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Curumilla s'était persuadé, on ne sait pourquoi, que Valentin Guillois était un sorcier, et il avait tout simplement essayé de le faire mettre à mort par le grand conseil des chefs ; peu s'en était fallu môme qu'il réussît à le faire condamner.
Mais, grâce à Dieu, Valentin avait échappé à ce danger terrible, et alors il était arrivé que Curumilla, reconnaissant qu'il s'était trompé et que le Français n'était pas plus sorcier que lui-même, était revenu à de meilleurs sentiments, et, avec cette versatilité particulière aux Indiens, il lui avait juré une amitié à toute épreuve-
Depuis lors, Curumilla s'était fait le serviteur et pour ainsi dire le chien de garde de son ami. Tout était devenu commun entre eux. Les pensées de l'un étaient celles de l'autre ; les amis de Valentin étaient ceux de Curumilla, ses ennemis de môme : enfin l'homme civilisé et le sauvage s'étaient si bien môles et si bien confondus l'un dans l'autre que toute séparation était désormais impossible ; ils vivaient ainsi depuis plus de vingt ans côte à côte, partageant la bonne comme la mauvaise fortune, les joies et les douleurs, sans que jamais un mot, un reproche, un froncement de sourcil môme fût survenu entre eux.
Les Peaux-Rouges sont peu causeurs de leur nature, Curumilla, lui, avait singulièrement outré cette qualité ou ce défaut, selon qu'il plaira au lecteur, dans des conditions telles qu'il s'était, de lui-même, condamné à un mutisme presque complet.
Il ne parlait plus que lorsque les circonstances l'exigeaient impérieusement, ou quand il avait affaire à des étrangers ; mais alors un Spartiate même eût été jaloux de son laconisme.
Les Peaux-Rouges, je crois ravoir déjà dit autre part, emploient généralement deux langues : la langue mimée et la laogue parlée. Les prodiges accomplis par l'abbé de l'Épée et ses successeurs pour amener les muets à se faire comprendre, ne sont rien^ comme clarté et surtout comme rapidité, lorsque Ton compare les gestes employés par leurs élèves et les signes de convention dont ils se servent à ceux dont usent les Peaux^ Rouges.
Chez eux la langue mimée exprime tout.
Ils s'en servent habituellement lorsqu'ils sont sur le sentier de la chasse, sur celui de la guerre, ou quand ils désirent ne pas être compris des étrangers en présence desquels ils se trouvent. Et cette langue est d'autant plus incompréhensible, particulièrement pour les blancs, que chaque nation indienne a la sienne qui lui est propre.
Aussi, malgré le mutisme obstiné de son ami, Val entin Guillois et lui s'entretenaient et s'entendaient parfaitement, sans que personne pût deviner ce qu'ils se disaient, ce qui dans certaines circonstances leur était très-avantageux.
De plus Curumilla avait pour habitude de toujours agi r à sa guise et sans jamais consulter son ami, il allait et venait ainsi sans prendre ravis de Valentin ; mais
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comme le chef était un homme doué d'une prudence extrême et d'une finesse remarquable, le Français le laissait parfaitement libre de ses actions, et ne s'inquiétait jamais des démarches faites par son associé, d'autant plus qu'à un moment donné, il reconnaissait toujours que celui-ci avait exactement fait ce qu'il aurait fait lui-même, tout calculé, tout prévu, et assuré ainsi le succès de l'entreprise qu'ils avaient tentée en corn mun.
Maintenant que nous avons présenté Curumilla au lecteur, nous prions celui-ci de nous pardonner cette digression indispensable, et nous reprendrons notre récit au point où nous l'avons interrompu.
Les trois chasseurs s'étaient levés; prêts à répondre à l'appel du chef, ils attendaient un signal de lui.
Celui-ci échangea un regard d'intelligence avec son ami, et, sans même paraître se préoccuper de savoir si ses compagnons le suivaient, il quitta la grotte de ce pas gymnastique et cadencé particulier aux Indfens et qui lui était habituel.
Valentin choisit une des carabines appuyées aux parois de la grotte, et, après en avoir fait jouer les batteries deux ou trois fois afin de s'assurer qu'elle était en état, il la remit au Mexicain en lui disant* d'une voix affectueuse :
— Prenez cette arme, seîior, nous ignorons où le chef nous conduit, vous pouvez en avoir besoin.
Avec la carabine, il lui offrit un couteau, une poire à poudre, enfin toutes les armes nécessaires en cas de 'lutte ou de surprise.
Ainsi, préeautionnés, les deux hommes se hâtèrent-de rejoindre leurs compagnons qui s'étaient engagés dans un boyau assez étroit qui s'ouvrait sur la principale artère du souterrain, à gauche, à cinq ou six pas de l'entrée de la grotte-
Les trois hommes, précédés par Curumilla, marchèrent ainsi en file indienne pendant environ dix minutes, puis ils arrivèrent à un endroit où le souterrain paraissait brusquement se terminer.
Un trou d'une largeur de six pieds carrés s'ouvrait dans le sol et interceptait complètement le passage ; même avec la torche que Belhumeur tenait à la main, il était impossible de juger de la profondeur de ce trou au fond duquel on entendait bouillonner des eaux souterraines.
Près de l'orifice de ce gouffre, se trouvait un immense bloc de pierre.
Sur un geste de Curumilla, Belhumeur passa un lasso autour de la pierre, puis il se laissa glisser dans le trou et disparut presque instantanément.
A peine le chasseur eut-il disparu, que Valentin Guillois se laissa glisser à son tour.
— Hug ! dit le chef en élevant la torche que Belhumeur lui avait remise, et lançant un regard au Mexicain.
La pantomime de l'Indien était excessivement facile à comprendre.
Navaja était brave comme un lion, il savait de plus qu'il n'avait rien à redouter de ses compagnons, il
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n'hésita pas , il empoigna le lazo à deux mains et se laissa glisser.
Mais, presque aussitôt, il se sentit retenu et vigoureusement attiré vers les parois du trou*
— Courage ! vous y êtes , lui dit Valentin,
En effet, il sentit que ses pieds reposaient sur un so] solide.
Bientôt Curumilla parut à son tour.
Le Mexicain reconnut alors, à la lueur de la torche tenue par le chef, que lui et ses compagnons se trouvaient dans une galerie inférieure du souterrain.
— Caraï ! dit-il, il n'est pas facile de pénétrer dans votre grotte, est-ce donc par ici que vous entrez et sortez habituellement ?
— Mon Dieu oui, répondit Valentin en riant, les autres entrées sont beaucoup plus dangereuses.
— Diablos ! je vous fais mon compliment bien sincère. S'il en est ainsi, vous êtes bien véritablement dans une forteresse imprenable; mais où allons-nous donc en ce moment?
— Oh! quant à cela, je l'ignore entièrement; le chef seul pourrait le dire, et, vous le savez, il n'est pas causeur; mais rassurez- vous, nous ne tarderons pas à être renseignés.
Tout en causant ainsi entre eux à demi-voix, ils continuaient leur marche.
Le che fleur faisait suivre plusieurs galeries qui semblaient s'enchevêtrer les unes dans les autres et former un réseau inextricable.
Tout à coup la torche fut éteinte, et le Mexicain, sans savoir comment il y était arrivé, se trouva en plein air.
Il se retourna aussitôt pour reconnaître l'entrée du souterrain; mais ses recherches furent inutiles, il ne put la découvrir, d'ailleurs ses compagnons marchaient toujours; force lui fut de les suivre,
— Oh ! oh! murmura-t-il à part lui, j'ai affaire à de rusés compagnons. Allons, je ne regrette pas de les avoir rencontrés. Chacun de ces hommes-là en vaut dix; nous ferons, je l'espère, de rude et bonne besogne ensemble.
Les chasseurs se trouvaient en pleine forêt.
Toujours marchant en file indienne, selon la coutume du désert, ils suivaient une sente de bêtes fauves assez distinctement marquée sur la terre.
Au bout de vingt minutes à peu près, Curumilla s'arrêta, et, sans parler, il échangea quelques signes rapides avec Val en tin.
Cette conversation muette dura quelques minutes entre les deux hommes ; puis le chasseur, se tournant vers ses compagnons qui suivaient avec une anxieuse curiosité les signes qu'ils voyaient échanger et auxquels ils ne comprenaient rien :
— Senores, leur dit- il à voix basse, le chef nous annonce qu'à trois portées de fusil de l'endroit où nous nous trouvons, dans la direction de l'Est, il adécouvert cette nuit un campement, dont il n a pu s'approcher très-près, mais qu'il suppose être celui d'une caravane
d'émigrants. Ces gens semblent ôtre une centaine au moins : ils ont avec eux des wagons couverts, des charrettes, des chevaux, des mules, et une quantité assez considérable de bestiaux, je veux dire de bœufs qu'ils emploient sans doute à traîner les wagons. Maintenant quels sont ces gens? A quelle nationalité appartiennentils? Que font-ils dans ces parages? Voilà ceque j'ignore.
— Hum! fit Belhumeur, nous avons là des voisins qui peuvent devenir dangereux, je crois qu'il est important pour nous de savoir à quoi nous en tenir sur leur compte.
— Qu'est-ce qui fait supposer au chef, demanda le Mexicain, que ces gens sont des émigrants?
— Il croit être certain qu'il y a parmi eux des femmes et des enfants ; mais ce n'est pas tout, continua Valentin, à deux portées de fusil de ce premier campement, le chef en a découvert un second. Quant à celui-là, le chef ne conserve pas le moindre doute sur les gens qui le composent ; c'est un fort parti d'Indiens Corbeaux, commandés par un des plus redoutables chefs de leur nation nommé Ahnemiki, c'est-à-dire le Tonnerre. Ce chef, jeune encore,, très-vain de sa longue chevelure, des avantages de sa personne et de sa bravoure indomptable, est d'une avarice sordide : il passe avec raison, pour un des plus dangereux pillards de la prairie. Sa troupe est campée, ou plutôt embusquée, au fond d'un ravin, il lui est facile de surveiller attentivement tous les mouvements de ses voisins les Longs Couteaux, nom que les Indiens donnent généralement
à tous les Américains des États-Unis et aux individus qui viennent de ce pays. Le chef suppose que les deux pistes que vous avez vues ce matin, senor Navaja, peuvent avoir été laissées par ces deux troupes dont Tune surveille attentivement l'autre, jusqu'à ce que le hasard lui offre l'occasion favorable de l'anéantir.
— Tout est possible, répondit le Mexicain, je ne , serais pas éloigné d'être de l'avis du chef; et maintenant que comptez-vous faire?
— Tha is the question! repritValentin en riant. Comme nous nous trouvons ici à égale distance des deux troupes, tout en étant en dehors du cercle dans lequel elles doivent se mouvoir, que par conséquent nous sommes en sûreté, je crois que nous ferons bien de nous arrêter et de tenir un conseil médecine, afin de nous entendre sur la détermination qu'il nous convient de prendre.
Les chasseurs répondirent par un geste d'assentiment et les quatre hommes s'assirent en cercle à l'endroit où ils se trouvaient.
Afin de ne pas donner l'éveil aux espions de l'un ou de l'autre camp qui, sans doute, rôdaient aux environs, les chasseurs n'allumèrent pas de feu et ne firent point passer le calumet, cérémonie qui précède ordinaire- . ment tout conseil tenu dans la prairie.
— En votre qualité de nouveau venu parmi nous, senor Navaja, dit Valentin, veuillez je vous prie parler le premier et nous donner votre opinion.
— Soit, senores, puisque vous le désirez, je parlerai, réponditle gambucino; vous et moi, nous sommes venus
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certainement dans ces parages, dans le bat déterminer des affaires très-importantes, et qui réclament tous nos soins. Je crois donc, sauf meilleur avis, que peu nombreux comme nous le sommes, isolés dans cette contrée, nous aurions tort de nous mêler sans y être contraints à des affaires, qui ne nous regardent pas; que notre intervention dans des débats qui nous sont complètement étrangers pourrait nous créer des embarras nouveaux, dont peut-être nous aurions peine à sortir, et qui, dans tous les cas,nuiraient à l'accomplissement, et peut-être au succès de l'expédition* que vous et moi, nous avons entreprise.
— Eh vous, Belhumeur, que pensez-vous de cette affaire?
— Quant à moi, répondit le Canadien avec insouciance, j'ai toujours eu pour habitude de ne pas me mêler de ce qui ne me regardait pas. Cependant, je vous avoue que cela me chagrine de voir des gens de ma couleur exposés à être pillés et assassinés par ces chiens de Corbeaux. Tous les blancs doivent être frères dans la prairie, n'importe à quelle nationalité ils appartiennent ; si cela ne dépendait que de moi, ajouta-
. t-il en .frappant sur le canon de son fusil, si nombreux que soient ces pillards, et quelque danger que je puisse courir, j'aurais bientôt entamé avec eux une conversation, dont plusieurs se souviendraient. Du reste, je vous ai donné ma parole, quoi que vous décidiez, je le ferai.
Valentin se tourna alors vers Curumilla.
— Et vous, chef? lui demanda-t-il.
— Ahnerniki, voleur, Corbeaux très-cruels, tuer les papoes — enfants, — et les ciualts — femmes, — trèsméchants Indiens.
Après avoir prononcé ces paroles avec l'accent guttural qui lui était habituel, le chef retomba dans son mutisme ordinaire.
Valentin réfléchit pendant deux ou trois minutes, puis à son tour il prit la parole :
— Compagnons, dit-il, j'ai pesé avec le plus grand soin les différents avis que vous avez émis ; nous sommes en effet venus dans cette contrée dans le but d'accomplir une expédition excessivement dangereuse, et qui, pour que nous en obtenions un bon résultat, réclame de nous une prudence extrême jointe à un courage à toute épreuve. Ainsi que Ta ditlesenorNavaja, nous sommes isolés dans ce pays, dont tous les habitants nous sont hostiles ; nous agirions comme des fous, si nous allions de gaieté de cœur, nous mêler de choses qui ne nous regardent pas et nous créer des difficultés, dont peut* être nous aurions bien de la peine à sortir.
Navaja et Belhumeur firent itn geste d'assentiment; seul Curumilla demeura impassible comme s'il eût été étranger à ce qui se disait,
— Mais, continua Valentin, nous avons à lutter contre des ennemis puissants; l'isolement dans lequel nous sommes peut nous créer des obstacles insurmontables, et empêcher ainsi la réussite de nos projets : donc ce que nous devons chercher avant tout, c'est de nous faire
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des amis, contracter des alliances, qui, à l'occasion, puissent nous être utiles, et qui faites avec des hommes sûrs, auxquels nous aurons rendu /des services importants, nous permettront, au besoin, deréclamer leur concours. Je crois que, dans la circonstance actuelle, c'est Dieu qui a permis que nous nous trouvassions sur la route de ces émigrants, pour les sauver, et les amener ainsi à une alliance offensive et défensive. Les Corbeaux sont nos ennemis implacables, vous le savez : nous n'avons à attendre d'eux, s'ils nous surprennent, que d'être scalpés ou attachés au poteau de tortures. En défendant les hommes de noire couleur, nous ferons à la fois une bonne action en protégeant des femmes et des enfants, et passez-moi l'expression, une opération utile et lucrative, puisque nous nous créerons l'appui qui nous manque pour combattre nos ennemis avec avantage, en obligeant ceux que nous aurons sauvés à nous défendre à notre tour.
— Pardieuîdit Belhumeur, vous avez parfaitement raison;' il n'y a pas à hésiter, tombons sur les Corbeaux. Ces coquins ne méritent aucune pitié.
— Senor Valentin, dit Navaja, vous seul de nous tous, avez envisagé la question sous son jour véritable. L'égoïsme est un mauvais conseiller; je me range entièrement à votre opinion. Ordonnez, je suis prêt à vous suivre.
— Bravo! dit Valentin en riant, voila parler en homme et non en femme timide, ou en marchand cupide : je ne demande pas l'avis du chef, c'est inu-
lile,lui et moi, nous sommes toujours de la même opinion.
Ace compliment Curumilla esquissa un sourire qui, de la part de tout autre, aurait pu passer pour une affreuse grimace, mais qui, de la sienne, prouvait une très-grande satisfaction.
— Voici, compagnons, continua Valentin, ce qu'il nous convient de faire. Personne ne soupçonne notre présence ici ; il nous faut donc y rester sans donner l'éveil, et attendre, blottis comme des lièvres au terrier, les événements quels qu'ils soient, qui, soyez-en convaincus, ne tarderont pas à surgir. Il est tout au plus dix heures du soir; si les Indiens ont, comme jeles en soupçonne, Tintention de surprendre les blancs, ils n'agiront pas avant deux ou trois heures du matin; ils voudront laissera leurs ennemis le temps de se plonger dans un profond sommeil, afin d'en avoir meilleur marché. Pendant que nous demeurerons cachés ici, le chef poussera une reconnaissance du côté du campement des Corbeaux, et il nous avertira dès que ceux-ci se mettront en mesure d'exécuter la surprise qu'ils méditent. Est-ce bien entendu comme cela?
Les trois hommes inclinèrent affirmativement la tê-te.
— Alors, nous n'avons plus qu'à attendre.
— Et à dormir en attendant, dit Belhumeur.
— Soit, mon ami, dormez si vous croyez avoir besoin de repos, quant à moi, si le senorNavaja ne se sent pas trop fatigué, je serais heureux d'entendre la fin du récit qu'il avait commencé dans la grotte.
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— Ma foi, vous avez raison, Valentin, dit Belhuuieur, je n'ai pas autrement envie de dormir, je serais curieux, moi aussi, d'entendre la fin de cette histoire qui, je l'avoue, m'intéresse fort.
— Puisque vous le désirez, senores, je suis à vos ordres.
Curumilla s'était levé, sans prononcer une parole, 'comme toujours, il s'était glissé au milieu des buissons et n'avait pas tardé à disparaître.
— Lorsque je me suis interrompu, dit le Mexicain, j'ai laissé mon père et son ami assis tous deux dans l'hôtellerie de la Polka, et causant de leurs affaires tout en buvant de Taguardiente.
«La salle où ils se trouvaient regorgeait de buveurs, pour la plupart bandits delà pire espèce. Plusieurs de ces individus semblaient, comme à plaisir, rôder avec affectation autour de la table où les deux amis étaient assis. Quelques-uns même essayèrent plusieurs fois délier conversation aveceux.Tous ces hommes connaissaient mon père de réputation;' ils savaient qu'aucun des placeres existant dans un réseau de plus de cent lieues autour de San Francisco, n'était ignoré de lui; plusieurs fois auparavant déjà, en diverses circonstances, des Américains, des Français, des Allemands, et même des Mexicains, lui avaient proposé des associations que mon père avait toujours repoussées avec mépris. Ces bandits nourrissaient donc contre lui une haine secrète, ils n'attendaient qu'une occasion pour la laisser éclater au grand jour.
60 LES ËOIS-ËRULES
» Parmi ceux qui détestaient le plus mon père, se trouvait un Français qui avait, disait-il, fait partie de la garde mobile, en 1848 à Paris, et que Ton avait Surnommé Lingot, parce qu'il était arrivé en Californie aux frais d'une société fondée en France et appelée loterie du Lingot-d'Or,
» Ce Lingot était un petit homme d'aspect débile et souffreteux, jaune comme un citron, aux yeux gris, percés comme' avec une vrille, au front fuyant, aux cheveux plats, d'un blond fade, et dont le visage taillé en lame de couteau, avait une indicible expression de méchanceté basse et railleuse.
» Cfet homme s'était associé à deux coquins de son espèce, dont l'un était un Prussien gigantesque, espèce de brute, d'une force herculéenne et d'une férocité de tigre, qui se faisait appeler le Chacal.
» Le second était un Yankee sang-mêlé, aux traits ignobles, ancien pirate des prairies, qui avait commis je ne sais combien de meurtres, et s'était donné le surnom caractéristique de Matamas.
» Ces trois dignes compagnons avaient essayé en plusieurs circonstances d'obtenir de mon père la révélation de l'un des placeres qu'il connaissait.
» Celui-ci avait toujours repoussé leurs avances; ils avaient juré de se venger de lui.
» S'ils ne l'avaient pas fait plus tôt, c'était à cause de la terreur que leur inspirait mon habileté extraordinaire à jouer du couteau.
» Mon père, vous aï-je dit, ne venait que très-rarement
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à San-Francisco. [C'était moi d'ordinaire qui me chargeais de faire cette course; le bruit avait même couru à plusieurs reprises que le fameux gambucino avait quitté le pays.
» En le rencontrant à Timproviste à la Polka^ ces trois hommes sentirent probablement leur haine se réveiHer, et, bien que tout le temps qu'il resta dans l'hôtellerie, ils ne se fussent pas une seule fois approchés de lui, cependant ils ne le perdirent pas [un instant de vue*
» Après avoir assez longtemps causé avec son ami, mon père le quitta enfin, et, comme la journée s'avançait, il se hâta de reprendre le chemin du rancho, où cependant il n'arriva qu'à la nuit tombante.
» A peine eut-il pénétré dans sa demeure, qu'il fut attaqué à l'improviste par trois hommes dont l'obscurité l'empêcha de distinguer les traits*
» Ces hommes se ruèrent sur lui comme des fauves, le renversèrent et le menacèrent de le tuer s'il ne leur révélait pas un gisement d'or ; cependant il crut reconnaître, à leurs vêtements et aux paroles du seul qui parlât, avoir affaire, sinon à des Indiens, du moins à des gens qui en avaient pris le costume.
)> Mon père était très-vigoureux ; la colère décuplait ses forces, il opposa une énergique résistance à ses assassins. Deux fois même il faillit se débarrasser de leurs étreintes ; il avait pu saisir son couteau, et il s'en escrimait avec une force désespérée contre ses agresseurs.
)) Ceux-ci, exaspérés par cette résistance à laquelle ils étaient loin de s'attendre, ne conservèrent plus de ménagements : ce ne fut qu'après s'être assurés que leur victime était morte, qu'ils abandonnèrent le rancho.
» Mon père avait eu le courage de simuler la mort pour donner le change à ses bourreaux.
» En se débattant, il avait réussi à s'emparer d'un reliquaire en cuir que l'un des bandits portait suspendu à son cou, il avait balafré avec son couteau le visage d'un autre et ouvert la cuisse du troisième,
» Peu après m'avoir donné ces précieux renseignements et remis le sachet qu'il avait conservé entre ses doigts crispés, mon père expira entre mes bras en me répétant jusqu'au dernier moment qu'il avait été assassiné par les trois bandits dont il avait fait la rencontre à la Polka.
» Je pris à peine le temps nécessaire pour rendre les derniers devoirs à mon père et lui creuser une tombe ; la nuit même, malgré Forage terrible qui grondait depuis longtemps et avait éclaté tout à coup avec une violence extrême, je me rendis à San Francisco.
» Mais ce fut en vain que je fouillai tous les bouges les plus honteux pour retrouver les meurtriers, nul ne put me renseigner, personne ne les avait vus, ils avaient subitement quitté la ville sans laisser de traces.
» Cependant je ne me décourageai pas; je continuai mes recherches. Les obstacles qui surgissaient à chaque pas devant moi ne faisaient qu'exciter mon désir de vengeance et redoubler mon ardeur à les pour-
suivre. Ces hommes, qu'une fatalité étrange semblait s'obstiner à protéger contre moi, m'avaient, eux aussi, voué une haine implacable. En plusieurs occasions je faillis tomber victime des pièges qu'ils ne cessaient de me tendre ; et ch aque fois, comme pour me railler, ils avaient soin de me faire connaître, soit d'une façon, soit d'une autre, que c'étaient eux qui avaient voulu m'assassiner.
» La guerre continua ainsi entre nous sans trêve ni merci : ils n'attendaient pas plus de pitié de moi que je n'en attendais d'eux,
» Quelque temps après la mort de mon père et par son ordre exprès, j'avais épousé une jeune fille que j'aimais depuis longtemps. La haine de mes ennemis semblait se ralentir, depuis plusieurs années je n'avais plus entendu parler d'eux, j'espérais qu'ils s'étaient lassés de me poursuivre et qu'ils avaient quitté le pays,
» Il y a quatre mois, un voyageur français me pria de lui servir de guide; il avait l'intention de visiter TOrégon, je ne me souciais pas de quitter ma femme ; cependant comme ce voyage ne devait durer que deux mois, je me laissai séduire par le prix qui m'était offert et je partis.
j> Notre voyage durait depuis dix jours lorsqu'un matin le Français me dit :
» — Définitivement j'ai changé d'avis, jo préfère retourner en France ; quel est le port le plus proche ?
» — San Blas, lui répondis-je, intérieurement satisfait de redevenir si promptement mon maître.
» — Eh bien, conduisez-moi à San Blas, me dit-il, je
trouverai probablement là quelque navire sur lequel je pourrai retourner dans mon pays.
)> Je ne fis aucune difficulté, comme bien vous le pensez, et, quatre jours plus tard, j'arrivais en effet à San Blas, où je prenais congé de mon voyageur.
» — Bon voyage, me dit-il en me quittant, je souhaite qu'en y rentrant vous trouviez tout en ordre dans votre maison.
» Peut-être me trompai-je; mais il me sembla lorsqu'il me parla ainsi reconnaître dans la voix de cet homme un accent d'ironie qui me fit mal. J'eus comme le pressentiment d'un malheur.
» Douze jours plus tard j'atteignais le pueblo que j'habitais.
» Mon pressentiment ne m'avait pas trompé.
» De mon rancho il ne restait plus que des cendres ; ma femme était folle et mon enfant» âgé de douze ans à peine, avait disparu. »
En prononçant ces dernières paroles, le Mexicain cacha sa tête dans ses mains et éclata en sanglots.
Les deux chasseurs demeuraient sombres, immobiles, fixant les yeux, avec une indicible pitié, sur cet homme si fort, et qui, brisé par la douleur, pleurait comme un enfant.
Enfin, après quelques instants, le gambucino releva brusquement la tête,
— Cette fois, dit-il, c'en était trop. Je jurai de tenir le serment que j'avais autrefois fait à mon père et do venger cruellement mes injures et les siennes.
LE VOLÀUERO 65
» Après avoir confié ma malheureuse femme à un de mes parents, je montai à cheval et je partis; je me rendis lout droit à San Blas.
» Comment ai-je fait ce trajet? Je l'ignore. La douleur me tuait.
» Mon premier soin en arrivant au port fut de m'informerdu voyageurfranoàisauquel j'avais servi deguide.
» Je n'aurais pu dire pourquoi, mais je me figurais que cet homme devait être pour quelque chose dans mon malheur.
» L'étranger était parti depuis la veille, non pas sur un navire, mais à cheval.
» Sans même prendre une heure de repos, je me remis en route ; marchant tout droit devant moi et sans suivre aucun chemin tracé, je ne m'arrêtai qu'à la nuit noire, à la porte d'un ranch o isolé»
» Sans frappera la porte je levai le loquet et j'entrai. Deux hommes assis sur des escabeaux, devant un feu mourant, causaient et riaient entre eux. Ces deux hommes étaient Matamas et le Français auquel j'avais servi de guide. Je poussai un cri de joie, un rugissement de tigre à la curée.
ï> Je ne sais comment cela se fit ; la fureur sans doute décuplait mes forces, car, malgré une résistance désespérée, au bout de cinq minutes, les deux hommes gisaient sur le sol, garrottée et dans l'impossibilité de faire un mouvement.
» — Maintenant, leur dis-je en même temps que je dégainais rqa navaja, nous allons régler nos comptes.
» Et, m'adressant au Français :
ï> — Combien vous a-t-on payé, senor, lui dis -je, pour vous engager à brûler mon rancho, tuer ma femme et enlever mon enfant ?
)> — Tuer votre femme! s'écria le Français avec stupeur,
» c'est vrai, répondis -je, je me trompe, elle n'est pas morte, elle n'est que folle.
» — oh ! oh ! s'écria le Français, est-ce donc là la plaisanterie que vous prétendiez faire à votre compère, senor Matamas?
» Le misérable ne répondit pas; il tremblait de tous ses membres.
» Le Français, qui se sentait en mon pouvoir et qui comprenait que je serais sans pitié, ne fit aucune difficulté pour m'avouer le rôle qu'il avait joué dans toute celte affaire, rôle presque passif et dont ce ne fut que par moi qu'il comprit toute l'horreur.
» Matamas, qu'il ne connaissait pas, l'avait rencontré dans une pulqueria d'Hermosillo ; tout en buvant, la connaissance iVavait- pas tardé à devenir plus inlime et, comme c'était un pauvre diable qui mourait h peu près de faim, il avait accepté avec joie la proposition qui lui avait été faite par le sang-mêlé de lui servir de canard d'attrape pour m'attirer hors de chez moi,
» Le silence de Matamas me prouva que cet homme avait dit vrai. -
» Je défis ses liens, je le remis sur son cheval, et lui indiquant de la main la route qui s'étendait devant nous:
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)) — Partez sans retourner la tête, lui dis-je, marchez tant que votre cheval pourra vous porter, prenez garde que nous nous retrouvions jamais face à face, car ce jour-là je serais sans pitié pour vous.
» Et, après avoir donné un vigoureux coup de chîcote sur la croupe de son cheval, qui partit au galop, je rentrai dans le rancho.
» Matamas n'avait pas fait un mouvement pour essayer de rompre ses liens; je le retrouvai dans la même position où je l'avais laissé.
» Sans prononcer un mot, je pris une des grosses pierres qui servaient de foyer, je la posai près de mon prisonnier, et, tenant toujours ma navaja à la main :
» — Ami Matamas, lui dis-je en m'asseyant près de lui, n'avez-vous rien à me dire?
)> — Rien, me répondit-il d'une voix sourde.
» — Très-bien.
» Et, saisissant sa main droite, je la plaçai sur la pierre et, d'un seul coup de navaja, je lui abattis le pouce. ,
» — Ainsi vous n'avez rien à me dire ? repris-je froidement.
j> — Non, fit-il d'une voix étouffée.
» D'un second coup je lui abattis l'index.
» Cette fois la douleur fut plus forte que la volonté, il poussa un hurlement terrible.
» — Tue-moi! cria-t-il.
» —Bon, nous avons le temps; causons d'abord.
/> — Je ne dirai rien, démon! fit-il en grinçant des dents*
)) — A ton aise, cher ami.
n Et le médium alla rejoindre le pouce et l'index*
» — Oh! démon! pourquoi me martyrises-tu ainsi? tu ne sauras rien ! rien, rien ! s'écria-t-il avec rage,
» — Pour te délier la langue, cher ami, j'ai un moyen,
» — Et si je parle?
» — C'est selon ce que tu diras.
— Me donneras-tu la vie?
» — Pour cela non, répondis-je nettement
» — Eh bien! alors, quel sera mon bénéfice?
» — Je te tuerai d'un seul coup* C'est quelque chose, cela, il me semble.
» — Je ne parlerai pas, fit-il avec une sombre résolution.
» — A ton aise.
» Et je commençai froidement à lui scier le poignet avec mon couteau, j'eus de la peine, mais j'y parvins.
» Matamas s'était évanoui comme une femmelette. »
— Oh! fit Valentin avec tristesse, comment, vous si brave, si généreux, avez-vous eu la cruauté d Infliger de si horribles tortures à ce misérable ?
— Ce misérable, ainsi que vous le nommez, senor, répondit le gambucino avec un accent de haine implacable, ce misérable était le bourreau de toute ma famille; j'aurais voulu le couper par morceaux, le déchiqueter pièce à pièce ; mais il était lâche, il n'eut pas le courage d'endurer la douleur.
« Il me confessa en pleurant tous ses crimes.
» C'est alors que j'appris queues deux complices, qu'il
LE VOLADERO ' 69
se proposait de rejoindre quand je le rencontrai dans le rancho, avaient cherché un refuge dans les montagnes Rocheuses, au milieu de bandits de leur espèce, et qu'ils avaient contraint mon fils à les accompagner.
» Après avoir plongé ma navaja dans le cœur de ce monstre, je traînai son cadavre dans la savane afin qu'il devînt la proie des gypaëtes, et, sans plus m'arrêter, je pris la direction des montagnes Rocheuses.
» Il y a un mois, 'j'appris par hasard d'un chasseur blanc nommé le Castor, qui se propose de vous rejoindre bientôt, que vous vous trouviez dans ces parages, où vous tentiez une expédition dont seul vous connaissiez le but.
» Ce chasseur m'avait à peu près indiqué la direction que vous suiviez; je me mis aussitôt sur votre piste, résolu à vous demander franchement votre aide pour retrouver mon enfant et vous offrir, en retour, mon concours dévoué à l'expédition que vous faites.
» Maintenant, je n'ai plus rien à ajouter, senor, vous savez tout, j'attends votre décision.»
— Ma décision, vous la connaissez, senor, vos intérêts deviennent les miens, de même que les miens sont les vôtres. Votre cause est juste, je la défendrai. Voici ma main, nous sommes alliés, nous sommes frères.
— Et voici la mienne ! dit Belhumeur en riant, tout est désormais commun entre nous.
Ainsi fut scellé entre les trois hommes ce pacte qui devait amener des événements étranges, encore cachés sous les voiles sombres de l'avenir, et dont aucun d'eux ne pouvait prévoir les émouvantes péripéties.
70 LES BOIS-BKULÉS