LE PARADIS. CHANT XXXIII
D’après la blessure dont il me perça , j’aurais été aveuglé, je le présume, si j’eusse détourné mes prunelles du vif rayon.
Je regardais donc , immobile et enhardi, jusqu’à l’hymen scellé entre mon regard et la puissance infinie.
O grâce abondante , par laquelle j’osai le plonger et le consumer dans le gouffre éclatant !
Là, dans sa profondeur, je vis rassemblé avec amour en un volume les feuillets épars de l’univers ,
Les substances , les accidents et leurs modes, comme pétris ensemble; mon ébauche en trace une faible lueur.
Je crois que j’aperçus la forme universelle de ce nœud, car en disant ceci , je me sens épanouir à une volupté plus vaste.
Un rapide instant projette sur ma pensée une léthargie obscure ; vingt-cinq siècles ont moins effacé l’entreprise dont la grandeur fit admirer à Neptune l’ombre d’Argo.
Mon esprit suspendu , immobile et attentif ^ se noyait dans son extase et brûlait de s’y abîmer davantage.
Cette lumière enchaîne perpétuellement la volonté ravie, insensible à tous les objets extérieurs;
Le bien, suprême but de la volonté, y réside sans bornes , et ce qu’elle enferme parfait , ailleurs s’altère.
Désormais ma parole vaincue ne saurait esquisser l’empreinte de mon souvenir; moins inhabile l’enfant à la mamelle.
Non qu’il y eut une figure multiple dans la source lumineuse où je m’enivrais, foyer immuable ;
Mais ma faculté visuelle puisait dans sa contemplation une nouvelle énergie, et l’apparence unique, à mesure que je changeais, se développait pour moi.
Dans la profonde et diaphane substance de la sublime lumière
LA DIVINE COMEDIE
m’apparurent trois orbes de trois couleurs et d’une seule circonférence.
L’un semblait reflété par l’autre, comme Iris par Iris, et le troisième un feu exhalé des deux premiers.
Combien faillit mon verbe intime pour exprimer ma sensation 1 Je tâche en vain d’être bref et précis , tant elle s’éloigne de la réalité.
O lumière inextinguible, tu habites seule dans ton sanctuaire ; seule tu te comprends, amour et intelligence, tu t’ai mes et te souris.
Le cercle engendré en toi comme un rayon réfléchi me parut contenir, quand je l'observai, notre effigie peinte de sa propre couleur-
Ma vue s’y plongea toute entière, et je devins à son aspect comme le géomètre appliqué à mesurer le cercle, et ne trouvant pas dans ses réflexions le principe dont il a besoin.
Je voulus scruter comment s’alliait et comment s’adaptait l’image au cercle.
Mes propres ailes n’auraient pu s’élancer jusque-là, si un éclair où s’étancha ma soif n'avait illuminé mon esprit.
La force manque ici à ma haute imagination } déjà mon désir et ma volonté, comme deux roues tournant d’une manière égale , étaient mus par l’amour,
Par l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles.