ASCENSIONS
Nous avons eu l’occasion de visiter deux fois le Vésuve. Ce fut d’abord en 1856, pendant une période de repos. Après avoir quitté au bord de la mer le village de Résina, on monte à travers les vignobles qui produisent le vin renommé de lacryma-christi. D’anciennes coulées de lave apparaissent de distance en distance, mais en partie revêtues d’une fraîche verdure. Un groupe de grands arbres ombrage encore le plateau de l’ermitage situé à mi -hauteur de la montagne. La végétation diminue ensuite, et on entre dans la région purement minérale. L’immense désert de scories et de cendres s’étend de tous côtés.
L’aspect des champs de lave est surtout frappant. Comme dans les glaciers des Alpes, c’est une mer avec ses vagues qui semblç avoir été tout à coup figée. Mais au lieu d’un cristal brillant sous les rayons du soleil, on a devant soi une matière noire et terne sur laquelle se détachent çà et là des scories grises ou jaunâtres comme des crêtes d’écume".
Il est nécessaire de s’engager pendant quelque temps dans la vallée qui est formée par la Somma et le cône, afin de trouver le point où l’ascension de celui-ci devient le plus facilement praticable. À cause de la grande inclinaison de la pente, elle est toujours pénible et emploie près d’une heure. Dans la partie inférieure, ce sont des scories qui dominent. Les amas qu’on gravit s’écroulent souvent et forcent à recommencer le che-
LE VÉSUVE
min. Plus haut les pieds s’enfoncent dans une cendre fine qui gêne extrêmement la marche.
Le sommet atteint, on domine le cratère, et les yeux se portent alternativement sur l’abîme horriblement bouleversé, et sur l’harmonieux paysage que présente le golfe de Naples avec ses îles et ses promontoires. Répétons ce qu’a dit Chateaubriand : « C’est le paradis vu de l’enfer. »
A chaque éruption, le vaste bassin qui constitue le cratèie change de forme. Des cônes nouveaux s’élèvent et s’écroulent, des roches se superposent en retombant, des crevasses s’ouvrent. Nous avons pu observer le fond de quelques-unes où les matières présentaient une remarquable variété de coloration, et la bouche même du' volcan d’où l’on voyait sortir une épaisse colonne de fumée. Les circonstances nous favorisaient. Le vent dégageait le côté du gouffre auquel nous arrivions, et facilitait l’examen des parois intérieures couvertes de pierres calcinées et des vitrifications.
Peu de minutes suffisent pour arriver au bas du cône, escaladé avec tant d’efforts. On se laisse glisser sur les cendres comme dans les neiges des hautes montagnes.
Le retour au milieu de la nature vivante a un trèsgrand charme après ce séjour dans l’aride solitude du volcan. Avec quel plaisir on retrouve l’ombrage des pins, les fleurs et les oiseaux !
En 1846, le contraste devait être plus complet encore. Nous avions passé la journée sur la côte de Sorrente, dans la belle contrée qui a vu naître le Tasse, et à l’entrée de la nuit nous arrivions sur le Vésuve, alors en éruption.
Les explosions n’étaient pas assez violentes pour empêcher de visiter le cratère. Un sombre nuage le dominait et se teignait des reflets de l’incendie intérieur ; on entendait le bruit d’une formidable haleine sortant du gouffre, et des pierres brûlantes lancées en gerbes à perte de vue retombaient avec fracas sur les bords du cône. Le plus souvent l’éruption était précédée d’un roulement de tonnerre dans les profondeurs de la montagne, le sol tremblait, et pendant que le jet de gaz pénétrait dans le grand panache de fumée, des détonations semblables à des décharges d’artillerie ébranlaient l’air.
On voyait la lave sourdre à travers les fentes du cra- * tèreet couler en pétillant dans des canaux inclinés. La température diminue assez rapidement à partir de l’orifice ; le courant se couvre de scories qui s’agglutinent et forment bientôt une voûte solide sur laquelle on peut passer sans danger. Au centre, la matière est encore incandescente après cinq ou six ans.
LES CHAMPS PHLÉGRÈENS
Indépendamment des phénomènes éruptifs intermittents du Vésuve, on constate autour de sa base quelques manifestations permanentes d’un ordre secondaire, comme les nombreuses sources minérales de Castellamare, de Santa Lucia, et les ém’anations gazeuses de la mer aux environs de Torre del Greco. Une région située à l'ouest de Naples renferme encore d’autres organes importants liés à ce grand évent des feux souter-
LE VÉSUVE
rains. Les anciens la désignaient sous le nom de champs Phlégréens, ou même sous celui de Forum de Yulcain. La mythologie y plaçait l’un des travaux d’Hcrcule, sa victoire sur les géants « lils de la Terre, » symbolisant ainsi la conquête du sol fertile de cette contrée pendant la période du repos qui succédait aux éruptions de l’âge primitif.
Fig. 4. — Le Vésuve (186fi).
Sur une surface de 300 kilomètres carrés s’élève une série de collines eu tuf ponceux, ayant la forme régulièrement circulaire qui caractérise les cratères. Naples est bâtie au milieu d’un bassin semblable. On en distingue d’autres, très-voisins, du haut du couvent des Camaldules et du Promontoire de Pausilippe. La petite île de Nisida est aussi un cône éruptif avec un cratère ouvert
du côté de la mer. La même disposition circulaire s’observe dans l’ensemble des collines de Cumes. Ajoutons l’île Procida, le groupe des Ponza, les îles Yentotienne et San Stefano, qui sont évidemment les restes d’une île plus grande. Le Vésuve d’ailleurs se lie à la chaîne des volcans éteints du Latium et de l’Italie septentrionale par deux cônes de grande dimension qui se trouvent sur le flanc des Apennins, à mi-distance des deux mers, les monts Vultur et Rocca Monfina. On y voit de vastes cratères qui n’ont pas été en activité depuis les temps historiques, mais qui présentent encore quelques émanations carboniques.