DEBORDEMENT OE LAVE
Parmi les phénomènes que l’intérieur de l’ile présente à la curiosité des naturalistes, un des plus remarquables est la vallée de Thingvellir, formée par l’affaissement de la partie supérieure et centrale d’un immense débordement de lave, sorti du pied de la montagne de Ilrafnabjorg, ou, suivant la chronique, /lu milieu de l’ancienne forêt de ce nom. Cet énorme affaissement a laissé de chaque côté de la vallée, dont la largeur est d’environ 4 milles sur 800 pieds de profondeur, un précipice à pic, une sorte d’abîme, qui mesure en hauteur jusqu’à 200 pieds. La plus imposante de ces gigantesques fissures, nommée l’Almannagia, règne dans une étendue de 2 à 5 lieues environ, et ressemble de loin à une immense fortification. En quelques points, les couches de laves inférieures se sont arc-boutées, comme pour résister à la pression des couches supérieures, et ont formé des voûtes semblables à celles de nos consructions. La rivière Oxeraa, qui descend en torrent dans les crevasses du plateau de l’Almannagia, appelé aussi Montagne de la Loi , réunit ses eaux dans un sombre et profond bassin bordé de roches écroulées, où jadis on
précipitait les femmes condamnées à mort pour adultère.
La muraille volcanique du côté opposé, nommée Ilrafnagaia, aussi étendue, mais moins profonde, fréquemment éboulée, ne donne pas une idée aussi nette de la prodigieuse catastrophe dont Thingvellir a été le théâtre.
Eig. Ll. — Crevasses de l'.Unianmgia.
D’innombrables fissures découpent le fond de la vallée, et deux d’entre elles, qui se rejoignent, enferment un terrain ovale, une enceinte inabordable excepté par un étroit passage où l’ancien parlement Scandinave de l’ile, VAlthing , tenait chaque année, en juillet, ses grandes réunions, à une époque où l’Europe subissait encore
L’ISLANDE
le despotisme du gouvernement féodal. Le président de ces libres assemblées, nommé Logmadr , homme de la loi, était élu à vie par le peuple. C’est dans ce lieu, un des plus célèbres de l’Islande, que le christianisme fut adopté, en l’an 1000, à la majorité des voix.
Un magnifique lac, dont l’eau transparente a les tein-
Fig. 15. — Lac de TMngvellir.
tes vives de l’émeraude, dort au fond de la plaine de Thingvellir, revêtue dans la belle saison de gazon et d’arbustes. Nous empruntons au très-intéressant récit d’un voyage dans les mers du Nord 1 la description suivante de ce site étrange et magnifique :
1 Lettres écrites (les régions polaires, par lord Dufferin, traduites par F. île Lanoye.
(il. VOLCANS ET TREMBLEMENTS DE TERRE.
«... Des Ilots de lumière inondaient une des parois perpendiculaires des rochers, pendant que l’autre était laissée dans l’obscurité ; et, sur la rugueuse surface de toutes les deux, on pouvait encore retrouver la correspondance des saillies et des dépressions qui s’étaient formées dans chacune d’elles au moment du retrait de la masse ignée. Les traces de cette convulsion sont encore si inaltérées et paraissent si récentes, que j’aurais pu croire qu'une des plus grandes et des plus violentes opérations de la nature venait de se passer presque sous mes yeux.
« Un trajet d’environ trente minutes nous amena sur les bords du lac, glorieuse nappe d’eau de 15 milles de longueur sur 8 de largeur, et occupant un bassin formé par les mêmes montagnes qui ont sans doute arrêté les progrès du torrent de lave.
«J’ai rarement été témoin d’une plus belle scène: sur le premier plan gisent d’énormes masses de rocs et de laves entassées comme les ruines d’un monde, et lavées par des eaux aussi brillantes et aussi vertes que la malachite polie. Au delà se groupent des montagnes lointaines, revêtues, par la transparence de l’atmosphère, de teintes inconnues en Europe, étageant l’une au-dessus de l’autre leurs cimes dans le miroir d’argent étendu à leurs pieds, tandis que de loin en loin, du sein de leurs lianes pourprés, des colonnes de blanches vapeurs s’élèvent, comme l’encens d'un autel, vers l’impassible azur du ciel. »
L’ISLANDE
ÉRUPTION OU SKAPTAR-JOKULL
Les volcans ou jokulls 1 de l’Islande sont situés sur deux lignes parallèles, traversant l’île du nord-est au sud-ouest, et laissant entre elles une profonde fissure qui a donné naissance aux immenses quantités de lave, dont l’ilécla, le Kotlugaia, le Sncifels, le Skaptar, etc., sont entourés.
En 1783, ce dernier volcan vomit deux énormes torrents qui s’étendirent à une distance de 65 à 80 kilomètres, sur une largeur de 12 à 24. La profondeur de la lave était, par endroit, de 150 mètres, et on a calculé que la masse déposée par cette seule émission, une des plus considérables qui soient connues , devait dépasser le volume du mont Blanc. La lave jaillit de diverses sources ouvertes au pied de Skaptar-Jokull, et placées dans la direction d'une fissure formée par la pression de bas en haut des matières ignées.
Sur le prolongement de cette ligne, à une distance de 30 milles, et pendant l’éruption, une île, qui a depuis disparu, sortit subitement de la mer.
Le Skaptar-Jokull s’élève sur un vaste espace inaccessible, désert de lave et de glace d’où est descendu le plus épouvantable fléau qui ait ravagé l’île.
« Cet événement eut lieu en 1783. L'hiver et les premiers jours du printemps avaient été d’une douceur
i Les Islandais donnent ce nom à toutes les hautes montagnes couvertes constamment de neige. i
inaccoutumée. Vers la fin de mai, un léger brouillard bleuâtre commença à flotter autour de la ceinture vierge du Skaptar; son apparition fut accompagnée, dans le commencement de juin, par un fort tremblement de terre. Le 8 du même mois, d’immenses colonnes de fumée, réunies dans la partie nord de cette région înontaancuse, se mirent en mouvement dans la direction du sud, marchant contre le vent, et enveloppèrent de ténèbres tout le district de Sida. Un tourbillon de cendres s’abattit alors sur la face de la contrée, et le 10, d’innombrables jets de flammes étaient vus jaillissant et serpentant au milieu des précipices glacés de la montagne, pendant que la rivière Skapta, une des plus larges de l’île, après avoir roulé dans la plaine un immense volume d’une fétide bouillie d’eau et de poussière volcanique, disparaissait tout à coup.
« Deux jours après, un courant de lave, issu de sources dont aucun pied mortel n’a foulé les abords, vint se précipiter dans le lit de la rivière desséchée, et en peu de temps, quoique ce chenal béant ne présentât pas moins de 600 pieds de profondeur sur 200 de large, le déluge de feu surmonta ses rives, traversa la basse contrée deMedalland, et roulant devant lui comme une nappe le sol tourbeux de la plaine, vint se jeter dans un grand lac dont les eaux vaporisées au contact de cette brûlante invasion, s’évanouirent en bouillonnant et en sifflant dans les airs.
« Ayant comblé entièrement, en peu de jours, le vaste bassin du lac, l’inépuisable torrent reprit sa marche ; .mais, divisé cette fois en deux courants, il alla avec l’un recouvrir d’anciens champs de lave ; et, se reje-
L’ISLAMiL.
tant avec l’autre dans le lit de la Skapta, il s’élança en cascades de feu du haut des cataractes de Stapafoss. Ce n’est pas tout : pendant qu’un fleuve de lave avait choisi la Skapta pour son lit, un autre, descendant dans une direction différente, ravageait les deux rives du Heversfisfliot, et se précipitait dans la plaine avec plus de fureur et de rapidité que le premier. 11 est impossible de savoir si tous deux sortaient du même cratère, car le creuset d’où ils s’épanchèrent au loin était situé au cœur même d’un inaccessible désert, et on ne peut mesurer la puissance de cet épanchement de matières ignées qu’à partir du point où il atteignit les districts habités. On calcule que le courant qui combla la Skapta a environ 50 milles de long sur 12 à 15 dans sa plus grande largeur, et que celui qui suivit le cours du 11aversüsfliot forme une zone de 50 milles sur 7. Là où elle fut emprisonnée entre les hautes berges de la Skapta, la couche de lave atteint 5 et 600 pieds d’épaisseur, et en conserve près d’une centaine dans la plaine même. L’éruption de poussière, de cendres, de ponces et de laves, continua jusqu’à la fin d’août, époque où ce drame plutonien se termina par un violent tremblement de terre 1 . »
Pendant une année entière, dit Arago, à la suite de cette éruption, l'atmosphère de l’Islande se trouva mêlée à des nuages de poussière que pénétraient à peine quelques rayons de soleil.
1 J. et très de lord Dufferin.