II
3o6 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE,
» funeste , manqueront à mon désespoir ; » mais , pottr mourir , il me reste des moyens » que tu ne pourras m’ôter. J’en rends » grâces au Ciel qui me les inspire. Garde » tes vaines caresses..... Le perfide ! comme » il feint encore ! comme il joue ma cré- » dule espérance ! »
Renaud mêle les pleurs d’une chaste pitié aux larmes que l’amour et le dépit font couler de ses beaux yeux. « Armide , lui V dit-il , calme ton cœur agité. Ce ne sont » point des dédains , c’est le trône que je te » réserve. Moi , Ion ennemi !.... Je suis lou- » jours ton Chevalier et ton esclave.
» Lis dans mes yeux , si lu refuses d’en » croire mes paroles , tu y verras la pureté » de mon zèle. Je jure de te replacer au » trône où régnèrent tes aïeux ; ah! plutôt , 3 si le Ciel daignoit répandre dans ton » âme ses divines clartés , et t’arracher » le bandeau de l’erreur , il ne seroil » point dans l’Orient de puissance égale » à la tienne. »
A ces prières , à ces tendres discours , »1 mêle des larmes et des soupirs. La colère s’éleint dans le cœur d’ Armide ; il n’y reste que les feux de l’amour. Telle la neige se lond aux rayons du soleil ou au souffle des
zéptyrs : « Commande à ton Esclave , lui )) dit-elle , décide de son sort ; tes désirs » seront ses loix.
Cependant Emiren voit renseigne de son Maître étendue sur la poussière ; il voit le brave Rimédon expirant sous les coups de Godefroi, et tous ses guerriers renversés ou fugitifs. Le désespoir ranime encore sa valeur : il va chercher la mort , mais il ne veut la recevoir que d’une main qui puisse illustrer sa défaite.
Il voit dans Godefroi seul un rival digne de lui. Soudain il se précipite , et marche à lui sur des monceaux de victimes qu’il immole à sa vengeance : « 3e viens , lui crie- » t-ildeloin , jeviens mourir sous les coups : » mais, en tombant, je tâcherai du moins » de t’écraser sous ma chute. »
Il dit : et au même instant ils fondent l’uu sur l’autre. Godefroi a son bouclier percé , et reçoit une blessure dans le bras gauche j mais soudain il atteint Emiren à la joue: le Sarrasin chancelle , il veut se redresser ; et retombe frappé d’un coup mortel.
La plaine n’offre plus que de tristes restes de cette immense armée : Bouillon poursuit sa victoire ; mais bientôt il s’arrête à la vue d’Altamore sanglant , et qui se défend avec
5o8 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, les débris de ses armes rompues et fracassées. Cent bras le menacent , cent lances le frappent à la fois : « Arrêtez , Chrétiens , » s’écrie Bouillon, et toi , rends-moi tes » armes , je suis Godefroi. »
Ce Guerrier, qui jamais n’avoit avili son grand cœur par une bassesse , au seul nom d’un Héros si fameux et si redouté ; « Je me 3) rends , lui dit-il , je dois cet hommage 3) à ta valeur. Mais la défaite d’Altamore 33 augmentera tes richesses en augmentant >3 ta gloire.
33 Une tendre épouse t’olfrira , pour prix 33 de ma liberté , toutes ses pierreries , tout 33 l’or de mes Etats. — Le Ciel, lui répond 33 Godefroi , ne me lit point un cœur avare. 33 Garde les trésors de l’Inde et de la Perse ; 33 je ne sais point mettre un prix à la vie de 33 mes ennemis : je suis venu conquérir et 33 non pas trafiquer dans l’Asie. 35
Il dit , et confie Altamore à ses gardes» Lui-même il poursuit les Infidèles : ils fuiej. lans leurs retranchemens , qui ne peuvent ’ lus les défendre. Bientôt le camp est inondé de carnage : la mort erre dans toutes les lentes , et ce pompeux amas d’inm tiles richesses que traînoit après lui l’Egyp- ÛCR , nage dans les flots de son sang.
CIIANT VINGTIEME.
Godefroi triomphe ; le jour luit encore : il marche vers la cité dont il ahrisé les fers, pour y offrir à l’Elernel l’hommage de sa victoire. Les mains toutes teintes du sangqu’il vient de répandre , il entre dans le temple avec ses Guerriers , il y suspend ses armes ; et , prosterné sur la tombe sacrée , il y acquitte sa reconnoissance et ses vœux.