‹ Volonté et conscience; essai de monisme spiritualisteChapitre 2 sur 14 · SOCIETE GENERALE D'IMPRIMERIE GENÈVE · texte numérisé non relu

SOCIETE GENERALE D'IMPRIMERIE GENÈVE

Mais Teffort que nous nous sommes imposé a*t-il une utilité véritable? Yalait-il la peine de consacrer tant de temps à réchafaudage d'un système qui ne saurait être plus solide que tous les autres? De nos jours la philo* Sophie est Tobjet de tant d'attaques qu'il y a un certain courage à s'en réclamer. Quiconque la cultive doit avoir une foi inébranlable en sa légitimité. Pour beaucoup, la science, qui étudie les phénomènes de Texpérience sensible, et la religion qui, pour satisfaire nos besoins moraux, postule des faits dépassant cette expérience, ont seules leur raison d'être, tandis que la philosophie, cette prétendue connaissance d'on ne sait quelles réalités transcendantes, est appelée à disparaître. Une telle condamnation ne nous paraîtrait point trop sévère si la philosophie était réellement ce qu'elle est aux yeux de ses détracteurs: une étude, purement théorique et rationnelle d'abstractions réalisées. En fait, même aux plus beaux temps du dogmatisme, elle a toujours été plus et mieux que cela, et ceux qui s'y sont donnés ont toujours fait appel, consciemment ou non, à des facultés dépassant la raison géométrique. A plus forte raison peut-on s'attendre à ce que les philosophes contemporains, qui bénéficient de la double révolution du kantisme et du pragmatisme, aient un autre but et une autre méthode.

Un système, vu de l'extérieur, semble un chemin rocailleux qui, de syllogisme en syllogisme, conduit à une conclusion nécessaire. Mais ce n'est qu'une apparence. Un examen interne et psychologique de ces pages qui traduisent tant bien que mal, en un langage compréhensible pour chacun, tout, ce que leur auteur a senti et vécu, un tel examen, disons-nous, ne peut manquer de révéler que la pensée du philosophe a suivi une marche exactement inverse. Ce qu'on prend pour sa conclusion est

en réalité un ensemble de postulats qu4l affirme avant même de se mettre à l'œuvre, et qu'il i^eut croire vrais parce qu'ils sont indispensables à sa vie intellectuelle aussi bien qu'à sa vie pratique. « Nous connaissons la vérité, a dit Pascal, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain qUe le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye de les combattre d.

Jamais l'existence de Dieu ou celle de la liberté n'ont surgi d'elles-mêmes d'un jeu de concepts comme un corps nouveau d'une combinaison chimique. Ces choses-là ne sont pas découvertes, elles sont senties, et l'homme qui, par impossible, contemplerait objectivement le monde n'y verrait pas plus Dieu que la matière, pas plus la liberté que le déterminisme. Il n'y verrait rien du tout, car, en ce domaine, pour comprendre il faut recréer, et pour chercher il faut avoir déjà trouvé. Mais que des faits s'imposent comme indubitablement vrais, et aussitôt celui qui en a l'expérience n'épargnera rien pour les accorder entre eux, et surtout pour les accorder avec la totalité des autres faits. On n'examine pas avec indifférence si la liberté est une réalité ou une chimère ; mais, si l'on est convaincu qu'elle est vraie, on est désireux de prouver qu'à cette certitude subjective correspond une probabilité objective. Ainsi l'effort est avant tout négatif, le partisan du libre arbitre s'efforçant de démontrer que l'hypothèse déterministe est totalement ou partiellement fausse et que, par suite, rien n'empêche sa propre hypothèse d'être possible.^

* Cf. W. Jamee, L'idée de vérité, p. 224 : « Nous avons une visioa vive de ce qui signifierait pour nous une certaine vue de Tunivers. Nous nous enflammons ou nous frissonnons à cette pensée ; notre sentiment circule à travers toute notre nature logique et en anime les opérations. Ce ne peut pat être ceci» nous le sentons ; c*est forcément cela ; et alors nous cherchons toutes les raisons, bonnes ou mauvaises, pour que la chose qui, si profondément doit être, semble objectivement la plus probable».

Avec un aveuglement singulier, certains philosophes masquent du mieux qu'ils peuvent cet élément suprarationnel qu'ils considèrent comme un scandale et comme un opprobre. Nous nous garderons de les imiter, car le rôle du sentiment en philosophie est plus propre à nous réjouir qu'à nous affliger. Grâce au sentiment, les systèmes palpitent de vie et chacun d'eux devient une «Weltanschauung», une vue originale du monde et comme la projection d'une personnalité humaine, a Une philosophie, dit très justement F. C. S. Schiller, est toujours en dernier ressort la théorie d'une vie, et non d^une vie en général ou d'une façon abstraite))^. Aussi faut-il être bien naïf pour espérer que la philosophie puisse jamais être achevée. Ceux qui forment le souhait chimérique d'un système portant le sceau du consentement universel oublient que l'idiosyncrasie donne à chaque vision sa teinte caractéristique. Il y aura toujours des poètes et des musiciens ; il y aura également toujours des philosophes, et les uns comme les autres s'exprimeront tout entiers dans leurs œuvres. La musique de Debussy est autre que celle de Beethoven et personne ne s'en fâche. Si deux esprits différents sont incapables d'aboutir à une philosophie identique, en quoi cela serait-il plus étrange? Il ne s'agit pas de logique ou de géométrie, mais d'une interprétation du monde, et si les interprétations sont multiples, nous aurions tort de le regretter. Car, pour dissemblables qu'elles soient, elles ne s'excluent pas mutuellement, et aucune n'a besoin, pour être vraie, que toutes les autres soient fausses.

1 Etudes sur Vhumanisme, p. 22-25. De même W. James, Philosophie de Vexpérience^ p. 18 : « La vision d'un homme est chez lui le point imporlaot... Une philosophie est Texpi^esHioD du caractèi<e d*UD homme dans ce qu'il a de plus intime, et toute définition de l'unÏTers n*est que la réaction volontairement adoptée k son égard par une certaine personnalité». Voir aussi Le pragmatisme, p. 21-22, 24, 48-51.

Le lecteur sait maintenant dans quel esprit résolument hostile au dogmatisme nous avons composé cet essai. Il ne nous reste plus, avant de terminer cette trop longue préface, qu'à remercier publiquement M. Charles Werner, professeur à l'Université de Genève. M. Werner, nous le savons, est loin de pouvoir souscrire à la plupart des affir* mations que contient ce livre. Mais qu'importe ? Bien que nous suivions une voie différente de la sienne, nous ne lui en sommes pas moins redevable de l'influence qu'il a exercée sur nous. Le premier, il a su éveiller notre goât pour la philosophie et, plus tard, aux heures de doute, lorsque nous étions sur le point de reculer devant l'effort nécessaire, il nous a soutenu avec une bienveillance qui ne s'est jamais démentie. Qu'il reçoive ici l'expression de notre vive gratitude.

Genève, Septembre 1919.

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