‹ Vol 2Chapitre 11 sur 12 · II · texte numérisé non relu

II

282 LA JÉRUSALEM DÉLIV R ÉE , la soutient. Soit liasard , soit courage , l’In-' fidèle abandonne sa victime. Tel un lion généreux dédaigne un ennemi terrassé , le regarde et s’éloigne.

Cependant Ormond , dont la main s’est consacrée aux forfaits , Ormond , sous l’habit qui le cache , s’est mêlé parmi les Chrétiens, et avec lui les complices de sa perfidie. Tels , au déclin du jour , des loups avides de carnage , tentent de surprendre un timide troupeau sous la ressemblauce des gardiens fidèles qui veillent pour le défendre.

Ils s’approchent , et déjfHp Barbare a pénétré non loin de BouillonrSiais, .àlavue de sa cotte d’armes : « Toilà , s’écrie le » Héros, voilà le Traître qui a conjuré contre » mes jours ! Voilà ses complices ! » 11 dit , et marche au perfide.

Il lui fait une mortelle blessure ; le scélérat, immobile , ne sait ni reculer , ni frapper , ni se défendre. Son audace est glacée ; un regard de Godefroi l’a pétrifié. Toutes les épées sont tournées contre ces assassins ; toutes les flèches pleuvent sur eux. San- ^lans , percés de coups , il ne reste de leurs corps que des lambeaux déchirés.

Couvert de ce sang odieux , Bouillon se

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jette dans la mêlée, el va clierclier Altamore. Ce fier Persan enfonce et renverse les escadrons les plus serrés. Devant lui les Cliréliens disparoissent , comme on voit stm les bords de l’Afrique le sable voler épars au gré des vents. Godefroi , par ses cris , par ses menaces , arrête ses soldats , et fond sur le vainqueur qui les poursuit.

Tout se mêle à la fois ; jamais le Simoïs ni le Xanthe ne virent sur leurs bords un carnage plus affreux. Baudouin et Muléassem se beurtent avec leur infanterie. A l’aile gauclie , près de cette colline où combat Emiren , tout est en feu.

Le Général Infidèle et l’un des Robert se mesurent ensemble, leur valeur est égale. Moins heureux contre Adrasle , l’autre Robert voit son casque brisé et son armure en pièces. Tysapbernc n’a point encoi’e trouvé de rival digne de lui ; il court , il se précipite au milieu des rangs les plus serrés, et laisse partout le ravage et la mort.

La fortune balance les craintes et les espérances. Le champ de bataille est couvert de débris d’épées , de lances el de boucliers. Tout est jonclié de cadavres ; les uns mordent la poussière, d’autres tournés vers le ciel semblent menacer encore. Presque

284 LA 3 ÉE.I SALEM DÉLIVRÉE , tous sont percés de Farine meurtrière cpui leur ravit la vie.

Le coursier fidèle est étendu auprès de son maître : l'ami est couclié auprès de son ami : le Chrétien , le Sarrasin , les vaincus , les i aiuqueurs , les morts et les niourans, sont entassés et confondus. Les cris de la fureur , les murmures de la colère , les gémissemens , les sanglots, se mêlent , et forment des sons confus , inarticulés , qui portent dans Famé la terreur et l'effroi.

Ces armes si brillantes n’olïf ent plus qu’un aspect sombre et funeste : le fer n’étincelle plus. For a perdu son éclat : les couleurs sont éteintes , les cimiers sont brisés , les cottes d’armes déchirées , sanglantes , ou couvertes de poussière.

Cependant les Arabes , les Ethiopiens et les Maures , se déploient et s’étendent pour envelopper l’aile droite des Chrétiens. Déjà, leurs archers et leurs frondem’s les inquiètent de loin. Mais soudain Renaud marche avec ses Guerriers. Les tonnerres , les volcans , inspirent moins de terreur et portent moins de ravage.

Assimir , le brave Assimir , se présente le premier à la tête de ses soldats basanés.

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Renaud l’atteinl au col et le renverse mort sur la poussière. A la vue du sang- qu’il vient de répandre , il sent redoubler sa lureur, et brûle de s’enivrer de carnage. Quels prodiges de valeur ! Que d’incroyables exploits !

La mort se multiplie sous ses coxips et dévore plusieurs victimes à la Ibis. Les Infidèles consternés croient voir brillec dans ses mains une triple épée. Tel , à nos yeux abusés par la rapidité du mouvement, le serpent paroît armé d’une triple langue. La terreur est dans tous leurs sens et leur montre partout le trépas.

Les tyrans de la Lybie confondent avec les deux Monarques Ethiopiens leur sang et leurs derniers soupirs. Enflammés par l’exemple de Renaud , ses illustres Guerriers immolent une foule éperdue qui tombe à leur aspect : c’est moins un combat qu’un carnage. Au fer qui les frappe , les Sarrasins n’opposent que leur désespoir et leurs cris.

Bientôt la frayeur les chasse et les disperse : tout est en désordre , tout fuit. Le vainqueur attaché à leurs pas les poursuit encore et achève leur déroute. Enfin , las d’égorger une troupe fugitive et sans dé-

286 LA JÉRUSALEM DELIVREE, fense , le Héros s’arrête et sent amollir sou courage.

Tels ces vents fougueux qui ébranlent les collines et renversent les forêts , soufflent plus doucement dans la plaine : ou telles encore les vagues qui grondent et mugissent contre les écueils , reviennent expirer mollement sur la surface des ondes. La fureur de Renaud , terrible à l’ennemi qui lui résiste , est désarmée par sa fuite.

Sa valeur , qui dédaigne des victimes tremblantes et fugitives , le ramène sur l’infanterie : soutenue jusqu’alors par les Arabes et par les Africains , leur désastre l’a laissée sans défense. Renaud et ses impétueux Guerriers se précipitent sur elle , l’enfoncent et la renversent.

La tempête , avec moins de rapidité , abat les épis qui cèdent et plient sous ses efforts. Tout nage dans le sang, tout est couvert d’armes brisées , de cadavres déchirés et palpitans. Ce qui échappe au fer , expire sous les pieds des chevaux.

Renaud pénètre jusqu’au lieu où, assise sur un char doré , les armes à la main , Armidc étoit entourée de la foule de^ ses amans. Ses yeux ont bientôt reconnu son

falal ennemi. Elle arrête sur lui des regards où régnent la tendresse et la haine. Elle se glace , elle s’enflamme tour à tour.

Le Héros reste uii moment interdit à sa vue : il veut s’éloigner , mais les rivaux con-

jurés fondent sur lui , les uns l’épée à la main , les autres la lance en arrêt. Elle-même a déjà une flèche toute prête : le dépit hâte ses mains trop lentes , l’amour les retient et les arrête.

L’amour révolté dans son sein y rallume le feu qu’elle y tenoit caché. Trois fois elle essaie de tendre son arc , trois fois ses mains tremblantes se refusent à ce cruel emploi. Enfin , le dépit l’emporte , l’arc est tendu , le trait vole , mais le repentir vole après lui.

Elle voudroit qu’il reculât ; elle vpudroit qu’il revînt percer son propre cœur. Etrange elfet de l’amour dédaigné ! que seroit-ce s’il étoit vainqueur? Mais bientôt elle gémit de sa foiblesse, et la fureur à son tour triomphe dans son cœur déchiré. Elle flotte partagée entre le désir et la crainte , et suit son trait des yeux.

Il va frapper la cuirasse du Héros , s’y enfonce et s’y arrête. Renaud s’éloigne : Armide croit qu’il la méprise ; furieuse , elle

2 88 LA JÉRUSALEM UÉLIW.ÉE , lui lance des flèches toujours impuissantes. Amour cependant rouvre ses Blessures et les rend plus profondes.

K II sera donc, dit-elle, toujours impé- >y nétrable à mes coups ? Sans doute , comme » son cœur , son corps est ceint d’un rem- » part de diamant. Ni mes flèches , ni jnes » regards , ne sauroient l’atteindre et le » Blesser. Sans armes je suis vaincue; les » armes àla main jele suis encore ; amante , » ennemie, je suis également l’oB jet de ses » dédains.

«Vaines ressources! Charmes impuis- » sans ! Malheureuse ! Ali ! tout cède à son » pouvoir , et les forces des mortels et les « secrets delà magie. Déjà tous les Héros » armés pour ma vengeance ont ployé sous « ses efforts ou expiré sous ses coups. »

Seule , sans défense , elle se croit déjà captive et chargée de fers honteux. Dans sa frayeur , elle ouBlie , et son arc et ses flèches, et l’art des enchanlemens. Tel , àla vue de l’aigle , prêt à le déchirer , le cy-gne ' timide tremhle et se tapit contre ferre.

Mais Altamore voit le danger qui la menace : pour voler à son secours , il ahandonne ses Persans , qui déjà plient , et que sa présence arrête à peine. Il oublie sa

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gloire ; il oublieroil Tunivers enlier , pour sauver l’objet qu’il adore.

11 protège le cbar mal défendu , et son fer lui ouvre un large passage. Cependant ses soldats sont égorgés et mis en fuite par Renaud et par Bouillon. Il le voit, il en gémit ; mais , plus amant que guerrier , il assure la retraite d’Armide , et revient donner aux siens un tardif et inutile secours.

Il ne retrouve partout que la terreiur et la mort ; mais la droite des Infidèles triomphe, et les Chrétiens fuient vaincus et dispersés. L’un des Robert, sanglant , percé de coups , sauve à peine sa vie : l’autre est dans les fers d'Adraste. Ainsi la fortune partageoit les succès et les revers.

Godefroi rallie ses soldats et les ramène au combat : les deux ailes victorieuses se rencontrent et se heurtent ; toutes deux teintes de sang , toutes deux enivrées d’un premier triomphe , elles ont à défendre leur gloire et leurs lauriers : le sort , entre elles , balance incertaizi.

Cependant Soliman , du haut de la tour , contemploit cette scène de carnage et d’horreur : d’un œil inquiet il suivoit les mouvemens des deux armées , leurs succès , leur

revers , les jeux de la fortune et ses retours soudains.

Il demeure un moment interdit , immobile : bientôt son couraoe s’enflamme : il

veut aussi partager les dangers et cueillir les lauriers que cette plaine sanglante offre à sa valeur. Soudain il s’arme : « Allons , allons , » s’écrie-t-il , partons sans différer , c’est » aujourd’hui qu’il faut ou vaincre ou » mourir. »

Peut-être le Ciel , qui veut briser les derniers appuis des Infidèles , et livrer aux Chrétiens leurs dernières victimes , lui inspire lui-même cette fureur : peut-être un secret pressentiment le pousse à braver la mort qui le menace. Ardent , impétueux , il ouvre la porte, et présente aux Chrétiens la foudre et le trépas.

Seul il s’élance , seul , il défie mille bras armés contre lui : déjà il est au milieu, des ennemis. Entraînés par son ardeur , tous les siens , et Aladin lui-même se précipitent sur ses pas. Le lâche oublie ses craintes, le prudent s’abandonne , tout est animé moins d’espérance que de rage.

Que de Chrétiens expirent sous les coups du Sultan ! Plus rapide que l’éclair , son bras donne une mort inattendue,. La terreur

CHÀNT VINGTIÊmÊ. 291

rôle devant lui , et déjà les fidèles de Syrie , tremblans , désespérés , vont passer du désordre à la fuite.

Avec moins d’épouvante et d’effroi, les soldais de Raymond gardent encore leurs rangs. Surpris , accablés , ils voient le danger sans le braver ni le fuir. L’épée de Soliman s’enivre de sang , elle dévore les Chrétiens. L’aiole , avec moins de fureur , s’acharne sur sa proie ; un loup furieux fait moins de carnage dans une bergerie.

Aladin et ses guerriers marchent sur ses traces, et comme lui, portent la terreur et la mort. Mais le généreux Raymond vient soutenir ses soldats : il voit Soliman , il reconnoît son vainqueur , il le reconnoît elle brave.

O fatale vieillesse ! Il retombe encore une fois sous la main qui l’a terrassé. Au même moment , cent boucliers se lèvent pour le défendre , cent bras se lèvent pour l’accabler. Mais le Sultan s’éloigne , et abandonne un ennemi qu’il croitmort et qu’il dédaigne.

Il porte ailleurs son fer meurtrier ; il frappe , il égorge , et se signale par d’incroyables exploits; mais les victimes manquent à sa rage ; toujours altérée de sang, elle l’entrajne à d’autres combats.

Il se précipite à travers les ruines des remparts, et vole au champ de bataille. Mais ses soldats sont toujotirs animés de sa fureur ; et les Chrétiens , toujours pleins de la terreur qu’illeur a inspirée. L’Infidèle veut achever son triomphe ; le Chrétien résiste encore, mais sa résistance est déjà une fuite.

Les Gascons se retirent : mais déjà les fidèles Syriens sont dispersés. Ils étoient non loin de l’asile où reposoit le généreux Taucrède : leurs cris parviennent jusqu’à lui; tout foihle qu’il est, il se lève et va promener ses regards sur Solime. Il voit le Comte de Toulouse étendu sur l’arêne , ses troupes , les unes prêtes à céder , et les autres déjà fugitives.

La valeur ranime ses forces languissantes etenflammelereste desousang. D’unemain il saisit son bouclier, dont l’énorme poids ne surcharge point sa foiblesse ; de l’autre , il prend son épée, et court au combat.

« Où fuvez-vous , s’écrie-t-il ? Malheu- » reux ! vous laissez votre Maître aux fers du Sarrasin ! Les armes de Uaymond sus- » pendues dans ses temples y seront donc » les monumens de sa gloire et de votre «honte! Allez, retournez en Gascogaie;

CHAXT VINGTIÈME. SgS

» dites au fils de voire Comte que son père » est mort , et que votre fuite a trahi sa » vieillesse. » Il dit , et tout foible qu’il est , et sans cuirasse, il sert de rempart à mille Guerriers armés et pleins de vigueur.

De son immense bouclier il couvre Raymond; là, viennent expirer tous les traits qu’on lui lance et tous les coups qu’on lui porte. De son épée, le Héros écarte les Infidèles, et le vieillard respire sous son ombre.

Bientôt il se relève tout brûlant de colère et de honte ; il promène autour de lui des regards étincelans , et cherche le Barbare qui l’a frappé. Il le cherche en. vain ; il frémit, et tourne contre les autres sa vengeance et sa rage.

Tous les siens revoient sur ses pas , et s’enflamment du courroux qui l’anime.

L’audace renaît au cœur des Chrétiens ; la terreur passe aux Infidèles, et avec elle la fuite et le trépas. Raymondpoursm’t le cours de ses vengeances, et cent victimes expient l’affront qu’il a reçu.

Pendant qu’il abat les plus nobles têtes , le sort offre à ses yeux l’Üsurpafeur de Solime : il lui décharge sur le front un coup terrible, et redouble vingt fois. Le vieux

29^ LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE, Monarque lomte, el mord en expirant la terre sur laquelle il a régné.

Privés de leur double appui , les Barbares s’abandonnent à leur terreur ou à leur désespoir : les uns furieux se livrent euxmêmes au fer des Chrétiens ; les autres vont chercher dans la tour un refuge inutile. Le vainqueur y entre avec le vaincu , et achève sa glorieuse concpiête.

La tour est prise ; ses défenseurs expirent sur les degrés. Le Comte de Toulouse monte au sommet, et à la vue des deux armées , il y arbore la croix triomphante. Cependant Soliman est déjà loin des remparts , et bientôt au milieu de la mêlée.

Il foule une plaine ensanglantée et des monceaux de cadavres. Tout présente à ses yeux l’empire de la mort et ses funestes triomphes. Il voit un coursier cpui erre sans maître et sans guide : il saisit les rênes, s’élance sur son dos et vole au combat.

Sa présence rend aux Sarrasins effrayés le courage et la vigueur ; il ne brille qu’un moment, mais il brille comme la foudre, qui laisse sur les débris des plus superbes édifices l’empreinte éternelle de son passage. Que de victimes expirent sous ses-

CHANT VINGTIÈME. QgS

coups ! 11 eu est deux dont le souvenir doit vivre au-delà des temps.

Gildippe ! Odoart ! si mes vers peuvent aller aux siècles futurs , vos exploits , vos malheurs , iront avec eux : tous les âges vanteront votre tendresse et vos vertus ; et les fidèles amans arroseront mes vers de larmes qu’ils donneront à votre trépas.

Gildippe se précipite au milieu du carnage : de deux coups , elle atteint Soliman dans le flanc , et perce son bouclier. Le cruel qui la reconnoit : « Voilà , s’écrie- » t-il, ce couple sans pudeur et sans vertu ! » Malheureuse ! ton aiguille et ton fuseau M te serviroient mieux que ton vil amant. »

Il dit; et plus furieux il lui porte un coup désespéré : son fer ose déchirer ce sein qu’ Amour seul devoit blesser de ses traits. Soudain elle laisse tomber les rênes de son coursier, languit et chancelle. Odoart , le malheureux Odoart accourt pour la défendre , et n’arrive que pour la venger.

Que fera-t-il dans son infortime ? La fureur , la tendresse , le partagent et le déchirent. Il veut soutenir son épouse expirante , il veut punir son meurtrier. L’amour accorde la tendresse et la vengeance : d’une

296 LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE , mam , il embrasse sa chère Gilclippe ; de l’autre , il clierclie à percer Soliman.

Mais trop foible pour remplir ces deux devoirs à la fois, il voit tromper également son amour et sa haine. Le Sultan lui coupe ce bras sur lequel s’appuie sa fidèle compagne : elle tombe, et lui-même tombe avec elle et la presse de son poids.

Tel , sous les coups de la cognée , ou sous les efforts de la tempête , l’orme expire avec la vigne qui lui est unie , et semble gémir sur ces pampres qui couronnoient sa tête , et sur ces raisins qu’écrase sa chute.

Tel périt Odoart : il ne sent , il ne plaint que le malheur de la tendre Gildippe. Ils voudroient se dire un dernier adieu; les paroles expirent sur leurs lèvres, et ils ne s’adressent que de tristes soupirs. Tous deux ils se regardent , tous deux ils se pressent encore et s’embrassent. Un même instant voit fermer leurs paupières , et leurs âmes s’envolent ensemble au céleste séjour.

Soudain la Renommée déploie son vol , et va semer cette funeste nouvelle. Renaud en est instruit , et par les cris et par un messager trop sûr. Le coui’roRX , le devoir, la douleur , l’attachement , tout allume dans son cœur l’ardeur de les venger»

Mais le fier Adraste vient s’offrir à lui et présente à sa valeur un autre ennemi à combattre.

« V oilà , s’écrie le Barbare , la victime » que demande mon bras ! Je te reconnois » à tes armes; je t’ai cherché tout le jour ; » cent lois je t’ai vainement appelé par ton » nom : je vais porter ta tête aux pieds de A ma divinité , et remplir mes vœux et sa » vengeance. Viens , ennemi d’Armide , » viens faire avec son défenseur , assaut de 5) courage et de fureur. »

Il dit, et décharge un coup terrible sur la tête du Héros : le casque résiste ; mais Renaud chancelle : lui-même, à son tour , il enfonce dans le flanc du Barbare une mortelle blessure. Il tomlîc , ce géant formidable, ce Monarque indompté, et un seul coup a l’honneur de sa chute.

A cet aspect , tous les cœurs sont glacés d’horreur , d’épouvante et d’effroi. Soliman , Soliman lui-même se trouble et pâlit. Trop sûr de sa perle , il balance , il hésite, et pour la première fois son cœur est étonné. O Ciel ! toutreconnoît tes loix , tout obéit à ton invisible bras.

Il voudroit combattre, il voudroit se précipiter sur Renaud ; mais il ne retrouve

298 LA J ÉRUS ALEM DÉLIVRÉE , plus son ardeur premi ère, il ne retrouve plus les forces et sa vigueur ; une terreur secrète éteint sa fureur et amortit son audace.

Tel un malade , dans le délire d’un sommeil agité , croit faire pour courir de pénibles efforts ; mais ses mains et ses pieds se refusent à ses vœux : il voudroit parler, mais sa langue reste immobile et glacée. Mille pensées roulent dans le cœur de Soliman ; aTXcune , cependant , n’est pour la retraite ni pour la fuite.

Renaud fond sur lui avec la rapidité de l’éclair, et paroît à ses yeux plus grand, plus terrible qu’un mortel. Soliman résiste û peine , mais il conserve , en mourant , tout son courage et toute sa fermeté. Il ne tente point de se dérober aux coups qui le menacent ; il ne lui échàppe pas un gémissement : tout en lui respire encore la grandeur et la fierté.

Ainsi ce nouvel Antée, qui , dans le cours d’une longue guerre , tomba souvent et se releva toujours plus terrible, tombe pour ne se relever jamais. Tout retentit du bruit de sa chute. La Fortune, d’une main incertaine , ne balance plus la victoire : ellemême se fixe au mibeu des Chrétiens , et combat sous leurs drapeaux.

La troupe immortelle , la dernière espéranee de l’Orient , fuit elle-même et dément l’orgueil de son nom. Emiren arrête dans sa fuite celui qui porte l’étendard du Calife : « Malheureux, s’écrie-t-il , n’est-ce pas toi » qu’entre mille j’avois choisi pour porter » l’enseigne de mon Maître ?

5) Rimédon ! je ne te l’avois pas confiée » celte enseigne , pour la faire reculer. » Lâche ! lu vois ton Général seul au milieu » des ennemis , et tu l’abandonnes ! Que » veux-tu? la vie? Reviens avec moi, la » route que tu prends conduit à la mort. » Combattre est ta seule ressource , et le » chemin de l’honneur est celui de la » vie. »

Rimédon revient , la rage dans le cœuv et la honte sur le front : à d’autres Emiren adresse de moins durs reproches. Quelquefois il menace, quelquefois il frappe , et la crainte de la mort fait braver à ses guerriers la mort même. A la vue de ses troupes qui se rallient, surtout à la vue de Tysapherne, qui combat toujours, le Général sent renaître son espoir.

Ce jour a été pour Tysapherne un jour à jamais glorieux ; il a renversé les Normands, les Belges ont fui devant lui. Garnier

3oO LA JÉRUSALEM DÉLIVRÉE ,

Roger, Gérard, ont expiré de sa main. Sûr d’une immortalité que lui ont acquise ses exploits , il dédaigne la vie , et se précipite au milieu des plus grands dangers.

Il voit Renaud , il le reconnoît , quoique sa cotte d’armes ait perdu sa couleur , quoique son aigle soit tout ensanglantée ; « Voici , dit-il, le moment le plus redou- » table ; ô Ciel ! seconde mon audace. Arj) mide ! sois téjnoin de mes efforts. O Ma- » homet ! si je triomphe, je fais vœu de » suspendre les armes de l’impie dans ta » mosquée. »

Ses vœux inutiles se perdent dans les airs , et le sourd Mahomet n’entend point sa prière. Cependant il réveille son courroux et l’ allume du feu de l’amour. Tel le lion farouche se bat les flancs et s’excite au carnage : plein d’une force et d’une fureur nouvelles , il fond sur Renaud.

Renaud fond sur lui : Chrétiens , Sarrasins , tous reculent à l’aspect de ces deux Héros, et leur livrent une vaste arène; ils oublient leur colère , leurs sentimens et leurs propres dangers , pour contempler un combat plus terrible.

Tysapherne ne fait que -frapper ; Renaud frappe et fait des blessures. Le sang

CHANT VINGTIÈME. 5oi

de l’Infidèle coule, son casque est firisé, son bouclier l’abandonne : Armide voit son vengeur presque abattu , presque désarmé ; partout régnent la crainte et la terreur : un moment va rompre le nœud fragile qui rassemble le reste de ses défenseurs.

Déjà la solitude est autour de son char : plus de victoire pour elle , sa vengeance est trahie , elle redoute les fers , elle abhorre le jour ; éperdue , furieuse , elle descend , monte sur un coursier et fuit ; mais elle emporte avec elle son courroux et son amour.

Telle fuyoit la Reine d’Egypte laissant son Antoine lutter contre le trop heureux Octave. Injuste à lui-même , mais fidèle à l’amour, Antoine abandonnoit la victoire pour suivre l’objet de sa flamme. Tysapherne aussi voudroit suivre la fugitive Armide , mais Renaud l’arrête.

En perdant la vue de la beauté qu’il adore , l’Infidèle croit avoir perdu la clarté du j our : désespéré , il se tourne contre son ennemi et lui décharge un coup affreux sur le front. Le Héros chancelle et plie. Ainsi dans les flancs de l’Etna , l’enclume tremble sous le lourd marteau du Cyclope.

5o2 L V 3KRUSALEM DÊLRTvÉE,

Mais bientôt il se redresse , de son épée îl perce la cuirasse de Tysapberne , et lui enfonce la pointe dans le cœur : elle ressort entre ses épaules , et ouvre à son âme fugitive une large et double issue.

Le vainqueur s’arrête et cliercbe encore des Chrétiens à défendre , ou des Sarrasins à combattre. Mais, tout a fui , tout est en désordre, et les étendards roulent sur la poussière. Il suspend le carnage ; le feu qui l’animoit semble s’éteindre ; calme et tranquille , il se ressouvient de cette beauté qui fuit seule et désespérée.

Il a vu sa fuite : la pitié réclame pour elle son intérêt et ses soins ; il se rappelle qu’en la quittant il promit d’être encore son Chevalier , et soudain il vole après elle et suit les traces que lui marquent les pas de son coursier. Cependant Ai’mide s’est enfoncée dans un lieu solitaire , où tout paroît favorable aux sinistres desseins que lui inspire son désespoir.

Elle rend grâces au hasard qui a conduit ses pas errans dans cet asile funeste et sombre. Elle descend, jette son arc , son carquois et ses traits. « Armes malheureuses ! » dit-elle, armes impuissantes ! qui avez «trahi ma vengeance, je vous aban-

CHANT VINGTIEME. 5o5

» donne ; restez ensevelies dans ces dé~ » serls .

» Ail ! parmi tant de flèelies, n’en sera-t- » il point une qui puisse se baigner dans le

1) sang ? . Le cœur du Barbare a été pour

» vous impénétrable ; osez du moins percer

» le sein d’une femme . Je vous livre le

» mien nu et sans défense ; qu’il expie voire

» foiblesse et votre bonté . Hélas ! il n’est

» que trop tendre Amour le sait , jamais

» il ne put résister à ses coups.

» Donnez-moi la mort et je vous par-

y> donne . Malheureuse Armide , quel sort

» est le mien , s’il ne me reste que vous et » mon désespoir !.... Puisse du moins la » mort guérir les blessures démon cœur , et » ma flamme s’éteindre avec ma vie ! .

» Heureuse! si ce poison funeste ne vient

» point avec moi infecter les enfers! .

5) Amour ! Amour ! abandonne enfin ta » proie ! Que ma vengeance , que ma fu- » reur seules me restent et soient les corn- » pagnes éternelles de mon ombre !...., » ou plutôt que des sombres royaumes >) elles reviennent tourmenter le cruel qui » m’a dédaignée ! Que dans l’borreur des » nuits elles troublent son sommeil et répan- » dent autour de lui la terreur etl’eflroi ' »

LA JÉP^USALEM DELIVREE,

Elle se tait : et résolue de mourir, élis clioisil le trait le plus perçant. Renaud arrive , Renaud la voit prête à finir sa cruelle destinée, déjà le fer à la main, déjà le visage couvert de la pâleur du trépas ; il s’élance , il saisit ce bras qui va enfoncer la pointe mortelle.

Armide se retourne ; elle voit Renaud.

Elle pousse un cri : ses regards , avec dédain , fuient un visage qu’elle adore. Elle tombe et s’évauouit. Tel un lis à demi-coujjé , penche languissamment sa tête. D’une main Renaud la soutient , de l’autre il dénoue les nœuds qui captivent son sein.

Des larmes delà pitié, il mouille et les joues et la gorge de cette beauté infortunée; elle revient à elle-même, et soulève une paupière toute humide des pleurs de son amant. Telle une rose flétrie se ranime huinectée des larmes de l’aurore. Trois fois ses yeux s’ouvrirent , trois fois ils se fermèrent pour ne pas voir cet objet de haine et de tendresse.

D’une main languissante, elle essaie de repousser le bras vigoureux qui la soutient. Ses eflbrts redoublés ne font que serrer encore le nœud qui l’embrasse. Enfin , arrêtée dans ces liens, qui jadis lui furent si

CHAKT VINGTIÈME. 3o5

cîiers , qui peut-être le sont encore , elle verse un torrent de larmes , et toujours obstinée à ne pas regarder le Héros , elle lui adresse ce discours :

« Barbare ! qui t’amène en ces lieux ? » Toujours également cruel, et dans ta fuite » et dans ton retour , tu me donnes la mort : » et tu veux prolonger ma vie ! C’est toi qui

» cbercbes à sauver mes jours ! . A quels

» affronts , hélas ! à quels supplices réserves-

» lu la malheureuse Armide? . Je connois

» des secrets que le traître ignore . mais

» que peut une infortunée qui ne peut pas » même mourir ? .

» Sans doute ta gloire seroit offensée , si » on ne voyoit pas enchaînée à ton char une » femme qu’ont trahie tes sermens et que ta y> force accable? Sans doute , le titre de son » vainqueur sera le plus beau detes titres !... » Il fut un temps où je te demandai la paix

» etlavie . La mort seule aujourd’hui peut

» flatter ma douleur . mais ce n’est pas à

» toi que je la demande. Barbare ! la mort » mêmemeseroit affreuse, s’ilfalloitla tenir V de ta main !

» Va ! je saurai moi seule me sauver de » tes fureurs. Captive et chargée de fers, les » armes , le poison , les précipices , le lacet

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