LE DEFILE
Nous abandonnerons provisoirement les chasseurs, et, rétrogradant de quelques heures en arrière, nous reviendrons aux quatre voyageurs dont, lorsque nous l'avons mis en scène, Valentin Guillois paraissait suivre la marche avec un si vif intérêt.
Ces quatre voyageurs étaient, ainsi que nous l'avons dit, trois hommes et une femme.
Ces trois hommes portaient le costume adopté par les Américains quand ils vont dans les prairies trafiquer avec les Peaux-Rouges : costume bizarre, demi-sauvage, demi-civilisé, mais dans lequel la nationalité yankee domine et empêche que les Américains du Nord puissent être confondus avec les chasseurs ou trafiquants appartenant à d'autres pays et qui, comme eux, parcourent le désert.
La morgue américaine ne se plie à aucune concession; il faut que partout et toujours ces descendants de la race anglo-saxonne restent eux-mêmes.
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Deux de ces voyageurs paraissaient âgés de trente à trente-cinq ans* Leurs traits étaient durs, leur physionomie brutale et hargneuse, leur taille élevée, leur apparence robuste.
Le troisième, plus âgé d'une quinzaine d'années que ses compagnons, avait la barbe et les cheveux d'un blanc sale et jaunâtre, le front bas, les yeux gris et perçants, les traits heurtés ; bref, la physionomie d'un fieffé coquin, physionomie dans laquelle se trouvaient à doses égales l'astuce, la bassesse et la méchanceté.
Ces trois hommes étaient armés jusqu'aux dents, et, selon toutes probabilités, ils auraient opposé une vigoureuse résistance aux rôdeurs, quels qu'ils fussent, auxquels serait venue la malencontreuse pensée d'essayer de leur barrer le passage.
La femme qu'ils conduisaient au miiieu d'eux, car elle ne paraissait point les accompagner de son plein gré, tant était active et incessante la surveillance qu'ils exerçaient sur elle, était une jeune fille, presque une enfant, elle avait seize ans à peine.
Autant qu'il était possible de s'en assurer à cause de la position affaissée que la lassitude ou l'ennui lui avait fait prendre sur son cheval, sa taille était au-dessus de la moyenne, svelte, élancée, cambrée comme un arc et admirablement proportionnée ; ses. pieds et ses mains étaient d'un irréprochable modelé et d'une extrême petitesse.
Cette jeune fille portait un costume de voyage qui se rapprochait beaucoup de celui adopté par les Mexicai-
nés de la haute classe, un rebozo en soie couvrait sa tête, une partie de son visage, et, après s'être croisé sur sa poitrine, venait s'attacher à sa taille mince et flexible. A cause du froid, sans doute, un épais manteau à capuchon avait été jeté sur ses épaules et l'enveloppait complètement.
Parfois, avec une brusquerie coquette et enfantine, elle rejetait en arrière le capuchon du manteau, et quelques minutes après elle le replaçait soigneusement sur sa tête.
Le peu qull était possible de voir de son visage, c'està-dire, deux grands yeux bleus, doux et rêveurs, bordés de longs cils de velours et couronnés par des sourcils ■ d'un noir de jais dessinés comme avec un pinceau, tranchait avec la blancheur mate et transparente de sa peau et laissait supposer qu'elle était admirablement belle.
Parfois deux perles liquides tombaient sur ses joues blêmies par le froid, un soupir gonflait sa poitrine; mais elle essuyait ses larmes en silence, so redressait sur sa monture et essayait tant bien que mal d'imiter Timpassibilité ou plutôt la morgue hautaine de ses sombres compagnons.
Après avoir franchi plusieurs passages difficiles, la petite troupe atteignit enfin un sentier assez large qui montait en contournant la montagne, et dans lequel toutes les difficultés matérielles autres qu'une pente assez rude avaient presque complètement disparu.
Les voyageurs mirent pied à terre, afin sans doute de
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délasser leurs chevaux, et, les conduisant par la bride, ils commencèrent à marcher l'un près de l'autre en s'entretenant à voix basse.
La jeune fille, seule, n'avait pas quitté sa monture, au mouvement de laquelle elle se laissait aller, sans remarquer le nouveau mode de locomotion adopté par ses compagnons ou plutôt ses gardiens.
— By God! master Cornick, dit un des voyageurs en s'adressantà celui qui, par son âge du moins, paraissait être le chef de la troupe, voilà un beau temps pour voyager; mais quel triste pays, by God!
— Ah! dame ! répondit celui auquel on avait donné le nom de Cornick, le pays n'est pas agréable, pour sûr; mais, comme nous ne pouvons pas le refaire, nous sommes forcés de l'accepter comme il s'offre à nous.
— Le fait est, dit alors le troisième voyageur d'un air goguenard, que nous ne sommes pas ici au Kentucky, n'est-ce pas Joô Smith ?
— Laisse-moi donc tranquille, Bloodson, reprit l'autre, est-ce que tu connais le Kentucky, toi? Est-ce que tu es capable d'en apprécier les beautés?
— Si j'en juge d'après l'échantillon que j'ai sous les yeux, reprit Bloodson en riant, les hommes ne doivent pas y être d'une beauté achevée.
— Écoutez, master Bloodson, dit le Kentuckien en fronçant le sourcil, je suppose que vous n'êtes qu'un Virginien mal appris, pour me parler ainsi que vous le faites, et je calcule, foi de Joô Smith, qui est mon nom, que, si vous ne vous taisez pas, je vais vous briser les os*
— Ohï oh! je ne vous supposais pas si rageur, master Smith. Eh bien, moi, je vous dirai, en un mot comme en dix, que vous devez croire, vous aussi, que je nie moque parfaitement de vous, et si vous ne me faites pas des excuses, je calcule que vous aurez bientôt dans voire jaquette uiie jolie collection d'os malades, vous
m'entendez, n'est-ce pas?
— Aoh ! oui, je vous entends, et nous allons voir qui de nous deux fera des excuses à l'autre.
Tout eh parlant ainsi, le Kentuckien avait ramené en avant le rifle qu'il portait en bandoulière, mouvement, constatons-le, scrupuleusement imité aussitôt par son compagnon.
Tout présageait Une querelle sérieuse entre les deux hommes, lorsque leur compagnon, plus âgé, jugea à propos d'intervenir.
— Allons, la paix ! dit-il' brusquement Que signifie cette sotte querelle ? Sommes-nous ici pour nous disputer? N'avons-noùs pas des choses plus importantes à faire, que de nous rifler comme des Peaux-Rouges ivres de mezcal?
Et comme ses compagnons ne semblaient pas disposés à lui obéir :
— La paix! vous dis-je, reprit-il en frappant du pied avec colère, Kentuckien ou Virginien, vous êtes aussi sots et aussi brutes Tun que l'autre; prenez modèle sur ïnoi. Je suis Lôuisiànais, voilà le pays des belles manières I Mais assez sur ce sujet et tâchez de rengainer votre colère tout ail moins jusqu'à Ce que nous arrivions
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au camp; vous ne voyez pas, idiots que vous êtes, que vous effrayez la senora? Quelle opinion va-t-elle avoir
de nous?
— Quant à cela, dit Joô Smith en ricanant, je suis tranquille^ son opinion sur nous est faite et bien faite.
— Qu'entendez-vous par là, maître Joô Smith? Je suppose que vous n'avez pas l'intention de me blesser.
— Ma foi non! répondit l'autre toujours railleur, car en lé faisant, je m'insulterais moi-môme.
— Je calcule que vous allez vous expliquer* fit maître Cornick d'un ton rogue.
— Je né demande pas mieux*
— J'attends que vous vous expliquiez.
— Eh bien, sauf votre respect, maître Cornick, je suppose que la senora doit avoir de nous une opinion exécrable, et nous croire tout simplement d'affreux bandits, voilà t
— Ne jugez pas témérairement, jeune homme, reprit le vieillard d'un ton sentencieux ; nous ne sommes que des instruments, nous autres, nous ne faisons qu'exécuter les ordres que Ton nous donne; s'il y a blâme c'est sur nos chefs et non sur nous qu'il doit retomber.
— By Uod! vous raisonnez comme un ministre, master Cornick. Godblessmef voilà ce que j'appelle parler; mais je calcule que, si concluant que soit votre raisonnement, il ne l'est pas encore assez pour convaincre la sefiora.
— Tant pis pour elle ! mon garçon; quant à- moi, je me lave les mains de cette affaire, et je vous engage à en faire autant.
-kJH-
— Oui, dit Bloodson avec un haussement d'épaules significatif, que nous fait l'opinion de cette femme?
Nos vues sont droites, et nous avons pour nous notre conscience.
— C'est cela, fît en riant Cornick, notre conscience est assez large, pour que nous puissions au besoin la charger de cette affaire et de bien d'autres ; mais nous voici à la fin de la montée, à cheval, garçons, et un temps de galop; avant une demi-heure nous serons arrivés, alors le soin de la senora ne nous regardera plus,
— Je crois me souvenir que vous nous aviez annoncé, maître Cornick, que quelques-uns de nos amis devaient venir à notre rencontre?
— En effet, le capitaine Grriflîths me l'avait promis ; mais je suppose que quelque événement l'aura empêché de tenir sa promesse.
— Je calcule que, peut-être, nos amis sont en retard et que bientôt nous les verrons accourir au-devant de nous-
Les trois hommes se mirent en selle, et, après s'être groupés autour de la jeune femme, ils fouettèrent leurs chevaux et partirent bon train.
Ils traversaient en ce moment une de ces étroites vallées comme on en rencontre tant dans les montagnes, et qui sont le plus souvent séparées en deux parties presque égales par un mince filet d'eau fuyant sous les hautes herbes et qui, le plus ordinairement, se terminent soit par un ravin soit par un défilé.
Les cavaliers allaient atteindre l'extrémité du vallon
et s'engager dans un ravin assez profond, lorsque Cornick leur ordonna d'un geste de ralentir l'allure de leurs chevaux, ce qu'ils firent immédiatement. —Qu'y a-t-il? demanda Bloodson, pourquoi s'arrêter?
— Parce que, cher ami, reprit le vieil aventurier, d'un air sournois, j'aime voir bien clair dans ce que je fais, et que, sauf meilleur avis, je ne serais pas fâché, avant que de m'engager dans ce ravin, de le reconnaître un peu,
— Bahl pourquoi cela?
— Je ne sais pas; peut-être un pressentiment. Depuis ce matin nous avons cheminé, Dieu me pardonne, aussi tranquillement que si nous allions de la Nouvelle- Orléans à Bâton-Rouge, cela me semble suspect
— Allons donc, vous êtes fou, master Cornick.
— Je ne dis pas non ; mais que voulez-vous, je suis comme ça , rien ne m'effraye comme un calme trop profond : c'est plus fort que moi-
— Ah! par exemple, voilà une bonne plaisanterie! — Je ne dis pas le contraire, mais, tenez, croyez-moi,
je calcule que l'un de vous deux ne ferait pas mal d'aller un peu voir ce qui se passe là-bas*
— Bon, soyez tranquille, maître Cornick, j'y vais moi, dit le Kentuckien en haussant les épaules; bientôt je vous rapporterai des nouvelles.
— C'est cela, mon garçon, c'est cela, allez-y.; mais, croyez-moi, soyez prudent, la prudence ne nuit jamais ; et puis, dame I en ce monde, on ne sait ni qui vit ni qui meurt-
— Eh! maître Cornick, fit le Kentuckien, qui s'était mis en marche, eh arrêtant son cheval, pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît! Est-ce que vous supposeriez, par hasard, que Ton peut m'égorger làdedans?
— Non pas, mon garçon, seulement je calcule que vous ne ferez pas mal d'agir avec prudence : voilà tout.
Joô Smith examina un instant avec une expression de physionomie singulière la mine sournoise et renfrognée du vieux Cornick; sans doute cet examen le rassura, car, après avoir haussé les épaules avec insouciance, il fouetta son cheval et il s'éloigna en sifflant entre ses dents le Yankee doodle.
— C'est égal, voilà un garçon résolu, dit Bloodson en jetant un regard narquois sur son compagnon, qui se trouvait déjà assez loin de l'endroit où ils s'étaient arrêtés.
— Oui, oui, le gaillard ne manque pas de courage, fit Cornick avec son ricanement habituel; mais c'est égal, je crois que j'ai eu raison de l'expédier en avant.
Le Kentuckien avait une trop longue habitude du désert pour ne pas savoir, lorsque le cas l'exigeait, prendre certaines précautions indispensables.
Les paroles prononcées par Cornick, l'air narquois avec lequel le vieillard lui avait parlé, avaient éveillé ses soupçons d'un danger probable, ou tout au moins possible.
Aussi ne fut-ce qu'après avoir bien pris toutes ses
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précautions qu'il se décida, mais avec une répugnance extrême, à entrer dans le défilé.
Ce défilé était assez large pour que six cavaliers pussent y marcher de front. Les bords, à droite et à gauche, en étaient boisés et ils s'élevaient en pente douce jusqu'à une assez grande hauteur.
L'aventurier s'avançait lentement, regardant avec soin autour de lui, prêt à faire feu au moindre mouvement suspect dans les buissons.
Mais un calme complet continuait à régner partout : rien ne bougeait, ni en avant ni en arrière, ni à droite ni à gauche.-
Le défilé faisait plusieurs coudes ; l'aventurier les franchit tous sans rencontrer le moindre obstacle, et il déboucha dans une plaine immense, à l'extrémité de laquelle un nuage de fumée lui fit reconnaître remplacement du camp que lui et ses compagnons $£ proposaient d'atteindre.
— Allons ! murmura-t-il à part lui, je suppose que le vieux Cornick a rêvé ou que sa vue commence à se brouiller. Du diable! sijevois rien d'inquiétant, au contraire. Que le diable emporte le vieux fou, et les lubios qui lui passent par la tête. Nous serions déjà sur le point d'arriver au camp, où, si j'en juge par cette bienheureuse fumée, nos compagnons se préparent à faire bonne chère. Le diable soit du vieux poltron qui noi^s fait ainsi perdre notre temps !
Tout en grommelant ainsi et en envoyant du plus profond de son cœur son compagnon à plusieurs centaines
de charretées de diables, le Kentuckien, complètement rassuré, désarma son fusil, le rejeta derrière son épaule, puis il fit volter son cheval et rentra à pas lents dans le défilé.
A peine avait-il fait une cinquantaine de pas, qu'un lasso siffla dans l'air, s'abattit sur ses épaules, et l'Américain roula à demi étranglé sur le soi, sans même avoir pu jeter un cri de détresse.
En même temps, plusieurs individus bondirent hors des buissons, quelques-uns d'entre eux se hâtèrent d'arrêter le cheval qui essayait de fuir, tandis que les autres se ruaient sur le prisonnier, qui, en un instant, se vit dépouillé de ses vêtements, bâillonné et garrotté de façon à ne pouvoir faire un mouvement.
Puis, deux des assaillants prirent l'aventurier par les pieds et par la tête, et le portèrent au milieu des buissons, où ils le laissèrent tomber comme un sac.
Pendant ce temps, un des inconnus avait vivement revêtu le costume du Kentuckien, s'était emparé de ses armes, et, après s'être mis en selle, s'était dirigé vers l'endroit où se tenaient les aventuriers en attendant le retour de leur éclaireur.
Tous les individus qui, un instant auparavant, encombraient le défilé, avaient disparu comme par enchantement.
Dès que le remplaçant du Kentuckien atteignit l'entrée du défilé, il fit halte, et, après avoir jeté un rapide regard autour de lui, il ôta son bonnet, et, l'élevant au dessus de sa tête, il fit signe aux trois voyageurs de s'approcher.
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Ceux-ci étaient toujours immobiles à la même place.
La distance qui les séparait du défilé était trop grande pour qu'il leur fût possible de distinguer nettement les traits de l'homme qui leur faisait des signes, mais pas assez cependant, pour les empêcher de le reconnaître à ses vêtements.
— Ehf dit Bloodson en riant, voilà, si je ne me trompe, notre ami Joô Smith qui nous fait signe daller le rejoindre. Eh! eh! il n'a pas perdu de temps en
route.
— Eh I eh ! fit Cornick d'un air soucieux, il est même revenu bien vite.
— Pourquoi, ^diable, restez-vous là planté comme une bûche, maître Cornick? Ne voyez- vous pas notre ami?
— Si, si, je le vois parfaitement, au contraire.
— Eh bien! alors, pourquoi ne le rejoignons-nous
pas?
Le vieux routier se gratta la tête à plusieurs reprises.
— Pourquoi? dit-il.
— Oui, pourquoi?
— Eh bien, c'est qu'il me semble que ce n'est pas lui*
— Comment, pas lui? Que diable voulez- vous dire?
— Oui, répondit Cornick en secouant la tête, il me semble que Joô Smith était plus grand que cela?
— Comment, était?... Voilà un passé peu consolant pour le pauvre garçon, ne voyez-vous pas qu'il est
courbé sur son cheval? Tenez, le voila encore qui nous fait signe.
— Pourquoi, au lieu de s'obstiner à rester là-bas, ne vient-il pas nous rejoindre? cela serait plus simple.
™ Allons donc! à quoi bon faire tout ce chemin! Tenez, maître Cornick, cela m'ennuie, à la fin; by God ! il est bon d'être prudent, mais il ne faut pas pousser la prudence à l'excès, parce qu'alors, on ne fait plus rien qui vaille ; le diable m'emporte, vous avez peur de votre ombre ! Ma foi, tant pis! je vous avertis que je ne veux pas perdre plus de temps. Si vous voulez vous obstiner à rester là, grand bien vous fasse ! quant à moi, je m'en vais.
— Allons donc, puisque vous l'exigez, Bloodson, répondit le vieil aventurier en hochant la tête ; je vous répète que ce cavalier m'est suspect; j'ai l'intime conviction que ce n'est pas Joë Smith; il y a là-dessous quelque diablerie pour nous attirer dans un piège. Vous verrez, vous verrez!
— Bah ! vous vous faites des monstres de rien ; allons, venez, je réponds de tout, by God!
Ils se remirent en marche.
Lorsque le cavalier les vit bien décidément arriver, il tourna bride et rentra dans le défilé.
— Là ! que vous disais-je, Bloodson? fit Cornick, vous le voyez, il ne nous attend pas?
— Pourquoi, diable ! voulez-vous qu'il nous attende? nous le rejoindrons dans le défilé.
— Enfin! murmura l'autre avec doute, vous direz
tout ce que vous voudrez, mais tout cela n'est pas clair,
— Bah ! vous êtes fou ; vos craintes n'qnt ni queue ni tête- Quelques minutes plus tard, les voyageurs atteignirent
la bouche du défilé.
Cornick fit un mouvement instinctif pour retenir son cheval.
— Bon! s'écria Bloodson en riant, cela vous reprend?
L'aventurier rougit de colère, et, fouettant vigoureusement son cheval, il pénétra au galop dans le ravin, suivi de la jeune femme et de Bloodson qui, lui, riait à se tordre, de la mauvaise humeur de son compagnon.
Cependant, ils avaient déjà parcouru près d'un tiers du ravin, sans que rien ne vînt donner raison aux appréhensions du vieux Cornick.
— Vous voyez, dit Bloodson en ricanant, que vous aviez tort de vous effrayer, tout est trfincfuii'e autour de nous.
— Possible, répondît Cornick toujours soucieux ; mais Joe Smith a disparu bien vite, il me semble.
— Bah I vous le reverrez tantôt, n'ayez peur.
— Hum! c'est égal, je ne serai définitivement rassuré, que lorsque je me retrouverai en rase campagne.
— Oh I alors, ce sera bientôt.
— Qui sait? fit Cornick, en jetant autour de lui un regard soupçonneux.
Au môme instant, et comme si le hasard eût voulu lui donner raison, un grand bruit se ût entendre dam les
buissons, et plusieurs hommes bondirent au milieu de la route et s'élancèrent sur les aventuriers, qu'ils entourèrent aussitôt, en brandissant leurs armes et poussant des cris de menace.
— Je le savais, s'écria Cornick, sans cependant montrer le moindre effroi à cette attaque subite. Allons, Bloodson, mon fils, c'est ici qu'il faut montrer ce dont nous sommes capables !
— By God! s'écria l'autre, en saisissant son rifle par le canon et s'en servant comme d'une massue, si ces démons veulent ma peau, ils la payeront cher 1
Alors commença, entre les deux aventuriers et les huit ou dix hommes qui les assaillaient, une lutte indescriptible.
Fermes sur leurs étriers, résolus à se faire tuer plutôt que de se rendre, 3es aventuriers combattaient avec la rage de tigres aux abois, et donnaient fort à faire à ceux qui les pressaient de toutes parts.
Au premier rang des assaillants, deux hommes se faisaient surtout remarquer par leur acharnement à l'attaque.
De ces deux hommes, le premier, âgé de quarante à quarante-cinq ans, aux traits durs, expressifs, à la barbe noire et touffue et aux longs cheveux semés par places de quelques fils argentés, portait le costume des coureurs des bois, et déployait une vigueur et une adresse extraordinaires dans le maniement de ses armes.
L'autre était un jeune homme de vingt-cinq ans au plus, aux traits fins, intelligents, et à la physionomie
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fière et hautaine; la teinte légèrement olivâtre répandue sur son visage, dénonçait son origine espagnole. Il portait avec une suprême élégance le riche costume des hacienderos américains. Du reste, il montrait un courage à toute épreuve, bien qu'il maniât ses armes avec une vigueur plutôt nerveuse et causée par la surexcitalion de la colère que réelle ; car ses membres délicats, ses mains de femme, fines et effilées, ne semblaient pas accoutumés à des exercices aussi violents que celui auquel il se livrait en ce moment avec une rage tenant du délire.
Ce jeune homme s'attachait surtout à séparer la prisonnière des aventuriers qui, eux, s'efforçaient de la
flanquer à droite et à gauche, et l'empêchaient ainsi de s'éloigner d'eux.
La jeune femme, en apercevant les assaillants, avait sans doute reconnu au milieu d'eux quelqu'un qui lui était cher, car une rougeur subite avait envahi son visage, un cri de joie s'était élancé de sa poitrine, et, joignant les mains avec ferveur :
— A moi ! Pablo! à moi! sauve ta fiancée! s'était-elle écriée d'une voix déchirante.
— Courage, Dolorès! avait répondu le jeune Mexicain en redoublant, pour se rapprocher d'elle, les efforts déjà prodigieux qu'il faisait.
— Bon! avait grommelé le vieux Cornick, à part lui, à cette double exclamation, je sais maintenant de quoi il retourne.
Cependant, les combattants groupés dans un petit
espace et se nuisant les uns aux autres, car le terrain leur faisait défaut, continuaient à lutter avec rage.
Rien ne laissait encore entrevoir quelle serait l'issue du combat
Plusieurs des assaillants étaient gravement blessés, trois d'entre eux même, ayant toute l'apparence de peones mexicains, gisaient le crâne fendu sur le sol et râlaient leur dernier soupir*
Les deux aventuriers, eux aussi, étaient blessés, bien qu'assez légèrement, mais le sang qu'ils perdaient ne laissait pas que de les affaiblir.
Les forces humaines ont des limites qu'elles ne peuvent impunément franchir.
Les efforts des aventuriers devaient falalement aboutir aune défaite; ils le comprenaient et ils sentaient leur rage redoubler, d'autant plus que certains diagnostics infaillibles, tels que de sourds bourdonnements d'oreilles, et des nuages de flamme qui, par intervalles, passaient devant leurs yeux, leur faisaient entrevoir un prompt épuisement de leurs forces.
Les assaillants avaient remarqué que leurs coups étaient moins rapides et moins assurés, et ils s'encourageaient les uns les autres à en finir avec ces deux hommes, qui, depuis si longtemps, les tenaient en
échec.
Particularité singulière ! bien que les deux partis fussent munis d'armes à feu, ni coups de fusil, ni coups de revolver, n'avaient été tirés soit d'un côté, soit de l'autre.
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On n'avait combattu qu'avec le poignard, le machete ou la crosse des fusils.
Il est probable que le chef de ceux qui avaient tendu l'embuscade aux aventuriers, redoutant que le bruit des explosions n'éveillât l'attention des chasseurs campés dans la plaine, avait recommandé à ses gens de ne pas faire usage de leurs fusils: recommandation fort sage, mais qui devait être inutile pour le résultat de la lutte.
Cornick était un vieux routier du désert, aussi fin, aussi rusé que brave. Il jugea d'un coup d'œil la situation dans laquelle lui et son compagnon se trouvaient.
Il la reconnut désespérée.
Alors, sans cesser de combattre, se penchant à IV reille de Bloodson :
— Vous sentez-vous assez de force pour tenir bon cinq ou six minutes encore? lui dit-il d'une voix faible comme un souffle.
— Oui, mais pas davantage! répondit le Virginien d'une voix sourde et haletante.
— C'est bon, écoutez-moi, il faut que, pendant ces six minutes, nous fassions ce que dix hommes ne sauraient accomplir; le salut est au bout. Imitez-moi et je vous réponds que nous serons sauvés.
— Allez et ne craignez rien !
— Alors by God ! nous allons rire î Le combat reprit aussitôt avec une nouvelle ardeur. Bloodson tint dignement la promesse qu'il avait faite à son compagnon.
Les deux hommes semblaient se multiplier.
Les coups qu'ils portaient se succédaient avec une rapidité effrayante, leurs forces étaient décuplées: ainsi que l'avait dit Cornick, ils accomplissaient réellement des prodiges.
Soudain, l'aventurier enfonça les éperons aux flancs de son cheval, en même temps qu'il lui rendait la bride. L'animal bondit de douleur, et, s'élançant en avant, de son large poitrail, il écarta ou renversa avec une force irrésistible tous les obstacles qui s'opposaient à son passage.
— Hurrah I cria Cornick avec un accent de triomphe,
— Hurrah ! répéta Bloodson, en se précipitant à sa suite.
Les assaillants, surpris et déconcertés par cette manœuvre, à laquelle ils ne s'attendaient pas, eurent un moment d ? hésitation, dont les fugitifs profitèrent.
Mais cette hésitation n'eut que la durée d'un éclair.
Deux fusils furent épaulés, deux coups de feu éclatèrent.
Bloodson chancela sur sa selle, perdit les étriers et tomba lourdement sur le sol.
Quant à Cornick, il avait disparu.
— Malédiction ! s'écria avec colère le chasseur dont nous avons parlé, et qui semblait être le chef de la troupe; ces coups de feu nous perdent, il ne nous reste plus maintenant qu'à fuir au plus vite. Avant un quart d'heure nous aurons le gros de la troupe sur le dos. Pawlet, mon garçon, ajouta-t-il en s'adressant à un
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chasseur qui se trouvait auprès de lui, va surveiller attentivement la plaine ; au moindre mouvement suspect, avertis-moi; sacrebleu! mes enfants, il s'agit de notre peau!
Le chasseur avait déjà disparu dans les méandres du défilé.
Pendant que ceci se passait, don Pablo, le jeune haciendero, que nous avons vu si courageusement combattre, s'était élancé vers la jeune fille, toujours immobile au milieu du ravin, et l'avait reçue haletante dans ses bras.
Les deux jeunes gens, assis côte à côte, sur un arbre renversé, oubliaient le monde entier, pour ne plus songer qu'au bonheur d'être enfin réunis.
Dona Dolorès se croyait sauvée, elle riait et pleurait à la fois.
Ses douleurs passées ne lui apparaissaient plus maintenant que comme un songe, un mauvais rêve.
Hélas! le réveil devait être terrible.
Il ne se fit pas attendre.
Au moment où les jeunes gens, tout à leur bonheur, se laissaient aller à faire, en riant de la tristesse passée, de doux projets d'avenir, le chasseur accourut vers eux, et, laissant pesamment tomber sa main sur l'épaule du Mexicain :
— Alerte! senor! lui dit-il d'une voix rude; alerte ! Yoici les pirates !
— Les pirates ! s'écria don Pablo, en se levant vivement
— Que faire? murmura la jeune fille, en tombant avec désespoir dans les bras de son fiancé.
— Il faut fuir! fuir au plus vite! s'écria le jeune homme, sinon, vous, moi, mes compagnons, nous sommes tous perdiis!
— Mon Dieu ! n'y a-t-il donc aucun moyen d'échapper à ces misérables?
— Aucun, senorita, répondit le chasseur, les pirates sont plus de deux cents, et nous, voyez, de quinze que nous étions, nous ne restons que dix. Si nous avions nos chevaux, nous pourrions peut-être échapper ; mais
nous avons été contraints de les abandonner, lorsque don Pablo, se laissant emporter par son amour, et ne voulant céder à aucune de mes prières, a prétendu absolument s'embusquer dans ce ravin, pour y surprendre au passage les bandits qui vous conduisaient à leurs compagnons.
— Pablo ! cher Pablo ! s'écria la jeune fille avec âme.
— Oui, oui, dit le chasseur en hochant la tête, il vous aime bien réellement. C'est, je dois en convenir, un bon et brave jeune homme; mais il aurait dû suivre mon conseil, nous ne nous trouverions pas dans le guêpier où nous sommes.
— Voyons, mon ami, ne me grondez pas, répondit don Pablo avec un charmant sourire, dites-moi ce qu'il faut faire, et, cette fois, je vous le jure, quoi qu'il arrive, je vous obéirai.
— Il est bientôt temps! grommela le chasseur avec rudesse; enfin, continua- t-il, à la guerre comme à la
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guerre, je ne vois qu'un moyen t lui seul peut nous sauver.
— Parlez! ce moyen quel est-il? s'écrièrent d'une seule voix les deux fiancés.
— Eh bien... fit le chasseur en hésitant,
La jeune fille lui posa sa main mignonne sur la bouche.
— N'ajoutez pas un mot, dit-elle avec un sourire doux et navrant à la fois, c'est à moi, à moi seule de parler.
Elle se tourna alors vers son fiancé, et, se penchant légèrement vers lui.
— Don Pablo, lui dit-elle, mon bien-aimé, mon fiancé, fuyez, je vous l'ordonne.
— Moi! fuir? jamais! fuir en vous abandonnant aux mains de ces misérables? vous me mépriseriez, Dolorès, si j'avais la lâcheté de vous obéir I
— Non, reprit-elle en hochant d J un air mutin sa tête charmante, non, il le faut; fuyez, partez au plus vite, moi, je ne cours aucun risque. Ces hommes me respecteront, vous, ils vous tueraient; fuir ensemble est impossible, tous deux nous serions perdus; pourquoi vous obstiner à braver une mort certaine? Qui me sauvera si vous mourez?
En ce moment, on entendit comme le roulement d'un tonnerre lointain, le galop des chevaux des aventuriers qui accouraient à toute bride.
— Cordieu! s'écria le chasseur attendri malgré lui, par tant de courage et d'abnégation; j'ai essayé de vous
sauver sans vous connaître, seflora; mais, sur mon honneur de loyal chasseur, je vous le jure maintenant, je vous sauverai des mains de ces bandits, ou mes os blanchiront dans la savane!
— Merci! oh! merci! s'écria donaDolorès souriant à travers ses larmes. Voici les ennemis, partez! Hâtezvous, emmenez4e, au nom du ciel! A bientôt, mon bienaimé Pablo.
— Oui, à bientôt, dit résolument le chasseur, à bientôt, je vous le jure.
Et, enlevant dans ses bras le jeune homme accablé par la douleur, et incapable de lui opposer la moindre résistance, il disparut avec lui dans les fourrés, en criant d'une voix forte à ses compagnons :
— En retraite, tous ! en retraite !
Au même instant les pirates arrivaient avec la rapidité d'une avalanche.
Le défilé était solitaire.
Tous les chasseurs avaient disparu comme par enchantement,
Loiia Dolorès était remontée à cheval.
Elle restait seule et souriante, à l'endroit où la lutte avait eu lieu.
— Soyez béni, mon Dieu! murmura-t-elle, à demivoix, en apercevantles pirates qui accouraient vers elle, ils sont sauvés, je puis donc espérer encore !
LE VOLADERO 93
La guerre de 1758, soutenue avec un égal acharnement par la France et l'Angleterre, avait, à la suite de désastres sans nombre, fait tomber tout le Canada aux mains du gouvernement britannique.
La France compléta cette perte et la rendit irréparable en consentant en 1763, par le traité de Paris, la cession définitive de ses immenses possessions d'outremer à l'Angle terre.
Les héroïques populations de la Nouvelle-France, qui avaient soutenu tant de guerres sanglantes et défendu avec tant de dévouement l'honneur de notre drapeau dans le nouveau monde, apprirent avec un frémissement d'indignation le lâche abandon dont elles étaient victimes.
Honteusement trahies par la France, elles s'obstinèrent à rester françaises quand même.
Ennemis nés des Anglais qu'ils avaient si longtemps combattus, les habitants de ce pays ne voulurent pas
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accepter la nationalité nouvelle que Ton prétendait leur imposer.
Malgré les offres généreuses que leur firent les nouveaux possesseurs du sol, les habitants les plus pauvres et qui, à cause de cette pauvreté, ne purent s'embarquer pour rentrer en France, ce que toutes les familles riches n'avaient pas hésité à faire, ces pauvres gens, dis-je,dans l'impossibilité de suivre cet exemple, prirent cependant une résolution héroïque et qui montre toute la force de leur patriotisme.
Rassemblant à la hâte les quelques nippes et les misérables meubles qui leur restaient, ils abandonnèrent leurs masures, quittèrent, les yeux pleins de larmes et le front pensif, les pauvres maisons où ils étaient nés, les villes qui, désormais, n'étaient plus françaises, et froidement, simplement, avec cette énergie que, seul, peut donner le désespoir, ils s'enfoncèrent dans les forets et allèrent demander un abri à ces Indiens contre lesquels ils avaient si longtemps combattu, mais dont cependant ils préféraient l'hospitalité à celle des nouveaux maîtres qu'on leur donnait sans même les consulter.
Jamais, depuis, ces héroïques fugitifs ne franchirent la frontière du pays qui avait été la patrie de leurs pères, sinon en ennemis et le fusil à la main; car, pour leur propre compte; et pour satisfaire leur haine contre ies Anglais, ils commencèrent une guerre de partisans t jttrinr fut ^ttmais -interro m pue^ depuis jet gui* se terminera.peul-&re i dans -un avenir très-prochain, par Jeue
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affranchissement^
Ubre^^-lci-gpande -République américaine. — Plus de trente mille familles émigrèrent ainsi et se
fixèrent définitivement parmi les Indiens.
Ceux-ci les avaient reçus à bras ouverts et avaient accepté, sans arrière-pensée, les lourdes charges que leur imposait la généreuse hospitalité que les fugitifs demandaient à leurs tribus.
Les préjugés de couleur, si puissants cependant en Amérique, n'existaient pas 'entre les Indiens et les Canadiens qui, depuis longues années, avaient appris à se connaître et à s'estimer-, v f
Pendant leurs courses incessantes à travers le désert, soit comme amis pendant les expéditions de chasse, soit comme ennemis pendant la guerre, les deux races s'étaient habituées Tune à l'autre.
Les émigrants, plus qu'à demi-sauvages eux-mêmes, adoptèrent, sans difficultés* le même genre de vie que leurs nouveaux amis : ils se marièrent dans les tribus, firent épouser leurs filles aux Indiens, et, en moins de quelques années, la. fusion fut complète entre les aborigènes de l'Amérique et les Français expatriés.
Ces unions produisirent ces sangs-mêlés auxquels on a donné le nom caractéristique de Bois-Brûlés : natures énergiques, loyales^ vigoureuses ; organisations essentiellement viriles, chez lesquelles le sentiment de la liberté est poussé à son degré le plus extrême, et qui, cependant, conservent précieusement dans leurs cœurs, a*ec* l'horreur <Tun joug quelconque, 4ar4^nÊ^e£An-
gteterre^aussi-vivace ,ot aussMmplaçable qu'au jour ■■mfon e. jfo l'émigration de leurs père; de leur origine française.
Leurs regards sont constamment tournés vers cette France qui les a abandonnés et méconnus; ils n'ont jamais cessé d'en parler la langue, et,^apxès.taût d'années, ils ne reconnaisseuUeneore qu'une nationalité-,-* celle de cette patrie qui fut .cependant si ingrate poun eux.
Le territoire, parcouru bien plus qu'occupé par ces peuples chasseurs et conséquemment nomades, est un des plus sauvages et à la fois des plus pittoresques de toute l'Amérique du Nord,
Il est encore, même aujourd'hui, très-peu connu des voyageurs, qui ne se risquent que très-rarement et avec hésitation à le visiter, à cause du caractère turbulent et guerrier des Indiens qui l'habitent.
Le point le plus sérieusement occupé par les descendants des Français est : la Rivière Rouge.
Cette rivière sort du lac de la Loutre, situé entre les hauts plateaux du Missouri, et, après avoir reçu plusieurs affluents, va se jeter dans le lac Winipeg ou, ainsi que le nomment les Peaux-Rouges, Ouinipio.
Mais ce territoire, qui borde dans presque toute sa longueur les frontières américaines, et particulièrement l'État de Minosota, s'étend jusqu'aux montagnes Rocheuses, à travers des plateaux ondulés, d'immenses savanes, et confine avec l'État de Vancouver, qui appartient au Canada,
LE VOLAbËItO 97
Ces immenses déserts, sans cesse parcourus par les Peaux-Rouges, les chasseurs et trappeurs blancs de la compagnie des pelleteries de la baie d'Hudson, à part quelques centres de populations très- éloignés les uns des autres, sont presque dans l'état où ils se trouvaient lors de la découverte de l'Amérique, tant la main de l'homme s'y est encore peu fait sentir.
Ce territoire, improprement nommé territoire de la Rivière Rouge, puisque cette rivière ne* coule que sur un espace fort restreint de cette contrée, appartient géographiquement, ou plutôt nominalement, aux possessions des Anglais au Canada ; mais, ainsi que je l'ai dit, jamais les Bois-Brûlés, descendants des émigrés français, n'ont consenti à reconnaître cette suprématie : ils sont demeurés indépendants de fait, se sont toujours gouvernés par leurs propres lois, et ils ont formé une espèce de confédération à laquelle ils ont donné le nom de République de la Rivière Rouge.
L'Angleterre n'a pas vu sans dépit cette résistance des Bois-Brûlés. Plusieurs fois, elle a essayé, mais en vain, de les contraindre à l'obéissance. Depuis plusieurs années, la civilisation, l'industrie et le commerce, ayant pris des développements importants, et la population s'étant considérablement accrue sur ce territoire, le gouverneur du Canada a résolu d'en finir avec ces gens qu'il nomme des révoltés.
Un gouverneur a été nommé par lui pour le terri- toire de la Rivière Rouge, et des troupes ont été expédiées pour réduire cette population insoumise.
Mais les Bois-Brûlés se sont levés en masse, le gouverneur a été chassé, les troupes battues, contraintes à la retraite, et la guerre définitivement déclarée au Canada,
Cependant, comme, malgré leur courage, les Bois- Brûlés se trouvent bien faibles pour opposer une sérieuse résistance aux prétentions de leurs soi-disants maîtres, ils ont tourné leurs regards vers le gouvernement des États-Unis, et ils ont demandé à être annexés à l'Union.
Le gouvernement de Washington, dont nous n'avons pas besoin de faire ressortir l'insatiable ambition et la haine implacable contre ses voisins les Anglais, comprit de quel intérêt il serait pour lui de s'emparer de TÉtat de la Rivière-Rouge, de celui de Vancouver et de créer, sur le Pacifique, une société des pelleteries qui rivaliserait bientôt avec celle de la baie d'Hudson et même ne tarderait pas à la ruiner, puisque les plus riches territoires de chasse, explorés jusqu'à présent, sans aucune concurrence sérieuse, par la société de la baie d'Hudson, deviendraient sa propriété.
Mais, selon sa coutume invariable et les errements de sa politique hypocrite, le gouvernement américain ne voulut pas lever le masque, faire connaître ses intentions et se mettre en hostilité flagrante avec l'Angleterre,
Il se contenta d'appuyer sourdement les prétentions des Bois-Brûlés, de leur envoyer des agents intelligents, des armes, des munitions, et de les assurer, en dessous
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main, que, quand ils auraient obtenu des résultats iraportants, il leur prêterait une aide efficace et annexerait définitivement leur territoire à la grande République américaine.
Voilà quelle est, depuis près de dix ans, la situation politique de cette partie du nouveau monde, situation presque ignorée pendant longtemps, mais à laquelle la découverte de l'or en Californie et l'accroissement incessant de la population de race Anglo-Saxonne sur le Pacifique donnent aujourd'hui une grande importance, et en font, pour les possessions anglaises dans l'Amérique septentrionale, une question réellement
vitale.
Aussi doit-on s'attendre quelque jour à voir éclater, entre les Anglais et les Américains, un conflit qui ne finira sans doute que par l'expulsion complète des Anglais de FAmérique du Nord et l'annexion du Canada tout entier à l'Union Américaine.
A Tépoque où se passe notre histoire , les choses n'en étaient pas où elles en sont aujourd'hui ; mais cependant la résistance était déjà solidement établie, et les Bois-Brûlés, bien que sourdement encore, travaillaient activement à assurer leur indépendance.
A peine les chasseurs avaient-ils disparu dans les fourrés, que, tout à coup, une troupe de vingt-cinq ou trente cavaliers se précipita, avons-nous dit, dans le défilé.
En tête de ces cavaliers galopait un jeune homme d'une trentaine d'années au plus, aux traits fins et dis-
tingués, à la physionomie franche et ouverte, et qui semblait en proie à une violente colère.
En apercevant dona Dolorès, il se dirigea rapidement vers elle, et, ôtantle sombrero dont les larges bords cachaient son visage :
— Dien soit loué 1 senorita, s J écria-Ml avec joie, vous êtes sauvée î
La jeune Mexicaine fronça légèrement Tare de ses noirs sourcils, et, après avoir lancé un regard hautain à son interlocuteur :
— Que craigniez-vous donc qu'il m'arrivât, senor Griffiths ? lui dit-elle sèchement,
— Excusez-moi, senora, reprit-il; mais les gens entre les mains desquels vous avez failli tomber n'ont rien qui puisse inspirer la confiance.
— Ah ! fit-elle avec dédain.
— Certes, reprit-il, ces bandits sans feu ni lieu, qui parcourent les déserts, n'ont pas l'habitude de professer un grand respect pour les dames*
— Je ne sais de quels bandits vous parlez, senor ; les hommes avec lesquels je me suis trouvée, et qui, malheureusement, n'ont pu réussir à m'emmener avec eux, se sont conduits vis-à-vis de moi en gens de cœur. Si vos paroles renferment une plaisanterie, je la trouve de mauvais goût. D'ailleurs, le lieu et l'heure sont mal choisis pour une conversation, telle que celle que nous devons avoir. Veuillez donc, je vous prie, me faire grâce de vos paroles.
— Soit, senora, répondit le capitaine en s'inclinaut
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devant la hautaine jeune fille, vos moindres désirs ont toujours été pour moi des ordres.
Elle lui fit un geste dédaigneux de la main et poussa son cheval vers l'extrémité du défilé.
— Oui, oui, murmura le jeune homme, en se mordant les lèvres avec dépit et la suivant des yeux, hautaine et dédaigneuse comme une Espagnole ; mais, vive Dieu ! j'en aurai raison ! ■
Après avoir rejoint ses compagnons et leur avoir ordonné de mettre pied à terre et de faire une battue dans les halliers, le capitaine Griffiths prit dans la poche de son dolman une magnifique cigarera en paille de Goyaquil, y choisit un cigare et l'alluma; puis, sautant sur le sol, il se mit à réfléchir profondément, tout en se promenant à grands pas de long en large en attendant le retour de ses éclaireurs.
Cornick avait échappé comme par miracle aux coups de feu tirés sur lui, et, abandonnant sans scrupule son compagnon moins heureux, qui avait reçu une balle dans la jambe, il avait continué sa course à travers la prairie.
Le hasard voulut que le capitaine Griffiths fut, ainsi qu'il le lui avait promis, sorti du camp à sa rencontre, et, inquiet des coups de feu qu'il avait entendus, eût pressé la marche de ses compagnons : ce qui fit que le vieux routier les rencontra à deux portées de fusil à peine du défilé et put, par conséquent, revenir presque aussitôt.
Voilà ce qui explique la prompte apparition de la troupe du capitaine sur le lieu du combat.
Quelques minutes s'étaient écoulées, lorsque des cris et des rires se firent entendre, et plusieurs aventu-
riers reparurent portant entre leurs bras le malheureux Joë Smith plus qu'à demi suffoqué par le bâillon, si solidement serré sur sa bouche, et littéralement moulu par la façon, tant soit peu brutale, dont les chasseurs l'avaient traité.
Lorsque Joë Smith eut été délivré et remis sur ses jambes» le capitaine lui fit subir un interrogatoire*
Malheureusement, le pauvre diable ne savait absolument rien , sinon qu'il avait été saisi à l'improviste, garrotté, bâillonné et aveuglé, sans même savoir à quelle sorte de gens il avait affaire.
Le capitaine promena un regard investigateur autour de lui*
Les chasseurs, pressés de fuir, avaient abandonné les cadavres des leurs tués dans le combat.
— C'est cela, murmura Griffiths.
Et, se tournant vers Cornick, qui se tenait près de lui:
— Vous vous êtes trompé, lui dit-il , les gens qui vous ont attaqués ne sont pas des chasseurs de la prairie, mais des Mexicains.
— Oui, répondit le vieil aventurier, il y avait des* Mexicains parmi eux ; mais je vous certifie, capitaine, que l'embuscade était dirigée par des chasseurs.
Le jeune homme haussa les épaules, tourna le dos et s'éloigna d'un air de mauvaise humeur en sifflotant entre ses dents un air que, probablement, il improvisait à mesure.
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Cependant les aventuriers revenaient les uns après les autres des infructueuses recherches auxquelles ils s'étaient livrés par ordre de leur chei.
Les chasseurs avaient disparu comme si la terre les eût engloutis, ne laissant derrière eux, ni un buisson foulé, ni une branche cassée, ni une empreinte sur le
sol.
Après avoir entendu les rapports de ses éclaireurs avec un dépit manifeste , le capitaine se remit en selle, et, ordonnante ses compagnons de le suivre, il sortit du défilé.
Le retour au camp se fit en silence.
Le jeune homme galopait, sombre et soucieux, à la droite de donaDolorès, sans lui adresser la parole et sans même paraître remarquer sa présence près de lui.
De son côté, la jeune fille était trop douloureusement préoccupée par ses pensées pour essayer de lier conversation avec Thomme auquel elle avait si péremptoirement défendu de lui parler.
Et cependant, enlevée brutalement à sa famille qu'elle chérissait, jetée à l'improviste au milieu d'hommes qui, à part leur chef, lui étaient tous inconnus, elle avait le plus grand intérêt à se créer cette protection qui lui manquait pour se faire respecter et traiter avec les égards auxquels elle avait droit.
Mais, en ce moment, elle se sentait brisée par les émotions violentes qu'elle avait éprouvées, et cet espoir si promptement déçu d'être délivrée par celui qu'elle aimait*
Elle se rappelait, avec une tristesse qui ne manquait cependant pas de douceur, les diverses péripéties de la scène dont le succès l'eût rendue si heureuse > et qui , après l'avoir fait passer par tous les degrés de l'espoir, de la crainte et de la douleur, la replongeaient brutalement dans un désespoir plus grand que celui qu'elle éprouvait avant cette terrible rencontre ; car, maintenant, elle n'entrevoyait plus de possibilité prochaine de sortir de la triste [position dans laquelle elle se trouvait et d'échapper au sort misérable qui l'attendait, sans doute, au milieu des hommes sans aveu dont elle était la prisonnière.
Aussi la jeune femme, accablée et complètement dominée par sa douleur, s'abandonnait- elle à sa mauvaise fortune, sans même tenter de réagir et d'entamer une lutte qu'elle sentait en ce moment au-dessus de ses forces.
Le capitaine Griffiths, il est temps que le lecteur le sache, n'était ni un bandit ni un pirate.
C'était un jeune homme ardent, plein de cœur, d'audace et de volonté; né sur les bords de la Rivière Rouge, bien qull ne fût pas d'origine française, il était Bois-Brûlé de cœur comme de race.
Ses ancêtres, vieux puritains, avaient, deux siècles auparavant, quitté l'Angleterre en proscrits, et, pour sauvegarder leur croyance, ils s'étaient réfugiés sur les bords delà Rivière Rouge, où plus tard les émigrés français du Canada et de YAcadie, devaient les rejoindre, se confondre avec eux et mettre en commun leur haine de l'Angleterre»
LE VOLADERO 105
John Griffiths avait toujours résisté aux prétentions du gouvernement britannique ; profondément attache au sol sur lequel il était né, son seul but était l'affranchissement de sa patrie.
Agé de vingt ans à peine, il s'était distingué parmi les siens par sa haine violente pour l'Angleterre et tout ce qui vient d'elle.
Aussi, lorsque la résistance s'organisa positivement, les chefs du mouvement se hâtèrent de lui confier le commandement de quelques centaines d'hommes : espèce de troupe franche, vivant au jour le jour, dont il était seul responsable et avec laquelle il faisait au gouvernement canadien la guerre la plus terrible de toutes, celle de partisan. Malheureusement , presque indépendant , n'ayant pour ainsi dire aucun compte à rendre de ses actes, ce jeune homme, à l'organisation de feu, et dont la nature abrupte ne pouvait se courber sous aucun joug, ni accepter aucun frein, commettait souvent, dans un but loyal, des actes réprouvés par la saine morale, et qui, dans une autre contrée que celle où il se trouvait, auraient été assimilés à des faits de brigandage et de rapine et sévèrement réprimés.
Mais Tétat permanent de guerre dans lequel se trouvait le pays, l'impuissance relative des magistrats choisis pour le gouverner, jetaient un voile épais sur ces actions souvent blâmables et n'en laissaient voir et apprécier que le résultat, qui presque toujours, était profitable à la cause de l'indépendance, que le jeune chef de partisans défendait avec tant d'énergie,
L'enlèvement de doîia Dolorès, que plus loin nous raconterons en détail en même temps que plusieurs autres faits de même nature, était au nombre des actes peu justifiables que le capitaine Griffiths avait pris l'habitude de se permettre.
La troupe du capitaine, entièrement recrutée sur le territoire de la Rivière Rouge, se composait de deux cent trente cavaliers, tous hardis chasseurs, habitués de longue date à la vie du désert et qui, en fait de ruses, auraient pu en remontrer aux Peaux-Rouges euxmêmes.
Tous ces hommes, braves comme des lions, étaient dévoués à la cause qu'ils servaient et professaient pour leur capitaine un amour qui allait jusqu'à la vénération, tant ils avaient confiance en lui et comptaient sur son intelligence et son courage.
Depuis un mois environ, le capitaine Griffiths avait établi son camp en pleines montagnes Rocheuses, dans une position excellente, et précisément sur la route que les caravanes étaient obligées de prendre, soit ppur se rendre à Vancouver et autres établissements du Pacifique, soit, enfin, pour aller au Canada ou sur la frontière des États-Unis,
Comptant demeurer longtemps "dans la position avantageuse qu'il occupait, le capitaine Griffiths s'y était solidement établi.
■ Le camp, placé au pied d'un morne presque inaccessible, s'étendait à droite et à gauche en forme d'arc, défendu sur les flancs par des ravins escarpés et sur le
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devant par des marais presque infranchissables, à moins de connaître les mille détours de Fétroit sentier qui les traversait.
De plus, le camp était défendu par des abattis d'arbres, s'élevant à douze pieds de hauteur, et derrière lesquels une ligae de wagons enchaînés les uns aux autres formait un second retranchement.
Des huttes construites en peau, à la mode indienne, et gazonnées soigneusement par le bas, mettaient les aventuriers à l'abri du froid et de la plaie; des hangars couverts en vacoi servaient d'écuries pour les chevaux.
Au centre du camp, sur un monticule et complètement isolée des autres huttes, s'élevait une cabane, vaste, spacieuse, ressemblant bien plutôt à une maison qu'à une habitation provisoire.
Cette cabane, surmontée d'un drapeau aux couleurs de la république de la Rivière Rouge, servait de quartier général aux partisans et était habitée par le capitaine.
Lorsque le jeune homme atteignit les bords des marais qui protégeaient le camp, les cavaliers se mirent sur une seule file, et s'engagèrent, au petit pas, sur le chemin dont leur chef leur indiquait les détours en marchant à leur tête.
11 fallut au détachement près d'un quart d'heure pour traverser sans encombre le dangereux passage.
Lorsque les sentinelles eurent reconnu avec une ponctualité toute militaire les arrivants, ceux-ci péné-
trèrent enfin dans le camp, par une issue immédiatement bouchée derrière eux.
Le capitaine Griffiths répondit d'un air soucieux aux chaleureuses félicitations de ses hommes et, après avoir d'un geste ordonné aux curieux de se disperser et de lui faire place, il s'avança, toujours accompagné de dona Dolores, jusqu'à la cabane dont nous avons parlé, et qui lui avait toujours servi d'habitation depuis l'installation du camp.
Arrivé devant la porte, il s'arrêta, mit piedà terre, et, s'approchant de la jeune femme :
— Senora, lui dit-il, en se découvrant et en la saluant avec le plus profond respect, nous sommes arrivés; soyez la bienvenue dans mon camp ; me permettezvous de vous aider à descendre de votre monture?
Sans répondre, la jeune femme lui lança un regard dédaigneux, et, par un mouvement plein de grâce, elle sauta légèrement sur le soi.
Les sourcils du capitaine se froncèrent, il se sentit pâlir; mais, s'inclinant de nouveau devant la jeune fille :
— Daignez être assez bonne pour me suivre, dit-ii. Et il la précéda dans l'intérieur de la cabane.
Les Américains du Nord sont les hommes qui entendent le mieux le confort véritable, nous ne voulons pas dire l'élégance, ce qui n'est pas du tout la même chose, mais bien ce confort réel, qui, dans le fond des déserts, de même que dans les villes les plus peuplées, fait trouver à l'homme, sous sa main et sans qu'il ait besoin de le chercher, tout ce qui peut rendre l'exis-
tence douce, commode, agréable, et ne le priver d'aucun de ces mille riens indispensables cependant au bienêtre égoïste de la vie intime.
La cabane, d'apparence si abrupte et si sauvage à Texte rieur, était au dedans distribuée et meublée avec un goût et un soin inouïs. Rien n'y manquait; il y avait jusqu'à des livres et des instruments de musique.
Dans la première pièce où le capitaine introduisit dona Dolorès de Castelar, tel était son nom, se trouvaient trois jeunes métisses de dix-huit à vingt ans, jolies et assez court vêtues, groupées silencieusement au milieu de la ièce.
— Senora, dit le capitaine en s'adressant toujours avec le même respecta sa prisonnière, vous êtes ici chez vous; ces trois jeunes filles sont spécialement attachées à votre service ; elles ne recevront d'ordres que de vous, et vous obéiront sur un mot, sur un signe- Personne sans votre permission expresse, et moi tout le premier, ne franchira le seuil de ce logis dont vous êtes dame et maîtresse.
II s'arrêta comme s'il eût attendu une réponse ; mais, voyant que la jeune femme gardait un silence obstiné :
— Je me retire, senora, continua- t-il, et, puisque ma présence vous semble si odieuse, je ne reparaîtrai devant vous que lorsque vous l'ordonnerez. Adieu, senora. Si des circonstances indépendantes de ma volonté, et dont je ne saurais être responsable à vos yeux, me contraignent à vous retenir pendant quelques jours dans mon camp, soyez convaincue que nul no
manquera aux égards qui vous sont dus et n'oubliera le respect que Ton doit avoir pour vous.
Après avoir prononcé ces paroles, le capitaine s'inçiina profondément devant la jeune femme et s'éloigna sans attendre une réponse, qui, sans doute, n'aurait pas été laite.
— Oh ! s'écria-t-il avec dépit en se dirigeant vers une autre hutte, qu'il avait fait construire pour s'y loger, cette femme est de marbre; c'est bien une fille de cette orgueilleuse race espagnole dont la volonté est de fer, et qui ne transige jamais avec ce qu'elle croit être son devoir!
Au moment où le capitaine entrait dans sa hutte,, un jeune homme à peu près de son âge, aux traits fins et intelligents et ^ la physionomie railleuse, se présenta à lui.
T*t Yous avez à me parler, mon cher Margottet, dit l.p capitaine en souriait.
— Oui, capitaine,
— Je vous avoue^ mon ami, qu'en ce moment, je suis d'assez méchante humeur et peu disposé à la conversation ; à moins, qu'il ne s'agisse d'affaires graves, je vous aurais une obligation réelle de me laisser pendant quelques heures rouger librement mon frein.
— Croyez bien, capitaine, que je ne demande pas mieux que de vous être agréable ; malheureusement, il s'agit d'affaires de service, et vous-même m'avez recommandé de ne vous rien laisser ignorer de tout ce que je puis savoir.
Le voladero lil
r- C'est juste, mon cher Margottet, excusez* moi, je suis dans mon tort. Me voici à vos ordres, veuillez entrer, et, s'il vous plaît départager mon modeste ordinaire, tout en dînant avec tnoi, vous me donnerez vos nouvelles.
-r- Ma foi, capitaine, excusez-moi si j'accepte aussi brutalement; mais votre proposition me fait un si grand plaisir, que, au risque de passer pour indiscret ou mal appris, je ne me sens pas le courage de vous refuser.
— Eh bien, voilà qui est dit, mon cher Margottet, nous allons dîner ensemble; j'espère que vous me tiendrez assez joyeuse compagnie pour que j'oublie, au moins pour quelques instants, les ennuis qui me tracassent.
Tout en causant ainsi, les deux hommes avaient pénétré dans la première pièce de la hutte. Le couvert était mis; un aventurier qui servait de domestique au capitaine se tenait prêt à servir.
— Lacour, dit le capitaine à l'aventurier, ajoutez un couvert, M. Margottet me fait l'honneur de dîner avec moi*
Cinq minutes plus tar 4, les deux hommes assis en face l'un de l'autre faisaient honneur au quartier de venaison posé entre eux sur un plat.
Le capitaine John Griffîths et Hippolyte Margottet étaient un peu parents. Ils avaient été, pour ainsi dire, élevés ensemble, et éprouvaient Tun pour Fautre une sincère amitié.
Devenus hommes, cette amitié s'était accrue encore
lia LES BOÎS-BRULÉS
par la haine que tous deux portaient à l'Angleterre. Lorsque Griffiths organisa sa troupe de partisans, il offrit à son ami de lui servir de lieutenant, proposition que le jeune homme accepta avec reconnaissance; depuis quatre ans, leur vie était commune, leur amitié n'avait souffert aucune atteinte, et jusqu'alors, ils n'avaient pas eu un secret l'un pour l'autre*
— Eh bien, dit le capitaine, quand le premier appétit fut calmé, qu'y a-t-il de nouveau ? me voici prêt à vous entendre ?
— Je préférerais différer encore quelques minutes, mon cher John, répondit le lieutenant : ce que j'ai à vous dire n'a pas une énorme importance, et j'avoue que l'état dans lequel je vous vois me tourmente fort.
— Heu! mon ami, dit le capitaine avec un sourire pâle, ce qui m'arrive est assez commun, et n'a rien qui doive vous inquiéter. Vous avez vu ma prisonnière, n'est-ce pas?
— Dites que je l'ai admirée, mon ami, elle est ravissante; je crois de ma vie n'avoir jamais rencontré une aussi splendide créature.
— Oh l oh! fit le capitaine en regardant fixement son ami, est-ce que vous en seriez déjà amoureux, Hippo-
lyte?
— Hum ! fit l'autre avec bonhomie, je ne sais pas,
— Comment, vous ne savez pas ?
— Ma foi non ; je vous avoue que je l'ignore complètement, et que je ne m'en inquiète guère. Tout ce que je puis vous dire, c'est que cette femme est belle,
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autant qu'il est possible de l'être. Lorsque, par hasard, son regard est tombé sur moi, il m'a semblé qu'un trait de feu s'enfonçait dans mon cœur; et pourtant, il y a dans cette femme quelque chose d'incompréhensible et qui m'épouvante.
— Oui, vous avez raison, Hippolyte, répondit le capitaine d'un air pensif; cette femme n'est pas uno créature comme les autres, c'est un démon,
— Ah ! est-ce que vous aussi ?,..
— Non, fit le capitaine avec un sourire amer, jo n'aime pas cette femme, au contraire, je la déteste.
— Hum! alors c'est sérieux; prenez-y garde !
♦ — Heinl quoi? que voulez-vous dire?
— Eh pardieu! une chose connue de tout le monde, La haine, mon cher John, n'est qu'une face de l'amour, plus on hait une femme, plus on l'adore,
— Je vous répète, mon ami, que je hais cette femme parce qu'elle m'a blessé et qu'elle m'a traité comme elle ne traiterait pas ses valets.
— Bon ! dans deux jours vous tomberez à ses pieds.
— Cessez, je vous prie, mon ami, ces railleries cruelles; je vous répète, pour la dernière fois, que je n'aime pas, que je n'aimerai jamais cette femme.
— Très-bien, voilà qui- est entendu; c'est une affaire convenue entre nous, il est inutile de discuter davantage ; répondit le lieutenant qui ne voulait pas pousser plus loin une discussion qui commençait avec une telle violence; voulez-vous que je vous dise mes nouvelles ?
— Oui, je vous en prie même; à votre santé J ajouta le capitaine en lui passant la bouteille.
— A la vôtre.
Et il but.
— Eh bien? reprit le capitaine après un instant.
— M'y voici : tous nos batteurs d'estrade sont rentrés ; nous avons à droite de nous une troupe d'Indiens Corbeaux, qui rôdent sur nos approches* à gauche unis caravane assez nombreuse de trafiquants.
— Est-ce tout ?
— Pas encore, d'un troisième côté, nous avons un groupe assez inquiétant de chasseurs.
— Oh ! ceux-ci ne peuvent-être nos ennemis.
— Vous croyez? fit le lieutenant d'un air goguenard.
— Et quoi de plus encore?
— Une piste d'Indiens du sang a enfin été découverte à deux portées de fusil du camp. Voilà mes nouvelles, comment les trouvez-vous ?
— Il y a du bon et du mauvais, du pour et du contre ; seulement je crois qu'il 'est prudent de nous tenir sur nos gardes.
— Parfaitement raisonné, capitaine : aussi ai-je eu soin de doubler partout les sentinelles, j'ai même expédié deux batteurs d'estrade au dehors.
— Fort bien; je vois que dans tout cela, il n'y a rien qui puisse nous porter grand ombrage ; à votre santé !
— A la vôtre, capitaine ; à propos, ne voulez-vous pas savoir qui sont ces chasseurs dont je vous ai parlé?
LE VOLADERC) 1 I 5
— Oh! quelques pauvrëâ diables probablement; ëàtce que, par hasard, vous sauriez leurs noms ?
— Mais, oui, les noms des principaux 'd'eiittë eux, bien entendu. Ainsi par exëîMpiè, Valeiitin Grtiillois.-
— Comment! s'écria le capitaine, Vàlentiii Gliilldis: le célèbre coureur des bdis ?
— Oui, celui qu'on à surhomme î'e Chercheur de Pistes. Il est accompagné de son silencieux aûri, le redoutable chef indien, Sam-Traces^ ou Cdriimillâ enfin.
— Oh ! oh ! fît le capitaine pensif, voilà qui est grave ! Eh quoi! cet homme, que nous cherchons depuië si longtemps, serait si près dé nous ?
" — Je suis certain que son campement n'est même pas h deux lieues du nôtre,
— Mon cher Margottet, dit vivement le capitaine, vous savez quelle énorme influence possède cet homme sur tous les chasseurs blancs et rhéiis de là prairie, du Canada jusqu'au Mexique; Ces démons incarnés, ces aventuriers indisciplinables, professent pour lui un dévouement sans limites. Vous Savez quelle importance j'attache à une rencontre avec cet homme et à m'entendre avec lui?, puisque c'est spécialement pour ce motif que j'ai, cette fois, poussé si ioiriinon expédition, et me suis si profondément enfoncé dans les montagnes Rocheuses,
— Oui, je sais tout cela, répondit le lieutenant eh hô« chant la tête.
— Eh bien, supposez-vous donc que , se trouvant aussi près de nous, nous ne puissions le rencontrer ?
— Au contraire, je suis convaincu que cela nous sera très-facile, si nous le voulons; d'autant plus que je crois savoir qu'il nous cherche, et que, lui aussi, est précisément venu dans les montagnes Rocheuses, afin de ne
pas nous manquer.
— Alors, dit joyeusement le capitaine, tout va bien ; nous nous entendrons facilement.
— Je ne partage pas votre avis, mon cher John ; s'il faut tout vous dire, apprenez que Valentin Guillois vous considère comme son ennemi, qu'il a contre vous une haine implacable , et que son seul désir est de vous tuer; mais loyalement, bien entendu, car il est avant tout honnête homme.
— Que m'apprenez-vous là, Hippolyte?
La vérité, mon ami, je la tiens de bonne source.'
— Ceci est étrange; je ne connais pas cet homme; d'où peut provenir sa haine contre moi?
— Je l'ignore, seulement j'ai acquis la certitude que
cette haine existe.
— Il doit y avoir au fond de cette affaire quelque calomnie qu'il importe d'éclaircir.
— C'est probable ; mais, croyez-moi, il faut dans tout ceci agir avec la plus extrême prudence, et ne rien laisser au hasard. Nous sommes en face d'un homme fin, courageux, disposant ou pouvant disposer, en moins de quatre jours, de forces au moins égales aux nôtres, et qui, nous regardant comme ses ennemis, ne se fera aucun scrupule de tomber sur nous à Timproviste, dès qu'il en trouvera l'occasion.
LE V0LADER0 117
— Ce serait un irrémédiable malheur; il nous faut à tout prix éviter une collision qui, plus tard, empêcherait une entente entre nous. Laissez-moi réfléchir à cela et venez me voir demain au lever du soleil. Vous n'avez rien de plus à me dire ?
— Une chose seulement,
— Laquelle?
— On m'a assuré que les Indiens Corbeaux sont embusqués à quelques portées de fusil des émigrants et qu'ils ont l'intention de les attaquer cette nuit pendantleur sommeil, que voulez-vous faire?
— Rester neutre. Ces émigrants, je ne sais pourquoi, ne m'inspirent aucune confiance, ils ont des allures qui me semblent suspectes, ils me font l'effet de loups couverts de peaux d'agneaux. Tant pis pour eux ! qu'ils s'arrangent avec les Indiens, nous avons déjà assez d'affaires sur les bras, sans aller encore fourrer nos mains dans ce fagot d'épines.
— Ainsi, nous ne bougerons pas quoi que nous entendions?
— Nous ne bougerons pas. Bonsoir r lieutenant, a demain.
— A demain, capitaine; bonne nuit.
Le jeune homme sortit, laissant son chef à ses pensées.
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