EMPÉDOCLE
La fécondité des terres volcaniques ne se montre nulle part aussi bien que dans les plaines et les belles vallées de la Sicile, au pied des pentes fertiles de l’Etna,
L’ETNA
plantées de vignes, d’oliviers, de pins, de châtaigniers et de chênes. « La terre, dit Homère , y est féconde sans être ensemencée, ni labourée; elle produit le froment, l’orge, la vigne dont les grappes abondantes donnent le vin; et la pluie de Jupiter fait croître les fruits 1 . » C’est, au milieu des riches moissons de cette
Fig. 10. — Éruption de l’Etna en 1865. Le cratère avant l'éruption.
région magnifique que Cérès eut ses premiers autels. La Sicile était autrefois appelée le grenier de Rome , qui n’en tira pas seulement d’abondants produits, mais qui retrouva dans ses grands hommes l’ame de la Grèce, intarissable source de civilisation et de progrès.
Nous n’avons pas à retracer ici l’histoire des philo-
1 Odyssâc.
soplies et des savants illustres de cette île florissante, pendant la domination des Grecs. Nous parlerons seulement d’Empédoclc, né à Agrigente, qui excella dans les sciences, la philosophie, la poésie et la musique. Issu d’une des premières familles de la Sicile , beau , éloquent, généreux, il refusa la royauté qui lui était offerte, et, guidé par une ambition plus haute , tenta de réformer les mœurs et de contribuer au bien de sa patrie en aidant au développement de ses libertés. Disciple de Pythagore, il croyait que l’unité est le principe de toutes choses, et contestait l’existence des dieux de son temps. Accusé d’orgueil et d’impiété , il eut à subir les alteintes de la calomnie, et, après sa mort, on lit courir le bruit qu’il s’était précipité dans le cratère de l’Etna , afin de faire croire à son apothéose et d’obtenir les honneurs divins. Une sandale d’airain rejetée par le volcan, et qu’on reconnut lui appartenir, vint démasquer son étrange vanité. Si l’on admet ce récit, il est infiniment plus probable qu’Empédocle périt, comme Pline, victime de son zèle pour la science, et que le fait invraisemblable de sa mort volontaire fut imaginé par les ennemis que lui avaient fait sa haute raison et sa courageuse sincérité.
La renommée d’Empédocle fut d’ailleurs éclatante. Les vers de son poème sur la Nature, dont il ne nous reste que des fragments, étaient chantés dans les jeux Olympiques, et ses nombreux ouvrages de science et de morale lui avaient valu l’admiration des meilleurs esprits de son époque. Les habitants d'Agrigente, devançant l’hommage de la postérité , lui élevèrent une statue. Les légendes siciliennes ont placé son habita-
L’ETNA
tion dans une tour en ruines, la Torre del Filosofo, monument antique élevé sur les roches à pic qui dominent le Val del Bovc. Dans la belle peinture de Raphaël, célèbre sous le nom d 'École d'Athènes , une des puissantes œuvres que l’art nous a léguées, Empédocle est placé entre Archimède et Pythagore.
LES CVCLOPES
Les Cyclopes, suivant la légende, avaient établi leurs forges dans les cavernes voisines de l’Etna, dont le cratère, dit Pindare, ressemble à la vaste cheminée d’une fournaise. Antiques puissances de l’atmosphère, forgerons de Vulcain, dieu du feu, ils fabriquaient les foudres célestes , et le bruit de leurs marteaux retentissait au loin. Plus tard ils forgèrent des armes pour les mortels, et on les trouve ainsi confondus avec les mystérieux Kabircs, prêtres de Cérès, habiles métallurgistes, qu’on doit considérer comme les premières puissances industrielles. C’est sur les cimes volcaniques du Caucase qu'était enchaîné Prométhée , inventeur du Feu, créateur des arts et de l’industrie.
Encelade, le plus puissant des Titans, enseveli sous la Sicile, était, selon la fable, la cause des éruptions de l’Etna. « Toutes les fois que le géant se remuait, il faisait jaillir des flammes ou bouleversait la terre et les eaux. » M. Elisée Reclus dit très-bien à ce sujet :
« On ne peut s’empêcher de contempler le volcan comme s’il était un être doué d’une vie individuelle, et jouissant de la conscience de sa force. Les traits de
l’Etna, si réguliers et si nobles dans leurs repos, ont quelque chose de la figure d’un dieu endormi ; ce n’est point là, ainsi que le disait la légende antique, la montagne qui pèse sur le corps d’Encclade, c’est le Titan lui-mèmc, l’ancienne divinité protectrice des Sicules, délaissée pour les dieux plus jeunes de la Grèce, les maîtres de l’Olympe 1 . »
« Théocrite, dans une de scs idylles, fait ainsi décrire au cyclope Polyphamos les riantes campagnes de la Sicile : « Là, sont des lauriers, de grêles cyprès, un lierre noir, une vigne aux doux fruits et une eau fraîche, liqueur ambroisienne que l’Etna m’envoie de ses blanches neiges. »
La grande fertilité des terres volcaniques, dont nous avons déjà pu voir un exemple dans les champs Phlégréens, devait y fixer, dès l’origine des sociétés, les races primitives dont l’histoire légendaire se confond avec la fable,' mais elle nous indique pourtant, par quelques traits frappants, les premiers efforts, les premières conquêtes de l’homme, cherchant et découvrant dans la nature les moyens d’étendre sa domination , et d’établir sur de plus solides hases un bien-être alors trop instable, trop soumis aux redoutables phénomènes du sol et de l’atmosphère. Sans doute, le voisinage des cratères , tout en lui offrant une terre plus féconde, le plaçait sous l’influence directe de commotions désastreuses ; mais tous ceux qui ont habité les belles contrées qu’animent des volcans encore actifs , comprendront le charme étrange de ccs poétiques régions, où nous sentons vivre,
• Hcr ne des Deux Mondes. I" juillet 1805.
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pour ainsi dire, la planète qui nous porte, et où les premiers hommes se croyaient entourés par les merveilleuses manifestations de la puissance des dieux.