Voladero
Le 27 novembre 1859, entre deux et trois heures de l'après-diner, un homme apparut à l'angle d'une sente étroite de bêtes fauves, dont les capricieux méandres s'élevaient graduellement en contournant les pics les plus élevés de la Sierra delà Rivière du Vent; c'est-àdire, un des points les plus sauvages et les plus inexplorés de ces immenses et redoutables Cordillères, qui traversent l'Amérique tout entière dont elles semblent être Pépine dorsale, et auxquelles dans cette région Ton a donné le nom caractéristique de montagnes Rocheuses.
Après avoir tourné l'angle du sentier qu'il suivait, l'homme dont nous avons parlé, s'arrêta, jeta machinais 1
lement un regard autour de lui, puis il laissa tomber à terre la crosse de son fusil , appuya les deux mains croisées sur la bouche du canon, et, pendant quelques instants, il sembla se plonger dans une profonde rêverie.
Nous tracerons en quelques mots le portrait de cet homme, appelé à jouer, sinon le premier, du moins un des premiers rôles dans l'histoire que nous entreprenons de raconter au lecteur.
I/inconnu était d'une taille au-dessus de la moyenne, admirablement proportionné et solidement charpenté. Ses traits étaient beaux; il avait le front large, découvert, traversé par des rides > sillons indélébiles, profonds stigmates, creusés par l'effort de la pensée ou l'intensité de la douleur, plus encore que par l'âge.
Ses yeux bleus à fleur de tête, grands et bien ouverts, regardaient droit , et laissaient, quand ils s'animaient, échapper entre leurs longs cils fauves des effluves magnétiques d'une irrésistible puissance.
Sonnez long, un peu recourbé, aux ailes mobiles comme ceux des félins, retombait sur une bouche largement fendue, admirablement meublée, bordée de lèvres un peu épaisses et d'an rouge sanglant; du reste, cette bouche disparaissait presque entièrement sous l'épaisse barbe d'un blond ardent, entremêlée de fus d'argent, qui cachait tout le bas de son visage.
La physionomie de cet homme respirait la franchise, la bonté et la bravoure; il y ?/;aic en lui quelque chose de sympathique qui attirait forcément : dès qu'on se
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trouvait en contact avec lui, on reconnaissait qu'on était en face d'une organisation puissante, d'une nature d'élite.
Il semblait avoir dépassé de plusieurs années déjà le milieu de la vie : les longs cheveux blonds qui s'échappaient de dessous son bonnet en peau de renard bleu, et retombaient en désordre sur ses épaules, commençaient à se mélanger de nombreux fils d'argent; cependant il était droit, ferme et semblait ne rien avoir perdu d'une vigueur qui, selon les apparences, devait être herculéenne*
C'était avec une fierté et une désinvolture toutes juvéniles, qu'il portait le gracieux et pittoresque costume des chasseurs blancs des prairies.
Ce costume des plus simples se composait d'un bonnet de drap fourré de renard bleu, d'une chemise de flanelle rouge, fermée au cou par une cravate de soie noire, négligemment attachée avec une longue épingle d'or enrichie d'un magniGque diamant* Cette chemise disparaissait à demi sous une blouse de toile écrite, agrémentée de soutaches bleues et serrée aux hanches par un large ceinturon de peau de daim, auquel étaient suspendus, d'un côté, un sabre-baïonnette qu'il pouvait au besoin ajuster au bout de son fusil, de l'autre, une petite hache, en tout semblable à celle des marins : de plus, une cartouchière et une paire de longs pistolets à six coups; Ces admirables revolvers à crosse d'épauleinent, ce qui permet au besoin de mettre en joue comme avec une carabine 5 et dont les balles à pointe
d'acier onl une puissance et une précision supérieures à celles des meilleurs fusils, sortaient des ateliers de Galand, le célèbre armurier, et étaient alors presque complètement inconnus en Amérique. Un pantalon de peau dé daim, qui à partir du genou disparaissait dans des guêtres attachées à de magnifiques rnocksens indiens, complétaient, avec un fusil à canons tournants, sortant aussi de chez le même armurier, le costume excentrique et l'armement formidable de l'homme que nous avons essayé de décrire. Nous ne parlerons que pour mémoire d'une carnassière très-rebondie, qu'il portait en bandoulière, et qui sans doute renfermait des vivres.
Tel qu'il paraissait, cet homme devait, selon les circonstances , être un redoutable ennemi ou un puissant auxiliaire.
Après quelques minutes, l'inconnu releva lentement la tête, passa la main sur son front comme pour chasser les tristes pensées qui l'avaient subitement assailli, puis, d'une voix basse comme un souffle, il murmura ces trois mots qui- devaient avoir une signification terrible :
— Il le faut !
De l'endroit où il s'était arrêté , le regard de cet homme planait sur une immense étendue de pays; et, si blasé qu'il fut, par suite de sa longue existence au désert, sur les divers aspects de la nature vierge au milieu de laquelle il vivait, il ne put cependant retenir un cri d'admiration à la vue du paysage grandiose qui, de
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même qu'un kaléidoscope magique, se déroulait alors sous ses yeux.
Devant lui, au-dessous de lui, autour de lui, s'étendaient dans un chaos sublime les crêtes chenues et la plupart couvertes de neiges, des montagnes de la Rivière du Vent, ce réservoir immense dont les sources, les neiges fondues, les lacs, donnent naissance à quelques-uns de ces fleuves puissants, qui, se précipitant du haut de ces sommets, vont, après avoir parcouru des milliers de kilomètres à travers les contrées les plus diverses, se perdre enfin, les uns dans l'Atlantique, les autres dans le Pacifique,
Le long des pentes abruptes des montagnes, rebondissaient, en vertigineuses cascades, ces eaux d'un blanc pâle, que les rayons du soleil semaient d'un fouillis de diamants, tombant de roc en roc, de précipice en précipice, pour fuir enfin cachées sous les hautes herbes de la savane- , :
Les regards de l'inconnu se fixaient surtout sur un ravin profond, d'un aspect à la fois sauvage et sublime.
Quatre voyageurs, trois hommes et une femme, montés sur des mustangs ou chevaux sauvages des prairies, gravissaient péniblement* ce ravin, traversant et retraversant le lit écumeux d'un torrent, où leurs chevaux manquaient à chaque pas de se briser les jambes; passant sous des cascades, dont Ueau tombait d'une si grande hauteur, qu'elle arrivait au fond du ravin comme une large pluie battante; en d'auttes endroits, ils côtoyaient des torrents dont les eaux s'élan-
çaient d'un roc à l'autre, en éparpillant dos flots d'écume avec un épouvantable fracas.
Les regards de l'inconnu suivaient obstinément les quatre voyageurs, qui, malgré les difficultés en apparence insurmontables du chemin qu'ils suivaient, continuaient cependant à gravir le ravin et à se rapprocher de plus en plus de l'endroit où il avait fait halte.
Tout à coup un bruit, insaisissable pour tout autre que pour un habitant des frontières, se fit entendre à quelques pas à peine de l'inconnu.
Celui-ci se redressa vivement, s'embusqua derrière le quartier de roc près duquel il se trouvait, et, armant son fusil, il pencha le corps en avant.
— Hug ! dit une voix rude avec un accent guttural.
Sans doute le son de cette voix était connu du chas-
seur, car il désarma son fusil et reprit nonchalamment sa première pose.
Presque aussitôt un homme parut.
Ce nouveau personnage était un guerrier indien , peint et armé comme s'il se fût trouvé sur le Sentier de la guerre.
C'était un homme de haute taille, aux traits refrognés et hautains, à la physionomie sombre et impassible, mais dont les yeux noirs, enfoncés sous l'orbite, petillaient d'intelligence et de finesse.
Bien qu'il soit presque impossible de reconnaître Tàge d'un Indien, celui-ci devait avoir près de cinquante ans.
Ses armes étaient absolument les mêmes que celles
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du chasseur et sortaient de chez le même armurier.
— Vous voilà, chef, dit l'inconnu en lui tendant la main.
— Hug! fit l'Indien en répondant par une vigoureuse étreinte.
— Pourquoi donc mon frère a-t-il tant tardé à revenir? poursuivit le chasseur.
— L'ours gris est fort , mais l'opossum est rusé , Curumilla voulait voir.
— Qu'est-ce que le chef voulait voir?
— Le campement des visages pâles.
— Eh quoi, vous vous êtes risqué jusque-là ?
— Les Yankees sont des chiens, dont les enfants indiens se moquent, Curumilla est entré dans le camp, il a visité les tvigtvams, les toldos et les callis.
— Quelle imprudence! Chef, êtes-vous sûr au moins de n'avoir pas été reconnu ?
— Un corbeau avait senti un ennemi, il s'était mis sur sa piste; mais il ne parlera pas, ajouta-t-il avec un sourire ironique, que mon frère regarde !
Il écarta sa robe de bison et montra une chevelure sanglante pendue à sa ceinture.
— Il chasse maintenant dans les prairies bienheureuses de son peuple, continua-t-il.
— Bon débarras ! fit le chasseur avec insouciance, c'est un coquin de moins; il n'en manque pas d'autres dans la prairie.
Le chef hocha affirmativement la tête.
Il y eut un instant de silence.
Ce fat le chasseur qui ^reprit l'entreti en.
— Pourquoi Belhumeur n'est-il pas avec mon frère? dit-il.
— Le chasseur est au camp, répondit le chef.
— Comment ! s'écria l'autre avec surprise, vous avez abandonné notre ami au milieu de ces coquins?
L'Indien sourit.
— Mon frère ne comprend pas, dit-il; Belhumeur prépare le repas du soir.
Le chasseur fit un geste de mécontentement,
— Pourquoi attendre ici? reprit l'Indien, la route est mauvaise, les visages pâles ne viendront pas, mon frère le sait.
— Cependant, pour rentrer dans leur camp, il leur faut passer par ici?
L'Indien secoua la tête d'un air de dénégation,
— Ils ont découvert une autre sente beaucoup plus longue mais moins dangereuse.
— Vous en êtes sûr, chef?
— Curumilla a vu; rien ne presse à présent; que le grand chasseur pâle suive son ami, bientôt il verra.
— Soit, j'y consens, chef; mais hâtons-nous, nous n'avons pas un instant à perdre.
— La tête de mon frère est grise, ses pensées sont jeunes; le chef sait ce qu'il dit; l'opossum a des yeux pour voir.
Le chasseur jeta un dernier regard sur le ravin, fit un geste de résignation, et, jetant son fusil sur l'épaule :
— Allons donc, puisque vous le voulez, dit-il.
Et il suivit l'Indien qui s'était déjà mis en route.
Quand on voyage dans les hautes latitudes des grandes chaînes de montagnes, il est presque impossible, à moins d'une longue habitude, de calculer exactement les distances.
En effet, à mesure que l'on s'élève, la raréfaction de l'air donne à l'atmosphère une limpidité telle que l'horizon semble se rapprocher; la vue s'étendant à l'infini dans toutes les directions sans obstacles, et ne distinguant les masses d ombres que comme des taches jetées sans transition et sans décroissance sensibles en pleine lumière, ne trouve plus aucun point de repère au-dessous d'elle pour établir d'une façon certaine la distance qui existe entre deux points placés sur la même ligne et qui semblent presque se toucher et se confondre lorsque, ttu contraire, ils sont en réalité très-éloignés l'un de l'autre.
De plus, les vapeurs qui, arrivées à une certaine hauteur, se condensent autour des pics secondaires, forment des nuages dont le dessous est presque opaque, mais qui, vus d'en haut, reflètent en larges et vigoureuses taches toutes les nuances du prisme, imprimant ainsi aux accidents grandioses du paysage des montagnes un aspect fantastique qui achève de dérouter complètement tous les calculs.
Aussi rien n'est-il plus facile que de s'égarer dans les Cordillères et autres chaînes alpestres du nouveau et du vieux monde. Ce n'est qu'après de longues années
et au prix de fatigues et de périls sans nombre que Ton parvient à acquérir l'expérience indispensable pour se diriger avec certitude au milieu de ces magnifiques montagnes qui bossellent le monde, et bien souvent le guide le plus expérimenté devient victime de la certitude qu'il croit avoir acquise de la connaissance des lieux qu'il parcourt.
Depuis plus de vingt ans Valentin Guillois, le chasseur blanc, et Curumilla, le chef indien, que nous avons mis en scène, erraient de compagnie dans les grands déserts américains; depuis le cap Horn jusqu'à la baie d'Hudson, ils avaient imprimé la trace de leurs pas sur le sable de tous les déserts, l'herbe de toutes les savanes, l'humus de toutes lés forêts vierges et le sommet neigeux de toutes les sierras de la majestueuse Cordillère qui traverse les deux Amériques dans toute leur longueur.
Certes, il aurait été, sinon impossible, du moins difficile, de rencontrer deux coureurs des bois plus expé. rimentés et plus résolus ; et pourtant Valentin Guillois quand il suivait du regard la marche des quatre voyageurs dont nous avons parlé, s'était trompé,, non-seulement sur la distance à laquelle ils se trouvaient de lui, mais encore sur la. direction qu'ils suivaient réellement, double erreur qu'il ne tarda pas à reconnaître, et qui le remplit intérieurement de confusion.
Les deux chasseurs suivaient, non pas côte à côte, mais l'un à la suite de l'autre, un sentier étroit et tournant qui descendait en pente douce et finissait après
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plusieurs détours par aboutir à une épaisse forêt de chênes noirs séculaires mêlés de cèdres gigantesques.
Le soleil baissait rapidement à l'horizon, il restait à peine une heure de jour; sans hésiter, les deux hommes entrèrent dans la forêt, et, après quelques pas, ils se trouvèrent plongés dans une obscurité presque complète-
Mais cette obscurité ne semblait en aucune façon les inquiéter : ils ne ralentirent pas leur marche, on aurait dit qu'à défaut de leurs yeux, qui ne pouvaient plus les servir, les chasseurs se guidaient par les autres sens*
Ils franchissaient d'un pas sûr les gradins sur lesquels s'élageait la forêt si pittoresquement, et bientôt ils atteignirent un torrent dont ils suivirent la pente.
Cependant, arrivés à un endroit où le torrent, arrêté par un rocher, se séparait en deux branches et bondissait par-dessus cet obstacle en formant une cascade de près de vingt mètres de haut, ils s'arrêtèrent comme d'un commun accord.
Le bruit de la chute, ressemblant au roulement continu de plusieurs mitrailleuses, rendait toute conversation impossible.
Valentin marchait le premier, il se détourna à demi et posa la main sur l'épaule de Curumilla ; puis, après avoir soigneusement enveloppé dans un pan de sa blouse la batterie de son fusil, le chasseur descendit dans le lit du torrent, dont l'eau lui arriva presque jusqu'aux genoux, il se courba ensuite, et, s'élançant en
avant, il disparut sous la masse d'eau qui formait la cataracte.
Curumilla, toujours impassible, avait attentivement suivi les mouvements de son compagnon, dès qu'il fut seul, il sauta à son tour dans le torrent; mais ce ne fut qu'après avoir soigneusement effacé les traces de ses pas et redressé les buissons, qu'il s'engagea sous la chute.
Valentin attendait son ami, derrière un chaos de rochersqui masquaient rentrée d'unegrotte que du dehors il était complètement impossible d'apercevoir.
Les deux hommes reprirent leur marche.
Cette grotte, ou plutôt ce souterrain, formait un boyau large de quatre pieds à peine, haut de sept, pariaitement étanche, et qui, par des fissures invisibles, devait recevoir l'air extérieur, car on y respirait facilement; le sol était formé d'un sable très-fin et très-friable.
Les chasseurs, après avoir marché pendant environ vingt minutes dans ce souterrain sur lequel s'ouvraient plusieurs galeries qui semblaient s'enfoncer sous terre à de grandes distances, se retrouvèrent tout à coup en plein air : ils étaient au fond d'un vaste entonnoir formé par des rochers qui, de tous les côtés, s'élevaient à une hauteur immense.
Pas un brin d'herbe, pas un buisson ne poussait en ce lieu désolé ; le sol raboteux et couvert de blocs de quartz, avait une couleur terne ressemblant à la gom megutte.
Ce sol, ces blç>c$ c}e quartz étaienf de For, cet en ton-
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noir ignoré, perdu au milieu des montagnes Rocheuses, était tout simplement un des plus riches plâceres d'or de toute l'Amérique!
La nuit tombait et teintait de lueurs blafardes ces in* calculables richesses accumulées depuis des siècles, et qui, pendant des siècles encore sans doute, resteront vierges de tout travail humain.
Les chasseurs, sans ralentir leur pas hâtif, foulaient du pied avec une indifférence stoïque cet or, cause de tant de crimes et de tant d'actions héroïques.
Après avoir traversé le placer, ils s'engagèrent dans un second souterrain qui, après qu'ils eurent traversé deux ou trois galeries, les mena à rentrée d'une grotte, à l'extrémité de laquelle, par une vaste ouverture, on apercevait le ciel déjà semé d'étoiles brillantes.
Au centre de cette grotte, un homme assis sur un crâne de bison était activement occupé à faire griller sur des charbons ardents de larges tranches de daim qu'il saupoudrait de sel et surtout de piment, tout en surveillant avec soin la cuisson de nombreuses pommes de terre placées sous la cendre; et cela sans se préoccuper en aucune façon de l'arrivée des nouveaux venus dont les pas, depuis quelque temps déjà, résonnaient à son oreille.
Cet insouciant personnage n'était autre que le chasseurcanadien du nom de Belhumeur dont Valentin et Curumilla ont parlé déjà,
Belhumeur était un grand gaillard d'environ quarante ans, maigre comme un échalas, mais dont les muscles
semblaient de fer et dont les nerfs saillaient comme des cordes sûr ses bras. Il était d'un blond fauve, avait un teint de brique et était doué d'une de ces physionomies intelligentes, railleuses et joviales à la fois, qui du premier coup d'œil éveillent la sympathie.
Peut-être était-ce à son caractère insouciant, dont une philosophie goguenarde formait la base, qu'il devait le surnom de Belhumeur, sous lequel il était généralement connu.
A quelques pas, contre la paroi de la grotte, étendu sur un monceau de feuilles sèches, se trouvait un homme vêtu du costume adopté par les gambucinos, ou chercheurs d'or mexicains.
Cet homme, dont on ne pouvait voir les traits, car il avait le visage tourné vers le mur, était solidement garrotté au moyen d'un lasso de cuir faisant plusieurs fois le tour de son corps.
Il y avait quelque chose d'étrange et de saisissant dans l'aspect que présentait cette grotte, à peine éclairée par la lueur rougeâtre et vacillante d'une torche en bois d'ocote, avec cet homme assis tranquillement auprès d'un feu-, cet autre garrotté sur un lit de feuilles, puis, épars çà et là, quelques crânes de bisons, trois ou quatre paquets de fourrures, des trappes, des fusils, des harnais, puis deux barils, une douzaine ou deux de plats en bois, quelques vases en corne et une marmite en fer : tout cela jeté de côté et d'autre, pêle-mêle et dans le plus complet désordre.
A première vue, on se serait cru transporté dans la
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caverne d'un de ces bandits légendaires, qui, au moyen âge, faisaient le désespoir des populations où ils exerçaient leurs rapines.
Mais quiconque eût porté ce jugement sévère se serait singulièrement trompé, comme la suite de cette histoire le prouvera.
— Arrivez donc ! cria Belhumeur d'une voix joyeuse, aussitôt que les chasseurs parurent sur le seuil de la grotte; je commençais à m'inquiéter de votre longue absence.
— Est-il donc si tard? demanda Valentin, en plaçant près du feu un crâne de bison sur lequel il s'assit.
— Dame I il est près de huit heures.
— Déjà ! * '
— Oui; il paraît que le temps ne vous a pas semblé long? ,
Valentin ne répondit pas ; il dégaina son couteau, piqua une tranche de venaison, la posa devant lui sur un plat de bois, retira une pomme de terre de dessous la- cendre et commença à la peler.
— Hug ! fit l'Indien d'une voix gutturale.
— Hein? fit Valentin en relevant vivement la tête, qu'est-ce qu'il y a?
L'Indien indiqua silencieusement du doigt l'homme étendu sur le lit de feuilles.
— Ah ! ah I dit Valentin en regardant fixement Belhumeur, qu'est-ce que nous avons donc là ?
— Un prisonnier, répondit laconiquement le chasseur.
— Un prisonnier ou un espion? reprit Valentin avec un regard interrogateur.
— Oh ! mordieu, fit Belhumeur en haussant les épaules, je ne tiens pas aux mots-
— Non, repartit Valentin avec un sourire, vous tenez aux faits ; il s'est donc passé quelque chose pendant notre absence ?
— Rien qui doive vous inquiéter ; cependant, dans la situation où nous sommes, il est bon que nous soyons sur nos gardes.
— Admirablement raisonné ; qui est cet homme?
— Je l'ignore ; me voyant seul au campement, j'étais sorti pour tirer un daim
— Celui que nous mangeons ?
— Précisément; depuis une heure, je furetais dans la plaine, quand, tout à coup, il me sembla reconnaître un mouvement insolite dans les buissons, à environ une portée de pistolet de l'endroit où je me tenais embusqué ; j'épaulai mon rifle, et, au moment où j'allais lâcher la détente, un homme surgit au-dessus des branches en me criant: « Eh là-bas ! l'homme au bonnet de castor, ne tirez pas, s'il vous plaît, je ne suis ni un daim, ni une bête fauve; » et, tout en me disant cela, mon inconnu me couchait enjoué de son côlé; qu'auriez-vous fait, vous, Valentin?
— Pardieu ! moi, j'aurais tiré,
— C'est ce que je fis; seulement je m'arrangeai de façon à ne pas le blesser : je lui brisai sa carabine, et cela de telle sorte que la crosse seule lui resta entré les
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mains. Le contre-coup fut si fort que mon homme bondit sur lui-même et retomba en arrière. Dans le premier moment, je crus l'avoir tué roide. Il n'en était rien; ma foi, je ne fis ni une ni deux; je le ficelai comme une carotte de tabac avec mon lasso, je le bâillonnai pour l'empêcher de crier, il n'y a rien qui m'ennuie comme les lamentations, et vous, Valentin?
— Je suis comme vous, répondit en riant le chasseur,
— Par surcroît de précautions, je lui enveloppai soigneusement la tête dans ma blouse, et, au moment où j'allais le charger sur mes épaules, je vis pointer la ramure d'un daim à cinquante pas de moi tout au plus ; je laissai retomber mon prisonnier, qui poussa un grognement sourd. Il paraît, que mon mouvement avait été un peu brusque. Puis j'abattis l'animal; en somme, j'ai transporté les deux gibiers, le mort et le vivant, dans la grotte; j'ai pensé que mieux valait, pour nous, interroger cet individu tant soit peu suspect et savoir à quoi nous en tenir sur son compte. D'ailleurs, nous serons toujours à même, si cela nous convient, de lui loger une balle dans le crâne.
— Belhumeur, mon ami, ceci n'est pas un compliment, croyez-le bien; mais je vous certifie, sur l'honneur, que, dans cette circonstance, vous avez agi avec une prudence remarquable.
— Pardieu! je vous remercie de ce que vous mo dites là; Valentin, j'avais peur d'avoir fait une sottise. Que décidez-vous?
18 LES BOIS-BHULÉS
— Avant tout, il importe de savoir à qui nous avons affaire. D'après ce que vous m'avez dit, votre prisonnier ne se doute pas le moins du monde du lieu où il se trouve?
— Non ; je ne lui ai rendu la vue qu'un quart d'heure à peine avant votre arrivée. Entre nous, je crois que j'avais un peu trop serré ma blouse autour de son cou, de sorte qu'il étouffait tout doucement.
— Très- bien ; nous allons procéder à son interrogatoire.
— Maintenant?
— Oui ; mieux vaut en finir tout de suite, nous avons toujours le temps de souper*
— Comme il vous plaira.
Le chasseur se leva pesamment, il se rendit auprès du prisonnier qui n'avait pas fait un mouvement et semblait ne s'être aucunement intéressé à cette conversation qui, du reste, avait eu lieu à demi-voix et en français.
Sans prononcer une parole, le Canadien se pencha sur le prisonnier, le débarrassa prestement des liens qui le garrottaient, puis, après lui avoir enlevé son bâillon :
— Eh! l'homme! lui dit-il, levez-vous, s'il vous plaît, et suivez-moi ; on a besoin de vous par ici.
L'inconnu, sans répondre au chasseur, lui lança un regard farouche, et, d'un bond, se mit sur ses pieds; mais ses jambes engourdies ne purent le soutenir, et il serait tombé s'il ne se fût appuyé contre la paroi de la grotte.
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Deux ou trois minutes s'écoulèrent.
Enfin, l'inconnu, se roidissant par un effort de volonté contre la douleur qu ? il éprouvait, se redressa.
— Allons, dit-il.
Et, chancelant encore, il se dirigea vers le feu et s'arrêta en face de Valentin Guillois.
Le chasseur l'examinait avec attention.
Cela lui était d'autant plus facile que la flamme de la torche éclairait complètement le visage de l'étranger.
Celui-ci, du reste, semblait peu se soucier de cette minutieuse inspection : il demeurait froid, impassible, les lèvres légèrement crispées par un sourire railleur, devant les personnes qui s'étaient ainsi, do leur autorité privée, constituées ses juges.
Ce personnage semblait avoir atteint le milieu de la vie.
C'était un homme de taille moyenne, aux formes grêles, mais dont les membres nerveux et bien attachés dénotaient une rare vigueur; ses traits fins, intelligents, son regard noir et profond, son nez légèrement recourbé, sa bouche, large, garnie de dents blanches et bien rangées, son menton carré, ses pommettes un peu saillantes, ses lèvres épaisses et charnues d'un rouge sanglant, son teint olivâtre, imprimaient à sa physionomie un cachet d'étrangeté puissante et faisaient, au premier coup d'oeil, reconnaître son origine espagnole.
Une particularité remarquable dénonçait plus que tout la race à laquelle appartenait cet homme : ses mains fines et nerveuses et ses pieds cambrés étaient
d'une forme exquise et d'une petitesse toute féminine*
En ce moment où, sans doute, dans l'esprit des gens en face desquels il se trouvait, sa vie ou sa mort était impitoyablement pesée, loin de paraître se préoccuper du sort qui l'attendait, il tordait une cigarette avec une nonchalance et un laisser aller presque incompréhensibles pour qui n'eût pas connu le caractère espagnol.
Après avoir prolongé son examen pendant deux ou trois minutes, Valentin Guillois se décida enfin à rompre le silence.
— Tu es Mexicain, dit-il à l'inconnu ; comment se fait-il que l'on t'ait rencontré si loin des contrées ordinairement fréquentées partes compatriotes?
L'inconnu jeta un regard perçant sur le chasseur, haussa presque imperceptiblement les épaules, puis il se baissa, ramassa un charbon et alluma sa cigarette.
— Tu ne veux pas répondre? reprit Valentin.
— D'abord, dit enfin l'inconnu, de quel droit m'interrogez-vous? Qui êtes-vous pour prétendre me dicter des lois? La terre n'est-elle pas à tout le monde ? Vous ai-je attaqués? Vous ai-je tendu quelque embûche? Non; je n'ai fait que vouloir défendre ma vie menacée par l'un de vous. Ceci vous constitue-t-il un droit sur ma personne?
— Peut-être? je ne discute pas avec vous, je vous interroge.
— Et si je ne veux pas répondre, qu'arrivera-t-il?
— Il arrivera!.:, s'écria Valenlin avec violence.
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— Que vous m'assassinerez, interrompit-il vivement, parce que vous êtes les plus forts et non parce que le droit est de votre côté.
— Ne perdons pas de temps en discussions vaines, reprit sèchement le chasseur, oui ou non voulez-vous me dire qui vous êtes?
— A quoi bon, reprit-il en haussant dédaigneusement les épaules, si vous ne m'avez pas reconnu déjà?
— Que voulez-vous dire, reconnu? je vous ai donc
vu?
— Oui, une fois, il y a cinq ans, pendant cinq minutes à peine, c'est vrai; mais, cependant, notre rencontre eut lieu dans de telles circonstances, que, si courte qu'elle ait été, je m'étonne que vous n'en ayez pas gardé le souvenir,"
— Moi!... fit Valentin avec surprise, vous vous trompez sans doute.
L'inconnu hocha la tête.
— Je ne me trompe point, dit-il, n'êtes-vous pas le batteur d'estrades, le chasseur français que, dans les prairies, on a surnommé le Chercheur de pistes?
-v En e lie t ; mais vous qui êtes-vous donc?
— Moi! eh bien, puisque vous voulez le savoir, je suis l'homme qui, au péril de sa vie, s'est jeté entre vous et vos bourreaux, seul et presque sans armes, le jour où les Pieds-Noirs vous avaient, sur le rio Gila, attaché au poteau de tortures; mais, ajouta-t-il avec une ironie amère, c'est toujours ainsi dans ce monde : plus le service est grand, plus la mémoire est courte* Vous avez
22 LES BOÏS-BRULÉS
oublié, cela ne m'étonne pas, c'est dans l'ordre, il devait en être ainsi, pourquoi me plaindrais-je? Je me suis souvenu, moi!
— Navaja le gambucino! s'écria Valentin en bondissant sur lui-même et s'élançant vers l'inconnu, vous ! ah ! je vous reconnais maintenant.
— Enfin ! s'écria-t-il.
Et, se reculant d'un pas en redressant fièrement la tête :
— Eh bien ! qui vous arrête, senor? reprit le Mexicain, n'avez-vous pas contracté une dette envers moi?
— Oui, reprit Valentin avec émotion, oui, et une dette immense,
— Eh bien! repartit l'autre toujours railleu:, l'heure est venue de vous acquitte r.
— Certes! fît e chasseur avec feu, et c'est ce que je forai!
— Je le savais, fit-il en ricanant.
Et d'un mouvement brusque se découvrant la poitrine :
— Tuez-moi dûnc! s'écria-t-il d'une voix tonnante, puisque c'est ainsi que, vous autres Européens, les^ens du nord, vous comprenez la reconnaissance !...
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