TRAVAUX DU TRADUCTEUR SUR DANTE
Un dictionnaire historique des personnages et des lieux célèbres de la Divine Comédie. — La théogonie dantesque, ou explication des symboles et allégories du poème, comparés avec les mythes universels. — Un exposé des doctrines scolastiques de l’époque , et une table astronomico-ptoléméenne.— Un abrégé des commentaires les plus curieux. — Un tableau critique comparatif des diverses traductions et des meilleures études publiées en France ou en Italie sur l’Homère toscan.
Ces travaux infinis , correspondant presque à tous les cycles de la science , me seront-ils matériellement réalisables ? Je l’espère , grâce au progrès de la raison nationale, qui, éclairée par l’histoire, lègue une dotation annuelle , trop mince hélas ! pour soutenir les disciples fervents des Muses civilisatrices et les ouvrages sérieux d’un ordre peu lucratif, — grâce à M. le comte de Salvandy, qui déjà dans son ministère a bienveillamment aidé la première moitié de ma tâche ; entre les hommes conviés aujourd'hui au pouvoir , dont les vieilles traditions se transforment invinciblement avec le siècle, il est un des esprits les plus propres à comprendre l’impérieuse nécessité (1) d’une organisation normale des précieuses ressources consacrées à l’intelligence pure, ou plutôt de l’Université libre nommée Belles-Lettres, si ingratement partagée sur l’échelle sociale auprès de sa classique aînée, quoique non moins puissante, non moins active, non moins haute. Quelle leçon doctorale vaudra tel ou tel passage de Dante, de Virgile,
(1) Je n'aborderai point ici les preuves. Des catastrophes lamentables les signalent de loin en loin. Sans nul doute, et comme compensation, quoique sans règle fixe au milieu des changements de personnes et de systèmes, le bien s’opère maintes fois par sa suprême force morale. Mais en dépit d’elle ou des intentions les plus droites, là comme ailleurs, les vices constitutifs et les errements traditionnels occasionnent le mal fatalement . Bornons-nous à mentionner, d’après les documents officiels, qu’un homme du monde et un éditeur, c’est-à-dire un amateur et un marchand, ont absorbé en quelques années sur les deux ministères des lettres et des arts plus de 1,800,000 fr., le premier 700,000 environ pour une publication de fantaisie curieuse semi-artistique et semi scientifique; le deuxième 1,100,000 fr. pour diverses publications, moitié grecques, moitié latines, moitié françaises, dont une partie, formée d’anciens textes répandus sans droits ni travail d'auteur , appartient essentiellement à la spéculation vulgaire de librairie. 1,800,000 fr. ! de quoi alimenter deux générations de talents ou des séries d’utiles labeurs neufs et nationaux paralysés, faute d’appui convenable. 1,800,000 fr.! et cela sans aucune inspection notoire préalable approfondie et compétente , en vertu de simples rapports bureaucratiques et d’arrêtés
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de Tacite ou telle satire de Gilbert? Et comment, sous le grave nom de professeurs de rhétorique ou de poésie, les interprètes de ces textes, quelque distingués qu’ils se montrent, sont- ils légalement mieux dotés que ne le seraient leurs illustres auteurs , s’ils vivaient , ou que ne le sont leurs disciples appliqués à perpétuer les augustes modèles ? Je remplis un devoir en appelant de nouveau l’examen sur une question fort incomplètement présentée jusqu’à ce jour, question irrémissible où réside le salut des sources du génie français, de la tribu des savants, des penseurs, des poètes (1), tribu nomade et militante , sans liens et sans code protecteurs, tribu dont les membres peu favorisés du monstre Plutus demeurent voués à mille vicissitudes homériques. Un douloureux quatrain , répété par des milliers de lèvres oublieuses , a symbolisé divinement ces magnanimes destinées englouties avant le terme dans la souffrance et dans la solitude :
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs, etc.
Je n’imiterai pas ceux qui puisent dans les beaux livres antiques des admirations stériles pour le présent , ceux qui séparent les théories des actes, ceux qui, après s’être extasiés sur un tercet du Paradis , après avoir glorifié le sage Marc-Aurèle ou couronné une statue populaire , auraient condamné dans l’émeute un nouveau Dante au bûcher , poursuivent la fortune au lieu de la sagesse , et n’ont pas même dans l’occasion l’obole d’une phrase commémorative en faveur des Sisyphes plébéiens. La lecture de la vie et des œuvres du maître que j’étudie aurait suffi pour m’inspirer ces réflexions. Le beau n’offre à ses vrais adorateurs que l’enseignement du bien sous une forme splendide ; la peinture des odieux vices des temps , les iniques misères
ministériels signés à travers le galop et les exigences de la politique, Méduse au cœur d’airain. Étonnons-nous s’il reste à peine quelques aides précaires disponibles, même pour les titres les plus irrécusables, si de pauvres et parfois glorieux travailleurs intellectuels, jeunes et vieux , ont expiré sur un grabat ou se débattent quotidiennement contre la maladie et la détresse, et les injures privées, leurs compagnes. M. le comte de Vigny, en réclamant le pain social pour les enfants divins, s’est acquis l’impérissable honneur d’avoir défendu le premier cette cause sacrée , nonobstant l’opiniâtre surdité universelle et les vénéneux sophismes aiguisés çà et là par d’ignobles scribes. Le courage civil et la charité fraternelle, vertus rares! Nous verrons s’il est loisible de contester ou d’annihiler impunément le droit de vie d’une classe de citoyens honorés, classe de ceux auxquels, morts, on dresse des statues. Sous peu , je traiterai les détails pratiques indispensables, bien faciles d’ailleurs avec une exacte connaissance des choses et un bon vouloir sincère. Dans une question légalement résolue de justice et d’humanité, de gloire nationale, les malhonnêtes gens seuls oseront différer. Les académies, bien entendu , devraient aussi régler plus sérieusement la distribution des ressources libérales confiées à leur loyauté comme exécutrices testamentaires et patrones naturelles des lettres.
(1) Je parle, on le sent , pour les véritables, les consciencieux et les inspirés, non pour les écrivains plus ou moins habiles qui font publiquement métier ou charlatanisme de l’art, ni pour les protégées qui , avec des binettes , usurpent en maint lieu la place des talents, grâce à l’absence d’un ordre rationnel fondamental dans les institutions tutélaires de l'État et dans la critique journalière de la presse. (Voyez la note précédenie.)
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des grands hommes et leurs aspirations sublimes vers un monde plus équitable cachent autant d’éloquentes leçons morales pour quiconque sait les bien entendre : leçons d’autant mieux opportunes , à l’heure où les notions élevées (1) s’enténèbrent et s’effondrent, où le mal lutte triomphant contre la vérité sans armes et s’infiltre à pleins bords dans la société par les plumes mercantiles se raillant de la vertu , de la patrie, des croyances les plus saintes (spectacle inconnu dans l’antiquité profane); à l’heure où des doctrines impies, trop bien d’accord avec certaines tendances contemporaines, prétendent déifier le fatum, et arracher aux victimes innocentes, à la conscience humaine, jusqu’au tribunal de l’avenir réparateur (2). Au lieu de crier: Les dieux s’en vont ! que la parole pythienne retentisse : Deus ! ecce deus ! le dieu ! voici le dieu! le médecin des insensés, le législateur lumineux dont chaque poème est un temple bâti sur le zodiaque du monde intellectuel, non avec des étoiles , mais avec des pensées radieuses. Puisse-t-il vivifier le pontificat naissant apparu comme une aurore dans le doux et triste ciel du grand Alighieri ! Impietatum iniquitatumque pulverizetur cadaver quod tainta fecit cadavera. Que le cadavre des impiétés et des iniquités tombe en poussière, lui qui a fait tant de cadavres !
Sébastien RHÉAL.