LIGNES DE DISLOCATION — PRÉVISION DES PHÉNOMÈNES
Le soulèvement continu se produit encore dans d'autres contrées que la Suède, dans le Groenland, par exemple. Dans TOcéanie, de vastes étendues du sol sous-marin qui porte les archipels s'élèvent ou s'abaissent insensiblement. Ces phénomènes concourent avec les éruptions subites et violentes à modifier la forme de la surface terrestre. Nous n'y trouvons cependant plus
^ Jean Rcynaud, Magasin pittoresque ^ 1. 1.
qu'une image affaiblie du puissant travail par lequel notre demeure a été préparée.
La géologie nous montre que les systèmes de montagnes ont été soulevés à des époques diverses, correspondantes aux phases du refroidissement de la partie interne de notre globe restée encore à l'état d'incandescence originaire. L'hypothèse généralement admise nous représente au-dessus de la sphère fluide une première pellicule, qui s'est épaissie par la cristallisation des roches sur sa face inférieure et a reçu sur sa face supérieure, par la condensation successive des agents atmosphériques, les eaux des océans, les éléments de ses terrains de dépôt et les organismes vivants.
« L'opinion qui donne aux montagnes une origine volcanique, dit A. Bertrand*, n'a pu manquer d'être considérée comme très-hasardée à l'époque où elle a été émise pour la première fois, et ceux qui la mettaient en avant n'auraient pu produire des faits nécessaires pour la bien appuyer. L'expression d'ailleurs était inexacte; elle aurait été plus juste si l'on eût dit que le i relief des montagnes est en grande partie dû à des phé nomènes volcaniques, en prenant le mot volcanique dans le sens large que lui donne M. de Humboldt. Ce savant, en effet, définit la volcanicité : « rinfluence qu^exerce Vintérieur d'une planète sur son enveloppe extérieure dans les différents stades de son refroidissemerit^ » et la plupart des géologues adoptent aujourd'hui cette définition, qui permet de ne point séparer les uns des autres des résultats dus à une cause identique,
* Lettres sur les révpluliofM du glo6c, 6« édition.
mais agissant avec des degrés différents d'intensité. « Les premiers volcans de la terre se sont presque tous ouverts dans le terrain primitif, avant que les terrains secondaires fussent formés ; ils ont, depuis, été recouverts par ces terrains, dont la formation successive est si évidemment due à la mer ou à d'immenses lacs d'eau douce. Cette grande quantité de volcans ouverts dans le sol primitif, quand l'écorce solide de la terre était moins épaisse, est favorable à l'opinion dont il vient d'être question. Plus tard, par la double raison de la diminution d'activité du foyer intérieur et de l'augmentation d'épaisseur de la couche qui le recouvre, l'éruption des volcans a dû être beaucoup moins fréquente, et c'est ce qui est arrivé en effet. »
L'écorce terrestre, solidifiée maintenant jusqu'à une profondeur d'environ 50 kilomètres, forme un écran suffisant pour que le rayonnement de la chaleur centrale soit presque insensible sur la superficie, mais cet écran est relativement très-mince, plus mince, suppose-t-on, que la coquille de l'œuf, si on la compare à son contenu. C'est une enveloppe flexible, comme le prouvent nonseulement les mouvements lents qu'on y observe, mais \ encore les plis nombreux de la plupart des couches miinérales. Appliquée immédiatement sur le noyau liquide, jet se déformant à mesure que le globe se refroidit, elle Isubit la réaction de ce noyau, qui tend à reprendre la /forme sphérique, en vertu des lois de l'attraction. Lors- / que les forces mises ainsi en jeu augmentent au delà de / certaines limites, l'écorce cède, et il se fait à la surface 1 du globe une révolution qui, sans en changer l'éten- I due, doit la faire correspondre à un volume mo\i\d\:<^
que celui qu'elle enveloppait primitivement. Les fractures produites alors sur les lignes de plus faible résistance (arcs de grands cercles pour la sphère) entraînent la formation des chaînes de montagnes, et occasionnent de nombreux changements dans la distribution des continents et des mers, par conséquent dans toutes les conditions de la vie. Une période de repos prépare ensuite de nouvelles révolutions et de nouveaux soulèvements.
Un grand nombre de fentes, produites dans l'écorce terrestre par cette série de mouvements, ont été remplies, à diverses époques, par les substances les plus variées émanées des profondeurs. C'est en étudiant l'arrangement, au sein de la terre, des dépôts métalliques, que les mineurs ont été conduits à la connaissance de la loi simple sur laquelle sont fondées les plus importantes découvertes de la géologie. Dans chaque district qu'ils exploitaient, les filons de même composition et de même âge se montraient toujours parallèles. Cette similitude de direction, étendue à tout un genre d'accidents de l'écorce terrestre, ne devait-elle pas aussi s'appliquer aux chaînes de montagnes? Telle est la question que notre illustre géologue, M. Elic de Beaumont, parvint à résoudre affirmativement après de longues recherches.
Des rapports simples, observés dans les angles que les lignes ainsi caractérisées forment entre elles, conduisirent le même savant à chercher si l'ensemble des systèmes de montagnes ne pourrait pas être compris dans un réseau régulier étendu sur le globe. Nous avons indiqué le rôle de l'hexagone dans la cristallisation des
prismes basaltiques. Relativement a la sphère, c'est le pentagone qui jouit de propriétés analogues.
Non-seulement les systèmes de montagnes sont représentés par les lignes du réseau pentagonal, mais ces lignes fournissent encore les plus utiles indications sur la constitution de Técorce terrestre. Elles révèlent les gisements minéraux dans les régions inconnues, les sources de naphte et de pétrole qui ont maintenant acquis tant d'importance, et tracent la direction des sondages à pratiquer pour les faire découvrir dans les profondeurs du sol. Qu'on suive, par exemple, l'arc de grand cercle qui, partant du lac salé de Séistan, passe par les environs de Bakou et par Tlslande, lieux remarquables par leurs émanations bitumineuses, on le verra aboutir aux abondantes sources de pétrole de Mecca et d'Oil-Creek, dans l'Amérique septentrionale.
Par le développement des féconds travaux que nous ne pouvons qu'indiquer, on apprendra aussi à connaître de mieux en mieux la stabilité relative des régions terrestres, et peut-être la prévision des phénomènes volcaniques entrera-t-elle dans la science.
Nous lisons dans le Bulletin de V Association scientifique * : « La régularité des phénomènes chimiques qui se produisent dans les volcans, signalée pour la première fois par M. Sainte-Claire Deville, permet d'expliquer une foule de faits qui, sans cela, seraient de véritables énigmes. Elle peut aussi donner de précieuses indications sur la périodicité et même sur l'intensité* probable des éruptions à venir. »
* No 7, juillet-août 1865.
L'influence de ces belles découvertes n'est pas seulement visible dans le progrès de notre sécurité et du bien-être qui en découle ; elle apparaît aussi avec évidence dans le développement des idées qui se rattachent à la notion de Tordre universel, à l'action divine que cet ordre admirable nous affirme et nous dévoile. « La connaissance des lois, dit Humboldt, augmente le sentiment du calme de la nature. On dirait que la discorde des éléments, ce long épouvantail de Tesprit humain, s'apaise à mesure que les sciences étendent leur empire. » Nous comprenons que,, durant les siècles d'ignorance, où les désastres produits par les puissantes forces souterraines frappaient seuls l'imagination, on ait pu attribuer les tremblements de terre à la colère céleste et regarder les cratères comme les soupiraux de l'enfer. Nous revenons aujourd'hui à la conception primitive de la Grèce, qui, dans le redoutable mystère des volcans, avait cru voir le Travail. Ce religieux pressentiment est devenu la science même. Par elle nous admirons l'œuvre incessante de la nature, et nous regrettons de n'avoir pu nous arrêter, autant que nous l'aurions désiré, sur tout ce qui dévoile cette féconde et magnifique activité. Mais ce petit livre, dans lequel, pour engager à l'étude, nous devions surtout reproduire les plus curieuses observations, les descriptions les plus intéressantes des naturalistes et des voyageurs, ne pouvait qu'effleurer un si vaste sujet. En nous attachant cependant à mettre en relief la beauté des lois enirevues, la grandeur et la généralité des phénomènes, leur influence créatrice, le rôle prodigieux des volcans dans la formation de l'écorce terrestre, l'utilisation actuelle de leurs
produits, nous espérons avoir de nouveau contribué à répandre une vérité chaque jour plus éclatante, à prou-r ver encore, appuyé sur les glorieuses découvertes du ^éni^ moderne, que la nature est « ce qui croit et se développe perpétuellement, ce qui n'a de vie que par un changement continu de forme et de mouvement intérieure »
' Carus.