALEM DÉLORÉE ,

Clorinde vient aussi partager leurs dangers. Cependant les Chrétiens armés de faux longues et tranchantes , coupent les cordes auxquelles les balles de laine sont suspendues : elles tombent et livrent le mur, sans défense , aux efforts du bélier.

Battu de tous côtés , il s’ouvre et chancelle ; Godefroi s’approche , couvert de son bouclier : il voit Soliman descendre au milieu des ruines pour en défendre le passage , pendant que Clorinde et le Circassien se tiennent sur le rempart : à cette vue , une noble ardeur le transporte et l’enflamme.

Il se tourne vers son fidèle Sigier, qui porte son arc et un bouclier moins pesant: « Donne-moi , lui dit-il, ces armes plus lé- » gères; je veux le premier m’élancer sur » ces débris : il est temps qu’ enfin quelque » exploit glorieux signale mon audace. »

A peine il a parlé qu’une flèche siffle et l’atteint à la jambe : les nerfs sont déchirés: il sent une douleur cruelle. O Clorinde , le coup part de la main ; c’est à toi que l’honneur en appartient. Si ce jour ne fut pas pour les Sarrasins le jour de la mort et de la servitude, ils ne le durent qu’à toi.

Le Héros , maître de sa douleur , ne ra-

CHANT ONZIÈME. 5g

lentit point ses pas ; il monte sur les ruines , il appelle ses Guerriers; mais enfin le mouvement aigrit ,sa blessure; sa jambe plie et se dérobe sous lui : il est forcé d’abandonner l’attaque.

De la main il appelle le généreux Guelfe : « Je cède, lui dit-il, à la douleur; com- » mande à ma place : dans un moment je » reviens à toi. » A ces mots il s’élance sur un coursier , mais il ne peut dérober sa retraite aux yeux des siens et des Infidèles.

Avec lui disparoît la fortune des Latins : les assiégés sentent renaître leur vigueur; leur espérance se ranime ; l’audace des Chrétiens diminue ; leurs efforts sont moins rapides ; le fer languit dans leurs mains , et le son même de leurs trompettes s’affoiblit et s’éteint.

Bientôt sur les remparts reparoissent ces troupes que la crainte en avoit chassées : à la vue de la terrible Clorinde , l’amour de la patrie arme jusqu’aux femmes même.

Les cheveux épars , la robe retroussée , elles accourent , elles lancent des traits et des dards ; pour défendre leurs murailles , elles ne craignent point d’exposer leur vie.

Guelfe, le valeureux Guelfe , tombe renversé ; le sort l’a choisi entre mille guer-

4o LA JÉRUS ALE3I DÉLIVRÉE , riers , et a dirigé contre lui une pierre lancée de loin. L’épouvante redouble parmi les Chrétiens et s’éloisne des Infidèles. Raymond est en même temps frappé d’uu même coup , et va , comme lui , mesurer la terre.

L’intrépide Eustache est atteint sur le revers du fossé. Dans ce malheureux moment, les Sarrasins ne portent point un coup cpii ne donne la mort , ou ne fasse au moins une cruelle blessure. Le Circassien , qu’énorgueiüit le succès, élève une voix insultante ;

« Ce n’est point ici Antioche , ce n’est » point cette nuit propice à vos larcins ; » c’est la clarté du jour , c’est tm peuple » éveillé ; c’est une autre guerre et d’autres » combats. Qu’est devenue cette ardeur » pour la gloire , cette avidité pour le » butin ? Lâches Chrétiens , ou plutôt » femmes timides , un moment de fatigue JJ vous épuise ; à peine l’assaut commence , » et déjà vous l’abandonnez. »

Sa fureur se ranime : cette vaste cité qu’ü défend n’est déjà plus un théâtre digne de son audace. 11 s’élance à travers les ruines des remparts, et crie à Soüman d’une voix de tonnerre :

CHAKT ONZIÈME. 4l

« Soliuian ! c’est en ce lieu , c’est en ce » moment, qu’on pourra décider de notre » valeur ? Qui t’ai'rête ? que crains-tu ? Je » vais hors de ces murs chercher la gloire : » suis-moi , si tu l’oses. » Il dit : et tous deux à l’instant se précipitent , l’un entraîné parla fureur , l’autre conduit par l’honneur, et piqué d’un défi qui l’outrage.

Ils tombent sur les Chrétiens étonnés et surpris : tous deux , jaloux de s’effacer , ils égorgent les guerriers, ils brisent , ils dispersent les boucliers et les casques , coupent les échelles, abattent les béliers, et de ces monceaux de morts, de ruines et de débris , ils élèvent un nouveau rempart à la place du rempart détruit.

Ces Guerriers , dont l’audace brûloit d’escalader les murailles , n’aspirent déjà plus à entrer dans Solime : sans force pour se défendre , ils cèdent au torrent qui les poursuit , et livrent à la rage des deux Héros leurs machines désormais inutiles et brisées.

Ces fougueux rivaux s’abandonnent à toute leur impétuosité : ils appellent la flamme, et déjà chacun d’eux , armé d’une torche brûlante , marche à la tour de bois. Telles jadis on peignoit les filles de l’enfer

sortant du Tarlare , pour Louleverser le inonde , et secouant leurs flambeaux et leurs sci’pens.

Mais l’indompté Tancrède, qui encourage ailleurs ses guerriers à l’assaut , voit enfin leur ravage et la flamme dévorante. Soudain il vole pour arrêter leur fureur : sa valeur impétueuse les repousse , les met en fuite , etleurrend la terreur qu’ils avoient répandue parmi les Chrétiens.

Pendant que la fortune balance les revers et les succès , Godefroi est rentré dans sa tente : à ses côtés sont Baudouin et le fidèle Sigier. Ses amis affligés accourent , et l’environnent. Dans l’impatience qui le presse , il veut arracher le trait funeste ; le bois se rompt , et laisse le fer dans la plaie.

Il veut qu’on emploie , pour l’en retirer , les moyens les plus prompts ; que l’acier tranchant ouvre et sonde tous les repbs de sa blessure : « Rendez-moi , dit-il , aux ■» combats ; il ne faut pas que ce jour les ter- « mine sans moi. » Il dit , et appuyé sur une lance, il olFre sa jamlje au fer qui va la déchirer.

Déjà le vieil Hérotime , né sur les bords de l’Eridan , interrogeoit , pour le guérir ,

CHANT ONZIÈMH. 45

son art et ses ressources : Hérolime connoît les plantes et leurs vertus , les eaux et leur usage : favori des Muses , il pouvoit chanter les héros , et immortaliser leurs exploits ; mais il aima mieux consacrer ses travaux à uue science plus obscure, et ne s’occupa qu’à dérober à la mort les fragiles humains.

Godefroi est debout , le regard serein , immobile à la douleur ; Hérotime , les bras nus, la robe retroussée, tantôt avec le secours des plantes , tente d’arracher le trait fatal ; tantôt armé d’un fer mordant, il le saisit , et l’ébranle : essais inutiles , impuissantes ressources.

Le trait se refuse à son adresse, la fortune est inexorable à ses vœux ; ses efforts meurtriers accroissent la douleur ; c’est un supplice et presque la mort. Enfin , l’Ange qui veille sur Bouillon , touché de ses maux cruels, va cueillir sur le Mont Ida, le Dictame , plante salutaire, dont la fleur a l’éclat de la pourpre.

La nature apprit aux chèvres sauvages à connoître les vertus de cette herbe bienfaisante; c’est elle qui les guérit quand la flèche du chasseur s’attache à leurs flancs , et les déchire. L’Ange l’apporte à l’instant ,

et sa main invisible en dis tille le suc dansles

eaux destinées à laver la plaie du Héros.

Il y mêle Fonde sacrée de la fontaine de Lydie, et l’odorante panacée ; le vieillard en verse sur la blessure; soudain le trait se détaclie de lui-même et sans effort : le sang s’arrête; la douleur fuit, la vio ueur renaît.

« Cen’estpoint mon art qui te guérit , s’écrie » Hérotime, tu ne dois rien à la main d’un J) mortel.

» Je reconnois à ce miracle une céleste » puissance : du baut des cieux , sans doute, » un Ange est descendu pour toi : prends » les armes ; qui t’arrête ? retourne à la 3) gloire. » Godefroi, avide de combats, a déjà repris sa cliaussure de pourpre; déjà il Lranditsa pique redoutable et embrasse son bouclier ; déjà son panache flotte sur sa tête.

Suivi de mille Guerriers , il marche vers la Cité : le Ciel est obscurci du nuage de poussière qui vole sous leurs pas ; la terre tremble ; les ennemis , de loin , aperçoivent le Héros , et le reconnoissent ; une frayeur soudaine les saisit et les glace. Trois fois Godefroi élève la voix.

A cette voix altière, à ces cris qui les rappellent au combat, les Chrétiens sen*

tent renaître leur audace ; ils revoient au pied des remparts : mais déjà Soliman et le Circassien se sont retirés au milieu des débris , et défenden t obstinément le passage contre Tancrède et contre sa troupe,

Godefroi arrive caché sous ses armes , et d’un air terrible et menaçant , il lance au Circassien une javeline foudroyante ; 1© bélier n’imprime pas un mouvement plus rapide; l’arme funeste vole avec un bruit affreux. Argant, toujours intrépide, présente son bouclier.

Le bouclier est percé : sa cuirasse et son armure le sont encore, et le fer s’abreuve de son sang ; mais insensible à la douleur ; il l’arrache et le renvoie à Godefroi , K Tiens , lui dit-il, je te rends tes armes. » L’instrument fatal d’injure et de vengeance vole et revient ; mais le Héros se courbe, et se dérobe au coup qui lui étoit destiné. Le fidèle Sigier le reçoit , le fer lui perce le gosier ; il expire , et s’applaudit d’expirer pour son maître.

Au même instant , une pierre lancée par Soliman, frappe le chef des Neustriens; il tourne sur lui-même , et tombe en tournant. Godei'roi cède à son ressentiment, saisit son épée, se précipite au milieu des

46 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, ruines , et va de plus près combattre les ennemis.

Le choc est affreux , et le Héros se signale par les coups les plus terribles : mais la nuit enveloppe la terre de son voile ténébreux ; ses ombres pacifiques suspendent enfin les querelles des mortels. Godefroi se relire , et termine celte sanglante journée.

Mais avant que de rentrer dans son camp , il y fait reporter ses blessés , et sauve de la fureur de l’ennemi les débris de ses machines. Cette tour , la terreur des Infidèles , quoiqu’elle ait reçu plus d’une atteinte, se soutient encore , et peut redevenir funeste aux assiégés.

Elle rouloit , et bientôt elle eût été à l’abri des retranchemens; mais , telle qu’un vaisseau qui , vainqueur des vents et des tempêtes , vient , à la vue du port , échouer sur ie sable , ou périr sur un rocher ; ou telle encore qu’un coursier qui , après avoir franchi les précipices et les torrens, chancelle et tombe à la porte de l’asile qui va le recevoir : telle la tour penche toul-à-coup ; deux de ses roues se brisent , se dérobent sous elle et la laissent au passage pendante en ruines : on la soutient , on la relève , en attendant qu’on vienne réparer ses débris.

Godefroi veut qu’avant le jour elle soit rétablie : il place tout autour des gardes pour la défendre. Mais , du haut des remparts , on entend le bruit des marteaux et les cris des travailleurs; mille flambeaux allumés éclairent et trahissent leur ou¬

vrage.

L A nuit roule sur son cliar d’ébène ; mais tout veille encore dans le camp et dans la ville. Les Cliréliens continuent, dans l’ombre, leurs travaux , et font une garde assidue ; les Infidèles raffermissent leurs remparts ébranlés , cbancelans , et en réparent les ruines. Les uns et les autres donnent à leurs blessés les soins les plus attentifs.

Enfin , on a pansé les plaies ; la nuit avance , et les travaux avec elle : quelquesuns sont achevés , les autres languissent : l’ardeur se ralentit : le silence et les ombres devenues plus épaisses invitent au repos ; mais il n’en est point pour l’Amazone , toujours affamée de périls et de gloire , elle presse les travailleurs , et ranime leur activité qui s’éteint. Argant l’accompagaie , et elle se dit en secret ;

C’est bien aujourd'hui qu’Argant et le Roi des Turcs ont fait des prodiges de valeur ; seuls , ils ont osé sortir de Solime, se jeter au mibeu des ennemis , et mettre leurs machines en pièces : et moi , loin des

tfy'

Chrétiens , à l’abri d'un rempart , j’ai combattu sans péril ! Des coups heureux ont signalé mon adresse : voilà tous mes exploits et toute ma gloire. Est-ce donc là tout ce qu’une femme peut oser ?

Ah ! plutôt que de montrer une âme foible et timide au milieu de tant de héros , que ne vais-je sur les monta» nés ou dans les bois , lancer mes traits aux bêtes sauvages ! que ne vais-je reprendre les habits de mon sexe , et me cacher dans la retraite , si je ne puis égaler ces Guerriers ! Ainsi parle Clorinde , inquiète , absorbée dans ses pensées ; enfin ^ un grand projet s’offre à son idée ; eUe sort de sa rêverie , et se tourne vers Argant :

« Depuis long-temps, Seigneur, je ne sais » quoi d’extraordinaire , de hardi , roule » dans mon âme inquiète , soit inspiration » de Dieu , soit erreur de l’homme qui se » fait un dieu de son désir; vois ces üam- » beaux qui brillent liors du camp des en- »nemis; j’irai là, le fer dans une main , B une torche dans l’autre , et je mettrai le » feu à la tour ; mon projet rempli , je laisse » au Ciel le reste.

» Si le destin s’oppose à mon retour , ^ » j’abandonne à tes soins mes fidèles com-

» pagnes , et ce mortel vertueux cpii eut

li. 5

5o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,

« toujours pour moi la tendresse d’un père : » fais reconduire en Egypte ces infortunées » que ma perte laisseroit sans secours et sans » appui , et ce vieillard accaLlé de ses mal- » heurs et du poids de la vie ; au nom de » Dieu , Seigneur , souviens-toi de ma » prière ; ce sexe et cet âge sont bien digues » de ta pitié. »

Argant demeure interdit : il sent l’aiguillon delà gloire , qui, du cœur de Clorinde , passe dans le sien : « Tu iras là , lui » dit-il , et moi, tu me laisserois ici conn l’ondu dans la foule des Guerriers vul- «galres? Et, tranquille loin du danger, je » pourrois contempler avec plaisir la flamme » et la fumée de l’incendie que tu aurois » allumé ? Non , non , si jusqu’ici j’ai par- » tagé tes périls , je veux encore le suivre à » la oloire ou à la mort.

» Ce cœur sait , aussi bien que le tien , » mépriser la mort; je sais comme toi, qu’il 5) est beau d’échanger la vie contre l’hon- » neur. — Tu en as donné, lui répond Clo- » rinde, une preuve immortelle dans cette » glorieuse sortie; mais, enfin, je ne suis » qu’une lémme , et ]non trépas n’est point » une perte pour la triste Jérusalem ; mais » toi , si lu péris , veuille le Ciel écarter ce

CHANT DOUZIÈME. 5l

s malheur i si tu péris , jqui restera pour » défendre ces murailles ? »

» En vain , lui répliqua le Guerrier , tu » voudrois enchaîner mon ardeur par de » frivoles raisons ; je suivrai tes pas si tu » veux me guider : si tu le refuses, je te » devance. » Tous deux d’accord ils vont trouver Aladin qui les reçoit au milieu des plus sages de son Conseil : « Seigneur , lui » dit Clorinde , daigne écouter nos propo- » sitions , et agréer notre dessein.

» Argant te promet de brûler la machine » ennemie ; jamais Argant ne promit en » vain ; j’accompagnerai ses pas ; nous at- » tendrons seulement que l’excès de la fa- » tig'ue ait amené le sommeil. » Aladin lève les mains au Ciel , et des larmes de joie mouillent ses joues couvertes de rides : {f Grâces te soient rendues , dit-il , ô toi qui » daignes encore abaisser tes regards sur tes » serviteurs , et sauver mon empire !

» Non, il ne tombera pas, puisqu’il lui » reste pour appui de si braves Guerriers. » Mais vous, couple généreux , quels hien- » faits , quels présens pourront égaler vos » services ? Que la Renommée , de sa voix » immortelle , publie votre gloire et rem- » plisse l’Univers de votre nom ; votre plus

02 LA JÉRrSALE2I DÉmTlÉE, f noble récompense est dans votre action r même : mais mon cœnr reconnoissant ne y> s ac(juiltera <jn a demi , en tous ofirant ï nne partie de mes Etals. »

Ainsi parle le vieux 3Ionarque : et il presse dans ses bras , tantôt Argant , tantôt Clorinde.Le Snllan ne peut plus dissimuler la noble jalousie qui l anime ; « Ce n'esl pas B vainement aussi , dit-il, que j’ai ceint cetle a épée : je marcberai avec vous, ou du » moins , je suivrai de prés vos pas. — Ah î » reprend Clorinde , irons-nous tous à celte » entreprise ? Eh î si îu viens , qui défendra » Solime? ■

Argant lui préparoit un refus plus piquant et plus altier ; mais Aladin le prévient , et d'un front calme et serein : a Soliman . lui » dit-il .jamais ta valeur ne s'est démentie : » infatigable au combat . jamais l aspecl du » plus affreux danger n'elïraTa ton courage. » Tu pourrois encore te signaler cette nuit » par des exploits dignes de loi ; mais je ne » crois pas que vous deviez tous sortir à la » fois. Il f aut , pour rassurer un peuple 3 alarmé , qu'il reste au mibeu de nous quel- » qu’un des plus fameux Guerriers. Je ne » conseutirois pas même à laisser partir » Argant et Clorinde , dont le sang mérite

» l)ien d’èlre épargné , si l’entreprise étoit » moins utile, et si je pouvois la confier à » d’autres bras.

» Mais cette tour funeste est environnée » d’une garde nombreuse ; pour l’attaquer » avec succès , il faudroit envoyer une » troupe plus nombreuse encore ; et la pru- » dence le défend. Laissons donc partir ce » couple illustre qui veut s’exposer pour J) la cause commune ; tous deux plus d’une » fois ont couru de semblables hasards ; » eux seuls feront plus que mille soldats : » puissent-ils revenir vainqpaeurs dans nos » murs !

» Toi , Seigneur , tu dois aux soins de ta » grandeur et à l’honneur de la couronne » de rester dans Solime. Quand Argant et » Clorinde auront allumé l’incendie , car » ils l’allumeront , et un pressentiment » secret m’en donne la certitude : si l’en- » nemi les poursuit , tu iras les sauver et les » défendre. » Ainsi parloit Aladin , Soliman cède à ses conseils, mais la tristesse est sur son front.

« Attendez , ajoxite Ismen , attendez pour » sortir que la nuit soit plus avancée : peut- » être le sommeil triomphera enfin de ces » gardes qui veillent autour de cetté funeste

. fi4 LA. JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,

» machine. Moi , cependant , je préparerai » des matières inflammables qui s’y atta- » clieront et la dévoreront toute entière. » On adopte son avis , et les deux Guerriers vont attendre l’heure favorable à l’exécution de leur projet.

Clorinde , pour dérober sa juarche aux yettx des Chrétiens , quitte ses pompeux lialjits et sa brillante armure : elle revêt une cotte-d’armes noire , funeste présage de son malheur. Elle prend un bouclier sans éclat , et un casque qui n’a ni cimier ni panache. Arsès est auprès d’elle, l’Eunuque Arsès qui la reçut au moment où elle respira le jour , et qui prit soin de son enfance.

Quoique accablé de vieillesse, il s’est partout traîné sur les pas de l’intrépide Guerrière : il lui voit changer son armure , son cœur présage les dangers où elle va s’exposer ; il s’en afflige , il la conjure par ses cheveux blancs , par le souvenir de sa tendresse et de ses services , d’abandonner une funeste entreprise. Elle résiste à ses prières et à ses larmes.

K Cruelle ! lui dit-il enfin , puisque ni » mon âge , ni la pitié , ni mes prières , ni » mes larmes , ne peuvent fléchir ce cœur » obstiné, je dévoilerai à tes yeux des se-

» crets que lu ignores : tu sauras qui lu es , » et tu suivras alors ou mes conseils ou tes » désirs. » Il poursuit , et Clorinde les yeux fixes sur lui , l’écoute en silence.

« Senape régnoit sur l’Ethiopie; peut- » être il y règne encore : il adore le fils de » Marie , et tout son peuple l’adore comme » lui. J’étois esclave dans son palais et » confondu avec les femmes de la Reine; 3) je servois celle Princesse : elle éloit 3) noire ; mais sa couleur n’ÔLoil rien à sa 33 heaulé.

33 Senape l’aimoit avec fureur, et sa ja- » lousie éloit égale à sa flamme : celle fu- 33 neste passion se nourrissoil dans son cœur 33 déchiré. Il la cachoit aux mortels : il 3) auroit voulu la cacher au Ciel même. La 33 Reine toujours sage , toujours modeste, » vivoit dans le silence et dans la retraite , 3) et faisoit son bonheur du bonheur de son 3) époux.

33 Dans sa chambre éloit un tableau de 3) piété qui représentoit une histoire tou- 33 chante : on y voyoit une jeune fille blan- 33 che comme la neige , enchaînée près d’un 33 dragon furieux : un cavalier perçoit le 33 monstre qui nageoit expirant dans les flots 33 de son sang. Devant ce tableau , souvent

» la Reine liumilioit son front , faisoit l’aven » de ses fautes secrètes , versoit des larmes , » et récitoit des prières.

» Cependant elle conçoit et met au jour » une fille d’une blancheur éclatante : cette

«fille, c’éloit toi . A cette vue, elle se

» trouble , et son cœur est étonné de ce » prodige nouveau : bientôt elle craignit la » jalousie d’un époux soupçonneux : elle » craignit que cette couleur inconnue en » Ethiopie ne fût pour lui la preuve d’un » crime ; et pour éviter sa fureur , elle ré- » solut de te cacher à sa vue.

» On lui offre à ta place une petite Ethio- » pienne qui vient aussi de naître ; les » femmes de la Reine et moi nous étions » les seuls qui eussions accès dans la tour « où elle étoit renfermée : elle connoissoit » mon zèle ; ce fut à ma fidélité qu’elle « daigna confier le triste et cher dépôt dont » elle étoit forcée de se séparer. Tu n’a- « vois point été plongée dans ces eaux que » les Chrétiens appellent sacrées ; l’usage » d’Éthiopie recule cette cérémonie à un » âge plus avancé.

» Les larmes aux yeux , elle te remit » dans mes bras, m’ordonna de te porter » dans un pays lointain , et d’y élever se-

plANT DOUZIÈME. Sy

» crèlement ton enfance. Quipourroit pein- » dre la douleur de celte mère infortunée ! » Combien de fois elle te serra dans ses 3) bras ! Combien de fois elle répéta ses » tristes et derniers adieux ! Tes joues furent y> souvent arrosées de ses pleurs ; souvent » ses sanglots interrompirent ses plaintes et » ses regrets ; enfin , levant les yeux au Ciel : » ô mon Dieu ! dit-elle , toi qui sondes l’a- » bîme des âmes, toi dont l’œil éclaire les » replis les plus secrets de mon cœur!

» Si ce cœur fut toujours pur , si jamais » le crime ne souilla ni ma pensée , ni mon

» lit . Ah! ce n’est pas pour moi que je

» t’implore ! d’autres fautes m’ont mérité

» tes dédains et ton courroux . Mais , ô

» mon Dieu ! veille sur un enfant innocent, 3) qu’une mère déplorable est forcée d’arra- 33 cher de son sein ! Que ma fille vive : » qu’elle ne tienne de moi qu’un attache- 33 ment inviolable aux loix de l’honneur ! 33 qu’elle apprenne d’une autre à être heu- 3) reuse et fortunée !

33 Et loi , céleste Guerrier , qui sauvas 33 cette Vierge du serpent prêt à la dévorer, 3) si j’ai , devant ton image , allumé de pieux 33 flambeaux , si je l’ai oflert de l’or et de » l’encens , daigne t’intéresser à ma fille ;

3) sois son protecteur et son asile dans les J) dangers. Elle se tait à ces mots ; son cœur » se ferme et se resserre , et la pâleur de la » mort couvre son visage.

3) Je te pris dans mes bras , je te baignai 3) de mes larmes , et je t’emportai cachée 33 dans une corbeille , sous des feuilles et des 35 fleurs. Je trompai tous les yeux ; seul et 33 sans confident, je partis déguisé. Une 33 sombre forêt me reçut ; là je vis venir à 33 moi une tigresse , l’œil en feu , la gueiole 33 béante.

33 Plein de frayeur , je m’élance sur un 33 arbre et je te laisse sur le gazon: lemonstre 33 s’approche et tourne sur toi ses sinistres 33 regards : mais soudain il s’adoucit , et >3 oubliant sa férocité , de la langue il te 33 caresse et te flatte ; tu lui souris, et la main 33 innocente lui rend ses caresses.

33 Enfin elle se couche auprès de toi et te 33 présente ses mamelles que pressent tes 33 lèvres avides. Etonné , confondu , je con- 33 temple ce prodige. Cependant , l’animal 33 qui te voit rassasiée de son lait , s’enfuit 33 et disparoît à mes yeux.

33 Je descends, je te reprends dans mes 33 bras , et poursuivant ma route , je m’ar- 33 rête enfin dans une bourgade obscure : là ,

CHANT DOUZIÈME, 5q

» je t’élevai à l’omLre du silence et du » mystère. Ce lut là que ta langue apprit à » former les premiers sons , que tes pieds » foibles et tremldans hasardèrent les pre- » miers pas. L’astre qui mesure les mois » avoit seize fois recommencé sa carrière J) depuis que nous étions dans cet asile.

» Déjà je touchois au déclin de mes ans, » j’étois riche et chargé des trésors dont , » en parlant , la Reine m’avoit comblé : je » me lassai enfin d’errer dans une terre » étrangère ; l’amour de la patrie se réveilla 3) dans mon cœur ; je voulus revoir mes amis , » les lieux qui m’avoient vu naitre , et )) vieillir dans mes propres foyers.

» Je pars, je dirige mes pas vers l’Egypte, » où je commençai de respirer le jour , et je » t’emmène avec moi : j’arrive au bord d’un » torrent, des brigands m’y surprennent; » la mort d’un côté , de l’autre une onde » rapide et menaçante : que devois-je faire ? » Je veux me sauver , et je ne puis alian- J) donner mon doux et précieux fardeau : » je me jette à la nage : d’une main je fends » les eaux , je te soutiens de l’autre.

» Le torrent est rapide : au milieu s’ouvre » un gouffre profond où l’onde tourne et se » replie sur elle-même ; j’en approche , elle

6o LxV JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

» m’entraîne et va m’engloutir ; je t’aLan- » donne alors : mais , ô prodige ! l’eau se » courbe sous toi , ses vagues caressantes » t’embrassent et te soutiennent ; le vent qui » la seconde le porte sur la rive et te dépose » sur le sable. Moi-même , enfin , j’y arrive » avec peine , haletant et fatigué.

» Je te réchauffe dans mon sein. La nuit V nous couvre bientôt de ses ombres , et » nous livre au sommeil : je vois en songe uti » Guerrier terrible et menaçant ; il m’ap- » puie sur le visage une épée nue ; et d’un » ton impérieux : Je te commande, me dit-il, » d’exécuter d’abordles ordres que t’a donné » la Reine. Baptise cet enfant : elle est chétie » du Ciel , et je dois veiller sur ses jours.

» Je la garde , jela défends; c’estmoi qui » ai pour elle adouci les monstres des forêts » et donne du sentiment aux eaux : mal- X heur à toi ! si tu ne crois à un songe Lnter- » prête des célestes volontés. Je repris mon » voyage ; né Musulman , et tout plein de » ma croyance, je regardai mon songe » comme une vaine illusion.

3) J’oubliai mes promesses et les prières » de la Reine : je laissai sur tes yeux le ban- X deau de l’erreur , et lu fus élevée dans la 3) loi de Mahomet. Tu croissois , et bientôt

CHANT HOUZIÈME. 6l

» ton audace intrépide dompta la nature et » la foiblesse de ton sexe ; les armes à la » main , lu acquis de la gloire et des trésors. « Tu sais quels ont été depuis tes destins ; tu » sais que , fidèle à mes devoirs , ma ten- » dresse t’a toujours suivie dans tes courses » guerrières.

» Hier , plongé dans un sommeil léthar- » gique , un songe ofîrit encore le même » Guerrier à ma pensée : il porta sur moi » des regards plus sinistres , et d’une voix » terrible : Infidèle , me dit-il , l’beure ap- » proche où Clorinde doit changer de sort : » malgré les efforts , elle sera à moi , il ne » te restera que ton désespoir. Il dit, eCcTun » vol rapide , il s’élève dans les airs.

» Ce songe , ô cher et triste objet de mes » soins ! ce songe te menace de quelque » événement funeste ! Je ne sais, maispeut- » être le Ciel ne veut pas qu’on attaque la » religion de ses pères : peut-être le culte » d’Ethiopie est le culte véritable. Ah ! » quitte , je t’en conjure, quitte ces armes » et retiens ce courage impétueux. » Il se lait ; et des pleurs mondent ses joues : Clorinde demeure inquiète etrêveuse.Lamême vision avoit troublé son sommeil et alartnc

son cœur.

6ü LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,

Enfin, reprenant un air calme et serein : » Je suivrai , lui dit-elle , une croyance (jui » me pareil la vraie , que tu me fis sucer «avec le lait, et qu’aujourd’hui tu veux » ébranler dans mon cœur ? Je n’abandon- » nerai point mon entreprise ; je ne quit- » terai point mes armes : une telle làclielé » déshonoreroit Clorinde. Non , quand la » mort se présenteroit à mes yeux, sous la » forme la plus affreuse, elle ne m’arrêteroit » pas. »

Elle console ensuite le vieillard ; mais l’heure presse, elle part et va rejoindre le héros qui doit , avec elle , affronter les dangers. Ismen vient , par ses discours, exciter leur valeur déjà trop enflammée : il leur présente une composition de soufre et de bitume , et un flambeau caché dans un vase d’airain.

Ils sortent enveloppés des voiles de la nuit , et serrés l’un contre l’autre , ils descendent le long de la colline d’un pas rapide et allongé. Déjà ils voient la machine ennemie qui s’élève dans les airs. A cet aspect , leur courage s’enflamme , leurs cœurs s’embrasent et seinblent prêts à s’élancer sur cet objet fatal de terreur et de vengeance : ils brûlent d’allumer l’inccndie

et de se baigner dans le sang ; la garde s’alarme et pousse un cri.

Cependant ils s’avancent en silence ; enfin , la garde redouble et crie : aux armes ! aux armes ! Ils ne se cachent plus , ils se précipitent : en un instant , ils ont attaqué, frappé, enfoncé l’ennemi. Telle la foudre bi-ille , éclate et tombe tout à la fois.

A travers mille bras , à travers mille coups , ils ont atteint la fatale machine : déjà le feu pétille dans leurs mains , déjà la flamme a saisi les alimens que lui prépara l’Enchanteur; déjà elle s’attache à la tour et la dévore ; un tourbillon de fumée l’environne; l’air en est obscurci , et les étoiles en perdent leur clarté.

Le vent souffle , nourrit l’incendie et accroît la terreur ; le trouble et l’épouvante sont parmi les Chrétiens : ils courent aux armes ; mais cette masse énorme et redoutée , tombe et s’écroule ; un moment a détruit le fruit d’un si long travail.

Aux cris des sentinelles , à l’éclat de la flamme , deux escadrons sont accourus : Argant leur montre le front , Argant les menace ; « Ce sera dans votre sang , que » j’éteindrai cet incendie ». Cependant ,

64 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, serré contre Clorinde , il recule pas à pas , et se retire surle sommet de la colline.Telle qu’un torrent gonflé par la pluie , la Ibule des Chrétiens se précipite sur eux , s’étend , les environne et les presse.

Mais la porte dorée est ouverte ; Aladiu y est avec ses Guerriers, pour y recevoir les deux Héros vainqueurs et triomplians. Ils s’élancent ; un gros de Chrétiens s’élance après eux : Soliman les repousse et ferme la porte ; mais il l’a fermée sur Clorinde.

Infortunée Clorinde , pour punir sur Arimon le coup qu’il t’avoit porté , tu reviens sur tes pas, tu le punis, et ta vengeance sera la cause de ta mort ! Au milieu des omhres, au milieu de la mêlée , Argant n’a plus songé à l’Amazone ; il n’a senti que les périls dont il étoit entouré.

Enfin la Guerrière a éteint sa fureur dans le sang de sa victirde; elle se reconnoît, eUe voit la porte fermée ; elle voit les Chrétiens autour d’elle , et sa perte assurée. Cependant personne n’a les yeux sur elle ; xin espoir soudain vient ranimer son cœur; elle se glisse inconnue au milieu des ennemis et se perd dans la foule.

Puis à la faveur du trouble et de la nuit qui la couvre , elle se retire furtivement et

s’éloigne. Tel rassasié de carnage , un loup se dérobe en silence à la fureur des bergers. Mais Tancrède l’a vue percer le malheureux Arimon ; il l’a vue , il la suit toujours attaché à ses pas.

Tl veut se mesurer avec elle : au coup qu’elle a frappé , il l’a prise pour un rival digne de lui. Elle va par d’obliques détours chercher une autre porte : le Héros la poursuit ; Clorinde se retourne : « O toi , s’écrie- » t-elle , qui me poursuis avec tant d’ardeur , «que m’apportes-lu? La guerre et la » mort. »

« — La guerre et la mort ! tu l’auras » puisque tu la cherches. » Elle dit , et l’attend de pied ferme : Tancrède aussi veut combattre à pied et s’élance à terre. Il abandonne son coursier ; aussitôt le fer à la main , et brûlant d’orgueil et de courroux , ils fondent l’un sur l’autre : tels combattent deux taureaux qu’anime un amour jaloux et furieux.

Généreux Guerriers , vous méritiez un plus vaste théâtre ! Le soleil du moins devoit éclairer vos exploits. O nuit qui les cachas dans le secret de tes ombres , souffre que je déchire le voile épais dont tu les couvris , et que je les fasse briller dans tout leur

lî. 6

66 LA JERUSALEM DELn’^ÉE, celai aux yeux des races futures.' Que leur gloire sorte de ton oLseurilé, et viv^e éternellement dans le souvenir des mortels !

Ils ne savent ni reciüer , ni se couvrir de leurs armes : l’ombre et la fureur leur ôtent l’usage de l’adresse et de la ruse : leurs pieds sont toujours immobiles , leurs mains toujours en mouvement ; les épées étincellent l’une contre l’autre heurtées ; de la saille , de la pointe , leurs coups ne sont j amais sans effet.

La honte amène la vengeance, la vengeance à son tour renouvelle la honte. Toujours de nouveaux motifs irritent leur ardeur ; à chaque instant l’arène devient plus étroite , et les combattans se rapprochent. •Dans leur fureur , ce n’est plus delà pointe de leurs épées qu’ils cherchent à s’atteindre : ils se frappent de la poignée , ils se heurtent et de leurs casques et de leurs boucliers.

Trois fois de ses bras nerveux Tancrède pressa la Guerrière ; trois fois elle se dégagea des liens dont il l’enchaînoil : liens cruels que formoit la rage et qu’ Amour eût rendus si doux ! Ils s’attaquent une seconde fois avec le fer, et l’un et l’autre le teint de son sang. Fatigués enfin et hors d’haleine , tous deux s’éloignent et vontrespirer un moment.

Tous deux ils se regardent et appuient sur leurs épées leurs corps appesantis. Déjà l’aurore peignoit l’orient de ses premiers feux , et faisoit pâlir le front des astres de la nuit. Tancrède voit son ennemi baigné dans son sang ; lui-même est à peine blessé : son orgueil s’en applaudit. Misérables j ouels de l’erreur ! nous nous livrons en aveugles au moindre espoir qui nous flatte et nous abuse.

Malheureux , tu triomphes ! ah quels tristes exploits ! quelle fimeste victoire ! Chaque goutte de ce sang que tu vois couler, tes yeux la paieront d’un torrent de larmes ! Les deux Guerriers restent un moment immobiles , et les regards attachés l’un sur l’autre : enfin Tancrède rompt le silence.

t< Le sort devoit à notre valeur un plus » noble théâtre et des témoins de notre » gloire : mais , puisque le cruel nous re- » fuse cette douceur, daigne du moins me » révéler ton nom et ta naissance. Permets » que, vainqueur ou vaincu, je connoisse » celui qui doit honorer mon triomphe ou » ma défaite.

» — Tu me demandes un secret que ja- » mais je ne révèle à un ennemi ! Que t’im- » porte mon nom? Sache seulement que je

68 LA JÉR.USALEM DELIVREE ,

» suis un des Guerriers cjui ont embrasé la » tour. » Tancrède , à ces mots , est transporté de fureur : « Barbare , s’écrie-t-il , ton » silence et ton discours irritent également » ma venoeance. »

A l’instant la colère se rallume et le combat se ranime : quel combat ! leurs forces sont éteintes, ils ne connoissent point l’adresse , il ne leur reste que la rage : ils se percent et se déchirent. Sanglans , couverts de blessures , ils ne tiennent plus à la vie que par leur fureur.

Telle on voit la mer Egée, lorsque les Vents qui soulevoient ses flots sont rentrés dans leurs grottes profondes : le calme ne règne point encore sur son sein, et ses ondes obéissent toujours au mouvement dont elles furent agitées. Tels les deux Guerriers , quoi qu’épuisés et sans vigueur, sentent encore l’impulsion de leur fureur première.

Mais enfin l’heure fatale qtii doit finir la rie de Clorinde est arrivée : Tancrède atteint son beau sein de la pointe de son épée. Le fers’j enfonce et s’abreuve de son sang , l’habit qui couvre sa gorge délicate en est inondé : elle se sent mourir; ses genoux fléehissent et se dérobent sous elle.

CHANT DOUZIÈME. 6g

Tancrède poursuit sa victoire, et îa mejiace à la bouche , il la pousse, ilia presse; elle tombe , mais , en tombant , un rayon céleste l’éclaire : la vérité descend dans son cœur, et d’une Infidèle en fait une Chrétienne. D’une voix mourante , elle prononce ces paroles dernières :

et Ami, tu as vaincu; je le pardonne : » toi-même pardonne à mon malheur. Je ne » te demande point grâce pour un corps gui » bientôt n’a plus rien à craindre de tes » coups; mais aie pitié de mon âme. Que » tes prières, qu’une onde sacrée versée par » tes mains , lui rendent le calme et l’inno- » cence. » Ses tristes et douloureux accens retentissent au cœur de Tancrède, le pénètrent , éteignent son courroux , et de ses yeux arrachent des larmes involontaires.

Non loin de là un ruisseau jaillit en murmurant du sein de la montagne : il y court , il remplit son casque , et revient tristement s’acquitter d’un saint et pieux ministère. Il sent trembler sa main, tandis qu’il détache le casque et qu’il découvre le visage du Guerrier inconnu : il la voit , il la reconnoîl; il reste sans voix et sans mouvement : ô fatale vue , funeste reconnoissance !

70 LÀ JÉB.USALEM DÉLIVRÉE^

Il alloit mourir ; mais soudain il rappelle touLes ses forces autour de son cœur ; élouffant la douleur qui le presse , il se hâte de rendre à son amante une vie immortelle pour celle qu’il lui a ôléerAu son des paroles sacrées qu’il prononce , Clorindese ranime ; elle sourit , une joie calme se peint sur son front et y éclaircit les ombres de la mort. EUe sembloit dire : le Ciel s’ouvre et je m’en vais en paix.

Sur ses joues la pâleur des violettes se mêle à la blancheur des lys : elle fixe ses yeux éteints vers le Ciel, et soulevant sa main froide et glacée , elle la présente au Guerrier comme un gage de paix. Dans cette attitude , elle expire et paroît s’endormir,

A cet aspect, les forces que Tancrède avoit recueillies le quittent et l’abandonnent : il se remet tout entier sous la main de la douleur, qui serre son cœur et le glace. La mort est sur son front et dans tous ses sens. Immobile , sans couleur et sans voix , rien ne vit plus en lui que son désespoir.

Les derniers liens qui arrêtoient son âme se brisoicnt l’un après l’autre : elle alloit suivre l’âme de son amante , quand le ha*

CH AJSi T DOUZIÈME , 7 l

sard ou le besoin amena dans ces lieux une troupe de Chrétiens.

Le chef reconnoît le Héros à ses armes ; il accourt 5 il reconnoît aussi Clorinde , et son cœur est percé de douleur. Sans la croire Chrétienne , il ne veut pas laisser ce beau corps à la fureur des bêtes farouches : il les fait porter l’un et l’autre sur les bras de ses soldats , et marche à la tente de Tancrède.

Dans ce mouvement lent et tranquille, le Guerrier ne reprend point encore l’usage de ses sens , mais de foibles soupirs prouvent qu’il conserve un reste de vie. Le corps de son amante , immobile et glacé , porte partout l’empreinte du trépas. Enfin , on les dépose l’un et l’autre dans une lente séparée.

Tancrède est entouré de ses fidèles écuyers , qui lui donnent les soins les plus empressés et les plus tendres : déjà ses yeux languissans se rouvrent à la clarté du jour; il entend des voix confuses , il sent les mains qui pansent ses blessures ; mais son âme étonnée de se retrouver , doute encore de sa vie , et a peine à s’assurer d’elle-même ; ses regards erren t autour de lui ; enfin il reconnoît et sa tente et ceux qui l’environnent.

D’une voixfoible el douloureuse : « Est- » ce que je vis, dit-il? est- ce que je res- » pire ? Mes yeux voyent-ils encore les

5) rayons odieux de ce jour funeste? .

» de ce jour qui éclaire mon crime , et me » reproche les horreurs que la nuit m’avoit » cachées. Ah ! main cruelle ; honteux ins- » trument de la mort , toi qui connois toutes » les manières de la donner , pourquoi 5) lâche et timide maintenant, n’oses-tu tran- » cher les derniers liens de ma coupable » vie?

» Perce donc aussi mon sein ! . dé-

» cliire ce cœur infortuné ! . mais lu ne

» sais qu’être barbare , et ce seroitun bien- » fait qu’une mort qui finiroitmes douleurs ! » Je vivrai , triste el mémorable exemple » d’tui amour mallieureux! Objet d’hor- » reur , oui , une vie traînée dans l’oppro- » bre est le seul supplice qui puisse égaler » ton forfait.

» Je vivrai au milieu des remords ; les » ennuis seront mes compagnons et mes » botirreaux •. errant, forcené , je redoule- » rai les ombres solitaires de la nuit qui me » rappelleront ma fimeste erreur : j’abhor- » rerai cesoleil dont les rayons odieux m’ont » révélé mes malheurs el mon crime. Je me

neïaindfrai raoi-jnême , el me fuyant lou- » jours, je me retrouverai sans cesse.

» Mais , hélas ! en quels lieux sont ces » restes déplorables et chers ? Ce qu’en a » épargné ma fureur, peut-être en ce mo- » ment saigne sous la dent cruelle des bêtes » farouches ? Ah , malheureux. ! les ojiJares » ont égaré ta main ! Mais c’est toi qui as 5) appris à ces monstres à déchirer ton » amante l c’est à toi qu’ils doivent cette » noble et sanglante pâture.

3) O restes que j’adore ! j’irai , j’irai aux » lieux où je vous ai laissés : je vousrecueil- » lerai pour vous posséder si vous y êtesen- )) core. Mais si les bêtes sauvages les ont déjjvorés, je me livrerai moi- même à leur » rage ; leurs entrailles seront mon tombeau » comme celui de mon amante : heureux si » mes tristes débris s’y mêlent et s’y confon- » dent avec les siens I >>

Ainsi parloit cet amant désespéré : on lui dit que l’objet de ses regrets n’est pas loin de sa tente : un rayon de joie se mêle aux ombres dont son front est couvert : tel fuit l’éclair qui déchire le sein de la nue. Il soulève avec effort ses membres languissans, appesantis, et d’un pas chancelant, il se traîne vers ce corps adoré.

Quand il voie sur ce beau sein la cruelle blessure que sa main a laite ; quand il voit ce visage décoloré , sans éclat , mais serein encore , et tel qu’un ciel sans nuage dans l’obscurité de la nuit, il tremble, ses genoux flécbissenl , et ses fidèles écuyers le soutiennent à peine. « O céleste beauté ! dit-il, lu » peux adoucir les horreurs du trépas ; mais » tu ne peux plus adoucir mon sort.

» O belle main qu'en mourant elle me M présenta comme un gage de paix et d’ami- » tié! dans quel -état, hélas, je te revois : » dans quel état je suis moi -même ! Les » voilà donclesfunesteset déplorables effets » de ma rase ! Barbare ! ta main cruelle a

» fait ces blessures, tes yeux plus cruels en- » core les contemplent !

» Ils les contemplent sans verser des lar-

«’mes! . Chère amante, je ne puis te

«donner des pleurs: je le donnerai mon « sang ! » A ces mots , l’urieux , désespéré , il arrache l’appareil qui couvre sesblessures et les déchire : son sang ruisselle ; sa main alloit porter les derniers coups , mais il s’évanouit, et l’excès de sa douleur le sauve de sa rage.

On le reporte sur son lit ; on rappelle son âme fugitive et on l’attache à la vie.

Alais déjà la renommée a publié sa funeste aventure et ses cruels déplaisirs. Le pieux Bouillon accourt à sa tente, de fidèles amis y volent avec lui : mais , ni les conseils du Héros, ni les discours de l’amitié ne peuvent consoler ses douleurs.

Sa plaie saigne et s’aigrit encore sous les mains cpii tentent de la guérir : mais le vénérable Solitaire , qu’une pieuse tendresse intéresse au sort de Tancrède , d’une voix sévère , lui reproche sa foiblesse et son égarement.

« O Tancrède , Tancrède , combien lu »es changé! que sont devenus ta raison et Dton courage? quel nuage s’est épaissi sur » les yeux , et les ferme à la lumière ? Ce » malheur que tu déplores est un hienfail du » Ciel ; n’enlends-lu pas sa voix qui te rap- » pelle sous la loi du devoir ? Ne reconnois- » tu pas sa main qui te marque la roule que » tu as abandonnée?

» Chevalier dégénéré, de vengeur de Jé- » sus-Christ , lu étois devenu , par un in- » digne échange, l’esclave d’une créature 5) rebelle à son Auteur : un heureux revers » punit ton erreur , et te l’end à toi-même » et à tes vertus : et lu le refuses à la grâce » qui t’appelle ?

76 LA JÉRUSALEM DÉLIV^ÆE,

» Tu te refuses, ingrat, à la tendresse du » Ciel, tu t’irrites contre lui. Mallieureux î » où cours-tu ? où t’entraîne ton aveugle » désespoir? Déjà tes pas sont suspendus » sur le précipice ; l’abîme va t’engloutir; » et tu ne le vois pas ! Au nom du Ciel , » rentre dans toi-même , ouvre les yeux : » maîtrise enfin une douleur qui te conduit » à une double mort. »

Il se lait; à l’idée d’une mort éternelle, Tancrède est saisi d’un saint effroi : son cœur s’ouvre aux douces consolations, et ses transports diminuent. Cependant il gémit toujours; sa langue ne sait encore qu’exprimet ses plaintes et ses regrets ; tantôt il se parle à lui-même , souvent il s’entretient avec Clorinde qu’il croit voir du baut des cieux se pencher vei's lui pour l’entendre.

D’une voix foible et mouzunte, il l’appelle quand le jour finit; il l’appelle quand le jour commence : il l’invoque , ilia pleure ; telle, pendant les nuits solitaii’es, la triste Philomèle déplore la perte de ses petits que lui ravit un oiseleur inhumain , et qu’un tendre duvet couvroit à peine. Les airs et les bois retentissent de ses plaintes. Enfin, ses yeux se ferjuent un moznenl , et le som-

liieil lui verse des pavots qu’il mouille de ses larmes.

Un songe lui offre l’objet de ses soupirs et de ses regrets, tout brillant d’une céleste lumière et couronné d’étoiles : mais au milieu de cet éclat divin qui relève sa beauté , Tancrède retrouve les traits qui lui sont connus. Il lui semble que d’un air attendri elle essuie ses larmes , et lui dit : « Cher et » fidèle amant, contemple ma beauté , sois » témoin de mon bonheur, et que cette vue » calme les regrets.

» C’est à toi que je dois ma félicité : ton » erreur m’a fait perdre une vie périssable , y> mais ta piété m’a placée au rang des Im- » mortels et dans le sein de l’Etre suprême : » une volupté céleste et pure y comble mes » désirs ; c’est là que je t’attends : là , dans » les flots d’une éternelle clarté , nos âmes » confondues jouiront d’elles-mêmes et du 3) Dieu qui fera leur bonheur.

»Oui, je t’y attends, cher Tancrède, » si toi-même lu ne te fermes pas la route 33 du Ciel; si tu ne te laisses pas entraîner » à l’erreur de tes sens. Vis , et sois sûr que 3) je t’aime autant qu’il m’est permis d’aimer 33 un mortel. 33 Elle dit : ses regards s’allument du zèle qui l’enflamme ; la douce con-

7 8 LA JÉRUSALEM DÉLI^^lÉE , solalion coule dans le cœur dn Héros. Clorinde s’enfonce dans la clarté qui l’environne, et disparoîl à sa vue.

Tancrède se réveille , la sérénité dans râme, et s’abandonne aux soins fidèles qui le rappellent à la vie : cependant il ordonne qu’on rende à son amante les devoirs suprênies ; il ne peut lui élever un superbe mausolée; le ciseau n’anima point des figures destinées à pleurer sur sa tombe ; mais du moins ou choisit le marbre le pins précieux , et l’art en arrondit les contours.

Un nombreux cortège accompagna le cercueil avec des flambeaux funèbres : les armes de la Guerrière furent attachées à un pin , en forme de trophée. Dès le lendemain , le Héros , surmontant sa foiblesse et maîtrisant sa douleur , alla , pénétré d’un respect religieux , visiter le lieu ijui renfermoit cette dépouille auguste et chérie.

A la vue du tombeau qui possède la plus belle moitié de lui-même , il pâlit ; sa langue et ses sens sont glacés : ses regards s’attaclient immobiles sur cemarbre funeste. Enfin , un torrent de pleurs s’échappe de ses yeux , et d’une voix qu’entrecoupent les sanglots : « O tombe! s’écrie-t-il, ô cher et

» fatal objet qui renfermes mon amante et » que j’arrose de mes larmes !

» Non , ce n’est point la mort qui habite 3 dans ton sein ; ma Clorinde y vit encore , » et l’amour y vit avec elle : je sens , ah ! je 3 sens des feux qui me sont connus ; ils sont 3 moins doux qu’autrefois , mais toujours 3 aussi brûlans: ô tombe! reçois mes soupirs, 3 reçois ces baisers mouillés de mes pleurs ; 3 transmets - les à ces restes chéris que tu 3 possèdes, et que jene puisplus embrasser!

3 Oui , transmels-lui ces baisers. Sa belle 3 âme n’en sera point offensée : le séjour 3 qu’elle habite est inaccessible àla colère et 3 à la haine: elle pardonne à mon erreur, et 3 cette idée est la seule consolation qui me 3 soutienne au milieu de mes cruels ennuis. 3 Elle sait que sa mort ne fut que le crime 3 de ma main ; elle permet que ce cœur qui 3 l’aima , l’aime encore jusqu’à son dernier 3 soupir.

3 Oui, je l’aimerai jusqu’à mon dernier 3 soupir. Heureux le jour qui finira mes 3 douleurs ! Plus heureux mille fois , si , 3 dans ton sein , mes cendres pouvoient se B confondre et reposer avec les siennes ! 3 Réunis sur la terre , réunis dans les cieux , 3 nous devrions à la mort un bonheur que

8o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

»nous relïïsa la vie! FlaUeuse espérance,

» ah ! tjue mon des Lin seroit glorieux , si » lu n’élois pas une illusion ! »

Cependant des cris sinistres ont alarmé Solinie sur le sort de Clorinde ; bientôt des avis plus certains portent dans toute la ville la douleur et la désolation. Tout retentit de plaintes , de regrets et de gémissemens.On croiroil qu’un vainqueur furieux la détruit dans ses fondemens ; que le fer et la flamme ravagent les maisons et dévorent les temples.

Mais l’inconsolalde Arsès attire sur lui tous les regards ; sa douletir profonde , concentrée , ne s’exprime point par des larmes ; il souille ses cheveux blancs de cendre et de poussière ; il se mem’trit le visage et déchire son sein. Cependant Argant s’avance au milieu de la foule éplorée.

« Clorinde n’est plus ! s’écrie-t-il , que »n’ ai-je pas fait, que n’ai-je pas dit, pour » sauver ses jours! Dès que je me suis aperçu » qu’elle étoit restée au milieu des ennemis , 5) j’ai voulu la suivre et périr avec elle. Com- » bien de fois j’ai supplié votre Maître de me » faire ouvrir les portes ? 11 a repoussé mes » prières , il a résisté à mes larmes , et j’ai ete » forcé de plier sous son pouvoir suprême.

CHANT DOUZIÈME. 8l

» Hélas î s’il m’eût été permis de me livrer » à mon ardeur , jeFaurois sans doute arra- » chée des mains de la mort -, ou du moins » sur cette terre arrosée de son sang , une J) fin glorieuse auroit terminé ma vie. Mais » que pou vois-je davantage ! et les hommes » et le Ciel en* avoient autrement décidé.Elle » est morte ! et je sais quel devoir elle me » laisse à remplir.

» Solime, écoute mes sermens, écoute- »les, ô Ciel! et si je suis parjure, que ta » foudre m’anéantisse ! Je jure de venger » Clorinde sur son barbare assassin ; je jure » de ne jamais quitter cette épée qu’elle n’ait M.percéle cœur de Tancrède, et que je n’aie » laissé son odieux cadavre en proie aux » vautours. »

Il dit : un peuple crédule et mobile applaudit à ses promesses , et l’idée d’une prompte vengeance trompe la douleur commune. Vains sermens ! bientôt les effets démentiront ses espérances : il expirera luimême sous les coups du Héros , que déjà il croit accabler sous les siens.

.A, peine est tombée , à peine est réduite en cendres cetle macliine immense qui devoil foudroyer Solime , qu’Ismen cherclie denouveaux artifices pour assurer ses remparts, enchaîner la valeur des Latins, et leur ôter les moyens de relever contre les murs ébranlés une autre tour et d’autres terreurs.

^ Non loin des tentes des Chrétiens, au fond d un vallon solitaire s’élève une sombre , une antique forêt : des arbres aussi vieux que le monde , y répandent un ombrage funeste. Là , quand le soleil darde ses feux les plus brulans, à peine on voit luire une lumière incertaine , triste et décolorée. Tel paroît un foible crépuscule sous un ciel nébuleux, lorsque la nuit succède au jour ouïe jour à la nuit. ’

Mais quand le soleil est sur son déclin , ce n’est plus qu’une sombre horreur, d’épaisses ténèbres et une nuit aussi affreuse que celle des enfers. L’œil est étonné de ne plus voir, et les cœurs sont glacés d’effroi.

f(' 11 II A ni' :;ii:iiiiii

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Les troupeaux , les bergers craignent d’errer sous ces ombi'ages ; jamais le voyageur ne s’y repose ; il les fuit et les montre de loin , comme un objet sinistre et mallieureux.

C’est là que , portées sur des nuages , avec leurs infâmes amans , les sorcières vont célébrer leurs orgies nocturnes : sous les formes les plus liideuses , elles y tiennent leur infernal conseil , et dans leur abominable débauche , outragent la nature et l’amour.

Jamais dans ee bois funeste les habitans de ces lieux n’osèrent arracher un rameau : les Chrétiens plus hardis y portèrent la cognée, et c’étoit là qu’ils avoient construit leurs machines. A la faveur du silence et de la nuit, l’Enchanteur pénètre dans cette forêt ; il y décrit un cercle et y trace des caractères magiques.

Il quitte sa ceinture, met dans le cercle un pied nu , et murmure tout bas les mots les plus puissans ; trois fois il se tourne vers l’orient, trois fois du côté où le soleil se couche ; trois fois il agite cette bagiiette qui rappelle les morts du fond des tombeaux et les rend à la vie ; trois fois de son pied nuil frappe la terre , et enfin ilprononce ces terribles acccns :

K Ecoulez, écoutez, ô vous que jadis du

84 LA JÉE.USALEM DÉLIVRÉE, Jîseiudela lumière, le tonnerre précipita » dans l’abîme ; vous qui , errans au milieu » des airs , y formez les tempêtes et les orages , » et vous , babitans de l'enfer , ministres du » désespoir et de la mort , je vous invoque ! » et toi , plus qu’eux tous , Monarque de& » sombres royaumes, qui règnes sur les feux » dont toi-même tu es dévoré !

» Prenez sous votre garde cette forêt et » ces arbres que j’ai comptés, et que je con- » lie à vos soins : qu’à chacun de ces arbres » quelqu’un de vous s’unisse comme l’àme » au corps des niortels : que le Chrétien qui 3) osei’a en approcher, recule épouvanté, 3) que du moins il s’arrête aux premiers 3) coups , et redoute votre vengeance. 3^11 ajoute des mots encore plus affreux j que sans être impie , aucune langue ne peut répéter.

A sa voix, les astres qui couronnent le front de la nuit perdent leur clarté ; la lune se trouble et se couvre d’un nuage. Mais les démons ne paroisseht point encore : Ismeu furieux : « Esprits infernaux , s’ccrie-t-il , 3) vous n’obéissez pas à ma voix! Peut-être 33 vous attendez Æ plus redoutables accens 3) et Aes nsiots plus mystérietix ?

3) Je n’ai point encore oublié les secrets

55 les plus puissans de mon art : d’une langue 5) ensanglantée, je sais encore proférer ce 55 mot terrible et redouté , qui fait trembler 5) les enfers et pâlir leur Monarque sur son 55 trône. Si.... si . » Il alloit en dire davan¬

tage , mais déjà le cbarme est accompli.

Auprès de lui se rassemble une troupe innombrable d’esprits mall’aisans ; et ceux qui errent dans les airs , et ceux qui habitent les sombres horreurs de l’abîme : tous sont encore remplis d’effroi et pleins de l’arrêt terrible qui leur défendit de se mêler dans les querelles des mortels. Mais l’accès de la forêt ne leur a point été interdit, et sans violer les célestes décrets , ils peuvent habiter les arbres que leur confie l’Enchanteitr.

Fier du succès de ses charmes , Ismen retourne vers Aladin : u Seigneur, lui dit-il, 5) sors du trouble qui t’agite ; que ton cœur 55 connoisse enfin la paix et la tranquillité. 55 Ton trône n’a plus rien à redouter : le» 55 ennemis ne pourront plus relever lettr » machine détruite. 55 II dit , et lui raconte les prodiges qu’il vient d’opérer.

Il ajoute ensuite : « Le Ciel nous promet 55 encore un événement dont mon cœur n’est «5 pas moins flatté; bientôtMars etleSoleil se

>> joindrontdanslesigneduLion :leursfeus » combinés dévoreront la terre ; la pluie » ne s’épanchera plus sur son sein aride : » l’air sera immobile el brûlant : tout an- » nonce aujf mortels la sécheresse la plus » funeste.

» On éprouvera ici les ardeurs qui dé- » vorent le Nasamon et le Garamante sur » leurs sables arides ; mais du moins tes su- » jets trouveront un asile sous leurs toits, » au milieu des ombrages et au bord des » fontaines : mais les Chrétiens lanouiront

» sur une plaine stérile et desséchée; déjà «vaincus par le Ciel , ils seront anéantis » par l’Egyptien.

«Tranquille spectateur de ta victoire, » tu triompheras sans avoir combattu; mais « si l’orgueilleux Circassien , qui s’indigne » contre le repos, et ne connoît de gloire » que celle qu’on moissonne au milieu des » dangers , vient d’une ardeur importune » exciter ton courage , tâche de trouver un » frein qui l’arrête : bientôt le Ciel, pro- «piceà nos vœux, te donnera la paix, et « rejettera sur nos ennemis les fléaux dont » ils nous ont menacés. »

Rassuré par ce discours , Aladin ne craint plus les forces des Chrétiens. Cependant

ses murailles se relèvenl ; toujours aclif, il en presse les réparations : Citoyen, étranger, tout travaille; tout est dans un continuel mouvement.

Cependant le pieux Bouillon ne veut point livrer à Solime un assaut inutile ; c’est d’une nouvelle tour qu’il attend le succès , et pour en construire une , il envoie ses travailleurs dans la forêt qui , jusqu’alors , a fourni du bois à ses besoins. Ils y vont aux premiers rayons du jour ; mais à son aspect, une frayeur soudaine les saisit et les glace.

Tel un enfant timide fuit des spectres que lui forge son imagination : tel dans l’ombre et dans le silence de la nuit , il redoute les fantômes qu’il a créés. Ainsi tremblent les travailleurs, à qui la crainte figure des monstres plus terribles que le Spliinx et les Cbimères.

Etonnés, éperdus, ils retournent sur leurs pas, et dans de ridicules récits, ils peignent desprodiges qui ne trouvent aucune croyance. Godefroi les renvoie avec une escorte de Guerriers intrépides , dont l’audace puisse rassurer leurs esprits.

Mais à peine ils ont aperçu ces ombres épaisses, ces asiles affreux et sauvages , leur cœur palpite, et frémit d’épouvante et d’bor-

88 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, reur. Cependant ils avancent encore , et sous une l'einle hardiesse , ils cachenl leur frayeur elleur lâcheté tdéjàilsapprochoient de la forêt enchantée.

Tout-à-coup un bruit affreux s’y fait entendre : tel miio it un volcan dans le sein de

la terre ébranlée; tel est le murmure des vents, ou le gémissement des vagues brisées contre les écueils. On croit y démêler le rugissement des lions, le sifflement desserpens , les hurlemens des loups , les cris des ours , les éclats de la trompette et les sons hruyans du tonnerre mêlés et confondus.

Travailleurs et Guerriers, tout pâlit : mille indices trahissent la terreur dont leur âme est atteinte ; la raison ne peut soutenir leur audace : la discipline ne peut les arrêter : ils cèdent à la puissance invisible qui les frappe. Ils fuient ; et l’un d’eux vient auprès de Bouillon excuser en ces mots leur foiblesse :

« Seigneur , il n’est plus personne qui » ose attaquer cette forêt : l’enfer tout entier 3) s’est armé pour la défendre. Qui pourvoit » la regarder sans crainte , auroit le cœur y> muni d’une triple enceinte de diamans : il » faut être insensible pour soutenir les ton- » nerres et les rugissemens qui s’y font en- » tendre. »

Alcaste écoutoit ces discours; Alcaste, dont la stupide témérité méprise les mortels et la mort : les monstres les plus terribles , les volcans , la foudre , les tempêtes, tout ce que l’univers rassemble de plus affreux , rien ne peut étonner sa grossière audace.

Alcaste , avec un geste dédaigneux et un sourire moqueur : « J’irai, dit- il, où «n’ose aller ce Guerrier; moi-même je » couperai ce bois qu’habitent les chimères » et les songes ; ces fantômes alfreux , ces » murmures , ces cris , ne pourront le ga- « rantir de mes coups ; je braverai l’enfer » tout entier, si l’enfer s’est ligué pour le » défendre. »

Il part de l’aveu de Godefroi; bientôt il voit la fatale forêt; il entend ses mugissemens : toujours intrépide, il s’avance, et déjà ses piedsalloient fouler le sol enchanté ; mais tout-à-coup s’élève devant lui une barrière de feu.

Le feu s’accroît , et à la hauteur d’une muraüle il étend des flammes et des torrens de fumée ; de tous côtés ce terrible ^ rempart environne la forêt et la défend de toute atteinte. D’espace en espace , des flammes s’élèvent sous la forme de châ-

90 LA JÉRUSALEM DELIVREE , teaiix , de tours , de macliines guerrières.

Au milieu de ces feux, que de monstres armés ! que d’effroyables fantômes ! L’un jette sur Alcaste des regards louches et sinistres ; d’autres le menacent et lui présentent la mort. Il fuit enfin ; il fuit à pas lents , tel qu’un lion que des chasseurs poursuivent ; mais c’est toujours une fuite, et pour la première fois il a connu la peur.

Il s’étonne de trouver dans son âme ce sentiment nouveau : il s’en indigne , et son cœur est déchiré par le repentir ; sombre, morne , honteux de lui-même, il n’ose plus lever ses regards jadis si fiers, et va cacher dans sa tente , sa tristesse et sa confusion.

Godefroi le demande ; il balance , et cherche des excuses pour se dérober à ses yeux ; il se rend enfin à ses ordres , mais il marche d’un pas tardif et la tête baissée. A son silence d’abord, ensuite au désordre de ses réponses, le Héros connoit sa disgrâce et sa fuite : « Que faut-il en croire? dit-il.

» Sonl-ce des prestiges ? sont-ce des mi- 3 racles ?

» S’il est parmi vous un Guerrier qui 3 ose sonder celétrange mystère, qu’ilaille,

» et que du moins il nous en rende un » compte plus fidèle. » Il dit : et ce jour et les deux autres qui le suivirent , les plus fameux guerriers tentèrent de pénétrer dans la redoutable forêt ; tous reculèrent à son aspect; tous furent saisis de crainte et d’effroi.

Cependant Tancrède avoit rendu à sa clière Clorinde les lionneurs suprêmes : quoique languissant , accablé de douleurs et d’ennuis , il puisse à peine soutenir son casque et sa cuirasse , il s’offre à cette pénible entreprise. Son corps reçoit la loi de l’âme qui l’anime ; et le courage en lui , devient de la force et de la vigueur.

Il marche en silence , et les yeux ouverts sur les dangers inconnus qu’il va braver ; il soutient l’aspect effrayant de la forêt : sans s’étonner, il entend le bruit du tonnerre, il sent les secousses de la terre ébranlée ; son cœur frémit un instant; mais bientôt, d’un pas intrépide, il entre dans le bois redouté, et soudain le rempart de feu s’élèv e devant lui.

Il recule à cette vue ; il balance un moment et se dit à lui-même : « Que serviront » ici mes armes? dois-je ineprécipiter dans » la gueule de ces monstres, au milieu de

92 LA JÉPa' SALEM DÉLIVRÉE,

» celle flamme prêle à me dévorer? Sans » doule je ne dois pas épargner mon sang » quand l’honneur le demande ; mais l’iion- » neur n’ordonne pas d’en êlre prodigue : je » connois sa voix , le cœur de Tancrède est JJ fait pour la distinguer.

J) Mais , si je retourne sans succès , que 3) dira l’armée ^ quelle autre forêt pourra J) fournir à nos besoins ? Godefroi voudra «vaincre tous ces obstacles, et peut-être « un autre Guerrier osera ce que n’aura osé

3) Tancrède? . Peut-être ces flammes

3) n’ont de redoutable que l’apparence ? .

3) Allons . 3) Il dit et s’élance au milieu

lie l’incendie.

Il ne sent point cette chaleur brûlante que doit produire un feu si terrible : il ne peut juger si ces flammes sont réelles oti fantastiques ; tout-à-coup sous ses pas l’incendie s’évanouit ; un nuage épais lui succède, chargé de ténèbres et de frimas; les frimas et les ténèbres disparoissent à leur tour.

Tancrède surpris , mais toujours intrépide, avance d’un pas ferme et sûr dans cette forêt profane , et en sonde les plus secrets détours : aucun prodige, aucun fantôme ne vient troubler sa vue ; rien ne s’oppose à

sa marche que l’épaisseur du bois et ses tortueux détours.

Enfin , il découvre un vaste et spacieux terrein qui s’élève en amphithéâtre : au milieu paroît uu orgueilleux cyprès semblable à une pyramide : il dirige ses pas vers cet arbre ; il voit sur l’écorce des caractères mystérieux, tels que jadis l’Egypte en employoit pour fixer la parole et peindre la pensée.

Parmi ces signes inconnus , il en retrouve quelques-uns dont les Syriens font usage : il lit : « O Guerrier téméraire , qui as osé » porter tes pas dans les régions de la mort, » de grâce , si lu n’es pas aussi barbare que » tu es intrépide, de grâce, ne trouble point » ce secret asile ! Pardonne à des infortunés » privés de la lumière des cieux ; ce n’est » point aux vivans à faire la guerre aux » morts. »

Pendant que Tancrède cherche le sens que lui cachent ces mots , il entend le vent qui frémit à travers le feuillage : bientôt des sons lugubres , et un concert de soupirs et de sanglots viennent frapper ses oreilles , et portent dans son cœur des sentimens mêlés de pitié, d’épouvante et de douleur.

§4 LA JÉRtTSALEIM DÉLI'STIÉE,

Enfin il tire son épée, et de toute sa force il frappe le cyprès : ô prodige ! le sang coule de l'écorce et va rougir la terre. Le Héros frémit ; mais il redouble , résolu d’approfondir ce mystère : alors il entend sortir comme du sein d’un tombeau de longs gémissemens.

Bientôt une voix lui crie : « Ab ! Tan- » crède ! arrête ! lu m’as déjà fait une trop 3) cruelle blessure ; barbare ! Tu m’as arra- » cbée du corps que j’animois ; pourquoi » viens-tu décliirer encore cet arbre mal- 3) heureux , auquel m’unit une dure desli- 3) née? Veux -tu, cruel, outrager jusque 3) dans le, tombeau les cendres de ton en- 33 nemie ?

3) Je fus Clorinde ; je ne suis pas la seule 3) qui habite cet arbre funeste ; Chrétien , 3) Infidèle , tout ce qui a péri sous les mui’s 3) de Solime est enchaîné ici par la force d’un 3) charme inconnu: ces rameaux, ces arbres , 33 sont animés ; et tu ne peux en couper une 33 branche sans être un assassin 33.

Le malade qui voit en songe des dragons ou des chimères que la flamme environne , les craint sans les croire; et quoiqu’à demi convaincu de l’erreur de ses sens , il fait pour les fuir d’inutiles efforts, tant l’aspect de

CHANT TREIZIÈME. g5

ees monslres imaginaires lui imprime de terreur et d’effroi : ainsi le Héros frémit et cède à des illusions que son esprit combat encore.

Son cœur subjugué par un sentiment impérieux , s’alarme et se glace ; dans ce mouvejuent puissant , imprévu , le fer échappe de sa main tremblante ; éperdu , hors de luimême , il croit voir sa Clorinde gémissante, éplorée, qui lui reproche ses blessures et ses outrages ; il ne peut plus regarder ce sang, il ne peut plus entendre ces douloureux soupirs.

Ainsi ce courage, queles dangersles plus affreux , que la mort même n’ont pu troubler, est amolli tout-à-coup par une ombre trompeuse, par de vains saTigiots, par le nom seul d’un objet adoré. Un vent impétueux a porté loin de la forêt le fer que sa main a laissé tomber : il sort vaincu, et retrouve son épée sur sa roule.

Il n’ose retourner sur ses pas et sonder encore ce funeste mystère. Arrivé près de Godefroi, il recueille un moment ses esprits : a Seigneur , lui dit-il , je viens te con- » flrmer des prodiges qui n’ont pas été crus » et qui sont incroyables : ce bruit horrible, 5> ces spectres effrayans , tout est réel.

n Un feu soudain s’est allumé à mes yeux ,

» et les flammes ont formé un rempart au- » tour de la forêt ; des monstres armés m’en » ont défendu les abords ; j’ai franclii les » obstacles; le fer, l’incendie, les monstres, 3) ont disparu : j’ai vu les frimas de l’biTCr » et les ténèbres de la nuit ; j’ai vu renaître » tout-à-coup le jour et la sérénité.

3) Le dirai-je? ces arbres sont animés ,

3) des âmes humaines leur donnent le sen- 3) tinrent et la vie. J’ai entendu , oui , j’ai 3) entendu de tristes accens qui retentissent 3) encore douloureusement dans mon cœur.

3î Le sang' coule de leur écorce coupée .

3) Non, j’avoue ma foiblesse....... non . .,

3) je ne pourrai jamais en arracher une 3) branche. 3)

Il dit : cependant le pieux Bouillon flotte agité de nrille pensées ; ira-t-il lui- même tenter cette aventure , et lutter contre les enchantemens ; ou hien enverra-t-il dans une forêt plus éloignée chercher les matériaux nécessaires à ses desseins? Mais le^ Solitaire vient l’arracher à la profondeur de ses pensées.

«Quitte, quitte, lui dit-il, ces auda- 3) cieux projets ! Un autre bras que le tien 33 doit couper ces arbres que défend en vain

» un charme inconnu. Déjà, déjà le vais- » seau fatal aborde sur un rivage désert, » et plie ses voiles : déjà le Guerrier, qui » doit nous faire triompher, a rompu l’in- » digne chaîne qui le relenoit, et abandonne » des lieux témoins de sa foihlesse. Bientôt » Sion sera sous nos loix , et le fier Sarrasin » expirera sous nos coups. »

Son visage est en feu , sa voix a plus d’éclat que celle d’un mortel ; Godefroi se livre à un nouvel espoir, et une ardeur inconnue s’allume dans son âme. Cependant le soleil est dans le signe du cancer, et du feu de ses rayons il embrase la terre. La chaleur, ennemie de ses Guerriers, ennemie de ses desseins, accable les mortels et les rend inhabiles aux travaux.

Les astres bienfaisans ne répandent plus leur douce influence ; les étoiles sinistres régnent seules sur la céleste plaine, et répandent dans l’air les impressions les plus funestes : tout est en proie à une ardeur qui consume et dévore. A un jour brûlant succède une nuit plus cruelle que remplace un jour plus affreux.

Jamais le soleil ne se lève que couvert et abreuvé de vapeurs sanglantes, sinistre présage d’un jour malheureux : jamais il ne sc

98 LA JÉRUSALEM DÉLIVE.ÉE, couche que des taches rougeâtres ne menacent d’un aussi triste lendemain. Toujours le mal présent est aigri par l’affreuse certitude du mal qui doit le suivre.

Sous les rayons brûlans , la fleur tombe desséchée ; la feuille pâlit , l’herbe languit altérée ; la terre s’ouvre , et les sources tarissent. Tout éprouve la colère céleste , et les nues stériles répandues dans les airs , n’y sont plus que des vapeurs enflammées.

Le ciel semble une noire fournaise : les yeux ne trouvent plus où se reposer : le zéphyr se tait enchaîné dans ses grottes profondes ; l’air est immobile : quelquefois seulement la brûlante haleine d’un vent qui souffle du côté du rivage maure, l’agite et l’enflamme encore davantage.

Les ombres de la nuit sont embrasées de la chaleur du jour : son voile est allumé du feu des comètes et charaé d’exhalaisons funestes. O terre malheureuse , le Ciel le refuse sarosée ! les herbes et les fleurs mourantes attendent en vain les pleurs de l’aurore.

Le doux sommeil ne vient plus sur les ailes de la nuit verser ses pavots aux mortels languissans. D’une voix éteinte , ils implorent ses faveurs et ne peuvent les obtenir. La soif, le plus cruel de tous ces fléaux,

consume les Chrétiens : le tyran de la Judée a infecté toutes les fontaines de mortels poisons , et leurs eaux funestes ne portent plus que les maladies et la mort.

Le Siloé qui , toujours pur, leur avoit offert le trésor de ses ondes, appauvri maintenant, roule lentement sur des sables qu’il mouille à peine ; quelle ressource ! hélas ! l’Eridan débordé, le Gange, le Nil même lorsqu’il franchit ses rives et couvre l’Egypte de ses eaux fécondes , suffiroient à peine à leurs désirs.

Dans l’ardeur qui les dévore , leur imagination leur rappelle cesruisseaux argentés qu’ils ont vu couler au travers des gazons ; ces sources qu’ils ont vu jaillir du sein d’un rocher, et serpenter dans les prairies : ces tableaux, jadis si rians, ne servent plus qu’à nourrir leurs regrets, et à redoubler leur désespoir.

Ces robustes Guerriers qui ont vaincu la nature et ses obstacles , qui jamais n’ont ployé sous leur pesante armure , que n’ont pu dompter le fer ni l’appareil de la mort, foibles maintenant, sans courage et sans vigueur, pressent la terre de leur poids inutile : un feu secret circule dans leurs veines, les mine et les consume.

lOO LA JÉRUSALEM DÉLI\TR.ÉE,

Le coui’sier , jadis si fier, languit auprès d’une herLe aride et sans saveur ; ses pieds chancellent , sa tête superbe tombe néglij gemment penchée ; il ne sent plus l’aiguillon de la gloire : il ne se souvient plus des palmes qu’il a cueillies : ces riches dépouilles, dontilétoitautrel’oissi orgueilletix, ne sont plus pour lui qu’un odieux et vil fardeau.

Le clrien fidèle oublie son maître et son asile; il languit étendu sur la poussière, et toujours haletant, il cherche en vain à calmer le feu dont il est embrasé : l’air, lourd et brûlant , pèse sur les poumons qu’il de- A'roil rafraîchir.

Ainsi languissoit la terre, ainsi périssoientles déplorables humains ; le Chrétien ^ loin de prétendre encore à la victoire , craint les derniers des malheurs : on n’entend de tous côtés que de lamentables accens : » Qu’espère Godefroi ; qu’altend-il encore? w que tout son camp périsse anéanti?

» Avec quelles forces croit -il trjom- » pher des remparts ennemis ? Où prendra- » t-il des machines? A tant de signes écla- 5) tans, lui seul ne reconnoît pas le céleste » courroux ? Mille prodiges nouveaux , » mille spectres effrajans, ce soleil qui nous

CHANT TREIZIÈME. lOï

» brûle de ses feux , tout nous l’annonce et 5) nous l’atteste.

» Troupe vile et dédaignée, objet de ses » mépris , il i audra donc que nous mourrions » ici pour lui conserver son sceptre et son » empire ? Cette autorité suprême , dont il 3) est enivré , mérite-t-elle donc d’être ache- 3) tée du bonheur et de la vie des peuples 3) soumis à ses loix ?

3! Eh ! le voilà ce mortel pieux ? la voilà 3) cettesensibilité , cette humanité si vantée? 3) Le barbare ! pour jouir d’un vain et dan- 3) gereux honneur , il oublie le salut des 3) siens. Pendant que les fontaines et les ruis- 33 seaux sont taris pour nous , l’eau du Jour- 3) daiu coule à sa table ; et tranquille avec » ses favoris , il la mêle avec le vin de 3) Crète. »

Ainsi murmuroient les Latins’: mais le chef des Grecs, las depuis long-temps de suivre leurs drapeaux : « Pourquoi mourir >3 ici , dit-il ; pourquoi attendre que tous >3 les miens y périssent avec moi? Que Gode- » froi , toujours aveugieen sa folie , se perde 3) s’il le veut, et tous ses Latins avec lui.' » Il dit , et sans prendre congé , il part à la faveur du silence et de la nuit.

Le jpux révèle sa fuite , et son exemple

102 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, devient contagieux ; ceux qui ont suivi Clotaire , Adliémar et les autres Héros que le fer a moissonnés, croyent que la mort de leurs chefs les a dégagés de leurs sermens : ils ne songent plus qu’à la fuite , et déjà quelques-uns se sont échappés avec les omhres.

Godefroi entend leurs complots , il voit leur désertion : il pourroit s’armer du pouvoir suprême, mais son cœur abhorre des remèdes rigoureux : il lève les mains au Ciel , il y fixe ses regards animés d’un saint zèle, et avec cette foi qui peut suspendre le cours des fleuves et transporter les montagnes , il adresse à l’Eternel cette humble prière.

« O mon Père, ô mon Dieu! si jadis, JJ dans le désert lu fis pleuvoir pour ton J) peuple une céleste rosée , si tu donnas JJ à un mortel d’amollir les rochers et de JJ faire jaillir une source d’eau-vive du sein JJ d’une montagne , déploie aussi en notre JJ faveur le pouvoir de ton bras ! Pardonne JJ à notre foiblesse , et n’écoule que ta grâce : -JJ nous sonames tes soldats ; que ce litre du JJ moins nous obtienne la pitié î jj

Bientôt sa prière s’élève au Ciel sur les ailes du désir ; l’Eternel l’entend et abaisse

CHAMT TREIZIÈME. lo5

sur son peuple des regards attendris : il veut mettre enfin un terme au fléau qui l’accable,

« Les Guerriers , dit-il , armés pour ven- » ger ma loi ont assez éprouvé de périls » et de revers ; l’enfer et le monde conjurés, » ont employé contre eux et la force etl’a- » dresse ; un nouvel ordre de choses va com- » mencer , et pour eux le destin n’aura plus » qu’un cours prospère. Qu’il pleuve ; que «l’invincible Guerrier revienne, et que » l’Egyptien ne paroisse que pour ajouter à » leur triomphe et à leur gloire ».

Il dit : les cieux tremblèrent à sa voix ; les sphères célestes s’émurent, l’air frémit de respect; l’Océan, les montagnes et les abîmes furent ébranlés. Soudain des éclairs étincellent et le tonnerre éclate : avec des cris de joie, les Chrétiens saluent le tonnerre et les éclairs.

Des nues s’épaississent ; elles ne sont point formées des vapeurs grossières de la terre ; elles descendent du Ciel même , qui ouvre toutes ses cataractes : une nuit soudaine embrasse l’univers, et dérobe la clarté ; une pluie impétueuse grossit les ruisseaux , et bientôt inonde la plaine.

Tels , quand l’été darde ses feux , on voit les oiseaux aquatiques attendre la pluie sur

104 LA JÉRUSALEM DÉLnTî.ÉE, fies rires desséciées, l’appeler à grands cris , et la recevoir sur leurs ailes étendues ; ils se plongent dans les flots, s’y replongent encore , et dans leur sein éteionent l’ardeur dont ils furent consumés.

Tels les Chrétiens , avec des cris d’allégresse , reçoivent les lorrens que verse sur eux la faveur céleste. Ils remplissent des coupes , ils remplissent leurs casques , et hoivent à lon^s traits Fonde fraîche et bien-

faisante : les uns y plongent leurs mains ; d’autres s’y baignent le visage ; quelquesuns , par une sage prévoyance , la conservent dans des vases pour servir à leurs besoins.

La terre aride et desséchée la reçoit avidement dans son sein entr’ouvert, et par de secrets canaux la distribue dans ses veines ; elle y circule , et va bientôt rendre aux plantes et aux fleurs la fraîcheur et la vie.

La nature renaît et s’embellit. Telle une jeune beauté, qu’un remède salutaire rappelle des portes du trépas , voit reflem’ir les roses de son teint , et bientôt oubliant ses douleurs , reprend sa parure et se couronne de guirlandes.

Enfin , le ciel se ferme : le soleil reparoît , et ne lance que ces rayons amoureux dont

CHANT TREIZIÈME. lo5

il caresse la terre aux beaux jours du printemps. O reine des vertus ! ô foi des Chrétiens ! tu changes l’ordre des saisons ; lu rends à l’air agité le cahne et le repos : tu triomphes , et du sort et des astres ennemis.

Cependant la nuit se lève toute humide des vapeurs de la terre : de son voile dégoutte une précieuse rosée , qui va rafraîchir encore les fleurs et la verdure : les zéphyrs se balancent dans les airs, et leur haleine invite les mortels au repos.

Déjà, dans les bras du sommeil, ils oublioient leurs travaux et leurs peines, quand assis au sein de l’éternelle clarté , le Maître de l’univers abaissa sur la terre cet œil qui nese ferme jamais : d’un regard complaisant il envisage Godefroi , et lui envoie un songe qui doit lui révéler les célestes décrets.

Non loin des portes dorées que le soleil frappe de ses premiers rayons, est une porte de cristal , qui s’ouvre avant que l’astre du jour ait commencé sa carrière ; c’est par-là que sortent ces songes, enfans du Ciel , qui vont verser dans les cœurs purs l’espérance et la joie : c’est par-là, que celui qui est destiné à Godefroi, descend vers lui , porté sur des ailes d’or.

Jamais vision n’offrit à un mortel des

vV’

images si belles , ni si riantes : à ses yeux se dévoilent les secrets de l’Olympe et des Sphères célestes : il voit la vérité dans sa source et les êtres dans leur réalité ; il se croit transporté dans un espace lumineux , tout brillant d’or et de clartés.

Pendant qu’il admire l’étendue, les mouvemens et l’harmonie de l’univers , un Guerrier se présente à sa vue , couronné de rayons et tout étincelant de feux ; d’une voix dont rien ici bas ne peut égaler la douceur : — « Godefroi , lui dit-il , tu ne me recon- » nois pas ? Tu ne reconnois pas Hugues ton » fidèle ami ?

» — Pardonne à mes yeux éblouis ; au » milieu de l’éclat qui t’environne , je n’ai » pu retrouver tes traits ». Il dit , et trois fois dans ses bras il veut presser son ami ; trois fois , telle qu’un songe ou l’air léger , l’ombre échappe à ses embrassemens.

« Je ne suis plus , lui dit-il avec un doux » sourire , je ne suis plus revêtu d’une mor- » telle dépouille ; tu vois un esprit pur , une » substance impalpable , un habitant du » céleste séjour : c’estici le temple del’Eter- » nel ; c’est ici que reposent ses Guerriers ; » la place y est marquée. — Quandy serai- » je avec eux , interrompt Godefroi? Ahl

108 LA JÉRUSALEM DÉLH’RÉE,

» puisse la mort briser mes liens , si ces liens » retardent mou bonheur!

» Bientôt , lui répond Hugues , tu par- » tagcrasnolregloireetuostriompbes; mais » il l'aut encore cpie tu combattes sur la a terre, et que tu y prodigues tes sueurs et » ton sang. Il faut que tu arraches la ville » Sainte au joug de l’impie , et que dans ses » murs tu l'ondes un Empire Chrétien , que » gouvernera ton frère après toi. ~

a Mais , pour ranimer encore le saint » amour qui brûle dans ton cœur , contemple » d’un œil plus fixe ces astres lumineux , » ces globes enflammés , dont l’éteruelle » intelligence dirige les mouvemens ; prête » l’oreille à ces divins concerts , à celte har- » monie céleste ; abaisse ensuite tes regards » sur ce vil amas de sable et de poussière.

» Quel petit théâtre pour vos vertus ! » quelle vaine récompense pour vos tra- » vaux ! combien est étroite la sphère où » s’agite votre ambition ! Dans quels dé- » serts , dans quelle solitude affreuse vous » étalez votre faste et vos viles grandeurs î » Ce grain de sable est environné par ce » que vous appelez l’Océail ou l’abîme , lac » méprisable qui dément l’orgueil de son » nom. »

CHANT QUATORZIÈME. î og Godefroi jette sur la terre un regard dédaigneux ; la mer, les fleuves, les empires se confondent à sa vue , et ne forment <pu’un imperceptible atome : il s’étonne que notre folle ambition s’attache à des ombres , à une fumée vaine ; qu’elle oubbe ce Ciel qui nous appelle , pour courir après une servile grandeur et une muette renommée.

« Puisque l’Etre suprême , dit-il , ne » veut pas encore briser mes fers , montrej> moi du moins le sentier le moins trompeur » au milieu des erreurs et des illusions qui » m’environnent ? — Ce sentier, c’est celui » que tu tiens ; n’en détourne jamais tes pas. » Le seul conseil que je te donne, c’est de » rappeler de son exil l’illustre flls de Ber- » ihold.

» La Providence qui t’a choisi pour con- » duire la sainte entreprise, destine ce Héros a à être le ministre de tes desseins : si tu es » la tète , il est le bras ; et ce qu’ordonnera a ta prudence , c’est à lui de l’exécuter. a Personne ne peut remplir sa place , et tu » ne pourrois , sans crime, lui ravir une a gloire qui lui appartient.

a C’est à lui seul qu’il est donné de tfiom- » pher de la forêt et des charmes qui la )) défendent; ton camp, qui déjà n’a plus

î l O LA 3 ÉRUS ALEM DELIVREE ,

» de courage , ni d’espoir , va reprendre à » son retour une vigueur nouvelle. Devant » lui tomberont les murs de Sion elles forces » de l’Orient.

» Que ne puis-je , dit Bouillon, revoir M ce jeune Héros au milieu de nous ! Tu » lis dans mon cœur ; tu sais si je l’aime , » si je l’estime ; mais , dis-jnoi , sous quelles » conditions dois-je le rappeler ? Dans quels » lieux le ferai-je chercher ? M’abaisserai- » je à la prière? Lui donnerai-je des ordres? » Son retour , dans mon camp , n’olïensera- » t-il point la discipline et les loix?

» — Dieu , qui te prodigue ses faveurs , » veut que ceux dont il t’a nommé le Chef, n t’honorent et te révèrent : tu ne peux , » sans avilir ton pouvoir , descendre à la » prière ; mais laisse-toi fléchir , et cède » aux premières instances.

» Guelfe , inspiré par Dieu même , te con- » jurera de pardonner à Renaud son erreur , » et de le rendre à la gloire et aux combats. » Quoique aujourd’huisousun ciel étranger, » ce jeune Héros, victime d’un délire amoun reux , languisse dans la mollesse et dans les 5> plaisirs , ne doute pas que bientôt il n’ac- » coure à la voix du besoin qui vous presse.

» Pierre, à quile Cielrévèlc ses mystères,

CHANT QUATOHZIÈME. lli » saura diriger les pas de ceux que tu auras » chargés d’aller chercher ce jeune Guer- » rier ; par des routes inconnues, ils arrive- » ront dans les lieux qui le cachent , et le » ramèneront au camp. Ainsi Dieu réunira » enfin sous tes drapeaux tous tes compa- » gênons égarés.

3) Je finirai par te dévoiler un secret qui 3) flattera ton cœur : ton sang se mêlera un 33 jour au sang de Renaud, et il en sortira 33 une race illustre et glorieuse. 33 Hugues se tait à ces mots, et s’évanouit comme une vapeur légère que le vent chasse , ou que dissipe le soleil : Godefroi se réveille , l’âme remplie d’étonnement et de joie.

Déjà l’astre du jour avoit commencé sa carrière ; Bouillon se lève et revêt sa pesante armure. Bientôt les Chefs se rassemblent dans sa lente , et viennent y décider avec lui ce qu’on doit exécuter.

Guelfe , plein de rinspiration céleste , commence le premier : « Je viens, Sei - 3) gneur, implorer ta clémence : peut-être 33 à d’autres yeux que les tiens ma prière 33 paroîtroit indiscrète et prématurée.

33 Mais c’est en faveur de Renaud , c’est 33 par Guelfe , c’est au pieux Bouillon qu’elle 33 est adressée ; je ne suis pas indigne d’ob-

» tenir une grâce dont toute l’armée parta- » géra la reconnoissance avec moi : con- » sens , je t’en conjure, consens que mon » neveu revienne , et que son sang versé » pour la cause commune expie son erreur.

» Eli ! quel autre que lui osera porter le » fer dans celle redoutable forêt? Quel » autre , avec plus de constance et d’intré- » pidité , bravera les dangers et la mort ? Tu » le verras ébranler les remparts ennemis , » enfoncer les portes de Solime , et le pre- » mier s’élancer sur ses murs. Rends , Sei- » gneur, rends à ton camp l’objet de son >1 espérance et de ses vœux.

» Rends-moi un neveu si vaillant; rends » à ton pouvoir un bras si prompt à exécuter » tes volontés suprêmes ; ne souffre pas qu’il » languisse dans un obscur repos ; rappelle- » le dans le sein de la gloire : qu’il suive tes » drapeaux triomplians ; que sur ce noble » théâtre , sous les yeux , sous les ordres, il 3) revienne s’illustrer encore par des exploits » dignes de lui. »

Tous les Guerriers , par un doux murmure , secondent ses prières : Godefroi paroît ne céder qu’à ses instances et à leur désir : « Eh ! comment , dit-il , pourrois-je J) vous refuser une grâce que vous deman-

CHANT QUATORZIÈME. Il3 » dez avec tant d’ardeur ? Que la loi se taise , » je n’écoute aujourd’hui que votre choix » et vos vœux.

M Que Renaud revienne , mais qu’il ap- » prenne à mettre un l'rein à ses passions , » et qu’il justifie notre espoir et nos désirs. «Guelfe, c’est à toi de lui annoncer sa » grâce ; sans doute il précipitera son re- » tour ; choisis toi -même celui qui doit » lui porter cette nouvelle , et dirige ses » pas vers les lieux où tu crois qu’il s’est » fixé. »

Il se tait , le Guerrier Danois se lève : « C’est sur moi, dit-il , que le choix doit » s’arrêter. Pour remettre dans les mains » de Renaud l’épée de mon généreux Maî- » tre, j’irai le chercher au milieu des périls » et dans les climats les plus lointains. » — Guelfe qui connoit sa valeur, souscrit ù sa demande et lui associe übalde, dont la prudence et la sagesse ont mérité sa confiance.

Ubalde , dans ses jeunes années, avoit parcouru des régions lointaines , et des glaces du Pôle, il avoit voyagé jusque dans les sahles hrûlans de l’Ethiopie; il connoissoit les mœurs des peuples divers , leurs rites et leurs langages ; dans un âge plus mûr,

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