SOURCES ET ILES DE BOUE
Dans une remarquable étude 1 sur le rôle des éléments liquides dans l’intérieur de la croûte terrestre, un sa-
* Essai sur V hydrologie.
VOLCANS DE BOUE
vant observateur, M. R. Thomassy, a recueilli nombre de faits qui tendent à démontrer la présence d’une énorme quantité d’eaux pluviales dans les fissures, les crevasses et les cavités produites par les bouleversements souterrains. Ces eaux, échappées soit à l’écoulement superficiel, soit à l’évaporation, pénètrent et circulent dans les entrailles du globe, qui ne s’entr’ouvrent presque jamais sous l'effort des volcans sans que l’eau, soit à l’état liquide, soit à l’état de vapeur, n’en sorte en même temps que le feu.
Nous avons déjà cité l’opinion de M. Daubrée sur la possibilité d’une infiltration capillaire au travers des matières poreuses. Les Etudes sur le métamorphisme , du même savant expérimentateur, contiennent encore le passage suivant : « Dans les exhalaisons volcaniques, il est un corps qui n’a pas tout d’abord fixé l’attention, parce que, sous l’empire des idées anciennes, il semblait tout à fait inerte, surtout en présence des minéraux dont il s’agit d’expliquer la formation. Il n’y existe pas en quantité minime, comme les vapeurs dont nous venons de nous occuper ; c’est, au contraire, le produit à la fois le plus abondant et le plus constant des éruptions dans toutes les régions du globe... Nous ne connaissons des masses situées à une certaine profondeur que ce qu’en apportent les volcans ; or ces déjections renferment toutes, sans exception, de l’eau, soit combinée, soit mélangée ; nous sommes donc en droit de penser que l’eau joue un rôle tout à fait important dans les principaux phénomènes qui émanent des profondeurs. »
M. Thomassy insiste sur l’action des eaux dans les
pays calcaires, où elles produisent une multitude d’excavations naturelles très profondes. En Grèce, dans la plaine de Manlinée, qui forme un bassin sans issue, on voit, après de grandes pluies, les torrents s’engouffrer et disparaître à travers les cavernes et dans les fissures des montagnes. Les eaux, ainsi absorbées, doivent sortir quelque part, et parfois y reparaître en sources jaillissantes. Des sources de cette nature, surchargées de sédiments et paraissant provenir des masses d’eau englouties dans les vastes formations calcaires du Missouri, se rencontrent en très-grand nombre aux bouches du Mississipi, où elles produisent le remarquable phénomène des îles de boue. M. Tliomassy cite la description d’une de ces îies, donnée par le professeur Forshey :
« Sa longueur est d’environ 600 pieds, et le maximum de sa hauteur actuelle de 7 pieds 4 pouces. Non loin de la pointe orienlale est une source salée, qui constitue le principal cratère de cette île et en explique la formation. Quand on s’en approche, on aperçoit un cône de 2 à 3 pieds de haut sur 50 de base, du sommet duquel s’échappe continuellement une boue couleur de plomb, à laquelle se joignent, de temps à autre, des émissions de gaz. La boue coule lentement sur les pentes, se fixe et s’ajoute aux dépôts qui vont toujours s’accroissant. Cet accroissement continue jusqu’à ce que l'élévation ainsi formée atteigne environ 7 pieds audessus des eaux environnantes. La source s’arrête alors, mais pour aller faire irruption sur une place moins élevée, où elle recommence le même genre de travail. La surface de l’île porte les traces de plusieurs monticules semblables.
VOLCANS DE BOUE
« Dans un sondage de la source, fait à l’aide d’un pont de bois improvisé, le plomb atteignit 25 pieds. Pareils sondages atteignirent ailleurs 25 mètres ; mais l’épaisseur de la boue retint le plomb qui se perdit par la rupture de la ligne. Quant à l’eau, qui est d’un goût très-salé, sans aucun autre mélange, elle dépose son sel par l’évaporation, et,l’île entière brille de cristaux ainsi déposés sur son argile. »
La formation des îles de boue (mud-islands) est due, suivant M. Thomassy, à la force de soulèvement exercée par des nappes d’eau souterraines, plus ou moins élevées au-dessus des bouches du fleuve. Les boues sont remarquables par leur adhérence ; et le sol qu’elles déposent, presque toujours ferme et solide, donne aux îles un caractère particulier, qui indique leur vrai rôle géologique. « Sentinelles de la terre ferme, avancées en pleine mer, et groupées tout autour de l’embouchure du fleuve, elles y offrent des points d’arrêt aux alluvions incertaines, et y fixent bien des bois de dérive qui auraient été dispersés à tous les vents du golfe. Or ceux-ci, une fois échoués sur leurs bords, y favorisent aussitôt les atterrissements de toute nature. Les petites îles s’agrandissent ainsi de chaque nouvelle crue ; et comme toutes en font autant, on s’explique la rapidité de développement propre au delta du Mississipi. »
La lutte originaire de l’eau et du feu est un des principes fondamentaux de la géologie, et cette lutte se continue encore. Mais en nous plaçant au point de vue de M. Thomassy, nous voyons que ces deux éléments, en apparence contraires, concourent dans l’oeuvre de la création, que leur rôle est égal dans la formation du
globe, et qu’au lieu « d'insister sur leur ancien antagonisme, c’est leur accord qu’il faudrait faire res sortir. »