LA PEAU DE L'OURS
Après avoir quitté son campement, le capitaine Kild, au lieu de traverser le vallon dans sa longueur, ainsi que l'avait fait Lingot, appuya sur la droite, c'est-à-dire du côté de la forêt, et ne tarda pas à disparaître sous le couvert.
Le capitaine était loin de posséder l'habileté du Parisien à se servir des raquettes, planchettes longues de plus de vingt pouces et larges de douze, au centre desquelles ou place le pied, et que Ton attache au moyen de bandelettes autour de la jambe, comme le cothurne antique. •
Ces raquettes, nom qui leur a été donné par les Canadiens, qui s'en servirent les premiers, sont trèscommodes pour marcher sur la neige, mais exigent une longue pratique, qui faisait complètement défaut au capitaine.
Aussi, à peine eut-il atteint le couvert, qu'il se hâta de les ôter et de les jeter sur ses épaules.
D'ailleurs, elles lui devenaient presque inutiles, puis-
qu'il n'avait plus de terrain plat devant lui, et qu'il lui fallait au contraire monter les rampes assez raides, qui de tous les côtés entouraient le vallon, et sur lesquelles la neige avait eu peu de prise, et ne s'était, par conséquent, arrêtée qu'en petite quantité.
Si le capitaine glissait mal sur la neige, avec ses raquettes aux pieds, c'était, en revanche, un intrépide marcheur quand il foulait la terre ferme.
Cette fois, il suivait sans doute une direction, non pas pratiquement connue, peut-être, mais du moins mathématiquement calculée, car il marchait droit devant lui, de ce pas ferme et délibéré de l'homme qui sait parfaitement où il va.
Il marcha ainsi pendant environ deux heures, ce qui, à raison de six de nos kilomètres à l'heure, lui fit franchir une distance de près de trois lieues.
Il se trouva alors en vue du campement des aventuriers du capitaine G-riffiths, dont il n'était plus éloigné que d'un demi-mille à peine.
La plaine était couverte de neige, mais tout au plus sur un pouce d'épaisseur, ce qui prouvait que le chasse-neige n'avait pas sévi dans cette direction et qu'à peine y avait-on ressenti très-légèrement les atteiales du terrible ouragan, qui avait dévasté les plateaux inférieurs des montagnes*
Au lieu de se rendre dans le camp, ainsi que tout autre à sa place n'aurait pas manqué de le faire, le capitaine Kild s'arrêta près d'un bouquet de pins, dont les longues branches, couvertes de givre, balayaient la
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neige sur un espace de vingt pieds environ, puis il abattit avec son bowie-knif une assez grande quantité de branches, qu'il tailla et coupa en morceaux assez menus, détacha de ses épaules un fagot de bois sec dont il s'était muni, en forma une espèce de bûcher en y joignant les branches qu'il avait abattues, alluma un morceau de bois à'Ocote, ou bois pourri, le plaça au centre du monceau de branches auxquelles le feu se communiqua en pétillant; la flamme grandit, se fit jour, et la fumée monta en tourbillons épais et grisâtres o vers le ciel.
Le capitaine se trouvait avoir devant lui une fournaise sur laquelle on aurait fait cuire un bceuf et qui pouvait durer deux heures sans être alimentée.
Notre personnage fit une grimace de satisfaction en contemplant son œuvre, prit dans sa gibecière un carré de fourrure qu'il étendit à terre, s'assit dessus, le dos appuyé au tronc d'un énorme pin, et il alluma sa pipe et commença à fumer, aussi calme en apparence que s'il se fût trouvé dans un bar-room de n'importe quelle ville de l'Union.
Cependant les aventuriers ne dormaient pas dans leur camp, ils faisaient au contraire bonne garde.
Ce feu si singulièrement allumé presque à portée de fusildeleurs retranchements, futaussitôt aperçu par les sentinelles qui trouvèrent assez étonnant qu'un voyageur se fût établi à une si courte distance au lieu de venir tout franchement demander au camp l'hospitalité qui ne lui aurait pas été refusée.
288 LES BOIS-BRULÈS
Le lieutenant Margottet fut informé de cet incident auquel lui non plus ne comprit rien.
Il recommanda aux sentinelles de ne pas perdre de vue ce voyageur excentrique, et résolut d'avertir sur-lechamp le capitaine de ce qui se passait.
A cet effet, après avoir légèrement frappé à la porte pour annoncer sa présence, le lieutenant pénétra dans la hutte où, depuis l'arrivée de l'étrangère, le capitaine s'était logé.
Le capitaine, penché sur une carte posée sur la table, marquait certains endroits de cette carte, qu'il étudiait attentivement, avec des épingles de différentes couleurs qu'il piquait, et souvent déplaçait comme s'il se fût trompé.
Au bruit fait par le lieutenant, il releva brusquement la tête-
— Ne puis-je donc demeurer un instant tranquille? dit-il d'un ton de mauvaise humeur; que me voulezvous encore?
— Encore est un mot de reproche, capitaine, et voici la première fois que je vous dérange aujourd'hui,
— C'est vrai, mais d'autres Font fait avant toi, et ces allées et venues continuelles pour des riens commencent h m'impatienter.
— Si vous le désirez, je vais me retirer, fit l'autre tout interloqué.
— Belle avance "maintenant! est-ce que tu deviens aussi bêle que les autres ?
— Mais, capitaine...
LE VOLADERO 289
— C'est bon, dis-moi ce qui t'amène? °
— Ma foi, je ne le sais pas.
— Comment, tu ne le sais pas? te moquerais-tu de moi, par hasard? le moment serait mal choisi.,.
— Dieu me garde de me moquerie vous, capitaine I mais la chose est tellement singulière.
— Que me rabâches-tu là? de quelle chose parles-tu? voyons?
— Je parle de ce qui se passe.
— Il se passe donc quelque chose? allons, accouche ou crève ?
. — Oh ! non, j'aime mieux m'en aller.
— Comment, tu aimes mieux t'en aller.?
— Oui, car jamais vous ne m'avez traité de cette façon.
— C'est qu'aussi tu viens dans un moment !... , — Ce n'est pas moi qui l'ai choisi.
• — C'est vrai; allons, j'ai tort : voici ma main, assiedstoi, prends un cigare, et qu'il ne soit plus question de toutes ces billevesées.
— A la bonne heure, ainsi, grommela le lieutenant en allumant son cigare.
— Alors tu ne m'en veux plus?*
— Est-ce que je peux jamais vous en vouloir?
— Bien; et maintenant que cette grande querelle est apaisée, veux-tu me dire enfin ce qui l'amène ?
— Tout de suite et ce ne sera pas long.
— Parle; je t'écoute.
— Un voyageur vient d'apparaître dans la vallée; ce voyageur, au lieu de se rendre au camp directement,
les sentinelles l'ont vu s'arrêter sous. un bouquet de pins, à portée de fusil de nos retranchements, s'y installer et allumer un grand feu,
— Qu'est-ce que tu me dis là? s'écria le capitaine en tressaillant.
— La vérité; du reste, il vous est facile de vous en assurer; prenez une longue-vue, placez-vous sur le seuil de la porte, et vous verrez notre gaillard aussi distinctement que si vous étiez près de lui.
— C'est étrange, murmura le capitaine; je ne l'attendais pas si tôt.
11 prit une longue-vue accrochée au mur, la mit au point, se plaça sur le seuil de la porte, et ainsi que le lui avait conseillé son lieutenant, il regarda.
— C'est bien lui, dit-il au bout d'un instant en repoussant avec la paume delà main les tubes dans la lunette; Margoltet, ajouta-t-il en se tournant vers le lieutenant* qui ne comprenait rien à la préoccupation de son chef, fais seller mon cheval, je vais aller voir quel est cet étrange personnage.
Cinq minutes plus tard, le cheval du capitaine piaffait devant la porte.
— Veille à ce que personne ne quitte le camp, dit le capitaine en sautant en selle, que dix hommes soient* prêts à monter à cheval au premier signal : si je tire un coup de feu, c'est que j'aurai besoin d'eux; ils accourront à toute bride.
— Pourquoi ne pas prendre un ou deux hommes avec vous? ce serait plus prudent, il me semble ?
LE VOLADERÔ 29 1
-r- Allons donc ! fit-il en haussant les épaules, tu vois bien que l'étranger est seul, un homme en vaut un autre, que diable ! et d'ailleurs, je suis bien armé, qu'on ne vienne donc que si j'appelle.
— En ce cas, c'est moi qui conduirai les dix hommes.
— Soit; tu les conduiras, mais pas avant mon signal.
— C'est entendu, capitaine.
Après cette dernière recommandation sur laquelle il appuya, le capitaine sortit du camp et se dirigea directement vers l'étranger dont les singulières allures donnaient lieu à de nombreux commentaires.
Lorsque Griffiths fat arrivé à portée de voix du capitaine KM qui continuait à fumer avec un grand calme et le regardait s'approcher sans faire un mouvement, il s'arrêta et retirant un pistolet de sa ceinture :
— Qui vive 1 cria-t-il.
— Ouvrier indigne, travaillant à la vigne du Seigneur, répondit Kild.
— Au nom de qui viens-tu ?
— Au nom de Joram Kimmel de la sainte cité de Saint-Louis du Missouri.
— Joram Kimmel est un digne adepte des saints du dernier jour, ]es abeilles travaillent pour lui; est-ce à moi que tu es, adressé ? *
— Oui, situ es celui que les Gentils nomment John Olivier Griffiths , et qu'ils ont fait un des principaux chefs des Bois-Brûlés delà Rivière-Rouge.
— Je suis en effet John Olivier Griffiths et tu es celui que j'attends, le marchand d'esclaves appelé Kild.
— Oui ; à quel signe te reconnaîtrai-jc ?
— A une phrase dont je dirai Je commencement et dont tu diras la fin.
— J'écoute.
— Lorsque Dieu appesantit sa- main sur le méchant...
— Le sage s'humilie dans le sein du Seigneur, continua Kild en l'interrompant. Je te salue, étranger, et suis prêt à entendre ce que lu as à me dire-
Griffiths s'approcha alors, mit pied à terre, et après avoir repassé son pistolet à sa ceinture, il alla s'asseoir auprès du capitaine Kild,
— Je ne t'attendais pas aussi tôt, dit-il pour entamer la conversation.
— C'est vrai, je suis en avance de dix jours ; les affaires qui me retenaient à Saint-Louis ont été terminées plus vite que je ne le croyais, et comme les instructions que j'avais reçues étaient précises, je me suis rendu directement auprès de toi,
— Es-tu donc le chei de ces émigrants campés à quelques milles d'ici ?
— Je suis en effet le chef de ceux qui passent pour tels.
— Vive Dieu ! si je l'avais su, je te serais venu en aide contre l'attaque des Indiens Corbeaux.
— Ce n'est donc pas toi qui es venu à mon secours? fit Kild avec surprise,
— Non, ma foi; je te prenais pour un de ces misérables émigrants allemands qui, depuis quelque temps,
LE VOLADERO 293
foisonnent dans ces parages ; je n'ai pas voulu intervenir; as- tu donc été secouru?
— Oui, et d'une façon miraculeuse : au moment où ces démons d'Indiens nous serraient de si près que nous nous sentions tous perdus, des gens que je ne connais pas sont intervenus et ont mis nos ennemis en fuite.
— Mais après le combat, tu les a vus?
— Non pas, ils ont disparu si prestement que je n'ai pu en apercevoir un seul.
— Tu as au moins cherché à découvrir qui ils sont ?
— Oui, mais l'éclaireur que j'ai envoyé à leur recherche n'a quitté mon camp que ce matin et n'est pas encore de retour, de sorte que je ne sais rien; et toi, ne soupçonnes-tu personne?
— Peut-être, mais les chasseurs et les trappeurs sont nombreux dans les montagnes Rocheuses, je fraye peu avec eux. Ils ont l'air, je ne sais pourquoi, de se méfier de moi, il m'est donc impossible de rien affirmer ; mais je verrai, je chercherai, et si tu le désires ?.,.
— C'est inutile, je saurai bien les découvrir moimême ; d'ailleurs, s'ils sont partis si subitement, c'est sans doute qu'ils désirent rester inconnus; je ne vois pas trop la nécessité de me mettre à leur recherche; mais laissons cela et venons à nos affaires.
— Tu as raison; où en sommes-nous ?
— J'ai de la marchandise de choix; mais elle est chère, mille dollars, l'un dans l'autre-
— Oui, je sais que tu ne donnes pas tes coquilles.
— J'ai de grands risques à courir; si j'étais découvert
294 LES BOÏS-BRULÉS
dans les villes de l'Union, je serais pendu ; ici on me lyncherait sans pitié*
— Je sais tout cela, mais si tu continues, c'est que tu y trouves ton intérêt.
— Juste, fit l'autre avec un mauvais sourire; mais les affaires sont les affaires, je suppose.
— Ne suppose et ne calcule rien , interrompit Griffiths en .riant; je ne suis pas un Yankee, moi,
— Oui, oui; je sais; tu es un Bois-Brûlé, un demi- Français de l'autre côté de îa mer.
— Parlons comme des hommes; je ne te cache pas que je ne traite avec toi qu'à mon corps défendant, la nécessité m'y oblige, sans cela, mordieu ! au lieu de causer aussi amicalement que je le fais en ce moment avec toi, j'aurais pris d'autres mesures à ton égard; car il me répugne d'avoir affaire à un coquin de ton espèce.
— Merci de ta franchise, mon camarade; mais tu le sais, les injures n'avancent pas les affaires; elles entrent au contraire en ligne de compte.
— Peu importe le prixl la fin pour moi justifie les moyens peu honorables que Ton me force à employer. Donc je te répète que si je suis satisfait, je n'hésiterai pas à te payer les mille dollars par tête que tu demandes.
— C'est bien, voilà ce que j'appelle traiter carrément les affaires. J'ai avec moi seize femmes, ou plutôt seize jeunes filles, car la plus âgée n'a pas vingt ans, et la plus jeune en a au moins quinze. Toutes sont belles,
LE VOLADERO 205
toutes sont honnêtes ; cette honnêteté, je puis la ga^ ranlir.
— Tu t'avances un peu, il me semble, fit en riant le capitaine Griffiths.
— Ces jeunes filles ont été enlevées à leurs familles avec le plus grand soin, reprit Kild,sans relever le sarcasme de son interlocuteur, et depuis placées sous une surveillance sévère qui n'a pas un instant été mise en défaut.
— Soit; j'admets cela, après ?
— J'ai quatorze enfants, dont le plus jeune a neuf ans, et le plus âgé, treize; tous sont en état de profiter de la saine doctrine, et de faire d'excellents prose* lytes.
— Des enfants ! fit le capitaine en allongeant les lèvres, peuh !... ce n'est pas une bonne affaire ! on en a déjà beaucoup ; il faudra,, pour que je les accepte, que tu me les donnes à un bon prix, sans quoi je te les laisserai pour compte, je t'en avertis.
— Je te les passe à deux cents dollars l'un dans l'autre, est-ce trop?
— Je le crois bien ! je ne donnerai pas plus de soixante dollars, et encore, je considère cela presque comme de l'argent perdu.
— Oh ! oh ! tu es serré, mon camarade, il n'est guère facile de traiter avec toi.
— Je suis comme cela, fit le capitaine; c'est à prendre ou à laisser.
— Allons, j'accepte, puisqu'il le faut, dit Kild, avec
un soupir qui sembla lui déchirer la poitrine ; c'est convenu. Nous disons donc...
— Pardon, reprit le capitaine, il faut avant tout que les femmes soient jolies, et que les enfants soient bien faits et solidement constitués, ou rien de fait.
■ — Bon, bon, fît Kild en grommelant, tu les examineras toi-même. Ainsi, nous disons : seize femmes à mille dollars, seize mille; quatorze enfants à soixante dollars , huit cent quarante ; ce qui nous forme un total de seize mille huit cent quarante dollars. Tu iras bien jusqu'à dix-sept mille, que diable !
— Non pas, cQmpère, je retrancherai au contraire les quarante dollars, et, pour faire un compte rond, je n'en donnerai que seize mille huit cents.
— Est-ce que je me serais trompé sur votre compte ? dit Kild en grommelant.
— Comment cela?
— Oui, est-ce que, au lieu de traiter, ainsi que je le pensais, avec un Bois-brûlé, j'aurais eu affaire à un Juif?
Le jeune homme 9e mit à rire :
— Non, rassure-toi, fit-il, je suis excellent chrétien; mais, vois-fu, compère, quand on traite avec des coquins de ton espèce, il faut les tondre le plus près possible de la peau,- c'est œuvre pie. Connais-tu le proverbe français ?
— Qu'est-ce qu'il chante ton proverbe français ? fit l'autre d'un ton de mauvaise humeur.
— Allons, ne te fâche pas ; il chante quelque chose
LE VOLADEHO 297
de très-intéressant pour toi ; écoute plutôt, en voici la traduction littérale : Quand un voleur en vole un autre, le diable en rit; comprends-tu?
— Va te promener avec tes proverbes 1 je ne suis pas venu ici pour écouter des sornettes. Si je refuse le marché que tu me proposes?
— A ton aise, camarade, personne ne t'oblige à traiter; seulement, tu sais, on lynche très-facilement au désert ; je dois t avertir que je suis à peu près chargé de faire la police de cette partie des Montagnes Rocheuses,
— C'est bon, si quelque jour tu tombes sous ma coupe !...
— Oui, tu me tondras à ton tour, n'est-ce pas ? Eh bien, à ton aise ; ce ne sera, après tout, qu'un prêté pour un rendu. Voyons, est-ce marché fait, oui ou non?
— 11 le faut bien.
— Ainsi tu acceptes ?
— Oui, comme le condamné accepte la corde ; parce que je ne puis pas faire autrement.
— Quand me livreras-tu la marchandise?
— Quand tu voudras; plus tôt j'en serai débarrassé, mieux cela vaudra pour moi.
— Je comprends cela; mais je dois te faire observer, compère, qu'il faut que tu patientes un peu.
— Pourquoi cela?
— Tout simplement parce que je ne me soucie pas de prendre livraison au milieu des montagnes, de la marchandise que je t'achète. Elle est fragile, ajouta-
298 LES BOIS-BRULËS
t-il en riant; je ne veux pas qu'elle s'avarie entre mes mains, ainsi garde-la provisoirement; ou, pour parler plus clairement et sans ambages, arrange-toi de façon à me la conduire saine et sauve jusqu'à l'endroit où la rivière Jourdan quitte les montagnes et prend sa course vers le lac Salé.
— Mais c'est un voyage de près de six semaines qu'il me faut faire ?
— C'est à prendre ou à laisser, compère,
— Enfin, je ferai encore ce sacrifice ! tu ne me donnes pas un à-compte ? .
— Non, mais je te donnerai un conseil, c'est de jouer franc jeu avec moi, sans quoi il t'en cuira; ainsi, compère, veille bien attentivement sur tes actions, je ne te dis que cela I
— C'est bien suffisant! le diable soit de la malencontreuse idée que j'ai eue de venir jusqu'ici.
— Bah ! à quoi bon te chagriner ainsi ? Ne connais-tu pas cet autre proverbe espagnol, celui-ci : chose sans remède, mieux vaut l'oublier.
— Au diable! tu sais autant de proverbes que Sancho Panca. Ainsi nous nous reverrons ?
— Je t'attendrai au bayou de l'Antilope, c'est là que nous terminerons définitivement notre marché ; au revoir, compère,
— Va au diable !
— Si je dois suivre ce chemin-là, dit Griffiths en riant, je suis certain de te rencontrer en route.
LE VOLADERO 299
L'autre haussa les épaules et s'éloigna à grands pas tout en grommelant.
— Quelle effroyable canaille ! murmura le capitaine en le suivant du regard; malheureusement, je suis contraint de feindre de traiter avec lui ; ah ! il y a de dures nécessités ! Enfin, à la grâce de Dieu 1
Il sauta sur son cheval, et se dirigea au galop vers son camp, où nous le laisserons pour nous attacher aux pas du capitaine Kild.
L'honorable commerçant s'éloignait plus contrarié en apparence qu'il ne Tétait en réalité.
En somme, il ne faisait pas une mauvaise affaire.
La marchandise qu'il cédait au chef des Bois-Brûlés, marchandise de contrebande s'il en fut jamais, ne lui avait pour ainsi dire coûté que la peine de la prendre; car on ne peut compter comme dépense quelques dollars donnés aux gens qui avaient volé les enfants, et les sommes, un peu plus fortes peut-être, mais en-* core assez minimes, payées à ceux qui avaient enlevé les jeunes filles, lorsque lui-même n'avait pu le faire.
Ce trafic honteux, que Ton ne saurait trop flétrir, a pris une très-grande extension, depuis quelques années surtout, c'est-à-dire depuis l'invention du ïq ormonisme, non-seulement e\\ Amérique, mais encore en Europe; car les saints du dernier jour ont organisé la traile des blanches sur uneimmense échelle; ilsont des agents dans toutes les contrées du monde, agents d'autant plus faciles à trouver, en Europe surtout, que depuis un temps immémorial, certaines gens ont la epé-
cialité , soit par violence , soit par des promesses illusoires, d'enlever des jeunes filles pauvres et belles et de les expédier dans tout l'Orient, pour recruter les harems des riches musulmans.
Ce fait est de notoriété publique depuis longtemps; mais toujours les gouvernements, soit par faiblesse, soit par impuissance ou par indifférence, ont fermé les
yeux et ont laissé faire*
Mais revenons au digne capitaine Kild,
Il enrageait , non d'avoir fait un marché moins avantageux qu'il ne l'aurait voulu, mais de s'être trouvé en présence d'un acheteur plus madré que lui-même, qui de plus avait la force en mains, et pouvait ainsi le faire passer par toutes les conditions qu'il lui plairait de lui imposer. Tout en marchant d'un bon pas vers son campement, le capitaine était si absorbé par ses idées de rapine, qu'il ne prenait pas garde à la route qu'il suivait.
Il marchait depuis plus d'une heure, lorsqu'en levant les yeux par hasard, il reconnut qu'il s'était égaré.
Il s'arrêta, lâcha le plus magnifique juron qui jamais soit sorti d'une bouche américaine, et explora attentivement du regard Tendroit où il se trouvait, pour essayer de se reconnaître.
Malgré le froid et le mauvais temps, ce n'était pas la perspective de passer une nuit à la belle étoile qui contrariait si fort le capitaine Kild; mais, ainsi qu'il l'avait dit à John Griffiths, il s'était astreint à une mi-
nutieuse surveillance, qui risquait beaucoup d'être mise en défaut s'il demeurait cinq ou six heures de plus loin de ses hommes.
Seule, sa main de fer pouvait contenir ces bandits dans le devoir, et encore n'y réussissait-il pas toujours. Le ciel commençait à s'obscurcir, les objets éloignés se confondaient déjà en masses compactes presque indistinctes.
La nuit n'allait pas tarder à tomber.
Le capitaine s'orienta.
Bien qu'il ne fût pas un coureur des bois émérite, il avait fait plusieurs voyages dans les prairies du grand Ouest, et avait acquis ainsi une certaine connaissance du désert.
Cette expérience lui servit beaucoup en ce moment. Elle lui permit, après trois quarts d'heure de recherches, il est vrai, de retrouver la bonne direction.
Il poussa un soupir de satisfaction, et allongea le pas pour rattraper le temps perdu.
Depuis une demi-heure déjà, il marchait et calculait qu'il ne lui fallait plus que le même temps à peu près pour atteindre son campement, quand certaines empreintes tracées dans la neige frappèrent tout à coup son regard.
Il n'y avait pas le plus léger doute à conserver sur la nature de ces larges marques, c'étaient celles laissées par les griffes d'un ours gris ; cet ours semblait suivre le même chemin que le capitaine, et ce qui était plus inquiétant encore, il était facile de reconnaître que
l'individu en question n'était pas Yursus americanus ou ours noir, lequel est assez pacifique de sa nature, et plus friand du miel des abeilles que de la chair de l'homme, mais au contraire, un de ceux nommés grizzly-bear, ou ours gris, Yursus ferox des naturalistes, Tanimal le plus féroce et le plus redoutable de ces contrées.
Cela donna fort à réfléchir au capitaine.
Il y avait de quoi; et un homme plus brave encore que pouvait l'être maître Kild, n'aurait pas, sans un certain tressaillement d'effroi, pressenti une rencontre avec un pareil adversaire.
L'ours gris, qu'il ne faut pas confondre avec Tours blanc des mers polaires, est comme lui amphibie; il se plaît autant dans Peau que sur la terre.
Lorsqu'il atteint tout son développement, sa taille, depuis le bout du museau jusqu'à l'extrémité de la queue, est d'environ trois mètres;. son poil est d'un blanc jaunâtre, parfois tirant sur le brun; il a le museau allongé, la tête large de seize pouces environ ; la mâchoire armée de dents très-fortes; mais sa puissance réside surtout dans les griffes formidables dont ses pattes sont armées, griffes tranchantes comme des rasoirs et qui, chez l'animal adulte, atteignent souvent jusqu'à sept pouces de longueur.
L'ours gris se nourrit principalement de racines, qu'il déterre avec ses griffes; mais il est très-gourmand des cadavres d'animaux qu'il rencontre. Il est le seul animal qui, de propos délibéré et sans y avoir été provo-
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que, attaque l'homme, pour lequel il éprouve une haine implacable, et qu'il combat avec une férocité sans exemple, n'importe où il le rencontre, dans l'eau comme comme sur terre.
Le grizzly-bear ne quitte pas les régions froides ou tempérées; les voyageurs, et il y en a beaucoup, qui prétendent l'avoir rencontré sous les latitudes chaudes de l'Amérique, ou se trompent sciemment, ou, sous l'influence de la peur qui grossit les objets, ont cru voir le terrible grizzly-bear,|là où il n'y avait que de paisibles ours bruns.
Le capitaine Kild n'était pas un poltron, tant s'en faut; mais il n'était pas doué d'une audace extraordinaire ; il possédait cette dose de bravoure, mêlée de prudence, suffisante aux gens qui font un dangereux métier et qui leur permet d'envisager le péril froidement, lorsque! se présente devant eux,
La première émotion passée, il secoua les oreilles comme un chien mouillé, et tout en grommelant à part lui :
— Diable d'animal! qu'avait-il besoin de venir se promener par ici! comme si la place manquait pour aller tout autre part! Il visita soigneusement son fusil, glissa dans le canon une seconde balle, enveloppée dans un morceau de peau graissée, et continua à s'avancer.
Mais, maintenant, il marchait avec la plus grande précaution ; il ne faisait point un pas avant de s'être assuré que rieii de suspect ne se trouvait dans l'espace . qu'embrassait son rayon visuel.
Il était surtout pour lui, de la plus haute importance de ne pas se laisser surprendre par son redoutable ennemi.
Il parcourut ainsi environ cinq cents mètres.
Il avait presque atteint la limite du couvert, et n'allait pas larder à émerger dans la vallée, lorsqu'un grognement sourd et prolongé, qui se fit entendre à une légère distance de lui, fit courir un frisson glacé dans ses veines;
Le capitaine s'arrêta, pencha le haut du corps en avant, allongea la tête et regarda.
Pour déboucher dans la plaine, il lui fallait franchir une espèce de canon étroit, profondément encaissé entre deux talus presque à pic, long d'une vingtaine de pas et dont la largeur moyenne ne dépassait pas deux
mètres.
Le capitaine aperçut à un tiers environ de la longueur du canon, couché nonchalamment sur la neige, un magnifique ours gris, en train de se pourlécher les pattes de devant et de se lisser le poil. .
L'animal avait relevé la tête, dressé les oreilles, et semblait, non pas écouter, mais flairer l'air autour de lui.
Évidemment, son odorat subtil avait été saisi par quelque émanation inconnue, et par conséquent inquiétante.
Mais, ce qui surprit le capitaine, c'est que l'ours ne paraissait pas l'avoir éventé et ne semblait en aucune façon s'occuper de lui.
LE VOLADERO 305
— Béni soit le vent qui souffle en ce moment! grommela Kild ; voilà un animal qui ne se doute pas encore que je suis si près de lui; ce. gaillard-là a une magnifique fourrure, cela fera parfaitement mon affaire; attends un peu, compère, je vais régler ton compte.
Tout en parlant ainsi il épaula son rifle, visa avec soin, et lâcha la détente.
Une effroyable détonation se fit entendre.
Le rifle, mal chargé sans doute, avait éclaté entre les mains du capitaine, et le contre-coup avait jeté celui-ci tout de son long sur la neige, mais sans qu'il fût autrement blessé.
L'ours, surpris par cette attaque subite, s'était levé, et, après avoir poussé un grognement de colère, s'était élancé vers le malheureux chasseur.
Celui-ci, que la frayeur aiguillonnait, s'était relevé en hâte, et avait commencé, avec une agilité dont certes, en toute autre circonstance, il aurait été incapable, une course affolée dans la forêt, afin d'échapper, s'il était possible, à son redoutable ennemi.
Mais, si désespérés que fussent ses efforts, il était peu probable qu'ils fussent couronnés de succès.
L'ours gris, sous son apparence lourde et massive, détalait à la suite de son agresseur avec une rapidité qui devait bientôt mettre fin à sa poursuite en faisant tomber l'infortuné capitaine sous ses griffes.
Celui-ci, que la perte de son rifle privait de tous moyens de défense, ne se faisait aucune illusion sur le
sort qui l'attendait, bien qu'il essayât de relarder le moment fatal en continuant sa course précipitée.
Malheureusement, le capitaine était à bout de forces.
Dans sa jeunesse, il n'avait jamais été un coureur bien agile; maintenant l'âge commençait à alourdir ses membres ; de plus, les vêtements qu'il portait n'étaient pas favorables pour fournir une longue course.
L'ours se rapprochait de plus en plus; la distance diminuait avec une rapidité effrayante entre lui et le capitaine.
Celui-ci n'osait tourner la tête ; mais, pour nous servir de l'expression consacrée par les lois de la vénerie, il sentait son ennemi lui soufflerai! poil.
En effet, dix pas au plus séparaient l'homme de ranimai.
Les cheveux du capitaine se hérissaient, une sueur froide inondait son visage ; il se sentait perdu sans ressource et sans secours possible.
Deux ou trois minutes encore, cinq au plus, et c'en était fait de lui.
L'ours s'était dressé sur ses^pieds de derrière.
Tout à coup, au moment où le capitaine essayait de se rappeler une prière quelconque, afln de recommander, tant bien que mal, son âme à Dieu, une main le saisit brusquement par le collet de son vêtement et lui imprima une violente' secousse, en même temps qu'une voix stridente criait en espagnol à son oreille :
— Couchez-vous, rayo de dios ! couchez-vous, que je puisse tirer l
LE VOLABERO 307
Suivant l'impulsion qui lui était donnée, le capitaine fit trois ou quatre pas en trébuchant comme un homme ivre, et alla s'étendre tout de son long au pied d'un rocher.
Au même instant, une détonation se fit entendre, suivie d'un rugissement terrible*
Le capitaine incrusta sa tête dans la neige ; il se crut mort.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent ainsi sans qu'il bougeât.
Soudain, un-vsi vigoureux coup de crosse lui fut administré sur le bas des reins, que le capitaine bondit sur -lui-même, et cela de telle sorte, qu'il se trouva étendu non plus sur le ventre, mais sur le dos.
— Eh! qu'est-ce que c'est que cela? cria-t-il en lançant autour de lui des regards effarés.
— Allons, allons! dit une voix joyeuse, puisque vous parlez, c'est qu'il y a du remède ; vous êtes encore vivant!
— Je n'en suis pas bien sûr, grommela le capitaine en se mettant sur son séant, tout en se frottant les reins et regardant avec surprise l'individu qui se tenait devant lui.
Celui-ci était un beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, au front large, aux traits intelligents et à la physionomie spirituelle, empreinte en ce moment d'une expression légèrement railleuse.
Il portait le costume pittoresque adopté par les chasseurs du désert, et riait tout en regardant le capitaine et rechargeant son rifle.
— Et Tours, demanda le capitaine Kild, où est-il?
— Il est ici, tout près de vous ; tenez, reprit le chasseur.
— Hein? fît l'autre en tressaillant.
— Rassurez-vous, senor, si vous êtes vivant, un peu grâce à moi, dit le jeune homme en riant; quant à lui, le pauvre diable, il est parfaitement mort.
— Vous en êtes sûr?
— Caraï! il ferait beau voir que je l'eusse manqué ! Sachez, étranger, que Benito Ramirez n'a pas besoin de deux coups pour tuer un ours; un seul lui suffit.
— Eh quoi, senor, s'écria le capitaine en se levant vivement, vous seriez le fameux Benito Ramirez, celui dont l'adresse miraculeuse est devenue proverbiale dans les prairies?
— J'ignore, répondit le jeune homme avec insouciance, ce qu'il plaît à mes compagnons les chasseurs de raconter, sur mon compte; mais je vous répète encore une fois, étranger, que je suis Benito Ramirez, et que je n'en connais pas d'autre.
— Oui, cela doit être ; vous seul pouviez me sauver la vie.
Le capitaine s'approcha avec précaution de l'ours, qui gisait, les quatre pattes en l'air, au milieu du sentier.
— Oh! approchez sans crainte, dit gaiement le chasseur ; il est bien mort ; il a reçu une balle dans l'œil droit. Vous comprenez que je n'ai pas voulu endommager cette magnifique fourrure, qui vaut quatrevingts dollars.
LE VOLADERO 309
— C'est prodigieux ! s'écria le capitaine; un pareil sang-froid dans une circonstance aussi terrible dépasse tout ce qu'on pourrait croire.
— Parlez pour vous, cher seflor; si quelqu'un était dans une passe difficile, ce n'était pas moi. Voilà trois jours que je suis sur la piste de cet ours.
Il s'agenouilla alors et tira de sa ceinture un couteau à lame large et effilée.
— Que faites- vous donc? demanda le capitaine, —Vous le voyez, je me prépare à lui enlever la peau ;
je ne me soucie pas que, cette nuit, les fauves, attirés par l'odeur, me la détériorent.
— Ne vous donnez pas cette peine, lui dit le capitaine en lui frappant amicalement sur l'épaule; nous ne sommes qu'à un quart de mille de mon campement tout au plus ; rendons-nous-y de compagnie. J'enverrai des hommes prendre cet ours. Vous pourrez, là-bas, le dépouiller tout à votre aise; sa chair nous fournira un délicieux régal.
— Je ne me soucie guère d'aller à votre campement. Je suis accoutumé à coucher où je me trouve. Je ne crains pas les rhumatismes.
— C'est possiblç; mais je vous dois la vie; je ne souffrirai pas que nous nous séparions ainsi; j'ai contracté envers vous une dette que je veux payer.
— Bah! à quoi bon? Ce que j'ai fait aujourd'hui pour vous, vous le ferez demain pour un autre.
— Je ne crois pas; mais vous saurez qu'un service oblige autant celui qui le rend que celui qui le reçoit
J'insiste donc pour que vous me suiviez au campement.
— Vous y tenez absolument? dit le jeune homme avec une expression singulière.
— Oui, certes; il nous faut faire plus ample connaissance.
— A votre aise ; seulement, je vous ferai observer que ce n'est pas moi qui ai voulu vous suivre, et que, si je suis avec vous, c'est vous qui m'y obligez.
— Pourquoi me dites-vous cela?
—Eh ! mon Dieu ! on ne sait ni qui vit, ni qui meurt ; personne ne peut prévoir ce qui arrivera demain. Nous sommes amis en ce moment; peut-être serons-nous ennemis dans quelques heures. Je tiens à constater que la situation dans laquelle nous nous trouvons vis-à-vis l'un de l'autre peut changer du tout au tout, si nous demeurons plus longtemps ensemble; et, si cela arrive, ce sera votre faute, et non la mienne*
— Allons donc, vous plaisantez I N'êtes-vous pas mon sauveur ?
— C'est vrai. Ainsi vous voulez toujours que je vous accompagne?
— Plus que jamais.
* — Alors, à la grâce de Dieu! Montrez-moi le chemin; je vous suis, Et ils se mirent en route*
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