II. lO
Guelfe l’avoit altaclié à sa forlune , et le comploit parmi ses plus chers favoris.
Abusé par la renommée , Guelfe dirigeoit les pas de ces Guerriers vers les murs où règne Boëmoud , vers les murs où la commune opinion fixoil la retraite du Héros ; mais le Solitaire , qui connoît son erreur , vient au milieu d’eux et interrompt leur discours.
« Abusés par l’opinion vulgaire , vous » vous égareriez , leur dit-il , dans une route » infidèle : marchez vers Ascalon ; à l^em- » bouchure d’un fleuve, un homme vous y> apparoîtra ; il est l’ami des Chrétiens , » croyez à ses paroles, et abandonnez-vous » à ses conseils.
» Le Ciel éclaire son esprit ; moi-même , 3 dès long-temps , j’ai pris soin de l’insy> truire de votre voyage; vous trouverez en » lui autant de bonté que de sagesse. » Sans interroger scs secrets, les deux Guerriers obéissent aune voix qu’ils regardent comme l’organe du Ciel.
Ils partent , et sans que rien les arrête , ils volent au rivage où viennent expirer les flots qui baignent les murs d’ Ascalon : ils n’entendoient pas encore le mugissement des vagues , quand ils forent arrêtés par
CHANT QUATORZIÈME. 1 1 5 ttn fleuve dont la pluie avoit grossi les eaux.
Dans son cours impétueux et rapide, il inondoit ses rives. Pendant qu’übalde et le Danois , d’un œil étonné , en mesurent la profondeur , un vieillard leur apparoîl ; la douceur et la majesté sont sur son front : il est revêtu d’une robe flottante , une couronne de hêtre ceint sa tête ; dans sa main est une baguette : il remonte le fleuve , et foule d’un pied«ec celte plaine liquide.
Tels dans la saison des frimas, on voit les habitans du Pôle courir sur leurs fleuves glacés et presser les flots immobiles sous leur poids. Il aborde les deux Guerriers , dont les regards sont fixés sur lui.
« Amis , leur dit-iî , vous poursuivez une » pénible entreprise : vous avez besoin » qu’une main secourable vous guide : le » Guerrier que vous cbercbez est loin de » ces régions , dans un pays infidèle , inlia- » bité : que de travaux vous restent encore î » que de mers , que de rivages vous avez à » parcourir ! C’est au-delà des limites du » monde que vous trouverez l’objet de vos » recbercbes.
» Mais ne dédaignez pas de me suivrn
» dans les groltes cacliées où fai fixé mon » séjour; je vous j révélerai des secrels » importans , et cpf il est nécessaire que vous J) connoissiez. » Il dit , et il ordonne aux flots de se diviser : soudain l’onde oLéit, et des deux côtés s’élève une montagne liumide.
Le Vieillardprend les deux Guerrierspar la main, et les conduit sous le lit du fleuve , dans une grotte profonde : là ne pénètre qu’une lumière^àle et tremblante : cependant , à cette foible lueur , ils voient d’immenses réservoirs , d’où sortent les eaux qui jaillissent en fontaines , qui forment les fleuves , les étangs et les lacs.
Ils y découvrent les canaux secrets par lesquels fdtrent les ondes de l’Eridan, du Gange , de l’£u]>brate ; les sources du Tanaïs , et les veines inconnues qui portent au Nil ses liquides trésors ; plus Las ils trouvent un fleuve qui roule des flots de soufre et de vif-argent. Cette liqueur, épurée par le soleil ,se condense, et forme sur la terre les métaux les plus précieux.
Sur les rives é tin cellen t les piei res les plus rares , et le feu dont elles brdlent éclaircit les ombres de ce ténébreux séjour. Le saphir j déploie son céleste azur , la topaze ,
l’escarboucle , le diamant y éblouissent les yeux ; l’émeraude , par des couleurs plus riantes , les flatte et les attire.
Tout pleins de ces merveilles qui les élbîijient, ces deux Guerriers s’avancent dans un profond silence ; enfin , Ubalde élève la vorx ; u Dis-nous , respectable » Vieillard, dans quels lieux nous sommes. » Dis-nous où tu conduis nos pas. Daigne » nous révéler qui tu es. Dans l’étonnement » dont mon cœur est frappé , je ne sais si ce » que je vois est uu songe ou une réalité.
» — Vous êtes dans le sein de la terre , » au milieu des sources de sa fécondité : » sans moi , vous ne pourriez pénétrer dans » ces sombres abîmes : je vous conduis à » mon palais que vous verrez bientôt bril- » lant de la clarté la plus pure : je naquis » dans l’erreur ; jnais depuis , l’onde salu- » taire a lavé mon âme et purifié mon cœur.
» Ce n’est point le pouvoir des esprits » infernaux qui , sous ma main , opère ces » merveilles; loin de moi cet art funeste, » ces charmes sacrilèges , qu’emploie un » coupable mortel pour arracher à l’enfer » ses secrets ! J’interroge la nature; je vais » au sein des plantes et des eaux surprendre » les vertus qui y sont cachées. J’étudie les
1 1 8 L A JÉRU SALEM DÉLIVRÉE ,
» ressorts inconnus qui entretiennent l’iiar- » monie du monde , et font mouvoir les » étoiles.
» Je n’habite pas toujours , loin du Ciel , » dans ces profonds souterrains : souvent je » fixe mon séjour au sommet du Carmel ou » du Liban ; là , Mars et Vénus se montrent y> à moi sans voile et sous leurs différens B aspects ; je mesure la marche lente ou » rapide des astres ; je calcule finfluence de » leurs regards favorables ou sinistres.
» Je vois les nuages se condenser, se » colorer, s’évanouir sous mes pieds : je » vois se former la pluie et la rosée. Mon » œil suit la marche inconstante des vents, » et les sillons tortueux que décrit la foudre : » je contemple de près les comètes et les » globes de feu qui roulent sur vos têtes. » Ivre de mes connoissances, jadis je m’ad- » mirai moi-même.
B Dans le délire de ma vanité , je crus » que mon savoir étoit la mesure certaine et B infailUble du pouvoir du Créateur : mais » quand votre pieux Solitaire versa sur ma B tête l’onde sacrée , il éclaira mon âme ; il B m’apprit que mes clartés n’étoient que B ténèbres et qu’erreurs.
B Je connus alors que nos yeux, tou-
CHANT QUATORZIEME. 11^ » jours foibles et clignotans , ne pouvoient » fixer la V érité sur son trône éternel : je ris » de mes illusions , et des vaines fumées dont » la vapeur avoit enivré mon orgueil. Do- » cile aux conseils du sage qui m’a éclairé , » je me livre encore à mes premiers goûts : » mais , m’oubliant moi-même , je n’ai plus » que lui pour moteur et pour guide.
» Arbitre de mes pensées , il me com- » mande , il m’instruit , et mon âme est » dans sa main : quelquefois il daigne opé- » rer par moi des nlerveilîes dignes de lui : » j 'arracherai le Héros que vous cherchez aux » fers qui le retiennent. Pierre m’en a faitnne » loi , et depuis long-temps j’attendois votre » arrivée que lui-même m’avoit prédite. »
Cependant ils Louchent à la grotte qu’habite le Vieillard, vaste et spacieux palais où brillent tous les trésors que la terre enferme dans son sein ; rien n’y est l’ouvrage de l’art , et ses riches ornemens ne sont dus qu’à la nature.
Les deux nouveaux hôtes y trouvent mille mains empressées à les sertir. Sur une tahle magnifique brillent l’argent, l’or et le cristal : après un somptueux repas : « II est » temps , dit le Vieillard , que je satisfasse » au plus cher de vos désirs.
120 LA JÉRUSALEM DELI^TlÉE ,
» Vous connoissez Armide et ses per- » lldies : vous savez par quels artifices elle » entraîna sur ses pas vos plus braves Guer* » riers ; vous savez que le palais de l’In- M fidèle devint leur prison , et que chargés » de fers, elle les envoyoit à Gaza, quand un » Héros rompit leurs chaînes et finit leur » malheur.
» Mais vous ignorez encore ce qui a stiivi , » et je vais vous le raconter. Quand l’Infi- » dèle se vit enlever sa proie , de douleur , » elle se déchira les mains , et dans sa fureur V elle se dit à elle-même : Non , il ne faut » pas qu’il se vante d’avoir dérobé mes cap- » tifs aux liens que je leur avois donnés.
» Il a brisé leurs fers ? Qu’il les porte lui- 3) même ! qu’il gémisse sous les coups que 3) j’avois destinés à d’autres : c’est trop peu 3) pour ma vengeance ; je jure de les exter- 3) miner tous. Elle dit ; et dans son cœur 3) impie elle ourdit une trame nouvelle. Elle 3) vole sur les lieux où Renaud a vaincu et 3) immolé ses Guerriers.
3) Le Héros y avoit laissé son armure, et 3) pour se cacher sous des dehors inconnus , 3) avoit revêtu celle d’un Infidèle. La per- >3 fide prend ses armes , en couvre un cada- » vre ijautilé, et le jette sur la rive d’un
CHANT QÜATORZIÈmK. 121 *> fleuve où bientôt une troupe de Chrétiens » devoit se rendre.
» Elle l’avoit prévu ; elle connoissoit tous » vos mouvemens : dans la plaine , au milieu » de votre camp , mille espions veilloient » pour elle , et lui révéloienl vos secrets. » L’enfer, docile à ses loix, avoil soin de » l’éclairer sur vos démarches.
«Non loin du cadavre, elle place un » fourbe adroit, sous l’habit d’un berger, » lui-dit ce qu’il doit faire et ce qu’il doit » dire : fidèle à ses ordres , il s’entretient » avec vos Guerriers , et jette dans leurs » cœurs lé germe de ce soupçon qui , depuis, » enfanta les quèrelles , les discordes , et » presqu’une guerre civile.
» On crut que Bouillon avoit armé contre » Renaud de secrets assassins ; affreuse » idée , que bientôt fit évanouir un foible » rayon de la vérité ! Tel fut le premier » succès d’Armide ; mais elle préparoit au » jeune vainqueur un piège encore plus » funeste.
» Elle l’attend sur les bords de l’Oronte : » le Guerrier s’y arrête , dans un endroit où » ce fleuve se divise et forjne une île qu’il » embrasse de ses eaux : il voit une colonne i> élevée sur la rive ; tout auprès étoit un
îf. 1 1
» bateau : il fixe ses yeux sur le marbre , et » y lit celte inscription en lettres d’or :
» Qui que tu sois , ô voyageur ! que le « hasard ou ton choix conduit sur ces bords ; 3) le soleil dans son cours n’éclaire point de 3) plus grandes merveilles que celles qui 3) sont cachées dans celte île : passe , si tu 3) veux les connoître. Le Guerrier impru- 3) dent cède au désir curieux qui l’entraîne ; 3) il abandonne ses écuyers , et seul il s’élance 3) dans la barque , qui peut à peine le rece- 3) voir.
3) Déjà il est sur l’autre bord ; ses regards 3) avides parcourent la surlace de l’île , mais 3) il n’y rencontre que des grottes , des eaux , 33 des gazons et des fleurs ; il est honteux 3) de sa crédulité : cependant ce beu rit à sa 33 vue ; un charme invisible l’y retient : il s’y 33 arrête , détache son casque et respire un 33 air débcieux.
33 Soudain Fonde murmure; Renaud porte 33 ses yeux sur le fleuve : au milieu s’élève 33 une vague qui tourne et se repbe sur 33 elle -même ; bientôt il voit flotter une 33 blonde chevelure, puis il aperçoit la tête 33 d’une nymphe , puis enfin un corps, qui 35 semble formé par l’Amour et les Grâces.
33 Telle, dans ces spectacles nocturnes
CHANt QUATORZIEME. 12D » que nos théâtres étalent , on voit nue » déesse sortir lentement du sein de la nue » qui s’abaisse sous elle ; telles encore , au- » trefois , on peignoit ces perfides syrènes , » que la fable plaçoit dans la mer qui bai' » gnoit les bords de l’antique Etrurie : » comme elles , cette fille des eaux charme » les yeux par sa beauté ; elle charme , » comme elles, les oreilles par ses chants.
» Cœurs tendres et sensibles, vous que le » printemps couronne de ses roses ! ne vous » laissez pas éblouir aux rayons trompeurs n de la gloire et de la vertu. Heureux qui » suit toujours la loi de ses désirs ! Heureux » qui cueille , dans chaque saison de la vie , » les fruits qu’elle fait naître ! C’est le vœu » de la sagesse ; c’est le cri de la nature. » Serez -vous insensibles et sourds à sa » voix ?
» Insensés , pourquoi laissez-vous faner » ces fleurs passagères que la jeunesse fait » éclore ? Cette gloire, cette valeur que » vante le monde , ne sont que de vains » noms , de vaines chimères ; cette renom- » mée , dont le bruit chatouille votre su- » perbe oreille , n’est qu’un écho , un songe , » l’ombre d’un songe que le moindre souffle » fait évanouir.
» Jouissez sans inquiétude ; que votre J) âme , sans remords , s’abandonne à l’ivresse » de vos sens : noyez dans l’oubli vos cba- » grins et vos peines , et que jamais une » triste prévoyance n’anticipe les maux que J) l’avenir vous prépare : que le Ciel , à son » gré , menace et tonne , qu’il lance ses feux » et ses traits , riez du vain bruit de ses fou- » dres impuissans : tranquilles au sein des » plaisirs , n’éeoutez que la sagesse et la na- » ture. »
— ■ « Par ses chants harmonieux , l’En- » chanteresse endort le jeune Guerrier : un » doux sommeil enchaîne et maîtrise ses » sens ; le tonnerre le plus affreux ne sauroit » l’arracher à ce profond repos , image de « la mort : Armide sort du lieu qui la cache, » et court à lui dans l’ardeur de se venoer.
» Mais quand elle a fixé sur lui ses re- » gards , quand elle a vu ce front calme et » tranquille, ces lèvres où reposele sourire, » ces yeux dont le sommeil même ne peut » lui dérober l’éclat , elle s’arrête ; elle sent » expirer sa colère. Assise auprès de lui , » elle admire ses grâces , et demeure pen- » chée sur son front comme Narcisse sur )) la fontaine qui réfléchit son image.
» Sur son voile elle recueille la sueur qui
CHANT QUATORZIÈME. 125 » mouille les joues du Héros; d’un souffle M amoureux elle rafraîchit l’air qu’il respire : » ce cœur, plus dur que le diamant , plus » froid que la glace, se fend, s’amollit, et >1 déjà ne connoitplus que le feu de l’amour.
5) Des fleurs qui croissent dans ccs beaux 3) lieux , elle forme de tendres , mais d’in^ 3) dissolubles liens; elle en serre les bras et » les pieds de Renaud, le failplacer sur son » char, et d’un vol rapide s’élève avec lui 3) dans les airs.
» Ce n’est point à Damas, ce n’est pas » dans ce Château funeste aux Guerriers 3) Chrétiens , qu’elle déposera sa proie : 3) honteuse de sa foiblesse , dévorée d’une 3) flamme jalouse , elle va loin des rives 3) connues, se cacher au sein de l’Océan , 33 dans des lieux où jamais n’abordèrent nos 3) vaisseaux : elle choisit pour son séjour 33 une île déserte et solitaire, une de ces 33 îles que nous appelons Fortunées.
33 Sur la cime d’une montagne que cou- 33 vrent des ombres épaisses, elle creuse un 33 lac et bâtit un palais ; par la force de ses 33 charmes , le penchant de la montagne est 33 couvert de neige , pendant que le sommet 3) est couronné de fleurs et de verdure.
33 Là , dans un printemps éternel , Armide
î 26 L4 JÉRUSALEM DÉLTVR.ÉE,
M eL Renaud coulent des jours files par la » mollesse et les plaisirs ; c’est de cette pri- 5) son lointaine et inconnue qucA'ous devez 3) arraclier le Héros. Autour de lui veillent 3) des monstres que sa jalouse amante a » chargés de le garder : il faut les vaincre; » vous aurez un guide pour diriger vos pas , » vous aurez des armes pour achever votre 3) nohle entreprise.
35 A peine sortis de ce fleuve , vous trou- 3) verez une femme qui , dans l’âge le plus 33 avancé , conserve toute la fraîcheur de la 33 jeunesse ; vous la reconnoîtrez à sa robe 33 nuancée de mille couleurs , à ses longs 3) cheveux qui descendent sur son front. 35 Avec elle , vous franchirez les mers d’un 33 vol plus rapide que celui de l’aigle ou de 3) l’éclair : elle sera encore pour votre re- 3) tour un guide fidèle et sûr.
33 Au pied de la montagne où habite l’Eii" 3) chanteresse , vous verrez d’horribles ser- 33 pens dresser en sifflant leur tête mena- 3) cante.dessangliersaiguiserleursdéfenses,
33 des ours, des lions prêts à vous dévorer: 33 mais au sifflement de cette baguette ils 3) craindront de a"ous approcher. Sur la 33 cime vous trouverez des dangers encore » plus redoutables.
» Une fontaine y coule, dont l’onde pure » et limpide invite ceux qui la regardent à » s’y désaltérer ; mais dans son froid cristal » elle cache de secrets et funestes poisons. » Qui boit de ces eaux est surpris d’une » ivresse soudaine ; son âme nage dans une » perfide joie , un rire insensé le tourmente » et le conduit à la mort.
» Fuyez, ah ! fuyez ces ondes cruelles, » ces ondes homicides ! Fuyez les mets dé- » licieux offerts à votre vue sur les gazons » qui bordent cette fontaine ! N’écoutez » point les beautés infidèles qui vous appel- » leront d’une voix caressante : dédaignez «leur doux sourire, leurs regards séduc- » teurs , et sans balancer , entrez dans le » palais de la Magicienne.
» Un tortueux labyrinthe , dans mille » routes confuses , y égareroit vos pas ; mais » je vais, sur une carte, vous tracer ces » perfides détours : au milieu du labyrinthe , » est un jardin enchanteur où tout senrlile » respirer l’amour : là, couchés sur de verds » gazons , le Héros et son amante s’entre- » tiendront de leurs feux.
» Dès qu’elle l’aura quitté , montrez-vous » A sa vue ; présentez-lui un bouclier de «diamant que je vais remettre entre vos
<f mains : il s’y verra , il y verra les habits y> efféminés dont il est revêtu : la honte et y> le dépit s’allumeront dans son cœur , et » en banniront un indig ne amour.
» Rien n’arrêtera vos pas; tous les obs- » tacles s’abaisseront devant l’invisible puis- » sance qui vous guide ; Armide elle-même » ne peut prévoir votre arrivée ; la main » qui vous aura conduits prendra soind’as- » surer votre sortie et votre retour.
» IMais il faut que demain vous partiez » aux premiers rayons du jour ; il est temps J) que vous vous livriez au repos. » 11 dit , et il mène ses hôtes dans l’appartement qui leur est destiné ; lui-même il se retire dans le sien , et laisse les deux Guerriers occupés de mille pensées et comblés de leur bonheur.
'A¥ J.MVINL J)
J3éja l’aurore renaissante rappeloit les mortels à leurs travaux. Le Sage va porter à ses hôtes , la carte , le bouclier , et la baguette d’or (ju’il leur a promis. « Allons , a partez , leur dit-il , avant qu’un plus grand 3) jour éclaire l’univers ; recevez ces gages » de ma tendresse et de votre triomphe. >)
Déjà les deux Guerriers étoient levés; déjà ils avoient revêtu leur armure ; ils suivent le Vieillard dans les roules ténébreuses que la veille ils ont parcourues aveq lui ; ils arrivent enfin au lit du fleuve : « Adieu , » mes amis , leur dit-il , partez et soyez » heureux.,»
L’onde se courbe sous eux , les soulève comme une feuille légère , et bientôt les dépose sur la rive : le premier objet qui s’oflfe à leur vue , c’est un vaisseau, et sur la poupe , la femme qui doitles guider.
Ses cheveux descendent sur son front ; ses regards sereins et tranquilles annoncent la bienfaisance ; son visage brille d’une céleste clarté. Les couleurs de sa robe , incons-
l3o LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, tailles et mobiles , changent sans cesse sou, les yeux qui cherchent à les fixer.
Telles , aux rayons du soleil , varient les nuances qui colorent la gorge de l’amoureuse colombe : tantôt elle s’allume du feu des rubis , tantôt elle se peint des couleurs de l’émeraude : toujours brillante, jamais la même , elle étonne et charme les yeux.
« Heureux mortels, leur dit l’Inconnue , » entrez dans ce vaisseau sur lequel je brave «l’Océan et ses dangers, les vents et les » tempêtes: celui dont jereconnoislesloix, » prodig'ue envers vous de ses faveurs, » m’ordonne de vous recevoir et de vous » guider. » Elle dit, et pousse vers le rivage la nef obéissante.
Les deux Guerriers s’embarquent , les voiles se déploient; le vaisseau vole, fidèle à la main qui le dirige : à peine il trace un léser sillon sur le torrent, dont les eaux grossies soutiendroient d’énormes bâtimens.
L’onde blancliit d’écume et murmure en se brisant : bientôtle lit du fleuve s’agrandit , ses flots roulent plus tranquilles , et enfin le fleuve même se perd dans l’abime de l’Océan.
A peine ils voguent sur le sein de la mer
CHANT QUINZIÈME. l3l
émue , déjà les nues disparoissent , etl’aquilon, dont le souffle menaçant rassembloit les tempêtes, a cessé de gronder. Les vagues s’aplanissent ; un léger zéphyr ride seulement la surface des eaujç ; et dans le ciel , plus riant et plus serein , le calme s’assied sui’ un trône d’azur.
Ascalon disparoît ; bientôt Gaza leur offre ses murs que baigne l’Océan ; Gaza s’étoil élevée sur les ruines d’une ville antique , dont elle n’étoit que le port : ses rivages sont couverts de tentes et de soldats.
Les deux voyageurs observent cet appareil menaçant ; ils voient des cavaliers , des fantassins , qui vont de la ville à la mer, e.t de la mer à la ville : des chameaux , des éléphans , qui font voler le sable sous leurs pas; ils voient au fond du port des vaisseaux que l’ancre y tient encore attachés.
D’autres déploient leurs voiles; d’autres déjà font gémir sous la rame les vagues écumantes : « Ces soldats , ces vaisseaux » qui couvrent la terre et la mer, ne sont » encore , dit aux deux Guerriers la femme » qui les guide , qu’une partie des forces » que le Monarque Egyptien va rassem- » hier.
» Il attend du fond de son empire de
i32 la JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
» nombreux bataillons; j’espère que vous » serez rendus à l’armée Chrétienne avant » que la sienne soit réunie sous ses ordres , » ou sous ceux du Guerrier qui commande » à sa place. »
Cependant, la neflégère vole sans crainte au milieu de la flotte ennemie , et bientôt la laisse derrière elle : tel le roi des airs , d’un essor audacieux , s’élève loin des vulgaires oiseaux.
Déjà Raffi , déjà Rhinocolure et ses sables arides, fuient loin derrière eux : ils découvrent ce promontoire fameux, dont la tête altière ombrage la mer qui le baigne , ce promontoire où reposent les cendres de Pompée.
Damiette se montre à leur vue , et ces bouches célèbres par où le Nil rend à la mer les eaux qu’il reçut du Ciel ; ils voient ces murs , que le vainqueur Grec fonda pour les Grecs qui l’avoient suivi , et le Phare qui , aujourd’Imi , s’unit au rivage , dont autrefois il étoit séparé parles flots.
Rliodes et Crète trop reculées vers le nord , se dérobent à leurs regards ; ils suivent l’Afrique et scs détours : cette contrée féconde et cultivée sur les bords delà mer, n’a dans l’intcrieur que des sables stériles et
des monstres. Iis côtoient la Marmorique et ces rives, où jadis Cyrène vojoit fleurir cinq grandes Cités; et Ptolémaïs et ces bords , où dorment les eaux du fabuleux Létlié.
Ils fuient loin de la grande Syrte et de ses rochers funestes aux navigateurs ; bientôt le Cap de Judecque et le détroit de Mâgre disparoissent à leurs yeux ; d’un côté Tripoli s’élève sur le rivage ; de l’autre , Malte s’abaisse et se cache au milieu des flots qui l’entourent. Avec les autres Syrtes , ils laissent derrière eux Alzerbe , jadis le séjour des Lotophages.
Au fond d’un gollé , que forment deux montagnes , ils découvrent Tunis , la riche , la superbe Tunis , que la Lybie compte entre ses plus fameuses cités. La Sicile se montre assise au milieu des flots , et le promontoire deLilibée cache dans les deux son orgueilleuse tête. « Regardez de ce » côté, dit aux deux Guerriers leur sage » Conductrice ; voilà les lieux où fut Car-
» thage. »
L’altière Carthage n’est plus : à peine sur cette rive on retrouve quelque reste de ses débris. Les villes , les royaumes , tout meurt, tout a son tombeau ; les plus superbes mo-
1 5 4 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , numens , les plus poinpeux édifices , tomfcenlel disparoissent sousl’lierbe el le sable qui les couvrent : et l’iiomme s’indigne d’être mortel ! ô folie ! ô cbimère de l’ambition et de l’orgueil ! Ils voient Biserte , et plus loin la Sardaigne et ses rochers.
Ils francbissent les bords où jadis erroient les pasteurs Numides : ils trouvent Bugie , Alger , retraites infâmes des pirates ; ils trouvent Oran , qui en doit être un jour la terreur.La Tingilane, cette terre féconde en lions et en éléphans , leur montre ses rives , où seront assis un jour les royaumes de Fez et de Maroc. Grenade est sur leur droite , et bientôt se dérobe à leur vue.
Déjà ils touchent à ce détroit que la fable compta parmi les travaux d’Alcide : sans doute la mer en courroux rompit autrefois les barrières que lui opposoit en ces lieux la nature, jeta Calpé d’un côté, Abyle de l’autre , et par un étroit canal sépara l’Europe de l’Afrique : ainsi tout cède, tout succombe sous les efforts du temps.
Le soleil avoit quatre fois éclairé l’univers depuis qu’ils avoient quitté le rivage d’Ascalon : déjà ils avoient franchi un espace inunense, et leur nef respectée des flots , n’avoit été obligée de chercher un
CHANT QU'lN ZIÈME. 1 5 5
asile dans aucun port ; ils passent le détroit et s’élancent dans l’Océan , qui , de son humide ceinture , embrasse l’univers étonné de sa grandeur.
Déjà Gades et ses rives fécondes , déjà la terre et ses montagnes ont disparu loin d’eux : rien n’existe plus pour eux que le ciel et les eaux : « Divine Inconnue, dit » Ubalde , toi qui nous conduis sur ce vaste » abîme , dis-nous , si jamais mortel pénétra » jusqu’ici ? Dis-nous , si au-delà de ces » mers le monde a encore des habitans?
» Hercule , lui répond-elle , après avoir » exterminé les monstres de l’Afrique et de » l’Espagne , après avoir parcouru et con- » quis l’Europe et ses rivages , Hercule n’osa « braver l’Océan et ses dangers ; il marqua » des limites à l’univers, et dans une sphère » trop étroite, il resserra l’audace et le génie » des humains : mais le sage Ulysse , en- » traîné par un désir curieux , dédaigna les » bornes qu’il avoit posées.
» Il franchit ces colonnes redoutées , et » déploya sur l’Océan son vol audacieux : » mais l’Océan trompa son expérience et » l’enoloutit dans ses abîmes. Sa triste des-
» tinée est encore un secret caché avec lui » au fond des eaux , et qu’ignore l’univers :
V si quelqu’autre mortel fui poussé par les » vents sur cette .vaste mer, il a péri dans » les flots, ou du moins jamais il n’a revu » les rivages de l’Eurojje.
» L’Océan est ionoré : des îles sans
M nombre , des royaumes inconnus , sont » baignés de ses flots : des humains y babi- » tenl, et les terres y sont fécondes comme » les vôtres. La nature y verse ses bienfaits , » et le soleil y mûrit les moissons que sa » chaleur a fait éclore. Dis-moi , reprend » Ubalde , quelles sont les loix , quel est le » culte de ce nouvel liémispJière ?
» — Chaque peuple y a ses rils , sa lan- » gue et ses usages : les uns adorent des » monsjres ; d’autres s’y font des dieux de -') la terre , du soleil et des étoiles : quel- » ques-tins, dans leurs abominables festins, » chargent leurs tables d’alimens funestes 5) et criminels : tous ces peuples , enfin , » n’ont que des mœurs barbares et un culte » sacrilège.
» — Ainsi donc , ce Dieu qui descendit » pour éclairer la terre , veut cacher à ce » monde infortuné les rayons de sa lu- »mière? — Non, le vrai culte un jour » régnera sur ces climats , et les arts y fleu- » riront avec les loix. Un pouvoir nouveau
CHANT QUINZIÈME. iS;
» rapprochera les deux hémisphères et » rompra la Barrière qui les sépare.
» Un temps viendra que les colonnes » d’Hercule ne seront qu’une fahle méprisée » de l’in trépidé nautonier. Ces mers loin- » laines , et encore sans nom , ces empires » inconnus , seront célèbres dans voire » Europe : un jour, le plus hardi des vais- » seaux parcourra cet Océan qui embrasse » le monde. Vainqueur de tous les obsta- » des , il mesurera la terre ; et rival du » soleil , il visitera tous les lieux que cet » astre éclaire dans sa course.
» Du sein de la Ligurie s’élèvera un » mortel , qui osera le premier alTronter le 33 courroux de ces mers inconnues ; ni les 3) vents déchaînés , ni Fonde en furie , ni la 3) crainte des dangers qui l’attendent sous de » nouveaux ci eux ,n i mille obj ets enfj n de ter- 33 reuret d’alarmes ne pourront étonner son » âme intrépide, ni enchaîner son audace.
>3 Ce sera toi , généreux Colomb , qui , 3) vei’s un pôle nouveau, dirigeras tes voiles 33 fortunées ; à peine la renommée , dont 33 les yeux sans nombre sont ouverts sur 33 tous les climats , pourra suivre ton vol ; à 33 peine ses mille voix pourront chanter » une partie de tes aventures. Qu’elle célèbre