‹ Vol 3Chapitre 1 sur 76 · Vol 3 · texte numérisé non relu

Vol 3

J’ai suffisamment expliqué dans ma préface générale le caractère à îa fois multiple et un de l’œuvre dantesque, œuvre polysens, comme l’a énoncé son auteur, c’est-à-dire à plusieurs sens, le réel et le figuré, le terrestre et le spirituel , vaste encyclopédie vivante , conforme au génie de son temps, selon la loi de toutes les vraies épopées. En lisant le Paradis, pour bien le comprendre, il faut avoir présents à l’esprit cette vérité fondamentale et le tercet par lequel le poète donne la clef de ses royaumes mystérieux: «Vous qui avez l’entendement sain, découvrez la doctrine cachée sous le voile de ces vers étranges. » La Divine Comédie n’est donc point un simple poème conçu dans un but romanesque ou dans une pure inspiration d’art , comme l’Orlando Furioso, ni, tel que la Jérusalem, un récit merveilleux où la fiction séduisante voile la vérité morale , comme on dore la coupe à l’enfant malade ; c’est la poésie légendaire, née sous l’influence du moyen âge chrétien et multiforme , traitée dans le triple sentiment historique , national et religieux, testament d’une époque où la fiction symbolique, remplaçant l’allégorie païenne, prend elle-même des aspects graves pour des enseignements graves. On peut aimer ou ne pas l aimer, entendre ou ne pas entendre ce genre sévère différent des formules convenues, préférer tel ou tel des trois cantiques ; mais il n’est point rationnel de juger une œuvre en dehors de son idée mère(l), et cette idée sans la science ou les études préparatoires à sa parfaite appréciation.

Grâce à l’oubli des notions indispensables, à l’inintelligence des glossateurs (2), à la vulgarité des traductions françaises (3), le public

(1) A moins qu’on n’adopte la logique transcendantale d’un professeur aristarque, patron exclusif de certains vieux moules littéraires contre toutes les gloires modernes et futures. « Nous ne devons, me disait-il, admettre chez Dante que les beautés conformes à celles d'Homère. » M. Villemain , très-attaché aux modèles classiques , n’admet point, lui, comme le prouve son jugement sur le rapsode chrétien, cette poétique pédantesque dont la vue étroite méconnaît l’originalité diverse des génies jumeaux, le génie humain sous les riches draperies variées de l’expression, types de la variété du génie des races et des âges.

(2) Quelques esprits distingués, je les mentionnerai avec soin, selon ma coutume, dans un article spécial, ont récemment illuminé les labyrinthes de l’épopée dantesque; mais chacun n’en a envisagé qu’une face, d oit résultent vingt physionomies partielles et confuses. Recherchant son essence intime à travers ses manifestations successives, j’ai suivi un sentiment tout personnel dans ma manière de comprendre et de traduire, comme le lecteur attentif a dû l'entrevoir d’après mon texte et mes notes, comme le démontrera mieux la théogonie , mon travail capital à mes yeux. La multitude s’arrête aux échelons inférieurs et dédaigne ces nœuds gordiens. Il n’importe! nous , ses croyants, cherchons la vérité, contemporaine de tous les siècles, non le succès temporaire.

(3) Voyez à la fin du préambule les remarques sur les traducteurs delà Divine Comédie.

PRÉAMBULE

a dédaigné, comme très-infimes, et lit à peine le Purgatoire, surtout le Paradis. Pourtant, quelles que soient les préférences, un accord universel règne dans le plan gigantesque de la trilogie épique. Le pèlerinage ou mieux l’initiation du poète, guidé par sa belle sibylle, marche logiquement à son terme sur l’échelle ascendante. Ni le rhythme épuré, ni la puissance inventive, ni l’ordre fraternel des tableaux , des figures et des théorèmes , rien ne s’éclipse : tout change. Là des moines , des vierges, des saints, des anges, des prophètes, des lyres, des fleurs, des couronnes et des étoiles. Le langage mystique devait y remplacer le récit des passions , des vices et des sanglantes catastrophes , comme la théogonie catholique y succède aux fictions de la mythologie infernale.

Je ne partage point l’avis de ceux qui ont cru y retrouver les traces du mélange du profane et du sacré: « là, on ne chante ni Péan , ni Bucclius. » Les ressouvenirs terrestres du narrateur y renouent seuls ingénieusement la chaîne des traditions fabuleuses aux dogmes nouveaux. L’Apollon invoqué dans le début n’est point un dieu rival du vrai Dieu , comme Marie opposée à Vénus dans les Lusiades , mais l’une des poétiques personnifications du génie humain , l’une des mille déités intermédiaires présidant aux facultés intellectuelles; car l’auteur admet dans son univers une échelle d’anges-dieux et de déesses, avec des emplois spéciaux, comme les Fervers de la Perse et les Piaginis de l’Inde. Ainsi la Providence et la Fortune magnifiquement personnifiées en maint endroit ; ainsi Béatrice même est nommée tantôt donna , dame , désignation mortelle de l’ancienne amante, tantôt diva , en signe de son divin symbole , déesse , comme je l’appelle souvent dans le troisième cantique. Je ne suis nullement choqué, à mesure que je réfléchis, de la voir siéger au-dessous du trône de Marie avec Rachel et les femmes saintes ; la triple épopée appartient autant à la théosophie et à la poésie qu’à la théologie.

S’il est vrai qu’un instinct secret attache davantage les âmes aux sombres peintures (sans doute parce que la douleur nous est plus familière que la joie), si les touchantes scènes de la montagne expiatoire ont ému les esprits délicats, le séjour empyréen étale des spectacles non moins merveilleux dans un autre mode. La sécheresse et la froideur de plusieurs parties dogmatiques tiennent à la nature intime du sujet, à la caducité de certains éléments, non à l’infériorité du talent d’exécution. Les discours sur la grâce, les vœux, le libre arbitre , n’intéressent guère plus la foule que les rêveries des alchimistes sur la pierre philosophale ou des géomètres sur la quadrature du cercle. Toutes ces choses avaient alors leur importance, et gisent

PRÉAMBULE

vu

dans le poëme comme des runes curieuses. Chaque siècle croit à l’éternité de ses rêves. Dante rit de la croyance populaire au fagot d’épines de Caïn. Nous rions de ses explications sur la lune ; on rira un jour de quelques-unesde nos hypothèses scientifiques : nos Herschells n’ont pas encore la clef des astres ni le mystère de leur destination.

En revanche , dégagée des erreurs séculaires , sa théogonie a pour sommets les principes éternels dont les dogmes offrent le vêtement mobile. Et que de beautés non moins éternelles puisées aux sources du sentiment humain ! Dans le magnifique duo chanté par Béatrice et son amant à travers les harpes sidérales, écoutez ces paroles jaillir du seuil de l’Empyrée : «Avant de plonger plus haut, regarde en bas, et mesure combien de royaumes j’ai déjà mis sous tes pieds. —

«J’abaissai mon regard par delà les sept sphères, et je découvris notre globe tel que . Je souris de son vil aspect.

» Ceux qui le prennent en dédain , oh je les approuve , et ceux qui aspirent à un autre monde , je les proclame vraiment sages. » Dédain sublime , non celui du démon byronien , de la négation et du doute , mais de la foi et du martyre. Salomon n’a rien de plus beau.

La satire , aiguisée par le contraste des vertus , comme dans la géhenne par le tableau des vices, ne résonne pas avec moins de verve contre les chrétiens déchus, les docteurs charlatans de Florence, et les cardinaux corrompus de Rome dont il peint de la sorte le farniente : « Ils veulent qu’on les soutienne à droite et à gauche , et qu’on les mène, et couvrent de leur manteau leur palefroi , de façon que deux bêtes vont sous une seule peau. » Et ailleurs , d’où part cette voix plaintive? est-ce Job, ou Jérémie, ou l’une de nos harpes modernes? « Hélas! l’innocence et la foi se rencontrent seulement chez les petits enfants ; puis elles s’envolent avant que le duvet ombrage leurs joues. » Voilà des beautés qui ne sont pas homériques, à coup sûr, mais dantesques ; c’est là leur mérite. La langue paradisale a aussi des ciselures particulières, et ses expressions une double force vive. Gioia, entre autres, signifie joie et joyau : double emblème qualificatif des âmes heureuses. Que le sens artistique apprécie les mille richesses ingénieuses semées à chaque pas, comme le sens philosophique la portée morale de l’œuvre. Toutes ces remarques, dont plusieurs n’ont jamais été faites sur l’original ni possibles sur nos traductions incolores, dirigeront le lecteur judicieux à travers le céleste florilegium.

PRÉAMBULE

Un dernier mot avant de clore le pèlerinage entrepris , il y a trois années, dans le monde invisible évoqué par l’Homère toscan. L’illustre écrivain qui a transporté avec toute son énergie littérale l’épopée miltonienne dans notre langue a mis en tête de son œuvre les lignes suivantes :

« Si je n’avais voulu donner qu’une traduction élégante du Paradis perdu , on m’accordera peut-être assez de connaissance de l’art pour qu’il ne m’eût pas été impossible d’aiteindre la hauteur d’une traduction de cette nature; mais c'est une traduction littérale dans toute la force du terme que j’ai entreprise, une traduction qu’un enfant et un poète pourront suivre sur le texte, ligne à ligne, mot à mot, comme un dictionnaire ouvert sous leurs yeux. Ce qu’il m’a fallu de travail pour arriver à ce résultat, pour dérouler une longue phrase d’une manière lucide sans hacher le style , pour arrêter les périodes sur la même chute, la même mesure , la même harmonie , ce qu il m’a fallu de travail pour tout cela ne peut se dire. Qui m’obligeait à cette exactitude , dont il y aura si peu de juges , et dont on me saura si peu de gré? Cette conscience que je mets à tout, et qui me remplit de remords quand je n’ai pas fait ce que j’ai pu faire. J’ai refondu trois fois la traduction sur le manuscrit et le placard; je l’ai remaniée quatre fois d’un bout à l’autre sur les épreuves, tâche que je ne me serais jamais imposée si je l’eusse d’abord mieux comprise. »

Cette peinture véridique, hélas! n’en déplaise à nos habiles, des luttes ingrates d’un interprète consciencieux se mesurant avec l’un des titans de la pensée, je pourrais me l’appliquer à plus juste titre, moi, combattant éprouvé, non couronné dans la lice. Il me sera permis d’ajouter, et je tiens à y revenir, à cause de l’influence de sa parole, comme pour bien caractériser le but de ma propre tâche : M. de Chateaubriand, dont la pittoresque phraséologie sut élever à une rare hauteur la traduction littérale ordinairement scolastique et illisible , me paraît avoir confondu à tort la paraphrase élégante , nommée belle infidèle, avec la traduction littéraire rhythmée ou rimée, totalement distincte de l’une et de l’autre et résumant par un choix studieux leurs qualités diverses. La valeur et les difficultés d’un travail, il en fournit la preuve , se proportionnent au degré de perfection que l’on cherche et à l’intuition de celui qui l’exécute ; tout devient facile et banal pour les esprits faciles et banals, accoutumés aux à peu près, aux équivalents, aux pastiches, aux amplifications. Tout devient rude et insoluble pour l’ouvrier sagace, amoureux de chaque sens profond, de chaque trait original caché à l’œil vulgaire. Aussi le mot à mot, dont le rhétoricien use sans façon envers les colossales épopées, a revêtu dans la nouvelle version du Paradis Perdu un tour particulier, grâce à ces laborieux et savants coups de ciseau qui détachent les phrases en relief avec leurs figures intactes ; d’où apparaît un Milton neuf, le Milton puritain, le voyant aveugle, hardiment tiré du faux moule conventionnel. A parler franchement, ce n’est point là le mot à mot comme on l’entend , mais une sorte d’onomatopée phraséologique, intermédiaire entre le système littéral et le mien, tour à tour écrite sur deux modes dissemblables au gré du texte ; voici le début, par exemple :

PRÉAMBULE. i\

n La première désobéissance de l'homme et le fruit de cet arbre défendu , dont le mortel goût apporta la mort dans le monde, et tous nos malheurs avec la perte d’Éden , jusqu'il ce qu’un homme plus grand nous rétablît et reconquît le royaume bienheureux , chante, muse céleste. »

Plus loin , livre III, le poëte, se comparant au rossignol, dit :

« Alors je me nourris des pensées qui produisent d’elles-mêmes les nombres harmonieux , comme l’oiseau qui veille chante dans l’obscurité ; caché sous le plus épais couvert, il soupire ses nocturnes complaintes. »

Deux langues bien tranchées : l’une littéralement anglaise et discordante; l’autre française , mélodieuse et non moins fidèle. Qu’aurait donc écrit le célèbre traducteur , s’il eût perpétuellement dû joindre les conditions de l’art à celle de la fidélité rigoureuse, la littéralité à la cadence poétique, l’idéal au sens et à la couleur, le génie français à la forme anglaise? Je regrette qu’il ne l’ait pas voulu, car il aurait laissé un monument complet, un modèle à suivre dans mon épineuse route. Et le génie dantesque passe avec raison pour le plus abrupte, le plus complexe, le plus ténébreux, le plus condensé, le plus intraduisible; ses anciens scoliastes, lettrés ou philologues, ne nous l’ont offert que dans des lambeaux informes, des mot à mot plats ou des contrefaçons pitoyables. Un de mes devanciers modernes, érudit scrupuleux, sinon placé à des points de vue féconds, gravit depuis trente années avec une persévérance exemplaire sans atteindre la véritable poésie du Gibelin , et un poëte cité dans mes notes (1), pour avoir reproduit une vingtaine de chants où elle éclate en d’éloquents passages, y a pris le germe d’un état maladif incessant. Certes, mon âme et mon corps ont subi de cruelles atteintes dans mon double labeur austère , comme traducteur et comme interprète , labeur accompli en silence, au milieu d’un monde absorbé par les intérêts matériels , et où j’ai à peine été soutenu par quelques sympathies précieuses. Combien de fois, étendu malade sur mon lit, les yeux aveuglés par les veilles (moins douces que celles de l’heureux chantre des bois), mon texte d’une main, mes épreuves de l’autre, et mille peines navrantes sur le cœur, j’ai failli jeter là mon fardeau ou ne pas y survivre! Qui a retrempé ma faiblesse et vaincu mes noirs dégoûts? La conscience et la passion, comme dans toutes mes traverses pénibles, ces deux sources qui ont la vertu souveraine du Styx : la conscience du devoir, du bien et du vrai, mon aspiration unique ici bas, et la passion du beau, mon amour éternel ; — du beau dont les stigmates s’impriment en nous le plus souvent par mille angoisses brûlantes, soit qu’on les puise dans un commerce intime, toujours semé d’âpres fatigues, avec les œuvres humaines, imparfaites et voilées, même les

(1) M. A. Deschainps [Voyez l’avis, p. 154 ilu Purgatoire; — pour le 1er, M. Artaud, les Remarques, p. xui de ce Préambule).

PRÉAMBULE

plus admirables; soit que, s’élevant à des foyers plus purs, on les reçoive dans la contemplation des œuvres divines, pleines d’effrayants mystères; soit qu’ enfin , par de nobles affections sympathiques, on les puise dans sa vivante communion avec les créatures, jouets de mille infirmités, de la douleur et de la mort.

Pardon de cette courte digression sur le moi dont je n’aime guère d’habitude entretenir autrui , et bien excusable lorsqu’on a séquestré sa jeunesse de l’air et du soleil pour daguerréotyper le monument d’une époque ensevelie, à l’heure où mille pensées bouillonnantes tourmentaient votre sein, — abrégé son peu de jours terrestres sans autre espérance qu’une clarté plus grande répandue sur les ténèbres d’une gloire et une tardive justice pour son patient lapidaire. Le sachant, ceux qui auront à me juger, par miséricorde ou par scrupule, ne prononceront pas à la légère, comme il arrive, ni sans bien lire mes explications, ni sans comparer mûrement le texte avec ma version et les autres versions avec la présente, car il s’agit non d’un travail d’amateur ou d’un frivole amour propre , le mien devant être placé dans mes créations personnelles si un tel mobile m’inspirait quelque part, mais de l’importante question irrésolue des meilleures méthodes interprétatives à suivre pour les génies étrangers, et du caractère encore obscur, surtout irréalisé parmi nous , du chantre du moyen âge.

Ai-je mieux ou pleinement réussi? Le temps, inflexible arbitre, décidera. Je prie le lecteur de ne pas attribuer au système défini plus haut de la traduction littéraire les imperfections qu’il découvrira sans doute , inévitables , comme l’explique d’avance ma préface , dans l’éblouissement du premier travail, et à propos d’un livre sujet à tant d’interprétations contradictoires. Je crois ces imperfections assez minimes pour ne pas altérer l’ensemble , et les trois quarts disparaîtront dans une édition future, après un calme examen. Seulement je constate, et comme il subsiste des parties nombreuses mathématiquement appréciables dans une traduction , je démontrerai mieux ailleurs l’insuffisance des systèmes existants , particulièrement celle des versions du rapsode florentin. Il y a dans les œuvres supérieures une lumière et une mélodie qui en forment le charme indicible, la majesté immortelle. Toute traduction où ne se reflètent pas, avec le sens littéral, cette lumière et cette mélodie . tronque les deux parties capitales de l’inspiration primitive. Je m’estimerais heureux d’en avoir épanché quelques rayons dans ma prose.

Voici plus bas l’indication exacte des travaux supplémentaires des-

PRÉAMBULE. xi

tinés à compléter ma double œuvre de traduction et d’interprétation. Ce qu’une longue suite de savants a exécuté pour le cycle homérique, je pense utile de le faire , aidé par les matériaux antérieurs, pour le cycle dantesque , immense tesoretto du moyen âge , monde plus vaste et moins connu, quoique plus directement lié à nos origines. Mon nouveau plan, on va s’en convaincre, satisfait et au delà les vœux exprimés, soit à moi-même , soit au public, et, quoi qu’il m’en coûte , au milieu de mes autres labeurs plus intimes , je m’y dévouerai jusqu’au bout.

Page 1