‹ VoladeroChapitre 14 sur 14 · BENIT0 EÂM1REZ LE CHASSEUR · texte numérisé non relu

BENIT0 EÂM1REZ LE CHASSEUR

Il était près de sept heures du soir lorsque le capitaine Kild et celui qu'il nommait si emphatiquement son sauveur atteignirent le campement.

Le temps s'était rais au froid ; il gelait fort*

La nuit était claire, sereine ; le ciel, sans nuages, était semé à profusion d'étoiles brillantes.

Blue-Dewil se préparait à envoyer quelques hommes àla recherche du capitaine, au moment même où celuici franchissait les palissades et pénétrait dans le camp avec son nouvel ami.

Le capitaine fat chaleureusement accueilli par ses engagés ; non pas que ceux-ci l'aimassent, mais parce que, semblables en ceci aux marins naviguant sur des mers inconnues, ils se seraient trouvés fort embarrassés si leur chef eût disparu.

Après avoir remercié ses compagnons de leur chaude réception, le capitaine s'informa de ce qui s'était passé

pendant son absence et ordonna à Blue-Dewil , en lui indiquant mystérieusement l'endroit, d'envoyer Lingot et trois ou quatre hommes chercher Tours gris tué par Ramirez.

— Lingot n'est pas encore rentré, dit Blue-Dewil.

— Comment, si tard ! exclama le capitaine ; ce n'est pourtant pas-une heure convenable pour errer dans le désert. Lui serait-il arrivé quelque chose? Voilà qui m'inquiète ! Que le Chacal prenne six hommes avec lui; qu'ils aillent en toute hâte enlever le corps de l'ours gris ; puis, quand ils l'auront ramené au campement, ils se mettront à la recherche de Lingot.

Cet ordre fut immédiatement exécuté.

Le capitaine demeura à l'entrée du camp jusqu'à ce qu'il eût vu partir les hommes.

— Je suis rompu de fatigue, dit-il à Blue-Dewil ; je rentre chez moi. Prenez la surveillance du camp. S'il se passait quelque chose d'extraordinaire, vous me préviendriez aussitôt.

— C'est entendu, dit Blue-Dewil.

— Suivez-moi, dit alors le capitaine à Benito Ramirez.

Celui-ci s'inclina sans répondre, et tous deux se dirigèrent vers la tente, où déjà, plusieurs fois, nous avons introduit le lecteur.

La table était mise dans le premier compartiment. Le capitaine fit ajouter un couvert, invita son convive à s'asseoir; puis,, lorsque les mets eurent été disposés, il ordonna au nègre Samson de prévenir la senora.

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À peine cinq minutes s'étaient-elles écoulées, que le rideau servant de portière fut soulevé et dona Rosario parut.

La jeune fille s'avança lentement, les yeux baissés ; elle était pâle et semblait préoccupée.

Tout à coup, son regard tomba sur l'étranger.

Une rougeur fébrile envahit son visage ; ses lèvres s'entr'ouvrirent, mais aucun sonne sortit de sa bouche.

Cette émotion n'eut que la durée d'un éclair; la jeune fille se remit aussitôt et s'assit, entre les deux hommes, sur un siège préparé pour elle.

De son côté, Benito Ramirez, à la brusque apparition de la jeune fille, avait subitement rougi, puis pâli, ses sourcils suaient froncés à se joindre, et un brûlant éclair avait jailli de ses yeux.

Mais lui auâ.^i avait su dompter son émotion et rendre à ses traits leui apparence habituelle.

Si le capitaine Kild, d'ordinaire si clairvoyant, n'avait pas été en ce moment absorbé par le soin qu'il prenait de couper des tranches excessivement minces dans un énorme jambon d'ours, certes, la façon dont les jeunes gens s'étaient regardés et l'expression de leurs visages lui auraient donné beaucoup à réfléchir; mais, heureusement pour eux et malheureusement pour lui, ce double jeu de physionomie lui échappa complètement.

— Je vous demande pardon, Nina, dit-il en espagnol, d'une voix qu'il essayait de rendre affectueuse, je vous demande pardon de ne pas vous avoir prévenue do la présence d'un étranger à notre table.

3Î4 Les bois-brules

— Vous êtes le maître, senor, et, par conséquent, libre d'agir à votre guise, répondit la jeune fille avec indifférence.

— Permettez, permettez, Nina; je ne veux pas que cet étranger prenne mauvaise opinion de moi et puisse supposer que j'agis envers vous comme un tyran.

— Cher senor, dit Benito Ramirez en jouant nonchalamment avec son couteau, j'ai pour coutume invariable de ne jamais rien supposer à propos de choses qui ne me regardent pas. Chacun a assez de ses affaires sans s'occuper de celles des autres. Vous agissez avec la sefiora, qui sans doute est votre fille, comme il vous plaît d'agir ; je n'ai rieri à voir là-dedans.

— Pardon, senor don Benito, reprit le capitaine d'une voix pateline. La sefiora n'est pas ma fille; à peine ai-je l'honneur d'être son parent très-éloigné. Je suis son tuteur, rien de plus. J'essaye, autant que cela dépend de moi , de la rendre heureuse en la satisfaisant en toutes choses*

A cette affirmation peut-être un peu hasardée, par une coïncidence étrange, un sourire railleur erra sur les lèvres de doua Rosario et sur celles de Benito Ramirez.

Le capitaine n'en continua pas moins imperturbablement, en faisant passer le plat au chasseur :

— Je disais donc, querida jiinaj que si je me suis permis de faire assister* sans vous avoir prévenue, un étranger à notre repas du soir, c'est que cet étranger, que je connais depuis deux heu res à peine, m'a rendu

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un de ces services dont on ne saurait jamais s'acquitter. En un mot, il m'a sauvé la vie. .

— Il a fait acte de galant homme, répondit la jeune fille, qui mangeait ou plutôt picorait du bout des lovres.

— Le fait est, dit en riant le chasseur, que, sans me vanter, cher senor, il était temps, je crois, que j'intervinsse dans votre conversation avec Tours gris, sans cela les affaires menaçaient de tourner mal pour vous,

— Brooou! fit le capitaine, je frémis rien que d'y penser! Ne me rappelez pas cet affreux moment, j'en ai encore la chair de poule.

— Oui, oui, vous ne brilliez pas, qu'en dites-vous?

— Ce caballero vous a-t-il réellement sauvé d'un ours gris? demanda-t-elle, en paraissant pour la première fois s'intéresser à la conversation.

— S'il m'a sauvé! s'écria le capitaine, c'est-à-dire que sans lui. j'étais tout simplement dévoré par cet affreux animal; aussi, ajouta-t-il avec un beau mouvement tragi-comique, touchez là, don BenitoRan lirez; entre nous désormais c'est à la vie, à la mort 1 Je ne sais pas. faire de phrases, moi, mais j'ai la nrén,oire longue pour le bien comme pour le mal, et, /oi d'bonnete homme, defriandez-moi ce que vous voudrez, fût-ce la moitié de ma fortune, je la partagerais sans regret avec vous,

— Bon, je prends note de vos paroles, senor capitaine, reprit en riant le chasseur, faites-y bien attention; ni moi non plus, je n'oublie jamais, et lorsque l'on me fait une offre, assez habituellement je la rap-

pelle aux gens; aussi, bien que je refuse quant à présent, il est très-probable qu'un jour ou l'autre je vous rappellerai vos paroles et vous mettrai en demeure d'exécuter votre promesse : on ne sait pas ce qui peut arriver, il est bon de prendre ses précautions d'avance.

— Avec moi, ce n'est pas nécessaire, fit le capitaine assez froidement, nous devons le constater, vous me trouverez toujours prêt à tenir la parole que je vous ai donnée.

— Bien, bien, je n'insisterai donc pas. Ah ça! capitaine, que diable faites- vous dans ces contrées perdues? Vous ne venez pas, je suppose, trafiquer avec les Indiens? Il n'y en a pas; les rares Peaux-Rouges que l'on rencontre ne sont que des chasseurs; ce n'est pas avec eux que vous pouvez faire de grandes affaires.

— C'est vrai; aussi je n'essaye pas de trafiquer, je passe, voilà tout.

— Vous passez? où allez-vous donc? Je vous demande pardon. Si ma question vous semble indiscrète, vous êtes libre de n'y pas répondre.

— Mais non, je ne la trouve nullement indiscrète, senor, et la preuve c'est que je ne fais aucune difficulté pour y répondre. Oh ! moi, grâce à Dieu ! je n'ai aucune raison pour cacher ce que je fais; je me rends en Californie.

— En Californie! s'écria l'autre avec une surprise admirablement jouée, vous plaisantez sans doute?

— Moi? pas le moins du monde; je vous assure que je vais en Californie.

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— S'il en est ainsi, cher senor, il est de mon devoir de vous avertir qu'en ce moment vous lui tournez complètement le dos. Je vous dirai même que si vous continuez seulement pendant trois semaines encore à suivre le môme chemin, vous arriverez non pas en Californie, mais à Vancouver, ce qui, je vous en avertis, n'est pas du tout la même chose. J'ajouterai même qu'il me semble assez extraordinaire que vous ayez obligé la senora à vous accompagner dans un voyage non-seulement aussi fatigant, mais encore aussi périlleux que celui-ci.

— MonDieu! ce que vous dites peut être vrai, senor; mais il faut que je vous avertisse tout d'abord que je n*ai nullement obligé la senora à n'accompagner ; c'est elle, au contraire, la chère enfant^ qui a voulu absolument me suivre.

— Ah 1 s'il en est ainsi, exclama le chasseur avec un sourire sardonique, je ne puis que m'incliner. Du reste, une telle détermination ne m'étonne pas de la part de la senora; les femmes sont presque toujours je ne dirai pas plus braves, mais plus dévouées que nous ne le sommes nous-mêmes.

— Pardon, senor, dit la jeune fille en le regardant, pardon si je me permets d'intervenir dans votre conversation sans y être conviée;' mais il est un fait que je dois rectifier, senor don Benito, c'est ainsi je crois qu'on vous nomme, caballero?

— Oui, senora, Benito Ramirez.

— Eh bien ! sefior don Benito Ramirez, je ne mérite

en aucune façon les éloges que vous m'adressez. Le senor Kild ment, et il le sait fort bien, lorsqu'il vous affirme, ainsi qu'il vient de le faire, que j'ai voulu Taccompagner dans son voyage. Si vous me voyez ici, senor, c'est malgré moi, contre ma volonté; c'est parce que j'ai été odieusement enlevée à ma famille et livrée aux mains de cet homme qui prend devant vous un masque hypocrite qui ne saurait cacher l'infamie de sa conduite; je suis non pas sa pupille, mais son esclave*

— Senora! s'écria le capitaine avec violence.

— Oserez-vous me démentir? reprit-elle avec énergie en le regardant en face; il faut que la vérité soit connue enfin ! que Ton sache de quoi vous êtes capable ! et quelle est ma position près de vous. Vous avez voulu qu'un étranger assiste à notre repas, j'en bénis le ciel! Vous avez trop compté, senor, sur ma longanimité et sur le mépris que vous m'inspirez, lorsque vous avez eu l'audace ou plutôt le cynisme de prononcer les paroles que vous avez dites. Je ne pousserai pas la faiblesse jusqu'à prendre l'apparence d'être votre complice* Senor Ramirez, continua-t-elle en se tournant brusquement vers le chasseur, cet homme a menti, il m'a lâchement enlevée pour je ne sais quelle somme, et son intention est de me livrer et de me vendre à des misérables qui, si lâches qu'ils soient, le seront moins qu'il ne l'est luimême.

— Senorita, dit le capitaine d'une voix sombre, je ne saurais souffrir de vous entendre davantage parler ainsi que vous le faites; prenez garde.

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— Un instant, senor, dit froidement Ramirez, vos querelles de ménage ne me regardent pas; je n'ai aucunement l'intention d'intervenir; seulement, j'ai l'honneur de vous faire observer que votre conduite n'est pas celle d'un caballero, vous vous permettez de menacer une femme devant moi, je ne le souffrirai pas,

— Mais, caballero, si...

— Il n'y a ni si ni mais qui tienne, senor, c'est toujours une lâcheté de menacer une femme qui ne peut se défendre. C'est vous qui m'avez amené ici, tant pis pour vous! Je vous avertis une fois pour toutes que tant que je resterai dans votre camp vous traiterez cette senora avec tous les égards dus à son sexe et à son âge, ou sinon je vous prendrai à partie, moi, et rayo de Bios ! je vous jure que vous ne vous retirerez pas aussi facilement de mes griffes que je vous ai sauvé de celles de Tours gris, il y a deux heures,

— Mon Dieu ! senor, reprit le capitaine d'une voix pateline, tout en se mordant les lèvres jusqu'au sang, croyez bien que je regrette profondément ce qui s'est passé. Voici la première fois qu'une telle discussion a lieu ; il ne tiendra pas à moi que ce soit lu dernière. Je conviens que je me suis laissé emporter plus loin que je n'aurais voulu; pour vous prouver combien je regrette ce qui s'est passé entre la senora et moi, je prie la senorita de l'oublier comme je le fais moi-même et de ne pas m'en garder rancune.

■ La jeune fille haussa les épaules en détournant la tête avec dédain.

— Voici qui est mieux, reprit le chasseur; dès que vous vous excusez, je n'ai plus rien à dire.

— Oui, je le répète, je suis désespéré de tout cela ; mais revenons, je vous prie, à ce que'vous me disiez tout à l'heure.

— Veuillez me remettre sur la voie; celte discussion m'a complètement fait perdre de vue le sujet que nous traitions.

— Vous me disiez, senor, que si je m'obstinais à suivre le chemin dans lequel je me suis engagé, non-seulement je n'arriverais pas en Californie, mais que j'arriverais inévitablement à Vancouver ; êtes-vous bien sûr de cela?

— Vive Dios! si j'en suis sûr; ma vie tout entière s'est écoulée dans ces parages. .

— Diable ! voilà qui est très-malheureux pour moi! Je n'ai absolument rien à faire à Vancouver, qui est un pays perdu.

— Alors, changez de route et rabattez-vous sur la Californie.

— Changer de route, eh mais ! senor, cela est trèsfacile à dire; mais, pour changer de route, il faut connaître celle qu'il convient de suivre, et, d'après ce que vous me dites, je me vois contraint d avouer que je me suis complètement perdu.

— Bon! Est-ce que l'on se perd jamais quand on a Thabitude du désert.

— Hum! plus souvent que vous ne le supposez.

Voyons, senor, êtes-vous homme à me rendre un service ?

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— Il s'agit de savoir lequel.

— Diable! fit le capitaine avec un sourire amer, il paraît que vous n'aimez pas à vous compromettre, senor ?

— Dame! j'avoue que j'essaye du moins à me compromettre le moins possible.

. — C'est agir prudemment.

— Voyons, de quoi s'agit-il?

— Une question d'abord ?

— Laquelle ?

— Avez-vous quelques raisons sérieuses pour vouloir rester dans ce pays ?

— J'en avais une à mon arrivée; mais maintenant je n'ai plus qu'un désir, m'en éloigner le plus tôt possible,

— Alors, cela tombe à merveille.

— Comment cela?

— Oui, nous nous en irons de compagnie.

— Comment l'entendez-vous?

— Vous voulez quitter ce pays, moi je ne veux plus y rester; eh bien! nous partirons ensemble.

— Ah ! pardon, ceci est une autre affaire.

— Pourquoi donc?

— Pour. deux raisons : la première, c'est que j'adore voyager seul; la deuxième, c'est que lorsque je voyage en compagnie, je tiens avant tout à n'avoir pour associés que des gens qui me plaisent*

— Bon! le compliment n'est pas long, je vous en remercie ; ainsi, je ne vous plais pas, moi?

— Je ne dis pas cela.

— Cependant, il me semble...

— Vous m'avez mal compris ou vous voulez me mal comprendre, capitaine Kild.

— Eh bien! expliquons -nous, je ne demande pas mieux, moi.

Le chasseur pencha le corps en avant, appuya les coudes sur la table et reprit en fixant un regard narquois sur le capitaine :

— Cher senor, bien que je sois Mexicain, j'ai trop fréquenté les Yankees pour ignorer et surtout ne pas appliquer leur fameux proverbe : tintes is money, vous me comprenez sans doute?

— Parfaitement. Allez...

— Or, les affaires sont les affaires ; donner* son temps fc pour rien est le fait d'un imbécile. Je suis avant tout chasseur, c'est-à-dire marchand de fourrures; nous sommes en ce moment dans la saison la plus favorable pour mon commerce. Si ma chasse habituelle ne me fait pas défaut, je puis en moins d'un mois réaliser d'énormes bénéfices; une peau d'ours gris se vend quatre-vingts dollars haut la main ; si je mets mon fusil en bandoulière pour vous servir de guide, je perds ma saison, et adieu mes bénéfices. Je vous parle franchement, parce que je ne veux pas que vous attribuiez mon refus à des motifs futiles et sans importance; il s'agit de bien s'entendre.

— Je vous remercie de cette franchise, cher senor; elle me plaît beaucoup plus que toutes les raisons que vous pourriez me donner et qui ne seraient pas vérita-

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bles. Je vois avec plaisir qu'il ne s'agit entre nous que d'une question d'argent

— Permettez, senor, il y en a une autre encore ; je ne sais si vous vous êtes aperçu que j'aime avant tout ma liberté ; je ne puis accepter aucune espèce de sujétion. En admettant que nous tombions d'accord sur le prix, il y aurait encore à régler entre nous une question importante. Cette question, la voici : si je vous sers de guide, je ne veux être astreint à vous rendre aucun compte de ma conduite, être entièrement libre d'agir à ma guise, de vous conduire par tels chemins qui me conviendront, sans que vous puissiez en rien modifier mon itinéraire; en un mot, je veux être absolument libre ; pouvoir, par exemple, lorsque je vous aurai indiqué votre direction, m'absenter pendant un jour, deux et même trois, si cela me convient, sans avoir aucune explication à vous donner sur les motifs de ma longue absence; aces conditions seulement, je consentirai à vous servir de guidé, si nous tombons d'accord sur le prix, bien entendu; et cela tout simplement parce que vous ayant sauvé la vie, je ne veux pas laisser mon œuvre incomplète, et avoir à me reprocher plus tard, en heurtant du pied votre cadavre dans la savane, de vous avoir laissé périr misérablement quand je pouvais vous sauver; c'est oui ou non, réfléchissez*

— Vos conditions sont dures, senor Ramirez.

— J'en conviens ; mais vous pouvez les refuser, répondit-il en riant.

— Eh bien I j'imiterai votre franchise; je suis entouré

de bandits sans foi ni loi, qui ne valent pas la corde avec laquelle on les pendra, et auxquels je me fie comme à la peste. Dans lès circonstances difficiles où je me trouve, si je me mets entre leurs mains, je suis un homme perdu. Il y en a déjà deux ce matin qui m'ont extorqué une somme considérable; je ne me soucie pas de m'exposer à ce que cela m'arrive de nouveau. Vous me paraissez un honnête homme, don Benito, vous m'avez rendu un immense service; je crois pouvoir me fier à vous. Si dures que soient ces conditions, je les accepte. Voyons maintenant la question d'argent; comme je désire surtout éviter toute discussion, je vais vous dire mon prix, je crois qu'il vous conviendra. Je vous donnerai mille piastres, cinq cents comptant et cinq cents lorsque nous serons arrivés à la rivière Jourdan. Que pensez-vous de cela? ce prix vous convient-il?

Le chasseur sembla réfléchir pendant quelques instants.

— Eh bien, soit, dit-il enfin, j'accepte; quant aux cinq cents dollars comptant, gardez-les, vous me remettrez la somme entière quand nous nous séparerons : mon argent est mieux dans vos mains que dans les miennes; ici je n'en ai que faire, il me surchargerait inutilement.

— C'est donc convenu et marché fait?

— Oui, quand parlez-vous?

— Demain au lever du soleil.

— Alors à demain, dit le chasseur en se levant et prenant son fusil.

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— Comment, vous partez? dit le capitaine Kild.

— À l'instant,

— Mais où irez- vous si tard?

— Déjà des questions l fit le chasseur avec ironie, cela me regarde*

— C'est juste ; à demain donc.

Le chasseur sortit, accompagné par le capitaine, qui le conduisit jusqu'à l'entrée des retranchements.

— Mon Dieu ! murmura la jpune fille quand elle fat seule, est-ce que le bonheur commencerait à T me sourire? Oh ! je ne sais comment j'ai pu cacher mon émotion lorsque je l'ai vu paraître. Mon Dieu! mon Dieu! ne nous abandonnez pas ; faites qu'il réussisse !

Sans attendre le retour du capitaine, elle se leva et se retira dans un compartiment intérieur de la tente.

Après avoir pris congé du chasseur, le capitaine retourna à pas lents vers la tente; à moitié chemin il rencontra Blue-Dewil qui se promenait de long en large d'un air préoccupé.

— Eh bien, lui demanda-t-il, quoi de nouveau?

— Rien encore, répondit Blue-Dewil. d un ton bourru.

— Quoi, nos hommes ne sont pas encore rentrés?

— C'est selon comme vous l'entendez. Us ont rapporté le corps de l'ours gris, et, selon vos ordres, sont aussitôt repartis pour se mettre à la recherche de ce misérable Liogot 1 By God! ce serait un bonheur pour nous qu'il eût roulé au fond de quelque fondrière!

— Eh ! eh ! fit le capitaine en riant, vous n'aimez pas ce pauvre Lingot, mon cher.

326 LES BOÏS-BEULÉS

— Je n'en fais pas mystère.

— Je ne l'aime pas plus que vous ; il a une face de traître qui n'annonce rien de bon. Mais il n'y a pas à s'inquiéter, il reviendra; nous serions trop -heureux de le perdre.

En ce moment on vit luire des torches dans la plaine.

— Eh I tenez, voici nos hommes qui l'ont sans doute retrouvé et qui reviennent.

Tous deux s'approchèrent du retranchement et regardèrent au dehors; mais les torches étaient trop éloignées pour qu'il fût possible de rien distinguer.

— Pourquoi diable nos gens marchent-ils si lentement? dit le capitaine au bout d'un instant, ils ont l'air, Dieu me pardonne, de suivre un enterrement.

— Qui sait? fit Blue-Dewil, peut-être ont-ils eu maille à partir avec quelques-uns de ces démons indiens qui rôdent sans cesse dans la plaine.

— Allons doncl pendant la nuit? Si c'était le matin, encore, passe! mais à cette heure et par un temps aussi clair, ce n'est pas admissible; du reste, nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.

Une demi-heure s'écoula avant qu'il fût possible de distinguer les gens qui s'avançaient. Leur marche . était excessivement lente.

Enfin, ces individus, qui n'étaient autres que les chasseurs envoyés à la découverte, firent leur entrée dans le camp.

Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules un

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brancard où apparaissait une forme indécise qui semblait être celle d'un homme,

— Qu'y a-t-il donc? demanda le capitaine, qui ne put pas plus longtemps modérer son impatience.

— Vous allez le voir ; répondit le Chacal d'une voix sombre.

— Àvez-vous retrouvé Lingot ?

— Oui, oui, capitaine, nous l'avons retrouve; mais dans quel état !

— Que voulez-vous dire ? Est-il blessé?

~ Un peu de patience, by God ! vous en saurez bientôt plus que vous ne voudrez.

Les hommes qui portaient le brancard le posèrent doucement à terre près d'un feu de veille.

— Prenez donc garde, sacrés maladroits! s'écria Lingot en écartant les couvertures jetées sur lui, voulezvous achever de me briser les os?

— Eh ! notre ami, dit le capitaine, que vous arrivet-ildonc?

— En voilà une bête de question, par exemple I si vous me demandiez ce qui m'est arrivé, encore? je comprendrais cela!

— Hum 1 il paraît que l'accident dont tu as été victime, mon pauvre garçon, t'a rendu moins endurant encore que de coutume-

— Vous appelez cela un accident, vous, "capitaine? Eh bien, je vous remercie; vous êtes bien aimable. Quel fichu accident!

— Voyons, qu'est-ce que tu as enfin? parle ou crève;

que nous sachions au moins à quoi nous en tenir?

— Ce que j'ai ?.... mais minute; donnez-moi d'abord une goutte de rhum.

— Comment, malheureux ! dans l'état où tu es, tu veux boire des liqueurs fortes?

— Êtes-vous bête, capitaine ! est-ce que vous savez dans quel état je suis, puisque je ne vous l'ai pas dit? mais j'étrangle de soif et si on ne me donne pas à boire, je ne dirai rien.

— Tiens, bois, et crèves- en, dit le capitaine en détachant sa gourde et la lui présentant.

Lingot s'empara de la gourde en riant, la porta à ses lèvres, et, sans prendre respiration, avala une énorme rasade.

— Là! fit-il avec un sourire de satisfaction en rendant la gourde au capitaine; cela m'a fait du bien, je me sens mieux; c'est drôle comme mon tempérament exige les liqueurs! merci, capitaine.

— Eh maintenant, parleras-tu, animal? reprit Kild.

— Tant que vous voudrez*

— Eh bien, va! qu'est-ce que tu as d'abord?

— Une balle dans le bras droit; une autre qui m'a chatouillé les côtes, un coup de crosse dans les reins, et des contusions par tout le corps, pour avoir descendu, en roulant comme une boule, dans un précipice d'au moins soixante pieds. Il faut que j'aie l'âme joliment chevillée dans le corps tout de même, pour avoir supporté tout cela, sans en crever comme un chien; mais c'est égal, il peut être tranquille, je la lui revaudrai.

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— A qui?

— A celui qui me Ta fait, donc ! croyez-vous que ce soit moi qui me suis amusé à m'arranger comme ça?

— Tu sais que si tu continues à aller ainsi à bâtons rompus, nous n'y comprendrons rien?

— Au fait, vous avez raison, capitaine. Eh bien, écoutez! voici la chose en deux mots: vous m'avez envoyé cette après-midi à la découverte, n'est-ce pas ?

— Oui, après?

— Eh bien, j'y suis allé. J'ai parcouru tous les environs à au moins trois lieues à la ronde sans réussir à tomber sur une piste ; partout la neige était lisse comme une glace, pas l'ombre d'une empreinte, on aurait dit que, depuis un mois, pas un chat n'était venu traîner ses pattes de ce côté ; ennuyé de ne rien voir, notez qu'il était près de cinq heures du soir, et qu'il faisait déjà nuit, je me préparais à regagner le campement au plus vite, car je commençais à avoir une faim de loup; lorsque tout à coup, j'entends du bruit dans un buisson, à une dizaine de pas de moi, et une voix qui me crie d'un ton de menace : Qui vive l

— C'était un homme? dit le capitaine.

— A moins que ce ne fût un chien caniche ! dit le Parisien en lui riant au nez; vous avez trouvé tout seul que c'était un homme ; eh bien, vous êtes encore malin, — Bon, je fais à part moi, voilà un particulier avec lequel je vais pouvoir causer. — Ami ! que je lui réponds. — Je ne suis pas l'ami d'un Bribon de ton espèce, dit la voix ; il paraît que j'étais en pays de connais-

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sance. File, et plus vite queça, qu'on reprend. — Est-ce que le désert n'est pas à tout le monde? que je fais ; foi de Lingot ! je ne me dérangerai pas pour toi ! et comme j'apercevais le bout de son fusil, je ne fais ni une, ni deux; je le couche enjoué. Mais si je le voyais, le particulier me voyait ; il m'envoie une balle sans plus de conversation, et m'abîme le bras; si bien que mon fusil tombe, je veux le ramasseretme précipiter surce gredinlà; une autre balle m'arrive dans les côtes. Du coup me voilà les quatre fers en l'air; mon gaillard s'élance en criant : — Tu as ton compte, ce sera bientôt le tour des autres; ils ne perdront rien pour attendre.

' — Comment, il a dit cela? fit Kild.

— Parfaitement; ce qui m'a fait supposer que vous ne ferez pas mal de vous méfier, capitaine; et qu'il n'y a pas loin d'ici des individus qui vous feront un mauvais parti si vous tombez sous leur coupe.

— Continue, dit le capitaine, dont les sourcils se froncèrent et qui devint subitement rêveur.

— Je disais donc que mon individu arrive sur moi, sans crier gare, me donne un coup de crosse dans les reins en criant : — Attrape encore cela, picaro/ et comme j'essayais de tirer mon couteau, pourle saigner un peu, histoire de me revenger, il m'a donné un coup de talon sur la main, que pendant plus d'une demi-heure je n'ai pas pu la remuer, et lui continuait a m'inve cliver en m'appelant : —Scélérat! voleur! assassin ! ton compte est bon ! Il me bourrait de coups de pied et de coups de poings en ajoutant ; — Ce sera bientôt le tour des autres !

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aucun de vous n'échappera! enfin toutes les horreurs des abominations, quoi!. Je ne sais pas si c'est pour ça, ou pour les coups qu'il me donnait, mais j'ai fini par perdre connaissance- Alors qu'est-ce qu'il a fait? il m'a poussé à coups de pied jusqu'au bord de la pente et puis, vlan ! il m'a fait rouler au fond du ravin ; c'est là que les camarades m'ont ramassé ne pouvant plus remuer ni pied, ni patte — sans vous commander, capitaine, si vous pouviez me donner encore un peu de rhum, je sens que cela me ferait du bien.

. Le capitaine luitenditla gourde, que Lingot lui rendit après avoir bu.

— Ainsi, dit Kild, tu n'as, pu remplir la mission que jet'avais donnée, et retrouverles traces des hommes qui sont venus si à propos à notre secours lors de l'attaque des indiens ?

— Comment diable, capitaine, voulez-vous que j'aie pu retrouver des traces quelconques de qui que ce soit? J'étais dans un joli état, vraiment, pour faire des dé* couvertes; et à moins que l'homme qui m'a si brusquement attaqué, ne fasse partie de ceux que nous cherchons, je ne sais pas trop,.*.

— Ge n'est pas probable, dit le capitaine en hochant pensivement la tête.

— Qui sait? fit le Parisien toujours gouailleur ; cependant je dois avouer que, pour un ami, il m'a traité un peu rudement. Cristi! il n'y allait pas de main morte !

— Tout cela est étrange !

ii n l i M" <W

— Oui, ou tout au moins bien singulier,

— Mais enfin, cet homme à qui tu as eu affaire, le reconnaîtrais-tu ?

— Voilà le chiendent, fit le Parisien; pour le reconnaître, faudrait l'avoir vu,

— Commentai faudrait l'avoir vu ! mais il me semble que vous avez été assez près l'un de l'autre pour vous dévisager.

— D'abord je vous ai déjà dit qu'il faisaitnuit ; ensuite le gaillard a sauté sur moi comme un dogue, à l'impnv viste; enfin il était coiffé d'un énorme chapeau dont les ailes lui cachaient toute la figure; ni vu ni connu, je n'ai même pas aperçu le bout de son nez; mais n'importe, si jamais je l'entends parler, je ne m'y tromperai pas ; le son de sa voix m'est resté dans les oreilles.

— Tu n'as plus rien à dire?

— Non, il me semble qu'en voilà assez comme cela?

— Eh bien, maintenant, laisse-toi panser,

— Comme vous voudrez.

Le fait est que le pauvre diable était dans un état pitoyable ; il n'avait pas sur tout le corps une place grande comme un dollar, qui ne fût pas horriblement contusionnée et meurtrie.

Le pansement fut long; Lingot le supporta avec celte insouciance railleuse qui faisait le fond de son caractère. Par un hasard, qui tenait du miracle, il n'avait rien de cassé ; la première balle lui avait traversé les chairs du bras*, sans toucher les os; la seconde, glissant sur les côtes , n'avait pas pénétré dans le corps ; le reste n'était que

LE VOLADËRÔ 333

des coups et des contusions reçus dans sa chute, et comme il le dit lui-même, en gouaillant, à ceux qui s'extasiaient de ne pas le voir plus malade après une pareille aventure :

— Mes enfants, quand on est destiné à être pendu, on ne peut pas se noyer.

Une demi-heure plus tard, il était à peu près ivre et dormait à poings fermés.

Le capitaine Kild rentra tout pensif sous sa tente, après avoir recommandé à Blue-Dewil la plus grande vigilance pendant la nuit.

Cet homme, q^i depuis tant d'années s'était mis en lutte contre la société, et s'était joué comme à plaisir de toutes les lois divines et humaines, sentait l'horizon se rétrécir autour de lui; un pressentiment qu'il nepouvait chasser lui disait que l'heure du châtiment, d'un châv timent terrible, approchait.

Pendant toute la nuit, il marcha sombre et agité dans sa tente sans prendre un instant de repos, et roulant dans sa tête les projets les plus fous et les plus inexécutables.

Cinq minutes avant le lever du soleil, le rideau de la tente fut soulevé et un homme entra.

Le capitaine poussa un cri de joie en le reconnaissant.

Cet homme était Benito Ramirez le chasseur.

FIN DU VOLADERO

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