GAMBUCINO
Los audacieuses paroles prononcées avec tant d'amertume par le Mexicain furent suivies d'un silence plein de colère et de muettes menaces.
Belhumeur et Curumilla, les sourcils froncés, les traits contractés par la colère et les mains crispées sur leurs armes, fixaient leurs regards ardents sur Valentin Gruillois, comme pour lui faire comprendre que, dans leur pensée, une telle insulte voulait une réparation immédiate.
Le chasseur sourit avec mélancolie, et, étendant les bras vers ses amis:
— Arrêtez! dit-il.
Et, se tournant lentement vers le Mexicain, qui se tenait sombre, résolu, et les bras croisés sur la poitrine, à deux pas de lui.
— Senor, lui dit-il avec une expression de douceur et de tristesse impossible à rendre , c'est vrai, je vous dois la vie; vous-môme Vavezdil il n'y a qu'iminslant,ù peine
nous sommes-nous vus; vous m'avez sauvé sans rae connaître; le hasard nous a aussitôt séparés; il y a cinq ans de cela; aujourd'hui ce même hasard nous remet à l'improviste face à face, et cependant, sans explication de ma part ou de la vôtre, vous portez sur moi et tous les hommes de ma race un jugement dont la sévérité ne saurait être justifiée par rien, ni à vos yeux ni aux miens* Sais-je ce qui s'est passé entre mon ami et vous ? Sais-je dans quelles intentions vous rôdiez aux environs de cette caverne? Comme moi, vous êtes un vieux coureur des bois, vous savez que l'ennemi le plus implacable de l'homme dans la savane, c'est l'inconnu qu'il rencontre à l'improviste près de son campement. Nous nous sommes jusqu'à présent, mes amis et moi, considérés comme étant en sûreté dans cette retraite, que nous avons choisie parce que nous l'avons crue ignorée de tous. Votre présence à quelques portées de fusil à peine de cette grolte a semblé suspecte à mon ami. Votre premier mouvement en vous voyant découvert a été d'épauler votre carabine contre l'homme qui vous avait aperçu; celui-ci pouvait vous tuer, son coup d'œil est infaillible, jamais il ne manque le but. Il ne Ta pas voulu, au lieu de vous abattre comme un fauve, il s'est contenté de vous désarmer et de vous mettre ainsi dans l'impossibilité de lui nuire. Est-ce donc agir en ennemi cela?
— Mais il s'est emparé de moi, répondit le Mexicain d'une voix sourde, il m'a garrotté comme un bandit yankee ou un voleur peau-rouge, et il m'a porté ici.
LE VOLÀDERO 25
— Il devait le faire, la manière hostile dont vous vous êtes présenté à lui, justifie les précautions qu'il a prises. Une nécessité impérieuse exige que notre retraite soit ignorée de tous. En vous transportant ici, l'homme qui s'est emparé de vous assurait, non-seulement sa sécurité et la nôtre, mais encore peut-être le succès de l'entreprise qui nous retient dans ces montagnes. D'ailleurs, il ignorait la dette que j'ai contractée envers vous. Cette explication que nous demandions, vous avez refusé delà donner; je n'insisterai pas davantage pour l'obtenir. Vous feignez de suspecter notre honneur et notre loyauté, nous n'agirons pas de même envers vous: sans même vous demander votre parole de nous garder le secret, nous remettons entre vos mains notre vie et nos intérêts les plus chers, car nous vous connaissons, nous, et nous vous savons homme d'honneur. Senor Navaja, vous êtes libre; désormais vous êtes notre hôte, s'il vous plaît de demeurer près de nous jusqu'au lever du soleil, nous dormirons sans crainte à vos côtés : s'il vous convient de nous quitter immédiatement, voici des armes, choisissez celles qui vous conviendront, je suis prêt à vous conduire moi-même jusqu'à la savane.
Le -Mexicain s'inclina gravement devant les trois chasseurs.
Les traits de son visage semblèrent se détendre, et une expression de joie et de franchise éclaira, comme un rayon de soleil passant entre deux nuages, sa physionomie si sombre jusqu'alors.
— Merci de m'avoir parlé comme vous l'avez fait,
senor, dit-H d'une voix douce, je reconnais avec bonheur que vous êtes bien tel qu'on. me l'avait assuré. Je rôdais aux environs de cette grotte, c'est vrai, c'est vous que je cherchais, senor Valentin. Voici deux mois déjà que je suis sur votre piste.
— Vous me cherchiez ?
— Oui, répondit le Mexicain en hochant la tête avec tristesse, car, à mon tour, j'ai un service à vous demander.
— Asseyez-vous, mon hôte* dit Valentin en lui tendant la main, je serai heureux de faire ce que vous désirez de moi.
— Je ne connaissais pas vos compagnons, je vous croyais seul ; ceci vous explique la façon peu amicale dont a eu lieu notre entrevue avec ce brave chasseur que je remercie de ne pas m'avoir tué,
— Oui, oui, murmura Valentin avec amertume, cela se passe toujours ainsi au désert ; ce n'est que le fusil à l'épaule que l'on s'accoste-
— Bah ! fit en riant Belhumeur, les hommes ne valent pas mieux dans les villes, peut-être même sont-ils plus mauvais : ils emploient d'autres moyens, voilà tout ; mais le résultat est toujours le même. Cordieu! je suis heureux que tout cela finisse ainsi, et, au lieu d'un ennemi, de me trouver avec un ami de plus. Tout est bien qui finit bien. Tenez, notre hôte, mangez cette tranche de venaison et bon appétit ! Nous sommes brutaux en diable, dans la savane, mais au moins nous nous expliquons ; ce qui est impossible avec les juges,
LE VOLADERO 27
les agents de police et autres vermines de la même espèce, qui ne savent quoi inventer pour molester les honnêtes gens.
Valentin etNavaja rirent de cette boutade duchasstTar et le souper interrompu recommença; cette fois il se termina sans encombre- Les coureurs des bois ont adopté, sans doute à cause de leur frottement continuel avec les Indiens, beaucoup des habitudes des Peaux-Rouges, entre autres celle de ne jamais interroger les gens auxquels ils donnent l'hospitalité, et, si grande que soit la curiosité qu'ils éprouvent, de ne jamais la laisser paraître et d'attendre patiemment qu'il plaise à leurs hôtes de s'expliquer. Ils respectent surtout l'incognito qu'ils veulent garder, et ne leur demandentjamais compte des motifs qui leur font faire telle ou telle chose, si étrange que paraisse leur conduite.
En cette circonstance, Valentin ne se départit pas de ses habitudes indiennes.
Pendant tout le repas, il ne fit pas une seule allusion aux paroles prononcées par le Mexicain. Les trois hommes causèrent gaîment de choses indifférentes.
Nous disons les trois hommes parce que Curumilla, fidèle à ses habitudes de mutisme, ne se mêla pas une seule fois à la conversation.
Belhumeur emplit à l'un des barils un couï de vieille eau-de-vie de France, à laquelle les convives firent un excellent accueil ; puis les deux chasseurs allumèrent leurs pipes, Curumilla bourra son calumet, le Mexi-
cain tordit une cigarette, et chacun commença à fumer silencieusement, avec tout le sérieux que les coureurs des bois apportent à cette opération délicate et qui tient une si grande place dans les quelques jouissances de leur vie accidentée.
Pendant assez longtemps pas une parole ne fut prononcée entre eux ; à un certain moment Gurumilla se leva ; il secoua sur son pouce le peu de cendre qui restait dans son calumet, puis il prit son fusil, y glissa une cartouche et sans dire mot il quitta la grotte-
— Le chef a senti quelque chose, dit Valentin avec un sourire.
* — Oui, reprit Belhumeur sur le même ton, depuis ce matin il semble avoir quelque gibier qui le tourmente, je le crois sur une piste.
— J'en ai croisé deux aujourd'hui même, dit le Mexicain, qui prenait la parole pour la première fois depuis la fin du repas, mais ces pistes ne sauraient nous inquiéter que très-médiocrement.
— Vous les avez relevées ? demanda vivement Valentin .
— Oui ; vous savez, une vieille habitude de chasseur à laquelle je me serais bien donné garde de manquer,
— Et que pensez- vous de ces pistes?
— Pas grand'chose de sérieux, je vous Tai dit; toutes deux se dirigent vers le nord. Du reste les empreintes sont marquées assez clairement pour laisser voir que ce sont des traces de chasseurs et non des pistes de guerre. La seconde, cependant, offre une particularité qui m'a frappé.
LE VOLADKRO 29
. — Laquelle ? demanda nonchalamment Belhumeur.
— Au milieu des mocksens des Peaux-Rouges, j'ai vu des fers de chevaux et des marques de clous qui m'ont fait supposer que des trafiquants yankees se trouvaient avec les Indiens ; mais sont-ils nombreux ? Voilà ce que j'ignore,
Valentin et Belhumeur échangèrent un regard à la dérobée.
— Ainsi ces deux pistes se côtoyaient? demanda Valentin,
— Non pas, fit vivement le Mexicain, je brois môme pouvoir vous assurer que les gens de la première ne connaissent pas ceux de la seconde ou peut-être môme sont leurs ennemis.
— Oh 1 oh ! comment cela?
— La première piste est, à n'en pas douter, une piste d'Indiens Corbeaux ; vous savez que leurs mocksens se terminent en pointe, et qu'ils les ornent presque toujours de griffes d'ours gris, qui, s'ils n'y prennent garde, à chaque pas qu'ils font, s'enfoncent profondément dans le sol.
— C'est exact, dit Valentin.
— Quant à la seconde piste, j'ai trouvé un vieux mocksens, sans doute abandonné comme inutile et hors d'usage, et qui est un mocksens de Pieds-Noirs.
— Ces deux nations sonten effet ennemies, comment ont- elles pu se rencontrer sur le même territoire de chasse?
— Ah ! quant à cela, je vous avoue que je l'ignore ;
ce n'est qu'hier seulement que j'ai atteint ces parages, et je jVai encore aucun renseignement sur l'état de la savane.
— Quand avez-vous aperçu ces pistes?
— Vers huit heures du matin ; et comme j'ai constamment marché depuis, c'est à dix lieues d'ici environ que je les ai rencontrées.
— Ainsi, elles ne se dirigent point de ce côté ?
— Non; elles suivent une direction diamétralement opposée.
Cette assurance* au lieu de tranquilliser Valentin, sembla au contraire lui causer une certaine inquiétude.
Le Mexicain, tout en s'enveloppant dans l'épais nuage de fumée produit par sa cigarette, semblait examiner curieusement le chasseur; enfin, après un instant, il reprit la parole :
— Voulez-vous que je vous dise franchement mon opinion, Valentin? fit-il.
— Certes !
— Eh bien! reprit-il, je crois que notre pensée à tous trois, et non pas à tous deux, est la même ?
— Que voulez- vous dire? s'écrièrent les deux chasseurs.
— Nous sommes amis, n'est-ce pas, maintenant?
— Oui, et amis dévoués, dit Valentin.
— Eh bien, puisque probablement nous allons faire cause commune et que les intérêts de l'un deviendront ceux des autres, nous devons, il me semble, n'avoir rien de caché entre nous.
LE VÛLADERO 31
— C'est mon avis, dit Valentin.
— Et le mien, ajouta Belhumeur.
— Vous et moi nous connaissons la savane mieux que personne ; il n'y a pas de diablerie indienne que nous ne devinions du premier coup ; toutes les ruses des Peaux-Rouges, nous les savons sur le bout du doigt ; mon avis, sur les deux pistes dont je vous ai parlé, le voici : ces pistes sont fausses, elles ont été laissées avec intention* Les Indiens sont trop astucieux et trop adroits pour laisser derrière eux des traces aussi visibles lorsqu'ils sont sur le sentier de la chasse et qu'ils retournent à .leurs villages. L'habitude est une seconde nature; j'ai vu des Indiens qui allaient trafiquer dans les comptoirs ou môme dans les villes mexicaines, prendre le plus grand soin d'effacer leurs traces. Je ne sais pas quels motifs vous ont.conduits dans ces régions,
' j'ignore ce que vous avez à attendre de bien ou de mal de la part des Indiens ; mais je suis convaincu que, si vous êtes en expédition contre eux, ces pistes ont été laissées pour vous donner le change.
— C'est aussi notre pensée, dit Valentin, et je serai franc à mon tour. En ce moment, nous sommes effectivement en expédition, non-seulement contre les Indiens, mais encore contre les trafiquants yankees; mais nous faisons bonne guette, ce ne sont pas des ruses aussi faibles et aussi usées qui nous tromperont.
— Nous savons fort bien, ajouta Belhumeur, que nos ennemis sont proches, voilà pourquoi, lorsque je vous ai aperçu, j'ai voulu m'emparer de vous.
— . Vous m'avez pris pour un de leurs espions?
— Ma foi oui.
— Je n'ai rien à dire à cela, fit Navaja en riant; vous étiez dans votre droit. Permettez-moi, à ce sujet, de vous faire observer, senores, que malgré la prudence et la vigilance dont vous vous vantez, vous me semblez, en ce moment même, agir avec une très-grande légèreté !
— Comment cela?
— Dame ! pour de vieux chasseurs, vous en prenez un peu à votre aise; je suis étonné que vous n'ayez pas encore reçu trois ou quatre balles, depuis que nous sommes là à causer tranquillement de nos affaires; il n'est pas possible de présenter une plus belle cible à ses ennemis ; nous sommes assis en pleine lumière à l'entrée de cette grotte ; un enfant nous tirerait à coup sûr.-
— Vous croyez? dit Valentin en riant*
— Caraï t je fais plus que de le croire, j'en suis certain.
— Eh bienl reprit Valentin toujours riant, vous vous trompez, seîior, nous sommes ici parfaitement en sûreté, nul ne peut nous apercevoir.
~ Ah! cuerpo de Cristot voilà qui est fort, par . exemple !
— Voulez-vous vous en assurer?
— Oui, pour la rareté du fait.
— Eh bien ! levez-vous et suivez-moi/
Les trois hommes quittèrent le feu et s'approchèrent de l'ouverture.
LE VOLADERO - 33
— Prenez garde, dit Valentin, ne vous penchez pas au dehors ; la nuit est claire, que voyez-vous? Regardez bien,
— Je vois le ciel parsemé d'étoiles, c'est vrai, mais pas autre chose.
— Vous n'apercevez pas d'arbres, pas de rochers?
— Non, rien ; fit le Mexicain, qui regardait avec la plus sérieuse attention.
— Attendez.
Valentin ramassa une énorme, pierre et la lança au dehors.
— Il y eut un court silence.
— Avez-vous entendu quelque chose?
— Rienl répondit le Mexicain; on croirait, Dieu me pardonne! que cette pierre est tombée dans un gouffre sans fond.
— Sans fond, serait beaucoup dire, reprit Valentin en riant, mais elle est tombée à plus de cinq mille pieds de profondeur.
— Je ne vous comprends pas î
— C'est cependant bien simple ; à la suite d'un cataclysme qui remonte peut-être à des milliers d'années, cette montagne a été coupée de ce côté, non pas à pic ainsi que vous pourriez le supposer, mais en forme d'arc, dont l'extrémité ' recourbée serait en l'air et s'avancerait dans l'espace : de sorte qu'à l'endroit où nous sommes, nous nous trouvons à plus de cinq mille pieds au-dessus de la plaine.
— Alors j c'est un voladcra?
— Précisément. Vous croyez-vous en sûreté, maintenant?
— Caraï ! je comprends que vous ne preniez aucune précaution de ce côté* du moins ; mais, outre cette fenêtre, fort bien placée du reste, cette grotte a une entrée?
— Elle en a plusieurs, mais ces entrées sont disposées de telle façon que, quelle que soit l'astuce des Indiens, il leur serait impossible de les découvrir.
Tout en causant ainsi, ils étaient revenus s'asseoir près du feu.
— Vous avez sans doute besoin de repos, senores? dit Navaja au bout d'un instant.
— C'est selon? répondit Valentin.
— Comment, c'est selon?
— Mais oui; supposons que nous ayons quelque chose de très-sérieux à faire, nous oublierons notre sommeil et le remettrons à un autre moment pour, d'abord, nous occuper de ce qui nous intéresse; sinon, comme il fait nuit, et que nous avons beaucoup marché, nous prendrons quelques heures de repos, afin de nous retrouver demain dispos et en état de vaquer à nos travaux de chaque jour : voilà tout simplement, senor, ce que je voulais vous faire comprendre.
— Hum! fit le Mexicain, j'aurais pourtant bien voulu causer avec vous pendant quelques instants.
— Qu'à cela ne tienne, senor, nous causerons avec vous tant que cela vous plaira.
— * C'est que je ne voudrais nuire en aucune façon à
LE V0IAD3R0 35
votre repos, et, cependant, je vous avoue que ce que j'ai à vous dire, est très-sérieux et surtout fort intéressant, non pour vous, peut-être, mais, certainement, pour moi.
— Oh! oh! s'écria Valentin, voilà qui change la question, seflor; du moment qu'il s'agit de vous, parlez sans retard; ne m'avez-vqus pas dit que vous me cherchiez parce que vous aviez un service à me demander ?
— C'est la vérité, seflor.
— Un service important sans doute? vous n'êtes pas homme à vous [mettre^ainsi, pour une vétille, à la recherche d'un ami que vous ne savez où rencontrer et que le hasard peut s'obstiner à jeter pendant plusieurs mois, hors de votre route.
— Vous m'avez bien jjigé/senor. Du service que j'ai à vous demander, dépend le bonheur de ma vie entière, répondit Navaja en laissant tomber avec accablement sa tête sur sa poitrine.
— Oh ! s'il en est ainsi, parlez vite, cher seflor; mais avant tout, retenez bien ceci : quoi que vous me demandiez, je suis prêt à l'entreprendre; quels que soient les obstacles qui s'opposent à la réussite de vos projets, rien ne m'arrêtera pour vous servir; et, avec l'aide de Dieu, si votre cause est juste, et elle doit l'être, nous réussirons. Maintenant, parlez sans crainte, mes deux amis et moi nous sommes entièrement à vous.
— Peut-être serait-il mieux que j'attendisse à demain, avant de vous faire cette confidence ?
— Non pas. Eh mon Dieu, mieux que personne, vous
le savez, au désert, seul, le moment présent nous appartient; Tavenirn^est jamais à nous. Un abîme pour nous sépare le jour qui finit de celui qui commencera dans quelques heures ; qui vous dit que demain nous serons encore nos maîtres? Non, non, parlez maintenant. . — Vous l'exigez?
— Je n'ai rien à exiger de vous, je vous en prie.
— Soit; écoutez-moi donc alors.
Le Mexicain sembla pendant [quelques instants recueillir ses pensées et rappeler ses souvenirs, puis, se penchant vers Valentin auquel il paraissait s'adresser de préférence :
— Il est bon, senor, dit-il, que vous sachiez mon histoire tout entière, afin que vous compreniez bien à la suite de quels événements, je me suis vu forcé de me mettre à votre recherche, pour réclamer votre aide on, pour parler plus franchement, votre protection :
« Je suis originaire du territoire de Cinaloa, j'appartiens à la race indienne presque pure ; à peine quelques gouttes de sang espagnol coulent-elles dans mes veines.
» Aussi loin que s'étendent mes souvenirs, et que je puis me le rappeler, d'après les récits que j'écoutais avec avidité dans mon enfance, et que mon père, quand, après une course de plusieurs mois, il venait passer quelques jours dans notre misérable rancho, nous faisait le soir à la veillée, j'appartiens à une,de ces familles qui semblent maudites de Dieu et des hommes, et qu'on ne trouve qu'au Mexique ; une de ces familles en un mot, qui sont invinciblement attirées par l'or ;
LE VOLADERO 37
qui le sentent, le devinent instinctivement dans les entrailles de la terre : familles misérables si jamais il en fut, dont la mission ingrate consiste à mettre au jour et à lancer dans la circulation ce métal odieux, cause de tant de meurtres, de tant de crimes, et qui n'apparaît à la clarté du soleil que pour le malheur du genra humain. Je suis gambucino, en un mot, c'est vous dire que je ne suis pas un de ces chercheurs d'or vulgaires, qui veulent s'enrichir par la découverte d'un placer. L'or m'attire et me repousse à la fois; je le hais et je l'aime; je le cherche, non pour m'en servir, mais pour le voi, élinceler au soleil.
» Depuis quarante ans que je suis au monde, j'ai dér couvert peut-être vingt placeres; je n'ai usé d'aucun; j'ai accompli constamment ma mission de gambucinov telle qu'à ma naissance Dieu me Ta imposée; mais, après les lions, viennent les chacals; après les gambucinos arrivent les chercheurs d'or qui les suivent à la piste, et s'emparent des richesses qu'ils ont mises au jour : en vous disant que je suis pauvre, je ne vous apprendrai donc rien que vous ne sachiez déjà,
» A peine avais-je dix ans que je commençai, à la suite de mon père, mes courses dans la savane- Ahl cette existence a des charmes que les habitants des villes ne sauraient comprendre; des jouissances ineffables qui ne peuvent ni se dire ni s'analyser, nrns qui laissent bien loin derrière elles les plaisirs trompeurs que peut inventoria civilisation la plus raffinée. Oui, j'ai endure d'horribles souffrances, et pourtant
aujourd'hui encore, s'il m'était donné de recommencer ma vie et de choisir à ma guise une carrière, sans hésiter, je me ferais gambucino. »
— Ce que vous dites est vrai, senor, et je le comprends, répondit Valentin d'un air pensif : j'ai connu plusieurs gambucinos, j'ai vécu assez longtemps avec quelques-uns d'entre eux, tous pariaient comme vous venez de le faire.
» — Dans les premiers mois de 1848, je me trouvais avec mon père à San-Francisco, j'avai3 alors vingt-deux ans, j'étais un homme; vous vous rappelez, senor, l'histoire de la découverte merveilleuse des placerez californiens. Le contre-coup de cette découverte fut ressenti dans le monde entier, avec une force décuplée encore par les récits mensongers de quelques chercheurs d'or favorisés qui, partis pauvres de chez eux, y étaient retournés riches.
» Ce fut une fureur, une folie sans nom; de tous les points du globe les plus éloignés, les émigrants affluèrent, poussés comme par la fatalité vers ce pays perdu, presque ignoré et à peine mentionné sur les cartes.
» Ces gens avaient tout oublié, tout abandonné dans leur patrie : les établissements qu'ils y possédaient, Jeurs amis, leurs familles, et les yeux brûlants de convoitise, ils se ruaient par milliers sur les placeres en oriant : ! De l'or! de l'or I
)> Ils n'avaient plus d'humain que l'apparence; c'étaient des bêtes féroces, des fous furieux, au cœur des-
LE V0LADER0 39
quels il ne restait plus qu'une passion, la plus ignoble de toutes : l'avarice !
» Alors cette contrée* si paisible pendant des siècles, où tant de milliers d'hommes s'étaient tout à coup agglomérés, poussés par le même but, devint un véritable champ de carnage. La loi du plus fort prima toutes les autres : le couteau, le poignard, le rifle et le poison, régnèrent en maîtres. La plus mince parcelle de cet or maudit, que ces misérables venaient arracher de si loin à la terre, fut le prix d'un meurtre et ramassée dans une boue sanglante,
)) Mon père et moi, nous connaissions la plupart des placeres qui devinrent tour à tour la proie de ces bandits;' mais nous avions obstinément gardé secrètes toutes nos découvertes, et nous demeurions spectateurs désolés de cette horrible orgie de la fièvre de l'or, déplorant non-seuletnent les crimes qui se commettaient sous nos yeux, mais ceux plus terribles encore que causeraient ces incalculables richesses en s'éparpillant à travers le monde.
» Contraints, à cause de certaines raisons que j'ai oubliées, de demeurer quelque temps à San-Francisco, mon père et moi, nous occupions nos loisirs, soit à chasser les ours très-nombreux à cette époque dans ces parages, soit à pêcher dans le Sacramento ou dans le Rio Joaquin.
» Afin d'éviter autant que possible les chercheurs d'or, dont la vue nous répugnait, nous avions construit un rancho dans un endroit isolé sur le bord même du
Sacramento; ce n'était qu'à notre corps défendant et pour nous procurer les choses indispensables : poudre, balles, etc., que nous nous risquions dans la nouvelle ville de San-Francisco, qui avait surgi comme par en chante ment 'à la place d'un misérable presidio, presque en ruines, que Ton y voyait auparavant,
» Je vous demande pardon d'entrer dans tous ces détails, senores, mais vous reconnaîtrez bientôt qu'ils sont indispensables pour la parfaite intelligence des faits qui vont suivre . »
— Laissez parier vos.souvenirs, sefior, dit Yalentin.' Dans un récit comme le vôtre tout détail est intéressant. D'ailleurs, rien ne nous presse, le sommeil a fui loin de nos paupières ; votre récit, dût-il durer plusieurs heures encore, nous Técouterons avec la plus sérieuse attention.
— Je vous remercie, seîiores, et je reprends :
» Un soir, c'était un samedi, la date est restée bien fixée dans ma mémoire, ce jour-là mon père s'était rendu à San-Francisco pour renouveler nos provisions de poudre et de balles presque épuisées, et acheter en même temps quelques vêtements dont nous avions besoin. Moi , selon mon habitude , j'étais allé à la chasse.
» Entraîné à la poursuite d'un ours monstrueux que j'avais déjà blessé, je m'éloignai insensiblement .du rancho beaucoup plus que je ne l'avais supposé.
)> Lorsque je réussis enfin à abattre l'animal, le soleil était près de se coucher; j'enlevai la peau de Tours, je
LE VOLADERO 41
lui coupai les quatre pattes, le train de derrière, et, abandonnant le reste de ma chasse aux fauves dont j'entendais les hurlements au fond des fourrés, je me mis en route pour regagner ma demeure.
» Bien que je fusse assez pesamment chargé, je marchais cependant d'un bon pas; j'avais dépassé de beaucoup l'heure à laquelle j'avais coutume de rentrer, et je craignais que mon père fût inquiet de mon absence.
» Pourtant, si grande que fût ma diligence, il était près de neuf heures lorsque j'atteignis le rancho.
» La nuit était sombre : d'énormes nuages chargés d'électricité roulaient lourdement au ciel; le vent, soufflant par rafales, sifflait entre les branches des arbres, qui s'entre-choquaient avec fureur; tout présageait un "de ces orages terribles que l'on nomme cordonazos, si fréquents dans cette contrée.
» Aucune lumière ne brillait dans le rancho. Cela ne me donna aucune inquiétude ; je supposai que, fatigué de m'attendre, mon père s'était couché et endormi.
» Je soulevai la claie qui servait de porte au rancho, j'entrai, et, après avoir jeté mon gibier à terre, je cherchai mon mechero pour allumer du feu et avoir de la lumière.
» En ce moment une voix faible balbutia- non loin de moi, ces quelques mots :
» — Est-ce. toi, José?
.» Cette voix était celle de mon père.
» Une sueur froide inonda mon front, un frisson
parcourut tous mes membres et glaça mon sang dans mes veines* J'eus le pressentiment d'un malheur,
» — Oui, mon père, répondis-je, c'est moi,
» — Ah f pourquoi n'es-tu pas rentré une heure plus tôt ! murmura-t-il d'une voix qui s'affaiblissait de plus en plus.
» En une seconde j'eus battu le briquet et allumé une torche.
Alors un spectacle affreux s'offrit à mes regards.
» Mon père gisait, étendu sur l'aire du rancho.
» Ainsi que je l'appris plus tard, il avait fait de vains efforts pour s'étendre sur sa couche, mais il n'avait pas réussi à l'atteindre. Ses traits étaient livides, deux blessures, dont Tune était un coup de feu, étaient béantes sur sa poitrine. De plus il avait été scalpé. Le sang coulait en abondance de ces horribles blessures et formait une mare autour de son corps.
» — Mon Dieu! m'écriai-je en tombant à genoux près de mon père et essayant de lui porter secours, mon Dieu! qu'esMl donc arrivé?
» En vain j'essayai d'arrêter le sang, tous les moyens me manquaient pour tamponner ces affreuses blessures.
» — Laisse-moi, me dit mon père, je sens que la mort approche, rien ne saurait me sauver; je remercie Dieu qui a permis que je vive jusqu'à ton retour, essuie tes larmes, sois homme et écoute-moi.
» — Oh! vous ne mourrez pas, mon père, m'écriai-je en sanglotant, .
LE VOLADERO j43
» —Tu te trompes, mon enfant ; dans une demi-heure je serai mort; mais, si tu veux réécouter, du moins ce ne sera pas sans vengeance.
» — Parlez, mon père, dis-je d'une voix sourde en essuyant mes larmes, parlez; eh> si cette promesse peut rendre plus calmes vos derniers moments, je vous le jure sur mon honneur, par mon amour pour vous et sur tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous vengerai.
»~Bien, mon enfant, me dit-il, je retiens ta promesse.
Maintenant écoute-moi, car je sens que mes forces s'épuisent et que je n'ai plus que quelques instants, à vivre.
» Alors il se tourna vers moi avec effort, et, malgré la souffrance qu'il éprouvait, d'une voix raffermie par la haine et la certitude d'être vengé, il commença son récit : voici en substance ce qu'il me raconta, pendant qu'un sombre sourire crispait ses lèvres pâlies,
)> Mon père, ainsi que je vous l'ai dit, senores, était parti vers six heures du matin pour San-Francisco ; il voulait être de retour au rancho de bonne heure, afin de tout mettre en ordre et préparer le repas pour le moment de ma rentrée.
» Il ne lui avait fallu que très-peu de temps pour terminer ses achats, et il allait quitter la ville, quand le hasard lui fit rencontrer un de ses amis intimes, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps et dont il ignorait la présence à San-Francisco.
» Cet homme, un de nos proches parents, possède,
à Cosala, de riches mines d'argent qu'il fait exploiter; il était venu en Californie dans lebut d'étudier les moyens d'extraction employés par les Américains du Nord, afin, s'ils étaient préférables à ceux dont il se servait, de les utiliser dans ses mines.
» Les deux parents, heureux de se revoir et désirant causer longuement, étaient entrés dans une espèce d'hôtellerie, qu'un Américain des États-Unis avait fondée depuis quelques mois et à laquelle il avait donné le nom de la Polka.
» A cette époque il n'existait pas d'autre hôtellerie que la Polka dans toute la ville de San-Francisco : aussi tous les mineurs, tous les négociants, en un mot tous les aventuriers, s'y donnaient rendez- vous,
* Mon père et son ami s'assirent à une table, firent placer une bouteille d'aguardiente entre eux deux, et, sans se préoccuper des gens qui les entouraient, ils se. mirent tranquillement à causer de leurs affaires, avec cet abandon de deux hommes qui s'aiment et savent
par expérience qu'ils peuvent compter l'un sur l'autre »
A ce point de son récit, le Mexicain sentit une main qui se posait doucement sur son épaule.
Il tressaillit et tourna vivement la tête.
Curumilla, debout derrière lui, la crosse de son fusil reposant à terre, le regardait avec une expression sindulière en même temps qu'il appuyait l'index de sa main droite sur ses lèvres, comme pour lui recommanger le silence.
LE VOLADEUO 45
— Qu'y a-t-il ? demanda Valentin,
— Venez ! répondit laconiquement le chef.
Les trois hommes se levèrent et prirent leurs armes.