LES GEYSERS
« Le sôl (le l’Islande s’élève graduellement des côtes vers le centre, où le niveau général est d’environ 600 mètres au-dessus de la surface de la mer. Sur ce plateau central, comme sur un piédestal, se dressent les jokulls ou montagnes de glace, qui s’étendent des deux côtés, dans la direction du nord-est. Les volcans actifs de l’île se rangent le long de celte chaîne, et les sources thermales suivent la même direction générale. Des cônes et des cratères adossés à ces montagnes s’échappent d’énormes masses de vapeurs, que l’on entend, par intervalles, siffler et mugir; et lorsque l’issue des vapeurs se trouve à l’ouverture d’une caverne, la résonnance donne souvent au son produit l’éclat du tonnerre. Plus bas, dans les couches poreuses, ce sont des mares fumantes de boue ; une pâte d’un bleu noir, sans cesse en ébullition, se soulève de temps en temps en bulles énormes qui crèvent et lancent leur écume gluante à une hauteur de 5 à 6 mètres. Des voûtes et des fentes des glaciers sortent de grandes masses d’eau, qui tombent quelquefois en cascades sur des murs déglacé, et s’étendent sur la contrée en nappes de plusieurs kilomètres, avant de trouver une issue définitive. Il se forme ainsi de vastes marais qui ajoutent leur désespérante monotonie à la scène déjà si lugubre qui se déroule sous les yeux du voyageur. Interceptée par les crevasses, une partie de cette eau descend jusqu’aux roches brûlantes
Fig. itj. — Le grand Gey-er.
L’ISLANDE
de l’inlérieur du sol; et là, rencontrant les gaz volcaniques qui traversent en tous ces sens ces régions souterraines, elles cheminent avec eux pour s’échapper, à la première occasion favorable, en jets de vapeur, ou d’eau bouillante 1 . »
La plus fameuse de ces sources jaillissantes, située au sud de l’île, est le grand Geyser (mot qui signifie aussi fureur en idiome islandais). C’est un tube de 25 mètres de profondeur et de 5 mètres de diamètre, surmonté d'un bassin qui mesure IG mètres du nord au sud, et 18 de l’esl à l'ouest.
« L’éruption s'annonce par un frémissement du sol, dans le sein duquel on dirait entendre de sourdes décharges d’artillerie. L’observateur ainsi prévenu a presque toujours le temps de s’approcher à quelque distance du bassin, et peut même se tenir sur la pente légère que forme le cône, où il ressent alors de fortes commotions chaque fois que la colonne de liquide veut s’élever. On voit d’abord déborder les eaux, qui coulent avec un bruit remarquable, du, sans doute, à l’âpreté des gradins qui revêtent le cône. Quelques instants après se manifestent à la surface d’énormes bouillons qui, après avoir atteint 2 à 5 pieds de hauteur, s’apaisent brusquement. Tout est rentré dans le calme. C’est alors une fausse éruption qui peut se reproduire deux ou trois fois de suite. .Mais quand le phénomène doit avoir lieu dans toute sa majesté, aux bouillons dont je viens de parler succèdent des jets qui s’élèvent de plus
1 La chaleur comideré.' comme un mode du mouvement , par John Tvndall, traduit de l'anglais pnrM’abhé Moigno. Paris, 1804.
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en plus jusqu’à la hauteur de S à 10 pieds environ. Puis, ainsi que dans nos feux d’artifice, où, à la suite de brillantes fusées, lorsque tout semble fini, le bouquet vient tout à coup plonger l’observateur dans l’admiration, de même le Geyser, après quelques instants de repos, semble réunir toutes ses forces, et par un
Fig. 17. — Bassin du grand Geyser.
dernier jet étale dans les airs une immense gerbe d’eau, dont l’épi le plus élevé m’a semblé atteindre ordinairement 100 pieds au moins de hauteur. Une masse énorme de vapeur blanche plane ensuite quelque temps au-dessus de cette scène imposante. Le Geyser, dont la fureur s’est tue brusquement, se remplit avec lenteur
L’ISLANDE
et se met à couler de nouveau comme une simple source 1 . »
Une couche siliceuse très-unie, très-dure, comparable au plus beau stuc, revêt l’intérieur du tube et du bassin qui contiennent la source, dont l’incessant travail a créé ce merveilleux appareil. Le dépôt de silice
Fig. 18. — Le Slrockur et les fontaines iiouillanles.
qui se forme à l'entour du bord s’est lentement élevé, rendant toujours plus profond le puits du Geyser, et construisant le tertre au sommet duquel il jaillit. Scs
1 Voyage en Islande et au Groenland, sur la corvclle la Recherche, commandée par M. Tréliouart, lieutenant île vaisseau, publié sous la direction de M. Paul Gaimard. Minéralogie et géologie, par M. Eugène Robert.)
eaux, claires comme le cristal, sont inodores et n’ont aucune saveur désagréable. Refroidies, on peut les boire avec plaisir.
Le Strockur, situé à une cinquantaine de pas environ du grand Geyser, fait constamment entendre un bouillonnement très-fort, ce qui lui a valu l’épithète de Marmite du Diable. On provoque ordinairement ses éruptions, en l’excitant par des mottes de terre ou de gazon qu’on y jette.
I.es détonations et les explosions des geysers s’expliquent par la production de la vapeur dans les conduits qui alimentent le tube. On doit à M. Bunsen une belle théorie de cçs éruptions, reproduite dans l'excellent ouvrage de M. Tyndall.
Les variations dans les élancements des geysers n’ont pas une période fixe. Lorsqu'ils jaillissent avec beaucoup de force, les Islandais s’attendent à un temps pluvieux et venteux.
Autour de ces principales sources, on compte jusqu’à cinquante fontaines bouillantes, éloignées au plus d’une demi-lieue, et qui probablement ont toutes la même origine. L’eau y est généralemént claire, mais en traversant des veines d’ocre et de glaise blanchâtre, elle devient quelquefois rouge comme du sang ou prend la couleur du lait.
Les geysers du nord, comme ceux du sud, occupent le fond d’une grande vallée de déchirement. Le plus important jaillit à 4 mètres environ de hauteur; il est situé entre deux autres qui fournissent une plus grande quantité d’eau, mais sans éruption, et qui prennent alors le nom de lauij (bain).
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« Quelques-uns de ces laugs d'Islande ont 12 mètres de profondeur. Leur beauté, d’après M. Bunsen, est indescriptible : une vapeur légère ondule à leur surface, l’eau est du plus pur azur et elle teinte de ses nuances délicieuses les incrustations fantastiques des parois, tandis qu’au fond on aperçoit souvent la bouche d’un ancien geyser. On trouve, en Islande, des traces nombreuses de geysers autrefois puissants, aujourd’hui éteints. On voit des tertres dont les puits sont remplis de décombres, parce que l’eau, se frayant de force un passage, s’en échappe pour aller porter ailleurs le théâtre de son action. Le geyser,- en un mot, se montre à nous dans toutes les phases de son existence, sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse et sa mort. Dans sa jeunesse, simple source thermale ; dans son âge mûr, colonne éruptive; dans sa vieillesse, laug tranquille; sa mort, enfin, est comme enregistrée par le puits en ruine et le tertre, qui témoignent de son activité d’autrefois 1 . »